‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 67 sur 136 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Des coDscîIs que don Quiclioltc donna a Sancho Pança touchant le gouvernement de l'ilc, etc.

Après rhcurebx saccès de Tavcnlure de DoloridCy le duc et la duchesse, voyant comme il s^y fallait prendre pour réussir auprès de leurs hôtes, ne pensèrent plus qu'à imaginer de nouveaux sujets de se divertir. Le jour suivant, leurs gens étant bien instruits de la manière qu'il en fallait user avec Sancho, le duc lui dit qu'il se prçparât à aller prendre possession de son gouvernement, et que ses insulaires Tattendaient avec autant d'impatience que la terre sèche demande la ro.sèc. Sancho se prosterna jusqu'à terre, et dit au duc : Depuis que je suis descendu du ciel, monsei* gncur, et depuis que du plus haut de sa voûie j'ai considéré la terre, et je l'ai vue si petite, l'envie m'a presque passé d'être gouverneur : eh ! qu\»sl-ce qu'il y a de si grand à gouverner une petite partie d'un grain de moutarde? quel honneur y a-t-il à commanderàunc demi-douzaine d'hommes gros comme le bout du doigt ! car il me sembhit qu'il n'y en avait pas davantage sur toute la terre. Si votre excellence me voulait donner à gouverner une petite partie du ciel, quand elle ne serait que de demi-licuc de long , je l'aimerais mieux que toutes les lies du monde. Mais, ami Sancho , répondit le duc , ne savez-vous pas bien que je ne saurais vous donner dans le ciel seulement aussi grand que l'ongle, et qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse faire de ces grâces? Ce que je vous puis donner, je vous le donne; c'est une île belle et droite comme un jonc , toute ronde et bien pioportionnée , fertile cl abondante comme les Champs-Elysées ; et, si vous usez bien des biens de la terre, vous pourrez acquérir ceux du ciel. Bon, bon, monseigneur, répliqua Sancho : que l'ilc vienne seulement, et je m'efforcerai à gouverner si bien, qu'en dépit de tous les veiilaquesquiy trouveront à dire, j'aurai

ma part an ciel. Et ce n'est point par avarice que je songe à quitter ma maison pour me voir dans (es grandeurs, mais seulement pour voir ce que c'est que ces gouvernements, dont tout le monde est si affamé. En vérité, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, ami Sancho, vous vous en lécherez les doigts, tant il j a de plaisir à commander et se faire obéir ; et ne doutez pas, quand une fois le seigneur don Quichotte se verra empereur, ce qui ne peut manquer d'arriver bientôt, de la manière qu'il s'y prend, qu'il ne regrette tout le temps qu'il a manqué de l'être. Monseigneur, répondit Sancho, il est toujours bon de commander, comme vous dites, quand ce ne serait qu'un troopcau de moutons. Je meure, Sancho, si vous ne savez un peu de tout, repartit le duc^ et j'espère que vous serez un fort bon gouverneur ; mais laissons cela et soBgeous au reste. Je vous avertis que c'est demain que l'on vous mène prendre possession de votre île : et ce soir on prépare votre équipage et toutes les choses nécessaires. Qu^on m'habille et qu'on m'équipe comme on voudra, répondit Sancho, je n'en serai pas moins Sancho Pança.CcIa est vrai, dit le duc; cepcudantilfautqueleshabitssoîcnt conformes aux conditions et à la dignité : il serait ridicule qu'un homme de justice fût velu comme un homme d'épée, cl un soldat comme un prèlre. Pour vous,^ Sancho, il est à propos que votre habit tienne de l'homme de lettres et de l'officier de guerre, parce que, dans l'ile que je vous donne, la science et la valeur sont également nécessaires. Pour la science, repartit Sancho, je n'en ai pas à revendre, et, sans faire le fin , je ne sais ni A ni B, mais je sais mon Paler noster, et c'est bien assez pour être bon gouverneur. Pour ce qui est des armes, je me servirai de celles qu'on

tne donnera^ jusqu'à tant qu'elles me tombent des mains ^ et Dieu nous aide s'il lui filait. Ayec ces sentimen(s là, dit le duc^ il aut tout espérer de la Conduite du bon Sancbo. Don Quichotte arriva là dessus -, ayant appris que Sancho devait partir le lendemain^ il le prit parla main^ et^ avec la permission du duc, Temmena avant son départ dans sa chambre, pour lui donner quelques leçons sur la bonne manière de gouverner. Sitôt qu'ils furent entrés, don Quichotte ferma la porte par derrière, et, ayant fait asseoir Sancho malgré lui, il lui débita, d^un ton grave, une foule de maximes sur la bonne manière d'exercer l'autorité.

