JEAN-BAPTISTE COLBERT
dans un ordre dont l'idée même n etoit jusqu'alors venue à personne ; la marine rétablie, disons mieux, tirée en quelque sorte du néant ; le commerce, nonseulement animé dans l'intérieur du royaume, mais poussé jusqu'aux extrémités de la terre.
Occupé de ces trois importants objets, d'où résultent la tranquillité, la richesse, et la force d'un État, il n'en travailloit pas moins au progrès de la peinture, de la sculpture, de l'architecture 5 et pour entrer là-dessus dans quelque détail, combien auroit-on à nommer d'ouvriers 1 célèbres, que son goût et ses récompenses ont créés ?
Mais nauroit-on pas à lui 'donner encore de plus grandes louanges sur ce qu'il a fait pour l'avancement des lettres? C'est lui qui forma le dessein d'établir l'Académie des Inscriptions et celle des Sciences. La Bibliothèque du Roi lui doit la plus considérable partie des richesses qui l'ont rendue la première du monde. Il fut le canal par où passèrent les immenses gratifications que le Roi fit, dans toutes les parties de l'Europe, à tout ce qu'il y avoit de savants illustres. Et, sans exagérer, on peut bien dire que le nom de Mécène cessera d'être quelque chose, lorsqu'on le mettra en parallèle avec le nom de Colbert.
Un ministre si sage étoit au-dessus de cette foiblesse qui fait que l'on n'a pas, pour d'anciens établissements, le même zèle que pour ceux dont on se croit l'auteur.
1 Nous dirions maintenant artistes; mais ce mot, employé d'ordinaire, a cette époque, comme adjectif, était rarement pris comme nom substantif.
JEAN-BAPTISTE COLBERT. 175 Quoique l'Académie Françoise fût l'ouvrage d' autrui, quelle tendresse et quels égards n'eut-il pas pour elle? 11 contribua plus que personne à la faire connoltre, à la faire aimer du Roi. Il lui attira la plupart des grâces dont elle fut comblée sous son ministère -, et non content des grâces qui tomboient sur la Compagnie en corps, il en procura de particulières à tous ceux des Académiciens dont la fortuno ne répondoit pas au mérite1. Il étoit attentif et ingénieux à mettre leurs talents en œuvre. Plus sa place l'élevoit au-dessus d'eux, plus il s'étudioit à leur témoigner qu'avec eux il n étoit que leur confrère. Il leur donnoit des fêtes dans sa belle maison de Sceaux2. Enfin, avec le titre d'Académicien on pouvoit compter sur ses bienfaits, et, pour dire quelque chose de plus, sur son amitié.
« Il trouvoit que le travail du Dictionnaire n'avançoit pas assez à son gré ; et ce qu'on lui alléguoit là-dessus en faveur de la Compagnie lui sembloit suspect d'exagération. Il voulut en juger par ses propres yeux, et indépendamment du témoignage d' autrui. 11 vint pour cet effet à une des assemblées ordinaires de l'Académie, lorsqu'on ne l'y attendoit pas. Il assista deux heures durant à l'examen du mot dont on faisoit alors la révision3. Il vit proposer, agiter, et résoudre les différentes questions qui se présentèrent là-dessus; et enfin le ministre le plus laborieux qui eût jamais été, et le
1 Voyez ci-dessus, p. 131. (o.)
1 Mercure galant , octobre 1677. (o.)
3 On en étoit fur le mot ami. Voyez la préface de l'ancien Dictionnaire, (o.)
i76 JEAN-BAPTISTE COLBERT.
meilleur ménager du temps, sortit pleinement convaincu que la lenteur qu'il avoit reprochée lui-même à l'Académie ne venoit point de sa faute, et qu'il étoit impossible qu'une Compagnie allât plus vite dans un travail de cette nature »
A sa mort, l'Académie voulant faire pour lui au delà de ce qu'elle fait pour tout Académicien3, eût souhaité que son oraison funèbre fût prononcée dans l'église des Billettes, le jour du service, par quelqu'un de la Compagnie. Mais ceux des Académiciens qui étoient dans les ordres avoient été retenus pour l'oraison funèbre de la Reine3. Ainsi ne pouvant rendre à M. Colbert ce dernier devoir dans un lieu sacré, on tint au Louvre une séance extraordinaire, où ses louanges furent célébrées en vers par M. Quinault, et en prose par M. l'abbé Tallemant.
1 Mémoire de M. l'abbé Régnier, (o.) 1 Registre de l'Académie, 6 septembre 1683. (o.) * Colbert mourut le 6 septembre ; la Reine était morte le 30 juillet 1683.
Avocat général à la Table de marbre île Normandie, reçu i l'Académie le 2Î janvier t647, mort le I»' septembre 1684.
On me saura gré, j'en suis certain, de rapporter ici la vie du grand Corneille, écrite par M. de Fontenelle, son neveu Elle fait partie de X Histoire du Théâtre- François, ouvrage que M. de Fontenelle ébaucha dans sa jeunesse, mais auquel des études plus sérieuses l'ont depuis empêché de mettre la dernière main.
VIE DE M. CORNEILLE l'aine.
Pierre Corneille naquit à Rouen en 1606, de Pierre Corneille, maître des eaux et forêts en la vicomté de
1 Elle vient d'être publiée par M. de Fontenelle lui-même, avec une Histoire du thédtre, dans la dernière édition de ses œuvres, t. III. (o.) Note de l'édition de I7i3. — La Vie de Corneille se trouve en effet dans le 3e volume des Œuvres de Fontenelle, édition de 1712. Entre le texte de l'abbé d'Olivet, qui avait suivi le manuscrit primitif, et le texte imprimé de Fontenelle, on remarque des différences que nous aurons soin de relever en note, et des additions que nous distinguerons dans le texte par des crochets.
Rouen et de Marthe Le Pesant [dont la famille existe encore avec éclat dans les grandes charges]. Il fit ses études aux Jésuites de Rouen, et il en a toujours conservé une extrême reconnoissance pour toute la Société. Il se mit d'abord au barreau, sans goût et sans succès. Mais une petite occasion fit éclater en lui un génie tout différent ; et ce fut l'amour qui la fit naître a. Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de la même ville, le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita dans M. Corneille un talent qu'il ne connoissoit pas ; et sur ce léger sujet il fit la comédie de Milite 3 9 qui parut en 1625*. [La demoiselle qui en avoit fait naître le sujet porta longtemps dans Rouen le nom de M élite, nom glorieux pour elle, et qui l'associoit à toutes les louanges que reçut son amant.] On y découvrit un caractère original, on conçut que la comédie alloit se perfectionner, et sur la confiance qu'on eut au nouvel auteur qui paroissoit, il se forma une nouvelle troupe de comédiens.
Je ne doute pas que ceci ne surprenne 5 la plupart
1 Variante. Avocat du Roi à la table de marbre.
* L'anecdote qui suit ne figure pas dans* le texte imprimé. L'auteur renvoie vaguement à une autre partie de ses Œuvres.
1 Var. Sa première pièce fut donc MHite.
' Qui parut, c'est-à-dire qui fut jouée; car elle ne fut imprimée pour la première fois qu'en 1630. (o.) Note de l'édition de 1743. — 1623 est une date fausse. Milite fut jouée en 1629.Voyezen la preuve dans V Histoire de Corneille, par M. J. Taschereau, édition de la Bibliot/ùque clzévirienne, pages 3 et 7.
8 Var. Je ne doute pas que ceci ne surprenne. La plupart des gens trouvent....
des gens qui trouvent les six ou sept premières pièces de M. Corneille si indignes de lui, qu'ils les voudraient retrancher de son recueil, et les faire oublier à jamais. Il est certain que ces pièces ne sont pas belles ; mais outre qu'elles servent à l'histoire du théâtre, elles servent beaucoup aussi à la gloire de M. Corneille.
Il y a une grande différence entre la beauté de l'ouvrage et le mérite de l'auteur. Tel ouvrage qui est fort médiocre, n'a pu partir que d'un génie sublime ; et tel autre ouvrage qui est assez beau, a pu partir d'un génie assez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumière qui lui est propre [et est monté, pour ainsi dire, à un certain ton d'esprit]. Les esprits médiocres demeurent au-dessous de ce degré : les bons esprits y atteignent : les excellents le passent, si on le peut passer. Un homme né avec des talents est naturellement porté par son siècle au point de perfection où ce siècle est arrivé ; l'éducation qu'il a reçue, les exemples qu'il a devant les yeux, tout le conduit jusque-là. Mais s'il va plus loin, il n'a plus rien d'étranger qui le soutienne, il ne s'appuie que sur ses propres forces, il devient supérieur aux secours dont il s'est servi. Ainsi deux auteurs, dont l'un surpasse extrêmement l'autre par la beauté de ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite, s'ils se sont également élevés chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre, mais ce n'est pas qu'il ait eu plus de force, c'est seulement qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé. Par la même raison, de deux auteurs dont les ouvrages sont
d'une égale beauté, l'un peut être un homme fort médiocre, et l'autre un génie sublime.
