‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 2)Chapitre 3 sur 25 · IV · texte numérisé non relu

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vantard et bruvant. Mais ces défauts mêmes, et tant de souvenirs des jours heureux, le rendaient agréable ; elle l'embrassa avec des larmes (i) et l'installa, avec Tabbé de Fonlanges (2), dans son conseil intime (3).

Il y prodigua, neuf mois durant, les avis furieux. En correspondance suivie avec Bouille, il le pressait de marcher avec les régiments fidèles sur Paris, parlait sang et massacre ; lui-même, il passera <c son couteau de chasse à travers le corps des officiers nationaux qui s'opposeraient au départ du Roi (4) ». Et, comme Louis XVI ne profite pas, pour fuir, du séjour qu'il fait à Saint-Cloud, <* où il y avait toute facilité (5) », Esterhazy proclame son égal mépris du roi et du peuple : « Le Roi livre la noblesse et le clergé aux scélérats ; il n'a même plus assez de caractère pour abdiquer, comme la Reine l'y engage (6). »

n parlait plus qu'il n'agissait; mais tant de bravades et de propos sans mesure excitaient contre lui des haines violentes. Déjà, pendant son gouvernement du Hainaut, il avait été dénoncé, par deux fois, à l'Assemblée (7) : pour avoir fait rebrousser des farines sur Bruxelles, « dans le dessein de faire mourir le peu-

(1) Mémoires^ l\\ 87.

12) François de Fontanges, aumônier de la Reine; il était, depuis 1788, archevêque de Toulouse.

(3) Correspondance du comte de Vaudreuil. avec le comte d^ Artois, I, 309, lettre du 26 septembre 1790 : « Ceux qui ont à présent la principale conflance de la Reine sont d'Esterhazy et Tabbé de Fontanges. •

(4) Mémoires^ IV, 48.

(5) MiCHELET, Révolution, I, \çy\. — Esterhazy raconte, dans ses Mémoires, comment, dans une partie de chasse au Vésinet, Louis XVI laissa échapper une occasion de gagner l'armée de Bouille (IV, 4fi),

!6j Mémoires, IV, 42.

ii) Lettre d^Esterhazy au marquis de Goury, du 27 août 1789: « Sur des faits tous également fatx. »

pic de fûim (i) » ; — « pour avoir atlenlé à la libellé, en faisant porter des mains criminelles sur quatre citoyens innocents et vertueux » de Marienbourg qui avaient été emprisonnés (2).

Eslerhazy allait être décrété d arrestation quand Henry, lieutenant-prévôt de la maréchaussée d'Avesnes, le sauva en revendiquant la responsabilité de Taffaire de Marienbourg (3). « L'Assemblée, dit un pamphlet du temps (4), se repentira de Tavoir pardonné. »

Enfin, quelques jours avant la fuite de Varennes, il partit pour Coblentz (5).

La branche légitime des Esterhazy français finit avec lui. Chargé d'une mission des princes auprès de Tlmpératrice de Russie, il fut reçu par Cathenne avec de grandes marques d'estime, obtint des subsides, mais ne put décider le comte d'Artois à l'action (6). De dé-

fi) Les Révolufienê de Paris, n* 11, du 19 au 26 septembre 1 78*), 47. — Lettre de Quatrefagcs de la Roquette, député de la i^énéchausséc de Nimes, du 8 septembre 1789, à des amis du Vigan {Intermédiaire des chercheurs^ n» ç^'Hù).

(•j) Gazette nationale (Moniteur Universel) n* 4^- — Séance du •21 août 1789. — Rapport de Gossuin et Ponchin, députés du baillage du Quesnoy (27 aoiH).

(3) Lettre du 29 août 1789 : « Je suis désespéré, écrit Henry à Esterhazy, que vous soyez inculpé dans une affaire à laquelle vous n'avez nulle part. Je le déclare sur ma conscience et mon honneur, à la face de la nation et de l'univers : c'est sur la plainte seule des officiers municipaux de Marienbourg, adressée à MM. les députés ordinaires h Valenciennes... etc.»

(4) Alphabet de la Cour, 6.

(5) Mémoires, IV, 5i (8 juin 1791).

(6) Il avait fait venir le comte d'Artois à Saint-Pétersbourg; Catherine donna un million au prince, lui en promit quatre et lui remit une épée magnifique : « Je ne vous la donnerais pas, lui dit-elle, si je n'étais sûre que vous péririez plutôt que de différer à vous en servir. » Artois répondit : « Je prie Votre Majesté de n'en pas douter. » Le comte de V'auban dit à Esterhazy : « Il a reçu cette épée comme un homme qui ne s'en servira pas. r. (Vauban, Mémoires, 16.)

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goût, il lâcha la partie, se fixa en Volhynie, à Grodek (i) ; son fils aîné et ses filles s'établirent en Autriche ; son fils cadet se fit russe.

Pendant que ce fils d'émigrés émigrait à nouveau, sa sœur Marie-Anne restait en France. Elle avait paru quelque temps à la Cour de Nancy, avait reçu le titre de dame que le Roi accordait aux filles de qualité, quand elles ne trouvaient pas à se marier, et était retournée, vers 1760, à la maison maternelle du Vigan. Un gentilhomme du cru, son voisin, le marquis Jean- César de Ginestous (2), viguier et gouverneur du Vigan,

'i) 11 mourut à Grodek en i805. 11 avait épousé, en 1785, la comtesse de Hollweill et eut d*eUe trois filles et deux fils : ValentÎD, né à Paris en 1786, mort à Vienne en 1839; Ladislas, né à Grodek en 1797, mort en 1876, au lieu de sa naissance, sans laisser de postérité. Valentin eut un fils qui fut ambassadeur d'Autriche en Suède et en Russie, ne se maria pas et mourut à Paris, le 2 novembre 1^7.

(2) Les Ginestous sont une vieille famille noble du Languedoc et remontent authentiquement au xu^^ siècle. HUtoire du Languedoc^ III, n« 33.) Pierre de Ginestous, seigneur d'Argentières, Madières, Gravières et autres lieux, gouverneur et viguier du Vigan, épousa, le 25 mars 1716, Françoise Daudet dont il eut trois fils et trois filles. L'aîné. Jean-André-César, fut, comme son père, viguier du Vigan; commandant du régiment du colonel-général et chevalier de Saint-Louis, il retjut de Louis XV le titre de marquis Lettres patentes du 10 décembre 1752). Ses deux frères, le comte Jodeph Louis et le vicomte Henri Fuberand, servirent également comme officiers. Armes : d'or, au lion de gueules, etc. ; devise istabil aique florebit. (De La Chesnaye, Desbois et Badier, Dictionnaire de la ISioblesse.) C'est le marquis qui fut Tamant de Marie- Anne. — Aristide Ollivier, frère aine d'Emile Ollivier, fut tué en duel, le 21 juin i85i, par un membre de cette famille.

lui fil alors un enfant, qui fut déclaré sous les noms de Jean-Marie-Auguste, né de père et mère inconnus (i), — Jean étant le premier prénom du père et Marie celui de la mère, — et qui grandit sous le sobriquet de Valsin (2).

