‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · Lettre à Weil · texte numérisé non relu

Lettre à Weil

'V ^'«s.s., III, -jTkj. — Lettre du -.»<) juin i8«y|.

'i; Il la (.'onimuniqu.'i à Weil, (pu en dépose. iCasa.^ 1, 307.) ('ïLellreà Alphonse tic lîollisrliild. fliisfi., llï, K»r>.) M». L<'tlre n Weil.

SSTBRIIAZli' 95

touche si profondément, puisse vaincre mon mauvais destin î » Et, après une nouvelle tirade sur sa femme et ses enfants : « Je vous jure que je deviens fou. Dieu garde mon plus cruel ennemi de la millième partie de mes souffrances! C'est trop, vraiment, cest trop... Mais on m'appelle pour laprise d'armes. »

L'éclalatite fanfare sonnait-elle dans la cour de la caserne? On de quelle chambre de fille cet autre Valmont a-t-il écrit sa lettre ?

Il ne Gt pas usage, cette fois, de papier pelure, mais du papier officiel, à en-t(^te, du régiment.

Weil obtint deux mille francs ; Esterhazy remercia le rabbin, en termes émus, « du fond de son cœur ( i ) ».

Ses notes, an régiment, sont toujours excellentes. En janvier : « Officier très méritant ; (caractère droit et énergique ; conduite militaire et privée parfaite (î>). » — Il était brouillé avec sa famille, toujours à la veille d'être saisi par les huissiers ou d'être exécuté à la Bourse, et, bien que père de deux enfants, il vivait en concubinage, avec une fille (3). — En juillet : « Du coup d'œil, de la décision, du sang-froid. Homme d'action. Esprit essentiellement militaire. » — Les chefs s'inquiétaient seulement de sa santé qui, « par malheur, n'était pas très solide ».

(1) (j juillet iSc^. — L^argonl venait des Rothschild, qui croyaient, comme le rabbin lui-môme, qn'Eslerhazy avait été pour Crémieu-Foa un ami loyal. L'un dos chefs de la maison, Kdmond de lk>thschild, avait été aulycéo Bonaparte le camarade d"Eslerhazy, qui s'adressa plusieurs fois à lui.

(•2) Les notes de janvier 1894 sont signées du lieutenant-colonel Mercier; celles de juillet du colonel Abria. La mention : '. \*a malheureusement pas une santé très solide v est de janvier.

(3 De son propre aveu, depuis i8yt>. [Caas.j I, 707.:

Espion en activité de service ou en disponibilité, on n'avait jamais tant vu Esterhazy sur les champs d'exercice. Déjà, en i8<)^3, il s'était fait envoyer aux écoles à feu, quoique sa qualité de major Ten dispensât (i). En 1894, il demanda à y retourner, fût-ce à ses frais, ce qui lui fut accordé (2) ; tel est son zèle que, dans Tintcrvalle (3), quatre jours après avoir été désigné pour le camp de ChAlons, il prend part à des manœuvres de brigade avec cadres, qui sont des exercices d'infanterie où, d'ordinaire, les seuls chefs de bataillon sont admis (4).

Cet excès d'ardeur étonna ses camarades (5). Luimôme, par la suite, comprendra quelles charges en résultent contre lui : il alléguera alors qu'il a été envoyé d'office aux manteuvres de printemps (6) ; pour les écoles à feu, il niera dabord y être allé, puis soutiendra n'y être allé qu'à cause du voisinage de Dommartin, « oii

(1) Ccis.'î., 1, 108, Pioquarl.

(2) Happorl du 17 mai i8</| : <» MM. Walsin-Estcrhazy, major, el duré, clicf de bataillon, sont désignés pour assister aux écoles à feu de la S»^ brigade d'artillerie. M. le commandant W'alsin-i!]sterliazy n'aura droit «^ aucune allocation. Ces officiers devront ôtre rendus au camj) de CliAlons dans la journée du dimanche 5 août prochain. >•

(3) Du 22 au 2G mai. ^Hai)port du i.'i avril 18O4; Procès Zoln,Uy 104 ; Caxs., I, 22, Cavaignac ; II, 112, Esterhazy.)— Le 21 à Buchy, les 22 et 23 li NeufchiVtol en-Braye, les 24 et 25 à Aumalc. Toujours en affaires, il télégraphie tous lesjours à Paris.

