‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 15 sur 136 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

De la conquête de l'armet de Mambrin.

Gomme don Quichotte et son ccnyer s'entretenaient de cette sorte, ils furent surpris d'une petite pluie dont Sancho eût bien voulu se mettre à couvert en entrant dans le moulin. Mais don Quichotte l'avait pris en telle aversion depuis que ce n'était qu'un moulin, qu'il n'y voulut jamais entrer. Il prit donc un chemin à droite; et, après avoir marché quelque temps, il découvrit un -cavalier qui portait sur sa tête quelque chose de luisant, comme si c'eût été de l'or. A peine l'eût-il aperçu qu'il se tourna du côté de Sancho, et lui dit : Ami Sancho, sais-tu bien qu'il n'jr a rien de si vrai que les proverbes? aussi sont-ils autant ce maximes tirées de Vexpériencc, et particulièrement celui qui dit que le diable n'est p&s toujours à la porte d'un pauvre homme. Je dis ceci, parce que, si la dernière nuit, nous avons été abusés par le bruit de ce maudit moulin, et que 1 aventure que

nous cherchions se soit évanouie, il s'oi présente, à l'heure qu'il est, une infaillible» et qui nous offre bien de la gloire à acquérir. Si ie ne l'entreprends, ce sera ma faute :.il ny a ni bruit inconnu qui m'en fasse accroire, ni obscurité que j'en poisse accuser. En un mot, Sancho, void, selon toutes les apparences, celui qui porte l'ex** cellent armet de Mambrin : il vient droit à nous, et tu sais le serment que j'ai fait.

Monsieur, répondit Sancho, prenez gar« de, s'il vous platt, à ce que vous dites, et plus encore à ce que vous allez faire. Ne serait-ce point ici d'autres maillets à foulon, qui achèveraient de nous fouler l'entendement et peut-être les (^tes? Le diable t'emporte avec tes foulons I interrompit don Quichotte ; quel rapport est-ce qu'ils ont avec un armet? Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais, ma foi, si j'osais par* 1er comme autrefois,, peut-être vous ferais-

je voir pur mes raisons que votre seigMUrie poamit bien se tromper. Et comment veiix4a que je me tnxnpe, misérable mè» créant, qoi dontes de toat? reprit notre héros : est«ce que tu ne vois pas ce chevalier qui vient droit à nous sur un cheval pis-pommelé, et qui porte en tète un arniet d*or?Ge que je vois et revois, répliqua récuyer, c*est un homme monté sur un âne ^s-bran, et qui porte je ne sais quoi de luisant sur sa tête. Eh bien, dit don Quichotte, ce ^e tu vois là c'est l'armet de IfaoïbriB. EMgne-toi de quelques pas, et me laisse seul : tu verras que, sans perdre detempsen discours inutiles, j*achève cette aventure en un moment, et demeure mattrc de ce précieux armet, que j*ai tant sou-' haité. Pour me tenir à fécart, répliqua Sancho, ce n'est pas une affaire; mais, encore une fois. Dieu veuille que ce ne soit pas ici une nouvdle manière de foulons I Je vous ai déjà dit, frère, reprit don Quichotte en fureur, que je ne voulais plus entendre parler de fraies ni de foulons, et je jure par.... que, si vous m*en rompez davantage b tète, je vous foulerai Famé dans le corps d*ane manière qu'il vous en souviendra.

Sancho se tut tout court, pour ne pas obliger son maître d'accomplir le serment, car il l'avait fait bien plein et bien entier.

Cependant il est bon de savoir ce que c'était que cet armet, ce cheval et ce chevalier, ^e voyait don Quichotte. Cest au'il f avait dans ce canton deux villages, aont un était si petit, qu'il n'y avait point de barbier : aussi le barbier du grand village, qui se mAait aussi de chirurgie, servait pour les deux. H était donc arrivé que, dans le petit, un homme malade avait eu besoin d'une saignée, et quelque autre de se faire bire la barbe; si bien que le barbier s'y achemiiiant, et se trouvant surpris de la pluie aussi bien que nos héros , il avait mis son bassin sur sa tète pour conserver un mauvais chapeau ; et, comme le bassin était de cuivre et tout neuf, on le voyait reluire d'une deoMiette* Ce barbier montait un bd âne gris, comme avait fort bien remarqué Sancho, et tout cela faisait justement pour don Quichotte un chevalier sur un cheval gris-pommdé avec un armet d'or : car il accommodait toujours tout ce qu'il voyait aux extravagance de ses livres.

