‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 66 sur 136 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

De rariitée de Clievillard, et de la fin de cotte longue et terrible aventure.

La nuit arriva, et avec elle l'heure que le fameux Ghevillard devait paraître. Don Quichotte attendait sa venue avec une extrême impatience, et cropit, puisque Malambrun tardait tant à l'envoyer, ou qu'il n'était pas le chevalier à qui cette aventure était réservée, ou que logeant évitait d'entrer avec lui en combat singulier. Mais, lorsqu'on y pensait le moins , on vit tout à coup s'avancer quatre sauvages tout couverts de lierre, et qui portaient sur leurs épaules un grand cheval de bois. Ils le posèrent à terre sur ses pieds , et un des sauvages dit aussitôt : Que celui qui en aura le courage monte sur cette machine* Pour moi, je n'y monte pas , dit Sancho , je n'eu ai point le courage , et ne suis. Dieu merci , point chevalier. £t que Técuyer , s^il en a un, continu^ le sauvage, prenne la croupe , et que le chc-. valicr s'assure, de la part de Malambrun , qu'il est à couvert de toute sorte d'embûches , et qu^il n'a que son cimeterre à craindre. Au reste, il n'y a qu'à tourner la cheville que ce cheval a au front, il les portera de lui-même au lieu où les attend Malambrun ^ et afin que le vague de Tair et la longueur du chemin ne leur donnent

point des étourdissements , il faut (p . tiennentleursyeux bandés jusqu'àcé ^ cheval hennisse : ce sera signe que; voyage est achevé. Cela dit , 1^ sauva,'' se retirèrent en gambadant par oà i étaient venus. LaDoloride, considénnti!

cheval avec des larmes de joie, diikk' Quichotte : Vaillant chevalier, la prôner ^ de Malambrun est accomplie, lechevitt^l arrivé, nos barbes croissent, et nousa^l plions toute ta valeur extrême, par ce fi tu chéris le plus et par autant de poils q» nous en avons au visage, que (a o^l décharges de cette bourre importane (|& nous défigure. Il n'y a qu'à monter loi fi ton écuyer sur Ghevillard: c'est enccb que consiste Taventure. Montez dont hardi et franc che valicr, jécuyef obligoît et bénévole, et donnez un heureux co»

mencement à un voyage dont la fin vous doit être aussi glorieuse qu'avantag^» pour nous. Je le ferai de bon cœar, Bm gée comtesse, repartit Don Ouicbolle,ci sans m'amuser à prendre ni èperonSiUi coussin l tant j'ai d'impatieace de vo« vous donner du soulagement! Pourrooh je n'en ferai rien, avec voire permission • madame la comtesse, dit Sancho ; et si l»

tonsure ne se peut faire sans qn^il y ait un écujer encroupe, mon maître n'aqu^Â en prendre un antre^ et ces bonnes dames à chercher un autre barbier. Je ne suis point sorcier , pour mVn aller courir par l'air, lié! que diraient les habitants démon lle^ s'ils savaient que leur gouverneur donne ainsi à tout vent? Mais celui-là est bon, ouil On dit qu'il y a trois ou quatre mille lieues d'ici à Gandaya , et si le cheval se lasse en chemin, ou qu'il prenne quelque fantaisie an géant, nous serons des six ou sept ans à revenir; et puis il n'y aura ni île ni vassaux qui me reconnaissent.

Depuis longtemps j'ai entendu dire que le (langer git dans le retardement; et, quand on te donne la vache, cours-y vite avec la corde, de peur que les pieds ne l'emmènent. Je baise les mains aux barbes de ces bonnes daroes; saint Pierre est bien à Rome , et moi je suis bien ici , où l'on me fait un si bon traitement, et dont le seigneur a la bonté de me faire gouverneur d'une lie. Il faudrait que je fusse bien fou de quitter cela pour des barbes. Et , que diable, est-ce un si grand malheur que d'en avoir? les bons ermites les portent jusqu'à la ceinture. Ami Sancho, dit le duc, Tile que je vous ai promise se retrouvera toujours : elle n'est pas mouvante, et elle tient en terre par des profondes racines qui vont jusqu'aux abîmes, si bien qu'il ne faut pas craindre do la perdre ; et puis , vous savez aussi bien que moi que les dignités Jie ce monde ne s^acquièrent point sans quelque fatigue. Je vous prie donc , pour l'amour de moi, et en faveur du gouvernement que je vous donne , d'accompagner le seigneur Don Quichotte dans cette mémorable aventure ; et, soit que vous reveniez aussi prompterae.nt que vous le promet la vitesse de Cbevillard, ou que la fortune contraire vous fasse retour^ lier comme uu pèlerin à pied, et mendiant de porte en porte, en quelque temps e( à quelque heure que. vous reveniez, vous retrouverez toujours votre Ile où vous l'aurez laissée , et vos insulaires aussi prêts à vous recevoir pour gouverneur qu'ils l'ont toujours été. Pour moi, je puis bien vous jurer que je ne changerai point de sentiment non plus , n'en doutez nullement , seigneur Sancho ; car autrement

