CHAPITRE XXIX
Qui traite de plutieurs grandes choses.
On ne saurait pas bien dire la joie qu'avait Sancho de se voir en faveur auprès de la duchesse ; car il ne doutait point qu^il ne trouvât chez elle l'abondance qu'il ftv^t trouvée dans la maison de don Diego et cnez Basile-, et le compagnon^ aimant la bonne chère^ n'avait garde de perdre l'occasion de la faire quand elle se présentait. Avant qu'ils arrivassent au château^ le duc avait pris le devant , et avait déjà averti tous ses gens de la manière qu'il voulait qu'on traitât don Quichotte : si bien que^ quand le chevalier parut^ il sortit deux laquais ou valets de pied , vêtus do longues vestes de satin cramoisi, qui le prirent entre leurs bras de dessus son cheval, et lui dirent que sa grandeur pouvait aider à descendre h madame la duchesse. Don Quichotte y alla, et, après Vêtre fait d^ grands compliments, la duchesse s'o-
Einiâtra à ne point descendre qu^entre les ras de son mari, disant qu'elle ne pouvait charger un chevalier d'un fardeau si désagréable. Il fallut donc que le duc lui donnât la main. Comme ils entrêrent.dans une grande basse-cour, deux belles dcmoi selles vinrent jeter sur les épaules de don Quichotte un riche et long manteau d'écarlate, et à l'instant toutes les galeries parurent pleines d'hommes et de femmes, qui crièrent de toute leur force, afin de fêler la bienvenue des chevaliers errants. La plupart jetèrent des eaux de senteur sur
le duc et la duchesse , ainsi que sur don Quichotte, qui était dans un ravissement incroyable. Ce fut la première fois qu'il se crut avec certitude la crème et la fleur d'un véritable chevalier errant, se voyant traiter de la même façon qu'il avait lu qu'on les traitait dans les siècles passés.
Sancho, ayant mis pied à terre, suivit la duchesse et se tint tout auprès d'elle ; il entra dans le château avec les autres $ mais, ressentant quelques remords d'avoir laissé le grisou seul, il s'approcha d'une révérende matrone qui était venue avec d'autres femmes au devant de la duchesse, et lui dit tout bas : Madame Gonzalez, ou. comment vous appelez- vous? Je m'appelle Rodrrgucz de Grijalba, répondit-elle ^que désirez-vous, mon ami? Allez-vous-en , je vous prie, à la porte du château, dit Sancho, vous y trouverez un âne qui est à moi ; faites-moi le plaisir de le faire mettre à l'écurie, ou mettez-le vous-même, car le pauvre animal est peureux et ne saurait demeurer seul. Si le maître n'est pas mieux appris que le valet, nous voilà bien tombées, répondit la dame Rodriguez. Allez, mon ami, allez chercher ailleurs desdames qui prennent soin de votre âne : car cclli s de cette maison ne sont pas accoutumées à ce métier. Oh! oh! lépliqua Sancho, vous voîlà bien dégoûtée ! comme si je n'^avaispasouï dire à monseigneur don Quichotte^ qui sait toutes les histoires,
qne^ quand Lancelot revint d'Angleterre, les princesses prenaient soin de lui^ et les demoiselles de son cheval ! et, par ma foi, ma chèredame, pour ce qui est de mon âne, je ne le troquerais pas pour le cheyal de Lancelot. Mon ami, répliqua la dame Rodriguez ^ si vous êtes un bouffon , gardez vos bouffonneries pour ceux qui les trouvent bonnes, et qui vous les paient mieux . que moi : je ne vous en donnerais pas une figue. Peu prendrais bien de vous, répondit Sancbo , car il y a à parier qu'elles seraient bien mûres, et si vous jouiez en soixante, je ne crois pas que vous perdissiez pour un point. Impertinent, lui dit la dame; si je suis vieille, tu n'en as que faire ; ce n'est pas à toi que j'en rendrai compte. La dame Rodrigucz dit cela si baut, que la duchesse l'entendit, et, lui voyant les yeux tout rouges de colère, lut demanda à qui elle en avait. A qui j'en ai? répondit-elle : avec ce malotru , qui m^a priée civilement de mettre son àne à l'écurie, en me disant que de plus grandes que moi pansaient bien le cheval d'un je ne sais qui de Lancelot, et, sur le marché, il m'appelle vieille en bon français. Cela m'offense encore plus que vous , repartit la duchesse. Vous vous trompez , ami Sancbo, dit-elle en le regardant : la dame Rodrigucz est encore toute jeune, et elle porte ce voile et ce bandeau plutôt parce qu'elle est veuve , et à cause de son autorité, qu'à cause de son âge. Que je ne sorte jamais de devant vous, madame, répondit Sancho, si je l'ai dit pour la fâcher; mais j'ai tant d'amitié pour mon pauvre grison, pour avoir toujours été nourris ensemble, que j'ai cru que je ne le pouvais pas recommander à une personne plus charitable que cette bonne dame. Sancho, dit don Quichotte en le regardant de travers , estce comme cela qu'on doit parler ici ? Monsieur, répondit Sancho, chacun parle de ses affaires selon qu'il se trouve : je me suis souvenu ici diji grison, et j'en parle ici j si je m'en étëvsouvenu dans l'écurie, j^en aurais parlé, dans l'écurie. Sancho a raison, interrompit le duc, et je ne vois pas qu'il y ait lieu de le blâmer; mais qu'iLne sa mette pas en peine de son âne : ou en aura soin comme de lui-même.
