CHAPITRE XVII
Suite dei ûocet de Gaœache et des ehoiet élraoçet qui j arrivèrent.
Pendant que don Quichotte et Sancho s'entretenaient de la sorte , on entendit plusieurs voix confuses, et un grand bruit qui venait de ce que les jeunes gens qui avaient paru les premiers à cheval allaient, en courant et faisant des acclamations, au-devant des accordés, qui arrivaient accompagnés du curé , de leurs parents et des plus apparents du village et des lieux circonvoisins, tous en habits de fête, avec quantité de joueurs d'instruments. Sit6t que Sancho aperçut l'accordée : En bonne loi, dit-il , eue n'est point vêtue icn paysanne , cdle-là : on dirait que c'est une princesse. Comment diable I ce n'est que corail, et sa robe est d'un velours de dix
B^ils, avec de bonnes bordures de satin, ais regardez ses mains : dame, ce n'est C s là du jais ni de l'émail ; ce sont de bonnes gués d or, et du plus fin, avec des perles blanches comme du lait ; et il n'y en a mordi pas une qui ne vaille la pruneUe de l'œil. Quels dicveux I mais qjuels cheveux voilà ! ma foi s'ils ne sont point faux, ie n'en ai jamais vu de si longs ni de si blonds en toute ma vie. Mais le malheur, c'est qu'elle n*est pas de belle taille peut-être , et elle n'a pas bonne mine : ne dirait-on pas que c'est une branche de palmier chargée de dattes, à la voir si pleine de joyaux depuis les pieds jusqu'à la tête I Sur mon ame, je n'ai jamais vu de créaturede si bonne mise, et je ne ci^is pas qu'on la refusât à la banque de Bruxelles.
Bon Quichotte ne put s'empêcher de sourire des louanges que Sancho donnait en son patois à la beauté de l'accordée , et il avouait lui-même qu'après Dulcinée du Toboso il n'avait jamais rien vu de si beau qu'elle. La belle Quitterie parraissait un peu pâle, ce qui venait peut-être de ce qu'eue avait passé toute la nuit à s'ajusta*, comme font toutes les autres, qui ne croient jamais avoir assez de temps à se parer pour le jour de leurs noces. Toute cette troupe s'avançait vers une espèce de théâtre couvert de rameaux , qu'on avait dressé à côté d'un pré où les épousailles se devaient faire , et d'où l'on pouvait plus commodément voir les jeux et les danses. Dans le temps qu'ils arrivaient au pied du théâtre, on entendit derrière eux de grands cris, et une voix éclatante qui leur dit : Attendez, attendez, vous êtes bien pressé. Et, comme ils tournèrent la tête, ils virent que celui qui criait ainsi était un homme vêtu d'une longue jaquette noire, bordée de bandes cramoisie»surseméesdeflaHunes;il avait sur la tête une couronne ou guirlande de cyprès , et dans la main un grand bâton , ferré par un bout; et comme il approcha plus près, tout le monde le reconnut pour Bazile , et on commença à craindre quelque triste événement, lô voyant dans un lieu où l'on ne croyait pas qu'il dût se trouver. Il arriva enfin tout essouOé devant lesaccordés, il ficha son bâton enterre, et pâle «t tramblant, et les yeux attachés sur
QaiUerie, il lui dit d*uiie voix enrouée : Astu oublié y iugratte Quitteriez que tu m'avais donné ta foi , et que tu n'étais point en état de prendre un autre mari tant que -je serais au monde? M*as-tu jamais trouve infidèle , et peux-tu me rejn^cher qu'^ attendant que je me visse en état de t'é-. pouser, j'aie rien fait contre Tamilié que je te dois, ni que je t'aie fait quelque proposition qui pût t'offenser 1 Qui t'oblige donc à fausser ta parole, et pourquoi Teux-tu donner à un autre un bien qui m'appartient, sans qu'il ait d'autre avantage sur moi que celui que le hasard peut donner à qui lui plait? Mais qu il en jouisse puisque tu le souhaite : je vais le délivrer de tout ce qui lui faisait obstacle , et le rendre heureux aux dépens de kna vie. Yive, vive le riche Gamache avec l'ingrate Quitterie I et meure le triste Basile, que sa pauvreté rend indigne d'elle I En achevant ces paroles, il tira une cotitte épée qui était cachée dans son bâton, et , ayant mis la poignée contre terre, il se jeta dessus la pointe, qui