Ce nom de Valsin n'est pas, comme on Ta supposé, celui d'un officier qui aurait été marié morganatiquement à Marie-Anne (3), ou d'un comédien qui aurait eu ses faveurs (^). Si Tacteur ou lé soldat a existé, on n'en a aucune trace ; au contraire, la famille de Ginestous a gardé la tradition des amours de son ancêtre avec la descendante des magnats hongrois (5). Valsin, comme

(1 Né ix Valleraugue (canton du Vigan), le 7 mai 1767. — L'acte de baptême, du i*' octobre, porte que « Tcnfant fui ondoyé, une heure après sa naissance, par le maître chirurgien-accoucheur Recolin, lequel a présenté Tenfant et a déclaré qu'il était né dans la paroisse... Le parrain a été Antoine Habier, fabricant en bas de cette paroisse ; la marraine, Jeanne Chassagnols, veuve de Claude Blanc, sage-femme du lieu. » Signé : Recolin Rabier, Teissier, curé. (Extrait des Registres de l'état-civil de Valleraugue.)

(2) « Le nom de Walsin n'a été continué h être porté que comme sobriquet et parce que c'est sous ce nom que le flls de Marie-Anne avait été connu avant sa reconnaissance par sa mère. » (Lettre du commandant Esterhazy à son cousin Christian, décembre iSgc).)

(3) Louis XVI et Marie-Anloinette, par Feuillet de Conçues, IV, 6(). — C'est également la version des Esterhazy d'Autriche. vLettre du comte Nicolas Esterhazy eiU Fremdenblall devienne, 24 novembre i8<)7.)

(4 Lettre (inédite) du commandant Esterhazy à son cousin Christian : « Le cabotin de 25e ordre qui... » etc. — Selon une troisième version, le fils adultérin du marquis de Ginestous aurait été présenté au baptême par un bas officier de son régiment, du nom de Walsin. Mais cette version est démentie par l'acte de baptême.

f5 Lettre du marquis Raymond de Ginestous à Scheurer- Kestner (4 juillet 1898, de Buenos-Ayres;. — C'est également la version de Christian Esterhazy. {Libre Parole du 25 novembre

Valville ou Valmont (i), est un nom d'amoureux chez les petits poètes et les romanciers du dix-huitième siècle. L'inconstant héros des Tableaux de Parny s'appelle Valsin (2). Le nom, de pure fantaisie (Sinval retourné), familier à une lectrice de livres galants, convenait à un enfant adultérin. Le V initial sera devenu W après que Mme Esterhazy eut reconnu son fils, en Tan III, par acte authentique (3). Le sobriquet romanesque prenait ainsi un faux air magyar (4j.

Les Esterhazy d'Autriche ignorèrent d'abord cette branche bâtarde ; ils essayèrent en vain, par la suite» de lui contester le nom qu'elle tenait légalement de Marie-Anne (5).

Mme Esterhazy, après un court emprisonnement sous la Terreur, s'était fixée à' Nîmes, où elle vécut jusqu'à un âge très avancé (6). Walsin y avait épousé, en l'an V, la fille d'un négociant aisé (7) et fit lui-même le

(1; Valville est le héros des Liaisons dangereuses : \o Paysan parvenu de Marivaux prend le nom de V'almonl. On trouve encore Valmiers, Valsinore, Valmor Valmor et Lydia, par le marquis de Sade)«

(2' « Valsin, jamais ion inconstance... — Cependant, Valsin infldèle... — C'est ainsi qu'à la voluplé — Valsin préparait la beauté. » i Parny.) — Plus lard, rorlhographe du nom s'altère par étymologie populaire; Valsin devient Valsain : Ciiékon aîné, Valsain et Florville, comédie en trois actes d en vers, représentée à l'Odéon, en i8o3; BÉRA^GER : « Mais je vois Valsain paraître. » {Chansons^ la Chatte, \

i3 Déclaration de maternité, en date du 6« complémentaire de l'art III de la République, en faveur de Jean-Marie-Angustc Esterhazy, devant Fo'squet, notaire public.

(4) Ce faux {en linguistique} ne pouvait faire iilui^ion qu'aux ignorants de la langue hongroise, qui n'admet pas la lettre s sans voyelle intermédiaire.

<5: Assignations du 23 mars 18^19 à Christian, et du 28 mars an commandant Esterhazy.

(6) Elle mourut à Nîmes, le 3o janvier 1828, k 81 ans.

(7) Ma rie- Marthe-Adélaïde Cartier, fille de Vincent Cartier et de Madeleine Devès. ~ Sur l'acte de mariage, le futur conjoint

commerce ; il eut cinq enfants : deux filles, qui moururent jeunes, el trois fils, Valentin (i), Jean-Louis-Ladislas (2) et Ferdinand (3). L'aîné ne porta que le nom d'Esterfaazy ; les cadets et Tune des filles joignirent c^lui de Walsin à leur nom patronymique, signèrent des deux noms.

L'âpre vigueur de la race,» qui s*étaii reposée dans ce tranquille bourgeois du midi (4), se réyeilla dans ses fils. Les deux Walsin embrassèrent la carrière miliiaire. Nés plus tôt, ils eussent fait figure au second plan de répopée impériale. Braves au feu, d'une ambition aiguisée, saris scrupules comme sans peur, de Tétoffe où Napoléon taillait ses colonels d'avant-garde, ils guettaient toute occasion de paraître, guerre étrangère ou guerre civile.

Ferdinand Esterhazy, . au sortir des grandes écoles

n*esl désigné qu<^ sous le nom d'Esterhazy : « Le 2o« prairial an V... sont comparus : Jean Maric-Auguîrlc Esterhazy, négociant, âgé (le 29 ans, natif de la commune de Valleraugue, lils naturel et adoptif de Marianne Esterhazy... » Signé : Jean- Marie-Auguste Esterhazy.

(1; Né à Nimeji en 1802 (3o germinal an X). II s'établit à Marseille où il se livra au commerce, mais sans succès. De son mariage avec Mlle Lenormant, il eut trois flls, Edmond, Ernest et Paul. Mort le i5 novembre i8ô6.

(2; Né à Nîmes en 1804 (25 messidor an XII).

(3} Né à Nimes le 18 mai 1807. — L'acte de naissance (du 20 mai 1S07, devant Etienne Reboul, premier adjoint; donne les prénoms : Louis-Josoph-Ferdinand ; le nom de Walsin figure seulement, comme aux actes de naissance des de.ux aines, dans la désignation du père : « Devant nous... est comparu Jean- Marie-Auguste Walsin Esterhazy, propriétaire, domicilié à Nimes sur la section cinq... » Signé : Walsin-Eslerhazy. — D'autre part, l'aînée des filles est enregistrée, sur son acte de naissance, sous les noms de Marie-Joséphine-Almérie Walsin d'Esterhazy, fille de Walsin d'Esterhazy.

i.V Mort à Nimes le 11 mai iS\o. — L'acte de décès le désigne comme suit : Jean-Marie-Auguste Walsin d'Esterhazy, propriétaire, âgé de septante-trois ans.

kst.:rhazy 15

(Polytechnique et École d application de Metzy, partit pour l'Afrique. Le service sévère de Tartillerie s'accordail mal avec son humeur emportée et le tempérament de cavalier qu'il avait hérité de ses ancêtres. Comme il avait appris Tarabe, il s*altacha au fameux Yusuf, qui lui obtint le commandement d'un escadron de cavalerie indigène, le Maghzen d'Oran (i). Ces Moukhalias portefusils) ressuscitèrent, sous le burnous, les hussards d'Esterhazy. Ils en avaient l'élan et la sauvagerie.

Après le combat de la Mouïla, ils dressèrent, sur le champ de bataille, une pyramide de cent cinquante télés (2).