Avec toutes ces plaisanteries qui diver-
tissaient tout le monde, hors don Quichotte, ils montèrent au château, et on fit entrer notre chevalier dans un grand salon richement ]M'é de brocart d'or et d'argent , où il Tut désarmé par six jeunes filles, qui lui servirent de pages, toutes bien instruites par le duc et la duchesse de la manière qu'ils voulaient qu^on en usât avec lui, afin qn^il crAt toujours qu'on le traitait en chevalier errant. Pou Quichotte^ désarmé, demeura avec ses chausses étroites , et en camisole de cha** mois, maigre, sec et alongé, les joues creuses et les mâchoires serrées, enfin d'une manière à faire éclater de rire les demoiselles, si le duc ne le leur eût exprès* sèment défendu encore plus que toute chose. Elle prièrent le chevalier de trouver bon qu'on le déshabillât pour, lui donner une chemise -y mais il s'en défendit sérieusement , en disant que les chevaliers errants ne se piquaient pas moins d'honnêteté que de vaillance ; il les pria seulement de la laisser à son écuyer ; et, s'étant.renfermé avec lui dans une chambre encore plus magnifique que le salon, il prit la chemise et dit à Sancho : Dis-moi un peu, bélitre, où as-tu appris à traiter ainsi une dame vénérable et dignederespect, comme la dame Rodriguez? Etait-ce là le temps de te ressouvenir de ton âne? et crois- ta que des gens de cette importance, et qui reçoivent si Hien les maîtres, oublient de prendre soin de leur équipage? Pour l'amour de Dieu , Sancho , défais-toi de ces libertés, et ne va point faire connaître, à force de sottises, que tu n'es qu'un rus«taud. Ne vois-tu point, misérable, qu'on a d'aut^int meilleure opinion d'un maître que ses gens sont civils et honnêtes, et que l'avantage que les grands seigneurs ont sur les autres hommes , c'est qu'ils se font servir par des gens qui sont quelquefois aussi honnêtes gens qu'eux-mêmes? Et, quand on verra que tu n'es qu'un vilain paysan et un méchant bouffon, pour qui passerai'je? N'aura-t on pas sujet de croire que je ne suis moi-même qu'un sot campagnard et un chevalier d^emprunt? Non, non, Sancho, mon ami, ce n'est pas là le moyen de réussir dans le monde : un par- Icuir indiscret, qui veut plaisanter sur tout et à toute hcuw , devient à la fin un bouf-
DOU QUICHOTTE
fon fad^ et dégoûtant. RetienB donc ta langue et examine tes paroles et à qui ta paries, avant que d'ouvrir labouche. Nous voilà, Dieu merci, arrivés daii9|Un iicn ou^ avec la faveur du ciel et la fofce de mon bras y nous devons nous enrichir de réputation et d'honneur^ et moissonner les faveurs de la fortune. Sancbo^ qui s'en crut quitte à bon marché» promit sincèrement à son maître d'être plus considéré à ^ l'avenir^ et lui dit qu'il ne craigutt point * qu'il ftt désormais rien qui pût donner mauvaise opinion d'eux.
Don Quichotte s'habilla , prit sou baudrier de veau marin et sa bonne épée , mit le mantf'au d'ëcarlate sur ses épaules^ et sûr sa tète une belle toque de satin vert que lui avaient laissée les demoiselles ; et, en cet équipage, il rentra dans le salon, où il les trouva toutes six rangées en baie pour le recevoir, ce qu'elles firent avec Beaucoup de cérémonies et de révérences ; et en même temps arrivèrent douze pages avec Técujer^ pour le mener près du duc et de la duchesse qui l'attendaient à diner. Il marcha au milieu d'eux avec grande pompe jusqu'à une autre salle où étaient un buffet magnifique et une table avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse allèrent le recevoir à la porte , accompagnés d'un ecclésiastique grave et modeste, de ceux qui gouvernent en Espagne les maisons des princes, mais qui, n'étant pas nés princes, ne peuvent apprendre à ceux qui le sont comment ils doivent l'è- Ire ; de ceux, dis-je , qui voudraient régler la grandeur des princes sur leur propre bassesse, et qui, leur voulant apprendre à se modérer, les rendent misérables. Je veux dire que le bon ecclésiastique devait être à peu près de cette humeur-là. Après bien des cérémonies de part et d'autre, le duc et la duchesse, et don Quichotte au milieu d'eux , s'approchèrent de la table. Il y eut encore de grands compliments sur la première place; mais enfin l'opiniâtreté du duc l'emi)orla sur l'honnêteté de don Quiclîotte, qui fut contraint de la prendre. L'ecclésiastique se mit vis à vis de lui, et le duc et la' duchesse à ses côtés. Sancho était si étonné de voir l'honneur qu'on faisait à son maître, qu'on eût dit qu'il tombait des nues; mais, après avoir fait quelque
réflexion sur toutes les cérémonies qui venaient de se passer entre lui et le duc « touchant la place d'honneur : Si vos seigneuries, dit-il, veulent me donner la permission,, je vais leur conter ce qui arriva un jour dans notre village à propos des places. Sancho n'eut pas achevé do parler, que don Quichotte en prit l'alarme, ne doutant point qu'il n'eût quelque impertinence à dire. Sancho s'étant aperçu de l'humeur de son maître : Ne craignez point, monsieur, lui dit-il , je ne me méprendrai pas, et ne dirai rien qui ne soit à propos : je n'ai pas encore oublié la leçon que vous m'avez faite tantôt pour ce qui est de parler bien ou mal. Je ne me souviens de rien, Sancho, répondit don Quichotte ; tu peux dire ce que tu voudras, mais dis-le promptement. Or ce que j'ai à dire, messeigneurs, est vrai comme il est juste, dit Sancho, et qu'ainsi ne sœt, voilà monseigneur dou Quichotte pour me démentir. Tu n^as qu'à mentir tant que tu le voudras, répliqua don Quichotte, sans craindre que je t'en empêche; mais pourtant, prends bien garde à ce que tu vas dire. Oh ! je l'ai considéré et reconsidéré, dit Sancho, et je n'appréhende pas qu'on s'en plaigne. En vérité, dit don Quichotte, vos altesses feraient bien de mettre ce fou dehors, car il va dire mille imper* tinences. Ah ! pour cela, dit la duchesse, Sancho ne partira point d'auprès de moi : je l'aime trop, et je me fie bien à sa discrétion. Je prie Dieu que votre sainteté vive mille ans, madame la duchesse, dit Sancho, en récompense de la bonne opinion que vous avez de moi, quoique je ne le mérite pas. Or voici donc mon conte:
Un gentilhomme de notre village, bien riche ^t de bonne famille, car il venait de ceux de Médina del Campo, convia un jour... Ah! j'oubliais de vous dire que ce gentilhomme avait épousé madame Men«^ cia de Quinones , la fille de don Alonso de Maranon, chevalier de l'ordre de Saint- Jacques , qui se noya dans la forge pour qui il 7 eut autrefois cette grande querelle, danslaquelle j'ai ouï dire que M. don Quichotte s'était trouvé, et là où fut blessé Thomassillo le garnement, fils de Balvastro le maréchal Tout cela n'est-il pas véritable, monsieur uotre maître? dites har*
DON QUIGHOTTE.