Ainsi donc, vovani que le pauvre chevalier approchait, il courut contre lui à bride abattue et la lance basse , résolu de le percer de part en part. Et, sur le point de l'atteindre : Défends-toi, lui cria-t-it, chétive créature, on me rends tout à l'heure ce qui

m'appartient avec tant de raison. Le 1mu> hier, qui vit fondre si brusquemeiit sur lui cette espèce de fantOme, et sans savoir pourquoi, ne trouva d'autre moyen, pour éviter le coup, c^ae de se laisser aller de son àne à terre, ou il ne fut pas plutôt, qilë,^ relevant prestement, il enGla la plaineavec plus de vitesse (m'un daim, sans se soucier de l'âne ni du bassin.

Don Quichotte, voyant que le bassin lui demeurait, n'en voulut pas davantage, et, se retournant vers son écuyer : Ami, lui cria-t-il, le païen n'est pas béte. Il a fait comme le castor, à qui la nature apprend à se sauver des chasseurs en se coupant luimême ce oui les anime après lui. Ramasse cet armet. Par mon ame, ditSancho en considérant ce prétendu armet, le bassin n'est Sas mauvais : il vaut un écu comme un ouble. Puis, l'ayant donné à son maître, celui-ci le mit incontinent sur sa tète, le tournant de tout côté pour trouver l'enchâsure. Mais, comme il n'en pouvait venir à bout : Parbleu, dit-il, le païen pour qui cette fameuse salade fut forgée devait avoir la tète bien grosse; mais, ce que j'y trouve de pire, c'est qu'il en manque la moitié.

Sanchot ne put entendre sans sourire qu'on appelât un bassin de barbier une sar lade, et il eût éclaté, si ses épaules no se fussent encore ressenties de la colère de son maître. De quoi ri^tu, Sancho? demanda notre chevalier. Je ris, reprit Sancho, de la furieuse tète que devait avoir le maître de cette salade, qui ressemble à un bassin de barbier comme deux gouttes d'eau. Sais-tu bien ce que je pense? reprit don Quichotte; c'est qu'assurément cetincomparablearmet sera tombé par hasard entre les mains de quelqu'un qui n'en a pas connu la valeur, et, sans savoir ce qu'il faisait, il en aura fait fondre la mq^tié, voyant que c'était de l'or fin, pour profiter d'autant, et du reste en a fait faire ceci, qui, comme tu dis, ne ressemble pas mal à un bassin de barbier.

Mais, qu'il en soit ce qu'il pourra ; pour moi, qui en connais le prix, je me mocpie de cette métamorphose : je ferai fort bien raccommoder la salade au premier endroit où il y aura une forge, et je prétends qu'ella ne cédera en rien à celle queVulcain forgea pour le dieu de la ffuerre. Cependant je la porterai telle qu'elle est; elle vaudra tou-

tours mieux que rien et sera bonne, pour e moins, contre les coups de pierre. Oui, dit Sancho, pourvu qu'elles ne soient pas tirées avec la fronde, comme celles qui volaient au combat des deux armées, qm vous accommodèrent si bien lesrmâchoires , et

DON QHrilOriE.

