CHAPITRE XXVIII
De ce qui arriva à don Quîcliotte aycc une Lelle cliasscrcssc.
Don Quichotte cheminait enseveli dans ses pensées amoureuses, et Sancho, dans la pensée de devenir riche et grand sei* gneur, quoiqu^il s'en jrouvàl bien éloigné ; car^ tout simple qu'il semblait élre, il ne «laissait pas de connaître que les desseins et les actions de son maître étaient, pour la plupart, autant de visions et de chimères, si bien qu'il ne cherchait que roocasion de s'échapper et de se retirer
chez lui ; mais la fortuiœ en ordonna autrement qu^il ne pensait^ comi[ne nous allons voir. DonQuichotlA au aortir d'une forêt , aperçut quantité c|k gens dans une prairie. En s^approchant 9e là, il les re^ connut pour être des clfi^s^urs. Il s'approcha encore plus prés, et vit parmi eux une dame bien laite, montée sur uoe haq|ienée blanche, dont la selle était en br#d«|je d'argent et en garniture verte. Cette 'Sanie
sst
était tttSB faabillée A^um étoffe ?erte, et en équipage de ehaase^ mais si Qoble et si riche, qu'on ne pou\ait rien voir de plus nwgnifique et de plus agréable ; elle avait un faucon sur le poings ce qui fit croire à don Quichotte que c'était une dame d'importance et la maîtresse de tous ces chasseurSj comme elle l*était effectivement. Il dit aussitôt à Sancbo : Mon fils> va saluer de ma part la ilame de la haquenée, et dislui que le chevalier des Lions baise les mains à son extrême beauté , et que si sa grandeur le trouve bon, il ira les lui baiser lui-même et la servir en tout ce qu'il plaira delniconuaiander.Mais, Sancbo, prends bien garde , ne va pas enfourner dans ton compliment cette foule ordinaire de proverbes dont tu regorges à toute heure..
Vous l'avez bien trouvé, l'enfonceur ! répondit Sancho; c'est bien à moi qu'il faut dire cela : c'est peut-être ici la première fois de ma vie que j'aie fait des ambassades à de grandes dames. Hors celle que tu fis k madame Dulcinée, répliqua don Quichotte > je n'en sache pas d'autres, au moins de ma part. II n'y a que celle-là aussi, dit Sancfao ^ mais un bon payeur ne craint j^as de donner des gages^ et dans une maison abondante la nappe est bientôt mise, je veux dire que ce n'est pas à moi qu'il faut donner des avertissements, car^ Dieu merci, je sais un peu de tout* Je le crois, Sancho, dit don Quichotte. Ya donc , et que Dieu te conduise I
Sancho partit au grand trot du grison, et, étant arrivé auprès de la belle chasseresse , il alla se jeter à ses genoux et lui dit : Haute et extrême dame , le chevalier que vous voyez là s'appelle le chevalier des Lions; il est mon maître et moi je suis son écuyer; on me nomme dans sa mai* son Sancho Pança. Ce chevalier des Lions, qui s'appelait, il n'y a -pas longtemps, le chevalier de la Triste-Figure, envoie dire à votre grandeur qu'il vous prie très humblement de lui donner la permission de venir, sous votre bon plaisir et consentement, vous offrir ses offres de service , et accomplir ses désirs, qui sont, à ce qu'il dit, et comme je le crois, de servir votre haute fauconnerie et beauté. Si votre seigneurie lui accorde l^honneur de la permission qu'il demande, eUe en recevra
une grande faveur, et lui encore plus de contentement. En vérité, excellent écuyer, dit la dame, vous vous êtes acquitté do vo* tre comif[)ission avec toutes les circonstances et toute la discrétion que demandent de parles ambassades. Levez-vous, je vous pi^ie : il n'est pas juste que l'écuyer d'un chevalier tel que» celui de la Triste- Figure, dont nous avons déjà une parfaite connaissance, demeure ainsi à genoux; levez-vous, mon cher ami , et allez dire à votre maître qu'il nous fera beaucoup d'honneur et de plaisir, à M. le duc et à moi, s'il veut prendre h peine de venir à une maison que nous avons ici près. San^ cho se leva, charmé de la beauté et de la courtoisie de cette dame, et ne se sentaot presque pas de joie tant de l'honneur qu'elle lui faisait que d'apprendre qu'elle avait ouï parler.du chevalier de la 'Triste- Figure, croyant bien qu7elle ne l'appelait pas le chevalier des Lions parce qu'il n'y avait pas bngtemps qu'il s'en était donné le nom. Monsieur l'écuyer, lui dit encore la duchesse, dites-moi un peu, je vous prie, n'est-oe pas votre maître de qui on a imprimé une histoire sous le nom de l'admirabls chevalier don Quichotte de la Manche, et qui a pour maîtresse une certaine Dulcinée du Toboso ? C'est lui-même, madame, répondit Sancho ; et cet écuyer dont il est parlé dans l'histoire , et qui se nomme Sancho Pança, c'est moi, si Ton ne m'a changé en nourrice, je veux dire s'ils ne m'ont point changé dans le livre. Je m'en réjouis extrêmement, dit la duchesse. Allez, Pança, mon cher ami, et dites à votre maître que sa venue sur me^ terres m'oblige extrêmement, et qu'il ée pouvait rien m'arriver qui me donnât plus de de joie. Sancho, avec une si agréable réponse, retourna bien joyeuK vers son maître, à qui il raconta tout ce que cette dame lui avait dit, élevant jusqu'au ciel sa beauté, sa bonne mine et sa courtoisie. Don Quichotte, ravi de cet heureux corn* mencemeut, s'ajusta de bonne grâce dans la selle, s'affermit sur les étriers, releva de bon air la visière de son casque, et serrant et animant Rossinante, il partit pour aller baiser les mains à la duchesse, qui , sitùt que Sancho l'eut quittée, avait fait appeler le duc pour lui conter l'ambassade