dtnunit^ et qns M. hÀûc «i Mméme la duchesse voieifl que je ne suit; pas un babillard et un menteur. Jusqu'à cette heure, mon ami, dit l'ecclésiastique, vous me pa« raissez moins menteur que grand babillard } mats je ne sais si , dans la suite, je ne vous prendrai point pour autre chose. Tu prends tant de gens à témoin , Saneho, et lu donnes tant de renseignement, ajouta doD Quichotte, qu'il faulassurém^nt que tu dises vrai ; mais abrège ton co^fte : de la maniera que tu t^j prends, tu i^e finiras d'aujourd'hui. Mon ami Sancho n'accourcira point celui-là, sUl veut me faire plaisir, dit la duchesse ; qu'il le conte comme il l'entend : quand il ne devrait finir de deux jdurs, il me trouvera toujours prête à l'écouter.
Je vous dis donc, messeigneurs , conti* nua Sancho, que je connais ce gentilhomme comme je connais mes deux mains, car de sa maison h la mienne il n'y a pas un trait d'arbalète, qu'un jour il convia un laboureur qui n'éUit pas riche, à ce que l'on disait, mais qui était fort honnête homme, ce qui est toujours beaucoup. Et yite, vite, mon ami, interrompit recelésiastique : ne voulez-vous jamais finir? Il faudra bien finir un jour, s'il plait à Dieu, dit Sancho, mais les choses vont leur train. Le laboureur que j'ai dît étant arrivé à la maison de ce gentilhomme qui l'avait convié, et qui avait épousé la fille de don Alonso de Maranon... Hélas! le pauvre gentilhomme, que le bon Dieu ait son aroe , car il est mort depuis ce tempsla , h telles enseignes qu'on dit qu'il fit une mort d'ange -, pour moi , je n'y étais pas à l'heure : j'étais allé à Tremblèque couper les blés. Bon, mon ami, bon, dit l'ecclésiastique; mais sortez promptemcnt de Tremblèque; poursuivez donc votre conte, sans vous amuser à faire les funérailles du gentilhomme, si vous ne voulez aussi faire les nôtres. Il arriva donc, continua Sancho, que, comme ils étaient prêts à se mettre à table, je veux dire le gentilhomme et le paysan... ; tenez , il me semble que je les vois, comme si c'était tout h l'heure. Le duc et la duchesse prenaient le plus grand plaisir du monde de voir l'ennui qu'avait l'ecclésiastique des pauses que faisait Sancho, et de la longueur de
son conte; et, pour don Quichotte, il enrageait dans Tame , quoiqu'il n'en dtt rien. Commc.il fallut donc se mettre à table, dit Sancho, le laboureur attendait que le gentilhomme s^'asslt pour prendre «a place, et le gentilhomme faisait en même temps signe au laboureur de pren»
dre le haut bout. Le laboureur ne voulait point ; mais le gentilhomme s> opiniAtrait, et disait qu'il voulait être le maître chez lui. Mais le labourenr, qui se piquait de civililé et de savoir vivre, n'en voulut jamais rien faire, jusqu'à ce que le gentil* homme le prit par les épaules, etlefitasseoir par force, et lui dit en colère : Asseyez^ vous, monsieur le rustre, puisque je vous le dis : en quelque endroit que je me mette> je serai toujours à la place d'honneur. Voilà mon conte, messeigneurs: et, en bonne foi , je ne crois pas avoir rien dit qui ne soit à propos.
Il monta tant de différentes couleurs au visage de don Quichotte , qui vit la malice de ce qonte , qu'il semblait bien moins de chair que de jaspe, si bien que le duc et la duchesse , qui s'aperçurent du trouble où il était, s'empêchèrent de rire, quoiqu'ils en mourussent d'envie , de crainte de l'irriter davantage. £t, pour changer de discours , afin que Sancho n^eût pas lieu de continuer ses extravagances, la duchesse demanda à don Quichotte quelle nouvelle il avait de madame Dulcinée , et s'il lui avait envoyé depuis peu quelques brigands et géants de ceux qu^il vainquait tous les jours* Madame^ répondit don Quichotte , mes disgrâces ont eu un commencement, mais je ne crois pas qu'elles aient jamais de fin . J'ai vaincu des géants et défait des brigands , et les lui ai envoyés; mais où l'auraient-ils trouvée , et à quelles marques la reconnaître^ si elle est aujourd'hui enchantée et changée en la plus laide et la plus difforme paysanne que l'on puisse imaginer? Pour moi , je n'y comprends rien , dit Sancho, car elle m'a paru la plus belle créature du monde ; au moins sais-je bien qu^elle n'en céderait pas au meilleur danseur de corde en agilité : par ma foi , madame la duchesse, si elle ne saute sur une bourrique comme feraitjia.chal^! Et l'avez-vous vue enchantée y ^meho? demMid«L le duc.