(4i Procès Zola, II, io4, Picquart.

(5) Cass., 1, 49, Picquart; Cass., I, 407; Rennes, II, 289, Curé.

(()) Cass.f II, 112, Inslr. Havary.

ESTER HAZY 97

il désirait passer quelques jours; il pouvait y aller dîner tous les soirs, en revenant du camp (i) ».

Onpeulcroire qu'il était encore aux gages de Schwarzkoppen quand il se fit désigner, le 17 mai, pour suivre les exercices d'artillerie de Châlons et qu'il suivit, du 21 au 26, les manœuvres de printemps. Apparemment, le congé de Schlieffen le frappa à son retour. Le 3i, il se rendit précipitamment à Paris, entre deux trains (2). Mais tout le mois de juin, sauf la journée du 12 et celle du 23, il resta au régiment, et >Taiment désemparé. C'est alors qu'il écrivit ses lettres à Rothschild, à Weil, au rabbin, qu'il appela les Juifs au secours.

Ici encore, on marche dans la nuit, sans autre torche que celle de la chronologie. Mais il n'en est pas de plus lumineuse, puisqu'elle montre la succession des faits, leur enchaînement logique.

En juillet encore, il reste à poste fixe dans sa garnison normande, ne vient que trois fois à Paris, le 6, le 18 et le 27. Puis, ce jour-là, il annonce qu'il va décidément au camp de Châlons et il y arrive le 3 août. Dans cette même quinzaine d'août, Schwarzkoppen part pour l'Allemagne (3) ; il va assister aux manœuvres

(1) Echo de Paris du 19 nov. 1897 ; Matin du 20 ; Cass., II, m. Initir, Ravary, 7 déc. 1897; Procès Eslerhazy, '^.3i; etc.

i'i) J'emprunte ces renseignements Bur les mouvements d'Esterhazy pendant l'année iSg'i à une élude trt»s intéressante qui a été publiée dans le journal V Aurore du 28 août 181)9, sous la signature de M. Adolphe Tabaraut. L'auteur de l'article a ou à sa disposition plus de 600 lettres et dépêches (rEsterha/v, dont près de ^00 pour 1894. Il a réussi h le suivre ainsi durant 3o5 jours sur 365. J'ai contrôlé plusieursde ces indications par d'autres documents ou d'autres lettres. (Rapports du 74® de ligne l'pour les manœuvres et écoles à feu), lettres à Thuissier Calé \Cass., I, 662), à Maurice Weil, Gaston Grenier, à l'un des associés d'une importante maison de coulisse, etc.)

(3/ Renseignemenis inédits.

9S HISTOIIUÙ I)H LAFFAIRK DHEYFUS

prussiennes, rendre eoniple au chef du fj;ri\ud Élal- Major.

A-l-il donné quelque bonne parole à Eslerhazy avant de partir? Si Esterhazy n'a pas obtenu la promesse de rentrer au service, que va-t-il faire à ChAlons,où il arrive dès le 3, et reste non seulement pour les écoles à feu, du 5 au 9, mais jusqu'au 16 (i)î Le 9, il est allé passer quelques heures à Paris {2); le 10, il se repose à Dommartin ; le 11, il reparaît sur les champs d'exercice et de tir.

Le camp, pendant toute cette période, fut particulièrement instructif. Les officiers de toutes armes purent examiner, à Taise, dans les parcs d'artillerie et dans les polygones, les nouvelles batteries de 120 court et en faire fonctionner les appareils (3). Le 16, avant

(1) Cass., m, G(»3, lettre du 11 aoiH à Thuissier Calé : « Je quitte le camp dans cinq jours (il m'est iinpossilde de partir plus tùl; et passerai de suite au Crédit foncier. » — Le 17, il écrit au inénie. de Rouen : « J'ai retju, en revenant du camp de ChAlons, où j'ai été passer i5 jours, votre lettre. »

i'j.) Lettre du mercredi 8 aoiU : « Je quitte demain jeudi le camp; ne prenez plus la peine de me télégraphier jusqu'à mon retour de l^aris... Je souffre toujours du bras, ce «lui ne rend j»as facile d'écrire. »