Saucho écoutait attentivement son maître et tâchait de bien imprimer ses conseils en sa mémoire, dans le dessein de s'en servir, pour remplir sa charge avec honneur.

Pour ce qui est de la manière dont tu dois gouverner dans ta maison et pour ta personne^ poursuivit don Quichotte, la première chose dont je te charge, Sancho*, c'est d'être propre , et que tu te fasses les ongles, sans les laisser croître, comme font beaucoup de gens qui sont assez sots pour croire que c'est un ornement qui embellit leurs mains; sale et désagréable usage, qui tient de la béte plutôt que de l'homme. Ne parais point devant le monde débraillé et en désordre : cette manière d'aller sent le négligent et l'ivrogne, si die n'est môme la marque d'un esprit dissimulé^ comme elle le faisait juger de Jules-César.

Examine avec prudefice ce que tu peax tirer de ton gouvernement; et s'il te met en état d'avoir des gens de livrée, habilleles proprement et à profit^ sans rechercher la magnificence ni l'éclat , et emploie l'épargne que tu feras la dessus à revêtir autant de pauvres : c'est à dire que, si tu as de quoi entretenir six pages, prends-en < seulement trois, et habille trois pauvres, et tu auras trois pages pour le ciel aussi bien que pour la terre, ce que n'ont jamais ceux qui ne cherchent que la vaine gloire. Ne mange plus ni d'ail ni d'oignon ,• de crainte que par l'odeur ou ne juge de ton habitude, et, par l'habitude, de ta première condition. Marche gravement, et parle posément^ non pas de sorte qu'il

semble que tu t'écoutes toi-même^ car l'affectation est désagréable eh tout.

Mange peu à dîner, et encore moins le soir, car la santé du corps consiste à ne pas trop se charger l'estomac. Trempe ton vin, et bois-en modérément : quiconque s'enivre est incapable de garder un secret ni de tenirsa parole. Ne témoigne jamais d'avidité en mangeant, surtout devant le monde, et tâche d'étouffer les rapports qui to viennent. Je n'entends pas cela, dit Sancho, étouffer des rapports. Je veux dire, repartit don Quichotte, que tu t'empêches de roter devant qui que ce soit, car c'est une grande incivilité, et qui sent l'ivrogne. Je ne voulais pas dire ce mot, parce que c'est un des plus vilains de notre langue, et il serait bon que l'usage en eût introduit un autre, quand il ne serait pas si significatif. Ma foi , monsieur, vous me faites plaisir, dit Sancho, et un des conseils dont je me souviendrai le mieux, c'est de ne point roter, car j'ai coutume de le faire souvent. Etouffer les rapports donc, et non pas roter, dit don Quichotte. Étouffer les ^rapports, répondit Sancho , je le dirai désormais ; et, en bonne foi^ je ne pense pas oublier ces roots.

Donne-toi de garde aussi, Sancho, de mêler dans tes discours cette foule ordinaire de proverbes : car, quoique ces manières de parler soient bonnes dans certaines occasions, tu les tiressi fort souvent par les cheveux , qu'ils ont bien plus l'air d'extravagances que de maximes. Pour cela, répondit Sancho, que Dieu y remédie ! car j'en ai un million dans le ventre qui m'étouffeut; encbre faut-il bien que je prenne haleine. Mais, sitôt que je desserre les dents pour en dire un, il en sort une si grande foule, qu'il n'y a pas moyen de les retenir. Je prendrai pourtant garde à l'avenirde n'en dire plusquincconviennent à la grandeur de ma charge, car dans une maison opulente le dîner est bientôt prêt, et celui qui étale ne brouille point* £n sûreté est celui qui sonne le tocsin, et, à donner et h prendre, on peut aisément se méprendre , et qui achète ou vend en sa bourse le sent. Eh! allons, Sancho, dit don Quichotte; courage, mon ami ; enfile; enfile, personne ne l'en empêche; ma mère me châtie, cl moije fouette la toupie. Josuis

•près à te corriger de la moltitadc de (es proverbes^ et ta en récites une légende qui viennent au sujet comme je suisMaure.Un proverbe bien placé n'est pas désagréable ^ mais les dire ainsi à toute neure^ sans rime ni raisoD, cela reud la conversation fade^ et ne fait qu'importuner.

Quand tu iras à Qbeval , tiens-toi ferme, la jambe tendue et le corps droit : c'est la manière des bons écujers^ et c'est ressembler aux femmes que s'j tenir nonchalamment.