Commeol, $î je Paî vue ! répondit Sancho; eC qui diable a découvert tout cela^ si ce n'est moi? En bonne foi^ oui^ je Fai vue, et si celle-là n'est pas enchantée , croyez qu^il n'j en a jamais eu. L'ecclésiastique, qui entendit parler de géants et d'enchantements , commença à soupçonner que ce devait être là ce don Quichotte de la Manche dont le duc lisait incessamment l'histoire, quoiqu'il lui eût souvent dit qu'il y avait de la simplicité à lire de semblables folies j. et, croyant enfin ce qu'il soupçonnait, il s'adressa au duc et lui dit avec un grand sérieux : Monseigneur , votre excellence aura plus de compte ii rendre qu'elle ne croit sur le sujet de ce pauvre homme : ce don Quichotte, ce don extravagant ou comme vous voudrez l'appeler n'est peut-être pas si fou que votre grandeur le croit et lui donne sujet de le paraître en appujantainsi ses impertinences. Et vous, dil-iJ , maitre fou , se tournant vers don Quichotte, qui vous a ainsi fourré dans l'imagination que vous êtes chevalier errant, et que vous défaites des géants cl des voleurs? Que n'ai lez- vous plutôt dans votre maison prendre soin de vos enfants et de vos affaires, au lieu de vous amuser à courir par le monde et à faire rire tous ceux qui vous voient? Je voudrais bien savoir où vous avez trouvé qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants et encore moins qu'il y en ait à cette heure. En quel endroit de l'Espagne avez- ^ vous rencontré des géants, des lutins, et des Dulcinées enchantées, et toute cette foule d'extravagances dont vous avez la cervelle remplie ? Don Quichotte écouta
Eaisibicmcnt tout le discours du vénérale ecclésiastique, et, voyant qu'il avait fini , ou pTiut-êlre ne pouvant plus résister à l'extrême colère qui l'agitait, il se leva de table , et , le visage enflammé, sans songer au respect qu'il devait au duc , il fit cette réponse : Je voudrais bien que votre révérence me dit de quelle extravagance elle m'accuse, et pourquoi elle m'ordonne d'aller chez moi gouverner ma femme et mes enfants , sans savoir si je suis marié ou non. Croyez-vous qu'il ne serait pas bien aussi juste de reprendre ceux qui se fourrent indiscrètement dans la maison d'autrui pour en gouverner le
DON QLICHOTTE.
maître ii leur fantaisie ? et vons imaginezvous que, pour avoir trouvé Pentrée libre chez les grands seigneurs après avoir rôdé toul au plus l'espace de dix lieues en portant la besace, on ait droit de donner des lois de la chevalerie et déjuger dea. chevaliers errants ? C'est , à votre compte , un emploi fort inutile et un temps absolument perdu que de courir le monde, en méprisant toute sorte de délices, et pratiquant toutes les austérités par oii les gens de bien s'élèvent jusqu'à l'immojlalité I Mais en voilà assez , mon révérend : si les chevaliers, les grands seigneurs et les princes m'avaient traité de fou , je le regarderais comme un affront irréparable; mais, puisque je ne passe pour tel ^e dans Tesprit des écoliers et des pédants, qui n'ont jamais foulé les sentiers de la chevalerie , je m'en console et m'en estime encore davantage. Je suis chevalier, et tel je vivrai et mourrai s'il plaît au Tout- Puissant. J'ai apaisé des querelles , vengé des outrages , châtié des insolences, terrassé des géants, et combattu des lutins et des fantômes ; je suis amoureux même , mais seulement en tant que la profession de chevalier errant m'oblige de l'être ; et , l'étaul de cette sorte , }^ ne suis pas de ces amants vicieux qui n'ont que la volupté pour objet , mais des amants platoniciens , sans avoir de sentiments qui choquent la vertu. Je n'ai point , Dieu merci , d'intentions qui ne soient droites; je ne songe qu'à faire du bien à tout le monde , et à ne donner jamais lieu de se plaindre à personne ; et si un homme qui a ces sentiments , et qui le fait voir par ses œuvres, mérite d'être traité de fou , je m'en rapporte à leurs excellences.
Ma foi, dit Sancho, il n'y a rien à ajouter à cela ; demeurez-en là , mon maître; voilà tout ce qu'on peut dire ; et, puisque le bon père n'est pas d'accord qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants , il ne faut pas s étonner qu'il n'ait su ce qu'il disait. Ne seriez- vous point , vous qui parlez, mon ami, dit le moine, ce Sancbo Pança à qui on dit que votre maitre a promis une île? Oui , c'est moi , répondit Sancho, et qui la mérite aussi bien qu'un autre , si haut huppé qu'il puisse être ; et je suis de ceux à qui on peut dire : Mets-loi
avec les boas , et tu seras boa ; et eocore de ceax de qai oa dit : Il s'appuie coatrc ua boa arbre , il aura boaae ombre. Je me suis attaché à ua boa maître et il y a quelque temps que je suis ea sa compagnie, et je dois être uo autre lui-même. Si Dieu plaît que uous vivioas Tuo et l'autre^ il ne mauquera pas de royaumes à dooaer , ni moi d'iles à gouveraer. Noa , noa y assurémeat ^ ami Saacho, dit le duc , et , eu faveur du seigneur don Quichotte^ je vous en donne uae de neuf que j'ai , et qui a'est certainement pas la moindre à mépriser Mcls-toi à genoux, Sancho , dit don Qui chotte, et baise les pieds de son excellence pour la remerder de la grâce qu'elle te fait. Sancho le nt; et le moine, impatient de voir que ses remontrances réussissaient si peu , se leva brusquement de table y et , avec un chagria brutal, il dit au duc : Par l'habit que je porte, monseigneur, je ue sais si vous n'êtes point aussi faible que ces misérables : hc 1 comment est-ce qu'ils ne seraient pas fous, quand les sages autorisent leurs folies? Que votre excellence de* meure avec eux , puisqu'elle s'en accommode si bien , car pour moi je ne mettrai assurëmentpas le pied dans la maisoa tant que ces honnêtes gens y seront. Il sortit sans en dire davantage, malgré toutes les prières qu'où fit pour le reteair. Veritablemeat le duc ae s'empressa pas beaucoup ; il fut longtemps à rire de son impertinente colère. Eafia il reprit ua visage sérieux, et dit à doa Quichotte : £o vérité , seigaeur chevalier des Lions ] vous avez si bien répondu pour vous-même > qu'il ne vous faut point d'autre satisfaction de l'indîgue emportement de cet homme : car, après tout , on ne doit jamais prendre pour affront ce qui vient de la part des religieux et des femmes. Cela est vrai , monsieur, dit don Quichotte , et la raison de cela est que celai qui ne peut être offensé ne peut aussi faire d'offense : les femmes , les enfants et les gens d'église sont considérés comme des personnes qni ne peuvent se défendre , et qui , par conséquent , ne peuvent ni faire d'affront ni en recevoir. Aussi ne me crois-je obligea aucun ressentiment contre ce bon-homme pour les paroles qu'il ma dites; je voudrais seulement qu'il eût attendu plus longtemps pour le désabuser
de l'erreur où il est qu'il n'y a jamais eu
de chevaliers errants. Il faudrait qu'Ama-
dîs ou quelqu'un de sa race Teût enteadu
parler de la sorte : en vérité, le bon-homùie
s^en serait repenti plus de dix fois.
