CHAPITRE PREMIER
ESTERHAZT
L«i légonde fait romonler j^i Attila lui-même l'origino dos Eslerhazy (i). Les premiers Estorhazy aulhenlicuies paraissent aux Croisades (2). Ils venaient du vilJaf<e de Zerhas, dans une des îles du Danube (3).
Race de batailleurs et de polili(|ues, tumultueuse et avisée. Depuis le xni® siècle, où la fanfare de leur nom (4) éclate dans Thistoire, on les suit, de père en
■1} Trophieum nobilissimœ ei aniiquissim/e domus EstorasUinn? ^Vienne. 1700). Le tableau généalogique ne s'arnHc pas à Allila: il remonte, parNomrod, à Chani et à Noé. — Le premier i\u nom serait un ])rétendu descendant du roi des Huns, Pol Estoras, qui reçut leau <lu l>apt<>me, avec saint Etienne, en îft>9- — Dans le catalogue de la bibliothèque Széchénienne, le Trophée est indiqué comme l'œuvre du palatin Paul Eslerha/.y. La gén<'*alogie est reproduite dans le d(^crel de itV^^j, qui ôlève le palatin à la dignité de prince. (Lf.kotskv, Sienimalo<jraphù\ 3i>. )
• 2; Salomon de Zerhas. A sa mort, son lils aînr, i^ierre, eut Zerhas, et le cadet, Elias, eut Illyeshaza (iy.38.. La branche des Illeshazy s'est éteinte en iS38.
{3": L'île de Schiitt ou de Czallokoz. en aval de Presbourg. ^•V' Ils portèrent le nom de Zcrhazy jusqu'en 158.'! ; François Zerhazy, cn^é baron de Galantha, germanisa alors son nom ]»atronymiquc en celui d'Estcrhazy. La terre de Galantha leur ava'il été donnée, en lijîii par l'empereur Sigismond.
2 HISTOIRE DE l'aFFJVIRE DREYFUS
(ils, par une longue série de sôUlals et de diplomates, h la conquête des graiids' .domaines et des grandes charges.
De bonne heuro, ik se tournèrent vers l'Autriche. Ils avaient cédé, fi'&bord au courant, national autant que religieux, .gUi* emporta la Hongrie vers la Réforme. BrusquQment, avec le palatin Nicolas, ils revinrent à l'Égîbo catholique, et, du même coup, se donnèrent à
*dà Maison de Habsbourg, lui donnèrent la Hongrie.
* Leur grand homme, le palatin Paul (i), qui, par deux fois, à Saint-Gothard et sous Vienne, aida à sauver TEmpire, est le vrai fondateur de TAulriche moderne. Il n'y avait pas alors de peuple qui fût plus attaché que les Hongrois h la liberté ; ils l'incarnaient dans la monarchie élective. Par haine de l'Allemand, ils en vinrent à appeler le Turc. Le Palatin écrasa les révoltés, reprit Bude, et fit proclamer, par la Diète, l'hérédité de la couronne dans la descendance mâle des Habsbourg.
L'Autriche récompensa royalement Esterhazy. Déjà baron de Galantha et comte de Forchstenstein, elle le
• fit prince du Saint-Empire (2), avec droit de frapper monnaie à son effigie, de conférer la noblesse et d'entrer à Vienne avec une garde d'honneur, chevalier de la Toison d'or, ban de Croatie et de Slavonie, vice-roi de Hongrie. Comme les princes régnants, les Esterhazy ajoutent des numéros à leurs prénoms. Des province^ entières leur appartiennent, le plus immense majorât
î'i) Le Palatin reçut son titre deux jours avant le couronnement de l'archiduc Joseph (7-9 décembre 1687). — « On acheta Esterhazy le Palatin, en lui promettant la dif^^nité de prince. »> {Mémoirendo Rakoczy, 118, à la suite de VHisloire des Révolutions de Hongrie, La Haye, ijSg.j
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do FEurope (i). Ils remplissent les hauls emplois des rejetons innombrables de leur lignée. El toujours superbes à la guerre el magnifiques dans la paix, d'une magnificence à la fois asiatique el raffinée, fondateurs d*églises et de couvents, protecteurs des arts, ils font tout en grand et paraissent une dynastie plus qu'une famille.
