‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 5 sur 136 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

OÙ l'on raconte l'agréable manière dont don Quichotte te fit armer chevalier.

Notre aventurier, touiiuenté de l'inquiétude que je viens de dire, abrégea son maigre repas, et, sortant de table assez brusquement, emmena l'hôte dans l'écurie , où, après avoir fermé la porte, il se jeta à ses genoux en lui disant : Je ne me lèverai jamais d'ici, valeureux chevalier, que votrç courtoisie ne m'ait octroyé la faveur que je lui demande, et cpii ne tournera pas moilns à sa gloire qu'au profit du genre humain. Celui-ci, le voyant à ses pieds et entendant de semblables discours, tombait véritablement de son haut, et le regardait tout ébahi sans savoir que faire ni (juedire; il s'efforça de le faire lever , mais il ne put jamais y parvenir tant qu'il ne lui eut pas promis de faire ce qu'il désirait. Je n'attendais pas moins de votre grande générosité, répondit don Quichotte : la fa\(mr que ie vous demande, et que vous me faites la grâce de me promettre si obligeamment, c'est que demain , dès la fjoinle du jour ,

vous ayez à m'armer chevalier, et que celte nuit vous me permettiez de faire la veille des armes dans la chapelle de votre chà* teau, pour qu'à l'aurore s'accompUsse ce que je désire avec tant d'ardeur, pour pouvoir, comme cela se doit, aUer par les quatre parties du monde chercher les aventures, en donnant secours aux affligé» et châtiant les méchants, selon les lois de la chevalerie et des chevaliers errants, enclins comme moi à de semblables exploits. L'hôte qui, comme je l'ai dit, était un farceur, et

r' soupçonnait quelque chose de la folie chevalier, acheva de se confirmer par *^ ses dernières paroles ; et, pour se préparer de quoi rire , il résolut d'anonder dans son sens. 11 lui dit donc qu'il avait très-bien rencontré dans son dessein, qu*il ne pouvait mieux choisir, et (][ue rien n'était plus digne des chevaliers d'importance tel qu'on le jugeait être à sa bonne mine; que luimême, dans sa jeuneRse,^tait adonné à en

IS

noble exercice, allant eo diverses parties du inonde chercher les aventures, n'ayant pas laissé un coin dans toute l'Espagne où il n eût exercé la légèreté de ses pieds et la subtilité de ses mains , faisant partout de son mieux , Sollicitant les veuves, abusant des jeunes fiHes, dupant les niais, en un mot, se faisant connaître dans toutes les audiences et tribunaux d'Ësparae; et qu'enfin, il s'était retiré dans ce château, où il vivait de son revenu et de celui des autres, recevant tous les chevaliers errants, de quelque qualité et condition qu'ils fussent, par la seule afiection qu'il leur portait, et pour partager avec eux ce qu'il avait de bien, en récompense de celui qu'ils faisaient dans le monde. Il ajouta qu'il n'avait point de chapelle dans son château pour y faire la veille des armes, parce qu'il l'avait fait abattre pour en construire une nouveUe; mais qu'en cas de nécessité on pouvait veiller n'importe où et que cette nuit il pourrait veiller dans une des cours du château, et que le matin. Dieu aidant, on procéderait à la cérémonie de manière â ce que dans cina ou six heures il fût aussi dievalier que quelque chevalier qu'il y eût au monde. Portea-vous de l'argent? ajouta-t-il. Dcl'argent I dit don Quichotte, pas un sou ; je n'ai

Jamais lu en aucune histoire des ehevaiers errants qu'un seul en ait porté. C'est en quoi vous vous trompes, dît l'hâte, et st Ton ne trouve rien à cet égard dans les livres, c'est oue les auteurs ont cru que cela allait sans dire, et qu'on ne s'imaginerait jamais que des chevaliers errapts eussent pu manquer à une chose aussi nécessaire que celle d'avoir de Fargent et des chemises blanches. Ainsi ne doutez pas que tant de chevaliers errants, dont les livres sont plçins,, n'eussent toujours la bourse bien garnie en cas de besoin, et qtfils ne

S)rtassent aussi dulinge et une botte pleine onguent pour les blessures qu'ils recevaient; car se trouvant en des combats terribles, au milieu des bois et des déserts , vous jugez bien quils n'avaient pas toujours à point nommé des chirurgiens pour les