ee serait mal reconnaître le dessein que j'ai de vous servir. En voilà trop , mon* sisigneur le duc , dit Sancho : je suis un pauvre écuyer qui n'ai pas la force de supporter le fardeau de tant de courtoisies. Que mon maître monte, qu'on me bande les yeus, et qu'on me recommande à Dieu et à ses saints. Mais, monseigneur, je voudrais bien qu'on me dit si, quand nous serons là haut , je ne puis pas bien, me recommander moi-même à Notre Sei* gneur , et invoquer le secours des anges. Vous le pouvez en toute sûreté , dit la Trifaldi; quoique Malambrun soit enchanteur , il ne laisse pas d'être chrétien , et il fait tous ses enchantements eu bomme prudent , et qui ne veut paâ s'attirer de reproches. Allons donc, dit Sancho, et le bon Dieu nous assiste et la bonne Notre- Dame-de-Lorette ! Depuis la mémorable aventure des foulons, dit Don Quichotte, je n'ai jamais vu Sancho aussi effrayé qu'il l'est à cette heure , et si j'avais foi aux présages comme beaucoup d'autres, je ne sais SI je n'aurais point moi-même quelque peur de le voir si alarmé. Mais appro(^^ toi , Sancho , que je te dise deux mots avec la permission de leurs excellences. En disant cela , il le mena d'un autre côté du jardin en^re de grands arbres , et, lui prenant les mains : Tu^vois bien , ami Sancho , lui dit-U , le long voyage que nous avons à faire, il n'y a que Dieu qui sache quand nous en pourrons revenir, et les affaires que nous y trouverons. Je voudrais donc, mon enfant, que, sous le prétexte d'aller prenére quelque chose dont lu as besoin , tu te retirasses dans (a chambre , et que tu te donnasses vite quatre ou cinq cents coups de fouet sur le corps , à compte sur les mille trois cents à quoi tu es obligé : ce sera toujours autant de fait , et une chose bien commencée est demi achevée. En voilà d'un autre ! ré* pondit Sancho ; pardi, monsieur , il faut que vous soyez fou ! Je vous demande pardon, il faut vous répondre comme dit l'autre : vous me voyez en procès, et vous me demandez ma fille ; et , mort non pas de diable , vous savez que je suis sur le point de monter un cheval de bois , assis sur sa croupe dure, et vous voulez que je m'aille écorcher le derrière jpar

avance ! Vous rêvez ^ monsieur! Par ma foi y allons donner ordre à la tonsure de ces bonnes daines , pais<]ue le diable nous y appelle, et au retour je vous promets, 'foi d'homme de bien, que nous aviserons au reste-, mais n'en parlons point davantage pour l'heure. Je m'en fie à ta parole, ami Sancho, repartit Don Quichotte -, je m'assure que tu la tiendras. Oui, oui, dit Sancho , reposez- vous-en sur moi , et ne songeons point à entreprendre tant de besogne il la fois. Ils retournèrent aussitôt vers la compagnie ; et Don Quichotte : sur le point de monter sur Chevillard , bande-toi les yeux , dit-il à Sancho, et monte hardiment ; il n'y a pas d'apparence que celui qui nous a envoyé chercher de si loin ait dessein de nous tromper pour le peu d'avantage qu'il y a à abuser des gens quise fient en lui ; et, quand les choses iraient tout au rebours de ce que j'imagine, la seule gloire d'avoir entrepris celte aventure est assez grande pour n'avoir pas à craindre de la voir obscur* cie par les ténèbres de l'envie. Allons, monsieur, allons, répondit Sancho, il me semble que j'ai le cœur chargé de toute la bourre de ces pauvres dames, et je ne mangerai morceau qui me fasse de bien que je ne les revoie A meilleur état.

