CHAPITRE XXVn
De ce qui arriva da s ritôiellcriev
Le rc^as fini » ils montèrent à cheval^ ceux qui en avaient; les autres allèrent a
Eied f et le lendemain ils arrivèrent à cette <)teÙerie que Sancbo ne pouvait regarder de bon œil. L'hôte, l'hôtesse leur fille et Mari torne, qui avaient reconnu de loin don Quichotte et son écuyer, s'avancèrent au devant d'eux avec de grandes marques de joie. Notre chevalier les reçut, à son ordinaire, avec beaucoup de gravité, et leur dit de lui préparer un meilleur lit que la dernière fois, A quoi l'hôtesse répondît que, pourvu qu'il payât mieux, elle lui en donnerait un de prince. Don Quichotte l'ayant promis , on lui en dressa un tout aussitôt dans le même endroit où il avait déjà couché, et il s'y alla jeter sur l'heure, parce qu'il était extrêmement fatigué et tout moulu des folies qu'il avait faites dans la montagne.
Cependant l'hôtesse, ayant reconnu le barbier, alla lui sauter au visage; et le prenant par sa barbe postiche : Et par ma foi , dit-elle, vous ne vous en carrerez pas d'avantage; il est bien temps qu'elle me re-
vienne : c'est une honte que le peigne de mon mari n'ait pas été nettoyé depuis que vous avez empotté sa queue. L'hôtesse avait beau tirer cette queue , le barbier ne voulait point la rendre ; mais le curé, lui ayant dit que ce déguisement n'était plus nécessaire, et qu'il pouvait redevenir ce qu'il était réellement en racontant à don Quichotte que, quand les forçats l'avaient volé, il s'en était venu toujours courant à l'hôtellerie, et en lui disant, si par hasard il demandait des nouvelles de l'écuyer de la princesse , qu'elle l'avait envoyé devant , pour assurer ses sujets qu'elle arriverait bientôt avec son libérateur, il ne fit plus difficulté de rendre la queue à l'hôtesse avec toutes les nippes qu'elle lui avait prêtées.
Tous ceux qui étaient dans l'hôtellorie trouvèrent Dorothée admirablement belle; et Cardenio, dans son hahit de berger, leur parut aussi de fort belle taille et de très-bonne mine. L'hôte, sur la parole du curé et sur la bonne opinion qu'il eut de la compagnie, leur alla préparer un dîner
DON OIIICHOTTE.
:assei rafisonnalile pour ane hôtellerie d'Espagine. Doo Quichotte donnait cependant de toute sa force, et ils neToolum^nt pas réveiller, parce que le sommeil lui valait mieux que toute autre chose en fétat où il était.
Pendant le dtner, on ne parla presque que de Fétrange folie du pauvre chevalier et de la manière dont on l'avait trouvé. L*hôtesse, qui était présente avec tout ce qu*il y avait de gens dans rhôtellerie, raconta, de son côté, ce qui était arrivé à notre héros avec le muletier et l'archer de la sainte Hennandad ; et , voyant que Sancho n'était point dans la chambre, elle fit aussi rhistoire de son bernement, qui prêta bien à rire à toute la compagnie. Le curé, prenant de là occasion de déplorer le malheur de ce pauvre gentilhomme, en accusa les livres de chevalerie, etditqu*il était dommage qu'ils lui eussent ainsi trou-
^ blé le jugement. Et comment cela peut-il être? interrompit l'hôte; est-ce qui! ^ a une meilleure lecture au monde? JTai là den ou trois de ces livres avec d'autres
^ papiers, et je puis bien jurer qu'ils m'ont donné la vie, et non-seulement à moi, mais encore à beaucoup d'autres : car, dans la saison que l'on coupe les blés, il vient céans quantité de moissonneurs les jours de fête , et comme il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, nous nous mettons vingt on trente autour de lui , et nous nous divertissons si bien, qu'il ne peut se lasser de lire ni nous de fentendre. Sans mentir, quand j'entends parler de ces terribles coups que donnent les chevaliers errants , je meurs d'envie d'aller chercher les aventures, et je ne m'ennuierais pas d'en entendre conter jour et nuit. Pour moi , je ne m y opposerais pas , dit l'hôtesse , car je n'ai jamais de meillenr tanps au loi^s que quand vous êtes occnpé à votre lecture : au moins ne songez-vous pas à gronder quand vous y êtes ' attaché* Il est vrai que cela est bien plaisant , dit la bonne Maritorne ; mais le plus bean que j'y trouve, c'est de voir une belle madame qui est là sous des orangers avec monsieur le chevalier, et qu'il y a tout au-
I près la vieille gouvernante qui fait garde , et qui enrage bien, que je pense. £t vous ,
* que vous en semble, la belle jeune fille? dit alors le curé ^rs'adrcssant àla fille de l'hôtesse. Je veux mourir, monsieur, si j'en sais rien , répondit-elle : je l'écoute comme les autres , et j'y prends craelquefois plaisir, encore que je ne l'entende pas , car je m'imagine que cela est tout à fait plaisant.* Mais ces grands coups que dit mon père
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ne me divertissent point, et les lamentations que font ces pauvres chevaliers quand ils sont loin de leurs maîtresses me font si grande pitié, que je pleure bien souvent. Je suis sûr dit Dorothée, que vous en auriez < encore plus de pitié si c'était pour vous qu'ils souffrissent, et que vous ne les laisseriez pas gémir long-temps. Vraiment je ne sais ce que je ferais , répondit la jeune fille ; mais il y a de ces demoiselles qui sont si cruelles, que messieurs les chevaliers les appellent lionnes, tigresses et mille autres vilenies. J'ignore d'où elles sont , mais il faut qu'elles n'aient ni honneur ni conscience pour laisser mourir un honnête homme, ou le voir devenir fou plutôt que de l'assister. Et à quoi servent toutes ces façons ? Si elles le font par sagesse , que ne se marient-elles avec ces messieurs, qui ne demandent pas mieux? Taisez-vous, petite fille, dit l'hôtesse : vous en savez beaucoup trop; il n'ajipartient pas aux filles de votre âge d'être si savantes et de tant babiller. Mais , ma mérè, répondit la jeune fiUe , ce monsieur m'interroge , il faut bien que je lui réponde. Elle dit fort bien , reprit le curé , et je lui en sais bon gré ; cependant , ajouta-t-il , en se tournant vers l'hôte , apportez-moi un peu vos livres, oue je les voie. Je vais les c^uérir, répondit Ihôte. Et, étant sorti, il renUra, un moment après , avec une vieille malle fermée d'un cadenas, d'où il tira trois grands livres et quelques papiers écrits à la main.