Enser, ni qudqneenchanteurpour ami, qui ir envoyât dans une nue quelque demoiselle ou quelque nain, avec une fiole pleine d'une eau de telle vertu, qu'en en mettant seulement une goutte sur le bout de la lan-

Ke, ils se trouveraient aussi sains et aussi lis que s'ils n'eussent pas eu le moindre mal. Aussi ils ne manquaient jamais d'ordonner à leurs écuyers de se pourvoir d'argent et d'autres choses nécessaires comme d onguent et de charpie; et s'il arrivait

même qu'un chevalier n*eût point d'écuyer, ce cpii était pourtant bien rare, il portait lui-même cette provision dans quelque bissac, si proprement accommodésur la croupe du cheval, au'il ne paraissait presque pas ; car, à dire le vrai , ce n'était pas une chose fort riante à des chevaliers que de porter un bissac,eten toute autre occasion ils s'en seraient bien gardés. Ainsi, ajouta l'hôte, je vous conseille et vous ordonne même, comme à mon fils de chevalerie que vous allez être, de ne marcher jamais sans argent et sans les autres choses nécessaires, et vous verrez que vous vous en trouverez bien au moment où vous y penserez le moins.

Don Quichotte l'assura qu'il suivrait au moment on ponctuellement son conseil, et aussitôt ii se disposa à faire sa veille de chevalier dans une grande cour qui était à côté de l'hôtellerie, n les ramassa donc tontes ses armes, et les posa sur un abreuvoir auprès d'un puits , et embrassant son écu , et la lance au point, se mit à se promener devant l'auge d'un air satisfait et fier tout ensemble. Il était déjà nuit, et l'hôte apprit à tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie la folie de don Quichotte, leur parlant de sa veille des armes , et de son impatience d'être armé chevalier. Tous ces gens, bien étonnés d'une si étrange folie, voulurent en avoir le plaisir, et regardant de loin, ils virent don Quichotte qui , se donnant des airs de dignité, tantôt se promenait, et tantôt, appuyé sur sa lance, regardait du côté des armes, y tenant assez long-temps les yeux arrêtés. Cependant la nuit s'éclaircit, et la lune répandit une lumière si vive, que l'on put voir distinctement tout ce que faisait le chevalier. Il prit en même temps la fantaisie à un des midetiers qui étaient dans l'hôtellerie , d'jBd)reuver ses mulets, et pour cela il fallait qu'il ôtât les armes de dessus l'abreuvoir. Mais don Quichotte le voyant arriver, et counaissant son dessein , lui cria d'une voix de stentor : 0 qui oue tu sois , téméraire chevalier, qui as la hardiesse, l'audace de vouloir toucher les armes du plus valeureux de tous les chevaliers errants qui aient jamais ceint répée, gardes-toi de toucher ces armes , si tu neveux pas laisser la vie pour châtiment de ta témérité. Le malavisé muletier fit si peu de cas de cette menace qu'il prit les armes et les jeta aussi loin qu'il put. Alors don Quichotte leva les yeux vers le ciel, et pensant sans doute â sa Dulcinée : Secourez-moi, madame, s'écria-t-il, dans cette première occasion qui s'offre à voir*