Montez donc vous-même , monsieur, continua-t-il , car , puisqije je dois aller en croupe, il faut auparavant que vous vous mettiez en selle. Tu n'as pas tout le tort , repartit Don Quichotte. Et, ayant tiré un mouchoir de sa poche, il pria la dame Doloride de le lui mettre sur les yeux j mais il Tùta brusquement lui-môme , en disant : Si je ne me trompe, j'ai lu dans Virgile , quand il parle du palladium de Troie, que c'était un cheval de bois que les Grecs oITrircnt à la déesse Pallas , et qu'il renfermait des chevaliers armés, qui furent depuis la ruine de cette ville, la plus importante de l'Asie j cela me fait ressouvenir qu'il n'y a pas grand mal d'examiner ce que porte Chevillard dans ses entrailles. Que cela ne vous arrête point, dit la Doloride, je vous en réponds. Reconnais assez Malambrun pour savoir qu'il n'est ni félon ni traître ; montez sur ma parole , et sMl nous en arrive du mal , je le prends sur moi. Don Quichotte crut

effectivemeut que ce serait faire tort h s^ valeur que de prendre plus de précaution, si bien qu'il monta sans s'amuser à contester; et comme, faute d'étriors, il tenait les jambes alongéese t pendantes, il semblait proprement une figure de ces tapisserie deFlandreoùl'on représente un triomphe romain. Sancho se prépara aussi à monter, mais ce fut si lentement , qu'il était bien aisé déjuger qu'il ne le faisait qu'à contrecœur. Sitôt qu'il fut monté sur le cheval , dont il ne trouvait pas la croupe mollette, il commença à se remuer pour prendre ses aises , mais il ne put jamais se mettre à son gré, et il pria le duc de lui faire donner un coussin , quand ce devrait être un de ceux de l'estrade de madame la duchesse parceque, dit-il, ce cheval a laminedemarcher fort dur. Mais Trifaldi répondit que Chevillard ne souffrirait rien de celle sorte sur lui; mais que , s'il voulait , il pouvait se mettre à la manière des femmes pour être mieux à l'aise, ce qu'il fit. Ensuite on lui banda les yeux, et il dit adieu à la compagnie. Il ne fut pas un moment en cet état qu^il sedécouvrit; et, regardant tristement tous ceux qui étaient dans le jardin, il les conjura, les larmes aux jeux, de dire unPa/er etun 4^e pour lui, afin de mériter que Dieu lui fit trouver de bonnes âmes qui les assistassent de leurs prières, si jamais ils se voyaient en pareil état. Larron ! s*écria Don Quichotte, es-tu, par aventure, au gibet pour faire de semblables demandes? Poltron l n'es-tu pas dans le lieu même où se vit autrefois la belle Maguelonne , et d'où elle descendit pour être reine de France , et non pas pour entrer dans le tombeau ? Et moi , qui te parle , ne suis-je point capable de te rassurer , puisqu'on m'a choisi pour remplir la même place qu'occupa le fameux Pierre de Provence ? Couvre-toi , couvretoi les yeux , animal sans raison et sans courage, et qu'il ne t^arrive jamais de faire voir de semblables frayeurs, au moins en ma p^ése^cc. Qu^on me bande donc les yeux, répondit Sancho; et, puisqu'on ne veut pas que je me recommande à Diou , ni qu'on prie pour moi, allons, à la mal* heure, et ne nous étonnons pas si quelque légion de diables ne nous jette entre les mains dos mabométans. OOglc

