CHAPITRE XXXIV
Suites agréables ilr la viclolre remportée par le chevalier Sancho, et du projet que forma don Qciicbone pour le faire repeatir de son indiscre'tion.
' Les ducs et le reste de la compagnie criérebt tous en môme temps que le charme avait cessé, qu'ils voyaient le cheval et les armes, et crièrent victoire au brave chevalier Saucho, qu'ils joignirent tout épouvanté d'avoir vu l'enfer ouvert, et bien persuadé qu'il 5»'é(ait balta contre un
démon. Tout le monde l'en félicita; on l'arma avec cérémonie ; el les dames , y ayant mis ta main, lui firent plus d'honneur que jamais chevalier errant n'en avait eu. On le fît monter à cheval, où il parut comme un nouveau Mars.
On le ramenait en triomphe atet bien
DON OtJICBOTTE.
éft U j»€Hie, ipafée «pMl nfm ^reMfXm des pArtiés qîii..porlai0nt sor la • «elle ; et lefteonioniousqn^il faisait nourso lenii dfôit faiiaieDt fDoorir de rire les ducs et I iea autres qui le suivaient à pied* Gommé ils SQ^taient-^& la f<Mrèt^>le môme éatyre I qui ayaitmrétédonQaichottb vint se pré- ( senter dans le chemin , où il fit deux ou I trois gambades et autant de fois la roue. I Toqte la compagnie fil semblant d^être I étonnée do cette vision^ excepté Eugénie^ qui la -rassura en disant qu'elle le connais^ , sàily et que c^ëtait un des satyres de la forét , qui servait de yalet^de pied à Parafa- I ragaramus, son ami. A ces mois, elle alla I è lui ^ et le satyre^ en gambadaat et sau- ^ tant^ vint à elle, et la pria tout baat, de la part du sage enchanteur, de vouloir ^ bien déjeuner dans la forêt, elle et tous I ceux qui l'accompagnaient.
, Eh! par ma foil bon , dit Sancho, ce 1 salyre-là m'a déjà porté bonheur, et je crois qu^on Tappeile Rabarbaran. Gela est vrai^ reprit Eugénie. D'où le connaissez- TOUS? réprit-eile, seigneur chevalier Sancho. Je vous le dirai , madame, réponditil ; mais déjeunons auparavant.
On suivit le satyre , qui , toujours en gambadant, les mena environ quinze pas dans le bois, où ils virent un déjeuner fort propre stir l'herbe. Les dames et les cavaliers s'assirent sur des gasonls. Nos arenturiers descendirent de cheval, et ou firent autant. Sancho fut mis entre les deux duchesses, quoiquMI s*en défendit beaucoup : mâts ses fesses lui faisaient trop de mal pour demeurer assis sur un gazon. Il fut obligé de se mettre sur le .ventre, et, en ma «géant, avec son visage tout ridé et roossi, il ne ressemblait pas mal à un chien couvert de la peau d'un singe : ce qui fai- -saiCriire tout le monde, surtout lorsqu'il horatt, comme il lui arrivait fort souvent, malgré la* posture fort contrainte où il •était, paf\;e que les dames,' qui avaient roula absolument avoir Fhenncur de le servir > «^attendaient pas qu'il en de^ mandat.
A propos, seigneur ebevalier, lui dit la duchesse , il me reste un scrupule et un doute qui me paraissent fort bien fondés, et qui me font croire qu^il ne vous est riea amvè que par votre faute. Vous ye-
née de ti(ms<ilre 400 TOOtf voBs êtel ëli« gagé à soutenir que la beauté de madiitoe la comtesse surpasse celle de foutes les dames de tous les chevaliers errants qu'il j a dans le monde, mafures, indiens, grecs, et tout ce qu'il j a dans l'Andalousie «t dans les Alpneharres ^ vous avee promis tout cela , seigneur chevalier , vous en convenez vons-méme , et pourtant vouft n*en avez rien fait ; vous vous êtes enga** gé à une terrible aventure, parce que tous n'avez excepté de votre défi aucune dame, quelle qu'elle soit , d'aucun cheyalter errant ,' vous n^en avez cependant pas en« core vaincu aucun. Parafaragaramus est, comme vous voyez , intime ami de madame la comtesse; il n'a pu souffrir que vous ne vous acquittassiez pas dHine promesse dont Phonneur devait lui revenir, et c'est assurément pour la venger et vous puni>* qu^il vous a abandonné à tous leé accidents qui vous sont arrivés.