sortit derrière son dos toute sanglante , et lui demeura étendu et nageant dans son sang. Les amis de Basile accoururent promptement à ce funeste spectacle, faisant des lamentations pitoyables sur lui et déplorant son malheur. Don Quichotte se jeta aussi à terre, et, courant à Bazile, qu'il trouva encore en vie, il le prit entre ses bras, et se mit à lui parler. Ses amis, voyant qu'il n'était pas mort, voulaient tirer l'épée qu'il avait dans le corps, mais le curé n'y voulut pas consentir qu'il ne se fût confessé, disant qu'on ne pouvait arracher l'épée satis lui arracher en môme temps la vie. Lors Basile , comme revenant à lui , dit, d'une voix languissante et avec un soupir :
Cruelle Quitterie I au moins si tu voulais me donner la main dans le triste état où je suis, la consolation de me voir à toi diminuerait les peines et la douleur que je
sens. Fais cet effort Ehl mon enfant,
interrompit le curé, il n'est plus temps de penser aux choses de ce monde; scjUgez seulement à /ous réconcilier avec Dieu, et à lui demander pardon d'une résolution si désespérée. J'avoue que je suis désespéré, repartit Basile. Et il ajouta quelques paroles qui firent croire qu'il ne se confesserait point s'il n'obtenait de Quitterie la grâce qu'il lui demandait, disant que cela lui pourrait donner le temps de se reconnaître, et que peut-être il reprendrait ses forces, qu'il sentait diminuer. Ce qu'en- Cendant don Quichotte, il dit à haute voi^
iK)N Quiciiorra.
que la deffiatide de Basile était juste et raisonnable , et d'autant plus aisée à accorder, que Gamache n'avait pas moins d'honneur à prendre Quitterie veuve d'un si honnête homme, que s'il la recevait des mains de son père même. Et à cela, ajoutait-il, il n'y a qu'un oui à proférer, qui ne doit pas faire beaucoup de peine, puisque le lit nuptial de Basile et sa sépulture ne seront qu une même chose.
Gamache, qui voyait et entendait tout cela, se trouvait si embarrassé, qu'il ne savait que dire ni que faire; mais les amis de Basile le prièrent tant de consentir que Quitterie donnât la main à leur ami mourant, quand ce ne serait que pour sauver son âme , qui serait en danger de se perdre par son désespoir, qu'ils le louchèrent et l'obligèrent enfin de dire que si Quitterie le voulait bien , il en était content , puisque ce n'était que différer d'un instant l accomplissement de ses propres désirs. En même temps ils s'approchèrent tons de Quitterie , et, les uns les larmes aux yeux , les autres avec des paroles obligeantes, et à fotce de supplications , tâchèrent de l'émouvoir, lui faisant connaître qu'elle ne se faisait nullement tort, et que c'était bien peu dé chose que d'accorder cette dernière grâce à un homme qui n'en pouvait jouir qu'un moment. Mais Quitterie, tout étonnée et presque insensible , témoignait par son silence ou qu^elle ne voulait pas ré^ pondre, oU qu'elle ne savait à quoi se résoudre ; et l'on n'en aurait peut-être pas tiré une parole si le curé ne lui eût dit qu'il fallait se déterminer, e{ que Basile ayant la mort sur les lèvres, il n'y avait point de temps à perdre. Alors la pauvre fille, toute tremblante, s'approcha lentement de Basile , qui , les yeux troublés et respirant à peine, murmurait entre ses dents le nom de Quitterie , et faisait craindre à tout le monde qu'il ne mourut déses- {»éré. Enfin Quitterie étant tout proche de ui , se baissa et lui demanda sa main , mais seulement par signe , comme n'ayant pas la force de parler. Basile ouvrît les yeux, et les tournant languissamment sur Quitterie : 0 Quitterie, lui dit^il, quand t'avises-tu d'avoir de la pitié? Lorsqu'elle m'est inutile et que tu crois sans doute que c'est le dernier coup qui doit terminer ma vie , car enfin , je n'ai qu'un moment à jouir de l'avantage d'être ton époux , et rien ne peut arrêter la douleur c|ui va me mettre au tombeau. Aii moins , je te sup-
1»lie , ne fais point celte action pour te déivrer seulement de l'iroportuoité de ceux
Digiti:
DOX QUICHOTTE.