Nos avenioriers se coavrirent les yeax, et don Qaicbotte^ voyant toutes choses en état, commença à tourner la cheville. A peine y eut-il mis la main , que toutes les suivantes et ceux qui étaient présents se mirent à crier : Dieu tc\ conduise^ valeureux chevalier ! Dieu soit à ton aide , ccuyer sans peur I Puissions-nous bientôt jouir du plaisir de vous revoir l ce qui ne saurait manquer , de la vitesse dont vous fendez Fair ^ et puisque nous vous perdons presque de vue. Tiens-toi ferme, courageux Sancho ; tu ne fais que brandiller , prends garde de tomber : ta chute serait plus lourde que celle de ce jeune étourdi qui se mêla de vouloir guider les chevaux du soleil. Sancho se .serra contre son maître , et^ Tembrassantpar la ceinture : Ilionsieur, dit-il , pourquoi disent-ils là bas que nous sommes si haut , puisque nous les entendons si aisément, etqu^on dirait qu^ils nous parlent sta\ oreilles? Ne t'arrête pas à cela , Sancho , répondit don Quichotte : comme ces manières d'aller sont toutes extraordinaires^ tout ce qui s'y pa&se est de même y sans compter que la voix , ne trouvant aucun empêchement, peut facilement venir jusqu'à nous. Pair lui servant de véhicule^ mais ne me serre pas tan t , je t'en prie , car tu me feras choir. En vérité, je ne comprends pas qui te tient, ni de quoi tu t'épouvantes : je jure Dieu , que je n'ai monté de ma vie une monture plus douce 1 je la sens si peu remuer , qu'il me semble qu'elle ne part pas d'un lieu. Défais-toi de ces vaines frayeurs , mon ami ; les choses vont comme elles doivent aller^ et nous pouvons dire que nous avons le vent en poupe. Aussi avons-nous , ma foi, repartit Sancho, car je sens de ce côté-tà une brise gaillarde qui souffle àmerveille. Il avait raison de le dire : quatre ou cinq hommes Téventaient par derrière avec de grands soufflets , tant le duc et son intendant avaient bien disposé les choses pour rendre l'aventure parfaite. Don Quichotte ayant aussi senti le vent : Sans doute., ditil^ Saucho, nous sommes déjà au dessus de la moyenne région de l'air , où se forment la grêle, la plaie, les vents et le tonnerre; et , si nous montons toujours de la même vitesse, nous serons bientôt dans la région du feu ^ et je ne ^is pas trop com -

ment modérer cette cheville , pour ne pas aller dans un lieu où nous serions bientôt embrasés. En cet endroit^ on commença à leur chauffer le visage avec des étoupes allumées et des matières aisées à s'enflammer et à s'éteindre, qu'on avait attachées à de longs roseaux , pour les tenir de loin, aGn qu'ils n'entendissent pas le moindre bruit. Je sois pendu , s'écria Sancho, qui sentit la chaleur , si nous ne sommes déjà où vous dites , ou pour le moins bien prés ! . j'ai déjà la barbe demi-grillée. Monsieur, je m^en vais me découvrir pour voir où nous sommes. Donne-t'en bien de garde ^ dit don Quichotte :^ne te souviens-tu pas de l'histoire du licencié Torral va , que les diables enlevèrent par l'air à cheval sur un roseau et les yeux bandés? Il fut en douze heures à Rome , et descendit sur la terre de Nonne, d'où il vit tout ce qui se passa à la mort du connétable de Bourbon -, et le lendemain , à la pointe du jour, il fut de retour à Madrid et raconta tout ce qu'il avait vu. Il dit aussi que , comme il était dans l'air, le diable lui dit d'ouvrir les yeux : et il se vit si proche du corps de la lune , qu'il y pouvait toucher avec la main 5 mais qu'il n'osa regarder on bas , de crainte que la tête ne lui tournât. Ainsi, mon ami, tu vois bien que la curiosité serait dangereuse. Contente-toi de savoir que celui qui s'est chargé de nous faire faire le voyage répondra de nous , et peut-être à l'heure qu'il est sommes-nous au dessus du royaume de Candaya, où nous allons fondre comme le lanier sur le héron ; et, bien qu'il ne nous semble pas qu'il y ait demiheure que nous sommes à cheval , croismoi , mon ami , nous avons bien fait du chemin. Je n'ai rien à vous dire , repartit Sancho ; mais je sens bien que si la dame Maguelonne ne s'ennuyait pas sur cette chienne de croupe, il fallait qu'elle eût la chair bien dure.

Le duc, la duchesse et leur compagnie ne perdaient pas un mot de ce beau dialogue , et riaient comme des fous , s'empéchant pourtant d'éclater de peur de gâter la comédie -, pour donner enfin la dernière main à uneavcnturesi heureusement commencée, ils firent mettre le feu sous la queue du clnwal , et le bon Ghevtllard , qui avait l'estomac pléiade fusèesetdepétiirds^

