CHAPITRE XVn
Comment don Quichotte do»i]a la liberté à quaoïîté de malheureux qu'on menait malgré eux où ils
voulaient pat aller.
Le grand cid Hamet Benengdi , célèbre autenr arabe» rapporte, dans cette très-véritable histoire , qu'après la longae et admirable conversation que nous venons de voir , don Quichotte , levant les yeux, vit venir environ douze hommes à pied , qui paraissaient enGlés comme des grains de chapelet dans une longue chaîne qui les prenait par le cou , et ils avaient des menottes aux bras. Il y avait aussi avec eux deux hommes à cheval et deux autres à pied; les premiers avec des arquebuses à rouet , et les antres Fépée au côté avec chacun un dard ou pique de Bisccaye. D'abord que Sancho vit cette triste caravane : Voilà, dit-il, la chaîne des forçats qu'on mène servir le roi aux galères. Comment I s'écria don Quichotte, des forçats! Est-il possible
Sue le roi fasse violence à quelqu'un ? Je ne is pas cela , répondit Sancho; je dis que ce sont des gens qu'on a condamnés, pour leurs crimes, à servir le roi dans les galères. Quoiqu'il en soit , dit don Quichotte» ces gens-là sont forcés et ne vont pas de leur plein gré. Pour cela , je vous en réponds, dit Sancho. Ainsi, reprit don Quichotte , cela me regarde , moi , dont la profession est d'empêcher les violences et de secourir tous les misérables. Hé I ne savez-vous pas, monsieur, repartit Sancho, que le roi ni la justice ne font aucune violence à ces garnements, et qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent?
Cependant la chaîne arriva ; et don Quichotte pria les gardes , avec beaucoup de civilité, de vouloir bien lui dir« pour quel sujet on menait ainsi ces pauvres gens. Monsieur , répondit un des cavaliers , ce sont des malfaiteurs qui vont servir sur les galères du roi; je n'en sais pas plus, et je ne crois pas qu'il soit besoin que vous en sachiez davantage. Vous m'obligeriez pour-
tant, répUqua don Quichotte, de me laisser apprendre de chacun en particulier quelle est la cause de sa disgrâce. H ajouta à cela tant de civilités , que l'autre garde à cheval lui dit ; Nous avons bien ici les sentences de ces coquins, mais il n'y à pas assez de temps pour les lire, et cela ne vaut pas la peine de défaire nos valises. Vous n'avez, monsieur, cp'à les interroger vous-même.
Ils V09S satisferont s'ils vâdent, et ils n'f manqueront pas; car ces honnêtes gens no se font pas prier de dire des bourdes. Avec cette permission qu'il aurait bien prise de lui-même, si on la lui avait refusée, don Quichotte s'approcha de la chaîne , et demanda au premier qud crime U avait fait pour être ainsi traité.
Cest pour avoir été amoureux, réponditil. Quoi ! pour cela? et rien de plus ? dit notre chevalier. Si l'on envoie les gens aux galères pour être amoureux , il y a longtemps que je devrais ramer. Mes amours n'étaient pas ce C|ue vous pensez , dit le forçat : c'est que j'aimais si fort une corbeille pleine de Imge, que je ne la pouvais abandonner, et je la tenais si embrassée, que, si la justice ne s'en fut mêlée , elle serait encore entre mes bras. Je fus pris sur le fait ; il ne fut pas besoin de la question : on me condamna ; j'eus les épaules mouchetées d'une centaine de coups de fouets, et quand j'aurai été trois ans à faucher le grand pré , me voilà hors d'intrigue. Qu'appdezvous faucher le grand pré ? demanda don Quichotte. C'est ramer aux galères , en bon français , répondit le forçat , qui était un jeuae homme den?iron vingt-quatre ans, natif de Pîédrahita , à ce qu'il dit.