qui t^cn prient et qui la trouvent juste; et eu même temps que tu me demandes ma main et que tu m'offres la tienne, ne songe point à m' abuser encore une fois; parie comme si tu n'étais point forcée, et dis-moi sincèrement que tu me reçois comme ton époux , de la même manière que nous nous étions. donné une foi mutuelle, car. ce serait une chose bien indigne que , dans le triste état où tu m'as réduit, tu feignisses encore avec moi après m'avoir toujours trouvé si fidèle et si sincère» Il parla, avec tant de peine et d*un ton si; languissant, qu'il n'y avait personne qui. ne crût qu'il allait expirera chaque parole. Quitterie, s' efforçant apparemment, pour rassurer Basile , et prenant un tout autre visage , où il paraissait pourtant encore un peu de confusion , prit de la main droite celle de ce malheureux amant, et lui dit : Rîcn n*est capable de forcer ma volonté , Basile, et c'est aussi d'un esprit libre que je te donne ma main et que je reçois la tienne , s'il est vrai que tu me la donne avec la même franchise, et qu'il te reste assez.de liberté d'esprit pqur savoir ce que tu fais. Oui , je te la donne sincèrement , répondit Basile , et avec Fesprit aussi sain et aussi entier que le ciel me l'a donné , et c'est de tout mon cœur que je te reçois pour ma femme. £t moi ajouta Qui ttçrie, je le reçois pour époux : meurs désormais en paix. U me semble, dit^Sancho, que ce jeune homme parle beaucoup pour être si blessé ; il faudrait qu'on le laissât, en repos , afin qu'il songeât au salut de son âme , car un homme qui a la mc^t sur les lèvres n'a pas de temps à perdre. Cependant le curé, pour donner tout contentement à Basile , s'approcha de lui pendant qu'il tenait encore la main de Quitterie, et (ou! attendri d un si triste spectacle et les larmes anxieux, il leur donna la bénédiction, priant Dieu crail reçut en paix Fâme du nouveau marié. Mais oe qu'il y eut d'admirable , c'est que Basile n'eut pas plutôt reçu la bénédiction nuptiale qu il se leva promptement sur ses pieds, et se. tira en même temps l'épée qu'il avait dans le corps. Tous les spectateurs demeurèrent dans une étrange admiration d'une chose si étonnante, et il y en eut d'assez simples qui commencèrent- aussitôt à crier : Miracle I miracle ! Mais Basile s'écria d'une voix saine et plus forte que les autres : Non cas miracle, mais adresse, mais industriel
Le curé , encore plus surpris que tout le reste, lui porta Its doux mains sur sa plaio :
et, après avoir taté, il vît. que l'épée ne lui avait nullement percé le corps, mais, qu'elle avait entré dans un canon de ferblanc qu'il avait accommodé avec tant d'artifice, comme il l'a dit depuis, et quele sang'Ue s'y pouvait congeler, en un mot, le curé, Gamache et ses amis, reconnurent qu'on les avait joués. Pour la nouvelle ma- . riée elle n'en témoigna pas le moindre déplaisir; au contraire, voyant que Ion disait que le mariage était frauduleux et ne serait pas valable , elle dit qu'elle le confirmerait de nouveau : ce qui fit penser à tout le monde que la fourberie avait été concertée entre elle et Basile. Gamache et ses amis en furent si irrités qu'ils en vou- . lurent tirer vengeance sur l'heure , et , mettant l'épée à la main, ils attaquèrent Basile, en faveur de qui on vit dans un. moment un grand nombre d'épées nues.