En bonne foi, ajouta Sancho, ils lui
auraient sanglé un horion qui l'aurait
fendu comme une huître à IVatille. Ah !
c'est bien à eux qu'il fallait se jouer !
Croyez que c'étaient bien des gens à avaler
ces pilules ! Mort de ma vie ! si Renaud
de Montauban avait ouï les paroles du
pauvre petit homme, il lui aurait si bien
masqué le groin avec les quatre doigts et
le pouce, que je ne pense pas qu'il eût eu " j^ 1 j *__? -«i I
Eh!
pour
envie de parler de trois ans.
plaisir, qu'il se trouve en leur chemin, et qu'il s'y joue, vous m'en direz des nouvelles ; oh ! oui , oui , il n'y a qu'à s'y frotter l La duchesse se tenait les côtés et n'en pouvait plusde rire du discours de Sancho, qu'elle trouvait encore plus fou que son maître. Enfin don Quichotte se remit à table, et on acheva de dîner; et comme on commençait à desservir , il entra quatre demoiselles , dont l'une portait un bassin de vermeil doré, l'autre une aiguière, la troisième du linge extrêmement propre et quisentait fort bon, et la dernière avait les bras retroussés jusqu'aux coudes, et portait une boîte d'argent avec des savonnettes de senteur. La demoiselle qui portait du linge s'approcha de don Quichotte et mit sur lui une serviette qu'elle lui attacha par derrière le cou ; ensuite celle qui portait le bassin, après avoir fait une profonde révérence, le lui mit sous le menton, et demeura là, le tenant avec ses mains. Don Quichotte était tout surpris d'une cérémonie si extraordinaire ; mais, sans doute croyantque c'était l'usage du pays de la ver la barlie au lieu des mains, il tendit le cou sans rien dire. En même temps on versa de Teau dans le bassin, et celle" qui portait la savounette se mit aussitôt à laver et à savonner de toute sa force non seulement la barbe du patient chevalier, mais tout le visage et les yeux même , qu'il fut obligé de fermer. Le duc et la duchesse, qui n'étaient avertis do rien, se regardaient l'un l'autre, cl attendaient à quoi aboutirait cet étrange lavage. Cependant la demoiselle barbière.
après avoir bieo lavé son homme^ e( lai ajaa( mis un doigt de savon sor le visage^ feignit que l'eau manquait , et dit à sa compagne d'en aller chercher d^autre^ et quelcscigneurdon Quichotte aurait bien la bonté d'attendre. La demoiselle s'en alla^ et don Quichotte demeura dans un état à faire mourir de rire, le cou long et chargé de poil avec de gros Oocons d'écume, tout le visage de méme^ et les
Îcux fermés. Les demoiselles oui faisaient I malice tenaient les jeux naisses sans oser regarder le duc et la duchesse ^ qni , de leur côté, quoiqu'ils ne fusseut pas trop contents d'une plaisanteriequ'ils n'avaient pas ordonnée^ ne savaient pourtant s'ib devaient s'en fàchèr) et avaient toutes les peines du monde à s'empêcher de rire de voir la ridicule figure du chevalier. Enfin la demoiselle ajant apporté de l'eau y on acheva de le laver , et celle qui tenait lé linge ressuya et le sécha tout doucement et à loisir^ comme si elle eût craint de blesser cette carcasse. Cela fait, elles firent chacune une grande révérence , et voulurent se retirer , mais le duc , qui ne voulut pas que don Quichotte crût qu'on se moquait de lui, appelant la demoiselle qui portait le bassin : Venez-moi donc laver^ dir.-il, et surtout prenez garde que l'eau ne manque pas. La jeune fille, qui n'était pas béte, comprit bien l'intention du duc , et aussitôt elle l'alla laver et savonner ; et après l'avoir essuyé , elles firent toutes la révérence, et se retirèrent.
Sancho étant demeuré là pour considérer cette cérémonie, et commeelle lui revenait assez : Hé, morbleu l dit-il, àdemi bas, si c'était aussi Pusage de ce pays de laver la barbe aux écuyers, par mafoiceneserMtpas sans besoin, et je donnerais bien de bon cœur demi-réale à qui m'y passerait le rasoir. Que dites^vous là, entre les dents, Sancho? demanda la duchesse. Je dis, madame, répondit-il, c[ue j'avais bien ouï dire que chez les princes on donnait il laver les mains après qu'on a 6té la nappe, mais non pas qu'on savonnât la barbe, et je vois bien qu'il fait bon vivre : on apprend toujours quelque chose. Ce n'est pas qu'on ne dise bien aussi que celui qui vit longtemps a plus de mal à souffrir; mais une lessive coaime celle-là fait plutM
du plaisir que du mmU MevonsMtcr en peine, Sancho^ mon ami, dit ht chesse : je vous ferai laver par nmik on vous donnera méine une ksin^i est besoin. Je serais plus content^ me lave, répondit Saoefao^ aunHnmd l'heure y une autre fois nous verrosspj le reste. Monsieur le mailre, ditb^ chesse, qu'on donne salisfaclion s Sani et qu'on ne lui refuse rien de tout ai demandera. Lé maître d'hôtel r^ que le seigneur Sancho serait servi es h comme il souhaiterait^ et en même iof l'emmena diner. Le duc, la ducho»
don Quichotte demenièreiit seob, f après s'être quelque temp^entretcoos.