Don Quichotte Bt la même demande au second , qui était si triste qu'il ne répondait pas une parole ; mais le premier lui en épargna la peine, et dit^ Pour plui-ci,
&t ua serin des Canaries qai va aux gaes pour avoir trop chanté. Comment 1 ;>rit don Quichotte» envoie-t-on aussi les isiciens aux galères? Oui» monsieur»
pondit le galérien» parce qu'il n'yariw
plus dangereux que de chanter dans ngoisse. Au contraire» dit don Quichotte, i toujours oui dire que qui chante son al enchante. C'est tout au rebours ici , prit Tantre : oui chante une fois, pleure ute sa vie. J avoue que je ne Ventends ts » dit don Quichotte. Monsieur » dit alors I des gardes » entre ces bonnes gens » chanr dans Fangoisse veut dire confessera la rture. On a donné la question à ce drôle» a reconnu son crime» qui était d'avoir >lé des bestiaux; et» pour avoir confessé 1 chanté» comme ils disent» il a été conininé à six ans de galères» outre deux mts coups de fouet qui lui ont été comptés ur-ie-champ; et de ce oue vous le voyez insi triste et honteux » c est que les autres i traitent de misérable et ne lui donnent oint de repos , ffmr n'avoir pas eu la résoition de souÉrir et de nier» comme s'il tait plus malaisé de dire non que oui ; et u'un criminel ne fiit pas trop heureux 'avoir son absolution sur le bout de sa ingue» quand il n'y a point de témoins outre lui. Et pour ce point-là» franchelent , je trouve qu'ils n'ont pas tout-à-fait ort. Je le trouve aussi , dit don Quichotte, ^t passant au troisième : Et vous dit-il» [u'avcz-vous fait? Celui-ci» sans se faire irer l'oreille» dit gatment : Je m'en vais lUx galères pour cinq ans , faute de dix lucats. Ah 1 j en donne vingt de bon cœur )our vous en tirer, dit don Quichotte. Ma oi» il est un peu tard» Teprii le galérien : ;'est justement de la moutarde après dtner. M j'avais eu en prison les vingt aucats que rous m'offrez» pour graisser la patte du greffier et pour réveiller l'esprit de mon procureur» je serais à l'heure qu'il est dans le Zocodouer de Tolède, et ne me verrais pas ainsi mené en laisse comme un lévrier ; mais patience» chaque chose a son temps.
Don Quichotte passa au quatrième, qui ètai t un vieillard tout gris » avec une longue barbe blanche cpii lui descendait sur la poitrine. Celui-ci se prit à pleurer quand on lui demanda qui l'avait mis là, et ne répondit j^s un mot ; mais celui qui suivait lui servit de trucheman : ce vénérable barbon , dit'il , va servir le roi sur mer pour quatre ans» après avoir été promené en triomphe par les rues» vêtu pompeusement. Cela s'appelle, si je ne me trompe» dit Samho, avoir fait amende honorable,
et avoir été mis au carcan. Justement»
répondit le galérien» et c'est pour avoir été marchand de chair humaine» c'est à dire» monsieur» que ce bonhomme était ipessager d'amour» et» par dessus cela, il se mêlait aussi un peu de sortilège et de charme. Pour ceci » je n'ai rien à dire » reprit don Quichotte; mais» s'il n'avait été que messager d'amour» il ne devrait pas aller aux galères» si ce n'est pour en être
Sénéral : car » enfin» l'emploi ues messager 'amour n'est pas ce qu'on s'imagine» et» pour le bien exercer» u faut être nabile et prudent. Ce sont des gens dont on ne saurait trop avoir dans un état bien réglé, et il serait même fort à propos de créer des contrôleurs et examinateurs pour ces sortes de chaires» comme il y en a pour les autres , et que ceux qui les exercent fussent un nombre fixé et prêtassent serment. On éviterait par là une infinité de désordres oui arrivent tous les jours» parce que trop ce gens se mêlent du métier» gens idiots et sans esprit» pour la plupart» comme de sottes servantes, des laquais et de jeunes fripons sans expérience, qui» dans l'occasion» se laissent surprendre » et n'ont pas l'invention de donner un détour à propos. Si j'en avais le temps » je ferais bien voir qui sont les gens qu'il faudrait choisir pour exercer ces charges, et les raisons qui doivent obliger d'y pourvoir; mais ce n'est pas ici le lieu. J'en parlerai quelque jour à ceux qui'peuvent y remédier. Pour l'heure» je vous dirai seulement que la douleur que j'avais de voir ce vieux bonhomme, avec ses cheveux gris et sa barbe vénérable» si durement traité pour avoir été médiateur d'amour , a cessé quand vous y avez ajouté qu'il se mêlait aussi de sortilège , quoique» à dire vrai , je sache fort bien qu'il n'y a point de charmes au monde qui puisse forcer ni ébranler la volonté, comme le pensent beaucoup d'esprits simples. Nous avons tous le libre arbitre» qui ne craint point la force des herbes et des enchantements.