Pour juger de la beauté d'un ouvrage, il suffit donc de le considérer en lui-même. Mais pour juger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son siècle. Les premières pièces de M. Corneille, comme nous avons déjà dit, ne sont pas belles : mais tout autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faites. Mèlite est divine, si vous la lisez après les pièces de Hardy, qui l'ont immédiatement précédée1. Le théâtre y est sans comparaison mieux entendu, le dialogue mieux tourné, les mouvements mieux conduits, les scènes plus agréables; surtout, et c'est ce que Hardy n'avoit jamais attrapé, il y règne un air assez noble, et la conversation des honnêtes gens n'y est pas mal représentée. Jusque-là on n'avoit guère connu que le comique le plus bas ou un tragique assez plat; on fut étonné d'entendre une nouvelle langue. [Mais Hardy, qui avoit ses raisons pour vouloir confondre cette nouvelle espèce de comique avec l'ancienne, disoit que Mèlite étoit une assez jolie farce.]
Le jugement que Ton porta de Mèlite fut que cette pièce étoit trop simple et avoit trop peu d'événements. M. Corneille, piqué de cette critique, fit Clitandre, et y sema les incidents et les aventures avec une très-vicieuse profusion, plus pour censurer le goût du public que pour s'y accommoder. Il parolt qu'après cela il lui fut permis de revenir à son naturel. La Galerie du Palais,
1 Var. Le dernier membre de la phrase est supprimé dans les Œuvres.
PIERRE CORNEILLE. 181 la Veuve, la Suivante, la Place Royale, sont plus raisonnables.
Nous voici dans le temps où le théâtre devint florissant par la faveur du [grand] cardinal de Richelieu. Les princes et les ministres n'ont qu'à commander qu'il se forme des poètes, des peintres, tout ce qu'ils voudront, et il s'en forme. Il y a une infinité de génies de différentes espèces, qui n'attendent pour se déclarer que leurs ordres ou plutôt leurs grâces. La nature est toujours prèle à servir leurs goûts. [Le ministère du cardinal de Richelieu enfanta donc en même temps les Corneille, les Rotrou, les Mairet, les Tristan, les Studéri, les Du Ryer, outre quelque vingt ou trente autres dont les noms sont présentement si enfoncés dans l'oubli que, quand je les en lirerois un moment pour les rapporter ici, ils y retomberoient tout aussitôt.]
On recommença alors 1 à étudier le théâtre des anciens, et à soupçonner qu'il pouvoit y avoir des règles. Celle des vingt-quatre heures fut une des premières dont on s'avisa, mais on n'en faisoit pas encore trop grand cas : témoin la manière dont M. Corneille luimême en parle dans la préface de Clilandre, imprimée en i(>32 : « Que si j'ai renfermé cette pièce, dit-il, dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mèlite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent2; pour moi
1 Vak. On recommenroit alors....
* La question si controversée des trois unités est débattue dans la comédie des Visionnaire s de Desmarets, «655.
m PIERRE CORNEILLE,
j'ai voulu seulement montrer que si je m en éloigne, ce n'est pas faute de la reconnoitre. » [Dans la Préface de la Veuve, imprimée en 1Ô3i, il dit encore qu'il ne se veut pas trop assujettir à la sévérité des règles ni aussi user de toute la liberté ordinaire sur le Théâtre- François : « Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toutes sortes de personnes, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglées.»
Mais le sieur Durval, dans la Préface de son Agarite, imprimée en 163G, le prend bien sur un autre ton. Il se réjouit aux dépens de ces pauvres règles de l'unité de lieu et des vingt-quatre heures; il s'en moque de tout son cœur. C'est une chose curieuse de voir combien il est vif et agréable sur cette matière.]
Ne nous imaginons pas que le vrai 1 soit victorieux dès qu'il se montre ; il l'est à la fin, mais il lui faut du temps pour soumettre les esprits. Les règles du poème dramatique inconnues d'abord ou" méprisées , quelque temps après combattues, ensuite reçues à demi et sous des conditions, demeurent enfin maîtresses du théâtre. Mais l'époque de [l'entier] établissement de leur empire n'est proprement qu'au temps de Cinna.
[ Dès la Veuve, qui n'est que la quatrième pièce de M. Corneille, il parott qu'il avoit pris le dessus de tous ses rivaux. Ils parlent tous de la Veuve comme d'une merveille dans des vers de leur façon imprimés audevant de cette pièce. Surtout ce que dit Rotrou est remarquable :
1 Var. Ne croyons pas que le vrai....
Pour te rendre justice autant que pour te plaire,
Je veux parler, Corneille, et ne puis plus me taire :
Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal,
Par la confession de ton propre rival.
Pour un môme sujet même désir nous presse ;
Nous poursuivons tous deux une même maîtresse,
La Gloire....
Mon espoir toutefois est décru chaque jour, Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour,.... Que tes inventions ont de charmes étranges, Que par toute la France on parle de ton nom , ht qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom: Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie ; Une jalouse peur l'a longtemps refroidie, Et depuis, cher rival, je serois rebuté De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté,
Si ce grand Cardinal
La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire ; Et lui seul, réveillant mon génie endormi, Est cause qu'il te reste un si foible ennemi. Mais la Gloire n'est pas de ces chastes maîtresses Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses ; Cet objet de nos vœux peut nous obliger tous Et faire mille amants sans en faire un jaloux.... Tel on me voit partout adorer ta Clarice. Aussi, rien n'est égal à ses moindres attraits. Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits.
La coutume de rendre justice au mérite et de louer ce qu'on n'avoit pas fait né toit point jusque-là bannie d'entre les auteurs, et les plus grands poètes étoient encore des hommes raisonnables.
A propos de ces éloges à la vieille mode, je ne puis oublier une chose qui peut paroltre assez singulière.
Il y a un Hippolyte imprimé en 1635 du sieur de La Pinelière, Angevin. Dans la Préface, Fauteur dit qu'il est bien hardi d'avoir osé « mettre le nom de son pays au frontispice de son ouvrage;... que, comme autrefois pour être estimé dans la Grèce, il ne falloit que se dire d'Athènes , et pour avoir la réputation de vaillant , il falloit être de Lacédémone, maintenant, pour se faire croire excellent poëte, il faut être- né dans la Normandie. » Il convient qu'elle e( avoit fait admirer le grand cardinal du Perron, Bertaut et Malherbe, et, à cette heure, MM. de Bois-Robert, Scudéri, Rotrou, Corneille, Saint -Amant et Benserade-, » mais ensuite il prétend que « l'Anjou n'est pas situé au delà du cercle polaire , ni dans les déserts d'Arabie, et ne ressemble pas à ces Iles qui ne sont habitées que de magots, de monstres et de barbares. » Enfin il étale tout ce qui peut servir à la gloire de l'Anjou, jusqu'aux restes des amphithéâtres des Romains. Il est assez remarquable qu'il y ait eu un temps où l'on se soit cru obligé de faire ses excuses au public de ce qu'on n'étoit pas Normand.
Dans ce temps-là, la tragi-comédie étoit assez à la, mode, genre mêlé où l'on mettoit un assez mauvais* tragique avec du comique qui ne valoit guère mieux. Souvent cependant on donnoit ce nom à de certaines pièces toutes sérieuses, à cause que le dénoûment en étoit heureux. La plupart des sujets étoient d'invention et avoient un air fort romanesque. Aussi la coutume étoit de mettre au-devant de ces pièces de longs arguments qui les expliquoient.