Ces renégats de la patrie arabe* sous les ordres du petit-fils d'un transfuge hongrois, furent maudits parles patriotes qui suivaient l'étendard vert d"Abd-el- Kader; mais ils restèrent fidèles à leur trahison. Esterhazy fait ainsi leur éloge : <« Les préjugés, le fanatisme, les sympathies peut-être se lurent devant leur intérêt, ce souverain mobile des actions des hommes (3). » Ce furent encore les Moukhalias qui emportèrent à risly, avec les spahis de Yusuf, le camp du Sultan du Maroc. Avant que les batteries déployées sur le front de bandière eussent pu tirer une seconde charge, ils étaient sur les canonniers et sabraient tout ( ^ ).

Esterhazy, entre deux combats, écrivait des livres sur Torganisation de la conquête algérienne. Dans le pre-

(i) Camille Rousset, La Confjuéte de F Algérie < 18^1-1857 , I. r>4- — Souvenirs du général Dr BARAfL, I, i!>i. — Il fut ciUr (rois fois h l'ordre du jour. Capitaine en i8V>, cher d'ciscadron en 1842, cdonel en 18^7, il ne rentra en France qu'en i8'f8 et fut nommé général de brigade en mai iSTri.

"2 C. Rousset, I, 3*27.

(Z) Sotire historique sur le Maghzen dTOran, par le colonel Walsin-Esterhazv Oran. 18^9 . 198.

4 C. Rousset, I, 359, STw: Du Bar ail. I. 2.'>3.

mier, il propose en modèle le système turc : << Les idées d'humanilé et de justice ne sont, chez les nations qui les appliquent à la conquête, que des symptômes de décadence et de caducité ; laissons les philanthropes crier à la barbarie ; la conquête est fille du sabre, elle ne grandit et ne s'établit que par lui (i). » Dans le second, il explique, tout au contraire, l'impuissance de la force seule *< h désarmer une nation qui lutte pour son indépendance » ; la France doit cesser de se révéler seulement « par la razzia, le meurtre et Tiricendie » ; si la génération actuelle est fatiguée de la guerre, « qui nous répond de la génération k venir (2) » ?

11 pa^se ainsi d'un système à un autre, comme ses aïeux ont changé de patrie, ou comme lui-même et son frère (3) changent de parti politique. Dans ces cervaux, d'une eiîrayante mobilité d'idées, un seul principe est fixe : Tintérêt. On ne les vit jamais que tournés vers les soleils levants.

Esterhazy riait en mission à Tunis (î) quand il y apprit le coup d'État de Décembre. Il écrivit aussitôt au préfet de Constantine : <« C4e sera toujours un bien vif regret pour moi de ne pas avoir été en position de rendre des services dans les événements qui viennent de s'accomplir ; je ne suis qu'à moitié consolé par la pensée qu'il yen aura encore h rendre (5). »

(1) De la Domination turque clans Vancienne néyence d'Alger, introduclion, v, ix, xiii, etc. Ailleurs : « 11 faul faire trembler les Arabes. ■

h) Le Maghzen d'Oran, T», «xk), oX>, iÇy?., elr.

f3} Jean-Louis Esterhnzv sortait de l'Heole de Sainl-Cvr: il fut attaché, eomme capitaine, .'i la maison militaire de Louis- Philippe et promu (général de lirij^rade en i8rx).

'1 La mission militaire de Tunis avait été précédemment diricrée, avec beaucoup de succès, par son frère. (A. de Haux, La fiéfjence au \i\^ siècle. 17O.;

(5. Catalojçuc Charavay, n" Vn pièce .'lyO.

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On doit croire que ses solides qualilés de cavalier, plus que ce regret, le firent désigner pour Texpédilion de Crimée. Il s'y distingua au combat d'Eupatoria ou de Kanghill (i), Tun des derniers de la guerre, et fut nommé, le même jour que son frère, général de division (-2). Mais les fatigues du siège de Sébastopol, le terrible hiver (3) et le typhus des armées, plus terrible encore, Tavaient usé. Il languit quelques mois, au climat natal de Provence, et mourut à Marseille, âgé à peine de cinquante ans.

De son mariage avec Mlle de Beau val, il laissait un fils et une fille.

îi 29 septembre i855. — Un ordre général du maréchal Pelliipser {n9 3i; porte à la connaissance de l'armée • le combat d'Eupaloria qui fait grand honneur au général d'Allonville, nu 4^ régiment de hussards, aux 6« et y^ régiments de dragons, à la batterie Armand de l'artillerie à cheval, ainsi qu'aux généraux Walsin-Eslerhazy et de Champoron. » Camille Roussel {Histoire de la guerre de Crimée, II, ii\) dit seulement que » ce succès fit beaucoup d'honneur au général d'Allonville ». D'après un autre récit, •• le général Walsind'Estcrhazy traversa les rangs des Russes, la canne à la main, semant sur le sol son étatmajor et son escorte ». (Mismer, Souvenirs d'un dragon^ 236.) — Esterhazy s'est vanté souvent du rôle de son père dans ce combat : « Mon père, le sabre à la main, b cinquante pas en avant de son premier rang, chargea, avec quatre escadrons du 4^ hussards, deux batteries d'artillerie et deux régiments de cavalerie russes, sabra les canonniers ennemis sur leurs pièces, cul tout son peloton d'escorte, son aide de camp et son officier d'ordonnance défoncés autour de lui et foutit la canaille russe en déroute. C'est le plus brillant fait d'armes dont puisse s'enorgueillir la cavalerie française. » (Lettre à Serge Basset, de Londres, juillet 1899.)

:?: 18 mars i856.

3; Le 20 décembre i855, le thermomètre descendit à 27" audessous de zéro.

Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterbazy avait dix ans à la mort de son père (i); sa mère s'établit, dans des conditions très modestes, à Paris (2).

Ses camarades du lycée Bonaparte (3) ont gardé le souvenir d'un garçon maigre, au teint mat, le nez pointu, les lèvres minces, et presque pauvrement vêtu, d^une longue blouse qui semblait coupée dans un vieux manteau de général, le col'de velours très haut, crasseux, masquant labsence de linge. Il vivait à Técart, ne cherchait pas à se lier, tranchant et sec, de répartie prompte, et trouvait alors le mot acéré et méchant. On ne l'aimait pas, mais on avait le sentiment qu'il n'était point banal, d'une intelligence précoce, si parfaitemeùt étranger aux jolis enthousiasmes de son âge, dur de cœur, aigri déjà de ne pas être riche, sans autre ambition que la volonté nette de le devenir et de jouir de la vie.

Sa mère avait décidé qu'il entreraità TÉcolede Saint- Cyr, ne concevant pas d'autre carrière pour le fils d'un général et le descendant de tant de soldats. MaisEster-

(i) Né le iG décembre 1847 à Paris, 28, rue de Clichy. Il élail de Irois ans l'aîné de sa sœur.

(2) Elle occupait un petit appartement au n» 18 de la rue de Berlin.

(3) Estcrhazy entre au lycée Bonaparte (classe de quatrième) en 1860. Il suit, à partir de la troisième, la section des sciences. Au palmarès de 1861, il est porté pour cinq accessits ; à celui de 18G2, pour un second prix de narration française et un accessit. Il suit les cours de seconde jusqu'en mars i863 et quitte alors le lycée. Je note, parmi ses professeurs, Camille Roussct pour l'histoire, Deshovos et Tombeck pour les mathématiques, Cucheval et Legoui^z pour les lettres.

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hazy quitla le lycée, sans qu on sache pourquoi, avant la On de ses études (i), et, sa mère étant morte peu après (2), il laissa là ces perspectives militaires et ferma ses livres (3).

Il se trouvait ainsi, à dix-huit ans. à la tête de quelque argent et maître de ses actions. Le monde parisien Tattirait et il comptait y faire figure.