(3i Au [irintemps, lors des premières écoles à feu, le nouveau matériel avait déjà fonctionné. Rennes^ III, l'i'i, Bruyerre : «Aux écoles à feu qui ont eu lieu à CliAlons, du io avril au 24 mai, des renseii^nements aussi complets que possible furent fournis aux soïis-lieuleiiants de réserve sur le frein hydro-pneumatique, règlement en mains. Le i.» mai, nou-^ avons assisté à une séance de tir du r.».o court.)'— De même, le capitîiineCarvalho : « A partir du 7 avril iS<j'|, nous avons eu entre les mains la description complète du frein bydro- pneumatique. Aucune précaution d'aucune sorte n'a été prise pour tenir secret soit le matériel, soit les théories. » {lionnes, III, ir)^)— Le commandant Hartmann ilienncs, Ilï, v.(»3 dépose : « N'importe quel officier aurait pu suivre, sans y être ofllciellement autorisé, les mameuvres des artilleries divisionnaires, <|ui étaient pourvues du l'jx) court. »> — De même, le général Deloyc (III, 228],

de regagner sa garnison, Eslerhazy put les voir tirer ( i ). Précédemment, aux écoles à feu, il avait vu tirer le canon de 120 long (2) et avait assisté à l'application du nouveau manuel, ainsi que du nouveau règlement sur les manœuvres de batteries attelées. « Quelques-unes de ces manœuvres changeaient totalement les habitudes de rartillerie » (3) ; les nouvelles formations de parc ou de marche furent couramment expérimentées et expliquées.

Un officier d'artillerie (le capitaine Le Rond) était spécialement désigné pour accompagner les officiers des autres armes et les instruire (4). Au surplus, les journaux militaires (du 11 et du i5 août) (Tiscutèrent ces

etc. — D'autres essais du 120 court se liront, vers la nH>ino époque et sans aucun secret. Le Temps du i4 juillet iSq'i pul)lie une dépùche d'Albi signalant... les écoles do tir efTectuées, au champ de Causse, près Castres, par les batteries du y" d'artillerie. « Le général Pottirieret tous les officiers de la brigade aï<sistaient h ces exp<^riences, dont le résultat a été pur])renanl; plus de 33 pour 100 dos obui« ont atteint le but... etc. »

(1) Cass., I. 123, Cavaignac : « Esterhazy assista, du 5 au 9 août, aux écoles à feu, où, d'ailleurs, la pi(»ce de 120 n'a pas été tirée. » Mais Cavaignac néglige de dire (lu'Esterhazy resta h CbAlons jusqu'au ifi et que « les batteries de i-in court furent tirées, la première fois, au-\ manœuvres de masse, le lO aoCit ». (0/x>;., I, 6iy, ciRenne8,U, 107, Le Rond.) — Mercier [Rennes, 1, iiy répète Cavaignac et ajoute qu'Eslerhazy avait repris, lo i3 août, ses fonctions de major à Ilouen(ii>o), ce qui est un mensonge, ainsi qu'il résulte des deux lettres d'Estorhazy, du 11 et du 17 ^voir p. y8). — De même, lUjgel {Rennes, l, 28<j).

'.'2} Renne», II, 121 et 122, Le Rond : '< Los ofliciers étrangers ont assisté à une séance de tir de siège; c'est moi <ini les ai guidés. » — De même CuvéiRennes, II, 2^11 ,. — Pir(iiuu'l IL hh)) fait observer qu'en prenant larubrique dubordoieaii telleqnolle est : « le frein hydraulique du 120 >», on peut très bien l'appliquer à cette séance. Il s'agirait bien alors du frein hydraulique du 120 long. C'estégalement l'opinion du général Sebert /?en/îe/!, III, 171) et du commandant Hartmann ;11L iS<r.

(3; Ca«8., 533, Hartmann.