Le cure prit les livres : le premier qu'il ouvrit fut don Cirongilio de Thrace, l'autre don Félix Mars d'Hyrcanie , et le dernier l'histoire du graud et fameux capitaine Gonzalo Hernandezde Cordoue, avec la vie de Diego Garcia de Pared^s. Sitôt que le curé eut vu le titre des deux premiers : Compère, dit-il, regardant le barbier, il ne nous manque plus ici que la nièce et la servante de notre ami. Nous n'en avons pas besoin, répondit le barbier : je les jetterai parla fenêtre aussi bien qu'un autre, et, sans aller plus loin , il y a assez bon feu dans la cheminée. Comment, messieurs, s'écria l'hôte, vous voulez brûler mes livres? Ces deux-ci seulement, répondit le curé, don Cirongilio et Félix Mars. Est-ce donc, reprit-il, qu'ils sont étiques, que vous les condamnez d'abord au feu? Vous voulez dire hérétiques? dit le curé en souriant. Tout comme vous voudrez, répondit l'hôte ; mais, si vous avez si grande envie d'en faire brûler (quelqu'un , je vous livre de bon cœur celui du grand capitaine , et de ce Diego Garcia; mais, pour ce qui est des autres,
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je Ufienb ploMt brâkr m fesM et enlaiito. MoBpatron^dtt lecnré.eesdcax lifres ne mwI qn'im amat de MMOnges et de iottifles qni n'aboatisMiit à rien ; et cet autre eat FbibUweyéritaMedes actioasde GoDzalo HevDandez de Cordooe , qui , pour ses fameax exploits, mérita le «umom de
End capitaine, et pour I>iégo Garcia de edet, c'était on cavalier d'importance de la TiUe de TmxiDo, daaa rEstramadure, Taillant soldat, et d'une force si prodigieuse, que, d'un seul doigt, il arrêtait une menie de moulin ssa plus fort de sa furie. On dit de lui qu'étant une fois à Tentréed'un pont avec une épée à deux mains, fl empêcha le passage à toute une grande armée; et il a fait tant d'autres choses dignes d'admiration, que si elles avaient été écrites par un autre, an lieu qu'il a été kitmême son historien, et qu'il en a parié • avec une extrême modestie , ses actions auraient fait oublier celles d'Hector et d'Achille, et de tous les héros du monde. Hais r^ardez, dit l'hôte, ki belle chose, pour s'en étonner, que d'arrêter une roue de moulin I lisez par plaisir Félix Mars d'Hycamie , qui , d'un seul revers , coupa dnq géants par le milieu du corps, comme il aurait fait de cinq raves, et qui , attaquaat tout seul une des plus grandes armées qu'on ait jamais vues , tailla en pièces seize cent mille soldats armés dqpuis les pieds jusqu'à la tête. Mais que direz-vous de don Cirongilip de Thrace, qui avait tant de courage, comme vous verrez dans son histoire , qu'étant un jour sur je ne sais qu'elle rivière, d'où il vit sortir tout à coup uu grand draoon de feu, il lui sauta aussitôt sur le corps , et lui serra si fort la gorge avec les deux mains, que le drajjon, ne pouvant plus respirer, se (Songea jusqu'au fond , sans que , pour cela , le brave cavalier lâchât prise? Et puis quand il fut làbas, il se trouva dans un grand palais , où il y avait des jardins délicieux , et ce maître draffon se changea en un vieillard vénérable, qui lui conta des choses si merveilleuses , qu'on n'en a jamais vu de pareilles. Allez, allez, monsieur le curé, par ma foi , je crois que vous ne liriez pas cette histoire sans en devenir fou de plaisir, et nargue pour celle de ce grand capitaine, et pour ce Garcia de Parères I
Dorothée , se tournant alors vers Gardenio : Que dites-vous de tout ceci? lui ditelle à demi bas; croyez-vous au'ilen manque beaucoup à notre hôte pour aevenir bientôt un second don Quichotte? Je le trouve assez avancé pour cela, répondit Gardenio;
MM QUICHOTTE
et jesuisdTufis qu'oBUdottKSflS J fie lamaniérequ'Upnle, ttn'yapasnnmot dans les romans qu'il ne croie roimnt articledefoi, et jedéfie Iras la carmes dèchaumés de l'en désahmer. Mais , notre hôte, continua le curé, croyez-vous par votre foi on'il y ait véritahlement en au monde un Cirongilio de Thrace, et un FêKx MarstfHycaniie, et Unt d'autres chevaiiers de cette trempe? Ne saves-vous pas que ce ne sont que des fthles intentées par des gensquine savaient que faire, et qui n'avaient d'autre dessein que de se divertir? Désabuseifr^ons une Ibis pour toutes , et apprenez qu'il n'y a pas un seul mot de vrai de tout ce qu'on dit des chevaliers errants. A d'autres, àd'aubres, monsieur le caré, répondit l'hôte; à qui vendez-vaus vos coquittes? Oh! vraiment, on ne me donne pas ainsi le change. Je ne suis pas trop lin, monsieur; mais, afin que vous le sachiez, ilyenade plus bêtes, et vous vous lèverez de bon matin avant de me faire crmre que des livres moulés ne contiennent que des mensonges et des rêveries, cooune si messieurs du conseil royal étaient gens à souffrir qu'on imprimât tant de menteries qui ne seraient bonnes qu'à faire tourner la tête à ceux qui les liraient! Je vous ai dqà dit, notre ami, répliqua le curé« que tout cela n'est fait que pour amuser les oisife; et, de même que, dans les républiques bien policées, on soufiOre de certains jeux, comme la paume, les échecs, le billard, etd'anires, pour ledivertissementde aertames gensqui ne peuvent travailler, ou qui ne le doivent pas , tout de même on pârmet d'imprimer ou de débita ces sortes de livres, parce qu'il ne vient point à l'esprit qu'il y ait des gens assez simples pour s'imaginer que ce soient de véritables histoûes. Si c'était le moment et que la compagnie le souhaitât , je dirais quelque chose touchant les romans, et de quelle manière ils doivent être composés pour être bons, et peutHfttre ce
3ue j'en dirais ne serait pas inutile, ni même ésagréable; mais cela viendra, et je ne désespère pas d'en conférer un jour avec ceux qui ont pouvoir d*y mettre ordre. Cependant , notre hôte , csoyez ce que je vous ai dit, et profitez-«n, et Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que le seigneur don Quichotte! Qhl pour oda, ne l'appréhendez pas, monsieur, répondit l'hôte : Je ne serai pas assez fou pour me faire chevalier errant; je vois fort bien qu'ib ne sont pas à la mode actueltaMnt comme ils étaient autrefois.
Sancho, qui se trouva présent à une par-
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UiHK QUICHOTTE.
lie de cette ooiiYersalioii, Ail bien étonné (f enleodre dire qoe la chevalerie errante n'était plus de mode, et qne tons les romans ^'étaient qne folies et mensonges ; il en devint tout mélanooliqae et tont interdit, et
résoint en Ininmême d^attendre encore à quoi aboutirait le voyage de son maître, et, au cas qu'il ne réussit pas à son gré, de le planter là et de s'en aller retrouver sa femme et ses enfants.
OIAPITRE XXVra.
Det chûtes admirablee qui arrîTèrent dans l'hôtellerie.
Sancho sortit tout épouvanté du galetas où était don Quichotte, criant à pleine tête: Venez tous , venez vite secourir mon maître , qne je viens de laisser dans la plus enragée bataille que j'aie jamais vue. Que je sois pendu tout à Theure si, du premier coup il n'a enlevé la tête de l'ennemi de mademoiselle la princesse de Hicomicon au rasibus des épaules I Que dites-vous là , Sandio f dit le curé; vous n'êtes pas dans votre bon sens : le géant est à plus de deux mille lieues d'ici , mon ami , et votre maître ne tue pas les gens de si loin. Dans le même temps, on entendit dans le galetas la voix de don Quichotte , qui beuglait : Arrête , larron I arrête, brigand ! Ah I je te tiens â la fin, et ton cimeterre et toute ta force ne te séviront de rien. Et ces cris étaient accompagnés d'un bruit de coups d'épée contre la muraille. Eh ! allons donc, messieurs 1 criait toujours Sancho, à quoi pensex-vous de ne pas vous hâter de séparer ces combattants ? (quoique, selon moi, cela soit [Mnit-être inutile , parce <|ue le géant est déjà allé rendre compte de sa mauvaise vie à Dieu, et de là à tous les diables : car j'ai vu rouler la tête et le sang couler comme une rivière. Que je meure si eUe n'est grosse comme un muid ou au moins comme un éléphant cette têtel Vive Dieu! s'écria l'hôte, qui était accouru au bruit avec les autres , je gagerais que don Quichotte , ou don Diable , aura donné quelques coups d'estoc aux outres qui sont dans sa chambre; et c est le vin oui en sort que ce bonhomme a pris pour au sanç. U entra aussitôt , suivi de la oompagnie , dans le prétendu champ de bataille, oA ils trouveront
don Quichotte dans le plus terrible équipage du monde.
n n'avait que sa chemise , et elle était si courte, qu'elle ne lui venait par devant que jusqu'à la moitié des cuisses , et qu'elle pouvait être ré[nitée camisole par derrière; ses jambes étaient longues , sèches , fort velues et très-crasseuses; il portait sur la tête un bonnet si ^as , (ju'à peine pouvaiton connaître qu'il avait été rouge , et U avait la couverture de son lit autour du bras gauche, et dans la main droite l'épée nue, dont il frappait à tort et à travers, disant les mêmes choses et avec autant d'agitation que s'il eût effectivement combattu contre quelque redoutable adversaire. Ce qu'il y avait de plus admirable , c'est qu'on lui voyait les yeux fermés : car il dormait en effet , et il songeait sans doute qu'il était aux mains avec le géant Pandafilando. Et comme il avait l'imagination remplie decette aventure , dont il s'était chargé, il ne lui avait guère coûté , pendant son sommeil, de faire le voyage de Micomicon , où il croyait être aux prises avec son ennemi , et c'était à lui que s'adressaient les coups qu'il portait. Mais par malheur la plupart étaient tombés sur des peaux de bouc, pleines de vin qu'il y avait dans la chamore, en sorte qu'on y était presque à la nace.
