‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 6 sur 136 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Suite de la disgrâce de notre chevalier.

Comme don Quichotte vit qu'^eetivement il n'y avait pas moym de se lever , il eut recours à son remède ordinaire, qui était de sonçer à quelque endroit de ses livres, et sa fertile folie lui ramena aussitôt dans la mémoire celui de Baudouin et du marquis de Mantoue, quand Charles laissa le premier blessé dans la montagne ; histoire sue des petits enfants, non ignorée des grands , crue des vieux , et avec tout cela véritable comme les miracles de Mahomet. Cette histoire lui paraissait faite exprès pour l'état où il était; il commença à se rouler par terre comme un homme désespéré, et à dire d'une voix faible ce que l'auteur fait dire au chevalier du Bois : Où ètes-vous y madame , que mon mal vous touche si peu? ou vous ne le savez pas, ou vous êtes faus^ et déloyale. Comme il continuait le roman, 0t çiu'il en fut en cet endroit : 0 noble marquis de Mantoue , mon oncle , le hasard fit qu'Q passa un laboureur de son village et voisin de sa maison, qui. venait de mener une charge de blé au moulin, et qui, voyant un homme ainsi étendu, lui demanda qui il était , et ce qu'il avait à se plaindre si tristement. Don Quichotte, qui croyait être 3aiudouin, ne manqua pas de le prendre aussi pour le marquis de Mantoue son oncle, et ne lui fit d'autre réponse que de continuer ses vers y lui contant toutes ses disf races, et les amours de sa femme avec le Is de l'empereur, le tout mot à mot, comme on le voit dans le roman. Le laboureur, bien étonné d'entendre tant d'extravagances, lui ôta la visière toute brisée des coups du muletier, et lui ayant lavé le visage, qu'il avait

pldn de poussière, le reconnut. Hél bon Dieu 1 seigneur Quijada , s'écria-t-il (ce qui fait croire qu'il s'appelait ainsi quand il était dans son bon-sens), qui vous a arrangé de la sorte? Mais, quoiqu'il pût dire, l'autre

Eoursuivait toujours le roman. Le bonomme, voyant qu'il n'en pouvait tirer autre chose, lui ôta le plastron et le corselet pour visiter ses blessures; mais il ne trouva ni sang, ni marque de coups, et, après l'avoir levé de terre avec bien de la peine, il le mit sur son âne pour le mener plus doucement. Il n'oublia pas même les armes, ramassant jusqu'aux éclats de la lance, et, liant le tout sur Rossinante, qu'il prit par la bride, il toucha l'âne devant lui, et marcha \et% le village dans ce bel équipage, rêvant et ne pouvant rien comprendre aux foUes que disait don Quichotte. Celuici, de son côté, n'était pas moins embarrassé : il était si moulu , qu'il ne pouvait pas même se tenir sur l'aliboron, et cie temps en temps il poussait de grands soupirs qui allaient jusqu'au ciel, ce qui obligea encore une fois le laboureur de lui demander quel mal il sentait. Mais on eût dit <^ue le diable s'en mêlait , et qu'il prenait plaisir à ramener dans la mémoire de don Quichotte tous les contes qui avaient qudc[ue.rapport avec sa situation. En cet endroit il oublia Baudouin , mais pour se ressouvenir du Maure Abindarrès, quand Rodrigue de Narvaès, gouverneur uAntequerre, le prit et remmena prisonnier : de sorte que le laboureur lui ayant redemandé comme il se trouvait et ce qu'il sentait , il répondit mot pour mot ce que TAbencérage prisonnier répond à

Digiti:

WH QUICHOTTE.

«Ion Rodrigue dam la Diane de Montemajor, s'appUqaant si bien tout oda, qne le laboureur se donnait aif diable de voir entasser tant d'eiLtravagances ; et par là aehe- ' vant enCn de connaître que le bon gentil- ' liomme était devenu fou, u se hâta d*arriyer ' aa Yilkige, pour abréger Fennui que lui ' donniût cette longue harangue. Mais don Quichotte ne Tentpas finie qu'il continua . de la sorte : Il faut que vous sachiez, seigneur don Rodrigue de Narvaès, que cette belle Xarife, dont je viens de vous parler, est présentement 1 incomparable Dulcinée I du 1 oboso, pour qui j'ai «lit, je fais et ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu'on ait jamais vus, quon voie de nos jours, et quon puisse voir à l'avenir. Eh! monsieur, répondit le laboureur, je ne fus jamais Rodrigue deNarvaès, ni IcmarquisdeMantoue; je suis Pierre Alonzo, votre voisin, et vous n'êtes ni Baudouin , ni Abindarrax, mais un brave gentilhomme, le seigneur Quijada. ' Je sais c^ui je suis , répliqua don Quichotte, et suis bien convaincu que je puis être non seulement ce que j'ai dit, mais encore les douze pairs de France , et tout à la fois les neuf preux , puisque toutes leurs grandes actions jointes ensemble ne sauraient égaler les miennes. Ces discours et d'autres de même nature les menèrent jusqu'au village, où ils arrivèrent comme le jour allait finir; mais le laboureur, qui ne voulait pas qu'on vit notre gentilhomme si mal monté, attendit quelque temps, et, quand la nuit fut venue, il mena don Quichotte à sa maison, où tout était en grand trouble de l'absence du maître. Le curé et le barbier, ses bons amis, y étaient, et la servante leur disait : Hé bien I monsieur le licencié Pero Pérès (c'était le nom du curé), que ditesvous de notre maître? Il y a six jours que nous n'avons vu, ni lui ni son cheval, et il faut qu'il ait emporté son écu, sa lance et ses armes, car nous ne les trouvons point. Malheureuse que je suis ! retenez bien ce que je vous dis : aussi vrai comme je dois mourir un jour ces maudits livres de chevalerie, qu'il lit d'ordinaire avec tant d'affection, lui ont brouillé la cervelle. Je me souviens fort bien de lui avoir ouï dire souvent qu'il voulait sefaire chevalier errant, et aller chercher les aventures par le monde. Que Satan et Barabbas puissent emporter tous les livres qui ont ainsi gâté la meilleure cervelle de toute la Manche 1 La Dièce en disait autant de son côté, et encore davantage , et, s'adressant à maître Nicolas, qui était le barbier : Il faut que vous sachiez, disait-elle, qu'il est souvent