Entre tant dEslerhazy qui ont fait du bruit dans l'histoire, il semble avoir choisi dès lors son modèle, ce comte Ladislas qui, par la faveur des femmes (4K était parvenu aux grands emplois et à la fortune. 11 racontait avec complaisance les amours du bel Esterhazy avec Marie-Antoinette, et^ de ce que son grandoncle aurait couché dans le lit d'une reine de la maison de Habsbourg (5), il se disait cousin de l'Empereur d'Autriche. Il prit le titre de comte et joua au grand seigneur.

Il est probable qu'après avoir gaspillé en peu de

(i) 11 est porté sur les registres <1u Lycée Bonaparte f aujourd'hui Condorcei) comme ayant quitté la classe de seconde, section des sciences^ en mars i863. II avait alors seize ans.

{là) i8fô.

(3) II ne passa même pas l'examen du baccalauréat ; le fait a été coDirH>lé à la Sorbonne. Cependant, le président Ballot- Beaupré écrit dans son Rapport : « Esterbazy, après avoir fait ses éludes en Autriche, mais obtenu en France les diplômes de bachelier ès-lettres, bachelier ès-sciences et licencié en droit..- » (Cass., III, 128.) Les renseignements qui ont été fournis à la Cour de cassation sont autant de faux. Esterbazy, r]ui a fait ses études au lycée Bonaparte, n'a passé aucun de ces examens.

(4) Feuillet de Conches, LouU AT/ et Marie-Anloinelle, IV, 7» 8, 10, 16, etc., d'après les Mémoires inédits de Ladislas.

(5) L'accusation, née dans la société du comte de Provence, fut accréditée par les pamphlétaires du Palais-Royal et par ceux de la Révolution ; on a vu p. 7 que Ladislas se comporta, notamment dans une querelle qu'il chercha à Lauzun, de façon è justifier les soupçons. Mémoires de Lalzlx, -a'^.}

20 IIISTOIRKDE 1. AFFAIRE DREYFUS .

temps son médiocre palrimoine, il s'embourba dans quelque aventure fâcheuse et fui obligé de quitter Paris, ('e n'est pas sans motif qu'il a cherché h donner le change sur ces premières années d'une vie agitée. Un parent d'Autriche l'aurait recueilli en i8G5 el fail élever à l'École militaire de Wiener-Neustadt ; il en serai! sorti, l'an d'après, officier de cavalerie dans l'armée impériale el aurait re(;u, à Custozza,un coup de lance ( i ). Or, tout ce roman qu'il répéta cent fois el qu'il agrémentait de détails, selon la qualité de ses auditeurs, n'est qu'un tissu d'impostures.

Aucun des Esterhazy d'Autriche n'eu! jamais de rapport d'amitié avec les descendants de Marie-Anne ; ils leur contestaient jusqu'à leur nom et leur suscitèrent, dans la société, d'humiliantes difficultés (2). Los registres de l'Académie militaire de Vienne (3) ne portent la trace que d'un seul Esterhazy, Louis, comte de (lalantha, qui fut admis à l'École en \H\i.) (fi) ; Ferdinand Walsin avait alors deux ans. Knfin, les annuaires de l'armée autrichienne (5) mentionnent, (lei865 à 1867, plusieurs officiers portant le nom d'Esterhazy (6), mais

(1) Cas8.. I, 7ir>, Gaston Grenier. Ce témoin réfwîle le récit qu'il tenait d'Esterhazy. — Môme récit à des journalistes en 1897.

{'2) Lettre à C!n*istian Esterhazy. (Voir p. .V>>'

3 Die Theresianische Mililipr- Académie zu \\ iener .\eu8ladt und ihre ZœgUnge, von Joiiannes Svododa, 3 vol.. Vienne, 1894- 1S97.

■\] Ludwig Esterhazy de Galantlia. né à Presbourg le 2^ juillet 1837 ; entré à l'Académie le i*»* mars iS'io: sorti le 29 mai 1857. — D'après Svoboda, on ne connaît de cet Esterhazy que ses années d'école ; il mourut probahlement au sortir de l'Académie.

(r>) Miitlœr Schemalianuia des Œslerreichen Kaiserihums fiir i8(>r>. i8()<), 1867. (Vienne, imprimerie impériale.)

(0 Alexandre, comte Esterhazy. à Szent-Laszlo, général majoi' sans emploi. Annuaire de i8()5, 107.;; — Prince Aloïs Esterhazy de Galantha, lieutenant en \^^ au G» régiment de hu-

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ce sont des Eslcrhazy de la branche légitime : les contrôles de tous les régiments autrichiens ont été vérifiés (i) ; le nom de Walsin n'y figure pas (2).

Ce qu'on peut retenir de son récit, c'esl qu'il a intérêt à cacher ce que fut sa vie, de dix-neuf ans à vingtdeux(3),etqu'il passaalors quelque temps en Allemagne. Il s'y perfectionna dans l'usage de la langue qu'il avait apprise sommairement, au lycée, avec le bon « monsieur Charles ».

On ne le retrouve avec certitude qu'en iBCk), à la légion d'Anlibes. La dévotion au vicaire du Christ ne l'y avait pas conduit; il ne croyait ni « au dieu des armées (4) », ni à aucun autre. Mais il était sans ressources, et sans courage pour en chercher d'honnéles dans la vie civile.

Esterhazy débuta à Rome, comme il fera toujours, par jeter force poudre aux yeux des gens. Le premier

lans. Même Annuaire, /|-20. — Les deux mêmes noms à V Annuaire de 1866(107 et itiS). — \J Annuaire de 1867 ne mentionne plus le comte Alexandre Ksleiiiazy, mort, sans doute, en i806* Le prince Aloïs y figure toujours, au r>« régiment de liulans (46<)). Au 12e régiment de hussards, Georges, comte Kslerhazy, sous-lieutenant (4^>4)*

Il Ces recherches furent ordonnées par l'Empereur d'Autriche, en 1897, quand Esterhazy, dénoncé par Mathieu Dreyfus, prélendil avoir servi dans l'armée aulrichiennc. Le rapport du ministre de la Guerre no iiy23 est daté du 26 décembre 1897.

(a.rSelon une autre de ses verr^ions, Esterhazy aurait clé, non pas officier, mais cornette, en i86<), au i3« régiment de hulans, dits « Hulans de Trani ». prince des Deux-Siciles, sous les ordres du colonel Pulz. Les recherches faites dans los contrôles de ce régiment ont porté sur les années i8<'k) à iStk). 3) 1866-1869.

(4) Christian Esteuhazy, Mémoire au procureur de la République, 48, retire d'Esterhazy. — Cependant la première fois où il vit le Pape (Pie IX-, il fut ému et se dit à lui-même : •• Voilà le bon Dieu et, loi, lu n'es qu'un sale cochon. » (Récit fait à un journaliste, Charles Hoche.

éloniicment passé, on ne laixlait pas à découvrir la barre de bâtardise sur son nom et, sous sa divertissante faconde et son élégance de théâtre, la rouerie d*un faux gentilhomme besoigneux. Il se dégoûta du métier en moins d'un an et donna sa démission (i).

Il a raconté lui-même qu'à son retour en France, au printemps de 1870, le général Walsin (2), son oncle, le décida h prendre service dans la légion étrangère. L'Empereur le nomma sous-lieutenant (3) et lui fil remettre trois cents louis pour son équipement. Esterhazy alla les jouer à Bade.

