DES VISITES FAITES AUX ACADÉMICIENS
PAR LES CANDIDATS A lV-ADÉMIE *.
Je m'étois bien douté, Monsieur, que nos dernières nouvelles académiques iroient à Dijon. Mais la renommée, à son ordinaire, n'a pas manqué de confondre le faux avec le vrai. Je suis en état de vous faire un plus fidèle récit.
Au commencement d'octobre1, un fameux avocat nous fit dire par M. l'évéque de Luçon8 que, si la place vacan te n'étoit point encore destinée, il désiroit passionnément qu'on le nommât pour la remplir. J'étois présent : nous répondîmes que l'Académie, qui est l'école de l'éloquence, ne pouvoit qu'être flattée de s'attacher un orateur si célèbre ; et que dans un temps où le barreau se distinguoit plus que jamais, nous étions fâchés de n'avoir qu'une place à offrir. On ajouta seulement que, comme plusieurs avocats se trouvoient impliqués dans une affaire dont la cour n'étoit pas contente, il devoit prendre les mesures convenables pour se ménager l'agrément du Roi. Peu de jours après, nous sûmes que tout obstacle étoit levé de ce côté-là : et dès lors
1 Voyez les Extraits de la Correspondance inédite. ! D'octobre 1733.
8 L'évéque de Luron était alors Michel-Celse-Roger de Bussy- Rahulin, sacré le 20 février 1724. Il avait été reçu à l'Académie française en 1732.
DES VISITES. ;m
nous nous expliquâmes dans le public sur notre élection future, afin que deux ou trois concurrents qui méritoient des égards n'eussent point à nous reprocher de leur avoir laissé faire des pas inutiles. Pendant que cela se passoit ainsi, notre candidat revint de sa campagne pour la rentrée du Parlement, et il se rendit, selon l'usage, à la buvette, où quelques-uns de ses confrères, animés peut-être d'un peu de jalousie, se divertirent à représenter combien il seroit glorieux à l'ordre des avocats qu'un de ses dignes suppôts allât de porte en porte mendier nos suffrages. Telle fut l'amertume de leurs plaisanteries, que non-seulement il promit de ne voir aucun de nous, mais il s'imposa même la loi de le déclarer publiquement, et il tint parole.
Tous les ordres, vous le savez, ont leur petit orgueil. Autre chose est , dirent nos capitulants , de ne point rendre de visites -, autre chose, d'assurer et de publier qu'on n'en veut point rendre. Une pure civilité, qui n'a blessé ni les chefs du Parlement, ni les maréchaux de France1, ni les prélats, fussent-ils membres du sacré collège*, peut -elle blesser l'ordre des avocats? Quoi qu'il en soit, notre chapitre général ayant été convoqué dans les régies, nous fîmes un autre choix sans qu'il fût dit une parole concernant l'homme de mérite que nous avions regardé pendant un mois, et avec un sensible plaisir, comme un confrère désigné.
Paris a raisonné là-dessus, comme sur toute autre
1 L'Académie française comptait alors, pour la première fois, deux maréchaux de France : le duc deVillarsel le duc d'Estrées. 1 Les cardinaux Fleury, de Poliguac et d'Estrees.