L'hôte entra en telle fureur quand il vit ce désordre , qu'il se lança à corps perdu sur don Quichotte et l'accabla de gourmades ; et il eût bientôt mis fin à la guerre du géant , siCardenio et le curé ne lui eussent ôté notre héros des mains. Pour tout cela le pauvre gentilhomme ne s'éveillait point, il aurait dormi jusqu'au lendemain»
Goolle
DON QVKHCrmL
ttn» k bsuhiet » cmi faii jcU «or Je cori» un hism d'«»tt froide, ce qui l'éi^eilla, ttSK p»b 4M»e/ (iKiur qu'il » ayerçàt 4e téM 0a il était Si bieo cyne I>Qr<itliée»eiiUaaidaii6 ce rniHueui , et voyant kmi défaitteur si smy riudetneut véUi, retourna promptemettt MIT ^a» |»as et d'cd voulut pa» voir davantage.
Fendant tout ce tracas , Sanclio n*avali ejetiêè de chercher la tète du géant , qu'il avait vue Umber par tiTre; et, ne la pouvant triHiver : Cet»t maintenant, dit-il, que ji{ voit» bien que Uiut ne lait par enchantement dstm CÀxite maison : voici le même endroit où l'on me donna, il n'y a pas longtemps , deuK mille coups de poiuj^ , sans que je pusse savoir d'où ils venaient , ni que je visse persf>nne; et à présent le diable ne veut pas que je trouve cette tête , moi qui l'ai vu a>uper de mes yeux, et le sang qui ruisselait comme une fontaine. Que veuK-tu dire, ennemi de Dieu et des saints? s'écria l'hôte; ne vois-tu pas , traître, que la fontaine et le san^ ne sont autre chose (lue m(»^ outn» , qui sont percées comme d(»s cribles, et le vin dont cette chambre est noyée ? Que je puisse voir bientôt couler en onfer celui qui m'a fait tout ce ravage! Ce ne sont pas là mes affaires , repartit Siincho ; mais je sais bien que cette tête me vaudrait tout à l'heure un bon comté, et que si Jo ne la trouve pas autant vaudrait qu'elle fût dans la mer.
L'hôte se désespérait de voir le flegme do Vécuyor , après le dégât C|u'avait fait son maître ; il juruit oue laffaire ne se passerait pas comme 1 autre fois , qu'ils s'en étaient allés sans payer , et que, malgré les pri villages de leur chevalerie, ils lui remhouvsoraient jusqu'au dernier sou etlesou- Jri|s cl le vin.
I.e ruré tenait pour lors don Quichotte par les mains, et le chevalier, croyant avoir achevé l'aventure et qu'il se trouvait auprès (lo la princesse Micomicona , se jeta à genoux devant lui , et lui dit : Votre grandeur est maintenant en sûreté, beUe prin- Classe ; vous n avez plus ii craindre le tyran qui vous persécutait; et pour moi , je suis quitte de ma parole , puisque , avec le stM'ours du ciel et la faveur de celle pour qui je vis , mon bras vous remet en possc>ssion do vos états. Eh bien ! messieurs , que vous avais-je dit? s éiTÎa alors Sancho; jo sais bien que jo uo suis pas ivre : voyes si mou maître no s'est pas battu contre le géant; et, par ma foi, la vache est à nous, et mon comté est sauvé* Tout le inonde riait (\ gorge déployée des folies du maître
et du Talet II n t mait qmt FhMe qm se donnaii à tons ks diabis , ci m povmt
EoCn le curé, Carieûo et le barimr obligèrent don Qnidiotte de se ranettre an lit , où il demeora dans un parfait repos; mais ils eurent bien de la peme à venir à bout de rbôte , qui était dàscspéré de la mort saUte de ses outres. L*li6tesse, de son côté, jetait les hants cris , et s'anradiait les cheveux par poignées. Quel malheor , disaitelle , que ce diable errant soit entré dans ma maison ; il n'y est Tenu que pour me miner, le traître : Fantre fois il m'empwta la dépense de lui et de son chien dTécuTer, d'un cheval et d'un âne, sous prétexte qû*ils i sont tous chevaliers arrants , et qii*fl est écrit dans leurs grimoires qu'ils ne doircnt jamais débourser un sou. Que Dieu leur donne mauvaise aventure à tous tant qu'ils I sont, et que leur ordre puisse finir dès de- I main I Aujourd'hui, pour nous achever de } peindre, ce beau chevalier de.... , avec sa vaillance de contrebande, est encore venu répandre toute notre provision de vin. Mort de ma vie I il n*en sera pas quitte à si bon ' marché qu'il pense : il me le paiera, ou je perdrai le nom que je porte, et ne serai pas femme d'honneur.
Pendant que l'hôtesse faisait ses (daintes, Maritorne tenait aussi sa partie , et criait de temps en temps : Que le diable emporte tous les chevaliers errants! Il n'y avait que la fille de l'hôte qui ne disait mot, et ne faisait que sourire. Enfin le curé apaisa tout en promettant à l'hôte qu'il lui ferait payer ses outres et son vin , sans oublier la Gueue de vache, dont sa femme avait aus^ si lait grand bruit. Dorothée, de son côté, consola Sancho qui se lamentait , et Tas* sura que, si le chevalier de son maître avait coupé la tête au géant , die lui donnerait le meilleur comté de son royaume , dès qu'elle s'y verrait rétablie. Sancho , content de cette promesse, lui jura qu'il avait vu tomber la tête, a telle enseigne, ajoutat-il, qu'elle avait une barbe ^i aUait jusqu'à la ceinture ; et que ce qui faisait qu'on ne la trouvait pas , c est que tout se passait par enchantement dans cette hôtellerie , comme il l'avait lui-même éprouvé d'autres fois. Dorothée lui répartit qu'elle n'en doutait point , qu'il ne se mit en peine de rien , et que tout irait si bien à la fin , qu'il en serait plus que satisfait. Ck>mme Dorothée achevait de parier, l'hôte, oui était sur le pas de la porte , s'écria : Voici une assez bonne troupe de gens ; s'ils s'arrêtent ici , nous gagnerons bien notre journée. OieUc s
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gens soBl-cet demanda Gardenio. Ce sont quatre caTalien , répondit l'hôte , ayec le boodier et la lance , et qai portent chacun on masque noir ; il y a parmi eux nne dame à cheval , habillée de blanc , qui a aussi le visage couvert , et deux valets à pied. Et sont-Us loin? demanda le curé. Les voilà qui arrivent , répondit Thôte. Dorothée mit aussitôt son masque , et Gardenio , ne se trouvant pas en état de paraître, entra dans la diambre de don Quichotte. En même temps les cavaliers arrivèrent 9 et, mettant pied à terre; allèrent descendre cette dame > que Tun d'enx » ayant prise entre ses bras , mit dans une chaise qui se trouva à Ventrée de la chambre où uardenio venait d'entrer.