Ainsi s'étaient élevés, sur la ruine des libertés magyares, ces rois du Danube.
Au commencement du xvui*' siècle, un rameau des Eslerhazy se transplanta en France, h la suite de l'insurrection de Rakoczv.
Ce chef de la branche française, le comte Antoine I^% était le propre neveu du prince Paul (2), homme de forte vie, comme tous ces Esterhazy, passionné de plaisir et turbulent. Le vieux Palatin l'avait engagé au service de l'Autriche, où il était lieutenant-colonel. Dès que Rakoczy parut à la frontière, il fut, d'un temps de galop, auprès de lui (3).
Ses deux frères (^) et toute la famille le renièrent ; il fut condamné à mort par contumace, comme traître et rebelle, ainsi que Rakoczy lui-même et ses principaux officiers.
"i) 2y seigneuries, 21 cliâleaux, 60 iiourgs à marché, 4*4 ^'iïlages (Ersch et Gruder, AilfjemeineEnryrlopssdie.) — « Les Eslerhazy font tout en grand: le prince Paul a doté deux cents maîtresses. » (Jean Paget, Châteaux des Eslerhazy.)
(2) Il était le flls de François Esterhazy, qui mourut jeune i64i-i683y.
3i Mémoire» de Rakoczy, 51 .
(i Joseph et François Eslerhazy.
Il ne baUiilla qu'avec plus d'enlrain. Il conduisait, sous Bcrchény, celle légendaire cavalerie hongroise qui porla la terreur jusqu'aux murs de Vienne et faillit enlever l'Empereur lui-môme (i). Sans les hésitations de Louis XIV, qui arrêta Villars, l'Empire, pris entre deux feux, s'écroulait.
Quand l'insurrection fut vaincue et qu'il ne resta à la Hongrie, de toute celle équipée, après huit ans de combats, (|ue la Marche de Rakoczij, le comte Antoine, qui avait suivi son chef dans la victoire, le suivit en exil, d'une fidélité obstinée et, d'ailleurs, forcée. Malgré les efforts des négociateurs français, l'Empereur avait refusé de comprendre l'amnistie des « mécontents » dans les conditions de paix (2).
Rakoczy, après s'être proposé pour roi de Pologne, se transporta à Versailles, où il fut reçu, avec ses magnats, en héros de roman. Les seigneurs magyars furent, pendant plusieurs mois, de toutes les fêtes ; « la petitesse des personnages à qui h» hasard a fait faire grand bruit dans le monde » n'apparut, cette fois encore, qu'à Saint-Simon (3).
Esterhazy cherchait un étid)lissement quand Rakoczy l'entraîna, avec Bcrchény, dans une dj^rnière aventure. Sur le bruit que le Grand-Turc était de nouveau en guerre avec les Impériaux, ils s'offrirent à lui, mais pour trouver la paix en débarquant. Le Sultan les logea « dans un beau chAleau sur la mer de Marmara (4) ».
Le fils d'Antoine I", après la mort de son père, revint
(i ■ 1703. Mémoirea do Sourciies, V, 202 ; de Dangeau, XI, 77; etc.
(?.) L'.icle de 17 iT», ((ui prononça la «•onliïsralion des l)iens de Rakoczy, Berchôny, Ksierhazy el oulroiï, coupables de lèsemajesté, fui enregistré par le Parlement: il n'a jamais été rapporté.
(3j Mémoires (Kdit. Chéruel , IV, uD.
(.',; Ibid.
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en France ; le fils de Berchény, qui Vy avait précédé, venait de former à Marseille, avec un gros de réfugiés hongrois, ramassés à Constantinople, un régiment de hussards (i). Il en donna une compagnie à Valentin, qui se distingua sur le Rhin (2). On n'avait connu longtemps de hussards que a chez les ennemis »> (3). Le maréchal de Berwick se loua fort de cette cavalerie infatigable, éclaireurs agiles et sabreurs enragés. Esterhazy reçut commission d'en constituer un nouveau régiment (/|).