rompircnl le pot du bénit breuTaee qui me pensa faire vomir la fressure. Je ne me soude guère de cette perte , dit don Quichotte y puisque je sais la recette du baume. Je la sais bien aussi , répondit Sancbo; mais» sllm'arrive jamais a en faire, et encore moins d'en goûter, que j*en puisse crever tout à rheure par avance 1 véritablement, je ne crois pas me mettre en état d'en avoir besoin : je suis bien résolu d'emplover mes cinq sens de nature à m'empéchar d'être jamais blessé, et je renonce aussi de bon cœur à blesser jamais personne. Pour ce qui est d'être berné encore une fois, je n'en' dis rien, parce qu'il n'est pas aisé de prévoir de semblables accidents; et si par malheur j'y retombe, je n'y sais autre remède que de serrer les épaules, retenir mon haleine , et me laisser aller les yeux fermés au g:ré du sort et de la couverture. Tu n'es pas chrétien, Sancho, dit don Quichotte : jamais tu n'oublies une injure. Apprends qu'il n'est pas d'un cœur noble et généreux de s'amuser à de semblables bagatelles. De quel pied es-tu boiteux, quelle côte as-tu de rompue, et quelle tète cassée, pour ne tç ressouvenir Jamais de cette plaisanterie qu'avec chagnn? car, après tout, ce ne fut proprement qu'un passe-temps ; et, si je ne l'avais pris ainsi, j'y serais retourné, et j'en aurais tiré une vengeance plus san-

flàntc que celle que firent les Grecs de enlèvement de leur Hélène, qui, au reste, ajouta-t-il avec un grand soupir, n'aurait pas tant de réputation de beauté si elle était en ce temps-ci, ou cpie ma Dulcinée eût été du sîeji. Oh bien, dit Sancho, qpe l'afEaire passe donc pour plaisanterie, puisque aussi nien il n'y a pas moyen de s'en venger; je ne laisse cas de savoir ce qui en est, et je m'en souviendrai tantquej aurai des reins. Mais laissons cela pour une^tre fois, et dites-moi, s'il vous plaît, monieur, ce que vous voulez que nous fassions de ce cheval gris-pommelé qui semble an âne gris-brun, qu'a laissé sans maître ce pauvre diable erraat que vous avez renversé. De la manière qu'il a gagné au pied, il n'a pas envie de revenir, et, par ma barbe, le grisou n'est pas mauvais. Je n'ai pas accoutumé, réponr dit don Quichotte, ae rien ôtor à ceux oue j'ai vaincus, et ce n'est pas l'usage de la cne- Valérie de les laisser aller à pied, si ce n'est que le vainqueur eût perdu son cheval dans le combat : car, en ce cas là, il f&xi légitimement prendre celui du vaincu, comme ix)nquis de bonne guerre. Ainsi, Sancho, laisse là ce cheval ou cet àne, oorome tu voudras : relui qui Fa perdu no manquera

paadele tenir lereprendredèsquenoiisiioiis serons éloignés. De bonne foi, dit Sancho, si voadraifr-ie pourtant bieil emmener cette béte, ou du moins la troquer pour la mienne, qui ne me parait pas si kmae.

Malepestef monsieur, que les lois de votre chevalerie sont étroites, st elles ne pamettent seulement pas 4e troquer un àne contre un âne! Au moins voudraîfrje bien savoir s'il ne m'est pas permis de troqner le bàt^Je n'en suis pas trop assuré^ répondit don Quichotte; et, dans le doute , Je liens, jusqu'à ce que je m'en sois mieux lofonnè, que tu t'en peux accommodar, pourvnnéanmoins que tu en aies nécessairement besoin. Aussi nécessairement que si c'était pou moi-même, répondit Sancho* Et là dessus, fort de la permission de son maître, il fit l'échange des harnais, ajustant bravement celui du barbier sur son âne, qui lui en parut une fois ^us beau et meiUear de la sorte.

Cela étant fait, ils déjouèrent du reste de leur souper et bcurent de l'eau qui Te* naît du moulin à foulon, sans que jamais don Quichotte pûtse résoudreà rqganier de ce c6té-là, tant il était en colère de ce qui s'était passé. Ils montèrent à cheval a{^ un léger repas ; et, sans choisir aucun che^ min, pour imiter mieux les chevaliers er* rants, ils se laissèrent conduire par Rossinante, que l'âne suivait toujours de la mdU leure amitié du monde» et se trouvèrent insensiblement dans le grand chanin, où ils marchèrent à l'aventure, n'ayant point pour lors de dessein. •