arrivé à mon oncle de passer deux jours et dem nuits de suite à faire de ces damnées lectures , et qu'au bout de ce temps-là, tout transporté, n jetait son livre, et, mettant l'épée à la main, escrimait à grands coups contre les murailles ; et, quand il était bien las, il disait qu'il avait tué quatre géants njjig ^ands que des tours, et que la sueur, j|Be l'agitation faisait ruisseler de tout son corps, était Ib sang des blessures qu'il avait reçues dans le combat. Là dessus il buvait une ^ande jarre d'eau froide, disant que c'était un breuvage précieux que lui avait apporté le sage Esquife, un grand enchanteur de ses amis. Hélas I je n'osais parler de cela , de peur qu'on ne crût que mon oncle avait perdu 1 esprit, et c'est moi qui suis cause de son malheur, pour ne vous en avoir pas averti. Vous y auriez remédié avant que le mal eût été plus grand, et tous ces excommuniés de livres auraient été brûlés comme autant d'hérétiques. Ahl je le jure dit le curé, que la journée de demain ne se passera pointqu'on ne les condamne au feu, et qu'on n'en fasse un exemple : ils ont perdu le meilleur de mes amis, mais je promets qu'ils ne feront jamais de mal à personne. Tout cela se disait si haut, que don Quichotte et le laboureur, qui arrivaient en ce moment, l'entendirent, et le paysan, ne doutant plus de ce qu'il avait soupçonné, se mit à crier à tue tête : Messieurs, faites ouvrir la porte au marquis de Mantoue et au sejgneur Baudouin, qui revient fort blessé, et au malheureux don Rodrigue de Narvaès, gouverneurs d'Antequerre, qui amène prisonnier le Maure Abindarrax. A ces paroles, on ouvrit la porte, et le curé et le barbier, reconnaissant leur bon ami, la nièce son bon oncle, et la servante son bon maître, coururent tous à lui pour l'embrasser. Arrêtez, dit froidement don Quichotte, je suis fort blessé par la faute de mon cheval. Qu'on me porte au lit, et, s'il se peut, qu'on fasse venir la sage Ui^andc pour panser mes blessures. Eh bien I s'écria la servante, le cœur ne m'avait-il pas dit de quel pied boitait mon matUre? Entrez, Monsieur, et laissez là votre Urgande dont nous n'avons que faire : nous vous guérirons bien sans elle. Maudits cent fois et cent fois au bout, ces livres de chevalerie qui vous ont mis en cet état I On porta notre gentilhomme sur son lit, et comme on cherchait ses blessures sans en trouver aucune : Je ne suis pas blessé , dit-il, je mé sens seulement tout meurtri pour avoir fait une chute terrible avec Rossinante, mon cheval, en combattant contre dix géants,

Digiti:

DON QUICHOTTS.

et des plus vaillantâ qu'tt jr ait dans le monde. Bon, bon, dit le curé, voi4 les géants en danse. Par ma tonsure, il n*ep restera pas un avant qu1l soit demain minuit. On fit ensuite mille questions à don Quichotte ; mais il ne répondit jamais autre chose, sinon ()u*on lui donnât à manger, et gu'on le laissât dormir, ce qui était les seules choses qui lui importaient; on le satisfit à cet égard, et pendant ce temps le ôiré s'informa bien au long de la manière dont le laboureur Favait trouvé. Cdui-ci raconta de point en point toutes les extravagances qu'il lui avait dites , lorsqu'il lavait rencontré, et en le ramenant ; ce qui eonj^rma encore le curé dans le dessein qu il

avait conçu pMr le ieué«nain, et pour h-

3uel il donna réndea^vous à maitne Nicolas an^ la maison de don Quichotte Le lendemain, notrehéros, fatigué, dot mait profondément quand le curé et ic barbier entrèrent chez lui et demandèrent à L nièce la clef delà chambre aux livret qn'dk leur donna de bon corar. Ils y entrèreD tous, jusqu'à la servante, et trouvèrent phi^ de cent gros volumes et quantités de petits, tous hiea reliés et bien conditionnés : rétalent tous romans de chevalerie, ou pa^ torales romanescpes, qu'ils livrèrent aux fiammes, et dont il ne resta bientôt fdus qœ des cendres.

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