Jusque-là aucun de la troupe n'avait encore quitté le masque ni dit aucune parole ; mais cette dame fit seulement un gmnd soupir en s'asseyant, laissant aller ses bras comme une personne évanouie. Le curé, à qui ce déguisement et ce silence donnaient de la curiosité, suivit les valets à l'écurie, et demanda à l'un d'eux qui étaient ses maîtres : Ma foi, monsieur, je serais bien en peine de vous le dire, répondit le valet; il faut pourtant que ce soient des gens de condition, piyrticulièrement celui qui a descendu de clieval cette dame que vous avez vue, car les autres lui portent beaucoup de respect ; voilà tout ce que j'en sais. Et qui est la dame? répliqua le curé. Je ne suis pas plus savant sur cela que sur le reste, repartit le valet, et dans tout le chemin je ne Fai pas vue une fois au visage; mais en revanche )e lai bien ouïe soupirer et se plaindre à tout moment. Hais, monsieur, il ne faut pas s*étonner si je ne puis vous dire que cela : il n'y a <iue deux jours que nous servons ces messieurs, mon camarade et moi ; nous les avons rencontrés en chemin, et ils nous ont priés de les suivre jusqu'en Andalousie, en nous promettant de nous bien payer. N'en avez-vous pas oui nommer quclqu*un? demanda le curé. Non vraiment, monsi<^r, répondit le garçon : ils voyagent comme des chartreux, sans rien dire, et nous n'avons rien entendu, depuis que nous les servons, que les soufTirs et les plaintes de cette pauvre dame, que ces messieurs, si je ne me trompe, emmènent malgré elle. Pour moi, à voir son habit, je pense que c'est une religieuse, ou qu'elle va l'être ; et c'est peut-être parce qu'elle n*aimc Cï» la religion qu'elle est si triste et si méncolique.
CcLsl pourrait bien être, dit le curé. Et, sortant de l'écurie, il alla chercher Doro-
thée, qui, ayant ouï soupirer cette dame masjquée, s^était approchée d'elle pour lui offrir tous les soins qu'on peut attendre d'une femme. Mais , quelqpes efforts qu'elle fit, elle ne put jamais l'oMigcr à lui répondre , jusqu'à ce que le cavalier gui l'avait descendue de cheval s'approcha aefle et dit à Dorothée : Ne perdez point le temps, madame , à faire des honnêtetés à une ingrate qui ne sait ce que c*est que de la reconnaissance, et ne la forcez point de parler, si vous n*avez envie d'entendre dire des mensonges. Je n*en ai jamais dit, repartit fièrement la dame affligée, et ce ïi'est que pour avoir été trop sincère que je mo trouve réduite dans le triste état où je suis ; mais je n'en veux pas d'autre témoin que vous-même, qui ne me faites tant de persécutions que parce que je n*ai rien voulu faire contre la vérité. Ahl Dieu, queQevoix est-ce làî s'écria Gardenio, qui ouït bien distinctement tout ce discours qu'on faisait à la porte de sa chambre.
Au cri de Gardenio, cette dame leva la tête, et voulut se lever pour entrer dans la chambre ; mais elle en fut empêchée par le cavalier qui était auprès d'elle. Gependant, dans le trouble et l'agitation où eUe était, son voile tomba, et fit voir, malgré son inquiétude et la pâleur qui lui restait, une beauté incomparable. Le cavalier qui s'efforçait de la retenir, fit un mouvement qui détermina la chute deson masque, et Dorothée, ayant en même temps levé les yeux, vit que c'était don Fernand, et ne Teut pas plus tôt reconnu, qu'elle fit un grand en et tomba évanouie. Le curé alla promptcraent pour la secourir, et lorsqu'il lui eut découvert le visage pour lui donner de l'air, don Fernand fut bien surpris de voir que c'était Dorothée. Il demeura tout troublé de celte aventure ; mais il ne laissa pas aller Luscinde, qui était celle qu'il tenait, et qui faisait tous ses efforts pour lui échapper depuis qu'elle avait reconnu la voix de Gardenio. Gardenio, de son côté, ayant entendu le cri de Dorothée, et croyant que ce fût Luscindc, qu'il avait reconnue à sa parole, sortit de sa chambre tout effrayé, et le fut bien davantage quand il appcrçut dont Fernand, qui ne fut pas peu étonné aussi en reconnaissant Gardenio. Ils étaient tout quatre dans la stupéfaction^
Après s'être regardés quelque temps les Uns les autres sans rien dire, Luscinde parla enfin, et, s'adressant à don Fernand : Seigneur don Fernand, lui dit-elle, laissez-moi, le vous prie ; il est temps de finir une violence injuste et qui, assurément, sera tou-
1M)N QllCHOrrE.
jours inutile. Vous sarei bien que vos ofires ni vos menaces ne m'ont jamais émue, vX vous ne devez pas douter que je ne conhontisse à mourir plutôt que de me donner à vous, puisque je ne saurais faire sans être la plus ingrate et la plus infidèle de toutes les femmini. Je ne m'appartiens plus : ma foi rst donnée; ctCardenio,.que vous voyez, (*»t mon mari. Rendez-lui son bien et rendezmoi le repos, je vous en conjure, ou, si, après tout ce c|ue vous m'avez fait souflrir, vous n'êtes point encore las de me persécuter, terminez tout dW coup ma vie et m(*B infortunes.
Pendant ce discours, Dorothée, qui était revenue de sou évanouissement, connais^ f nut que cette dame était Luscinde, aux choses qu'elle venait de dure, et voyant que don Fernand ne la laissait point et ne lui répondait pas non plus, elle alla se jeter à genoux devant lui, et, fondant en larmes, elle lui dit ces paroles : Seigneur, si %otre ame est sensible à la pitié, tournez les yeux sur Dorothée, qui se jette à vos pieds ; ne reftisez pas d écouter un moment une personne que vous avez aimée, et 3ue vous rendez misérable. J'étais heureuse ans la maison de mon père, contente de nm condition et d'une fortune médiocre»
sans ambition et sans envie, et je n'avais encore connu aucune passion> quand vous vtntos troubler mon innocence et mon re^ [10S , et que vous me fltes sentir mes premières inquiétudes* Vous le savez, seigneur, f^ue vt)s oflrcs et vos présents furent inu- Uies, et que, pour me voir seulonent, vous eûtes besoin de toute votre adresse. Que no fites-Tous point pour me faire croire que vous m*aimicz et pour vous faire aimer? Je ne TOUX pas vous faire ressouvenir de vos soins et de votre complaisance, et de tant de choses que tous trouvez aujourd'hui indignes de vous; mais enfiu auriez-vous témoigné plus de soumission pour une pervonno au-dessus de vous <]pie tous n'en <nktos pour moi? Ne prftes-voos pas les mêmes soins de gagner ceux qui me scrxaient que si j'cQ^se été en état de faire wtre fortune, ot n'emplwàtes-voas pas toutes sortes d artifices? Cependant, seignear, i qud prix Ttntes-votts i bout de ma r^stanœ ? Je ne ncdèfends point dV T'oir été toudiêe par vos soupirs ot par vos , soins, et d'avxMr ressenti de la tendresse; ' mais, TOQs vous en souvenex, seigneur, je ; ne me rendis qu à rbonncur dfêtre votre , (mme, el snr la M que ^xnis ne donnâtes, Après avoir pris le càd à témoin par des s*ïTmwnf^ f[UT>Ti ne p«t vioîfr, IVfNiis oda.
ou'ai-je Cadt, seigneur, pour me voir abandonnée? Me haïssez-YOus parce que je vous ai trop aimé , et m'abandonnez-vous parce que vous m'avez rendue malheureuse?