Don Quichotte , voyant le désordre, monta sur son bon cheval, la lance au poing ; et bien couvert de son écu, se jeta entre eux et se fit faire place, pendant que Sancho., qui a^vait toujours mortellement haï les querelles, se retira du côté des mar-^ mites , ne doutant point que ce ne fut un asile pour qui tout le monde aurait le même respect que lui. Arrêtez I messieurs, arrêtez I criait don Quichotte : il ne faut pas songer â se venger des tromperies que fait faire l'amour, car l'amour et la guerre sont la même chose; et comme dans la guerre il est permis de se servir de ruses et de stratagèmes pour vaincre l'ennemi, les rivaux peuvent aussi les employer dans les différends crd'ils ont en amour et pour se supplanter lun et lautre, pourvu qu'il n'en rejaillisse rien sur la personne aimée.' Quitterie était à Basile , et Basile k Quitterie : le ciel l'avait ainsi ordonné. Gamache est riche, et il trouvera assez de femmes; pour Basile, que la fortune n'a pas mis en état de choisir, quoiqu'il ne soit pourtant pas à plaindre, il est iiijuste de vouloir lui ravir la sienne, d'autant plus que personne ne dœt penser à séparer ce que le ciel a joint; et le premier qui sera asscz^ hardi pour l'entreppendre , je lui déclare qu'il faudra m'arracher cette lance. Sur cela, il commença à la remuer avec tantr de vigueur et de force, qu'il jeta . l'épouvante dans l'esprit de tous ceux qui le regardaient; la colère de Gamache s'étant tout d'un coup changée en mépris pour Quitterie, U ne pensa plus qu'à l'ôler de sa mémoire, si bien qu'avec les persuasions du curé*, qui était un homm<>.
prudent-, lui et tous ceux do son parti-
s'appaisèrent et remirent Tépée au fourreau j blâmant bien plus la légèreté de Quilterie que l'artifice de Basile. Après y avoir même bien pensé , Gamache , considérant oue Quitterie, qui avait aimé Basile étant fille, p^lorrait bien Taimer encore étant mariée, trouvait qu'il n'était pas trop malheureux de n'être point son mari ; il se consola entièrement, et pour faire voir qu'il n'avait aucun ressentiment de ce qui s'était passé, il voulut que la fête s'achevât comme s'il y eut toujours eu le même intérêt. Mais Basile, Qnitterie et ceux de leur parti se retirèrent à la maison de Basile , qui , malçré sa pauvreté , eut tout sujet de se réjouir de son bonheur et de voir qu'il n'avait pas moins d'amis qu'en avait Gamache avec toutes ses richesses. Ils emmenèrent aussi avec eux don Qui-
chotte, qui leur parut un homme de considération et de valeur, et qui n'eut pas de Kine à se résoudre à suivre le parti de isile. Pour ne pas mentir, Sancho ne suivit son mattre qu'à regret : il ne pouvait se consoler d'être obligé d^abandonner les grands préparatifs du festin de Gamache, qui fut magnifique pour un festin de village, et dura jusqu'à la nuit. Il s'en allait triste et mékncohque sur son âne , le regardant fixement entre les deux oreilles , sans dire jamais une seule parole; et quoiqu'il ne pût pas avoir grand'faim, parce qu'il avait avalé presque toute son écume, l'abondance qu'il laissait derrière lui, lui revenait toujours dans l'esprit , et il soupirait de temps en temps, se laissant conduire au gré de son grisou , qui suivait gatment les pas de Bossinante.