Le théâtre étoit encore assez licencieux. Grande familiarité entre les personnes qui s'aimoicnt. Dans le Ciitandre, de Corneille, Céleste vient trouver Rosidor au lit; il est vrai qu'ils doivent être bientôt mariés; mais un honnête spectateur n'a que faire des préludes de leur mariage. Aussi cette scène ne se trouve que dans les premières éditions de la pièce. Rotrou, en dédiant au Roi la Bague de V Oubli, sa seconde pièce, se vante d'avoir rendu sa Muse « si modeste, que si elle n'est belle, au moins elle est sage, et que, d'une profane, il en fait une religieuse. » Et, dans sa Cêtiane, qui est faite deux aus après, on voit une Nise, dans le lit, dont l'amant vient la trouver et n'est embarrassé que dans le choix des faveurs qui lui sont permises : car il y en a quelques-unes réservées pour le temps du mariage. A la fin, l'amant se détermine, et, comme il a délibéré longtemps, il jouit longtemps aussi de ce qu'il a préféré. Nise a le loisir de dire vingt vers, au bout desquels seulement (car cela est marqué en prose à la marge), Pamphile tourne le visage du côté des spectateurs. Il semble que cette Muse, qui s'étoit faite religieuse, se dispense un peu de ses vœux, ou, pour mieux dire, on ne trouvoit pus alors que cela y fût contraire. Peut-être Rotrou eroyoit-il avoir tout raccommodé par la sagesse des vingt vers que dit Nise dans le temps qu'elle n'est pas trop sage. Kl le débite une trèssublime morale au mépris de la matière et à la louange de l'esprit: « C'est l'esprit qu'il faut aimer, dit-elle, il n'y a que lui digne de nos flammes; si vous baisez mes cheveux, mes cornettes en font autant. » Et Pamphile,
qui n'a pas paru trop profiter d'un si beau discours, dit pourtant à la On que, sans a ce louable entretien, » il seroit mort de plaisir. Tant la morale bien placée a de pouvoir !
Rien n'est plus ordinaire, dans les pièces de ce temps-là, que de pareilles libertés. Les sujets les plus sérieux ne s'en sauvent pas. Dans la célèbre Sophonisbe, de Mairet, lorsque Massinisse et Sophonisbe arrêtent leur mariage, ils ne manquent pas de se donner des arrhes. Siphax avoit auparavant reproché à Sophonisbe « l'adultère et l'impudicité , » grosses paroles qui, aujourd'hui, feroient fuir tout le monde.
Pendant que le théâtre étoit sur ce pied-là, Lucrèce né toit pas un sujet à redouter. Aussi Du Ryer l'a-t-il traité avec scrupule. Rotrou a fait une Grisante qui est une autre héroïne violée par un capitaine romain dont elle est prisonnière. Aujourd'hui, ces sujets-là ne seroient pas soufferts. Est-ce que nos mœurs sont plus pures? H est bien sûr que non. C'est seulement que nous avons l'esprit plus raffiné. L'esprit seul suflit pour nous donner le goût des bienséances ; mais le goût de la vertu, c'est autre chose.]
Une des plus grandes obligations que l'on ait à M. Corneille, est d'avoir puriûé le théâtre. 11 fut d'abord entraîné par l'usage établi, mais il y résista aussitôt après-, et depuis Clitandre, sa seconde pièce, on ne trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages. [Tout ce qui y reste de l'ancien excès de familiarité dont les amants étoient ensemble sur le théâtre, c'est le tutoiement. Le tutoiement ne choque pas les bonnes mœurs ;
il ne choque que la politesse et la vraie galanterie. Il faut que la familiarité que Ton a avec ce qu'on aime soit respectueuse; mais aussi il est quelquefois permis au respect d'être un peu familier. On se tutoyoit dans le trafique même aussi bien que dans le comique, et cet usage ne finit que dans Y Horace de Corneille, où Curiace et Camille le pratiquent encore. Naturellement le comique a dû pousser de là un peu plus loin, et à son égard le tutoiement n'expire que dans le Menteur.']
M. Corneille, après avoir fait un essai de ses forces dans ses six premières pièces, où il s'éleva déjà audessus de son siècle1, prit tout à coup l'essor dans Aièdèe, et monta jusqu'au tragique le plus sublime. A la vérité il fut secouru par Sénèque, mais il ne laissa pas de faire voir ce qu'il pouvoit par lui-même 2.
Ensuite il retomba dans la comédie, et si j'ose dire ce que j'en pense, la chute fut grande. L'Illusion comique, dont je parle ici, est une pièce irrégulière et bizarre, et qui n'excuse point par ses agréments sa bizarrerie et son irrégularité. Il y domine un personnage de Capitan , qui abat d'un souffle le grand Sophi de Perse et le grand Mogol, et qui une fois en sa vie avoit empêché le soleil de se lever à son heure prescrite, parce qu'on ne trouvoit point l'Aurore, qui étoit couchée avec
1 Var. Où il ne s'éleva pas beaucoup au-dessus....
* On sait que c'est après la représentation de Mèdét% qu'il de ▼int de mode de parler de Corneille comme d'un poète usé, dont il n'y avait plus lieu de rien attendre. (Voyez le Parnasse des poètes français de ce temps, par le sieur de La Pinelière, Angevin. — In-8% 1635.)
ce merveilleux Brave ». Ces caractères ont été autrefois fort à la mode : mais qui représentoient-ils ? A qui en vouloit-on ? Est-ce qu'il faut outrer nos folies jusqu'à ce point-là pour les rendre plaisantes ? En vérité ce seroit nous faire trop d'honneur. [Desmarets, qui a fait une comédie toute de ce genre, et pleine de fous qu'on n'a jamais vus, dit pourtant, dans sa Préface, « qu'il n'y a rien de si ordinaire que de voir des idiots s'imaginer qu'ils sont amoureux, sans savoir bien souvent de qui, et sur le récit qu'on leur fait de quelque beauté, courir les rues et se persuader qu'ils sont extrêmement passionnés, sans avoir vu ce qu'ils aiment. » Il nous assure aussi « qu'il y a beaucoup de filles éprises de certains héros de roman pour l'amour desquels elles mcpriseroient tous les vivants. » Il falloit que la nature fût encore bien inconnue, lorsque ces caractères-là plaisoient sur le théâtre, et les auteurs qui s'imaginoicnt avoir vu communément de ces sortes de folies par le monde étoient eux-mêmes d'un caractère bien surprenantj
Après Y Illusion comique, M. Corneille se releva, plus grand et plus fort que jamais3, et fit le Cid. Jamais pièce de théâtre n'eut un si grand succès. Je me souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et un mathématicien qui, de toutes les comédies du monde,
1 Rôle de pure convention sans doute, le rôle du Capitan est traite de main de maître par Corneille ; nulle part on ne retrouve ce type dépeint avec une égale perfection.— Cr. le Pédant joué,de Cyrano de Bergerac, etc
* Var. Qu'il n'avoit jamais ete
PIERRE CORNEILLE. 189 ne connoissoient que le Cid. L'horrible barbarie où ils vivoient n avoit pu empêcher le nom du Cid d'aller jusqu'à eux. M. Corneille avoit dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavonne et la turque. Elle étoit en allemand, en anglois,en flamand, et, par une exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en italien, et, ce qui est plus étonnant, en espagnol. Les Espagnols avoient bien voulu copier eux-mêmes une pièce 1 dont l'original leur appartenoit. M. Pellisson, dans son Histoire de T Académie*, dit qu'en plusieurs provinces de France il étoit passé en proverbe de dire : « Cela est beau comme le Cid. » Si ce proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs qui ne le goùtoient pas, et à la Cour, où ç'eût été très-mal parler que de s'en servir sous le ministère du cardinal de Richelieu.
Ce grand homme avoit la plus vaste ambition qui ait jamais été. La gloire de gouverner la France presque absolument, d'abaisser la redoutable maison d'Autriche, de remuer toute Y Europe à son gré, ne lui suflisoit point : il y vouloit joindre encore celle de faire des comédies. [Et que l'on ne croie pas qu'il s'en tint là. En même temps qu'il faisoit des comédies, il se piquoit de faire de beaux livres de dévotion ; les livres de dévotion ne l'empêchoient pas do songer à plaire aux dames par les agréments de sa personne; malgré sa galanterie, il prétendoit passer pour savant en hébreu , en syriaque et
1 Var. Une copie.
» Yak. Dans sa belle Histoire de l'Académie françoise.
en arabe, jusque-là qu'il voulut acheter cent mille écus < la Polyglotte de M. Le Jay, pour la mettre sous son nom : génie inBniment élevé, dont les défauts mêmes ont de la noblesse et s'attiroient même du respect, aussi bien que ses grandes qualités.
Une de celles qu'il prétendoit réunir en lui, c'est-àdire celle de poète, le rendit jaloux du Cid. Il avoit eu part à quelques pièces qui avoient passé sous le nom de Desmarets, son confident, et, pour ainsi dire, son premier commis dans le département des affaires poétiques. On prétend que le Cardinal travailla beaucoup à Mirame, tragédie assez médiocre, et qui emprunte son nom d'une princesse assez mal morigénée. « Il témoigna, dit M. Pellisson, des tendresses de père pour cette pièce, dont la représentation lui coûta deux ou trois cent mille écus, et pour laquelle il fit bâtir cette grande salle de son 'palais qui sert encore aujourd'hui à ces spectacles. » Aussi est-elle intitulée : Ouverture du palais • Cardinal.
