‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 2)Chapitre 15 sur 25 · HENRY ET LES CORNETS · texte numérisé non relu

HENRY ET LES CORNETS

La consigne de Picquart au sujet des cornets fut toujours enfreinte par Henry. Nous avons son aveu et celui de Lauth, dix fois répétés.

A Tenquête Pellieux, le 28 novembre 1897, Henry dépose : « C'est toujours moi qui reçois ce genre de papiers, j'en fais un triage. » Et Lauth : « Henry continuait à faire, le soir de la première livraison, le premier triage ; il remettait le lendemain tout le paquet au chef de service. »

Mômes dépositions d'Henry, le 10 décembre, à l'instruction Ravary.

En février, au procès Zola, les explications de Lauth deviennent confuses, car Picquart vient d'exposer la consigne qu'il avait donnée. Mais l'aveu transparaît quand même, puis éclate.

Lauth confirme la déposition de Picquart :

Néanmoine, toujours, dit-il, avant de les donner au chef de service, Henry faisait pon premier triage et retenait une certaine partie des pièces qu'il rcraotlait lui-môme au chef de service, quelquefois un ou deux jours apn»s avoir donné le restant qui devait m*ôtre transmis (ï, 34i).

696 HISTOIRE DE l'aPFAIRE DREYFUS

Si ce témoignage de Lauth devait être admis tout entier dans son bizarre contexte, il en résulterait, non seulement que la consigne de Picquart aurait été nulle et non avenue, mais que Picquart s'y serait prêté lui-même en laissant Henry maître des cornets et en se bornant à transmettre à Lautli les documents en langue étrangrère.

Cela est absurde en soi ; et les choses, en fait, ne se pas. sèrent pas ainsi.

Il est manifeste que ce que Lauth veut dire, en son jargon, c'est qu'Henry procédait, au préalable, — <' néanmoins, toujours ^) — à l'inspection des pièces.

Dans la phrase suivante, il patauge de même, mais se trahit encore : « Henry a pris livraison du paquet (celui où se trouvait le peiil bleu), mais il ne so rappelle plus, il ne peut pas aflîrmer s'il a enlevé tous les papiers qui lui revenaient, ou non. »

Or, ions les papiers revenaienl à Picquart, Ici encore, il s'agit d'un examen préalable, mais trop sommaire.

Dans la même audience, Henry affirme, « sur tout ce qu'il a de plus sacré au monde » : i® « qu'il était le seul à recevoir les papiers », ce qui est exact; sa fonction, en eflet, était de recevoir les paquets, puis de les remettre à^ Pi<(iiinrl ; •>" u qu'il n'a jamais vu le pelil bien dans lu cornet -, <(Miui est encore exact, car, s'il l'avait vu, il l'aurait supprimé ; mais ce qui implique qu'il regardait, d'abord, daus les paquets.

A ]'instruclir)n Fahn\ (Jonso dépose, ù son tour, (f que les paquets étaii'nt remis à Henry, qui en opérait le triage êtreuietlait le tout à Picquart (pii, après les avoir examinés, les rendait à Henry et à Lauth pour les reconstituer » (3ii).

Si telle avait été la consigne de Picrjuart, elle eût été absurde : ce premier triage, «'i quoi eût-il servi, puisqu'Henry remettait ensuite le a tout », tous les fragments, à Piccjuart qui les rendait à Lauth et à Henry ? Cependant Gonse dit la vérité : c'est bien ainsi que procédait Henry; il ne remettait les cornets h Picquart qu'après les avoir inspeclés.

C'est ce que confirme, de nouveau, Lauth : « Avant de remettre les paquets, Henry faisait toujours un premier triage. »

Il est vrai que Lauth ajoute : « Henry enlevait tous les fragments portant de l'écriture française. » (46.) Apparemment, s'il en avait été ainsi, Picquart s'en serait aperçu, et il aurait rappelé Henry au respect de la consigne. Cette consigne, Lauth lui-même, au procès Zola (1, 34i)t Tavait résumée en ces termes : « Le colonel Picquart, comme c'était son droit, a demandé qu'après avoir pris livraison, Henry lui fit passer les paquets. »

Henry répète, de môme, au juge Fabre *< qu'il était seul à recevoir ces fragments de l'agent et qu'il n'a vu, à aucun moment, les fragments du pelil bleu dans les papiers » (47).

Devant la Cour de cassation, Gonse et Lauth se taisent sur ces pratiques d'Henry ; mais ils les relatent de nouveau à l'instruction du commandant Tavernier (i"' et 3 octobre 1898). Lauth, le 5 novembre, s'embrouille môme dans de nouvelles contradictions : a J'ignore la teneur exacte de l'ordre que le colonel Picquart avait donné à Henry pour faire passer par son intermédiaire les paquets provenant de l'agent et qui m'étaient destinés. » — Au procès Zola (I, 341), il avait relaté très exactement la consigne de Picquart et n'avait pas encore imaginé de faire du chef de service un inlermédiaire entre ses subordonnés. — Picquart, selon Lauth, « aurait essayé lui-même de reconstituer les papiers, puis y aurait renoncé après deux ou trois expériences peut-être ». — Quoi qu'il en soit, « certainement, dès r origine, Henry a dû continuer à trier les papiers », et « Picquart, certainement, a dû s'en apercevoir à la longue ».