Ne te laisse pas appesantir par le sommeil et n'en prends que modérément : celui qui n'est pas levé avec le soleil ne jouit point du jour ; et je t'avertis^ Sancho^ que ta diligence est mère de la bonne fortune^ et jamais la paresse ne vient à bout de rien.

Pour le dernier conseil qae j'ai à te donner> je veux que tu Timprmies fortement dans ta mémoire» et je crois qu'il ne te sera pas moins utiieque les autres : c'est de ne point t'amuser à disputer sur les rac€s^ au moins pour faire comparaison des unes aux autres : car, commeelles ne son t jamais ' égales^ tu te feras ha'îr de celui que tu auras ravalé, et l'autre ne te saura point gré de lui avoir rendu la justice qui lui est due.

Pour ton habillement, tu dois toujours être bien propre, avec un manteau un peu long, sans rechercher l'éclat ni la magnificence. Il faut que tu prennes ud air modeste et sérieux, particulièrement quand tu rendras justice, et dans toutes les occasions où il s'agira des devoirs de ta charge^ dans toutes les autres, sois affable, doux et civil, et fais- toi rendre le respect que Ton te doit, en inspirant pourtant plus d'amour que de crainte.

' Yoilà, Sancho, les avis que j'ai à te donner^ je feu donnerai d'autres, suivant que le temps et les occasions le demanderont, pourvu que tu aies soin de m'informer de l'état où tu te trouveras.

Tout ce que vous venez de me dire, monsieur, est fort bon^ répondit Sancho: ce sont des choses profitables et pour celte vie et pour l'autre ; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne m'en ressouviens point? Il est vrai que pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me remarier si le cas y échet, cela ne mo sortira point de l'esprit;

mais, pour tout cet étalage que voua m'avez fait , toutes ces autres subtilités , ma foi, je m'en souviens, et m'en souviendrai aussi bien que des neiges d'Antan, si vous ne me les donnez par écrit, et je me les ferai lire par mon confesseur, afin qu'il me les enchâsse dans ia mémoire toutes les fois qu'il en sera besoin. Aïe! s'écria don Quicnotte : hé! que c'est une chose terrible et malséante à un gouverneur de ne savoir ni lire ni écrire ! Sais-tu bien ce qu'on pense, Sancho, d'un homme qui ne sait pas lire; et d'un gaucher? qu'ils viennent de gens misérables et de la dernière condition y ou qu'ils ont en eux-mêmes l'esprit si grossier^ qu'ils nese sont pas trouvés capables de correction. C'est un grand défaut que tu as là, mon pauvre ami, et je voudrais que tu apprisses pour le moins à signer. Je sais bien mettre mon nom, repartit Sancho : quand je fus fait bedeau de la confrérie dans notre paroisse, j'ai appris à faire des marques comme celles qu*on met sur les ballots de marchandise; Ou me dit qu'elles signifiaient mon nom; et puis ne ferais-je pas bien semblant d'avoir la main droite estropiée , et un autre signera pour moi? car il y a remède à tout, fors à la mort ; et moi étant le maître, et ayant la force en main, ne ferai-je pas ce que je voudrai , aussi bien que font les juges, puisque je suis gouverneur, ccipii est plus qued'étre juge? Vraiment, vraiment, approchez- vous, qu'on la voie et qu'on la manie. Voulez-vous qu'on achète chat en poche? Laissez-les faire seulement, ils viendront chercher de la laine et s'en iront sans poil. Quand Dieu veut du bien k on homme , il y parait à sa maison. Les sottises que dit le riche passen tdans le monde pour des sentences; et moi étant riche, puisque je serai gouverneur et aussi libéral que j'ai envie de l'être, qui diable voudra ni osera me reprocher quelque chose? Sinon^ faites-vous mouton , et vous verrez que le loup vous mangera. Tu vaux autant que tu possèdes^ disait ma grand'môrc, et tu n^auras jamais raisou d'un homme plus riche que toi. Il n'y en a pas de plus empêché que celui qui tient la queue de la poéle ; mais il tàte de la sauce quand it veut; encore n'y a-t-il rien tel que d'être à même. Sauce d'appétit est, ma foi, laineil'

DON QIIICUOTTK.