qo^on venait de lai faire. Comme la première partie de cette histoire leur avait appris à le connatire, ils se préparaient tous deux à le recevoir, et raltendaient avec plaisir^ dans le dessein de le traiter a sa manière, sans le contredire, avec toutes les cérémonies essentielles de la chevalerie errante. Don Quichotte arriva la visière levée; et, comme il fit mine.de vouloir mettre pied à terre, Sancho alla vile pour lui tenir l'étrier; mais il prit si mal son temps, qu^en voulant descendre de son grisou, il s^embarrassa le pied dans la corde qui lui servait d'étrier, de telle sorte qu'il ne lui fut pas possible de se dégager, et il demeura pendu à la corde, Testomac et le visage en terre, tout auprès de don. Quichotte. Notre chevalier, croyant que Sancho lui tenait Pétrier, et ne s'étaot pas aperçu qu'il venait de tomber, leva la
i'ambc pour descendre, et enleva avec lui a selle qui devait être mal sanglée j il tomba rudement entre les pieds de Rossinante, crevant de dépit et maudissant le pauvre ccujer, qui n'avait encore pu venir à bout de se dépêtrer. Les chasseurs, par l'ordre du duc , coururent au secours du maître et du valet et les relevèrent. Don Quichotte, fort incommodé de sa chute, s'en alla, comme il put, en clochant, mettre un genou en terre devant leurs seigneuries. Mais le duc ne voulut point le souffrir en cet état, et, s'étant jeté promptcment à bas, il l'embrassa et lui dit : J'ai bien du déplaisir, seigneur chevalier de la Triste-Figure, que la première fois que votre seigneurie ait mis le pied daus mes États, elle ait lieu de s'en repentir ; mais le peu de soin des écuyers est souvent cause de pires accidents. Le bonheur que j'ai de vous voir, grand prince, répondit don Quichotte, m'est si glorieux, (ju'il ne m'importe pas à quel prix j'en jouisse, et je me consolerais de ma disgrâce quand elle m'aurait précipité dans le fond des abîmes, car la gloire de vous avoir vu m'en retirerait avec éclat. Mou maudit écuj^cr sait mieux déployer la langue pour dire des impertinences qu'il ne sait mettre la selle sur un cheval; mais, de quelque manière que je me trouve, debout ou par terre,à pied ou à cheval, je suis absolument à votre service, et le très humble esclave de ma-
dame la duchesse, votre digne compagne, reine de la beauté et princesse universelle de la courtoisie! Âh ! de grAce, trêve de flatterie;, seigneur don Quichotte de la Manche , dit le doc : tant que madame Dulcinée du Toboso vivra, on ne peut sans injustice louer d'autre beauté que la sienne.
Sancho Pança, en cet endroit, n'attendit pas que son maître répondit, et prenant la parole de son chef : On ne peut pas nier, dit-il, que madame Dulcinée du Toboso ne soit fort belle ; mais tout le monde ne sait pas où gît le lièvre. J'ai ont dire à bon prédicateur que ce qu'on appelle nature est comme un poiier qui fait des pots d'argile : cdui qui en fait un beau en peut aussi faire deux, trois, voire cent; aussi madame la duchesse n'en cède, en bonne foi, rien à madame Dulcinée. Don Quichotte se tourna en même temps vers la duchesse et lui dit : Il faut que votre grandeur s'imagine, madame, que jamais chevalier errant dans le monde n'a eu un écoyer plus grand parleur ni plus plaisant que j'en ai un; et il vous le fera bien voir lui-même, si votre altesse a la bonté de se servir de moi pendant quelques jours.
Que Sancho soit plaisant , répondit la duchesse, je l'en estime davantage; c'est signe qu il a de l'esprit, car les bonnes
Slaisanteries, comme vous savez, seigneur on Quichotte, ne se trouvent point dans les esprits lourds et grossiers ; et puisque le brave Sancho est plaisant, je le tiens désormais pour un homme d'esprit. Ajoutez^ s'il vous plaît , pour grand parleur, repartit don Quichotte. Tant mieux, dit le duc : un homme qui parle agréablement ne sau rait trop parler ; mais , pour ne point perdre nous-mêmes le temps en paroles, allons, et que le grand chevalier de la Triste-Figure nous fasse l'honneur de nous accompagner. Vos altesses diront, s'il vous plaît, chevalier des Lions, dit Sancho, car il n'y a plus de Triste-Figure. Des Lions soit, repartit le duc : eh bien 1 que le seigneur chevalier des Lions vienne donc , s'il lui platt^ à un chftteau que j'ai
firès d^ici, où madame la duchesse et moi ui ferons le meilleur accueil que nous pourrons , comme nous avons accoutumé de faire à tous les ^çh^ev^iers errants qui
DON OlICHOTTE.
nous viennent roir. Ib montèrent tous à cheval et commencèrent à marcher. Le dnc et don Quichotte étaient près de la duchesse ; mais celle-ci voulut que Saucho fût à ses côlés^ parce qu'elle prenait' beaucoup de plaisir à Pentendre parler. Notre
écojer ncsefitpasprier^ il vint sans façon se mêler à la conversation , ce qui divertit extrêmement le dnc et la duchesse, qui étaient ravis d'avoir trouvé deux hommes les plus extraordinaires qu'on eût jamais vus.
lek:
.ï^;-|i^;*.*H:-4-.;>-î.^^>Ht^>