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Histoire de l'admirable Don Quichotte de la Manche

Lecteur désœuvré , je n*ai pas besoin de le Jurer combien je voudrais que ce livre, comme fils de mon entendement , fût le plus beau, le plus parfait, le plus amusant des livres qu'il se puisse imaffiner. Cependant on ne peut changer Tordre de la nature qui ne fait rien venir de ce cpi n*a pas été semé. Que pourrait produire on esprit aussi peu cultive que le mien , sinon Thistoire aun enfant maigre , décharné , mal bâti , extravagant et plein de pensées et d'imaginations qui ne sont jamais venues à personne? au surplus cet enfant naquit en prison; de là proviennent toutes ses infirmités, il les doit à la tristesse d*une telle habitation. Le spectacle des beautés champêtres, la sérénité dos cienx, le murmnre des ruisseaux^ la tranquillité de Tesprit, suffisent pour rendre iecondes les muses les plus stériles. Heureux ceux qui en iouissent!

Trop souvent 1 amour pat^oiel fascine tellanent les yeux d*un père, qu*il regarde comme des grâces les défauts de son enfant. Don Quichotte n'est pas le mien : il n'est que mon fils adoptif ; ainsi , cher lecteur , je ne viens point , selon Fusage , te supplier presque la larme à Fœil de pardonner ou dissimuler les défauts que tu remarqueras ; d'ailleurs tu n es ni son parent ni son ami. Libre de ton opinion , souverain maître de ton avis , tu peux le juger à. ton gré. Le bien ou le mal que tu diras de lui ne vaudra ni châtiment ni récompense.

J'aurais seulement désiré pouvoir t'éparsner le prologue , ravant-prop()s, Vintroduction, tout ce bavardage inutile dont aucun auteur ne fait grâce. Ma paresse y trouvait son compte : car je l'avoue que

celte préface me coûte plus que Touvrage. Je ne savais par où commencer; je ne trouvais rien à dire; mon papier restait devant moi; j'étais appuyé sur mon coude, ma joue dans une main, ma plume derrière mon oreille, quand je fus surpris , ainsi méditant , par un de mes amis , homme d'esprit, qui me demanda ce çiui m'occupait. Mon prologue, lui répondis-je : comment voudriez-vous que Don Quichotte osât paraître sans prologue? aue dirait de moi ce vieux censeur nommé le public, si, après tant d'années de silence , déjà sur le retour de l'âge, je lui présentais un misérable li^TC sans discours préliminaire , sans érudition , sans remarques ou sans notes marginales? Voyez tous les ouvrages nouveaux ; ils sont pleins de citations savantes. Leurs auteurs ont consulté tant de philosophes anciens, qu'ils sont obligés d'en donner une liste alphabétique qui va depuis Aristote jusqu'aux Xénophon et Zenon. Voilà ce qu Un lecteur admire , et tout ce qui fait passer un écrivain pour un homme instruit et disert. A leur exemple, il me faudrait encore , après mon ti* tre, quelques sonnets à ma louange, doQt les auteurs fussent des marquis, des ducs des évéques, des dames, ou des poèt^ un peu célèbres. Je n'en ai point : aussi, mon ami , suis-je presque décidé à laisser le seigneur don Quichotte enseveli dans les archives de la Manche, plutôt que de le produire au grand jour, dépourvu d'ornements si nécessaires , et qu'un ignorant comme moi désespère de lui fournir. Cest à cela que je réfléchissais.

A ce discours, mon ami fit un grand éclat, de rire. Pardieu, frère, me répondîtil, je vous croyais du bon sens. Comment

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