‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 20 sur 136 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

ConiiDuatioo des fioessea d*amottr du g«lant chevalier de la tiauche dans la Hontagnc^Noire.

Don Quichotte, nu de la ceinture en bas, comme nous l'avoir laissé , ayant fait tontes ses onlbates , et voyant Sancho parti , monta sur le haut d'un rocher, et là se mit àpenser et à repenser sur une chose qu'il n^avait en^ fore pu résoudre. Ilavaitdelapeineàdéctder lequel était le meilleur-, ou d imiter Roland dans sa fureur, on Amadis dans ses extra^ vagances mélancoliques ; et , raisonnant en lui-même, il disait : Si Roland fut un che^ valîer si fort et si vaillant, comme on dit, quelle merveille y a-t-il, puisqu'il était enchanté*, ef qu'on ne le .jpouvait blesser que sons la planiedu pied , on il portait toujours des souliers à six semelles de fer? Et malgré cela , ses ruses furent inutiles avec Bernard de Carpio , qui l'étouffa entre ses bras dans la plaine de Koncevaux. Mais, sans toucher à sa vaillance, examinons sa folie : car il est incontestable qu'il perdit le jugement après les marques qu'il trouva , et les nou*vc^les que lui apprit le berger de la débaudie d'Angékque avec Médor, jeune Maure à belle chevelure, et page d'Agra^ mant. Si Roland ne douta donc point que sa dame; lui eût fait une telle injure, je ne trouve pas ^u'il fit si grande choae en de-

venant fou , et cela ne me paraît pas fort difficile à faire. Mais moi , comment puisje l'imiter valablement dans ses folies, si je n'en ai pas le même sujet? Car je ferais bien serment que madame Dulcinée du Toboso n'a jamais vu de Maure en toute sa vie , et qu'elle est encore toute telle que sa mère l'a mise au monde. Par conséquent, je lui ferais un outrage manif\BSte en me rendant fou du genre de folie de Roland le furieux. Je vois, d'un autre côté, ({u'Amadis do Gaule, sans perdre l'esprit, et sans faire des folies d'éclat, a acquis autant de réputation qfJke lui en amour : car, suivant son histoire , il n'eut d'autre raison de faire ce qu'il fit que de se voir méprisé d'Oriane, oui lui avait défendu de paraître jamais (levant elle jusqu'à ce qu'elle le rappelât. Ce fut là le véritable et unique sujet, qu'il eut de se retirer sur la roche Pauvre avec un ermite, où il versa des larmes enabondance, jusqu'à ce que le ciel eût pitié de lui , et lui envoyât du secours au plus fort de son afllic* tion et de son âpre pénitence. Et cela étant vrai, comme je sais l'être, pourquoi me donné^e la peine de courir ainsi nu, de m'en prendre àces arbres quî^ie m'ont fait

aucun mal, et de troubler Feau de ces ruisseaux qui me sera si utile? Vive, vive la mémoire d' Amadis I qu'il soit imité de don Quichotte de la Manche en tout ce qu'il pourra, et qu'on dise de celui-ci ce qu'on dit de Vautre, que, s'il n'a pas accompli de grandes choses, il mourait d'envie de les entreprendre. Et si je ne suis pas méprisé et rebuté de Dulcinée, ne sufBt41 pas que je sois absent d'elle? Courage donc, mettons la main à l'œuvre; revenez dans ma mémoire, admirables actions d'Amadis, et inspirez-moi par où je dois commencera l'imiter. Mais je me souviens bien que la prière faisait la plus grande partie ^e ses occupations. Il en faut faire autant, ajoutat-il, et l'imiter en tout et partout, puisque je suis l'Amadis de ce siècle, comme il a été celui du sien.

Ce qui faisait de la peine à notre pénitent, c'est qu'il n'y avait point là d'ermite auprès de qui il pût trouver de la consolation. Cependant il s'entretenait de ces pensées, se promenant dans le pré, écrivant sur le sable et sur l'écorce des arbres des vers accommodés au triste état de sa vie, et à la louange de Dulcinée ; mais.par malheur on n'en put trouver d'entiers, et qui se pussent bien lire, que ceux qui suivent :

Beaux arbres, qoi portez yos tètes dans les cieux ,

Et relirez chez vous ceot ramilles errantes»

Vous que mille couleurs oroent à qui mieux mieux.

Aimables Qeurs, herbes et plantes.

Si mon séjour ici n'est point trop ennuyeux » Ecoutez d*uo amant les plaintes aflligeanies.

N j vous lasse? pas cl*écouter :

Je suis ici venu tout exprès pour ehaoler De mes horribles maux la triste deatîoée. Vous aurez en revanche abondamment de Teau, Car dpD Quichotte ici va pleurer comme un veau ,

De l'abbcnce de Dulcinée

.: bu Toboso.

