CRITIQUE DE L'ÊPITRE DÉDICATOIRE
phrase, combien nous honore une protection si glorieuse, c'est qu'elle roule sur des termes qui ne disent à peu près que la même chose, et qu'ainsi elle tombe dans le vice où tomberoil celui qui diroit : « Je sens combien me fait de plaisir une chose si agréable, » ou : t Je sens combien m'est utile une chose si avantageuse; » car l'honneur et la gloire ne sont pas plus distincts entre eux que l'agrément et le plaisir, que l'avantage et l'utilité.
Quel bonheur pour nous de trouver en même temps le modèle le plus parfait de l'éloquence.] De la façon dont ceci est énoncé , on ne donne pas assez à entendre où l'on a trouvé ce modèle; et puisque c'est du Roi qu'on veut parler, il me semble qu'il auroit fallu dire : de trouver en vous, ou quelque chose d'équivalent. Mais, sans m'arréler à ce qui regarde ici l'expression, je passe à ce qui regarde le sens.
Le Roi parle sans doute très-purement, il s'exprime avec une grande justesse, avec une grande précision, et il a l'esprit si excellent, il est si consomme dans les affaires de son État, que tout ce qu'il pense et tout ce qu'il dit dans ses Conseils est toujours ce qu'il y a de meilleur à dire et à penser. Tout cela fait un très-grand prince, un très-grand génie, qu'on peut proposer aux Rois pour modèle ; mais fait -il un orateur éloquent, sur le modèle duquel ceux qui aspirent ù l'éloquence doivent et puissent se former ? De plus, quand le lion sens, la pureté et la précision qui régnent dans tout ce que le Roi dit dans ses Conseils seraient cette véritable éloquence que les Académiciens doivent chercher, comment la pourroient-ils imiter, puisque pour cela il faodroit être admis dans ses Conseils et pouvoir l'entendre parler sur les affaires de son État ? Car s'ils n'ont l'honneur de le voir et de l'entendre que comme la foule des courtisans, ils pourront bien apprendre de lui à se posséder toujours, à ne dire jamais rien de dur, rien d'inutile, rien que de précis et de sage, mais tout cela regarde bien plus les mœurs que l'éloquence. Ainsi, plus j'approfondis la louange qu'on a voulu donner en cela au Roi, moins je la trouve convenable.
(»») Vous êtes, Sire, naturellement et sans art, ce que nous tâchons de devenir par l'élude.] Pour juger si cette proposition ren-
ferme an sens juste, il faut examiner ce que le Roi est naturel* lemenl, et ce que les Académiciens doivent travailler à devenir par l'étude. Le Roi est naturellement , c'est-à-dire par sa naissance et sans y avoir rien contribué de lui-même, Roi de France; il est naturellement très-bien fait; il est naturellement d'une bonne et heureuse complexion ; et si l'on veut étendre encore davantage le sens de naturellement , il a naturellement de l'esprit, de la pénétration, de la bonté, de la douceur, de la fermeté, de la grandeur d'âme. Voilà à peu près ce qu'on peut dire que le Roi est naturellement, et qu'il a sans le secours de l'art. Mais est-ce là ce qu'un Académicien doit se proposer de devenir et d'acquérir? 11 me semble que, comme Académicien, ce qu'il doit se proposer, c'est de devenir un excellent grammairien, un excellent critique en matière de littérature, un excellent historien, un excellent orateur, un excellent poêle, enfln un excellent homme de lettres. Or, le Roi n'est rie:i de tout cela naturellement.
(*°) // règne dans tous vos discours.] La chose est vraie en soi, mais elle me parott mal énoncée. Car ces mots : dans tous vos discours, ne conviennent nullement au Roi. Il faudroit dire : // règne dans tout ce que vous dites; ou bien : Vous ne dites rien où il ne règne.
(»•) Une souveraine raison.] Cette souveraine raison dont il est ici question, et qui fait les sages princes et leâ habiles politiques, est-ce la même que celle qui fait les orateurs et les poêles ? Nullement ; c'en est une d une espèce touie différente et qui n'a rien de commun avec l'éloquence, si ce n'est parce qu'il n'y a point de véritable éloquence que celle qui est fondée sur la raison.
(") Qui vous rendent maître de toute l'âme de ceux qui vous écoutent, et qui ne leur laissent d'autre volonté que la vôtre.] Tout cela se peut fort bien dire d'un grand prédicateur, d'un grand orateur, et, si l'on veut, d'un éloquent général d'armée, accoutumé à haranguer ses soldats et à leur inspirer ce qu'il veut; mais non pas d'un Roi qui donne ses ordres à ses ministres et qui leur prescrit ce qu'ils doivent faire. Voilà quant au sens des paroles; je viens maintenant aux paroles mêmes.
C'est fort bien dit, en parlant d'un orateur, ceux gui {'écoutent;