En allant ainsi tont doucement, Saoeho dit à son maître : Monsieur, voudrie«-¥ons bien me permettre de raisonner tant^ soit peu avec vous? Depuis que- vous me l'aves défendu, il m'est pourri quatre ou cinq bonnes choses dans l'estomac^ et j'en ai présentement une sur le bout de la langue que ije voudrais bien qui ne fit pas si mauvaise fin, Dis-là, Saîncho» dit don Quichotte, mais en peu de paroles : les longs discours sont toujours ennuyeux. Je- tous dis donc, monsieur, qu'après avoir bien considéré la vie que nous menons, je titttve que ce n'est pas une chose de grand profit

Sue les aventures de forêts et de grands hiemins, où les {dus périlleuses que voos puissiez entreprendre et achever nesont ni vues ni sues de personne, et tons vos bons desseins et vos vaillants exploits sont an* tant de bien perdu dont il ne vois revient ni profit ni honneur. Il.me semble dom* qu'il serait beaucoup plu9 à propos, sauf votre malleor avis, qn^aous nous mission»

DON QUICHOllE.

au service de quelque emparenr ou de quelque autre ^and prince qui eût guerre contre ses voisins, et où vous puissiez faire voir votre valeur et votre entendement : car, au bout de quelque temps, il faudra bien par nécessité qu on récompense, vous et moi 9 chacun selon son mérite, s'entend ; et vous ne manquerez pas non plus de gens qui prendront soin d'écrire tout ce que vous ferez, et de le faire savoir aux enfants de DOS enfants. Je ne parle point de mes faits à moi, car je sais bien qu'il ne les faut pas mesurer à la même aune, et que le limaçon ne doit point sortir de sa coquille; quoique pourtant, si c'était l'usage d'écrire aussi les actions des écuyers errants, il serait pcutHÔtre fait mention de moi aussi bien qne d'un autre.

Ce n'est pas mal dit à toi, dit don Quichotte ; mais, avant que d'en venir là, il faut aller ainsi par le monde , cherchant les aventures, cx)mme pour faire ses preuves , afin quelles grandes actions du chevalier portent son nom par toute la terre , et que qoand il arrivera chez quelque grand prince, sa réputation y étant déjà répandue , les enfants s'assemblent autour de lui d'abord ({u'il paraîtra , et crient en courant après lui : C'est le chevalier du Soleil, ou celui du Serpent , ou de quelque autre enseigne sous laquelle il sera connu pour avoir fait des choses incomparables. îTest celui-là , dira-t-on , qui a vaincu en combat singulier le géant Brocambruno l'indomptable , et celui qui a désenchanté le grand Hammelu de Perse du terrible enchantement où il était depuis prés de neuf cents ans. Si bien qu'au bruit que feront les enfants et tout le peuple, en publiant les hauts faits du chevalier , le roi ne manquera pas de se mettre aux fenêtres de son palais , et, connaissant d'abord le nouveau venu à ses armes ou à la devise de son écu , il or^ donnera soudain aux chevaliers de sa cour d'aller recevoir la fleur de chevalerie qui arrive. Ce s^a alors à qui obéira le plus promptonent : le roi lui-même descendra la moitié des degrés de son palais et viendra embrasser étroitement le chevalier , en le baisant au visage; puis, le prenant par la main , le mènera à la chambre de la reine , où se trouveraJ'infante , sa fille , (jui doit être la plus belle et la plus parfaite personne du monde. Mais ce qui ne manquera pas d'arriver , c'est que , dans le même instant que l'infante et le chevalier jetteront les yeux l'un sur l'autre, ils s'admireront réciproquement, comme des personnes plus divines qu'humaines , et , sans savoir pour-

Îuoi ni comment , se trouveront embrasés 'amour l'un pour l'autre, et dans une inquiétude extrême de ne pouvoir se découvrir leurs peines. Ensuite , comme tu peux bien croire , on mènera le chevalier dans un des plus beaux appartements du palais , où l'on aura exprès tendu les plus riches meubles de la couronne ; et là, après l'avoir désarmé, on lui mettra sur les épaules un manteau d'écarlate, tout couvert d'une riche broderie; et s'il avait bon aiif étant armé, combien paraltra-t-il calant et de bonne mine en habit de courtisan I La ftuit étant venue , il soupera avec toute la famille royale et aura toujours les yeux sur l'infante , mais de manière pourtant que personne n'y prendra garde, comme clic le regardera aussi à la dérobée, et sans faire semblant de rien , parce que c'est , comme j'ai dit , une personne aussi sage qu'on en puisse trouver.