toujours de matière de cbeTaIerie,faf chesse pria le chevalier de vouloir faiit* portrait et la description de rnsdêmek cinée, lui disant que, de la manière àt\ on parlait de sa beauté, il Mhitqac^ fût la plus belle créature du noDdt.j même de toute la Manche. Don Qakkf fit un grand soupir, et dit à la dâcke» Pour vous satisfaire^ madame, il k»
drait que je pusse exposer à vos jeoii(| cceur de cet csdave de Dulcinée, w< beautéestst vivement dépeio te; carmbfr gue ne pourra jamais suffire à dire cep l'on a même bien de la peine à sVaiagivT et comment poorrai»je venir h hoAit vous faire une exacte peinture àeh feaic de l'incomparable Dulcinée, qsiadequu occuper le pinceau de Parrhasfos,^ Timande et d'Apelles, le burin dcLjsfp et le ciseau de Phidias, et tont )'^/ toute l'adresse de tous les frmeox pôitrès, sculpteurs et graveurs qui ontken dans le monde 7 Et nef serait-ce pss être téméraire que dPentreprendre de louer n mérite et des avantages qni sont isinv ment au dessus do toute l'^oquencefe plus célèbres orateurs ? Avec lont cch, seigneur don Quichotte , dit le doc y r^ ne vous est impossibk; , et vous noosoèfr gérez beaucoup de nous en donner pow le moins un premier trait : je sws ^ que la moindre ébauche, tout imprfailt qu'elle puisse élre , ne laissera pa^ à'^'^^f de quoi donner de l'eavie aux pns belles. Je le ferais de bon cœur, repartit dos pttfchottc, si la disgrâce qui fau eil arfirée depub peu n'en avait effaeé ou coifoi^^
DON QUIGH01TE.
pub ((ttdqae lemp0 da seigneur don Qai* cholle , et qui a eu Tapplaudissement de toul le monde, YOtre seigneurie n^a jamais ?a madame Dulcinée; ce n^est qu'une dame imaginaire et chimérique , qui ne subsiste que dans votre imagination , et à qui TOUS attribuez les perfections et les avantages qu'il tous plait. Il y a bien des choses a dire là dessus, répondit don Quichotte. Dieu sait s'il j a, ou non, une Dulcinée au monde ^ et si elle est réelle ou chimérique : ce ne sont pas des choses dont il soit besoin d^approfondir entière* ment le mystère. Quoi qu'il en soit, je la considère comme une dame qui a tous les avanltfges nécessaires pour se faire estimer de tout l'univers, belle sans défaut, fière sans orgueil , tendre et empressée avec honnêteté, enjouée avec modestie , agréa* ble^ spirituelle et civile, parce qu'elle a été très bien élevée ; illustre en6n par sa naissance, puisqu'elle est parfaitonent belle, et que la beauté parfaite ne se rencontre point dans une personne de nais* sance médiocre. Cela est incontestable, dit le duc ; mais que votre seigneurie me permette de vous proposer un doute que m'a donné l'histoire impriméede vos hauts faits en la lisant : c'est qu'il me semble que, quand on demeurerait d'accord qu'il y a une Dulcinée au Toboso ou ailleurs, et qu'elle est belle an suprême degré de beauté que vous nous la dépeignez , il pa* rait pourtant qu'elle ne peut pas entrer en comparaison pour la naissance avec les Ariane, les Madasime, les Genièvre, et un million d'antres de cette sorte, dont il est parlé dans les histoires que vous savez. A cela, monseigneur, dit don Quichotte, j'ai à vous répondre que Dulcnièe est fiUe de ses actions, que Téclat des vertus relève la race, et qu'il vaut beaucoup mieux se faire distinguer par un mérite achevé que par une grande naissance, quand elle n'cei accompagnée d'aucune vertu ; et cela d'autant plus que Dulci née a des qualités qui la peuvent élever sur le tr6ne et la rendre mère d'une longue suite de rois, puisqu'une femme belle et vertueuse peut prétendre à tout, et qu'on ne doit point limiter l'espérance où le mérite est sans bc^. nés ; et, si ce n'est pas formellement^ au
toutes les idées dan$ mon imagination, disgrâce si grande^ qu'il y a désormais plus de sujet de la plaindre qu'il ne lui reste de quoi faire une agréable peinture. Il y a quelque temps que je voulus lui aller baiser les mains, lui rendre mes respects^ et recevoir ses ordres avant ma troisième ^r lie ; mais qu'est-ce que le ciel me réservait ! je la trouvai enchantée, de princesse convertie en paysanne, sa beauté changée en une laideur difforme, sa bonne odeur en une puanteur excessive. Je cherchais un ange, je trouvai un démon ', je croyais trouver une princesse spirituelle, ce n'é tait plus qu'une paysanne rustique et grostiière : au lieu d'une personne sage et niodeste, je né trouvai qu'une baladine effrontée^ des ténèbres au lieu de la lu- >ttière , et enfin , au lieu de Dulcinée du Toboso, une paysanne maussade eteffroyable.
Ah Dieu! s'écria le duc : et quel est ^'inhumain qui a été assez cruel pour Pouvoir donner cette affliction à toute la ierre, qui lui a 6lé la beauté qui en faisait «oute la joie et Tagrèment , et qui l'a privée de l'honnêteté et de la bonne grâce «|ui en étaient l'ornement, la richesse et •a magnificence ? Et qui serait-ce» repartit 4on Quichotte , si ce n'est quelques uns les maudits enchanteurs qui me persécutent, un de ces nécromans perfides que ''enfer a vomis dans le monde pour obs- ;urcir la gloire et les exploits des gens de ^aéritc et« donner de l'éclat et du lustre ux actions des méchants ! Les enchanleurs m'ont persécuté et me persécuteront ans relâche , jusqu'à ce qu'ils m'aient eneveli avec mes hauts faits dans l'abîme Tofond de l'oubli , et les traîtres ont bien u me percer par où j'étais plus sensible, , .'ignorant pas que priver un chevalier rrant de sa dame, c'est le priver de la uraière du soleil qui l'éclairé, de l'aliment ni entretient son esprit et sa vie, de 'appui qui le soutient, et de la source ^oonde d'où il emprunte et tire toute sa igueur et ses forces : car enfin c'est déormais un arbre sans sève , un édifice bâti ar le sable, et un corps privé de la chaleur t du mouvement qui l'animent. Vous dis9 vrai, dit la duchés.^ \ mais cependant, 'il en ùaA croire l'histoire qui court de- 1 moins elle enfcnne virtudlemcnt en elle
DON OnCHOTTE.