Tout ce que savent faire de certaines af- Yronteuses etquelques vieillaqncs de charlatans» se borne à deâmixtions empoisonnées dont ils rendent des gens fous, en leur faisant accroire qu'ils leur donnent de ouoi se faire aimer. C'est la pure vérité » dit le vieillard; et, sur ma foi, monseigneur, pour ce qui est d'être sorcier, jeu suis innocent comme vous. Ah I quant à mon maître» il n'est point sorcier, interrompit Sancho» et il y^ parait bien. Pour le reste» reprit le çalérien, jcne leniepas; mais je n ai jamais cru qu il y QÙ| du mal.
Mon i&tontioD était que tout le monde se réjouit , et qu'on yécût tous en bonne amitié; mais mon bon dessein n'a ser^i de rien qu'à m'envoyer dans un lieu d*où, apparemment y je ne reviendrai jamais y à Tâge que j'ai 9 et avec une rétention d'urine qui ne me donne pas un moment de repos. Le J[)onhomme recommença à pleurer, et Sancho en eut tant de compassion , qu'il tira une pièce de yin^-neuf sous de sa poche , et la lui donna.
Don Quichotte demanda au cinquième quel était son crime, et celui-ci lui répondît avec beaucoup moins de chagrin que l'autre, et comme si l'aflTaire ne l'eut point touché : Je-m'en vais, dit-il, servir sa majesté pour avoir trop folâtré avec deux créatures qui m'étaient fort proches, et avec d'autres qui ne m'étaient rien ; et le jeu a été si fort, que mon bien s'en est «ccru de la moitié. Cela n*a pas plu à tout le monde, parce que tout le monde n*est pas delà même humeur. En un mot, monsieur, j'ai troqué mes vieilles chemises contre des neuves, et j'en ai pris d'autres en paiement des gens qui ne me doivent rien. Il y a eu preuve du tout ; la faveur et l'argent m'ont manqué, et je me suis vu sur le point de mourir d'un mal de gorge; cependant je n'ai été condamné qu'à six ans de galères. Je n'en ai point appelé , de peur de pis ; j'ai bien mérité le châtiment ; je me sens jeune, la vie est longue, et avec le temps on vient à bout de tout. Si votre seigneurie a quelque chose à donner aux pauvres , Dieu vous en donnera la récompense dans le ciel, et nous autres nous aurons soin de le prier en terre de vous donner bonne et longue vie. Celui-ci était en habit d'écolier, et un des gardes dit que c'était un grand discoureur, et qu'il savait beaucoup de latin.
Après tous ceux-là venait un homme de bonne mine, de l'âge de trente ans, qui avait un œil un peu louche, et était attaché différemment des autres. Il avait à un pied une chaîne qui venait en montant lui entourer tout le corps , avec deux anneaux de fer qui lui entouraient le cou : l'un attaché à la chaîne, et l'autre de ceux qu'on appelle pied-d'ami, qui font tenir la tête droite, d'où descendaient deux branches
3ui allaient jusqu'à la ceinture , et tenaient eux menottes qui lui serraient les bras avec de gros cadenas : de telle sorte qu'il ne pouvait porter les mains à la boucne, ni baisser la tète jusque sur ses mains. Don Quichotte demanda pourquoi celui-là était » maltraité. Parce que lui seul, répondit
le garde, est plus criminel <|iie tout les autres ensemble, et qu'il est si hardi et si artificenx, que même en cet état-là, nous no somâies pas assurés qu'il ne nous échappera pas. Hé I quelle sorte de crîmo aH-il donc commis , répliqua don Quichottte, s'il n'a point mérité la mort? Il est oondamnô aux galères pour dix ans , reprit le garde ; ce qui est comme une mort cirile. Mais il ne faut que savoir que cet honnête homme est le fameux Gines de Pasamonte, ou au» trement Gincsillo de Parapilla. Monsieur le commissaire, îutcrrompit leforçat, allons brideen main , je vous prie , et n'épiioguons
E>int sur nos noms et surnoms : je m'appelle ines, et non pas Ginesillo, et Pasamonte est le nom de ma famille, et non pas Para* pilla, comme vous dites. Que chacun s'examine sans examiner les autres , et quand nous aurons fait le tour, ce sera bien assez. Je vous ferai parler plus bas d'un ton; larron à triple étage, répliqua le commissaire, n parait bien que les choses vont comme il platt à Dieu , répliqua Pasamonte ; mais quelqu'un apprendra un jour si je ma nomme ou non Ginesillo Parapilla. Est-ce donc qu'on ne t'appelle pas ainsi, imposteur? ait le garde. Hé? oui , ouil répondit Gines ; mais je ferai en sorte qu'on ne m'y appellera plus, ou je mourrai à la peine. Seigneur chevalier, ajouta-t-il , si vous nous voulez donner quelque chose, faites-le