esdave; ne me refusez pas votre protection dans cette aventure. £n disant cela , il se défit de son écu , et prenant sa lance à deux mains , il en donna un si grand coup sur la nuque du muletier, qu il retendit à ses pieds» et en si mauvais état , que s il avait recommencé, il n'y aurait pas eu besoin d*un chirurgien pour le panser. Ce premierexploitétant achevé, don Quichotte ramassa ses armes , les remit surTabreuvoir et recommença à se promener comme auparavant. A quelque temps de là , un autre muletier, qui ne savait point ce qui s'était passé, parce cpie le premier était encore à terre tout étourdi, s'en vint aussi dans le dessein d abreuver ses mulets; et comme il prenait les armes pour débarrasser l'abreuvoir, don Quichotte, sans rien dire et sans implorer la faveur de personne, ôta une seconde fois son écu» une seconde fois prit sa lance à deux mains, et lui en déchargea trois ou quatre coups sur la tête qu'il lui ouvrit en trois ou quatre endroits. Au bruit qui se fit, et aux cris du blessé, tous les gens de l'hôtellerie accoururent, et avec eux l'hôtellier ; et don Quichotte, les voyant venir, embrassa son écu, et posant la main sur son épée : Dame la beauté, cria-t-il, force et vigueur de mon cœur, il est temps maintenant que vous tourniez les yeux de votre grandeur sur le chevalier, votre esclave, dans cette terrible aventure. Après cette invocation , il se sentit tant de courage et tant de force, que tous les muletiers du monde ne l'auraient pas fait reculer d'un pas.. Cependant les compagnons des blessés ne purent voir leurs camarades en si mauvais état sans en tirer vengeance; ils lancèrent sur don Quichotte une nuée de pierres , dont il se gardait le mieux qu'il pouvait avec son éoi, sans s'éloigner jamais de l'abreuvoir, pour ne pas désemparer les armes. L'hôte, de son côté , criait de toute sa force qu'on le laissât, qu'il les avait bien avertis qu'il était fou, et qu'en cette qualité on ne lui ferait rien auand même il aurait tué tous les muletiers d'Espagne. Mais don Quichotte criait encore plus fort que tous, les traitant de lâches et de traîtres , disant que le seigneur du château était un félon, puisqu'il souf- Craii qu'on maltraitât ainsi les chevaliers errants. Je vous ferais voir, disait-il, que vous n'êtes qu'un perfide, si j'avais reçu l'ordre de chevalerie. Pour vous autres , ajoutait-il , vous êtes de viles canailles dont je ne fais cas : tirez, approchez, faites tous vos efforts, vous verrez quel paiement vous en recevrez, et le châtiment que je ferai de votre insolence. Il dit cda avec tant de

fierté et de résolution, qu'il inspira de la terreur à ceux qui l'attaquaient, si bien (|ue la crainte des muletiers et les cris de Ihôte firent ces^r la grêle de pierres ; et don Quichotte, pendant qu'on emportait les blessés, retourna à la veille des amies avec autant de sang-froid que s'il ne lui était rien arrivé. L'hôte ne trouvant pas de son goût les plaisanteries de don Quichotte, résolut, pour s'en délivrer, de lui donner promptement ce maudit ordre de chevalerie, ann d'éviter d'autres algarades. Ainsi , après s'être excusé de l'insolence de ces rustres , dont il n'avait rien su, et qui étaient si bien châtiés de leur audace, il lui répéta qu'il n'y avait point de chapelle dans son château, mais qu'on pouvait fort bien s'en passer; que toute la formalité d'armer un ctievalier consistait dans l'accolade et dans ce coup d'épée sur le dos, ainsi qu'il se souvenait de lavoir lu dans le cérémonial de l'ordre, et que cda se pouvait faire en plein vent ; qu'au reste, il avait accompli tout ce qui regarde la veille des armes, où deux heures suffisent, et qu'il en avait mis plus de quatre. Don Quichottese laissa aisément persuader, et répondit au châtelain qu'il était prêt d'obéir, et qu'il le priait d'achever promptement, parce qu*il se voyait une fois chevalier, et qu'on l'attaquât comme on l'avait fait, il ne croyait pas laisser un homme en vie dans ce château, hors ceux qu'il lui commanderait d'épargner. L'hôte se tenant pour averti alla aussitôt chercher le livre où il écrivait la paiUe et l'oree qu'il donnait aux muletiers , et, avec les deux donzdles dont il a été parlé, et un petit garçon qui portait un bout de chandelle, il vint retrouver don Quichotte , et le fit mettre à genoux. Puis , lisant dans son livre comme s'il eût dit Quelque oraison , il leva la main au milieu ae sa lecture, et lui en donna un grand coup sur le cou, qui lui fit baissa la tête , et du plat de l'épée un autre sur le dos, marmottant toujours quelque chose entre ses dents. Cela étant fait, il dit à l'use des dames de ceindre l'épée au chevalier, ce qu'elle fit de fort bonne grâce, et toujours sur le point d'éclater de rire à chaque endroit de la cérémonie, si les prouesses que venait de faire notre chevalier n'eussent déjà fait voir qu'il n'entendait pas raillerie. Maintenant, dit-elle, Dijou* vous donne fortune dans les combats, très-aventureux chevalier. Don Quichotte la pria de lui apprendre son nom, afin qu'il sût à qui il avait l'obligation d'une si tfrande faveur, cl qu'il pût partager avec ^e la gloire qu'il