{f. CuAH., I. Oi3, Bruyerre; Rennes, IL ii/|. Lo Hond.

nouveautés (i), notamment le projet de manuel de tir, les modifications apportées aux formations de Tartillerie (2) et la manière dont se comportèrent les batteries de 120 comme véhicules.

Dans ce môme numéro du i5 août, la France mililaire commença une série d'articles sur l'expédition de Madagascar ; les journaux (3) l'annoncèrent comme

il) France mililaire du 11 août i8«>i, rubrique : « Manœuvres (le masse, imporlance de ces manœuvres. » On y lit : « Les manœuvres de masse que rartillehc doit exécuter ces jours-ci au camp de ChAlons tirent de plusieurs circonstances une importance particulière. On n'essayera rien moins que le projet de manuel de tir et le projet de règlement sur les manœuvres des batteries attelées... Quant au projet de règlement sur les manœuvres de batteries attelées, son importance consiste dans des modifications apportées aux formaiiona de FarlUlerie. » Et, le ir> août : « Nous espérons nous rendre compte de la façon dont les batteries de 120 se comporteront en tant que véhicules. »

(2) Quand il s'agit d'appliquer le bordereau h Dreyfus, d'Ormescheville écrit : « En ce qui concerne la note sur une modification aux formations de rarlillcrie, il doit s'agir de la suppression des pontonniers et <les modifications en résultant. »» (^'ivaignac, qui accepte celte hypothèse, convient lui-même {C(ifif(., I, 17), ((ue le mot formation y serait pris dans une acception anormale, « dans un sens d'État-Major. Dans le langage militaire courant, lorsqu'on dit formation, on vise la formation matérielle des troupes, leur formation sur le champ de manceuvres. » CVst ce (jue confirme Boget (I, 80). Or, le sens du mot, dans l'article de la France militaire, est, en efl'el, le sens usuel et normal : il s'agit bien de rattribution des batteries aux crrandes unités, sur le [champ de manœuvres ; on va expérimenter ces formations {Rennes, II, 119, Le Rond), comme elles l'ont été déjA à Versailles (Cass,, I, 533, Hartmann). Le capitaine Le Rond, s'il dit qu'Eslerhazy ne lui a posé aucune (juestion à cet égard (/fe/inex, II, 118), déclare d'autre part que u les batteries ont manœuvré devant les officiers supérieurs, ël passé, devant eux, de l'ordre en bataille à TcM-dre en batterie «.L'opinion du général Sebert (/^c/i/ic«, Ilï, 173) est qu'Esterhazy a « simplement voulu parler des formations «le combat et de manceuvres, c'est-à-dire des nouvelles formations de rartillerie ». De même Hartmann (III, ao<j).

(3) Le Mémorial de l'artillerie de la marine avait, dès le

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ta

imminente. A Châlons même, le colonel de Torcy préparait l'avant-projet de la campagne (i). Il avait pour collaborateur, dans ce travaiUvrjntendant Fauconnet et le lieutenant Vénot. On en causait ouvertement.

Le môme journal publia, le 18 aoùl,. l'instruction ministérielle relative à Texécution de la loi •cîu*29 juin sur la suppression des pontonniers et aux modifications. qui en résultent pour la composition des corps d'àrtUieric

Un autre sujet de conversation, classique au camp, c'était la destination des troupes de couverture. Les ofliciers des régiments-frontières affluaient à Châlons, chef-lieu de leurs corps d'armée {2).

Quiconque, militaire ou civil, aurait suivi ces expériences et ces exercices pendant deux semaines, faisant parler les officiers, regardant et écoutant avec attention, et ayant, en outre, sous les yeux, les articles des journaux spéciaux, eût pu écrire des notes intéressantes, où aurait revécu la vie du camp, mais qui n'auraient révélé aucun mystère.

Esterhazy avait porté aussi peu de scrupules dans son métier d'espion que dans son métier de soldat. Maintenant, il était averti : Schlieffen, les généraux

mois de juin, publié, une élude «« inililaire » du capilnine Jcannet, Bur Torganisation de l'expédition .