J'ai oui dire que les applaudissements que l'on donnoit à cette pièce, ou plutôt à celui que l'on savoit qui y prenoit beaucoup d'intérêt, transportoient le Cardinal hors de lui-même ; que tantôt il se levoit et se tiroit J à moitié du corps hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée , tantôt il imposoit silence pour faire entendre des endroits encore plus beaux. On peut voir i dans Y Histoire de Y Académie un autre exemple trèsremarquable de ses foiblesses d'auteur, et en même temps de sa grandeur d'àme, à l'occasion de la Grande Pastorale dont il avoit fourni le sujet et fait beaucoup
de vers. I! avoit donné aussi le plan de l'intrigue des Thutileries et de X Aveugle de Smyrne, pièces dont il fit faire les cinq actes à cinq auteurs différents , qui furent MM. de Bois-Robert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou. Le plus grand mérite de ces comédies consiste dans le nom de l'inventeur et la singularité de l'exécution. Ici je ne puis m'empêcher de dire que je soupçonnerais volontiers M. le Cardinal d'avoir aussi eu part à t Europe de Desmarets. C'est une allégorie politique. Francion et Ibère sont amoureux d'Europe. Ibère se fait haïr par des manières hautaines et dures, par un génie tyrannique. Francion plaît par des qualités tout opposées. Ibère et Francion, quoique amoureux d'Europe, ne laissent pas de faire la cour à des princesses d'un moindre rang, telle qu'est Austrasie. Francion, toujours heureux en amour, obtient d'elle trois nœuds de cheveux qui , quand on a ôlé le voile de l'allégorie, se trouvent être les trois places de Clermont, Stenai et Jamelz. Toute la pièce est de ce caractère qui peint bien le ministre-poetc. Le Cardinal qui, par ses galanteries, avoit obtenu les trois nœuds de cheveux , a bien l'air de se vanter de ses bonnes fortunes.] Quand le Cid parut, il en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être fort difficile, et il se mit à leur tete. M. de Scudéri publia ses Observations sur le Cid, adressées à l'Académie française, qu'il en faisoit ' ju^c, et que le Cardinal, son fondateur.
* Vah. Ou il en fan ju^-.
sollicitent puissamment contre la pièce accusée. Maïs afin que l'Académie pût juger, ses statuts vouloient que l'autre partie, c'est-à-dire M. Corneille, y consentit. On tira donc de lui 1 une espèce de consentement, qu'il ne donna qu'à la crainte de déplaire au Cardinal, et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre, et qui étoit son bienfaiteur ? Car il récompensoit, comme ministre, ce même mérite dont il étoit jaloux comme poëte; et il semble que cette grande âme ne pouvoit pas avoir des foiblesses qu'elle ne réparât en même temps par quelque chose de noble.
L'Académie Françoise donna ses Sentiments sur le Cid, et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cette Compagnie naissante. Elle sut conserver tous les égards qu'elle devoit et à la passion du Cardinal et à l'estime prodigieuse que le public avoit conçue du Cid2. Elle satisfit le Cardinal, en reprenant exactement tous les défauts de cette pièce -, et le public, en les reprenant avec modération, et même souvent avec des louanges.
[ M. Corneille ne répondit point à la critique : « La môme raison, disoit-il, qu'on a eue pour la faire m'empêche d'y répondre. » Cependant le Cid a survécu à cette crilique. Toute belle qu'elle est, on ne la connoît presque plus, et il a encore son premier éclat.
Le même hiver qui vit paroitre le Cid vit paroltrc
* Var. On tira de lui.
* Var. De cet ouvrage.
aussi la Marianne de Tristan , autre ouvrage célèbre, et qui s'est maintenu sur le théâtre presque jusqu'au-; temps présent. Je parle de cent ans qui se sont écoulés depuis ce temps-là, à peu près comme je parlerais de deux mille ans qui nous séparent des Grecs. En effet, si Ton considère quel nombre prodigieux de tragédies sont oubliées pour jamais et combien le goût a changé, il est presque aussi glorieux à une pièce de s'être conservée sur le théâtre pendant cent ans ou environ, qu'il Test à celles des Grecs de s'être conservées deux mille ans dans les bibliothèques ; car un livre subsiste plus facilement dans une bibliothèque qu'une pièce sur le théâtre.
Nous voici dans le bel âge de la comédie et dans toute la force du génie de Corneille.]
Quand M. Corneille eut une fois, pour ainsi dire, atteint jusqu'au CW1, il s'éleva encore dans les Horaces1; enfin il alla jusqu'à Cinna> et à Poîyeucie, au-dessus desquels il n'y a rien.
Ces pièces-là étoient d'une espèce inconnue, et l'on vit un nouveau théâtre. Alors M. Corneille, par l'étude d'Aristotc et d'Horace, par son expérience, par ses réflexions, et plus encore par son génie, trouva les véritables règles du poème dramatique , et découvrit les sources du beau, qu'il a depuis ouvertes à tout le monde dans les [excellents] discours qui sont à la tète de ses comédies. De là vient qu'il est regardé comme le père
1 Var. Après avoir, pour ainsi dire, atteint.... •Va». Dans Y Horace.
il. 13
du théâtre François. Il lui a donné le premier une forme raisonnable, il l'a porté à son plus haut point de perfection, et a laissé son secret à qui s'en pourra servir.
Avant que l'on jouât Polyeucle, M. Corneille le lut à l'hôtel de Rambouillet, souverain tribunal des affaires d'esprit en ce temps-là. La pièce y fut applaudie, autant que le deraandoient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà. Mais quelques jours après, M. Voiture vint trouver M. Corneille et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucle n'avoit pas réussi comme il pensoit-, que surtout le christianisme avoit extrêmement déplu. M. Corneille alarmé voulut retirer la pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient -, mais enQn il la leur laissa sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point, parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet 1 ?
Pompée suivit Poïyeucte, Ensuite vint le Menteur, pièce comique et presque entièrement prise de l'espagnol, selon la coutume de ce temps-là.
Quoique le Menteur soit très-agréable et qu'on l'applaudisse encore aujourd'hui sur le théâtre, j'avoue que la comédie n'étoit point [encore] arrivée à sa perfection. Ce qui dominoit dans les pièces, c'étoit l'intrigue et les incidents, erreurs de nom, déguisements, lettres interceptées, aventures nocturnes; et c'est pourquoi on prenoit presque tous les sujets chez les Espagnols, qui triom-
1 Fontenelle a mal compris l'objection faite par l'hôtel de Rambouillet. Ce n'était pas le sujet, ce n'étaient pas les vers, c'était l'introduction, suc la scène, du christianisme.
phent sur ces matières. Ces pièces ne laissoient pas d'être fort plaisantes et pleines d'esprit. Témoin le Menteur dont nous parlons, Don Bertrand de Cigaral1. le Geôlier de $oi-méme2. Mais enlin la plus grande beauté de la comédie étoit inconnue, on ne songeoit point aux mœurs et aux caractères, on alloit chercher bien loin le ridicule 3 dans des événements imaginés avec beaucoup de peine, et on ne s avisoit point de l'aller prendre * dans le cœur humains, où est la principale habitation. Molière est le premier6 qui l'ail été chercher là, et celui qui la le mieux mis en œuvre. Homme inimitable, et à qui la comédie doit autant que la tragédie à M. Corneille.
Comme le Menteur eut beaucoup de succès, M. Corneille lui donna une suite, mais7 qui ne réussit guère. 11 en découvre lui-môme la raison dans les examens qu'il a faits de ses pièces. Là il s'établit juge de ses propres ouvrages, et en parle avec un noble désintéressement, dont il tire en môme temps le double fruit et de prévenir l'envie sur le mal qu elle en pourroit dire, et de se rendre lui-même croyable sur le bien qu'il en dit.
A la Suite du Menteur succéda Rodogune. Il a écrit quelque part que pour trouver la plus belle de ses pièces
1 piôcu de Thomas Corneille, joufc tn 1030.
• Autre pit'ce de Thonus Corneille, jouée en 1637. ' Va H. L**s sujets de rire....
4 Var. De les aller prendre....
1 Var. Dans le cœur humain, qui en fourmille.
• Vmi. Lt» premier parmi nous qui les ait ete chercher là et qui les ait bien mis en œuvre.