En conséquence, Tavernier écrit dans son rapport :

Picquart prescrivitau commandant Henry de ne plus remettre à Laulh les débris de manuscrits et ordonna que ces débris passeraient désormais par ses mains avant d'arriver à Lauth.

Henry n'en continua pas moins à faire chez lui un triage (i) et h retirer des paquets les fragments de papiers écrits en français. Si, parfois, il en laissait quelques-uns dans les paquets qu'il remettait au colonel, il en avisait le capitaine Lauth.

Tavernier n'explique pas pourquoi Henry laissait parfois des pièces françaises dans les cornets-et, alors, en avisait Lauth. Était-ce pour faire croire à Picquart qu'il ne procédait pas à une première visite des paquets ? Lauth, avisé, était-il son compère?

Tavernier, qui va conclure que le petit bleu est un document forgé ou falsifié, ajoute :

N'y a-t-il pas lieu de s'étonner que Fattention d'Henrj*, qai procédait toujours à aefi triages avec grand soin^ n'ait pas été attirée tout d'abord par la couleur des débris du petit bleu ? Si on admet (jue, pour une raison quelconque, Henry ait laissé le débris dans un paquet, on se demande pourquoi, contrairement k S(m habitude, il n'en a pas averti Lauth.

Dès lors. Tavernier incline à croire qu'Henry était absent quand est arrivé le cornet qui renfermait le petit hleii. Lauth, à Hennés (I, 618), semble se réfugier, ainsi (|uo Hogot (I, '.ii')\))y dorrirrc cette dernière invention. Lauth oublie qu'il a reconnu précédemment {Tnsfr, Fabre, 28) «pie < celte piècr lui a été remise par Picquart, qui, lui-même, Varail rrruc, arec tes petits paquets, des mains d*IIrnrij >\

Quand Henry convient qu'il procédait /ouyours, sous Picquart comme sous Sandherr, à la visite préalable des cornets, et(juand Lauth, Gonse, Roget, Tavernier, confirment cet aveu, il est manifeste que les uns et les autres poursuivent le même but : faire croire que Picquart a fabriqué le petit bien, puisqu'IIenry n'en a point aperçu les frasrments dans le cornet. Il s'agit de convaincre Picquart d'un faux, d'une supercherie : qu'importe dès lors

'1 I,.uilh : • ('rlfi ne poirnil r«in<lilii(.*r (in'nn Fnit ononmil et (ont ;i faH ou dclior-N <l<; «^Os liahiliules ;* il ne l'avait pfl?< f»«»t. "

APPENDICE 6d9

à Henry d'avouer qu'il a enfreint la consigne ? Qui lui reprocherait d'avoir violé la consigne d'un faussaire ?

Par malheur, le petit bleu est authentique.

Picquart, à l'instruction Tavernier, ne dit pas qu'il a « toujours » examiné lui-môme les cinq ou six cornets que la ramasseuse apportait une ou deux fois par mois ; très exact et très véridique, il dit seulement « qu'il les examina S0M(;e/?Hui-mérae, notamment pendantles absences d'Henry ; qu'il les distribuait au fur et à mesure à Lauth, qui les reconstituait ; et qu'il resta parfois à son bureau au delà de l'heure habituelle, pour les attendre » (28 septembre 1898).

Il est nécessaire d'observer, pour ne pas se mépreodre sur la portée exacte de cette déposition, qu'Henry, pendant les neuf premiers mois de la direction de Picquart, fut seul à recevoir les cornets et qu'il s'était arrangé pour ne les recevoir que de nuit. (Enquête Pellieux, Lautb.) Plus lard, d'avril à novembre 1896, quand la ramasseuse fut également en rapports avec Lauth, il était indifférent à Henry que les cornets fussent ou non examinés en premier lieu par Picquart, puisqu'Esterhazy, depuis la découverte du petit bleu, avait cessé tous rapports avec Schwarzkoppen.

En fait, comme Picquart avait pleine et entière confiance en Henry, il le chargeait de l'examen des cornets, quand il n'y procé^lait pas lui-môme. Henry n'en prenait pas moins ses précautions ; les paquets que Picquart lui donnait à dépouiller, il les connaissait déjà, de la veille. Une seule fois, il n'attendit pas la tombée de la nuit pour se renconti*er avec la Bastian, procéda à une instruction trop sommaire ; et, ce jour-là, le petit bleu était dans le cornet I

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