Il pourrait bien être , reprit Sandm ; que tout ce que vous avez dit fftt vrai ) mais à chaque jour suffit son saint , et puis , ce qui est différé n'est pas perdu. Viennent , à présent que j^ai mes bonnes armes qui me garantiront des bleesufes, tous les chevaliers errants du monde, le les défie encore de nouveau , et par fa mort, je les embrocherai dru comme mou* ches. Donnez-^moi seulement le temps dé me bien remettre à cheval , après cefat vous verrez beau jeu. La duchesse qui avait imaginé le tour qui devait être joué le lendemain , avait à dessein tourné la conversation sur le défi de Sancho à tous les chevaliers errants ; et , afin que don Quichotte en fût scandalisé, elle avait en la malice de dire à son mari , comme en secret, mais pourtant si haut que le héros de la Manche Favait entendu : Seigneur Sancho ne s'en dédit pas, et n^excepte pas môme Pillustrto princesse Dulcinée du Toboso. '
Don Quichotte avait été frappé de celte réflexion, et se résolut pourtant de faire dédire le téméraire écuyer, et pour cela dn le combattre sous le nom d'un chevalier inconnu. Les Français et les Espagnols, qui s'étaient levés de meilleure heure qu'à leur ordinaire, ou jrfutêt qui n'^avaient point du tout dormi la nUit^ tamt homnies
qiie femmes, allèrent se reposer. Oa exaiiUDait paf . 4es trous toutes les actions de j^os aventuriers. On vit que Sancho^roué ^t moulu de co^p^eià moiUc ivre, se jeta sur son ],it ^ ou en peu de temps on reu" lendit ronfler de tous ses poumons, et faire âiutaut de bruit qu^un beeuf qui rumine. Don Qi^ichotte^ qui ne lit que se désarmer .«t s^appuja.sur la table dans une profonde jréverie, lorsquMl vit que Si^ncho dormait profondément;, se releva, prit ses armes, et les noircit avec dp .la suie de cheminée et de l'huile. qu'il trouva dans une fiole, cit dont on se servait pour frotter le visage roussi de son écuver. Il sortit. ensuite, et alla scid se promener dans les jardins, pour rêver aux moyens de ûrer ses armes du château sans que personnes'en aperçût. Il alla s'asseoir sur un banc de marbre, derrière lequel était un espalier tort épais, eu sort^ que celui qui respioiinait entendit distinctement toMt : Illustre Dulcinée» votre beauté incoq^parable ajau.t été mise en comparaison ^ et même plus bas que ççWq d'une autre dame qui est assurément Wle, oyiais qni n'approche pas de vous, c'^est u|i déshonneur qu'on vous fait, dont j'entreprends la vengeance .Trai ire? s'écria- .tril,,|cs^ce là la réc>qippcnse que je devais attendre de toi , apcés t'a voir armé chevalier, et mis daos Icehemio de l'honneur et .de la fortune? Il en dit bien davantage, gu'pu ue rapppr^p poiiit> parce^que c'était toujours «1^. même chose en difiérents ter-
'' 11 retourna dans sa chambre, où il visita ses. armes> et se détermina à s'en servir le lendemain, ne le pouvant pas faire dans le moment , parce que Sancbo, après un soqfuneil de huit hcores, venait de se rév.eiileir, et qu'on vint les chercher •l'up et J'autre pour aller joindre la com- .pagnie, qui allait. .se n^t^e à tsJ^le^ et comme en pareille occasion le'civil chevalier ne se faisait point prier, aussi ne les .fit-i| pQint attendre.
On exalta encore la valei^r de Sancho, et surtout son intrépidité;. d!avoirosc eu • venir aux prises et corps à corps avec un démon armé de massue, deserpens et de •couleuvres. Don Quichot^î enviait Thonncxir qu'il y avait acquis, et aurait voulu qu'il lui .eu fût arrivé autajit, eût-il été
battu vingt foi» ^I ils que Sancho ne l'aviil été^ il lui en donna néanmoins des louaagcs , mais plus modérément que la compagnie , qui les outrait. Son écujer n en fut pas content, el voulut que du moins il le.louAt seul à seul , pnisau'^il se taisait en public. Ainsi , lorsqu'ils furent retirés, il lui demanda ce qu'il pensait du combat qu'il avait soutenu le matin centre le démon enchanteur qu'il avait forcé de quitter le champ de bataille et de loi abaDdonner ses armes. Tout bien de toi > ami Sancho , lui répondit don Quichotte , to as le cœur aussi bon que la main ^ mais ta langue va trop vite et bat trop de ps?& Tu devrais être plus retenu ; car tu dis très souvent des choses qui pourraient t'atlirer bien des affaires. £b bien, répondit hautement Sancho, qu'elles viennent, à présent que j'ai mes armes : diable emporte qui les craint, ni personne au monde ; je les défie tous, et les enchanteurs les premiers , hormis ParaFaragaramus. Don Quichotte commençait à s^échauffcr. et allait assurément faire un défi dans les formes à son écuyer, si celui-ci lui eu eût donné le temps. Mais, monsieur, poorsuivit-îl, en parlant de Parararagaramus, d'où vient qu'il est si fâché quand un chevalier touche un fusil ou une autre de ces niaudites armes? Hél ne le vois-tu pas bien, mon enfant? lui répondit noire héros en se radoucissant; ne sais-tu pas bien que la valeur et la bravoure dans le combat sont les seuls ino;y^s qu'on doit employer pour remporter la victoire? que pour vaincre avec honneur il ne faut devoir son triomphe qu'à sa propre valeur, à son bras el à son épée? N'esl-il pas vrai , Sancho> el ne l'as-lu pas vu toi-même quand nous avons attaqué la cayerue des voleurs. Ni toi ni moi ne les voyions pas lorsqu'ils nous ont voulu tuer, comme ils auraient fait sans nos armes enchantées. Tu tol^ bi«a par là que le plu^ lèche coquî<^ ^^ monde, bien caché et à couvert, peut terrasser le plus vaillant et le plus brave de tous les chevaliers.