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B^coleva dans Pair avec grand brait et retomba avec don Quicbotteet Sancho^ l'on et Paulre flambés comme des dindons. En ce moment^ la Doloride et sa troupe bar* bpc étaient déjà sorties du jardin , et tous ceux qui j restèrent demeurèrent comme évanouis étendus par terre. DonQuicbotlc et Sancho se levèrent tout étourdis de leur . chute , et , ayant regardé de tous côtés , furent bien étonnés de se revoir encore dans le même jardin et de voir par terre tant de gens qui paraissaient sans mouvement ^ mais ils furent bien plus surpris encore > quand ils aperçurent, dans un coin du jardin , une lance fichée en terre , où pendait > à deux cordes de soie verte ^ un parchemin , avec ces paroles en grosses let« très d'or :

c< L'illustre et valeureux chevalier don Quichotte de la Manche mit fin à l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement la dame Doloride , et de ses compagnes , seulement en l'entreprenant. Malambrun est content et satisfait : ces dames ont perdu leurs barbes ; le roi don Glavijo et la reine Antonomasia ont repris leur première forme } et sitôt que l'écuyer aura accompli la pénitence des trois mille six cents coups ^ la blanche colombe se verra délivrée des gerfauts importuns qui la persécutent , et entre les bras de son bien-aimé libérateur. Ainsi l'a ordonné le savant Merlin , premier magicien de tous les magiciens.

Don Quichotte n'eut pas plus tôt lu ces paroles , qu'il comprit aisément ce qu'elles disaient du désenchantement de Dulcinée ; après avoir rendu au ciel raille actions de grâces de l'aventure qu'il venait de finir avec si peu de péril , et de l'obligation que lui avaient ces pauvres dames barbues, qu'il ne voyait plus, il alla du côté où étaient étendus le duc et la duchesse, qui paraissaient encore évanouis : Allons, monsieur, allons, dit-il, prenant le duc par la main , bon courage , bon courage : tout ceci n'est rien ; l'aventure est entièrement finie et il n'y a plus de danger, comme nous verrons par l'écriteau qu'on a mis au haut de celte lance. Le duc , comme enseveli dans un profond sommeil, commença peu à peu à revenir, et la duchesse et Cous ceux qui étaient par terre, faisant les mêmes grimaces ^ ou vriren t aussi

les yeux. Ils feignirent si bien les uns et les autres la surprise et l'é ton nemen t, qn^on aurait pu croire qu'en effet il leur était arrivé quelque chose d'étrange. Le duc lut l'écriteau . les yeux encore à demi fermés et se les frottant à chaque mot ; sitôt qu'il eut achevé de lire, il se jeta , les bras ouverts, au cou de don Quichotte, lai disant qu'il était le meilleur et le plus glorieux chevalier qu'il y eAt eu jamais dans les siècles passés. Sancho cherchait des jeux la Doloride, pour voir quelle mine elle avait depuis qu'elle était sans barbe ^ et si elle était aussi bellequ'on le jugeait auparavant par les traits de son visage *, mais on lui dit que , sitôt que Chevillard avait fonda du haut de l'air sur la terre , tout en feu comme il était, la comtesse avaitdispara avec toute sa troupe , et qu'elles n'avaien t plus le moindre poil de barbe ni la moindre apparence d'en avoir jamais eu.

LaduchessedemamIaàSancho comment il se trouvait de ce long voyage , et s'il ne lui était rien arrivé d'extraordinaire; à quoi Sancho répondit : Je me trouve assez bien , madame , Dieu merci , â ce n'est que je me suis un peu déhanché une épaule en tombant; mais, poar nous autres, cela n'est rien. Pour le reste, il faut que je vous dise que je me sentis emporte avec mon maître , comme si nous eussions volé, vers un endroit qui s'appelle , à ce qu'il dit , la région du feu. Je voulus medécouvrir , et mon maître , à qui je le dis , ne le voulais pas ; mais moj^ qui suis un peu curieux de mon naturel , et qui veux toujours voir ce qu'il y a dans mon chemin , je haussai au dessus (lu nez , mais tout doucement et sans que personne en vît rien, le mouchoir qui me fermait les yeux , et pais je me mis à regarder la terre. Regardant si nous étions bien haut , elle ne me parut pas pins grosse qu'un grain de moutarde , et les hommes qui allaient dessus guère plus grandsquedes noisettes. Ami Sancho, dit la duchesse, prenez- vous bien garde à ce que vous dites ! De la manière que vous partez , vous ne vîtes pas la terre , mais seulement les hommes qui étaient dessus ; et cela est bien clair , car , si la terre ne paraissait pas plus grosse qu'un grain de moutarde , et que chaque homme fût aus6i gros qu'une noisette j^nse^l homme de-