Il y était encore quand la guerre éclata. Il vit les régiments allemands recevoir, dans un silence religieux, la bénédiction des pasteurs, rentra à Paris, assiski, sur les boulevards, aux manifestations des braillards qui criaient : A Berlin î et comprit aussitôt que « nous étions perdus » (J).

Ainsi, le destin, un ensemble de circonstances, les unes vulgaires, les autres tragiques, le ramenaient à cette carrière militaire où sa mère Tavait destiné.

Nommé scus-lieutenanl. après le Quatre-Septembre, au litre français, il fit d'abord campagne sur la Loire (5),

fi; Mars 1870 ; il était entré dans la Légion romaine en mai iHI'k). 'Cass.y m, 123.)

•2 Depuis 1860, dans le cadre dô réserve, mais bien en cour. De son mariage avec une Anglaise, miss Sarali Lee, il n'avait qu'une nile.

'3i La nomination parut au Journal militaire officiel, p. 209 : « N" 160, par décret impérial du 2^ juin 1870, Régiment étranger, 2« tour, au titre étranger, en remplacement de M. Martin, décédé, Walsin-Esterhazy . Marie-Charles-Ferdinand 1, ancien officier au service du Gouvernement pontifical. »

4) Récit fait à Serge Bass^et.

{r>} Le 29 septembre, au :>« régiment de zouaves. Ce régiment fut formé par le lieutenant-colonel (depuis général) Logcrot et prit part à la bataille de Coulmiers. Logerot avant été nommé colonel au 38* de ligne, le 2« régiment de

ESTERilAZY 23

fut attaché ensuite au général Rebillard (i), et eut pour éducatrices Tincurie et la défaite. On connatt la douloureuse hisloire de ce XV* corps de l'armée de TEst, ses longs retards & paraître sur le terrain de la guerre (2), Taffreuse retraite à travers les neiges du Jura (3), la désagrégation des troupes exténuées à leur retour sur Besançon (4). Si Esterhazy, qui avait été promu capitaine, s^était signalé pendant ces jours terribles, on le saurait de lui-même ; il a confessé, au contraire, qu'il prit peur, au premier combat où il assista (5).

Bien qu'il eût été rétrogradé par la commission de revision, il resta dans larmée après la conclusion de la paix, soit par pis aller, soit qu'il lui fût venu un

zouaves passa sous le commandement du lieutenant-colonel Chevalier et lit la campagne de TEst à la !2« division du XV* corpp, sous les ordres du général Rebillard.

(i) L'Etat- Major du général Rebillard était ainsi composé : Uhrich, capitaine, faisant fonctions de chef d'État-Major ; de Liéderke, capitaine, sous-chef, Walsin-Esterhazy, lieutenant, et marquis de Brissac, offlcier d'ordonnance. {Enquête pctrle^ meniaire sur les actes du Gouvernement- de ta Défense nationale ^ VU, 77 ; lettre du général Rebillard au président de la Commission. )— Esterhazy fut promu lieutenant ;à titre provisoire le 27 novembre et capitaine le 27 décembre ; la commi*;sion de revision des grades, par décision du 3i décembre 1S71, le replaça sous-lieutenant. [Cass., IIl, 128.^

'2'; Enquête, III, 120, rapport Perrot : « Le mauvais fonc tionnement du service des transports s'accentua de plus en plus... Le XV« corps mit plus de dix jours à franchir une distance qu'il aurait dû parcourir en 48 heures. »

3) Freycinet, La Guerre en province, 271.

'4j Rapport Perrot, i25 : « Le découragement se propogeaii comme une fatale contagion et avec une rapidité effrayante. La 2« division, bien qu'énergiquement commandée, se maintenait avec peine ; l'autre, exténuée par une succession de fatigues excessives, échappait absolument. » — Le général Rebillard protesta contre ces appréciations. Lettre au président de la Commission d'Enquête^ Vïï, 76 et 77. •

r>> Récit fait à Charles Roche.

goût passager pour le métier. Il vécut alors (de 1872 à 1875) les années les meilleures île sa vie. Apr<>s un stage de quelques mois en Afrique (1), il était devenu Tofficier d'ordonnance d'un chef excellent, niodéli» de loyauté et de droiture, le général Grenier, qui avait été le camarade de son père, en Crimée, et l'ami <le son oncle (•->-). Cette Ame trouble parut se clarifier dans celte atmosphère d'honneur. Le vieux général n'eut qu'à se louer de lui. Il était la gaieté de la maison par les vives saillies d'un esprit curieux, souple, toujours çn mouvement. Il avait beaucoup lu, beaucoup retenu (jusqu'à abuser des citations classiques), s'était assimilé toutes sortes de connaissances et était lui-même une espèce de livre, amusant, entre tous, à feuilleter. D'une imagination fébrile, il improvisait, dans le feu du discours, des romans dont il était le héros; il lui arriva d'y croire lui-même.

Le pétillement de ses idées divertissait tout le monde. Ceux qui l'ont fréquenté à cette épo(jue gardèrent de lui le souvenir d'un séducteur (3). Les jets subils de colère où il éclalait déjà, ses explosions contre les choses et les hommes, révélaient le fond du volcan, mais passaient pour des boutades. Même quand il aura

1) Au a*' régiment de zouaves, à Oran.

2 Caas., 1, 711, (laslon Grenier. — Le t?énéral Walî^in-Ksterhazy étiût uiorl à Lyon en 1871. Il élail rentré au service, au commencement de la guerre, en qualité de cominandanl de la l>rovince d'Oran, y avait proclamé la République au 4 septembre et avait été nommé :»4 octobre) gouverneur intérimaire de l'Algérie, A la suite dune émeute, où il paraît avoir manqué de sang-froid, il fut obligé de s'embaniuer pour la France. Jùiquéle, 111, a* division, iT), Hi]. S7, etc.; — Ksterhazy fut amené au général Grenier par Tun de ses ofliciers d'ordonnance, le capitaine Uhricli, fils du défenseur de Strasbourg. Uhrirh cl Ksterba/.y avaient fait la campagne de l'Est à TKtat-Major du général Rebillard.

{^;Cas8.. I, 71 •>., Grenier.

ESTERIIAZY 25

croulé dans la crapule et dans le crime, sa parole brûlante, sa mimique endiablée, une intensité merveilleuse de vie, la frénésie communicative de cel étonnant comédien continueront h fasciner ( i ).

En fait, cl physiologiqucment, c*est un malade, (ils de tuberculeux et tuberculeux lui-môme (2), et il existe des relations certaines entre les afTections du poumon et celles du cerveau. Déjà Hippocrate observe que la phtisie produit parfois <i un transport avec délire loquace (3) ». La science contemporaine a établi que Tintoxication tuberculeuse, si elle entraîne rarement la folie caractérisée, est souvent la cause déterminante d'une surexcitation morbide, d'un énervement extrême des facultés intellectuelles ou morales, avec ou sans lésions artificielles (4). Or, tous les signes pathologiques du double mal apparaissent chez Esterhazy : irritabilité chronique, perversions mentales, besoin exaspéré des femmes, absence presque totale de sommeil. Une race va finir avec lui, cette branche bâtarde des Esterhazy, transportée dans un sol trop léger, appauvrie par des croisements vicieux ou de hasard, alors que la tige mère reste, au contraire, pleine de sève et riche en frondaisons, malgré l'épaisse atmosphère des chancel-

1 Par exemple, l'auteur «le rorlicle : Qui est Ealerhazij f dans le Daily Telegraph du !»5 peptembre 1898.

u; CasA., I, 712, Grenier. — Ses camaradef^ de r^j?iment le !?avaient atloinl de tuberculose, {Figaro du 18 novembre i8<)7.