do fortones encore pins eonsidérables et ! plas forprenantes. Il faut avoner, sei-j goeor don Qiiicbotle, dit la duchesse^ qoe Toos aTCZ un grand art à persuader : pour nM>i, je me rends^ après ce que tous Tenez de dire , et je soutiendrai désormais partout qu'il 7 a une Dulcinée du Toboso, Jumelle est vivante^ parfaitement belle et ^nnc race illustre^ et digne , en un mot , des jfosux et des ser?ices du chevalier des Lions^ du grand don Quichotte de la Manche. Atcc tout cela^ il me reste toujours malgré moi une espèce de scrupule , et je ne saurais m'empédier d'avoir un peu de mal au cœur contre Sancho : c^est qu'il estditdansThisloireque, quand Sancho porta de votre part une lettre à madame Dulcinée, il la trouva qui criblait une mesure d'avoine , ce qui » à dire vrai^ peut bien faire douter de la grandeur de sa naissance.
Madame, répondit don Quichotte, il faut que vous sachiez que les choses qui m'arrivent, au moins pour la plupart, sont toutes extraordinaires et contre ruSiige de celles qui arrivent aux autres chevaliers errants, soit que cela se fasse par le décret immuable de la destinée, 8oit qu'il vienne de la malice et de l'envie de quelque enchanteur; et comme c'est une chose commune et inconteslable que la plupart des fameux chevaliers errants sont doués de quelque vertu secrète^ Tun de ne pouvoir être enchanté, et l'autre d'avoir la chair impénétrable^ comme Roland, l'un des douze pairs de France ^ qu'on dit qu'il ne pouvait être blessé que sons la plante du pied gauche, et seulement par une épingle; et aussi quand Bernard de Carpio le vainquit à Roncevaux, il ne. put jamais venir à bout de lui ôter la vie avec son épée, il fut obligé de l'étouffer entre ses bras, comme Hercule avait fait d'Anthéc, ce monstrueux fils de la Terre : je veux dire que je pourrais bien aussi être invulnérable, rexpérienco m'ajant souvent fait voir que les coups n'entrent point dans ma chair; mais non pas la vertu de ne pouvoir être enchanté , car je me suis vu pieds et poings liés^ enfermé dans une cage , où tout le monde ensemble n'aurait pas été capable de m'enfermcr, si ce n'est à force d'enchantements. Cependant^
comme je m'en tirai moi-même pea de temps après, je crois qu'if n'y en a plus qui puissent me nuire; et ainsi ces -maudits enchanteurs, voyant qu^ils ne pouvaient exercer leur malice directement contre moi, s'en prennent à ce que j'aime le mieux, et songent à me faire perdre la vie en attaquant celle de Dnldnée, par qui je vis et respire. Je ne doute point non plus que^ quand mon écuyer lui fit son ambassade, ils la lui firent malicieusement voir sous la figure d'une laide paysanne, et occupée d'un exercice si indigne d'elle que celui de cribler du blé ; mais j'ai déjà dit une autre fois que ce n'étaient ni froment ni orge , mais des perles orientales. Et pour preuve de ce que je viens de dire à vos grandeurs, étant allé dernièrement au Toboso, je ne pus seulement pas trouver le palais de Dulcinée. Le jour suivant, mon écuyer venait de la voir plus belle que Taurore et que le soleil même ; et à moi elle me parut comme une maussade villageoise, sotte en ses discours et sans modestie ni discrétion , quoiqu'elle soit extrêmement spirituelle, la modestie et la discrétion mêmes. Et puis donc que je ne suis point enchanté, ni ne puis plus Tètre, comme je viens de le prouver, c'est elle qui est enchantée et métamorphosée ; c'est sur elle que mes ennemis se sont vengés de moi ; et quand il n'y aurait que cela seul que c'est à cause de moi qu'elle souffre, je veux renoncer à tout plaisir, et me consumer en regrets et en larmes, jusqu'à ce que je l'aie remise en son premier état. Cependant je suis bien aise que tout le monde sache le discours que je viens de faire, afin qu'on ne s'arrête plus à ce qu'a dit Sancho, qu'il avait vu madame Dulcinée criblant de l'avoine : cela ne doit point faire de conséquence contre elle, car, puisque les enchanteurs l'ont changée pour moi, ils ont bien pu la changer pour un antre. Dulcinée est illustre et vertueuse, et des plus nobles races de tout le Toboso, où il y en a beaucoup et de très anciennes ; et il ne faut pas douter qu'elle n'ait eu bonne part aux avantages du lieu de sa naissance, puisqu'elle-même le doit rendre fameux à jamais, comme Troie est aujourd'hui fameuse à cause d'Hélène, et Alexandrie à
o de Glcopfttre, mais à meillear litre » oomparaison , et avec uae réputation » glorieuse. Je dois encore avertir vos [îllcnccs que Sancho Pança est Le plus isa.nt écuyer qui ait jamais servi des v^alicrs crxanis : il a quelquefois des vctés si subtiles^ qu^on ne saurait bien er si c^est ingénuité ou finesse; quel- :îfois aussi il a des malices qai font are qu^il est méchant, et, tout d^un xp y des simplicités qui le feraient passer ur un lourdeau.'Il doute de tout et il ^it tout \ et souvent que je crois qu'il va sml)arrasser et se perdre dans ses raisoni^mcnts, il s^cn tire avec une adresse Li^ou n'attendrait pas de Ini. Enfin je ne ) changerais pas pour tout autre écuyer^ uand on me donnerait la meilleure cita* elle de retour. ïlais, quand j\y songe, je ic sais s'il est bon de l'envojer au gouverlement que votre grandeur lui a donné, :ar les emplois d'importance ne sont pas [>our toute sorte de gens; néanmoins, il (ne semble qu'il est assez propre pour gouverner; et en lui aiguisant un peu Tes* prit, je m'imagine qu'il fera comme un autre, et d'autant plus que nous voyons par eipérience qu'il ne faut pas (ant d'habileté ni de science pour être gouverneur^ et que nous en avons quantité qui savent a peine lire , et ne laissent pourtant pas de s'en démêler. LUmportance en cette rencontre est d'avoir l'intention droite : on ne manque pas de gens de conseil, et qui conduisent les choses dans l'ordre. Je veux surtout conseiller à Sancho de conserver ses droits, mais sans accabler ses sujets , et d'autres choses de celte nature que j'ai dans l'esprit, qui lui seront utiles dans le gouvernement de son ile.