yait couvrir la terre tout entière. Gela der Tait être ainsi ^ répondit Sancho^ mais, avec tout cela ^ je la découvris par un petit endroit^ et je la vis toute. Mais ^ Sancho, repartit la duchesse , on ne saurait voir tout entier ce qu^on ne regarde que par un petit côté. Je ne comprends ricu à toutes ces visions ni à toutes ces philosopliies, répliqua Sancho \ mais il sufGt que votre seigneurie sache que nous volions alors par enchantement^ et par enchantement nous pouvions voir la terre et les hommes , de quelque côté que nous regardassions ; et , si vous ne croyez pas cela ^ vous croirez encore moins que^ quand je baissai mon mouchoir pour regarder en haut , je me vis si proche du ciel , qu^il ne s'en fallait pas nn pied que je n^y touchasse , et je puis bieto jurer, madame , quMI est extrêmement grand. Nous allions â cotte heure-là vers l'endroit où sont les sept chèvres , qu'on dit autrement la Poussinièrc ; sur mon Dieu et sur mon amc , je crois que nous n'étions pas à deux lieues du paradis , et je pensai mourir de joie quand je les vis , parce que j'ai été autrefois chevrier dans ma jeunesse -, et il me prit si grande envie de m'entretcnîr un peu avec elles , que , si je ne l'eusse fait, j'en aurais crevé. Ma foi, donc , sans dire mot à person ne , pas même à mon maître, je descendis tout bellement de dessus le Ghevillard , et je me mis  causer environ trois ou quatre heures avec les chèvres j qui sont justement faites comme des giroflées et de belles fleurs; mais elles n'entendent guère bien notre langage , quoique pourtant elles soient fort civiles ; et cependant Ghevillard ne bougea de là. Et pendant que Sancho s'entretenait ainsi avec les chèvres, que faisait le seigneur don Quicl^otte? demanda le duc^ Comme toutes les choses qui m'arrivent se font par des voies extraordinaires ^ répondit don Quichotte, il ne faut pas s'étonner de ce que rapporte Sancho. Pour moi , tout ce que je vous puis dire , c'est que je ne mcdécouvriè nullement, et je ne vis ni

ciel , ni terre ^ ni mer, ni montagnes; je m'aperçus seulement^ lorsque nous eûmes passé par la moyenne région de l'air, que nous approchions fort de la région du feu ; mais que nous ayons été plus avant, j'ai de la peine à le croire; car la région du feu étant placée entre le ciel de la lune et la dernière région de l'air > nous ne pouvions arriver jusqu'au ciel des Pléiades, ou des sept chèvres, comme dit Sancho , sans être aussitôt embrasés ; et aussi vrai que nous sommes ici , ou il faut que Sancho mente^ ou il faut qu'il rêve.

Je ne mens ni ne téve,repartitSancho:

qu'ainsihesoit,qu'onmedemandeceqn'on v voudra de ces chèvres, et on verra si je nie trompe. Diles'^le vous-même, Sancho, dit la duchesse, sans qu'on vous interroge. Il y en a deux vertes , répondit Sancho, deux incarnates, deux bleues , et l'autre est mêlée. Voilà une manière de chèvres bien nouvelle, dit le duc: nousn'enavons point de semblables sur terre. Y a-t-il de quoi s'étonner, repartit Sancho, qu'il y ait do la différence entre les chèvres de U terre et celles du ciel? Dites-moi un peu, ami Sancho, demanda le duc, ne vîtesvous aucun bouc parmi ces chèvres? Non, nrionseigneur, répondit Sancho; et j'ai ouï dire que ni bouc ni bélier ne passent les cornes de la lune. On n'en voulut pas demander davantage à Sancho;eton vit bien, de la manière qu'il s'y prenait, qu'il était d^humeur à passer par tous les cicux, et à raconter tout ce qui s'y fait. Ainsi fut achevée l'aventure mémorable de la dame Doloride, qui divertit fort le duc et le reste des spectateurs, et leur donna à rire tout le temps de leur vie, et à Sancho de quoi raconter tantqu'il avécu. Ils sorlirenltous du jardin pour rentrer au château ; pendantlechemin,,don Quichotte dit à Sancho à l'oreille : Sancho , puisque vous voulez qu'on croie ce que vous dites avoir vu au ciel, je prétends aussi que vous croyiez ce que je vis dans la caverne de Montesinos, et je ne vous en dis pas davantage.

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