Vous avez souhaité que je fusse à vous, et je l'ai bien voulu quand vous m'avez protesté que vous étiez à moi par tout ce qu'il y a de plus saint. Trahirez-vous, seigneur, tout d'un coup tant d'amour et, si je l'ose dire, tant de vertu? Mais enfin vous ne pouvez vous donner à Luscinde, puisque vous êtes à moi, et Luscinde ne saurait être à vous, puisqu'elle est àCardenio. Rendez-les donc 1 un à l'autre, comme un bien auquel vous n'avez point de droit; et rendezHaioi don Fernand, que j'ai acquis 'par des voies si légitimes, et que personne ne me dispute^ Hélas I seigneur, je n'ai cherché qu'à mou* rir depuis que je l'ai perdu I
Dorothée dit ces paroles d'une maniée si touchante et les accompagna de tant de larmes , qu'il n'y avait personne qui n'en fût attendri. Don Fernand l'écouta attentivement sans lui rien dire, jusqu'à ce que vovant qu'elle recommençait à pleurer et qu elle s aflligeait de telle sorte qu'il semblait qu'elle allât mourir de douleur , Use sentit si vivement ému, que, ne pouvant tenir contre tant de raisons ni résister au mouvement de son coeur, il s'en alla à elle, les bras ouverts, et lui cria : Voos avez vaincu, belle Dorothée, vous avez vaincu !
Cependant, Luscinde , que don Fernand avait quitté lorsqu'elle ne s> attendait pas« fut sur le point de tomber ; mais Cardenio» qui s'était toujours tenu dariàe don Fer-nand pour n'en être pas vu , la retint en I ui disant : Belle Luscinde , puisque le ciel permet enfin qu'on vous laisse en repos , vous ne sauriez mieux être qu'entre ks ins d'un homme qui vous a si tendrement aimée toute sa vie. Luscinde tourna la tète à ce discours » et, adievant de reconnaître Cardenio , se leva toute transportée de joie ei Tcmbrassa tendnanent, sans songer à ce qu'on en pouvait dire. Quoi ! c'est vous, mon cher Cardenio ! di t-die ; est-ii possibi c que je sois assez heureuse pour revoirea core une fob la seule personne qne f aime au monde?
Les caresses que LnscindefitàCardkMo fîuent un étrange spectacle pour don Fernand; et Dorothée, qui avait lonfoursle»
yenx snrhii, s^aperoe^ant qnil enan^peait de couleur, eCjo^eant à sa contenance ^"il songeait à mettre la main à Tèpée, alla promptement se jeteràses pieds, et bîieAhnKsant les genonx : A qpMi pessec-vtMBi» , seignrar? lui dit-eBe : itms avez Tolre (
DON QUiaionrE.
til
me deTant f06 Teuet foos Teneidelarecoimattre tout a fheare, et cependant vous voulez troubler des personnes que Famour unii defvâs si longtemps comme si vous aviez raison de vous y opposer. Pourquoi vous offensez-vous des témoignages d'amitié qu'ils se rendent, puisque vous n*y avez point d'intérêt? Souvenez-Yous , seigneur » ou* il y a loi^-temps que je souffre ; ne me uonnez point, je vous prie, de nouveaux déplaisirs ; et si mon amour et mes larmes ne vous touchent point, épargnez-moi en fa- Teur de la raison et de vos serments, et cédez aux volontés du cieU qui nous témoigne à tons, par une espèce de miracle, qu'il a pitié de nos malheurs.
Pendant que Dorothée parlait ainsl,Gardenio , qui tenait toujours Lnscinde embraasèe , ne laissait pas en même temps d'observer tous les mouvements de don Ferttand» afin de ne pas se laiss0r surprendre ; mais ceux qui accompagnaient douFemand étant aocourufl» et le curé s'étant joint avec eux , Ss se jetèrent tous à ses pieds , et le iuppUèrent d'avoir pitié des larmes de Dorothée, puisqu*il lui faisait rhonneur de la reconnaître pour sa femme. (Considérez , monsieur , ajouta le curé, que Gardenio et Losdnde sont liés par le mariage, que vous né pouvez entreprendre de les séparer sans lD|ustice , et que ce n'est pas une faiblesse que de céder à h raison. Hais, monsieur, la belle Dorothée n'a-t-elle pas tous les avaiH tages qu'on peut souhaiter en une femme T £Ue a de la vertu» elle vous aime; tous lui «vez donné Totre foi et tous avez reçu la siemi6; qu'attendez tous & hii faire justice?
Don Femand , qui avait Famé véritable* ment généreuse et qui se sentait persuadé par des raisons si pressantes, acheva de vaincre des sentiments où Famour aTait alcNTS bien moins de part que la Tanité. Embrassant tendrement Dorothée ': Levezvous,^ madame, lui dit41 : je ne saurais soufrir à mes pieds une personne à qui j'ai donna mon cœur et qui me fait voir tant de Tertn et tant d'amour; oubliez les déplai«sirs que je vous ai donnés, et l'injustice que ie vous ai faite : le repentir que j'en ai et la beauté de Luscinde me doivent servir d'excuse p et puisque enfin je trouve en tous tout ce que je pouvais souhaiter» que Luscinde vive heureuse avec Gardenio, Je n'y mets plus d'obstacles , et la belle Dorothée Ta Caire tout le bonheur de ma vie. En disant cela , don Femand embrassa encore sa rbère Dcvothée, mais avec de si véritables seaCâments d'amour et de repentfa*^ qu'il
eut bien de la peine à retenir ses larmes. Gardenio et Luscinde n'eurent pas la même force, et tous ceux qui étaient présents se trouvèrent si sensibles à la joie de ces amants , qu'ils ne purent s'empêcher de verser des larmes. Il n'y eut pas jusqu'à Sancho qui ne pleurât de bon cœur quand il vit pleurer les autres ; mais il a dit depuis que c était de regret de voir que Dorothée n'était pas reine de Micomicon, et de ce qu'il se trouvait par là privé des récompenses au'il en espérait. Ensuite Luscinde et Gar* denio firent de grands remerciments à don Fernand de la grâce qu'il venait de leur faire , et ils lui parlèrent avec tant d'honnêteté, que don Femand , ne sachant que leur répondre, se contenta de les embrasser avec beaucoup de témoignages d'affection. n demanda en même temps à Dorothée par qjuelle aventure dlesc trouvait dans un pays SI éloigné du sien. Elle lui ditles mêmes choses çu elle avait racontées au curé et à Gardenio , et ravit don Femand et sa compagnie par le récit de son histoire. Don Fernand raconta aussi ce qui était arrivé dans la maison de Luscinde le jour qu'on les de- Tait marier : il dit qu'après la découverte du billet par lequel eÛe décorait que Gardenio était son mari, il avait été si transporté de jalousie et de rage, qu'il l'aurait tuée, si les parents neVen eussent empêché. n ajouta qu'il était sorti de la maison plein de fureur , et résolu de se venger à la première occasion, et que le lendemain il avait appris la disparution de Luscinde, mais qu enfin, deux ou trois mois après, ayant su qu'elle s'était retirée dans un couvent , avec l'intention d'y passer le reslç de ses jours , si l'on n'avait point de nouvelles de Giurdenio , il s'était fait accompagner de trois cavaliers, et, ayant épié le temps aue la porte du couvent était ouverte, il s en était rendu maître, et avait enlevé Luscinde sans lui donner loisir de se reconnaître ; ce qui ue lui avait pas été difficile à faire, le couvent étant au milieu de la campagne el fort éloigné des villages. D ajouta que Luscinde, se voyant entre ses bras, s'était évanouie, et qu'étant rcTenueelle n'avait cessé de pleurer et de soupirer sans dire une seule parole ; et qu'ils Tavaient amenée en cet état-là jusqu'à cette hôtellerie, où le dél leur avait fait trouver une si agréable fin à toutes leurs aventures. En achevant de parler, don Fernand se tourna du côté de Luscinde, et, après lui avoir cent fois demandé pardon de sa violence , il l'assura qu'il n'aurait pas moins d'ardeur à lui rendre serrioe qn'il en avait eu h la-persécutcr.
1X)N QUICHOTTE
ŒAPITRS XXIX.
Suite de Thistoire de Tinfaote MicomicoDa, et de plusieurs autres choses di^^nes d'être saes.