Le souper achevé, on sera bien surpris de voir entrer un petit nain tout contrefait , suivi d'une trà-belle dame entre deux géants , avec une certaine aventure fait» par un ancien sage , et si difficile à achever, que celui qui en aura l'avantaçe sera tenu pour le meilleur chevalier de la terre. Aussitôt le roi voudra que tous ceux de sa cour éprouvent l'aventure ; mais , quand ils seraient cent fois autant , ils ne feraient qu'y perdre leur peine ,. il n'y aura que le nouveau venu qui puisse la mettre à fin; ce qui augmentera encore sa ffloire. Et Dieu sait si l'infaute en aura de la joie et ne se tiendra pas trop heureuse d'avoir mis ses pensées en si bon lieu. Le meilleur est Sancho, mon ami, que ce roi ou ce prince soit en guerre avec un de ses voisins aussi puissant <pie lui : de sorte que ce chevalier , après av^ir séjourné quelques jours dans sa cour , lui demandera la permission de le servir dans cette guerre, ce que le roi lui accordera de bon cœur; et l'autre lui baisera les mains , pour le remercier de ce qu'il lui fait tant de grâce et de courtoisie. Cette même nuit il prendra congé de l'infante , sa souveraine , par une fenêtre grillée de son appartement, q^ui regardé dans le jardin , où il lui a déjà parlé plusieurs fois , tout cela par le moyen d'une demoiselle , médiatrice de leurs amours, en qui la princesse a une entière confiance. Il soupirera , elle s'évanouira ; la demoiselle apportera vite de l'eau pour lui jeter au visage , et s'inquiétera fort , parce que le jour est tout proche , et qu'elle ne voudrait pas pour tous les biens du monde auefihpn-

IKJN QUICHOTTE.

nenr do sa maîtresse rerul la moindre tar che. Enfin Finfante reviendra de son évanouissement et donnera , au travers de la griUe , ses mains blanches au chevalier , qui les baisera mille et mille fois , et les trempera de ses larmes. Ils conviendront ensuite de la manière dont ils se feront savoir des nouvelles Fun de Fautre , et la princesse priera le chevalier de revenir le plutôt au^il pourra ; ce qu'il ne manquera pas de lui promettre avec de grands serments, n lui baisera encore une fois les mdns, et s'attendrira de telle sorte en lui disant adieu, qu'il s'en faudra peu qu'il n'en meure.

De là il se retirera dans sa chambre et se jettera sur son lit, où il ne lui sera pas

Kssible de fermer l'œil. Ainsi il sera deut dès la poin|^ du jour , pour aller prendre congé du roi et de la reine ; après quoi il voudra aussi saluer l'infante y qui lui fera dire qu'elle est indisposée , et qu'on ne la peut voir ; et lui, qui ne doute pas que ce ne soit à cause de son départ , en est si touché que peu s'en faut qu'il ne fasse connaître ce qu'il a dans le cœur. Cependant la demoiseUe confidente remarque bien tout cela et va sur l'heure en rendre compte à sa maîtresse ^ qu'elle trouve tout en larmes , et qui lui oit que sa plus grande peine est de nepas savoir qui est son chevalier, et s'il est fils de roi ou non. Mais la confidente rassure qu'on ne saurait savoir tant de courtoisie , d'honnêteté et de valeur, à mûina que d'être d'une naissance illustre. Cda console un peu cette pauvre princesse, qui fait ce qu'elle peut pour se remettre , tant elle craint que le roi et la reine ne doutent de quelque chose I Et au bout de quelques jours elle se laisse voir , et se promène à l'ordinaire.