Dans cet endroit de lar conversation du duc et de don Quichottf ^ il se fit un grand brait dans le château , et ils virent Sancho, tout en colère , qui vint se jeter brusquement dans la salle où ils étaient , avec une serviette grasse au cou, et suivi des marroitons de la cuisine, et d'autres canailles semblables. L'un d'eux portait un chaudron plein d'une eau si sale, quHl était aisé de croire que ce n'était que des lavures d'écuellcs; il poursuivait opiniâtrement Sancho pour le lui mettre sous le menton, pendant qu'un autre ^ un peu plus maus-
sade que le premier , s'eitipressait pour lai laver le visage. Qu'est-ce donc que ceci , enfants? dit la duchesse ; que roulez-vous à Sancho? Ne considérez-vous point qu'il est élu gouverneur 7 C'est que monsieur ne veiU pas être lavé , madame, comme c'est la coutume , et comme monseigneur le duc et monseigneur son maître l'ont déjà été, répondit le sale barbier. Si fait , si fait, je le veux, repartit %ncho en colère; mais je voudrais que ce fût avec du linge pins blanc et de l'eau plus claire, et avec des mains qui fussent moins crasseuses. Il n'y a pas tant à dire entre mon maître et moi pour qu'il faille me donner une lessive de diable , après qu'on l'a lavé ffvec de Teau de rose. Les coutumes des pays et des parlais des princes ne sont bonnes qu'autant qu'elles ne fâchent personne; mais le la^ vage dont on use ici ne serait pas bon pour donner aux pourceaux. Je n^ai point la barbe sale, et , après tout , je n'ai point affaire de toutes ces louanges. Mort à^ ma vie ! le premier qui me touchera un poil de la barbe , je lui donnerai un si grand coup par les dents, que le poing lui demeurera dans la gueule. Ces cérémonies et ces savonnages me lanternent, au bout du compte, et c'est se moquer de la barbouillée. Tout cela faisait mourir la duchesse de rire ; mais don Quichotte, ne prenant pas plaisir à voir son écuyer joué de la sorte et entouré de cette impertinente canaille, fit une grande révérence à leurs excellences , comme pour leur demaûdet la liberté de parler, et dit aux marmitons , d'une voix grave : Holà , seigneurs chevaliers , en voilà assez ; retirez-vous, et nous laissez en paix : mon écuyer est aussi propre qu'un autre , et n'est pas ici pour vous donner du plaisir. Croyez moi et retirez-vous, encore une fois, car ni lui ni moi nous n'entendons pas raillerie. Eh ! non, non , ajouta Sancho : qu'ils s'approchent seulement, et vous verrez beau jeu ! Mais qu'où apporte, un peigne et qu'on me racle la barbe , et, s'il s'y trouve quelque ordure , qu'on me l'arrache poil à poil. Sancho a raison , dit la duchesse, et il l'aura toujours : il est propre et net, comme il a dit^ et n'a pas besoin de se laver ; et puisqu'e»fin vos coutumes ne raccomniodent pas , il est le maître. Pour vous autres, vous êtes
DON QLICHOTR.
des iofokDtode trailer ainsi des gens de conséquence. Ces braUox-là ne saaraient s^empècher de faire Yoir Taveision qa^ils onl poor les ècayers des chevaliers errants.- Les marmitons, et le maître d^bdtei même» qui était avec enx, crorent que la dnchesse parlait tout de bon , et se retirèrent; et Sancbo , se YOjant déiiTré de ces bélîtres, s'alla mettre à gewmx devant la dnchesse , et loi dit : Ge sont les grands seigneurs qni accordent les grandes faveurs , madame la duchesse ; et je ne saurais jaasais payer celle que votre hauteur vient de me faire qu'en me faisant armer chevalier errant, pour demeurer tonte ma vie à son très humble service. Je suis laboureur , je m'appdle Sancho Pança, j'ai une femme et des enfants , et je sers d'ècnyer ; s'il y a quelque chose là qui vous accommode, vous n'avez qu'à dire : vous n'aurez pas plutôt commandé que vous serez servie. Il parait bien , Sancho , rèpondit la duchesse , que vous avez puisé dans la source de la courtoisie même, ot que vous avez été élevé dans le giron du seigneur don Quichotte, qui est la crème
et la (leur des compliments et des cérémonies. Heureux le siècle qui possède un tel chevalier et un tel ècayer , dont l'un est l'honneur de la chevalerie errante, et l'autre l'exemple de la fidélité des véritables écuyers! Levez-vous, mon ami Sancho y et vous rqiosez sur moi que je récompenserai bientôt tontes vosbonnétefés en obligeant monsieur le duc de Vous donner promptement le gouvernement qu'il vous a promis. La couTersation finie, don Quichotte s'alla reposer, et la duche^ dit à Sancho que, s'il n'avait pas grande envie de dormir , il pouvait venir passer l'après-dinée avec elle et ses demoiselles dans une salle bien Tralche. Sancho répondit que, quoiqu'il eût coutume de dormir , en été, ses quatre ou cinq heures après dîner , il s'en empêcherait pourtant, autant qu'il pourrait , pour obéir àsescommandements.
Le duc sortit en même temps pour donner do nouveaux ordres aux gens de sa maison sur la manière de traiter don Quichotte , sans s'éloigner, en la moindre chose, du style de la chevalerie errante.
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