Sromptement, et vous en allez, à la garde eDieu ; cette curiosité d'apprendre la vie des autres nous fatigue. Et si vous avez si grande envie de savoir la mienne , sachez que je suis Gines de Pasamonte, et qu'elle est écrite par les cinq doigts de cette main. Il est vrai , dit le commissaire : lui-même a écrit son histoire, et aussi bien qu'on le puisse faire; mais il a laissé son bvre en gage dans la prison pour deux cents réaies. Oui, dit Pasamonte, et il n'y demeurera
Sas : je le retirerais quand il y sarait pour eux cents ducats. Qnoi I il est si bon que cela? dit don Quichotte. Il est si bon, dit Pasamonte, que malheur à LazarilU de Tormes, et à tous les livres de cette espèce écrits ou à écrire I Tout ce que j'ai à vous dire, continua-t-il, c*est qu'il dit des vérités, et des vérités connues, agréables et plaisantes, de telle sorte qu'on ne saurait inventer des fables qui les vaillent. Et quel titre porte leUvre? demanda don Quichotte. La vie de Gines de Piuammte , répondit Gines. Est-il achevé? dit don Quichotte. Achevé, dit Gines , autant qu'il le peut être jusqu'à présent que je n'ai pas achevé do vivre. D commence dèt-quo je suis né, ot
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DON QUlGHOÏli;.
conliime jasqa'à la dernière fois que j*ai été aux ffàlères. Ce n'est donc pas ici la nremi^^ iois?dit don Quichotte. Non , par la grâce de Dieu, répondit Gines : j*ai eu rhonnenr de servir le roi déià quatre ans, et je sais ce que c'est que le biscuit et le gourdin , pour avmr souvent tAté de Tun et de l'autre. Au reste, il ne ine fâche pas tant qu*on se pourrait imaginer d'aller encore aux galères, parce que j'y achev^ai mon livre, où il y a beaucoup de choses à ajouter; dans les galères d'Espagne on a |ios de loisir qu'il n'en serait besoin ; et il De m'en faut pas beaucoup, parce que j'ai déjà dans l'esprit tout ce que j'ai à écrire. Tu me parais habile homme, dit don Quichotte. Dites malheureux aussi, répondit Giœs , car le malheur poursuit toujours les bons esprits. Il poursuit les méchants, interrompit le commissaire. Je vous ai déjà dit, monsieur le commissaire, que nous allions bride en main , répondit Gines : nos seigneurs ne vous ont pas donné le pouvoir de nous maltraiter , et ils ne nous ont mis entre vos mains que pour nous mener où le roi a besoin dfe nous; et après la mort... Après tout, les taches cpii se sont bites à l'hôtdlerie pourraient bien se laver à la première lessive. Que chacun se taise, 00 parlons mieux une fois pour toutes , et marchons sans discourir davantage : il y a trop long-temps que ces fadaises durent. A ces mots, le commissaire leva la .canne pour répondre aux menaces de Pasamontc; mais don Quichotte, se mettant entre deux, le pria de ne pas le maltraiter. Encore estfl juste , dit-il, que celui qui a des bras si bien serrés ait pour le moins la langue libre. Et de là se tournant devers les forçats : Mes frères , leur dit-il , de tout ce que vous m'avcE dit je connais clairement que, quoique la peine à laquelle on vous a condam- Bés soit le châtiment de vos fautes , vous ae k souffres pas cependant sans chagrin ; qae vous n'avez guère d'envie d'aller aUx galères, et que c'est entièrement contre votre volonté que l'on vous y mène; et comment il se peut faire aussi que le peu de courage de l'un à la question , le manque d'aigcnt de l'autre , et le peu de fareur (|ue trouvent des misérables auprès des juges, oui vont vite en besogne , vous aient mis en l'état où tous êtes , et privés de la justice qu'on vous devait , tout cela ensemble m'oblige de vous faire voir que le dd ne m'a mis a% monde et ne m'a fait embrasser la profession de chevalerie criante que pour secourir les affligés , et délivrer les petits de l'oppression des grands.