: Var. Une suite qui....
m PIERRE CORNEILLE,
il falloit choisir entre Rodogune et Cinna, et ceux à qui il en a parlé ont démêlé sans beaucoup de peine qu'il étoit pour Rodogune. Il ne m'appartient nullement de prononcer sur cela ; mais peut-être préféroit-il Rodogune, parce qu'elle lui avoit extrêmement coûté1. Il fut plus d'un an à disposer le sujet. Peut-être vouloit-il, en mettant son affection de ce côté-là, balancer celle du public, qui paroit être de l'autre. Pour moi, si j'ose le dire, je ne mettrois pointle différend entre Rodogune et Cinna; il me paroit aisé de choisir entre elles, et je connois quelque pièce2 de M. Corneille3, que je ferois passer encore avant la plus belle des deux. [Je ne crois pas devoir rappeler ici le souvenir d'une autre Rodogune que fit M. Gilbert sur le plan de celle de M. Corneille, qui fut trahi en cette occasion par quelque confident indiscret. Le public n'a que trop décidé entre ces deux pièces, en oubliant parfaitement l'une. Après Horace, Cinna et Polyeucte, il se trouve quelqu'un qui s'engage, de gaieté de cœur, à un combat contre M. Corneille! En vérité, le courage et l'intrépidité d'auteur ne peut jamais aller plus loin.]
On apprendra dans les examens de M. Corneille, mieux que l'on ne feroit ici, l'histoire de Théodore, d'Béraclius, de Don Sanche a* Aragon, d'Andromède, de Nicomede et de Pertharite. On y verra pourquoi Théodore et Don Sanche d'Aragon réussirent fort peu et pourquoi Pertharite tomba absolument. On ne put
1 Var. Extrêmement coûté, car il fat.... 1 Var. Une pièce.
3 Polyeucte. (o.) — Fontenelle n'a pas nommé cette pièce.
PIERRE CORNEILLE. i97 souffrir dans Théodore la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui M. Corneille devoit-il s'en prendre qu'à lui-même? Avant lui le viol réussissoit dans les pièces de Hardy !. Il manqua à D. Sanche « un suffrage illustre7, » qui lui fit manquer tous ceux de la Cour : exemple assez commun de la soumission des François à de certaines autorités. Enfin, jin mari qui veut racheter sa femme en cédant un royaume, fut encore sans comparaison plus insupportable dans Pertharite, que la prostitution ne l'avoit été dans Théodore. Ce bon mari n'osa se montrer au public que deux fois. Cette chute du grand Corneille peut être mise parmi les exemples les plus remarquables des vicissitudes du monde, et Bélisaire demandant l'aumône n'est pas plus étonnant.
Il se dégoûta du 'théâtre et déclara qu'il y renonçoit, dans une petite préface assez chagrine qu'il mit au devant de Pertharite, Il dit pour raison qu'il commence à vieillir, et cette raison n'est que trop bonne, surtout quand il s agit de poésie et des autres talents de l'imagination. L'espèce d'esprit qui dépend de l'imagination, et c'est ce qu'on appelle communément esprit dans le monde, ressemble à la beauté et ne subsiste qu'avec la jeunesse. Il est vrai que la vieillesse vient plus tard pour
• Var. Le texle de Fontenelle porte simplement : c Avant lui, le viol réussissoit. »
* Mot de Corneille lui-même dans l'examen de Don Sanche. L'illustre suffrage qui manqua à Corneille, M. J. Tascbereau l'a trts-hien démêlé, c'est le suffrage de Matarin ou de la Reine qui voyaient dans Don Sanche trop de ressemblance avec Cromwell.
l'esprit, mais elle vient. Les plus dangereuses qualités qu'elle lui apporte sont la sécheresse et la dureté*, et il y a des esprits qui en sont naturellement plus susceptibles que d'autres, et qui donnent plus de prise aux ravages du temps : ce sont ceux qui avoient de la noblesse, de la grandeur, quelque chose de fier et d'austère. Cette sorte de caractère contracte aisément par les années je ne sais quoi de sec et de dur. C'est à peu près ce qui arriva à Corneille. Il ne perdit pas en vieillissant l'inimitable noblesse de son génie, mais il s'y mêla 1 quel quefois un peu de dureté. 11 avoit poussé les grands sentiments aussi loin que la nature pouvoit souffrir qu'ils allassent : il commença de temps en temps à les pousser un peu plus loin. Ainsi dans Pertharite une reine consent à épouser un tyran qu'elle déteste, pourvu qu'il égorge un fils qu'elle a, et que par cette action il se rende aussi odieux qu'elle souhaite qu'il le soit. Il est aisé de voir que ce sentiment, au lieu d'être noble, n'est que dur, et il ne faut pas trouver mauvais que le public ne l'ait pas goûté.
Après Pertharite, M. Corneille, rebuté du théâtre, entreprit la traduction en vers de Y Imitation de Jésus- Christ. H y fut porté par des Pères Jésuites de ses amis, par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie, et peut-être aussi par l'activité de son génie, qui ne pouvoit demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès prodigieux, et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant, si j'ose en parler avec une
1 Var. Mais il y mêla quelquefois de la dureté.
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liberté que je ne devrois peut-être pas me permettre, je ne trouve point dans la traduction de M< Corneille le plus grand charme de Y Imitation de Jèsw-Christ, je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers, qui étoit naturelle à M. Corneille, et je crois même qu'absolument la forme de vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient pas, n'iroit pas droit au cœur comme il fait et ne s'en saisiroit pas avec tant de force, s'il n'avoit un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup.
Il se passa douze ans pendant lesquels il ne parut de M. Corneille que X Imitation en vers. Mais enfin, sollicité par M. Fouquet, qui négocia en surintendant des finances, et peut-être encore plus poussé par son penchant naturel, il se rengagea au théâtre. M. le surintendant, pour lui faciliter ce retour et lui ûter toutes les excuses que lui auroit pu fournir la difficulté de trouver des sujets, lui en proposa trois. Celui qu'il prit fut OEdipe. M. Corneille son frère prit Camma, qui étoit le second [et le traita avec beaucoup de succès]. Je ne sais quel fut le troisième.
La réconciliation de M. Corneille et du théâtre fut heureuse 1 : OEdipe réussit fort bien.
La Toison d'or fut faite ensuite à l'occasion du mariage du Roi, et c'est la plus belle pièce à machines2 que nous ayons. Les machines qui sont ordinairement étrangères à la pièce deviennent, par l'art du poète, néces-
1 Var. Sinc»*re.
* Var. En machines.
saires à celles-là, et surtout le prologue doit servir de modèle aux prologues à la moderne, qui sont faits pour exposer, non pas le sujet de la pièce, mais l'occasion pour laquelle elle a été faite.
Ensuite parurent Sertorius et Sophonisbe. Dans la première de ces deux pièces1, la grandeur romaine éclate avec toute sa pompe 2, et l'idée qu'on pourroit se former de la conversation de deux grands hommes qui ont de grands intérêts à démêler est encore surpassée par la scène de Pompée et de Sertorius. 11 semble que M. Corneille ait eu des mémoires particuliers sur les Romains. Sophonisbe avait déjà été traitée par Mairet avec beaucoup de succès3, et M. Corneille avoue qu'il se trouvoit bien hardi d'oser la traiter de nouveau4. Voilà l'effet des réputations.
[ La Sophonisbe de Mairet ne devoit point lui faire tant de peur. Son bel endroit est la contestation de Scipîon et de Lélius avec Massinisse. Mais que dfroit-on, si on voyoit aujourd'hui une reine mariée écrire un billet galant à un homme qui ne songe point à elle ? Que diroit-on si on vovoit les deux confidentes observer l'effet des coquetteries qu'elle fait à Massinisse pour l'engager et se dire l'une à l'autre :
Ma compagne, il se prend....
La victoire est à nous ou je n'y connois rien.
1 Var. Dans cette première pièce....
* Var. Toute sa dignih:.
* Plus de succès que de talent. On s'explique mal l'engouement dont cette pièce a été l'objet.
1 Var. Pour Sophonisbe, il crut être fort hardi de l'entreprendre après Mairet.
L) IQIIIZ 6
Si Mairet avoit joui de cet aveu, il en auroit été fort glorieux, même étant vaincu.]
Il faut croire qu'Agêsilas est de M. Corneille, puisque son nom y est, et qu'il y a une scène d'Agèsihu et de Lysander, qui ne pourrait pas facilement être d'un autre.
Après Agêsilas vint Othon, ouvrage où Tacite est mis en œuvre par le grand Corneille, et où se sont unis deux génies si sublimes. M. Corneille y a peint la corruption de la Cour des Empereurs, du même pinceau dont il avoit peint les vertus de la République.