Cependant il y a déjà quelque temps que le chevalier est parti; il combat, il détait les ennemis du roi , il prend je ne sais combien de villes et gagne autant de batailles, n retourne à la cour, et paraît devant sa maîtresse, tout couvert de gloire; il la revoit à la fenêtre que tu sais, et enfin ils arrêtent ensemble qu'il la demandera en mariage pour la récompense de ses services. Le roi ne veut point entendre à ce mariage , parce qu'il ne sait pas la naissance du chevalier; mais avec tout cela, soit qu'il «nlcve l'infante ou autrement, tant il y a qu'ils se marient cnsanble , et le roi même en a de la joie , et le tient à honneur, parce qu'on découvre que son gendre est fils d*un grand roi et de je ne sais quel royaume : car je crois même qu'il ne aoit

pas être dans la carte. Le père meurt peu après ; l'infante demeure héritière : voUà le chevalier roi. C'est alor^ qu'il pense à récompenser son écuyer et tous ceux qui peuvent avoir contribué à sa bonne fortune; et d'abord il marie son écuyer avec une demoiselle de l'infante , qui sera sans doute la médiatrice de ses amours, et fille d'un duc des plus considérables du royaume.

Eh là donc , s'écria Sancho , voilà ce que je demande , et vogue la galère I Par ma foi , monsieur , cela vous est aussi sûr que si vous le teniez déjà , si vous prenez le nom de chevalier de la Triste -Fiçure. Wea doutez point, mon fils, répliqua don Quichotte , car voilà mot pour mot la route que tiennent les chevaliers errants , et c'est par là qu'il y en a tant qui se sont faits rois ou empereurs. Nous n avons donc plus qu'à chercner quelque roi chrétien ou

Kïen qui soit en guerre , et qui ait une lie fille. Mais nous aurons le temps d'y penser ; et, comme je t'ai dit, il faut faire provision de renommée avant que de s'aller présenter à la cour de ce prince , afin d*y être connu en arrivant. Aussi n'est-ce pas ce qui m'inquiète. Mais une autre chose , dont je ne sais pas bien le remède , cela est de toi à moi, c'est que, quand j'aurai trouvé ce roi et celte infante , et que j'aurai acquis une réputation incroyable , je ne vois point comment il se pourra faire que je SOIS de race royale , ou pour le moins bâtard de quelque empereur. Car le roi ne voudra jamais me donner sa fille qu'il ne soit entièrement assuré de cela , quand j'aurais fait des actions qui mériteraient cent fois d'avantage; et je crains bien que faute de si peu je ne vienne à perdre ce que la valeiH* de mon bras m'aura acquis. Pour

Sentilhomme, véritablement je le suis , et e race ancienne, et bien connue pour telle. Et que savons-nous même si le sage qui doit écrire mon histoire ne débrouillera point si bien ma généalogie que je me trouve cinq ou sixième petit-fils de roi ? Car il faut que tu saches , Sancho, qu'il y a dans le monde deux sortes de races : les uns tirent leur origine de rois et de princes, mais peu à peu le temps et la mauvaise fortune les ont fait déchoir, et ils ont achevé en pointe comme des pyramides ; les autres étant descendus de gens de petite étoffe , ont toujours été en montant , jusqu'à devenir enfin de très-grands seigneurs , de manière que la différence qui se trouve entre eux , c'est que les uns ont été et ne I sont plus, et les autres^sont ce qu'ils n'é-

DON QCICHOTTË.

Uient pas. Ainsi je ne jurerais pas que je ne fiisse de ceux dont Torigine a été grande et fameuse, ce qui , venant à se bien avérer, contenterait sans doute le roi mon beau^

