CHAPITRE XLVIir
Comment doa Quichotte et Sancho sortirent du cbàteau pour s'en retourner chez eux ; de ce qui leor arriva sur 4a route. Mort de don Quichotte, et ce qui s'ensuivit.
Le chevalier Sancho, parfaitement rétabli, continuait à divertir les dames par ses saillies et ses proverbes. Pour don Quichotte , quelques égards que tout le monde eût pour lui dans le château , il ne pouvait sortir de la profonde mélancolie que lui causait la perte de sa princesse; la défense que Parafaragaramus lui avait -faite de chercher de nouvelles aventures entrait aussi pour quelque chose dans sa tristesse. 11 était dans cette disposition , lorsqu'un matin Sancho , à la sortie de l'office , où le maitre-d'hôtel l'avait bien régalé , vint le trouver dans sa chambre avBC sa gaie humeur, et lui dit en entrant Bonjour, seigneur don Quichotte , je viens de mettre fin à une aventure qui m'a bien fait du plaisir; et, ce qui m'en fait da- Tantage , c'est que je n'ai pas besoin de charpie. Le chevalier de la Manche, a ces paroles, sortit de la profonde rêverie où il était plongé , pour demander ce que c'était que cette aventure. Pardienne, monsieur, lui répondit Sancho , c'est un lapin que je viens de déchirer à belles dents dans les offices ; le maitre-d'hôtel , qui est bon vivant , m'a fait manger à ma faim , et je n'ai pas fait un repas de chèvre, non , car il m'a fait boire des rasades à la santé de toutes les dames qui sont ici , et du seigneur Parafaragaramus; que le ciel veuille le confondre , plutôt que de souffrir qu'il m'arrive aucun des malheurs dont il m'a menacé !
Point d'imprécations contre cet enchanteor» réppndit doa Quichotte : ne te
déferas-tu jamais de la mauvaise habitude où tu es de maudire les personnes dont tu n'as pas sujet de te plaindre? mais, que dis-je, Parafaragaramus, au contraire, n'est'-il pas le meilleur de nos amis? C'est par l'intérêt qu'il prend à ma gloire qu'il m'a conseillé de renoncer à la chevalerie errante : il sait ce qui m'arriverait si j'exerçais plus long - temps cette noble profession; il veut me dérober au déshonneur que je ne pourrais sans doute éviter si je suivais le penchant que j'ai pour les aventures. Il y a dans la vie des héros un terme de bonheur et de gloire où ils doivent s'arrêter, sans vouloir passer outre, de crainte qu'en voulant forcer, pour ainsi dire, les destinées, ils ne tombent dans des malheurs qui leur attirent le mépris des mêmes hommes dont ils auraient acquis toute l'estime. Pour prévenir un si triste sort , je suis résolu plus que jamais à passer le reste de mes jours dans la tranquillité; au reste, je t'avouerai que je commence à m'ennuyer dans ce château. Je sais bien que madame la duchesse n'épargne rien pour m'en rendre le séjour agréable ; mais dans la situation où se trouvent mon cœur et mon esprit , il me semble que le Toboso me convient mieux que tous les autres lieux du monde.
Sancho , qui se plaisait fort au château, fut très fâché d'entendre parler ainsi son maître. Eh ^ vive Dieu , seigneur don Quichotte, lui dit-il, où ppuYez-vous aller pouc être mieux? nous4aisons ici bonne
chère et bon feu *, on a autant de considération pour TOUS que si vous en Taliez la peine : car, toutes les chimères de la ché- ▼alerie à part , vous n'êtes qu'un simple gentilhomme j et vous mangez avec des ducs et des duchesses, vous riez. tous ensemble, et êtes camarades comme des co-< chons. Si vous allez au Toboso , vous entendrez depuis le matin jusqu'au soir crier votre nièce et votre gouvernante , et vous n'aurez point d'autre compagnie que le barbier , maître Nicolas , et monsieur le eurë , qui n'est bon qu'à faire des prônes et l'eau bénite. L'écuyer ajouta mille autres choses encore ; mais il ne put persuader son maître, qui deux jours après pria la duchesse de Medoc de lui permettre de se retirer chez lui. Gomme on ne voulait pas contraindre don Quichotte , et que d'ailleurs on la connaissait pour un homme incapable de contrevenir aux ordres de Parafaragaramus, on consentit à son départ.