En ce temps-là des pièces d'un caractère fort différent des siennes parurent avec éclat sur le tbéâtre. Elles étoient pleines de tendresse et de sentiments aimables. Si elles n'alloicnt pas jusqu'aux beautés sublimes, elles étoient bien éloignées de tomber dans des défauts eboquants. Une élévation qui n'étoit pas du premier degré, beaucoup d'amour, un style très-agréable et d'une élégance qui ne se démentoit point, une infinité de traits vifs et naturels, un jeune auteur1 : voilà ce qu'il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d'autorité au
1 Var. Depuis son retour au théâtre, il y paroissoît avec éclat des pièces d'un genre fort iliflïrent des siennes. Ce n'étoit point une vertu courageuse, ni I élévation des sentiments portes jusque dans l'amour qui y dominoit; c'eloit un amour plus tendre, plus simple et plus vif, uVs sentiments dont le modèle se relrouvoit plus aisément dans tous les cœurs. On admiroit moins, mais on eloit plus emu. Tne infinité de traits de passion hien touches et presque sans aucun mélange de choses plus nobles qui les eussent refroidis; une versification tn-s-agrcahle et dont l'élégance ne se dtmentoit jamais; un jeune auteur dont le >l>le etoit plus jeun» aussi : voilà ce qu'il fallnil....
Théâtre françois. Aussi furent-elles charmées, et Cor* neille ne fut plus chez elles que le vieux Corneille. J'en excepte quelques femmes qui valoient des hommes. [Il en est un dont la voix devoit être d'autant plus comptée que ce n'étoit pas seulement un écrivain célèbre, mais un homme du grand monde. On peut ajouter que sa voix étoit parfaitement libre, puisqu'il vivoit en Angleterre, privé de sa patrie. M. de Saint-Évremond publia une dissertation sur Y Alexandre de Racine, et là il s'élève vivement contre notre nation qui ne goûte que ce qui lui ressemble, et qui n'avoit refusé ses applaudissements à M. Corneille, dans sa Sophonisbe, que parce qu'il avoit trop bien rendu le vrai caractère de la fille d'Asdrubal, au lieu que Mairet en avoit fait avec beaucoup de succès une coquette ordinaire. « M. Corneille, ajoutoit M. de Saint-Évremond, est presque le seul qui ait le bon goût de l'antiquité*, il a surpassé nos auteurs , et s'est peut-être ici surpassé luimême. »
M. Corneille ne manque pas de remercier M. de Saint-Évremond d'un suflrage au?si glorieux que le sien, et aussi hautement déclaré. « Vous m'avez pris par mon foible, lui dit-il dans sa lettre ; cette Sophonisbey pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure partie de la mienne... Vous confirmez ce que j'ai avancé sur la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et sur la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres les caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur. J'ai cru jusqu'ici que l'amour étoit une passion trop char-
uigmz
PIERRE CORNEILLE. 203 gée de faiblesses pour être le dominant dan* une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps.,. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis ; mais vous vous déclarez du mien. » Il y a encore dans cette lettre ces paroles assez remarquables : « Vous m'honorez de votre estime en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez quand on se persuade qu'on m'a battu. »
Il est vrai qu'il sétoit formé un parti contre lui. Ceux qu'il appeloit les doucereux et les enjouèty et toutes celles pour qui ils l'étoient, composoient une grande partie de Paris et de la cour, et ils ne se contenaient pas d'élever le nouvel auteur, qui le méritoit, ils vouloient l'établir sur les ruines de l'ancien. Ils prévaloient, et par le nombre, et par un certain bruit confus et imposant qu'ils savent si bien faire dans le besoin. On ne négligeoit rien |>our grossir ses troupes, et c'étoit toujours un avantage que de les grossir; on mettoit en œuvre toutes les petites adresses qui peuvent aider une réputation naissante et hâter le vol de la renommée; on employoit contre le redoutable ennemi jusqu'aux traits d'un fameux satirique exercé à foudroyer glorieusement de mauvais auteurs. Pendant ce tumulte et cette espèce de sédition contre une autorité légitime, M. Corneille se tenoit retranché dans son cabinet, sans être presque autrement connu du monde que par son nom, sans protecteurs puissants déclarés en sa faveur, sans partisans aftidés, n'ayant de gloire que celle qui étoit venue le trouver d'elle-même, ne s'y
fiant peut-être pas assez, mais certainement hors d'état et même incapable de lui prêter aucun secours étranger.]
Le goût du siècle se trouva donc entièrement du côté d'un genre de tendresse moins noble et dont le modèle se retrouvoit plus aisément dans la plupart des cœurs. Mais M. Corneille dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût1. Peut-être croirat-on que son âge ne lui permettoit pas d'en avoir. Ce soupçon seroit très-légitime, si Ton ne voyoit ce qu'il a fait dans la Psyché de Molière, où, étant à l'ombre du nom d'autrui, il s'est abandonné à un excès de tendresse, dont il n'auroit pas voulu déshonorer son nom.
Il ne pou voit mieux braver son siècle qu'en lui donnant Attila, digne roi des Huns. Il règne dans cette pièce une férocité noble, que lui seul pouvoit attraper. La scène où Attila délibère s'il se doit allier à l'empire qui tombe ou à la France qui s'élève, est une des belles choses qu'il a faites *.
Bérénice fut un duel, dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse 3, fort touchée des choses d'esprit, et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille, sans qu'ils
1 Var. Il vit le goût du siècle se tourner entièrement du coté de l'amour le plus passionné et le moins mcié d'héroïsme, mais il dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce uouveau goût. Peut-être croira-t-on....
1 Var. Qu'il ail faites.
1 Henriette-Anne d'Angleterre (iS'ote de Fontenelle). Var. Feue Madame, princesse....
sussent où on les menoit. Mais à qui demeura la victoire ? Au plus jeune *.
Il ne reste plus que Pulchérie et Suréna, tous deux sans comparaison rneilleurs que Bérénice, tous deux dignes de la vieillesse d'un grand homme. Le caractère de Pulchérie est de ceux que lui seul savoit faire, et il s'est dépeint lui-même avec bien de la force dans Martian, qui est un vieillard amoureux. Le cinquième acte de cette pièce est tout à fait beau. On voit dans Suréna une belle peinture d'un homme que son trop de mérite, et de trop grands services rendent criminel auprès de son maître , et ce fut par ce dernier effort que M. Corneille termina sa carrière.
La suite de ses pièces représente ce qui doit naturellement arriver à un grand homme, qui pousse le travail jusqu'à la tin de sa vie. Ses commencements sont foibles et imparfaits, mais déjà dignes d'admiration par rapport à son siècle. Ensuite il va aussi haut que son art peut atteindre. A la tin il s'affoiblit, s'éteint peu à peu, et n'est plus semblable à lui-môme que par intervalles.
Après Suréna, qui fut joué en 1675, M. Corneille renonça tout de bon au théâtre 7 [mais non pas à l'amour de ses ouvrages; et quand il vit, en 1676, que le Roi avoit fait représenter de suite devant lui, à Versailles, Cinna, Pompée, Horace, Seriorius, OEdipe, Rodogune, son feu poétique se réveilla et il s'écria :
1 Le plus jeune était Racine.
* Ici l'abbé d'Olivet disoit simplement : c M. Corneille renonça tout de bon au théâtre et ne pensa plus qu'à mourir chrétiennement. Il ne fut pas môme eu état d'y penser beaucoup la dernière année de sa vie. Vous rétablissons le texte de Fontenelle.
Est-il vrai, grand Monarque, et pinVje me vanter
Que tu prennes plaisir à me ressusciter ?
Qu'au bout de quarante ans, Clnna, Pompée, Horace
Reviennent à la mode et retrouvent leur place,
Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux
N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux ?
Achève : les derniers n'ont rien qui dégénère,
Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père.
Ce sout des malheureux étouffés au berceau,
Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau.
On voit Sertoriut, Œdipe et Hodogune
Rétablis par ton choix dans toute leur fortune,
Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna
Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
Sophonisbe à son tour, Attila, Pulchérie
Reprendroient pour te plaire une seconde vie ;
Agésilas en foule auroit des spectateurs,
Et Bérénice enfin trouveroit des acteurs.
I>e peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent ;
Je foiblis, ou du moins ils se le persuadent ;
Pour bien écrire encor, j'ai trop longtemps écrit,
Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
Mais contre cet abus que j'aurois de suffrages,
Si tu donnois les tiens à mes derniers ouvrages !