E're. Mais, quand cela ne serait pas, Vinate doit m*aimer si fort, que, malgré la résistance de son père, eUe est résolue de m*épouser; quand je serais fils d*un porteulr d'eau. Et, si elle fait la scrupuleuse, je Fenlève et Vcnmëne où bon me semblera : et le temps ou la mort terminera les ennuis du beau-père. Et par ma foi , monsieur, reprit Sancho, vous avez raison, il n'est que de se nantir d'abord , et, comme disent certains fauriens, à quoi bon demander de gré ce qu'on peut prendre de force ? Et après tout, il ne faut point demeurer entre deux selles le cul à terre : je veux dire que, si le roi wtre beau-père ne veut pas vous donner madame l'infante , ce sera fort bien fait , comme dit votre seigneurie , de la saisir et tout d'une main de la déplacer. Tout le mal que j'y trouve , c'est qu'en attendant que la paix se fasse entre le beau-père et le gendre, et que vous jouissiez paisiblement du royaume , le pauvre écuyer court grand risque de n'avoir rien à mettre sous la dent, et de mourir de faim dans Fattcnte des récompenses, sur lesquelles on ne trouverait peut-être pas dix réaux à emprunter, à moins que la demoiselle médiatrice , qui doit être ma femme, ne plie bagage avec Tinfante, et que je me console avec elle jusqu'à ce gue le ciel nous envoie mieux. Car, monsieur, je m'imagine que le seigneur cbevalier«peut bien marier sur le champ la demoiselle avec son écuyer. Et qui fempécherait ? dit don Qnicbotte. Puisqu'il eo est ainsi, dit Sancho, nous n'avons donc pins qu'à nous recommander à la fortune, et laisser rouler la boule ; peut-être la mèn»a-t-elle au but. Dieu le veuille, répondit don Quichotte, comme nous l'enten^dons toi et moi ! et que celui qui ne s'estime rien se donne pour ce qu'il voudra. Ainsi soil-il encore une fois I reprit Sancho. Parbleu y je suis des vieux chrétiens : n'est-ce pas assez pour être comte ? Il y a de reste , dit don Quichotte, et, quand tu ne le serais pas, cela ne fait rien à l'affaire : car, sitôt que je serai roi, je te puis anoblir sans que tu achètes la noblesse, ni que tu la tiennes à foi et hommage; et , d'abord que tu seras comte , te voilà chevalier. Et qu'on en dise ce qu'on voudra, si faudra-t-il qu'on te traite de seigneurie. Ho I ho! dit Sancho, pourquoi non? croit-on que je n'en vaudrais

pas bien un autre? On pourrait bien s'y tromper, oui. Hol qu'on sache que j'ai eu l'honneur rfétre une fois en mes jours bedeau d'une confrérie, et tout le monde disait que j'étais de si belle prestance , et que j'avais si bonne mine, avec la robe de bedeau , que je méritais d'être le marguillier. Que sera-ce donc , au prix , quand j'aurai sur le corps un manteau ducal, ou que je serai tout cousu d'or et de perles comme un comte étranger? Par mon ame , je veux qu'on me vienne voir de cent lieues. Oh I pour cela, il te fera beau voir, dit don Quichotte; mais il faudra que tu te fasses raser quelquefois ; car avec cette barbe épaûsse et crasseuse on te reconnaîtra d'une lieue de loin , si tu n'y passes le rasoir au moins tous les deux jours. Hé bien I. est-ce là une affaire ? reprit Sancho : il c'y a qu*à prendre un barbier à gages , qui demeurera dans ma maison , et qui , au besoin , viendra derrière moi, comme l'écuyer d'un grand. Et comment sais-tu, demanda don Quichotte, que les grands mènent des écuyers après eux? Je m'en vais vous lo dire , répondit Sancho. D y a quelques années que je fus un mois à la cour , et je vis un jour un petit homme, qu'on disait être un grand seigneur , qui se promenait , et qu'un autre homme suivait à cheval pas à pas, s'arrêtant quand le seigneur s'arrêtait, et marchant quand il marchait, ni plus ni moins que s'il eût été son ombre. Je demandai à quelqu'un pourquoi celui-ci ne se joignait pas avec 1 autre, sans aller toujours derrière; et l'on me dit qu'il était écuyer, et que c'est l'usage des grands de se faire suivre ainsi. Dame , depuis , je ne l'ai pas oublié, et j'en userai de même : car il faut bien faire les uns comme les autres. Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte, de vouloir mener ton barbier après toi , toutes les modes n'ont pas été inventées tout d'un coup, et tu seras le premier comte qui auras mis cela en usage. Et il me semble même Ï^lus à propos de s'assurer d'un homme qui ait la barbe que de celui qui a soin de l'écurie. Pour ce qui est du barbier , reposez-vous-en sur moi , dit Sancho , et que votre seigneurie songe seulement à devenir roi et à me faire comte, et après cela vous verrez. J'y songerai , quand ce ne serait crue pour l'amour de toi , répondit don Quichotte , qui , haussant en même temps les yeux , vit ce que nous dirons dans la chapitre suivant.

Digiti:

DON Quiaionu

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