leare^etchatcchaadé Maudit sois-tu

de Dieu et de se? saints, maroufle ! interrompit don Quichotte, et que mille démons puissent emporter toi et tes proverbes^ et celui qui te les a appris ! Il y a une heure que tu me tiens à la torture. Si (es proverbes no te mènent un jour au gibet^ dis que je suis méchant prophète : ils feront mille séditions parmi tes vassaux^ et te coûteront à la fin ton gouvernement. El où diable les prends-tu 9 enragé? Pour attendre^que tu en dises un à propos je sue à grosses gouttes. Par ma foi, monsieur mon maître, repartit Sancho^ il ne faut pas grand'chose pour vous fâcher.Et à qui diablefaisje tort en me servant de mon bien? Je n'ai que des proverbes et encore des proverbes; mais je ne les voleà personne^ cl en bonne foi j'en avais quatre tout prêts qui venaient là à propos^ comme la moutarde avec une andouJIle; mais je me donnerai bien garde de les dire, car c'est Sancho qu'on appelle botiche close. Oh ! parbleu^ tu n'es pas ce Sancbo-là, dit don Quichotte^ mais Sancho le bavard et l'opiniâtre. Avec toutcela je voudrais bien savoir les quatre provarbeu que tu avais à dire^ et que tu dis venir si à proiK>s : car^ j'ai beau songer^ moi qui n'ai f9» )a mémoire mauvaise, je n'en trouve pas un seul. Eh 1 quels meilleurs proverbes voulez-vous, répondit Sancho^ sinon, ne mets point ton pouce entre deux dentsm&cheliéresj etiiors de ma maison, que demandcz-vousà ma femme? A cela il n'y a que répondre ; et que, si la cruche donne contre la pierre ou la pierre contre la cruche, tant {hùs pour la cruche. Pardi, je crois que teux-là sont à propos : que personne ne se joue à son maitre, ni à celui qu'il envoie^ parce qu'il sera ch&tié coaime ocjiui qui met son pouce entre deux dents màcheliéres 5 et quand ce ne seraient point des mAcbelières, n'importe, (ouïes denta aont bonnes. Quand le gouverneur communde, il n'y a pas à répliquer, non plusqu'à : Hors de chez moi, que voulezvous à nia femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un aveugle y mordrait. Aussi faut-il que celui qui voit le fétu dans l'œil d'autrui voie la poutre qui est dans le sien^ alifi qu'on ne dise pas de lui, la pelle se otoque du fourgon 5 et votre seigneurie s^it 4e l'esté qu'un fou est plus habile dans

sa maison ^'un sage dans celle d'autrui. Oh! non pas cela, Sancho , repartit don Quichotte : un fou n'est habile en quoi que ce soit, ni chez lut ni ailleurs, parce qu'où il n'y a plus de raison il ne se trouve plus de prudence. Mais laissons cela, mou ami. En un mot , si tu gouvernes mal, ce sera fa faute, et moi j'en aurai la honte -, cependant j'ai la consolatiop de n'avoir rien négligé, et les conseils que je t'ai donnés en homme d'honneur et de conscience m'acquittent de mon devoir et de ma promesse. Bon Dieu te conduise, Sancho, et que sa providence te gouverne , me dMivrc, moi, s'il lui plait, de la crainte qui ma reste, que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton île, et que tu ne t'abîmes avec elle. Il ne tiendrait au'à moi de me guérir de cette frayeur : je n'aurais qu'il découvrir à l'instant même au duc qui tu es^ et que cette grosse panse dont tu -j^^ chargé n'est qu'un magasin d^ proverbes et de malice. Monsieur, répondit, Sancho, si vous ne me croyez pas capable de faire le devoir d'un bon gouverneur^ jerenonce à toutes mes prétentions, sans aller plus loin : la plus petite partie de mon ame, ne fût-elle pas plus grosse que la pointe d'une épingle, m'est plus chère que la panse que vous me reprochez, et je vivrai aussi bien Sancho tout simple, avec un morceau de pain et un oignou,qucSaiicho gouverneur ' avec des chapons et des coqs d'Inde : car à la mort, et quand on dort, tout est pareil, grands et petits, pauvres et riches ; et si votre seigneuries'en veut souvenir, c'est vous qui m'avez mis le gouvernement en tète, car moi je ne sais ce que c'est qu'Ile et gouvernement. Et, après tout, si vous croyez que le diable (loi vo emporter le gouverneur, j'aime mieux aller Sancho en paradis que gouverneur en enfer. En vérité , Sancho , dit don Quichotte , les dernières paroles que tu viens de dire méritent toutes seules le gouvernement de cent lies : tu as un bon naturel, sans cela il n'y a science qui profite. Va , recommande-toi à Dieu 'y et surtout aie Tintention droite en toutes les affaires qui se présenteront : car le ciel ne manque jamais de favoriser les bous desseins. El allons trouver leurs excellences, car je crois

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