Cependant il est certain que ces derniers ouvrages , toujours bons pour la lecture paisible du cabinet, où la raison jouit de tous ses droits, ne pourroient plus aujourd'hui reparoitre sur le théâtre, où Ton veut, plus que jamais, de grandes émotions, fussent-elles mal fondées et mal amenées. Nous pouvons faire ici en passant un petit commentaire sur ce qu'il dit que a Bérénice enfin trouveroit des acteurs. » C'est qu'en effet sa Bérénice ne fut jouée que par de mauvais comé-
dicns, parce que sa rivale avoit eu le bonheur ou l'art de lui enlever les bons .
Débarrassé du théâtre, sa principale occupation fut de se préparer à la mort. Ses forces diminuèrent toujours de plus en plus, et, la dernière année de sa vie, son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si longtemps. Il mourut le 1" octobre 44>84.
Il éloit doyen de l'Académie françoise, où il avoit été reçu l'an 16i7.
Comme c'est une loi dans cette Académie que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui meurent sous son directorat , il y eut une contestation de générosité entre Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel il éloit mort. La chose ayant été remise au jugement de la Compagnie, M. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. deBenserade dit ù M. Racine : « Si quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous : vous ne l'avez pas pourtant fait. »
Ce discours a été pleinement vérifié. Le temps a calmé l'agitation des esprits sur ce sujet , et a enfin amené une décision qui parolt généralement établie. Corneille a la première place, Racine la seconde; on fera à son gré l'intervalle entre ces deux places un peu plus ou un peu moins grand. C'est là ce qui se trouve en ne comparant que les ouvrages de part et d'autre; mais si on compare les deux hommes, l'inégalité est plus grande ; il peut être incertain que Racine eût été si G>rneillc n'eut pas été avant lui; il est certain que Corneille a été par lui-même.
Ici j'avertis le lecteur que cette Vie de M. Corneille ayant été déjà imprimée en 1729 dans X Histoire de V Académie françoise par M. l'abbé d'Olivet, c'étoit en cet endroit à peu près que j'y parlois, mais beaucoup trop succinctement1, d'un grand nombre de petites pièces faites par M. Corneille sur divers sujets. Depuis ce temps-là, on a recueilli avec soin et avec goût ces différentes pièces, dont on a fait un volume à la suite de son théâtre imprimé en 1738, et je ne puis mieux faire que de renvoyer sur toute cette matière tant au volume qui contient les pièces que je n'eusse pas mises, du moins en entier, jusqu'à une préface judicieuse et bien écrite où l'on trouve de plus des traits historiques que je ne savois pas. L'auteur y doute d'un fait que j'ai trouvé établi dans ma mémoire comme certain, quoique dépouillé de toutes ses preuves, que j'ai eu tout le loisir d'oublier parfaitement. Par bonheur, il n'est pas de grande importance.
Cela m'empêchera d'en aflirmer trop un autre que je tiens pourtant de la famille. M. Corneille encore fort jeune se présenta un jour plus triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit. Il répondit qu'il éloit bien éloigné de la tranquillité d'esprit nécessaire pour la composition , et qu'il avoit la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un plus grand éclaircisse-
1 Le passage auquel Fontenelle fait allusion suit immédiatement cet autre que nous terminons par des crochets. Fontenelle l'a laissé tel quel à la suite même des lignes qui le condamnent comme incomplet.
ment, et il dit au Cardinal qu'il aimoit passionnément une tille d'un lieutenant général d'Andely en Normandie, et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce père si difficile vint lui parler à Paris. Il y arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu , et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit. Ce qui est bien sûr, c'est qu'il a épousé Marie de La m péri ère , fille de cet officier. La première nuit de ses noces, qui se firent à Rouen, il fut si malade que l'on écrivit à Paris qu'il étoit mort, et j'ai lu une pièce sur cette fausse mort dans les Poésies latines de M. Ménage. Un pareil sujet étoit bien fait pour tenter les poêles.] Je n'ai pas cru devoir interrompre la suite de ses grands ouvrages, pour parler de quelques autres beaucoup moins considérables, qu'il a donnés de temps en temps. Il a fait, étant jeune, quelques pièces de galanterie, qui sont répandues dans des recueils. On a encore de lui quelques pièces de cent ou de deux cents vers au Roi, soit pour le féliciter de ses victoires, soit pour lui demander des grâces, soit pour le remercier de celles qu'il en avoit reçues. 11 a traduit deux ouvrages latins du P. de La Rue [jésuite, sur les campagnes de 1667 et 1672], tous deux d'assez longue haleine, et plusieurs petites pièces de M. de Santeuil. 11 eslimoit extrêmement ces deux poètes. Lui-même faisoit fort bien des vers latins, et il en fit sur la campagne de Flandre en 67, qui parurent si beaux, que non-seulement plusieurs personnes les mirent en français, mais que les meilleurs poètes latins en prirent l i-
dée, et les mirent encore en latin. Il avoit traduit sa première scène de Pompée en vers du style de Sénèque le Tragique, pour lequel il n'avoit pas d'aversion, non plus que pour Lucain. Il falloit aussi qu'il n'en eût pas pour Stace, fort inférieur à Lucain, puisqu'il en a traduit en vers et publié les deux premiers livres de la Thébaide. Ils ont échappé à toutes les recherches qu'on a faites depuis un temps pour en retrouver quelque exemplaire.
M. Corneille étoit assez grand et assez plein , l'air fort simple et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués, et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette, il lisoit ses vers avec force, mais sans grâce.
Il savoit les belles-lettres, l'histoire, la politique, mais il les prenoit principalement du côté qu'elles ont rapport au théâtre. Il n'avoit pour toutes les autres connoissances, ni loisir, ni curiosité, ni beaucoup d'estime. Il parloit peu, môme sur la matière qu'il entendoit si parfaitement. Il n'ornoit pas ce qu'il disoit, et pour trouver le grand Corneille, il le falloit lire.
Il étoit mélancolique. Il lui falloit des sujets plus solides pour espérer et pour se réjouir, que pour se chagriner ou pour craindre. Il avoit l'humeur brusque, et quelquefois rude en apparence ; au fond il étoit très-aisé à vivre, bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amitié. Son tempérament le portoit assez à l'amour,
mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachements Il avoit l'àme Gère et indépendante, nulle souplesse, nul manège : ce qui l'a rendu très-propre à peindre la vertu romaine, et très-peu propre à faire sa fortune. 11 n'aimoit point la cour, il y apportoit un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attiroit que des louanges, et un mérite qui n'étoit point le mérite de ce pays-là. Rien n'étoit égal à son incapacité pour les affaires, que son aversion. Les plus légères lui causoient de l'effroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n'en étoit guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de l'être, mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avoit pas, et par des soins qu'il ne pouvoit prendre 2. Il ne s'étoit point trop endurci aux louanges, à force d'en recevoir : mais s'il étoit sensible à la gloire il étoit fort éloigné de la vanité. Quelquefois il se confioit trop peu 4 à son rare mérite, et croyoit trop facilement qu'il pût avoir des rivaux.
À beaucoup de probité naturelle, il a joint dans tous les temps de sa vie beaucoup de religion, et plus de piété que le commerce du monde n'en permet ordinai-
1 Corneille lui-mime a avoué son inconstance :
Si p«"rd» biro d«r» in»îiroi»r», JVn fait eiicor plu» toiiTruI — ele.
Var de l'effroi et do la terreur. Il avoit plus d'amour
pour I argent que d'habileté ou d'application pour en amasser. Il
ne s'etoit puint....
1 Vah. Nais quoique sensible....
* Var. Il s'assuroit trop peu....
Sli
rement1. Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre *, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur de la pureté qu'il avoit établie sur la scène, des nobles sentiments qui régnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise jusque dans l'amour3.
1 Var. Et plus de piété que son genre d'occupation n'en permet par lui-même.
* Sans parler du cardinal de Richelieu, dont le goût pour le théâtre est asseï connu, on sait que le grave évéque de Lisieui, Cospeau, était partisan déclaré des piècesde Corneille.
* Nous continuons à donner, par extraits, le Mémoire de Chapelain :
< Corneille : est un prodige d'esprit et l'ornement du théâtre François. Il a de la doctrine et du sens, lequel paroîl néanmoins plus dans tout le détail de ses pièces que dans le gros, où, trèssouvent, le dessin est faux a les faire tomber parmi les plus communes, si ce défaut d'art n'étoit récompensé amplement par l'excellence du particulier, qui ne sauroit être plus exquis dans l'exécution des parties. Hors du théâtre, on ne sait s'il réussirait en prose et en vers, agissant de son chef, car il a peu d'expérience du monde et ne voit guère rien hors de son métier. Ses paraphrases sur VJmitalion de Jésus-Christ sont Irès-belles, mais c'est plutôt traduction qu'invention. »
Pour d'autres jugements contemporains, voyez Y Histoire de Corneille par M. J. Taschereau, l'ouvrage le plus exact et le plus complet qui ait été publié jusqu'à ce jour sur le grand Corneille.