Voici le Ifeii choisi par un fidèle amant.

Des plus loyaux amants le plus parfait modèle ,

<}ui, peur plaindre à toute heure un inconno, tourment.

Se cache des yeux de sa belle.

Et la fuit sans savoir ni pourquoi ni comment. Si ce it*est qu'il est fou par un excès de zèle.

L^amour, ce dangereux matois.

Le brûle à petit feu par dessous son harnois , Et le fait enrager comme* une ame damnée. Ne sachant plus que faire en un si grand ennui. Don Quichotte crie , pleure à remplir tout un muîd,

De l'absence da Dulcinée Du Toboso.

Pendant que pour la gloire il fait un grand effort, Au travers des rochers cherchant les aventures, Il maudit mille fois son ridicule «ort.

Ne trouvant que des pierres dur s , Des ronces, des buisik>M, qui le piquent bien fort. Et, sans lui faire honneur, lui font mille blessures.

L*amour le frappe à tour de bras.

Non pas de son bandeau, car il ne flatte pas; Mais d'une cotde d*arc qui n'est pas étrenuée» Il frappe pjr la tôte, il émeut son cerveau. Et don Quichotte alors verse de pleurs un seau.

De Tabsence de Dulcinée Du Toboso.

Ces vers Qrent bien rire ceux qui les lurent, mais surtout l'addition du Toboso leur parut fort plaisante : car ils s'imaginèrent (]ue don Quichotte, en faisant ses vers, s'était flguré qu'on ne les entendrait pas s'il oubliait de mettre du Toboso après Dulcinée ; ce qui était vrai, ainsi qu'il fa avoué dejiuis. Faire des vers était une des occupations de notre amoureux chevalier dans sa solitude, comme aussi d'invoquer les nymphes des ruisseaux et des fontaines avec la dolente Echo, les conjurant tous de Técouter, de lui répondre et de lui donner de la consolation. Ensuite, il cherchait des herbes pour se nourrir, attendait avec impatience le retour de son écuyer, cpii revint au bout de trois jours; et, pour peu qu*il eût tardé davantage, il aurait trouve le chevalier de la Triste-Fiffure si déGguré, qu'il l'aurait regardé plus de trois fois sans le reconnaître. Mais voyons ce que ùi Sancho dans son ambassade.

 la sortie de la montagne il prit le chemin du Toboso, et, le jour suivant, il se trouva sur le midi près de l'hôtellerie où lui était arrivée la disgrâce de la berne. D ne l'eut pas plutôt reconnue qu'il sentit cei^ iain frisson, et, s'imaginant se voir encore une fois en l'air, il était tenté de passer outre, quoiqu'il fût heure de dîner, et que le pauvre écuyer n'eût rien mangé il y avait déjà long-temps. Cependant, la nécessKèle

{pressant, il avança jusqu'auprès de l'hôtêlerie; et, comme il doutait encore s'il entrerait ou non , il en sortit deiH hommes qui crurent le connaître, et l'un dit à l'autre : Monsieur le curé, n'est-ce pas là Sancho Pança, celui que la gouvernante dit que notre aventurier a emmené pour lui servir d'écuver ? Cest lui-même, répondit le curé, et Toilà le cheval de don Quichotte.

C'était justement le curé et le barbier de son village, ceux qui avaient fait la recherche et le procès des livres du chevalier. Quand ils eurent achevé de reconnaître le cheval et le cavalier, ils s'en approchèrent ; et le curé, appelant Sancho par son nom, lui demanda où il avait laissé don Quichotte. Sancho les reconnut aussitôt, et se

DON QUICHOTITÎ.

résolut de cacher le lieu et létal où il avait laissé son naître. Messieurs, dit-il , mon maître est occupé en certain endroit daus une aflaire de grande importance, que je n'oserais dire quand il irait de ma vie. Non» non» Sancho Pança, mon ami , dit le barbier» on ne se défait pas si aisément de vous. Si vous ne nous dites où vous avez laissé le sagnenr don Quichotte, nous croirons que vous l'avez tué pour lui voler son cheval. En un mot» dites-nous où est votre maître» ou vous résolvez à venir en prison. Messieurs» messieurs» dit Sancho, il ne faut point tant de menaces : je ne suis point nomme qui lue ni qui vole ; je suis chrétien. Mon maître est au fond de la montagne, où il fait pénitence tant qu'il peut. £t, sans s'arrêter » il leur dit tout de suite en quel état il l'avait laissé» et les aventures qui lui étaient arrivées; et que pour lui,. il allait de sa part porter une lettre à madame Dulcinée ou ToDoso,'filledeLorenzo Gorchuelo, dont il était éperdument amoureux.