acquerrait par la valeur de son bras. La belle répondit fort hninblemeiit qu'elle s^appdait la Toloza, qu*elle était fille d'un ravaudeur de Tolède, qu'elle travaillait dans la boutique de Sancbo Menaya , et qu*en quelque liai qu'dle se trouvât, elle le servirait et le tiendrait pour seigneur. Je vous en conjure pour l'amour de moi, dit don Quichotte, prenez le don à l'avenir, et appelez-vous dona Toloza, ce qu'elle promit de fainp. L'autre nymphe lui chaussa Véperon , et il y eut exkire eux. le même colloque : il lui demanda son nom; elle dit quelle s'appelait la Molinera, et qu'elle était fille d'un honorable meunier dAntequerre. Le nouveau chevalier l'obligea

aussi de promettre qu'elle prendrait le don , et lui fit mille remerciments et de grands offi%s de services. Toute cette admirable et jusou'alors inouie cérémonie étant ache< vée, don Quichotte, qui mourait d'impatience d'aller chercher ses aventures, alla promptement seller Rossinante sur loqpiel il vint embrasser son hôte, le remerciant par un long compliment de la grâce qu'il lui avait faite de l'armer chevalier; sur quoi il lui dit des ciioses si étranges, qu'il serait impossible de les rapporter. L'hôté pressé de le voir hors de son auberge lui répondit sur le même ton , mais plus brièvement; et sans lui rien demander de sa dépense, il le laissa partir de bon ccBur.

CHAPIIRE IV.

De ce qui arrÎTa k notre ehevalier quind il tùt sorti de rhôtellerie.

Le jour commençait à paraître ^and don Quichotte sortitdc l'hôtellerie , si content, si gaillard, si enthousiaste de se voir armé chevalier^ qu'il n'y avait pas jusqu'à son cheval qui ne s'en ressentît ; mais , se ressouvenant des conseils de l'hôte touchant les choses dont il fallait nécessairement qu'il se pourvût, il résolut de s'en retourner chez lui pour prendre de l'argent et des chemises , et pour se faire un écuyer , à quoi il destinait déjà un pauvre laboureur de ses voisins , qui était chargé d'enfants , et en cela môme à l'office d'écuyer dans la chevalerie errante , propre pour la charge d'écuyer errant. Dans cette résolution, il dirigea vers son village Rossinante, lequel comme s'il reconnaissait le chemin, mit tant de cœur à la marche, que ses pas ne semblaient pas toucher la terre. Don Quichotte n'était pas très-éloigné de l'auberge qu'il entendit à sa main droite une voix plaintive qui sortait de l'épaisseur d'un bois. Grâce au ciel, dit-il, qui m'envoie si tôt l'occasion d'accomplir ce que je dois à ma

Kofession , et de recueillir le fruit de mes ns desseins. Ces plaintes sont sans doute de quelque malheureux ou malheureuse qui a besoin de mon assistance , et tournant bride du côté ,d'où venait la voix, et à quelques pas dans le bois il poussa Rossinante; il vit, attachés à un chêne, une jument et uu jeune garçon d'environ quinze

ans, nu de la ceinture en haut. C'était de lui que venaient ces cris , et il ne les faisait