GÉRAIT) DE CORDEMOY,
Lecteur de M. le Dauphin', reçu à l'Aeedénie le 11 décembre 1675, mort
le 8 octobre 1681.
Il étoit Parisien, mais d'une famille sortie d'Auvergne, et dont la noblesse est ancienne *. D'abord il s'attacha au barreau, et avec succès quoique sans goût. Un
1 Le titre de son Histoire de France (1685) porte : « Conseiller du Roi, lecteur de Mgr le Dauphin, de l'Académie françoise. ■» — L'ouvrage est dédié au Roi par un des flls de l'auteur, et il signe : « Vx>. Cordemoy, abbé de Fenlers, • non Ferrières. — Le privilège du livre, sous le seing de Louis XIV et le contre-seing de Colbert, est conçu en termes flatteurs : « Désirant donner audit sieur de Cordemoy des marques de l'estime particulière que nous faisons de sa personne et de son ouvrage, nous lui avons permis.... par ces présentes, signées de notre main.... • — Versailles, t*r avril M)83. L'acbevé d'imprimer est du 31 mars 1685.
* On voit ses armes, surmontées d'une couronne de comte, au bas de son portrait, peint par un de ses OU {unus ex filiis jtnxit ad vivum ), et grave par P. de Rochefort. C'est le seul texte qui nous apprenne que M. de Cordemoy eut d'autres enfants que l'abbé de Feniers.
* L'abbé Ledieu dit, dans ses Mémoires, en parlant de bossuet . • Sa profession d'bomme de lettres attacha plus particulièrement autour de sa personne une troupe de gens choisis, distingues par leur esprit et par leur savoir. On les coonolt tous : .... de Cordemoy, célèbre avocat, fait lecteur de Mgr le Dauphin à sa prière.» (Mémoires et Journal sur Bossuet. Pari*, Didier, 4 vol. in-8*\
2U GERAt'D DE CORDEMOY.
penchant marqué pour la philosophie Ven traîna malgré lui. Celle de Descartes lui plut ; et par là il plut luimême à M. Bossuet, évèque de Meaux, qui avoit pour Descartes la même passion '.
11 fut mis par cet illustre prélat auprès de M. le Dauphin, en qualité de lecteur } et M. l'abbé Fléchier, depuis évêque de Nîmes, eut aussi en même temps une même place, dont il fut redevable à M. le duc de Montausier 3. Ces deux écrivains, déjà connus l'un et l'autre
t. I, pp. 135-136.) Plus loin, l'abbé Ledieu rapproche M. de Cordemoy de Daniel Huet, « loua deux, dil-il, très-savants et trèspolis. » {Ibid. p. 140.)
» Huet. Comment, lib. V, p. Î96. (o.) — Le passage de Huet est important : • In Delphini familiam, Bossuetii rogatu, adscitusest Geraldus Cordoma?us, et lectoris litulo decoratus. Frequentabat ille cartesianorum conventus, satisque se credidit preceptis illc— rum imbutum ut ea eliam alios docere posset, .... libellosque hoc fermento turgidos in vulgus sparsit. Hinc venit in nolitiam Bossuetii, qui et ipse favebal bis parlibus, cœlusque cartesianorum cogebat apud se statis diebus. »
* En 1704, l'abbé de Cordemoy imprima les Œuvre* de son père, et il y comprit, outre plusieurs travaux de philosophie cartésienne, divers traités sur l'histoire et la politique (3e partie des Œuvres). II. de Cordemoy s'y montre tout préparé à faire l'éducation d'un prince; aussi, à la suite de ses Observations sur H érodote,el, plus loin, w l'IJtstoire, on remarque un chapitre : c De la nécessité de l'histoire ; de son usage et de la manière dont il y faut mêler les autres sciences en la faisant lire au Prince. ■ Suit une lettre charmante adressée à l'abbé Fleury, ou, sous forme de songe, il montre « que la réformation d'un État dépend de l'éducation des enfants, et comment il les faut élever. » Il y fait l'éloge de Monlausier et approuve sa nomination au poste de gouverneur du Dauphin, et celte lettre, où il décrit une ville d'Utopie et fait un plan d'éducation pour les enfants depuis cinq ans jusqu'à vingt ans, dut influer sur le choix que fit de lui M. de Montausier. Le plan d'éducation est fort intéressant et montre avec
GKRAUD DK CORDEMOY. 215
par d'excellents ouvrages, se piquèrent également de faire honneur à leurs patrons, en travaillant de concert à l'instruction du jeune prince. L'un, par Tordre du gouverneur, entreprit d écrire la vie de Théodose; et l'autre, par Tordre du précepteur, celle de Charlemagne. A l 'égard de M. Fléchier, plus orateur que critique, il eut bientôt achevé sa tâche. Quant à M. de Cordemoy, comme il apportent un esprit de cartésien à ses lectures, et qu'il ne vouloit rien dire que sur de bonnes preuves, il n'alla pas loin dans ses recherches historiques , sans être frappé des contradictions , des bévues, des fables, dont les auteurs sont pleins. Il comprit que, comme en philosophie, si l'on veut approfondir une question, souvent on est obligé d'embrasser toutes les autres : de même, pour bien écrire l'histoire d'un règne, c'est une nécessité de connoltre les règnes précédents. Insensiblement, sa curiosité ne faisant que s'irriter, et ne voulant rien laisser en arrière, il remonta jusqu'à l'origine de la monarchie. Ceux qui sont capables d'en juger lui rendent cette justice, que son Histoire de France 1 est tout ce que nous avons de plus
quelle austérité on entendait faire l'éducation du Prince; ainsi on If fai&oit lever, d'après les anciennes traditions, dès quatre heures du matin, etc.
• Elle ne contient que les deux première» race» de nos rois, et m£roe, suivant le P. Le Long, num. 1879. la fin de la seconde race est de l'aldn» de Cordemoy, fils de l'Académicien, (o.; — Ce ne serait pas par ordre du gouverneur que M. de Cordemoy aurait «?crii s<:n Histoire de France, mais par ordre du Roi lui-même, selon son fils : a Sire, je présente à Votre Majesté le 1er tome de VUutoire de France que mon père avoit commencée par vos ordres. • Et, après avoir dit : « Il achetoil la seconde race; et,
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savant et de plus débrouillé sur ces temps obscurs1. Il est vrai que l'érudition s'y montre trop à nu, et sans être revêtue de certaines grâces, dont apparemment M. de Cordemoy, accoutumé à écrire sur une physique abstraite, n'eût pas daigné se parer 2.
Avocat par état, mais philosophe par goût, et historien par occasion : n'étoit-ce point aussi se partager un peu trop 3 ? Du moins nous voyons que ces grands écrivains, dont le mérite est attesté par la confiante admiration de tant de siècles, faisoient choix d'un genre qui leur fût propre, et s'y bornoient. Les uns étoient poètes ; les autres, orateurs. Ceux-ci embrassoient la philoso-
sur le point d'offrir à Votre Majesté une partie si considérable de son ouvrage, la mort lui a enlevé celle consolation..., » il ajoute : « Votre Majesté m'a ordonné d'achever l'ouvrage de mon père. >
1 Répondant au discours de Th. Corneille qui succédoit à son frère, et de M. Bergeret qui succédoit à M. de Cordemoy, Racine a dit: c M. de Cordemoy..., avec tant d'autres talents, possédoit toutes les parties d'un véritable Académicien : sage, exact, laborieux, et qui, si la mort ne l'eût ravi au milieu de son travail, alloit peut-être porter l'histoire aussi loin que M. de Corneille a porté la tragédie. »
» Le P. Le Long, ou du moins M. de Fon telle, son éditeur et commentateur, fait cet éloge de M. de Cordemoy : « Il étoit critique délicat et judicieux; il a éclairci fort heureusement les temps obscurs de la France; son style est pur et noble, et, s'il étoit un peu moins diffus, il céderoil à peu d'écrivains. » Bayle (art. vu des Nouvelles de la Jicpublique des lettres du mois d'octobre 1685), a dit aussi : c M. de Cordemoy a éclairci beaucoup de faits qui étoient demeurés obscurs jusqu'à présent; il en découvre quelques-uns que l'on ignoroil encore, et en réfuie d'autres que l'on tenoit pour certains. »
5 Est-ce donc se partager que d'avoir été avocat, se faire historien et rester philosophe?