(1) Ce plan fut adopté, et le colonel de Torcy nommé chef d'État-Major du corps expéditionnaire.

(2) Cass , I, 541, Hartmann. — Selon Roget (I, Sij), « Esterhazy ne savait môme pas ce que c'était que la couverture ». Est-ce pour cela que ses notes portent quïl est un officier très instruit? II eût été, en tous cas, le seul officier à être aussi ignorant d*unc question au^si élémentaire.

prussiens, sont moins coihmodes que les généraux

français ; ils refusent la . viande creuse.

Pour une fois, il.s'eflConça d'être consciencieux.

Un soir de la defnière semaine d'août, comme il était • • • • attablé dan^, kil», thîé de Rouen, le médecin-major du

régimen.t (i^.'lûi présenta un lieutenant d'artillerie, Berpbeiili^ de famille juive (2). Esterhazy Tentreprit aqSwtiM^'sur le tir de Tartillerie, se fit donner des ren- ^ i^eigncmcnts circonstanciés, notamment sur les nou- • velles méthodes. Bernhcim, fort instruit, flatté, comme Test toujours un jeune officier, de causer avec un officier supérieur, dit, sans défiance, ce qu'il savait. — Son régiment avait tiré le nouveau canon au camp d'Auvours (3), et fait l'expérience des nouvelles réglettes (4) ; une plaquette (5) sur le 120 court et le frein hydropneumatique avaitété distribuée aux officiers d'artillerie du Mans, où il tenait garnison, — Esterhazy questionnait, écoutait, racontait : il avait vu lui-môme, à l'École normale de tir de Châlons, le télémètre à un seul observateur, aux écoles à feu les réglettes de correspondance. L'innovation principale dans le tir de l'artillerie, c'était précisément le réglage à la hausse (6), substitué au réglage à la manivelle (7), et qui implicjuait l'usage de la réglette. Esterhazy demanda à Bernheim s'il pourrait lui procurer un de ces petits instruments et quelque livre sur le tir, par exemple le Projet de manuel (8),

(1) Mngdclaine; il venait dVlrc nommé au 74*' de ligne. (•2) Bennes, IH, i/|i, Bernhcim.

(3) Du lO juin au 17 juillet.

(4) Le régiment les reçut le 24 juin pendant les écoles à feu.

(5) Le Figaro du 24 mai iScjy en a publié le fac-similé.

(6) C'est le réglage usité en Allemagne. (Rennes^ III, 211, Hartmann.)

(7) Cass., I, 91, Rogel; Rennes^ III, 176, Sebert; etc.

(8) Rennes, III, i43, Bernheim. — Cavaignac {Cass., I, 22) et Roget (I, 81) insistent sur ce qu'Esterhazy n'a demandé le ma-

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Le lieutenant fit au commandant une réponse évasive : il n'a pas de réglettes réglementaires, mais son capitaine en a fait fabriquer en bois, d'après le même principe (i); avec l'autorisation de cet officier, il pourra lui en adresser une. Pour le manuel, il s'en considère comme personnellement responsable (2) et ne veut pas risquer de le perdre par la poste.

Bernheim dit que, rentré au Mans, et avant de partir pour les manœuvres (3), il envoya alors à Esterhazy la réglette en bois et, au lieu du manuel, le règlement : Siège et place^ petit livre qui se trouve d'ailleurs dans le commerce. Par la suite, malgré ses réclamations réitérées, il ne revit jamais la réglette ni le volume (4).

Esterhazy a donné plusieurs versions de l'incident. Dans la première, c'est le manuel de tir qu'il a reçu de

nucl de tir ni au capitaine Boone, n détenteur à Rouen du seul exemplaire du manuel qui y existât », ni au capitaine Le Rond, « qui ne se serait fait aucun scrupule de le lui prêter ». Boone (I, 622) et Le Rond (I, 618) confirment. Esterhazy préférait, évidemment, s'adressera un officier de passage.

(1) RenneSy 111,522, Bernheim :« C'était le môme principe que la réglette réglementaire... C'est la réglette de correspondance des hausses aux évents. »

(2) Voir la phrase du bordereau : « Le ministre de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit rcracttr© le sien après les manœuvres.» Ce qui, au surplus, est inexact. (Voir p. 107.)

iZ) Du 3i août au 25 septembre.