Ks sans sujet. Un paysan nerveux et de nne taille lui déchargeait à tour de bras de grands coups de fouet avec une ceinture de cuir , accompagnant chaque coup d'un conseil et d'une remontrance. Les yeux alertes 9 disait-il, et bouche close. A quoi le jeune garçon ne cessait de crier : Je n'y retournerai plus , mon maître : par la passion de notre Soigner, je ne dirai plus mot , et j'aurai une autre fois plus soin du troupeau. Don Quichotte, voyant ce qui se passait, cria au paysan d'une voix courroucée : Discourtois chevalier, c'est affreux de s'en prendre à qui ne peut se défendre; montez à cheval, et prenez votre lance ( contre le chêne auquel était attaché le berger, il croyait en voir une, n'était qu'une pjerche ) , et je vous ferai connaître que l'action que vous faites est d'un poltron. Le paysan, se croyant mort à la vue de ce fantôme armé qui lui tenait la lance dans l'estomac, luiréponditen tremblant : Seigneur chevaUer, ce garçon que je châtie est un de mes serviteurs I <îui carde un troupeau de moutons que je tiens ici autour, et il en a si peu de soin, qu'il ne se passe point de jour qu'il n'en perde quelqu'un; et parce que je ne puis souffrir sa négligence, ou plutôt sa malice, il dit que je me plains pour ne lui pas payer ses gages, et sumpon Dieu et sur

mon ame il en a menti. Un démenti en ma

I présence I insolent , dit don Quichotte ; par e soleU qui nous éclaire, je ne sais à quoi il tient que ie te perce de part en part d*un coup de ma lance. Qu*on délie ce garçon et qu'on le paie, et sans réplique , sinon par Dieu qui est notre maître je t'anéantis tout àTheure. Le laboureur, baissant la tête et sans souffler mot , détacha le bercer, à qui don Quichotte demanda combien il lui était dû. Neuf mois, dit-il, à sept réaies chacun. Don Quichotte , ayant compté , trouva qu'il y avait soixante-trois réaies, qu'il ordonna au laboureur de compter k l'instant, s'il ne voulait mourir. Le paysan, demi-mort de peur, répartit qu'il ne voudrait pas se parjurer dans l'état où il se trouvait; mais que, par le serment qu'il avait fait ( il n'en avait pas fait), il ne devait pas tant, et qu'il fallait rabattre trois paires de souliers , et une réale pour deux saignées qu'on lui avait faites étant malade, lout cela est fort bien , dit don Quichotte, mais la saignée et les souliers lui resteront pour les coups que vous \m avez donnés sans motif. S'il a usé le cuir de vos socQiers , vous avez déchiré sa peau;, et si le chirurgien lui a tiré du sang étant malade, vous lui en avez tiré étant sain; ainsi, de ce c6té, il n'est rien dû. Le malheur, 'dit le paysan , est que je n'ai pas d'argent sur moi, mats qu'André vienne à la maison, je le paierai rubis sur l'ongle. Moi, m'en aller avec luil reprit brusquement le berger, jamais ; s'il me tenait seul, il m'écorcheratt comme un saint Barthélémy. Il ne le fera pas, dit don Quichotte : il suffit que je le lui défende pour ne pas mancpier au respect qu'il medoit, et pourvu qu'il me le jure par les lois de la chevalerie qu'il a reçues, je le laisse aller libre, et je réponds du paiement. Seigneur chevalier, prenez bien garde à ce que vous dites, répondit le jeune garçon : mon maître n'est pas chevalier et n'a jamais reçu les lois d'aucune chevalerie ; c'est Jean Haldudo, le riche, qui demeure proche de Quintanar. Peu importe, reprit don Quichotte; il peut y avoir des chevaliers parmi les Haldudos, qu'étant ^us que chacun est fils de ses œuvres. Cest vrai, dit André, mais de quelles œuvres est-il fils, puisqu'il me nie ce que J'ai ^agné à la sueur de mon corps? Je ne le nie pas , André, mon ami ; répondit le laboureur; et s'il vous plaît, encore une fois, de venir avec moi , je jure, par tous les ordres de chevalerie qu'il y a au monde, de vous payer comme je l'ai dit, sans qu'il y manque une obole, et encore en réaies toutes neuves. Pour neuves, je

t'en tiens quitte ; paie4e seulement eit réade^^ et je suis content, repritdon Quichotte. Mais prends bien garde à ton serment; sinon je jure à mon tour que je te saurai bien trouver, fusses-tu caché dans les entrailles de la terre; et afin que tu saches à qui tu a» k faire, apprends que je suis le vaillant doD Quidiotte de la Manoie, le redresseur de torts et le réparateur d'injures. Adieu encore une fois ; qu'il te souvienne de ta parole, ou je n'oublierai pas ce que je te promets. En achevant ces mots, il piqua iiossinante et s'éloigna.