:\ Œuvres tC Hippocrate, Irad. de I.ittré, V, r»Si. (V; Griksincer, Traité des maladies mentales, ir>8, 23*), clc. : EsQi;iROL, Maladies mentales, I, 7'| ; Scipion Pinf.l, Recherches sur quelques points de Valiénalion mentale' -/fii : IIaun. Des Cornpliralions qui peuvent se présenter du côté du sifslème nerveu.r dans la phtisie pulmonaire chronique. •;, 11, 29, ,"19. 781 ; Lemat, Des Troubles psychiques dans le cours de lu phtisie, 9, i?|, 23, 3f>, 33 : Kéraval, Pratique de la médecine mentale, '§37 ; Mal'rick Letulle, Essai sur la psychologie f/a p/i//s/V/He, dans les Archives générales de médecine, 1900.

goût passager pour le métier. Il vécut alors (de 187*2 à 1875) les années les meilleures de sa vie. Après un slage de quelques mois en Afrique (1), il était devenu Tofûcier d'ordonnanee d*un chef excellent, modèle de loyauté et de droiture, le général Grenier, qui avait été le camarade de son père, en Crimée, et Tarai de son oncle (2). Celle âme trouble parut se clariGer dans celte almosphère d'honneur. Le vieux général n eut qu'à se louer de lui. Il était la gaieté de la maison par les vives saillies d'un esprit curieux, souple, toujours en mouvement. Il avait beaucoup lu, beaucoup retenu (jusqu'à abuser des citations classiques), s'était assimilé toutes sortes de connaissances et était lui-même une espèce de livre, amusant, entre tous, à feuilleter. D'une imagination fébrile, il improvisait, dans le feu du discours, des romans dont il élait le héros; il lui arriva d'y croire lui-môme.

Le pétillement de ses idées divertissait tout le monde. Ceux qui l'ont fréquenté à cette époque gardèrent de lui le souvenir d'un séducteur (3). Les jets subits de colère où il éclatait déjà, ses explosions contre les choses et les hommes, révélaient le fond du volcan, mais passaient pour des boutades. Même quand il aura

1) Au 2» régiment de zouaves, à Oran.

2 Cana., 1, 711, Gaston Grenier. — Le gt^néral Walsin-Eslerhazy élait mort à Lyon en 1871. II él<iil rentré au service, au commencement de la guerre, en qualité de commandant de la province d'Oran, y avait proclamé la République au \ septembre et avait été nommé i^ octobre) gouverneur intérimaire de l'Algérie, A lasuile d'une émeute, où il parait avoir manqué de sang-froid, il fut obligé de s'embanjuer pour la France. {Enquête, III, 2« division, i,"), 8(3. 87, etc.) — Eslerhazy fut amené au général Grenier par l'un de ses oflUiers d'ordonnance, le capitaine Uhricli, fils du défenseur de Strasbourg. Uhrich et Ksterliazy avaient fait la campagne de l'Est ii l'Éiat-Major du général Ilebillard.

l3; Ca««., I, 71,?., Grenier.

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croulé dans la crapule cl dans le crime, sa parole bràlanlc, sa mimique endiablée, une intensité merveilleuse de vie, la frénésie communicative de cet étonnant comédien continueront k fasciner ( i ).

En fait, et physiologiqucment, c^est un malade, fils de tuberculeux et tuberculeux lui-même (2), et il existe des relations certaines entre les afTections du poumon et celles du cerveau. Déjà Hippocrate observe que la phtisie produit parfois <i un transport avec délire loquace (3) ». La science contemporaine a établi que Tintoxication tuberculeuse, si elle entraîne rarement la folie caractérisée, est souvent la cause déterminante d'une surexcitation morbide, d'un énervement extrême des facultés intellectuelles ou morales, avec ou sans lésions artificielles (/|). Or, tous les signes pathologiques du double mal apparaissent chez Esterhazy : irritabilité chronique, perversions mentales, besoin exaspéré des femmes, absence presque totale de sommeil. Une race va finir avec lui, cette branche bâtarde des Esterhazv, transportée dans un sol trop léger, appauvrie par des croisements vicieux ou de hasard, alors que la tige mère reste, au contraire, pleine de sève et riche en frondaisons, malgré l'épaisse atmosphère des chancel-

(11 Par exemple, Tauteur de l'article : Qui est Ealerhazy ? dans le Daily TeUgraph du 25 septembre 1898.

2) CasK.^ I, 712, Grenier. — Ses camarades de régiment le .«avaient aUcinl de tuberculose. (Figaro du 18 novembre 1897.

,3i Œuvres d Hippocrate, trad. de Litthé, V, G81.

(4) Griesinger, Traité des maladies mentales, i58, 23»), elc. ; EsQUiROL, Maladies mentales, 1, 7^1 ; Scipion Pinel, Berherche^ sur quelques points de Valiénation mentale^ -jA ; Haiin. Des Complications qui peuvent se présenter du côlé du système nerveux dans la phtisie pulmonaire chronique, 7, 11, 29, 59.731: Lemat, Des Troubles psychiques dans le cours de la phtisie, 9, l'i, 23, 3o, 33 ; Kéraval, Pratique de la médecine mentale, ^^i-j : Maurice Letulle, Essai sur la psychologie du p/i//.s£V/«<*, dans les Archives générales de médecine, 1900.

lerics et des coars, parce que ses racines continuent à puiser les sucs vivifiants de la terre natale d'où est sorti, il y a des siècles, le sauvageon primitif.

Aprc*s la mise à la retraite du général Grenier, Esterhazy, laissé à lui-môme, recommença à déchoir. Il répugnait à la vie laborieuse, monotone, du régiment ( i). Il réussit à se faire détacher au bureau des Renseignements (2), comme traducteur d'allemand (3), et il y fit la connaissance de deux hommes dont la vie fut désormais mêlée étroitement à la sienne, Henry et Maurice Weil (4).

Henry, alors lieutenant comme Esterhazy, sortait du rang (5). 11 avait gagné son premier galon pendant la guerre. Le général de Miribel, qui Teut, à une heure troublée, auprès de lui, le fit placer au service de sta-

!i II était lieutenant, depuis 1875, au 5i« régiment de ligne, h Beau vais, mais il n'y parut jamais (Voir p. 82). — Il publia, un ])eu plus tard, une petite brochure sur les batailles de Malplaquet et de Denain, d'après des documents du temps. (Paris, 1877, Publication de la réunion des officiers. — Une plaquette de ^io pages, avec carte.)

■2) 1876. — Le chef du service était alors le commandant Campionnet; il avait pour second le capitaine Rouff qui faisait fondions d'archiviste. {Rennes, H. 5i8, Cordier.)

(3 Notes semestrielles de 1880 : " A toujours été détaché au ministère de la GuQrre comme traducteur d'allemand. » iCass,,

ÏII, /',2.', I

4) Cass., I, 53, Picquart: I, 3o6, Weil; I, 58o, Esterhazy.

y Né à Pogny-sur-Marne le 3 juin 1846. Engagé en i865 au 3f)« de ligne, caporal en 1866, sergent en 1867, sous-lieutenant le 28 octobre 1870. lieutenant le i4 décembre ; rétrogradé par la commission de revision des grades, il reçut son second galon en 1S74.

