‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 2 sur 136 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

se peut-il cpi'avec l'esprit que je vous connais, vous soyez aiTÔtc par une bagatelle? Ecoutez, je vais aplanir toutes vos difficultés.

Vous désirez tf avoir, comme les autres, au frontispice de votre ouvrage, des sonnets à votre louange , dont les auteurs soient des personnes titrées. Qui vous empêche de les faire vous-même , et de mettre au bas les noms que vous voudrez : par exemple , celui du PrétreJean des Indes, ou de Fempereur de Trébisondeî Ce sont de très-grands seigneurs; et fattesterai qu'ils sont de grands poètes. §i quelque pédant s'avise de vous démentir , que risquons-nous ? la justice ne punit point ces c^spèces de faux. Quant aux citations , aux remarques, que vous seriez bien aise de mettre en marge , apprenez par cœur quelques vers latins, quelopies sentences un peu générales , que vous jetterez , à propos de rien, au milieu de votre discours. Vous aurez ainsi un prétexte de citer Homère , Horace , Virgile , les Pères de l'Eglise, et nos modernes les plus connus. Ensuite, pour les écrivains que vous êtes censé avoir consultés , copiez bien exactement les noms de tous les anciens , faites-les imprimer en gros caractères à la fin de votre livre : vous trouverez beaucoup de gens qui croiront que vous les avez lus , et vous aurez à bon marché la réputation d'érudit.

Ce n'est pourtant pas qu'à la rigu^ir vous ne puissiez vous passer de toutes ces belles choses : car votre intention est d'écrire une satire plaisante des livres de chevalerie; or, je ne me rappelle point qu'Aristote en ait fait mention, que saint Basile en ait parlé. Les philosophes , les rhéteurs, les géomètres , les conciles, sont assez étrangers à vos extravagances. Peut-être

vous suffirait-il d'imiter parfaitement co que vous voulez ridiculiser ; d'écrire avec un style pur, harmonieux, naturel, précis, des aventures neuves et gaies ; de peindre aux yeux ce que vous dites, et d'exprimer clairement ce que vous pensez. Ce mérite est bien peu de chose , j'en conviens. Cependant tâchez que vos écrits intéressent, qu'ils divertissent l'homme mélancolique, qu'ils plaisent au lecteur enjoué , qu'ils n'ainuient point l'ignorant , qu'ils se fassent estimer du sage. Surtout ne perdez point de vue le but que vous vous proposez qui est de détruire l'estime qu'ont usurpée auprès de tant de gens les romans de chevalerie, et, si vous en venez à bout, vous n'aurez point perdu votre temps.

J'écoutais en grand silence ce que me disait mon ami. Ses raisons firent une telle impression sur moi, que , sans les discuter, je les approuvai comme bonnes , et résolus d'en faire la matière de ce prologue dans lequel tu verras, cher lecteur, le savoir vivre de mon ami , dont le bon conseil, donné si à propos, t'a fait aborder sans autre préliminaire l'histoire de ce fameux don Quichotte de la Manche, regardé , chez les habitants de la plaine de Montiel , comme le plus chaste des amants, le plus vaillant des chevaliers qui jamais illustrèrent cette contrée. Je ne veux point trop faire valoir le service que je te rends en te faisant connaître un si notable et si honoré chevalier ; mais je demande que tu me saches quelque gré dfe te présenter son illustre écuyer ^ancho Pança , qui réunit dans sa personne toutes les grâces écuyères éparses dans l'immense fatras de livres de cnevalerie. Dieu te conserve, lecteur, sans m'oublier cependant I

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