Sancho Pança, témoin de tout ce qui se passait , était bien triste de voir toutes ses espérances s'en aller en fumée depuis que la princesse de Micomicon était cnangée en Dorothée 9 et le géant Pandafîlando en don Fernand. Don Quichotte dormait et ronflait h son aise , sans s'inquiéter de tous ces événements , dont il n'avait aucune connaissance. Dorothée se trouvait si heureuse dans le changement de sa fortune, qu'elle ne savait presque si ce n'était point un songe ; et Cardenio et Luscinde, qui n'avaient pas moins de joie cju'elle , ne pouvaient comprendre qu'un instant eût ainsi terminé tous leurs malheurs. Don Fernand, ^e son côté, rendait grâce au ciel de lui avoir donné moyen de se reconnaître et de sortir d'un embarras où il courait tant de risques ; et tous ceux qui étaient présents avaient un contentement incroyable de voir la Joie et le repos succédera tant de disgrâces. Le curé,
aii était prudent et adroit, ajustait admira-* ement toutes choses : il entretenait tantôt l'un , tantôt l'autre, et donnait à chacun en particulier la gloire d'avoir causé le bonheur dont ils jouissaient tous.
Mais la plus contente était l'hôtesse, à qui Cardenio et le curé avaient promis de payer tout le dégât qu'avait fait don Quichotte. Sancho seul était affligé, et, entrant tout mélancolique dans la chambre de don Quichotte, qui venait de s'éveiller : Votre seigneurie , lui dit-il , peut dormir à son aise , seigneur de la Triste-Fiçure , sans s'embarrasser l'esprit du soin de remettre la princesse Micomicon dans son royaume, ni de combattre des géants : tout cela est déjà fait et conclu. Je le crois , dit don Quichotte, puisque je sors tout fraîchement d'avec ce géant , à qui , après le plus épouvantable combat qu'on ait vu depuis longtemps , j'ai , d'un seul revers , fait sauter la tête. Je t'assure que le sang s'échappait comme un torrent d'eau qui se précipite de la montagne. Dites plutôt comme un tor-
rent de vin rouge, répliqua Sancho : car, si vous ne le savez , le géant était une grande peau de bouc (pie vous avez percée , et le sang qui coulait, six. mesures de vin qu'elle avait dans le ventre; et, pour la tête ooupée , autant en emporte le vent. Hé I que dis-tu? Sancho 1 es-tu fou? repartit iion Quichotte. Levez-vous seulement, monsieur, répondit Sancho , vous verrez le bel exploit que vous avez fait , et de la besogne qui nous coûtera plus cher qu'au piarché ; sans compter que la reine est convertie en une femme toute simple, qui s'appelle Dorothée, et qu il y a bien d'autres choses qui tous étonneront. Vraiment , je n'ai gardedem'en étonner , répliqua don Quichotte : ne te souviens-tu plus dp l'autre fois que nous vînmes ici , et qu'il ne s'y passa rien qui ne se fit par enchantement? pourquoi ne venxtu pas qu'il en soit de même aujourd'hui? Je le croirais, dit Sancho, si ie n'avais remarché (pe mon bernement n était pas une imagination : car je me souviens fort bieo que l'hôte qui est ici présent tenait ou des coins de la couverture , et le traître me poussait plus vigoureusement que tous les autres , en riant de toute sa force. Or, pour moi, je tiens que, quand on reconnaît les gens , il n'y a point d'enchantement, et que c'est seulement une mésaventure. Eh bien! quoique ce soit, dit don Quichotte ; Dieu y remédiera. Cependant donne-moi mes har bits , que je me lève , et que j'aille voir toutes ces transformations dont tu me parles.
Pendant que don Quichotte s'habillait , le curé apprenait à don Fernand et aux autres quel nomme c'était , et l'artifice dont il avait fallu se servir pour le tirer de la roche Pauvre , où il s'était retiré à cause des prétendus mépris de sa dame ; il leur ra* conta aussi toutes les aventures que Sancho lui avait apprises et dont ils rirent tous de bon cœur, sans cesser d'admirer une folie d'un gmT% si extraordinaire. Après qu'ils
Digiti:
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en eurent bien ri, le curé dit qu'il fallait chercher une nouvelle invention pour obliger don Quichotte de retourner, chez lui , puisque le changeaient de condition de Dorothée empêchait ou'on achevât ce qu'on avait commencé. Gardenio répendit qu*il fallait continuer le même dessein , et cpie Lusdnde prendrait la place de Dorothée.
Mais don Femand voulut que Dorothée ne quittât pas le rôle qu'elle avait accepté , déclarant qu'il serait bien aise de contribuer à la guérîson du pauvre gentilhomme, puisqu'ils n'étaient pas loin de la maison.
Comme don Femand parlait encore , don Quichotte p«rut l'armet de Mambrin en tête , quoique bosselé , embrassant son écu et s'appuyant sur sa lance. Cette étrange figure surprit extrêmement don Femand et ceux qui n'avaient point encore vu notre cavalier. Ils considérèrent quelque temps ce visage long d'une aune , sec et nasanè , le bizarre assembli^ de ses armes, et cette contenance fière , et ils attendirent en silence ce que ce fantôme avait à leur dire. Don Quichotte , arrêtant ses yeux sur Dorothée, Icri dit d'une voix grave et d'un ton sérieux :
Madame , je viens d'apprendre par mon écayer combien votre grandeur s'est ravalée, puisque de reine que vous étiez vouç n'êtes plus qu'une simple dame. Si cela s'est (ait par l'ordre du (prand enchanteur le roi votre pore, qui a craint que je ne fusse point capablede vous donner tout le secours nécessaire , je dis qu'U s'est trompé» et qu'il était bien peu savant dans les histoires de cheralerie ; car , s'il les eût lues et repassées aussi souv^t et avec autant d'attention que je l'ai fait , il aurait vu qu'elles sont ^nes d'événements beaucoup plus surprenants, et que quantité de chevaliers , sans vanité , de moindre réputation que moi , ont achevé des aventures incomparaUement phis difficiles. Ce n'est pas un aussi grand miracle que l'on pense que de venir à bout d'un géant, qudque force qu'il ait , et de quelque taille qu'il puisse être : il n'y a pas Dieu long-temps que je me suis éprouvé contre un de ces ners-à-bras; mais je n'en dis pas davantage, car il ne me plairait pas d'être taxé de mensonge. Vous vous êtes éprouvé avec deux peaux de bouc pleines de vin , et non avec un géant, s'écria rhôte. Il en eûl bien dit davantage si don Femand ne l'eût fait taire. Et don Quichotte poursuivit : Je dis enfiQ , très4iaute et déshéritée dame, que si ce n'est que pour la raisoiUiqtte je viens de dire que le roi votre ptoa afait eette métamorphose en vo-
tre personne , vous ne devez point craindre de vous mettre entre mes mains, car il n'est danger sur la terre dont je ne vienne à bout avec cette épée; et c'est avec cBe que, mettant à vos pieds la tête de votre redoutable ennemi , je vous rétablirai dans peu sur le trône de vos ancêtres , et vous en rendrai paisible héritière. Don Quichotte se tut pour attendre la réponse de la princesse ; et Dorothée lui dit sérieusement : Quiconque vous a dit que je suis transformée , vaillant chevalier de la Triste-Figure , ne vous a assurément pas dit la vérité , car je suis aujourd'hui la même que j'étais hier. Il est véritablement arrivé quel« que changement agréable dans ma fortune; mais cela n'empêche pas que je ne sois que ce c|ue vous m'avez vue , et que je n'aie toujours la même envie de me servir de la valeur et de la force de votre bras invincible. Ainsi , seigneur chevalier , réparez s'il vous plaît , l'honneur de mon père , et ne doutez plus que ce n'ait été un homme pradent et éclairé , puisqu'il a trouvé dans sa science un moyen si facile et si sûr de remédier k mes malheurs , et , en vérité , c'est une chose si surprenante et tn avantageuse pour moi que votre rencontre , que je suis persuadée que , si vous n'aviez pas été au monde , je ne me serais jamais vue dans l'heureux état où je me trouve , et je crois que la plupart de ces messieurs sont de mon sentiment , étant témoins de ce qui m'est arrivé depuis que je vous ai rencontré. Mais enfin ce qui nous reste à faire , c'est que demain nous nous mettions en chemin ; car pour aujourd'hui il est trop tard, et nous n'avancerions guère. Pour ce qui est de l'événement , je le laisse entre les mains de Dieu et m'en fie à votre courage.