ESTERIEZ Y 27

Uslique : « Il en sait long; il peut parler dans un régiment; gardez-le-moî (i). »> On le lui garda. Maurice Weil avait fait, lui aussi, la campagne de 1870; capitaine de réserve, il était employé, depuis plusieurs années, à des missions secrètes en Allemagne et à diverses besognes, sans titre officiel, d'ailleurs rétribué. Le paysan parvenu et Tamateur militaire furent également flattésde cette camaraderie avec le t< comte » Esterhazy. Son nom, européen, historique, sa noblesse usurpée, son faux luxe (2), ses hâbleries éloquentes, c'était plus de clinquant qu'il n*en fallait pour faire illusion (3). Weil avait la manie (tantôt profitable, tantôt dangereuse) d'offrir ses services ; obliger faisait partie de sa politique. Èsterhazy prêta quelque argent à Henry, qui ne le lui rendit jamais (4). Us travaillaient côte à côte

11/ Le général de Miribel avait été appelé à ^Étal-Major sous le ministère Rochebouët, qui prépara un coup d'État centre la Cliambre. (Novembre-décembre 1877.)

(2; Quand la fortune (au jeu ou à la Bourse) lui était favorable, il allait au ministère dans une voiture élégante, lui-même de mise très recherchée, une large fleur à la boutonnière. Il demeurait, rue des Écuries-dWrtois, dans un immeuble qui appartenait, disait-il, à sa famille ~ ce qui était faux — et dont il occupait le rez-de-chaussée.

(3; Cas».. ï, 594» Esterhazy : « Weil qui, quand j'étais heureux et honoré, était trop fier de se montrer avec moi. »>

4) Lettre d'Esterhazy à Jules Roche, décembre 189G : « Le commandant Henry, en effet, est mon déb Heur depuis 1876; je lui ai prêté quelque argent qu'il ne m'a jamais rendu, qu'il me doit encore. >. (Cass.' I, 709.) - Lettre d'Estcrhazy à Grenier, io février 1897: « Le ministre écoute les calomnies intéressées d'un dnMe cpielconque en épaulettes, et vraisemblablement du sieur Henry, mon débiteur ei mon obligé. » [Rennes, H, 6.) Même propos à Christian Esterhazy pendant l'hiver 1897-1898 [Mémoire, 72.) — Déposition à Londres^ i^^ mars: « Je lui ai rendu de petits services d'argent. » — Il existe trois versions de la défiosition d'Esterhazy à Londres : 1^ texte original linédit, écrit, sous sa dictée, parle consul général de France, André Lequeux, les 22 et 26 février, i«' et 5 mars 1900, signé du consul et d'Es-

à la mt>me table (i), et se familiarisèrent ensemble aux vilenies contagieuses du métier (2).

Au dehors, Esterhazy pateaugeait dans le bourbier parisien. Comme il n'était pas venu à Paris pour se pousser plus vite, sous Tœil des grands chefs, mais pour y lAcher la bride à ses passions, et d^abord à la plus brûlante, à celle qui permet de satisfaire aux autres, il alla tout droit aux deux usines où se fabriquent les fortunes rapides, au tripot et à la Bourse.

Il n'est pas certain que," né riche, il eût rùvé de gloire ; mais il n*a que sa solde, avec quelques épaves de rhéritage paternel ; dès lors, sa pensée dominante, c'est Tangent.

Il écrira plus tard, regrettant d'être jamais entré dans l'armée, « qu'il eût mieux fait de laisser pour les affaires ce stupide métier (3) ». 11 avait, en eÎTet, une certaine intelligence de la spéculation et des com-

Icrhazy ; — 2" loxlo publié par le journal le Siècle^ au inoi;^ de mai i^c^i, puis en brochure, d'après un manuscrit autographe d'Esterhazy qui a été conservé ; — 3° texte ])ublié par VIndépétulance belge, h la rnémc époque, puis en brochure, d'après un autre manuscrit d'Esterhazy. Les versions du Siècle (Édition de Paris) et de V Indépendance belge (Édition de Hruxelles) sont substantiellement conformes au texte original, mais elles sont beaucoup plus développées, « enrichies » de détails nouveaux et de commentaires. Esterhazy tire à la ligne, comme un bon fabiieanl de romans-feuilletons. — Le texte publié par le Siècle fut payé 5.U00 francs par V Agence nationale ; i Indépendance paya le sien S.txx). — Les documents originaux que produit Esterhazy sont d'un grand intérêt. Son propre récit est rempli de mensonges. Aucune de ses assertions ne peut être acceptée sans un contrôle «évère. On peut le tenir pour véridiqiie lorsqu'il n'a aucun avantage à mentir. Encore ment-il parfois pour le plaisir, par habitude.

(1) Dép. à Londres. i"mars 1900.

(•>) RoulT dit à Cordier qu'Esterhazy faisait fort peu de besogne ; M il aimait beaucoup à se promener et à s'amuser ». [Hennés^ ii, 518.'.

;3; Lettre à Christian Esterhazy. {Mémoire, ^7.)

binalsons de Tagiolagc, en possédait surtout le vocabulaire ; il élait financier, comme il élait soldai, boursier-marron et soudard. Mais il n'avait pas plutôt réalisé quelque gain qu'il le dépensait, amoureux de paraître et du luxe extérieur, en chasse, tous les soirs, dans les lieux de plaisir (i). Au cercle (2), il fit si bien qu'il devint suspect; il. engageait ses collègues dans des opérations de bourse qui, trop régulièrement, tournaient au désastre ; on éconduisit cet agioteur galonné. La société riche où il eût voulu pénétrer, qu'il eût exploitée et amusée, lui ferma obstinément ses portes. Il ne faisait sonner que plus haut ses relations nobiliaires, procédé familier aux chevaliers d'industrie, et, battant monnaie de son titre, parada dans le demi-monde et les coulisses des théâtres, fit des dupes et s'encanailla. Nécessairement, dans celte course à l'argent, quand la fortune cessa de lui être propice, il emprunta, accumula les dettes ; sa signature traîna chez tous les usuriers (3). Puis, il glissa plus bas encore, aux grosses friponneries, à l'argent des femmes, et, toujours plus bas, dans les moments de grande détresse, jusqu'au vol, vol de litres et vol de bijoux (^i). Par deux fois, il se

(1) Procès Eslerhazy, \2\ : « Il est évident que j'ai toujours eu des besoins d'argent. » — Cass,y 1, 71.1, Grenier: « 11 menait la grande vie sans fortune suffisante. »

[1) Au cercle de la rue Royale. Il y entra en 1875, présenté par MM. Passy et Lecouteuxde C.aumont. En 1884, le cercle décida de se dissoudre, non pas faute de ressources (c'était déjà l'un des cercles les plus riches de Paris), mais pour se reconstituer en éliminant, sans scandale, quelques-uns de ses membres compromis dans des histoires de jeu ou dans d'autres affaires fâcheuses. Esterhazy n'osa pas se rei)résenter, craignant de ne pas être agréé.

«3) Prarèi Eslerhazy, 126 : « Mon écriture a, malheureusement, traîné chez bien des gens dont le métier est de prêter de l'argent. » — De même, à l'enquête Pellieux. {Cass., Il, 92.)

I /i) Le détournement de titres fut commis par Esterhazy chez

vengea, enrufGan, des maîtresses qui le coDgédiaient; il adressa aux amants pl^us âgés qui les entretenaient les lettres qu'elles lui avaient écrites (i).

Balzac, qui a tout vu, a deviné Esterhazy; il Ta décrit, comme s'il Tavait eu pour modèle, dans le colonel Philippe Bridàu, emporté par le même torrent dans les nôémeft hontes, fanfaron etbrutal, endurci par Texercice dB la foree;^ irrité parla pauvreté, dépravé parla débauche, cachant sous « le laisser aller militaire » une astuce d'aigrefin, théoricien du vice, filoutant ses maitresses et « devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement Un chenapan (2) ».