Le curé et le barbier furent tout étonnés de ce que leur apprit Sancho, et, bien qu'ils sussent assez la folie de don Quichotte, ils ne cessait d'admirer qu'il y ajoutât tout les jours de nouvelles extravagances. Us demandèrent à voir la lettre que don Quichotte écrivait à Dulcinée; à quoi Sancho répondit qu'elle était écrite dans des tablettes» et qu'a avait ordre de son maître de la foire transcrire sur de beau papier an premier village qu'il rencontrerait. Et siv ce que le curé lui |Hromit de la transcrire Ini-méme en beaux caractères, il mit la main (fams son sein pour chercher les tablettes; mais il n'avait garde de les y trouver : il avait onbUé de tes inrendre» ou» sans y penscr,don Quichotte les avait retenues. Quand Sancho vit qu'il cherchait inutilement où il crojait les avohr mises» il lui i^it une sueur froide, comme s'il eût été près de rendre l'ame. Il chercha encore deux ou trois fois, il visita tous ses habits» il regarda cent fois, autour de lui » et » voyant enfin que c'était sans espérance, il se pcNrta les de«x mains à la barbe, et s'en arracha la moitié, et tout d'un temps il se donna cinq où six coups de poing dans le nez et autant dans les dents» et se mit tout en sang. Le curé et le barbier» qui n'avaient j>u être assez prompts pour 1 empêcher, lui demandèrent ce qu'il avait pour se traiter de la sorte. Ce que j'ai I répondit Sancho» je viens de perdre en un instant» et de la main à la main» trois ànons, dont le moindre valait une métairie. Comment cela? dit le barbier. J'ai perdu, répondit Sancho» les tablettes ou étaient la lettre

demadame Dulcinée, et une lettre de chance signéedemon maître» par laquelle ilmaudc à sa nièce de me donner trois ànons, de quatre ou cinq qu'elle a entre ses mains. Il raconta aussi m perte du sien» et là dessus il voulait recommencer à se châtier ; mais le curé le consola en l'assurant qu'il lui ferait donner un autre mandat par son maître»

et en papier» comme c'était la coutume»

Caroe que ceux qu'on écrivait suc des talettes n'étaient pas en bonne forme. Sancho dit que, puisque cela était ainsi, il ne se souciait pas d'avoir perdu la lettre de Dulcinée» parce qu'il la savait presque par cœur» et qu'il la pourrait faire transcrire quand il voudrait. Dites-nous ce qu'il y a, Sancho, dit le barbier, et nous la transcrirons dès ce soir. Sancho s'arrêta un peu pour songer aux termes de la tettre , il se gratta la nuque pour s'en ressouvenir; il se mit sur un pied» puis sur l'autre, regarda oodque temps le ciel, après cela la terre ; il se mit une main sur les yeux, se rongeant les oncles et les doigts de l'autre, et après avoir bien songé : Je veux crever tout h l'heufe» dit-il» monsieur le curé, si le diable ne s'en mêle : je ne saurais me souvenir de cette chienne de lettre» sinon qu'il y avait au commencement : Haute et souterraine dame. Il fout qu'il y ait souveraine^ dit le barbi<ar, et non âoul^atne? Oui, oui, justement, vous avez raison, s'écria Sancho. Mais attendez : il me semble qu'il y avait ensuite : Celui qui a les membres offensés delà vigueur de vos essences embrasse les mains de votre seî^eurie, ingrate et maniable belle. Je ne sais ce qu'il disait après de santé et de maladie, qu*il envoyait, tant il y a qu'il discourait encore quelque chose de fort bon, et qu'il y finissait par Le votre jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste- Fièvre.

La bonne mémoire de Sancho donna bien I du plaisir à ces messieurs» qui l'en louèrent fort et te prièrent trois ou quatre fois de recommencer la lettre, afin qu'ils l'apprissent aussi (»x-mêmes par cœur. Il recommença donc trois ou quatre fois, et autant de fois il dit trois ou quatre mille impertinences, n ajouta à cela tout ce qu'il savait de son maître depuis qu'ils cherchaient ensemble les aventures; mais, pour lui, il se donna bien garde de soufOer mot de son bernement dans l'hôtellerie. Il dit encore qu'au cas qu'il rapiK>rtàt une bonne réponse de madame Dulcinée, don Quichotte était résolu de se mettre en chemin pour s'aller vite faire empereur ou pour le moins monarque» et qu'ils l'avaient ainsi arrêté entre

DON OIjW HOTTE.