Don Quichotte, Voyant que Dorothée ne parlait plus , se tourna du côté de Sancho , et le regardant d'un ceil courroucé : Petit Sancho , mon ami , lui dit-il , vous êtes le plus grand bélître et le plus franc maraud qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dites-moi un peu, scélérat, ne venez- vous pas de me dire tout à l'heure que la princesse n'est plus qu'une simple demoiselle appelée Dorothée, et que la tête du géant que j'ai coupée est la putain qui vous a engendré, avec d'autres extravagances qui m'ont donné plus de confusion que je n'oserais le dire? Par le Dieu vivant , je ne sais qui me tient que je ne t'étrangle tout à l'heure, et que je ne te mette en tel état que tu serves d'exemple à tous les écuyers menteurs qui auront jamais l'honneur de suiïfe des cheva-
Ucrs errante. Monseigneur » répondit Sancho , ne vons mettez point en colère : il se
S eut que je me sois trompé pour ce qui est u changement de mademoiselle la prin* cesse Micomicona ; mais , pour ce qui est de la tête du géant , ou plutôt des peaux de bouc crevées et du sang qm n'est que du vin rouge, ha I par ma foi, je ne me trompe point. Les peaux de bouc criblées de blessures sont encore au chevet de votre lit , et le vin rouge qui en est sorti a iait une rivière dans la chambre ; vous le verrez tout à cette heure , quand Thôte vous deman* dera le paiement du dégât <^ue vous avez fait. Quant au reste y je me réjouis de toute mon ame de ce que la reine n a point changé , puisque j'y trouve mon compte. A présent , répliqua don Quichotte , je dis seu* lement que tu es un étourdi ; pardonnemoi ainsi , Sancho , et n'en parlons plus. Assez y seigneur chevalier» dit don Fernand, et puisque madame la princesse veut qu'on remette le voyage à demain » il ne faut plus SQUger ou'à passer la nuit agréablement en attendant le jour; et nous ac«compagnerons tous le seigneur don Quichotte » pour être témoins des grandes et merveilleuses actions qu'il doit accomplir* C'est moi qui aurai l'honneur de vons accompagner, répliqua don Quichotte; je suis extrêmement obligé à toute la compagnie de la bonne opinion qu'elle a de moi f et je tâcherai de ne pas la démentir » m'en dût-il coûter la vie , et » s'il se peut , davantage.
En attendant, don Quichotte s'oflHt de faire la garde du château, afin qu'il ne fût pas surpris par quelque géant, ou <juelque autre brigand de cette nature, envieux du grand trésor de beautés qu'il renfermait : ceux qui le connaissaient l'en remercièrent, et il en sentit un vif plaisir. Alors i rendant que Sancho allait se coucher sur e bât de son âne, que les dames se retiraient dans leur chambre, et que les hommes s'accommodaient comme ils pouvaient, U sortit de l'hôtellerie pour faire garde, comme il l'avait promis.
Tout était en repos et en silence, hors la fille de l'hôtesse et Maritorne, qui, connaissant bien la faiblesse de don Quichotte, songèrent à se donner du plaisir en lui jouant quelque tour, pendant que le chevalier, tout armé et à cheval, ne pensait qu'à faire une garde exacte.
Il n'y avait dans toute la maison d'autre fenêtre qui regardât sur la campagne qu'une ouverture dans la muraille, par où on (était la paille pour l' écurie. De cet endroit, la
fiUe de l'hùlo et UariUnrM i Quichotte à dieval, appvyi lânguissan»ment sur sa lance et poussant de temps en temps de dolents et profonds soupir», comme s'il eût été près de rendre l'ame* 0 madame Dulcinée du Tobosol disait-il d'une voix amoUà^euse et tendre; dame souveraine de la beauté, comble de discrétion et de sagesse, trésor d'agréments el de grâces, sacré dépôt de toutes les vertus, exemplaire et prototype de tout ce qrp'il y a d'honnête et d'utile et de déledabie au monde I que penserieZ'Voas, à l'heure qu'il est, si vous voyez cet esclave ée votre beauté, qui s'expose pour vous seule à fani de périls et itvec tant d'ardeurt O UA, luminaire inconstant, déesse aux trois visages, apprends-moi des nouvelles de ma dame I Je m'imagine qu'à l'heure qu'il esl tu la considère avec envie pendant qu'elle se promène dans quelque riche galme d'un de ses magnifiques palais, ou qu'appuyée sur un balcon doré elle pense an moyens de remettre le calme dans mon ame agitée, de quelle sorte elle doit ânir me» inquiétudes et me rendre le r^ot, en un mot, comment elle peut me rappeler d'une rigoureuse mort à une délicieuse vie el, sans intéresser sa gloire, récompenser mo9 amour et mes services* Et toi, soleil I qql sans doute précipite ta course non pas tant pour rendre le jour aux mcwtels que pour voir ce chef-d'œuvre des mirades, salue-la de ma part, je t'en prie^ dès que tu la verras; mais donne-toi oien garde de la baiser en la saluant, parée qu'elle est extrêmement réservée, et tn ne lui ferais pas moins de honte que ta en reçus toimême des mépris de cette ingrate et légère qui te fit tant suer à courir les plaines de la Thessalie ou les rives du Pénée : je ne me souviens pas bien Icqud des deux.
Don Quichotte aUait continoer oet èk>^ quent discours s'il n'avait été interrompu
Sar la fille de l'hôtesse, qui, l'appelant tout oucement et faisant signe de la main, lut dit : Approchez-vous un peu d'ici, seigneur chevalier, je vous en prie. A cette voix» l'amoureux chevalin tourna la tète, et re^ connaissant, à la clarté de la lune, qu'on l'appelait par le trou du grenier, qu'il prenait tout au moins pour une fenêtre à treillis d'or, comme en ont tous les fameux châteaux dont il avait l'imagination remplie, U aUa se mettre dans l'esprit, aussi follement que la première fois, que c'était la fille du seigneur do château, qui, diarméc de son mérite et passionnée d'amour, le sollicitait eneore d'apaiser son
DON OblCHÛTTE.
Dans ectte pensée, ùe ToolBBt pas parattre inciril et farouche, il s'approcna de la fenêtre, oà voyant les deux jeunes créatures , En vérité, dit-il, ma belle demoiselle, vous me faites pitié de vous être si mal adressée dans les sentiments amoureux qui tous possèdent; et n'en faites point de reproches à ce misérable chevalier errant, qui n'est plu» maître de sa volonté, et que Tamour tient enchaîné depuis le moment qu'une autre s'est rendue maîtresse absolue de son ame. Pardonnez-moi, dis-je, mademoiselle, une chose dont je ne suis
Kint coupable ; retournez dans votre chame, je vous prie, et ne me rendez point encore plus ingrat à force de faveurs.
Mais, si vous trouvez en moi quelque autre chose que l'amour qui puisse payer celui une vous me témoignez, demandez4e hardiment : je jure, par les yeux de cette belle et douce ennemie dont je suis esclave, que je vous le donnerais sur l'heure» quand vous me demanderiez une tresse des effroyables cheveux de Méduse, la toison d'or, ou les rayons du soleil même. *Ma maîtresse n'a point besoin de tout cela, monsieur le chevalier, réponditMaritome.