1^ héros de la Manche et son écuyer, après avoir pris congé des dames. et avoir remercié la duchesse , prirent le chemin de Toboso , et couchèrent le premier jour dans une hôtellerie , que don Quichotte prit alors pour ce qu'elle était, et il ne • leur arriva rien de particulier; mais le lendemain s'étant remis en marche, et se trouvant, sur le midi, fatigués de la cha leur et du chemin qu'ils avaient fait, ils gagnèrent un bois fort épais qui pouvait être à trois cents pas du grand chemin lis descendirent tous deux de cheval , et entrèrent dans la forêt pour s'y reposer. A peine étaient-ils assis, qu'ils entendirent à quelques pas d'eux le bruit d'une source d'eau qui tombait du haut d'un rocher, et formait au bas un ruisseau qui allait en serpentant arroser une prairie émaillée de mille espèces de fleurs. Les chevaliers tournèrent la tête du côté qu'ils entendaient le murmure de l'eau , et eurent d'autant plus de joie d'apercevoir une fontaine , qu'ils se sentaient ex traordinairement altérés. L'écuyer, pressé par la soif, se préparait à la satisfaire sans façon ; mais don Quichotte se mit en tête que cette source d'eau était la fontaine de Merlin. Arrête, Sancho, dit -il en retenant son écuyer, qui avait déjà ôté son
bonnet pour boire dedans, arrête , mon ami : tu ne connais point la propriété de cette eau. Nous sommes ici , mon fils, dans la forêt des Ardennes, et la fontaine que tu vois est l'ouvrage de Merlin. Cet enchanteur l'a faite exprès pour guérir un chevalier de ses amis de la passion qu'il avait pour une princesse, car il faut que tu saches que cette eau a la vertu de changer en haine le plus violent amour. Quoi! monsieur, dit Sancho , un chevalier amoureux n'a qu'à boire de cette eau pour cesser d'aimer? Rien n'est plus certain, reprit don Quichotte, 'et je suis tenté d'en boire , pour perdre entièrement l'amour malheureux dont je ne puis me défaire ; après cela rien ne troublera le repos de ma vie/ et mes jours ne seront composés que de momens heureux. Oui , j'en veux boire , continue(^-il , en élevant la voix, je prétends m'affiranchir d'un joug trop pesant. Puisque vous ne pouvez être à moi , adorable Dulcinée, puisqu'il faut me résoudre à me priver pour jamais de la vue de vos charmes , je vais éteindre en moi les feux dont je suis vainement consumé. En disant ces paroles, il prit son casque, le remplit d'eau , et le vida jusqu'à la dernière goutte. Sancho suivit son exemple, pour se dé-« saltérer seulement, car il n'avait pas besoin , disait-il , de boire de cette eau pour haïr sa mauricaude. Gomme l'eau était extrêmement froide', et qu'ils en burent tous deux beaucoup, don Quichotte, dont la. tête s'échauffait à mesure que ses entrailles se rafraîchissaient, demeura plus persuadé qu'auparavant que c'était là la fontaine de Merlin; il crut même éprouver sur-le-champ la vertu de l'eau , la princesse Dulcinée ne lui paraissant plus qu'une laide paysanne^ et s'étonnant de l'avoir choisie pour l'objet de ses amours. Enfin elle lui sembla telle qu'Angélique parut à Renaud de Montauban^ après que ce paladin eut bu dans les Ardennes de l'eau de la fontaine de Merlin. Sancho, qui, de son côté, n'était guère plus sage que son maître, s'imagina aussi qu'il en haïssait davantage. sa Thérèse. Par la mort, s'écriat-il , je sens que l'eau opéra dans mon estomac : je hais ma femme comme tous les diables : et, si elle était
ici prësentcmeDtf je lui calerais les dents devant tous à coups de poing. Les deux chevaliets, après avoir d'autant plus bu qu'ils s'imaginaient que chaque goutte ajoutait un nouvaao degrë de haine i leurs sentimensysereposèrent sur l'herbe > et commencèrent à s'entretenir de la tranquillité qu'ils venaient de se procurer. A ce propos le héros de la Manche tint uo long discours que Cid Ruy Gomez a fort sagement frit de supprimer. S'ils se persuadèrent follement que l'eau avait changé leurs cœurs^ elle ne laissa pas de produire réellement un fort mauvais effets en leur causant une pleurésie dont ils «e tardèrent guère à sentir les attein* tef : car à peine se furentrib remis en chemin i que Sancho se plaignit d'un grand mal de oôté. Tu n'en dois pas être sorprisy ami Sancho^ lui dit don Qui-cbotte, il est impossible que cette eau merveilleuse change la disposition du coeur sans que le corps s'en ressente; j'ai comme toi des douleurs au côté , et de plus un très grand mal de tête, qui augmente de moment en moment. Pour moi , répondit Sancho , je crois que l'eau ne me vaut rien et que, si j'avais bu autant de vin , je serais à présent plus gai qu'un pinson.
A mesure que la pleurésie se formait, nos béros se sentaient 'accablés de la violepce du mal , et ils arrivèrent au Toboso avec une grande fièvre. Paliord on mit don Quichotte au Ut, et le barbier acoourat à sou eecoun. Dès ce temps-là
la saignée était en usage pour les pleuré^ sies, et maître Nicolas, malgré l'expé-^ rience, qui devait lui avoir Sippth que les fréquentes saignées emportent plue de pleurétiquesqu'elles n'en sauvent, ouvrit la veine à don Quichotte, et lui tira dès la première fois quatre bonnes palettes de sang. Cette saignée fut bientôt suivie de beaucoup d'autres, et accompagnée d'une tisane rafraîchissante, ce qui réduisit en peu de temps don Quichotte à l'extrémité. A l'égard de Sancho , son instinct le porta d'abord i demander du vin \ il ne voulut jamaié souiftu qu'on le saignât; il but en arrivant deux ou trois pintes de vin, presque tout d'une haleine ; il se coucha et s'endormit. Il continua le même remède , et se trouva parfaitement guéri au bout de trois jours, au lieu que don Quichotte, en suivant fort religieusenient tous les avis du batfbier, après huit saignées et un grand nombre de bouteilles de tisane, mourut entre les bras de son curé , avec tons les sentimens d'un boa chrétien. Avant que d^expirer, il laissa tout son bien par testament i sa nièce | et consentit à son mariage avec le neveu du curé , et ce j^ine homme ,8a1isfoil de sa fortune , cessa de sollîeiter à la cour l'emploi qu'il voulait obtenir. On fit de superbes fonéraiUes au héros de la Manche ; son écuyer reprit son premier métier, et passa commodémevit le reste de ses jouQB avec le bien qu'il avait mis en dépôt entDs les mains du euré.