HO

eux : ce qui ii>taii pas une chose fort difficile à son maître, qui avait tant de force et de valeur de reste; que, cela étant fait, il devait le marier, parce qn'il serait sans doute veaf, avec une demoiselle de Timpô^ ratrice, héritière d'un grand État en terre ferme, sans aucune ile , parce qu'il en était déjà las. Sancho disait cela avec tant de calme et si froidement, s'essuyant de temps en temps le nez et la barbe, que le curé et le barbier ne cessaient de Fadmirer, tout étonnés de la dangereuse folie de don Quidiotte, ({ui avait été assez forte pour brouiller en si peu de temps Tesprit de ce pauvre homme. Ils ne voulurent point perdre de temps à le désabuser, voyant qu'il n'y avait rien en tout cela qui fit tort à sa conscience, et que, tant qu'il serait plein de ces espérances ridicules, il ne songerait pas à mal faire, outre qu'ils ne furent pas fàcnés de se divertir de ces extravagances.

Le curé lui dit donc qu'il priât seiUeBient Dieu pour la santé de son maître, et qu'avec un peu de temps ce n'était pas une jiffaire que de devenir empereur, ou pour le moins archevêque, ou cfuelque autre chose de semblabk. Monsieur le curé, répondit Sancho, si lesafiTaires allaient de telle sorte que monseigneur n'eût pbis envie de se fwe empereur, qu'il se mit en fantaisie d'être archevêque, dites-moi, je vous prie, ce que les archevêques errants donnent à leurs écuyers. Us ont accoutumé, dit le curé, de leur donner un office de sacristin,. oa quelque bénéfice simple, ou même une cure qui leur vaut beaucoup de revenu, sans compter le dedans de l'église, qui se monte pour te moins autant. Mais, pour cela, dit Sancho, il faudrait que l'écuyer ne fût pas marié , et qu'il sût pour le moins répondre la . messe. Si cela est, me voilà en beaux draps blancs : j'ai une femme, malheureux que je suis, et je ne sais pas seulement la première lettre de l'ABC. Ehl que sera-ce de moil misérable,$i mon maître se va mettre en tete de se faire archevêque? Que cela ne vous inquiète pas, ami Sancho, dit le barbier : nous lui en parlerons, et monsieur le curé lui ordonnera, sous peine de péché, de se faire plutôt empereur au'archevêcpie;car, outre que cela sera plus facile, cela lui

conviendra beaucoup mieux, parce qu'il a plus de valeur que de science. C'est ce qu'il me sembte aussi, dit Sancho, quoique, à vous dire le vrai, je ne croie pas qtf il y ait rien qu'il ne sache. Pour moi, je m*en vais prier Notre Seigneur de lui donner ce qui lui sera le plus convenable et où il trouvera mieux moyen de me donner de grandes récompenses. Vous parlez en homme sage , dit le curé, et de eette manière vous agirez en bon chrétien. Mais ce qui presse le plus à présent, c'est de tirer votre maître de cette farouche et inutile pénitence, qui ne lui produira pas grand fruit ; et, pour y penser^ loisir, aussi bien que pour dîner, car il en est bien Theure, entrons dans l'hôtellerie. Entrer-y, s'il vous plaît, vous autres messieurs, dit Sancho : pour moi,' j'attendrai bien dehors, et je vous dirai tantôt pourquoi je n'y veux pas entrer; mais, je vous prie, envoyez-moi qu^que chose de chaud à manger et de l'orge pour Rossinante. Us entrèrent, et au bout de quelque temps le barbter lui apporta à dîner; puis, retournant trouver le curé, après avoir bien consulte ensemble sur tes moyens de faire réussir leur dessein, ce dernier dit qu'il en savait un infaillible i et merveilleusement approprié à Fhumeur de don Quichotte.

J'ai pensé , dit-il au barbier > qu'il faut que je me déguisées demoiselle errante , et que vous vous mettiez le mieux que vous pourrez pour me servir d'écuyer. En cet état

Îe m'irai présenter devant don Quichotte » 'eignant a'ètre une demoiselle affligée qui cherche du secours , et je lui demanderai un don qu'il ne peut refuser de m'acooder , étant chevaher errant. Je l'engagerai à venir avec moi pour me venger d'une injure que m'a faite un chevalier discourtois et félon, le suppliant en même temps de ne point souhaiter de moi <^e je lève mon voile juscpi'à ce ou'il m'ait fait justice de ce m«ivais chevaher. Vous êtes assuré crue don Quichotte fera tout ce qu'on vouara en le prenant de la sorte : ainsi nous te tirerons de cette soliUide où il est , et l'emmènerons chez loi , où nous verrons à loisir s'il n'y a point de remède à sa folie*

Digiti:

DON QUICUOITE.

^rii^Hiiiii^^

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