Par ma foi, monsieur, répondit Sancho, vous parlez comme un ihéologaWetmi"^ fois mieuxque l'universitèdeSalsmanque' Que maudit soit de Dieu et de ses sainte, ajouta-t-il^ celui qui Ainvenlé cette arme
élt
d^enfer ! Ge a^eftlfMis d'aujourd'hui, rofiiît don Quichotte, que cette sorte d'armes a paru sur terre j el il me souvieat d^avoir entendu dire qu'un malheureux enchaU' leur ajant apporté des enfers les premières qu'on ait jamais vues, le brave cbcTalier Roland les jeta dans la mer, d'où elles ont été depuis retirées par un moine allemand.
Mort nom de diable, dit Sancho en colère, ces moines se mêlent toujours de ce qui ne les regarde point. Tenez, mon* sieur, lui dit-il, bien du monde s'en plaint, et moi, qui vous parle, je n'ai, point de sujet de m'en louer : car, une lois que j'avais grondé avec ma moricaude , un moine se mêla de nous raccommoder ensemble, et puis après cela il venait nous voir tous les jours, afin de voir, disail-il , si nous vivions bien ensenble. Je le vis une fois un soir dans uolre jardin Patience,...y. je n'en dirai pas davantage; mais, si je n'avais pas eu peur de la sainte inquisition, je l'aurais bien vite envové dire ses coviplies ailleurs que chez moi. Depuis ce temps-là , il a été cause que j'ai plus de vingt ^is battu ma ménagère, car elle avait toujours quelque chose à lui dire, et, bien loin qu'il ait Inis depuis la paix dans notre ménage , mort de ma vie ! il n'^ a mis que la discorde.
Sancho était en train de jaser, et n^en serait assurément pas resté en si btau chemin, si don Quicholle ne lui eût dit le premier qu'il Tallait dormir, parce qu'il était tard, Sancho se lut, et en peu de temps notre héros l'eutcndit ronfler comme une pédale d'*orgue. Il se leva, et acheva de noircir ses armes. S'étant cou-
ehé, il i!$va au moyeu de lea emporter i être aperçu, et il n'en trouva point 4(1 meilleur que de faire semblant d'aller dès le matin se promener, et de les meitrè «ous sa robe de chambre. Il le fit, et celui qui avait ordre de le suivre sut où^ il les avaiti déposées. La société, qui en Cntinss- (mile, n'eut garde d'empêcher lin combét qui devait la divertir. Tout cequ'oa âty^t fut d'empêcher qu'il ne fût sanglant. Où fit jeter de Teau gommée dans le fourreau des épées de nos deux aventuriers,, et ou fit briser leurs lances si proprement, que la fracture ne paraissait pas, maïs si profondément pou riant, q nielles no pouvaient pas faire le moindre effort sans achever de ae briser tout à fait.
Sancho passa encore toute la journée dans son lit, où il but et mangea à son ordinaire, c'est à dire qu'il pensa s'.éiouf* fer» en faisant raison , le verre à la main., à tous les gens du duc ei du comte , qui étaient venus le voir pendant la joilrBée, si bien qu'il avait terriblement les dents mêlées le soir, quand toute la société tint le voir pour apprendre des nouvelles de sa santé, ta duchesse le fit souvenir de s^n défi pour le lendemain à tous les cbrrftliers, pour l'honneur de la comtesse, qui feignit de le prier de n'y point aller, et ajouta qu'elle lui avait assez d'obliigatioBs sans y joindre celle-là, et qu'elle ne méritait pas qu'il s'exposât pour elle à de nouveaux dangers ; mais elle Ton pria d'une manière à l'y engager encore plus fortement : aussi répondit-il qu'il ne manquerait pas à l'assignation. «
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