Mais , parce qu'il est de la prudence de faire les choses doucement et sans viol^ice quand on le peut , je prie monsieur le commissaire et messieurs vos gardes de voui détacher , et vous laisser aUer libres : il se trouvera assez d'autres gens pour servir le roi dans, les occasions ; et pour dire le vrai, c'est une chose bien dure de vouloir rendre esclaves des gens qui sont nés avec la liberté. Mais , messieurs les gardes , ajouta-t-il, je vous en prie , d'autant plus que ces pauvres gens ne vous ont jamais ofiensés , laissez-les aller faire pénitence , sans les forcer à en faire une où ils n'auront point de mérite. U y a une justice au ciel qui prend assez soin de châtijer les méchants quand ils ne se corrigent pas ^ et il n'est pas bienséant à des hommes qui ont de l'honneur d'être les bourreaux aes autres hommes. Messieurs , je vous en serai redevable : mais , si vous ne le faites, pas de bonoe grâce , cette lance et cette épéei et la vigueur de mon bras, vous le feront faire par force.
Ha I ha I voici une bonne plaisanteirie 1 répond le commissaire : cela n'est pas mal imaginé de nous demander la liberté des forçats du roi , comme si nous avions le
Kuvoir de les délivrer , et que cdui-ei eût ntorité de nous le faire faire ! AUez, mon* sieur , allez , poursuivez votre chemin, et redressez le bassin que vous avez sur la tète, sans mettre votre nez où vous n'avez que faire. Vous êtes un maraud et un franc vieillaque I répondit don Quichotte. £t en même temps il l'attaque avec tant de promptitude, que sans lui donner le loisir de se mettre en défense , il le renverse à terre, dangereusement blessé d'un coup de lance. Les gardes , fort étonnes d'une chose si brusque, attaquèrent tous ensemble don Quichotte, les uns avec leurs épées, et les autres avec leurs dards , et ils lui au«* raient fait mal passer le temps , si les forçats , voyant une si belle occasion de recouvrer leur liberté , n'avaient essayé de s'en rcrvir en s'eObrçant de rompre leurs chaînes. La confusion fut si grande alors parmi les gardes , que , tantôt accourant aux forçats qui se détachaient , et tantôt à don Quichotte, qui ne leur donnait point de repos , ils ne purent rien faire de bon. Sancho cei>endant aidait à Gines de Pasa-« monte , qui se voyant libre et débarrassé, se jeta sur le commissaire , et , lui ayant 6té l'épée et l'arquebuse, il couche en joue tantôt l'un, tantôt l'antre, sans tirer |K)urtant , et témoignant tant de résolution , que, les autres forçats le secondant à coupa
de pierre » les gardes mreiit U fuite et quittèrent le champ de bataille.
Sancho u'eat pas trop de joie de ce grand exploit, parce qu'il ne douta point que les
Sardes n allassent à Theure même informer I justice et demander main- forte pour revenir chercher les coupables. Dans cette appréhension , il dit à son mattre qu'il était à propos de s'ôter du chemin , et de se cadtier dans la montagne qui était tout proche : car , dit-il , les diables d'archers ne manqueront point de faire sonner le tocsin, et on nous enveloppera de tout côté, et il nous pourrait arriver pis que d'être bernés et roués de coups de bâton. Cela est bien , dit don Quichotte , mais pour l'heure je sais ce qu'il faut faire. Et , appelant en même temps les forçats , qui venaient de dépouiller le commissaire, et l'avaient mis tout nu , ils se rendirent tous auprès de lui , et se rangèrent à la ronde pour apprendre ce qu'il leu^ voulait. Cest la vertu des honnêtes gens , leur dit-il , que d'avoir de la reconnaissance des bienfaits qu'ils reçoivent , et l'ingratitnde est le vice le plus noir de tous. Vous voyez, messieurs, ee que je viens de faire pour vous, et l'obligation que vous m'avez : je suis persuadé que je nai pas servi des ingrats, et c'est à vous de me faire voir ce que vous êtes. Je vous demande, pour toute reconnaissance, que vous repreniez la chaîne que je vous ai ôtée , et qu'en cet état vous alliez dans la cité «du Toboso vous présenter devant madame Dulcinée , et lui dire que c'est de la part de son esclave le chevalier de la Triste-Figure; et que vous lui racontiez mot pour mot tout ce que j'ai fait en votre faveur , jusqu'à vous remettre en liberté. Après cela je vous Laisse maîtres , et vous pourrez faire tout ce que vous voudrez.