Le laboureur le suivit des yeux; et, quand il l'eut perdu dans l'épaisseur du bois, il retourna au berger, et lui dit : Viens, André, mon fils que je te paie comme je dois et comme ce redresseur de torts et d'injures me l'a commandé. Je jure, dit André, que si vous ne me faites ce qua ordonné ce bon chevalier, que Dieu lui donne mille ans de vie, pour sa valeur et sa bonne justice , je Virai chercher en quelqu'endroit qu'il puisse être, et je l'amènerai pour vous chAtier comme il l'a juré. J'y consens , dit le laboureur , et , pour te montrer combien je t'aime , je veux encore* accroître la dette pour augmenter le paiement. Et prenant André par le bras , il le rattacha au même chêne et lui donna tant de coups , qu'il le laissa pour mort. Appelle maintenant ton redresseur de torts , disait le laboureur , tu verras qu'il ne redressera pas celui-ci, quoiqu'il ne soit que demi-fait, car je ne sais qui me tient que je ne te fasse dire vrai et que je ne t'écorche tout vif. A la fin , détachant ce misérable : Va chercher ton juge, ajouta-t-il en le détachant; qu'il vienne exécuter sa sentence, et tu auras toujours cela par provision. André partit fort mécontent, jurant de chercher le vaillant don Quichotte de la Manche ; jusqu'à ce qu'il Teùt rencontré afin de lui conter tout de point en point , et disant au laboureur qu'il lui ferait rendre le tout au centuple. Mais avec tout cela, il s'en alla pleurant, pendant que son maître riait à

5 orge déployée. De son côté le valeureux on Quichotte, après avoir si bien réparé cette injustice, s'en allait fort contenu de lui-même , car H croyait avoir donné un très-heureux commencement à sa chevalerie : Tu peux bien te dire heureuse sur toutes celles qui" vivent , disait-il , 6 la belle des belles. Dulcinée du Toboso, d'avoir pour esclave un aussi renommé chevalier que l'est et le sera don Quichotte de là Manche , lequel, comme tout le monde sait, n'est armé cnevalier que d'hier. seulement,

DON QUICHOTIE.

et a déjà réparé la (Afis terrible oflense qu'ait jamais inventée Finjostice et com- > mise la cruanlé, et qui vient d'arracher I des mains de eet enragé le fouet dont il déchirait sans sujet, ce jeune enfant. En achevant ces paroles , il arriva à un endroit où le chemin se partageait en quatre, et toat aussitôt il lui vint dans Tesprit qu'en pareille occurrence les chevaliers errants s'arrêtaient pour délibérer sur celui qu'ils prendraient ; de sorte que , pour les imiter, il s arrêta quelque temps; mais, après y avoir bien pensé , il lâcha la bride à Rossi- I nante , se remettant du choix du chemin à ■sa discrétion , et Rossinante suivit son inclination natureOe et prit le chemin de son écurie. Don Quichotte avait marché près de deux milles quand il découvrit une grande troupe de gens qui venaient par le même chemin, et c'étaient, comme on l'a su depuis , des marchands de Tolède qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils étaient six , bien montés avec leurs parasols , quatre valets à cheval , et trois à pied qui conduisaient des mules. Don Quichotte s'imagina cfue c'était une nouvelle aventure , et , pour imiter en tout autant que possible , ce qu'il avait lu dans ses Mvres , et voulant faire bonne contenance, il s'affermit sur ses étriers, apprête sa lance, se couvre de son écu , et , se campant au milieu du chemin , attend ceux qu il prenait pour des chevaliers errants; et, comme ils furent assez proches pour le voir et l'entendre, il haussa sa voix et leur cria arrogamment : Qu'aucun de vous ne prétende passer outre, s'il ne veut confesser que' dans le reste du monde il n'y a pas une dame qui égale la beauté de l'impératrice de la Manche, l'inœmparable Dulcinée du Toboso. A ces paroles , les marchands s'arrêtèrent pour considérer l'étrange figure de cet homme, et, à la figure aussi bien qu'aux paroles, ils le prirent aisément pour ce (}u'ii était ; mais , voulant voir à quoi tendait l'aveu qu'il demandait , et se donner du plaisir , un d'eux , qui était plaisant, et qui ne manquait pas d'esprit , répondit : Seigneur chevalier , nous ne connaissons point cette belle dame dont vous parlez. Faites-nous-la voir ; si elle est aussi belle que vous le dites , nous l'avouerons de bon cœur comme vous le demandez. Et si je vous la montre, répliqua don Quichotte, quel mérite aurez- vous de reconnaître une vérité si évidente? L'important c'est que vous le croyez sans la voir, que vous le confessiez , l'afBrmiez, le juriez et souteniez env^s et contre tous , les armes à la main , sans l'avoir vue. Confessez-