U s'est trouvé de tels hommesdans toutes les armées; la plupart se sont montrés aussi misérables dans la guerre que dans la paix, parce quelé courage physique, tout inférieur qu'il est au courage moral, s'accorde mal avec certains vices; — quelques-uns \x peine ont bifurqué vers la gloire, quand la bataille leur a fourni l'emploi de forces qui s'exaspéraient dans l'inaction.

Esterhazy n'a pas eu cette fortune ; lui fût-elle venue

une ancienne danseuse de TOpéra dont il était Taniant. Dans une des lettres à Mme de Boulancy, il est fait allusion à une autre affaire du même genre, où la plaignante est ausi^i une danseuse.

(1) L'un de ces incidents a été raconté, à plusieurs reprises, tant par la comédienne, Léonide Leblanc, qui en fut victime, que par le duc d'Aumalc, qui n'appelait Esterhazy que «< cette canaille ». — Esterhazy, au temj)s où il était Pâmant de cette comédienne, racontait qu'il l'était par ordre du Gouvernement, pour « surveiller le duc ».

'.'}.] Scènfs de la vie de province: Un ménage de garçon (Édit. de i853}, VI, ij\. — Voir Taine, Nouveaux esfiais de critiguey 112.

qu'il l'aurait laissé passer. En elTet, il n'est bravé qu'en paroles, — le Matamore de la comédie italienne qui s'est battu dans cent duels les mime avec d'effrayants détails et n'a jamais eu devant lui la pointe nue d'une épée(i). Et, surtout, il hait ses chefs, larmée et la France.

Il faut placer ici, à leur date, les fameuses lettres à Mme de Boulancy (2). Quand elles furent révélées, en novembre 1897 (3), Esterhazy venait d'être dénoncé par Mathieu Dreyfus. Elles sont, en fait, antérieui^s de plus de dix ans à sa trahison, d'autant plus importantes pour l'intelligence de Thomme, du traître en puissance qui, si longtemps, couva son crime.

La France' s'est trompée parfois dans ses injustices ; au lieu d'éprouver seulement les âmes nobles qui ne l'en aiment que plus, il lui arrive, par mégarde, de frapper des âmes viles qui éclatent en imprécations et se vengent.

Mais cette excuse même échappe à Esterhazy. Of fi-

(i) EBterhazy s'est vanté de sélie battu vingt-deux fois en duel : « Jamais pour des femmes et deux fois pour mon chien. » II n'existe,, naturellement, aucun procès-verbal de ces rencontres. — Il se disait friand de la lame et « d'une belle force à l'épée » ; l'un de ses anciens camarades du 135'^ régiment de ligne raconte, dans des notes manuscrites que j'ai sous les yeux, qu'il fit assaut avec lui et lui a flanqua, par deux fois, une pilt» terrible «. Ce même officier l'ayant provoqué en duel, Esterhazy fit des excuses. (Voir p. 38.)

•2 Eugénie* Marie-Gabrielle Cartier, veuve du colonel de Boulancy, née en 1846 : « Les lettres qu'Esterhazy m'a écrites de 1881 à 1884 et que j'ai mises en lieu sûr. » (Interrogatoire de Mme de Boulancy par le juge Bertulus, le 12 février 1898 ; Procès Zola, I, 509.)

(3/ Ces lettres parurent, pour la première fois, ôi\ns le Figaro du 28 novembre 1897, qui n'en donna, d'ailleurs, que des extraits. Les lettres complètes ont fait partie des dossiers du conseil d'enquête Esterhazy iCass.y 11^ 171 , et de la Cour de cassation (in, laj, 257, etc.).

cier d emblée, lieulenant à vingt-sept ans (i), capitaine six ans après (2), au choix et hors tour (3), détaché, bien que sans brevet, à TÉtat-major général, puis, hors cadre, au corps expéditionnaire de Tunisie (4), il a eu de Tarmée (hors l'argent, le million rêvé) tout cequ'elle peut donner à un soldat, grades et croix (5). Son avancement, loin d'être tardif, a toujours surpris ses chefs immédiats : « Officier inconnu au régiment, disent ses notes de 1879 ; a trouvé moyen, sous n'importe quel régime et n'importe quel prétexte, de rester détaché au ministère de la Guerre depuis un temps immémorial ; proposé néanmoins pour l'avancement, ce qui tient du scandale. » De même, au semestre suivant : « N'a pas encore paruau5i« de ligne.» De même en 1880: « N'a jamais fait une heure de service... Tout à fait inconnu dans les corps où il n'a fait que passer (6). »

(1) 21 février 1874. Au r>i^ régiment de ligne. — A VAnnuaire de 1873, il a le n» 12Ç|G sur la liste d'ancienneté des sous-lieutenants.

[9.} i\ septembre 1881). Au m<>me régiment. — A VAnnuaire de 1879, il a le n" fnu.

(3) Eslerhazy prétend qu'il a dû sa nomination, « au choix, hors tour, à l'intervention personnelle de Gambetta ». {Caiis., 1, 699, lettre à Jules Roche.) 11 est possible qu'Esterhazy se soit fait recommander à Gambetta, alors président de la Chambre, par l'un de ses secrétaires, Arnaud (de TAriège), qu'il avait rencontré dans le monde des théâtres. — L'ancien officier du i3r>c (i^ ligne, dont j'ai déjà cité les notes, reproduit ce propos d'Esterhazy : u J'ai deux cent mille francs de dettes et. si mon ami Arnaud ne répondait pas pour moi, je ne saurais comment faire pour modérer mes créanciers. »

i/i) Esterhazy venait d'être nommé au 135^^ régiment de ligne quand le premier bataillon, dont il faisait partie, fut envoyé en Tunisie (juillet 1881). 11 y fut incorporé d'abord à un régiment de marche, sous les ordres du lieutenant-colonel Corréard, puis attaché au service des Renseignements et, pendant deux ans ( 1882-1883;, aux affaires indigènes.

(5 (Chevalier de la Légion d'honneur pendant son séjour Tunisie. {Annuaire de 1882.;

(G, Cass., III, 423, 424.

ESTERIIAZY 33

Le seul grief positif, qu'il formulera plus lard, est imaginaire : nommé, en 1870, lieutenant et capitaine en moins de deux mois (1), il aurait été rétrogradé, Tannée suivante, « parce qu'il s'était prononcé pour la continuation de la guerre (2) ». Les officiers qui ont fait leurs études aux grandes écoles n'ont pas gagné plus vite le troisième galon, Picquart en huit ans, Dreyfus en neuf (3).

D'une intelligence alerte et promple, fort instruit, mais indiscipliné et paresseux, il est capitaine à trentedeux ans, comme le plus heureux des officiers sortis du rang ; Henry, d'un an son aîné, esl capitaine à trentetrois ans (4); Dreyfus, qui sort de l'École polytechnique et de l'École de guerre, ne sera capitaine qu'à trente ans. Les désordres de sa vie, tant de dettes et d'affaires véreuses, le soupçon, qu'il a laissé au ministore, d'avoir disposé de fonds secrets pour son usage personnel (5), auraient causé la disgnîce de tout autre ; les ministres successifs (6) ont fermé les yeux. Plus lard, quand il a été envoyé en Tunisie, il n'a occupé encore que des situations privilégiées ; et, bien qu'il s'y soit compromis, que le général de la Rocque ait jugé nécessaire de le faire surveiller et qu'il ait été mêlé à une affaire de malversations « qui l'eût dû conduire devant un

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