‹ Histoire de l'Académie françaiseChapitre 91 sur 180 · ANALYSE DES FA 0 TU M S · texte numérisé non relu

ANALYSE DES FA 0 TU M S

« Ces Messieurs, continue Furelière, me font une objection qui seroit plausible, si elle étoit vraie. Ils disent que je leur ai dérobé tout leur travail, et que j'ai compris dans mon Dictionnaire celui de l'Académie. » A ce reproche, on répond : que les plans de l'un et de l'autre sont différents; que les termes du Dictionnaire académique qui se trouvent dans celui de Furelière sont du domaine public, à telle preuve que l'Académie lésa trouvés déjà dans des livres antérieurs. Insistant sur la différence des deux plans, Furetière prouve que : 1° les définitions, 2° les épithètes des mots, 3° les phrases propres et ligurées, i° les proverbes, sont autant de points où les deux travaux sont complètement différents. — Mais il est un fait plus significatif encore. Le Dictionnaire de l'Académie n'aura pas, en étendue, le quart de celui de Furetière : tout ce qui, dans celui-ci, se trouve en plus n'est pas copié assurément. « Quant au reste, dit Furetière, je délie ces Messieurs de me montrer eu tout leur Dictionnaire deux douzaines de phrases qu'ils puissent dire leur appartenir en propre et ne se point trouver dans les autres Dictionnaires; je les délie de montrer douze décisions qu'ils aient faites et qui ne soient point dans Vaugclas, Ménage et autres auteurs qui ont écrit sur la langue ; ils n'ont rien a eux que cette prétendue autorité dont ils se vantent de déclarer le bon usage des mots dont ils fout le catalogue : que peut-on donc leur avoir voté? » Pour vider enlin cette question de plagiat, Furelière revient sur ce point que son Dic tionnaire, eût-il pillé l'Académie, lui rend au centuple ce qu'il aurait pris; il rappelle qu'il a donné une preuve bien grande de désintéressement, puisqu'il a offert à la Compagnie ou de publier le Dictionnaire universel sous le nom de l'Académie, ou d'effacer tout ce qui serait semblable dans les deux ouvrages, ou de la citer avec éloge, ou de le marquer dans l'impression , comme s'il l'avait pris ou emprunté d'eux.

Un dernier reproche fait à Furetière, c'est que, étant du Corps, il soit entré en concurrence avec ses confrères. Rien 06 s'eiphquc mieux. Fui élu re votant par lui-même ce que le public ignorait , c'est-à-dire combien le Dictionnaire de l'Act-

î 72 PROCÈS DE FURETIERE.

demie serait peu utile, a entrepris de faire mieux, ce que n'aurait pas facilement tenté quiconque aurait jugé le livre sur sa réputation. — Dans la seconde partie de son fnctum. Furetière présente une comparaison des Dictionnaires de l'Académie, de Richelet et du sien. Aucune preuve n'était meilleure pour l'excuser de son prétendu plagiat et montrer que son travail était entièrement original.

Second facium. — Dans son second factumy Furetière désigne nommément ses adversaires; ce sont MM. Régnier-Desmarais, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française, Charpentier, François Tallemant, Paul Tallemant, Boyer, Le Clerc et La Fontaine.

Dans l'intervalle du premier au deuxième factura, le procès a fait un pas; Furetière a été exclu de l'Académie, et la sentence d'exclusion a été présentée au Roi, qui, au lieu de la confirmer, a renvoyé aux juces ordinaires la connaissance de l'affaire. Dans ce second mémoire, l'auteur s'attache à prouver ces trois points : 1° que l'Académie n'a aucun pouvoir pour le juger; T qu'elle n'a ohservé aucune forme de justice en se constituant juue et parlie; :>° qu'au fond, le crime dont on l'accuse mérite plutôt des éloges et des récompenses qu'une note et une déposition Mais avant d'aborder les preuves de ces trois points, Furetière détrompera le public de la haute idée qu'il a pu se faire de ses adversaires, si dégénérés des premiers Académiciens. Quels hommes c'étaient que les Balzac, les Voiture, les Corneille, les Racan, les Chapelain, les Desmarets, les d'Ablancourt! et quels successeurs ils ont dans Colin, Cassagne, Ballesdens, Tallemant, Le Clerc, Barbier d'Aucour! Ceux-ci ont si bien compris leur infériorité , qu'ils ont prié des personnes de la première qualité de souffrir qu'on mît leur nom dans la liste. Quelquesuns l'ont sagement refusé; les autres l'ont accepté par courtoisie. Il faut donc considérer l'Académie dans ses deux parties fort différentes : l'une qui est composée de personnes illustres par leur naissance, leurs dignités et leur littérature : ce sont des Académiciens honoraires, qui n'ont point de part au Diction-

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naire ; l'autre ne consiste qu'en des Académiciens jetonniers. (c'est ainsi que les a baptisés le grand Corneille*, qui sont assidus à l'Académie pour y gagner des jetons plutôt que pour y rendre servie»' au public... C'est donc cette partie basse de l'Académie qui fait seule le Dictionnaire. Il ne s'y trouve ordinairement que dix ou douze personnes sans nom et sans autorité.

Après cette sortie, Kuretière nous montre, dans l'exercice de leurs fonctions académiques, le jeune abbé Tallemant,Bo ver, Le Clerc, Quinault, Charpentier, l'abbé de Lavau, Donjat, l'abbé Tallemant aîné, Bcnserade, La Fontaine, Régnier-Desmarais, et enfin Perrault. Après ces attaques contre tant de personnes, attaquas plutôt malignes et spirituelles qu'elles ne sont méchantes, il n'est pas étonnant que le procès de Furetière, gagné peut-être devant le public, que le ridicule amuse, ail été à jamais perdu devant l'Académie. S'appuyant toujours sur cette donnée que les Académiciens zélés sont ceux qui recherchent les jetons, que ce sont ses ennemis, qu'ils sont incapables, Furetière examine les procédés dont use la Compagnie dans son travail sur les mots. Si encore tout le temps payé par le Roi aux jetonniers était occupé à des études sérieuses! Mais non; occupée d'un vain cérémonial et de futiles discussions, l'Académie a mérité que Mézeray et Palru l'aient qualifiée d'Académie délibérante, députante et remerciante; ils auraient pu l'appeler encore querellante, s'ils avaient vu les belles disputes qui s'élèvent parfois entre ses membres, comme une fois entre Charpentier et l'abbé Tallemant, qui se battirent, en pleine séance, à coups de dictionnaires.

Après avoir ainsi montré au public la qualit'- de ses adversaires, Furetière s'applique à démontrer que l'Académie n'avait pas le droit de le juger et de l'exclure, que la sentence d'eiclusion prononcée par l'Académie est nulle, et que, fût-elle valable, elle est glorieuse pour lui : martyrem fitat causa, nonsupplicinm (le crime fait la honte, et non pas lechafau 1.

Doit on conclure de ces allégations contre divers membre* de l'Académie que Furetière ait eu en vue l'Académie entière? Nullement; et Furetière, qui ne pardonnera pas leur faute aux mc-

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