le donc tout à l'heure, g^s orgueilleux et superbes, ou je vous défie ; mais Fun après rautre, comme le demande l'ordre de chevalerie , ou tous ensemble , si vous le voulez, comme c'est la coutume des gens de votre trempe. Je vous attends avec toute la confiance d'un homme qui a la raison de son côté. Seigneur chevalier, répliqua le marchand , je vous supplie, au nom de tout ce que nous sommes ici de princes, que pour la décharge de notre conscience , qui ne nous permet pas d'assurer une chose dont nous n'avons aucune connaissance» et qui choque encore tout ce ou'il y a d'impérafrices et de reines dans l'Alcarie et l'E^tramadure, vous ayez la bonté de nous montrer le moindre pjetitportraitdevotrç dame: quand il ne serait pas plus grand ^e l'ongle , par l'échantillon on juge de la pièce; vous nous mettrez l'esprit en repos, et nous vous donnerons satisfaction ; nous sommes même déjà si bien disposés en sa faveur, que, quand ce portrait nous la représenterait avec un œil de travers et Fautre distillant du vermillon et du soufre , nous ne laisserions pas d'en dire tout le bien que vous voudrez. Il n'en distille rien , canaille infâme , dit don Quichotte tout furieux , il n'en distille rien de ce que vous dites , mais de la civette et de l'ambre ; elle n'est ni louche ni bossue, elle est plus droite qu'un fuseau de Guadarrama ; mais vous me paierez tout à l'heure le blasphème que vous venez de proférer contre cette beauté sans

Ereille. En même temps il court , la lance issée , contre celui qui avait pris la parole, avec tant de fureur, que si , de bonne fortune, Rossinante n>eût fait un faux pas au milieu de sa course, le téméraire marchand eût fort mal passé son temps. Rossinante tomba , et s'en alla rouler assez loin avec son mattre, qui fit tout ce qu'il put pour se relever, sans en pouvoir venir à bout , tant il était embarrassé de son écu, de ses éperons et du poids de ses vieilles armes I Mais, Eludant qu'il faisait de vains efforts, sa ngue n'était pas inutile. Ne fuyez pas, criait-il , poltrons ; attendez , Iftches ; c'est par la faute de mon cheval et non par la mienne oue je suis par terre. Un des muletiers de la suite des marchands , qui sans doute n'était pas endurant, ne put souffrir les injures et les bravades du pauvre cavalier, et, lui arrachant sa lance , il la mit en pièces, et de la plus grosse d'icelles se prit à frapper sur don Quichotte avec tant de force, oue, malgré ses armes, il le brisa comme le blé sous la meule. Les marchands avaient beau lui crier qu'il s'arrêtât , i ne

Digiti:

BON QUIGHOTTB.

faisait que de se mettre en goAl, et le jea lui plaisait tant, qu*il ne pouyait se résoudre à le quitter. Après avoir rompu le premier éclat delà lance y il eutrecoursaux autres y et acheva de les user successivement sur le disgracié gentilhomme, qui, malgré cette grêle de coups , ne cessa de menacer ciel et terre , et ceux qu'il prenait pour des brigands. Enfin le muletier se lassa , et les marchands poursuivirent leur ^cmin, ne manquant pas de matière à

s'entretenir. Jdon Quichotte , «e voyant seul, fit une nouvelle tentative pour se relever, mais , s'il ne Favait pu sain et sauC, comment faurait-il fait tout moulu et presque dii^oquéi^ Cependant il ne laissait pas de se trouver heureux d'une mésaventure qui lui paraissait propre aux chevaliers ^rants, et dont il avait même la consolation de pouvoir attribuer toute la faute à son cheval.

Page 1