Gines de Pasamonte répondit pour tous , et dit à don Quichotte : Seigneur chevalier , notre libérateur , il nous est impossible de faire ce que vous ordonnez : car nous n'oserions nous montrer tous ensemble en l'état que vous dites , de crainte d'être aussitôt reconnus ; au contraire , il faut que nous nous séparions, et que nous fassions si bien en nous déguisant , cpe nous ne retombions plus entre les mains de la Sainte Hermandad, qui, sans doute, va mettre des gens à notre poursuite. Mais ce que votre seigneurie peut faire, et oe qui est juste, c'est de changer votre ordre, et de commuer le tribu crue nous devons à madame Dulcinée du Todoso en une certaine quantité de prières que nous dirons à son intention. Cest une chose que nous
DON QUICBOTTE.
pourrons accomplir sans risque et aussi bien de nuit que de jour, en rayant ou en reposant , dans la paix et dans la guerre, mais de penser que nous nous exposions encore une fois à manger de la soupe d'Egypte, je veux dire à repr^dre la chaîne, il n'y a pas d'apparence , et je ne pense pas que vous y ayez bien songé. Et par Di«i vivant , dit don Quichotte , enflammé de colère, don Ginesillo de FarapiUa, don fils de putain, ou qui que vous puissiez être, vous irez seul, chargé de la chaîne et de tout le harnais que vous aviez sur votre noble corps.
Pasamonte , qui n'était pas né fort patient , et qui n'avait pas trop bonne opinion de la sagesse de don Quichotte , après Faction q|u'il venait de faire , ne put souffrir de se voir traiter de la sorte : il fit signe à ses compagnons , qui s'écartèrent aussitôt les uns des antres , et firent pleuvoir tant de (Merres sur don Quichotte, qu'il ne pou* vait fournir à se couvrir de sa rondache » ni faire aller non plus Rossinante, qui ne se remuait pas plus sous l'éperon que s'U eût été de bronze. Sancho se mit derrière son àne, et, par ce moyen, évita la tempête; mais son mattre ne put si bien se garantir qu'il n'attrapât par les reins quatre ou cinq cailloux qui le jetèrent par terre. L'écolier fondit aussitôt sur lui , et , lui prenant le bassin , lui en donna cinq on six coups sur l'épaule , et autant contre une pierre où il le mit presque en pièces. Les forçats prirent un jupon ou casque que don Qui-' chotte portait pardessus ses armes , et lui auraient ôté jusqu'à ses chausses , si les cuissards et les grenouillères n'en eussent empêché. Et , pour ne pas laisser l'ouvrage imparfait, ils déchargèrent aussi Sandio de son manteau, et , l'ayant presque ntis nu commela main, ils partagèrent entre euxks dépouilles du combat; et chacun s'en alla de son côté , avec plus de soin d'évité la sainte Hermandad que d'envie de connaître madame Dulcinée. L'âne , Rossinante, Sanchp et don Quichotte , demeurèrent seuls sur le champ de bataille : l'âne, la tête basse , et secouant de temps en temps les oreilles , croyant sans doute cpe la pluie de cailloux durait encore ; Rossinante étendu près de son maître , et froissé de deux grands coups de pi^re; Sancho presque nu comme quand il vint au monde , et mourant de peur de tomb^ entre les mains de la sainte Hermandad ; et don Quichotte triste et tout irrité de se voir en si mauvais état , yàT l'ingratitude des brigands à qui il avait rendu on si bon office.
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