Le Royal-Esterhazy, qui fut formé à Strasbourg,passa dans les Cévennes les cinq années de la paix ; il gagna ses éperons pendant la guerre de la Succession d'Autriche.
La Hongrie, aux scènes fameuses de Presbourg, s'était réconciliée avec TAutriche. On a pu écrire que Té lan de ce peuple de chevaliers, « qui oublia tout pour combattre » (5), n'a été qu'une héroïque duperie. Esterhazy ni Berchény ne virent si avant. Ils n'étaient, pour rinstant, que des condottières, aimaient la guerre pour elle-même et s'acquittaient bien de leur métier.
Ils se battirent contre leurs compatriotes de la veille comme ils se seraient battus contre les Croates ou les Turcs. L'étendard rouge de Berchény, l'étendard feuille-morte d'Esterhazy (6) entrèrent des premiers en
(1; Commission royale du 12 juin 1720 (Général Susane, ///stoire de la cavalerie française, II, 24^.)
(3; Voltaire, Siècle de Louis XIV, xxix.
(4) L autorisation est de décembre 1734 ; le régiment fut formé le 25 janvier 1735. (Susane, II, 253.)
(5j Montesquieu, Esprit des lois, VIII, ix : « Celte noblesse qui s'indigna, oublia tout pour combattre et crut qu'il était de sa gloire de périr et de pardonner. » — De môme, Miciielet, Histoire de France, XVI, i85.
(6; Couleur feuille-morte et trois fleurs de lys d'or.
Bohême. L'année d'après, leurs hussards couvrirent la relraile de Prague, tenant tète aux nuées des cavaliers hongrois et pandours qui poursuivaient Tarmée, et combattant nuit et jour, par un froid affreux, sur la terre glacée et sous la neige, jusqu'à Egra (i).
Valentin ne survécut pas à cette terrible campagne. 11 en mourut, comme Vauvenargues, et du même empoisonnement du sang par le froid (2).
Péâdant qu'il tenait garnison dans les Cévennes, il avait séduit, puis épousé (3) une demoiselle du Vigan, d'une famille ancienne, autrefois riche, Philippine de la Nougarède, comtesse de La Garde, et en avait eu un fils, quatre mois après son mariage (4), et une fille. La reine (Marie Leczinska) pensionna la veuve et mit la fille à Saint-Cyr ; Berchény fit élever le fils de son compagnon d*armes avec son propre fils (5).
On vit bien, avec Ladislas- Valentin, combien était mince l'écorce française de ces mercenaires. Comblé des bienfaits de deux rois, lieutenant-colonel à vingt ans (6), quatre ans plus tard colonel-propriétaire du Royal-Esterhazy qui a été reformé pour lui {7), puis, sans avoir jamais tiré Tépée et sans autre mérite que sa brutale beauté, maréchal de camp, gouverneur de Rocroy, inspecteur général, membre du conseil de
(1) Décembre 1742. — Susane, II, 2^7, 253.
(2) Le régiment des hussards Eslerhazy passa, en 1743, sous les ordres du meslrc de camp David; il devint ensuite la propriété du comte de Turpin (1747)» puis du marquis de Chamborant, dont il prit le nom (1761).
(3) 9 juin 1740.
(4) 22 octobre 1740.
(5) Mémoires inédiis du comte Ladislcs-Valentin Eslerhazy, dixns le recueil de Feuillet de Conçues, IV, 4»
(7) Ce second Royal-Eslerhazy fut levé par ordre du 10 février 1764.
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la Guerre et cordon bleu, favori de Marie-Anloinette (i), camarade du comte d'Artois, Tun de ces princes du monde qui, dans Tancien Régime finissant, ont joui le plus de la douceur de vivre, il n'en restait pas moins étranger, presque hostile, et, français par pis-aller, à la moindre contrariété, demandait à passer au service d'Autriche (2).