Et de quoi donc, sage et discrète gouvernante? reprit don Quichotte. Donnez-lui seulement une de vos belles mains, dit Maritome, pour Tapaiser au moins en quel-
Se façon et soulager un peu l'ardeur qui amenée en ce lieurci, avec tant de danrr à l'égard de son père, que, s'il en avait moindre connaissance, il la hacherait en mille pièces. Ha! je voudrais bien l'avoir vu, répartit don Quichotte, et plût à Dieu I mais il s'en gardera bien, s'il n'a envie de faire la plus terrible et la plus malheureuse fin qu'ait jamais faite un père pour avoir mis insolemment la main sur les membres délicats de son amoureuse fille.
Mjurîtome ne douta point que don Quichotte ne donnât sa main après le serment qu'il avait fait; et, pensant aussitôt ce qu'elle en devait faire, elle alla promptement quérir le licou de l'âne de Sancno . et retourna vite sur ses pas, dans le temps oue le courtois chevalier s'était mis tout debout sur la selle de son cheval pour atteindre jusqu'à la fenêtre où il voyait cette demoiselle passionnée pour son mérite et sa bonne mine. Il tendit la main de bonne grâce, en disant : Tenez, madame, voilà cette main que vous demandez, ou plutôt ce fléau des méchants qui troublent la terre par leurs violences, cette main, dis-je, que jamais aucune dame n'a en l'avantage, de loucher, non pas même celle qui peut dis-
poser entièrement de mon corps el de mon ame. Je ne vous la donne pas pour le baiser, mais afin que vous admiriez l'entrelacement de ses nerfs, l'assemblage et la liaison de ses muscles, l'enflure et la grosseur de ses veines : par où vous jugerez qu'elle doit être la force d'un bras dont la main est si bien composée. Nous le verrons bien tontà l'heure, (ut Maritome;et, ayant fait un nœud coulant à l'un des bouts du licou, elle le jeta au poignet de don Quichotte, et attacha fortement l'autre bout au verrou de la porte.
Le chevalier, sentant la rudesse du cordeau qui lui serrait le bras, ne savait que Kinser. Il me semble, ma belle demoiselle, t-il en se radoucissant, que vous avez plus d'envie de déchirer ma main que de la caresser : épargnez-la , de grâce, elle n*a point de part au tourment que je vous fais souffrir, et il'n'est pas juste que vous vous en vengiez sur une partie innocente; et, si vous avez ouelque mal de cœur, vous n'en devez pas demeurer là, et moi-même je me livre tout entier à votre ressentiment. Don Quichotte perdait en l'air un discours si galant ; car, sitôt que Maritome le vit attaché de telle sorte qu'il ne pouvait plus se défaire, les deux demoiselles se retirèrent en crevant de rire. Le pauvre chevalier demeura donc debout sur son cheval, le bras tout entier dans le trou, et fortement attaché par le poignet, mourant de peur que Rossinante ne se détournât tant soit peu et ne le laissât dans ce nouveau genre de supplice. Dans cette inquiétude, il n'osait se remuer; à peine prenait-il haleine, tant il craignait de faire quelque mouvement gui impatientât Bossinante; car il savait bien que lni?méme fl aurait demeuré tout un siècle dans la même posture.
Après avoir été ainsi quelque temps, voyant que les dames n'y étaient plus, il commença à croire qu'il y avait de Tenh chantemênt, comme lorscni'il avait été roué de coups dans le même cDâteau par le muletier enchanté, et il maudissait mille fois l'imprudence qu'il avait eue de s'exposer une seconde fois , après avoir été si maltraité la première, vu que prouver une aventure sans en venir à bout, est pour tout chevalier errant un avertissement,
Î libelle doit être réservée pour un autre, vec tout cela , il ne laissait pas de tirer le bras de toute sa force, en évitant toujours d'exciter Rossinante à se mouvoir ; mais, plus il tirait, plus le nœud se serrait : de sorte que le pauvre homme contraint de se tenir sur la points des pieds»
DON OUICHOTTB.
et ne pouvant se mettre en sdle sans s'arracher le poignet, était dans une grande angoisse. Combien de fois soufaaita-t-il en cet état cette épée tranchante d'Amadis qui défaisait toutes sortes d'enchantements I combien maudit-il sa mauvaise fortune qui,
E rivant toute la terre du secours de son ras tant qu'il serait enchanté , le privait aussi lui-m^e des occasions d'acquérir de la gloire! combien de fois répéta-t-il le nom de Dulcinée du Toboso, et combien de fois appela-t-il son fidèle écuyer qui , étendu sur le bât de son âne et enseveli dans le sommeil , nese souvenait seulement {»as qu'il fût au monde I combien de fois aussi demanda-t-il du secours aux sages Lirgandeo et Alquife , et combich de fois invoqua-t-il sa chère amie Urgandel Enfin le jour le trouva si désespéré , qu'il mugissait comme un taureau et si persuadé de son enchantement , que lui confirmait encore l'Incroyable tranquillité de Rossinante, qu'il ne douta plus que lui et son bon cheval ne dussent demeurer quelques siècles de la sorte, sans boire, manger ni dormir, jusqu'à ce que le charme fût fini , ou qu'un plus savant enchanteur le vînt délivrer.
Cependant le jour commença à paraître, et quatre cavaliers bien armés et en bon équipage ayant frappé à la porte de l'hdtellerie, don Quichotte, pour faire le devoir d'une bonne sentinelle , leur cria d'une voix fiôre et arrogante : Chevaliers ou écuyers , ou qui que vous puissiez être, vous n'avez que faire de frapper à la porte de ce château : ne voyez-vous pas qu'à l'heure qu'il est ceux qui sont dedans reposent , et qu'on n'a coutume d'ouvrir les forteresses qu'après soleil levé? Retirez-vous, et attendez ^u'îl soit grand jour, et alors nous verrons Si l'on peut vous ouvrir ou non. Hél quelle diable de forteresse ou de château est ceci, dit l'un des cavaliers , pour nous obliger à toutes ces cérémonies? Si vous êtes l'hôte , faites-nous ouvrir promptement, car nous . sommes pressés, et nous ne voulons quel
faire donner l'avoine à nos chevaux pour suivre notre, chemin. Chevalier, repartit don Quichotte, est-ce que j'ai la mine d'un hôte ? Je ne sais de quoi vous avez la mine , répondit le cavalier, mais Je sais bien que vous rêvez d'appeler ceci un château. Cen est un , répliqua don Quichotte, et des meilleurs de toute la province; et il y a telle personne dedans qui s'est vue le sceptre à la main et la couronne sur la tête. Gela peut être, reprit le cavalier, car je m'imagine que c'est une troupe de comédiens , qui se voient souvent rois sur le théâtre ; il n'y a pas d'apparence qu'il y ait d'antre train dans un lieu si petit , et où l'on garde si bien le silence. Vous connaissez joliment le monde, répartit don Quichotte, puisque vous ignorez les miracles de la chevalerie errante I
Les cavaliers s'ennuy^ent enfin de la conversation, et commencèrent à frapper si rudement, qu'ils éveillèrent tout dans la maison dont le maître vint leur ouvrir. îl arriva en même tanps que la jument d'un des cavaliers voulant flairer Rossinante , qui , tout mélancolique et les oreilles basses , soutenait sans se remuer le corps alongé de son maître ; le cheval , qui n'était pas de bois, quoiqu'il le parût, voulut à son tour s'approcher de la jument oui lui faisait des caresses; mais u ne se rat pas plutôt ébranlé, oue les deux pieds glissèrent à don Quichotte, et il serait tombé lourdement parterre , s'il n'avait été si bien attaché par le bras. Le pauvre homme sentit tant de douleur de la secousse , qu'il crut qu'on lui arrachait le poignet j car par la violence du coup et par le poiîds de son corps ils'alongea si fort, qu'il touchait presque des pieds à terre ; et cela lui causa une autre manière de supplice , parce (pe, voyant qu'il s'en fallait si j^u que ses pieds ne portassent , il s'alongeait tant qu'il pouvait, comme ceux qui sont à l'estrapade, et augmentait lui-même son tourment.
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