La patrie, c'est où Ton est le mieux. Que le roi lui fasse attendre son régiment, ou que le ministre lui adresse une réprimande, il met en mouvement les parents de Vienne pour lui obtenir ses lettres d'abolition. La Reine elle-même sollicite pour lui, demeurée, elle aussi, Autrichienne, peut-être par fatigue d'une liaison tyrannique (3). Dix fois il eût changé d'uniforme sans la répugnance qu'il inspirait à Marie-Thérèse ; elle refusa obstinément à ce fils et petit-fils de transfuges le pardon du péché originel (4).
(i) Mémoire» inédits, IV, 17 et suiv. — II ne se donnait pas seulement pour le favori, mais jouait au jaloux. Il chercha qut'relle à Lauzun « pour s'être trop occupé de la Reine au bal de rOpéra ». {Mémoires de Lauzun, -238. ) — Le comte de Saint- Germain rayant envoyé en garnison à Montmédy, la Reine fit chercher le ministre et lui ordonna, en termes vifs, de changer aussitôt ses destinations de manière « que M. d'Esterhazy fût content ». Et « là-dessus, écrit Esterhazy, elle lui tourna le dos et vint me trouver dans le cabinet d'où j'avais tout entendu ». {Mémoires, IV, 16.)
(21 II raconte lui-même ces démarches. {Mémoires, 4. 5i etc.)
(3; Reine à peine depuis quelques jours, Marie-Antoinette écrit à sa mère : « 11 y a tout lieu d'espérer qu'éloigné de ce dangereux pays et vivant au sein de sa famille, il peut devenir un bon sujet. Au contraire, je crains que, si on le traitait avec toute la sévérité qu'il mérite, sa tête ne soit pas encore assez remise pour qu'il ne fasse encore quelque nouvelle sottise. J'espère que ma chère maman ne tourne pas tout entière contre Esterhazy. » (Lettre du 14 mai 1774, Recueil d'AnNETU.)
(4) Elle lui permit cependant, à plusieurs reprises, le séjour de Vienne. (Lettre du 3 avril 1774.)
Ce Français malgré lui devait accueillir la Révolution avec horreur. Les idées nouvelles, qui eurent tant de prise sur la noblesse, nen eurent aucune sur ce féodal; d'un sûr instinct, il a détesté « la secte philosophique » et prédit qu'elle perdrait la monarchie { i).
Esterhazy « s'est fait gloire » qu'au premier grondement de « l'affreuse Révolution », il quitta Valenciennes pour accourir à Paris. Tous les abords en étaient occupés par les régiments étrangers, allemands et suisses (9), qui auraient vile fait, en quelques heures, d'écraser la populace. Impatient de bataille, il brûlait les étapes. Quand il arriva aux portes de Paris, le i/| juillet, vers le décHn du jour, la Bastille était prise (3).
Dans la nuit même, il tourna bride et rentra à Valenciennes ; son commandement devint, dès lors, le grand passage des émigrés : Artois d'abord, puis Condé, et les Polignac, les Broglie, et tous les autres. Il les accompagnait, en armes, jusqu'à la frontière et préparait avec eux le coup du retour, leur donnant rendez-vous dans trois mois {^). Deux canons chargés contenaient le peuple ; cependant la garnison elle-même devint menaçante (5), et il fut obligé de quitter la place.
Il n'y avait point de pire conseiller pour la Reine, dans ces heures tragiques, que cet homme de fausse énergie,
^1 ) Mémoires f IV, 29. — Il dénonce les ministres « maladroits »» qui commirent la faute contagieuse «« d'établir la liberté en Amérique en soutenant des sujets révoltés contre leur souverain ». Necker est un « charlatan » et un « scélérat ».
(21 MiCHELET, Révolution, I, 159: « Royal-Cravate était à Charenton; h Sèvres, Reinach et Diesbach; Nassau était à Versailles, Salis-Samade à Issy, les hussards de Berchény à l'Ecole militaire; ailleurs, Chûteauvieux, Esterhazy, Rœmer. »
(3j Mémoires, IV, 35.
(4) Ibid., 30; E. Daudet, Coblenlz,'j.
(5) Les régiments d'Orléans et Royal-Suédois. [Mémoires