(4) Rennes^ III, 1^2, Bernheim. Une lettre du capitaine Graveleau confirme : 10 Tautorisation donnée par lui à Bernheim de prêter une réglette non réglementaire /i un officier supérieur d'infanterie ; 2" les vaines démarches de l'intéressé pour ravoir la réglette. — Le volume ne porte pas, comme le dit Bernheim, « 2«... » mais « 3® partie ». — Esterhazy prétend avoir renvoyé la réglette ù Bernheim. (/?c/7n<'S, III, 5i4, Carrière.; — Mercier, à Rennes, présenU la réglette en bois (jue le commandant (alors capitaine) (iraveteau lui avait fait envoyer ])ar un officier. (III, 52i, 523.) Il parut alors à Bernheim qu'elle n'était pas identique à celte qu'il avait remise à Esterhazy (III, 521, 524).

Bcrnheim (i); puis, à la réflexion, il ne se souvient plus de quel ouvrage il s*agil : esl-ce « le manuel définitif » ou le projet de manuel ou autre chose ? Plus tard, enfin, il affirme qu' « en réalité, il ne Ta pas eu », que Bernheim lui a envoyé un autre document.

Se serait-il procuré ailleui*s le manuel ?

Quoi qu'il en soit, c'est peu de jours après avoir entre-

(i) Voici ses versions successives : i" Lettre du aS octobre 1897 au minislro de la Guerre: « Un seul (des documents énumérés au bordereau; a été entre mes mains; encore ne suis-je pas sûr s'il s'agit du projet de manuel de tir ou d'un manuel définitif. Il m'a dlé adressé pat \m officier Israélite et h une époque bien postérieure aux seules manœuvres pour lesquelles j'ai été désigné en iSt/j (manœuvres de cadres). » — 2" Article Dixi dans la Libre Parole du i5 novembre 1897: «< La victime (Esterhazyi n'avait même pas pu connaître les documents énumérés dans le bordereau, sauf un seul, qu'un juif lui avait prêté postérieurement aux événements. » — 3" Enquête Pellieux, inlergatoire du 25 novembre 1897 : « J'ai eu entre les mains, comme je l'ai dit au minisire, un manuel de tir dont je ne me rappelle pas le titre exact ; ce manuel m'a été prêté, en août iSy'i, par un officier d'artillerie dont j'ai fait ccmnaissance à Rouen en août 184/1, le lieutenant Bernbeim. » (Cass., Il, 99.) — On attribuait alors au bordereau la fau!«se date de mai 1894, et Esterhazy pouvait dire sans danger qu'il avait eu le manuel en août. — 4* Inslnicliori Havary, interrogatoire du 7 décembre i8<)7: « Je n'ai eu, au courant de l'année 189'!, qu'un seul document émanant de l'artillerie; ce document éU'ut-il le projet en <{uestion 011 autre cliose ? Je ne m'en souviens pas bien. C'est un officier en garnison au Mans, M. Bernbeim, qui m'a été présenté par occasion et, à la suite d'une conversation sur le tir, m'a offert de m'envoyer cet ouvrage. « (Cass,, II, 112.)— 5» Conseil de guerre, audience du lojanvier iHtjr^ : ti (jiiand j'ai vu le bordereau, j'ai cru <iue j'avais pu avoir ce document: mais, en réalité, je ne l'ai pas eu. Je n'ai eu (|u'un document (jui m'a été jirocuré i»ar un lieutenant <rartillerie «ïue je rcmiiaissais, M. Hernlieim, quelques jours avant mon <lépart.»> Et encore : « On a fait une en<iuéle, on a dé«'<iuverl que M. Bernbeim ne m'avait pas envoyé le manuel de tir figurant au bordereau, mais le manuel de 1881, ouvrage <|ue l'on trouve couramment dans toutes les librairies militaires pour o fr. 80. « Il dit qu'il « accepta la proposition de Bernbeim i)arce qu'il avait à faire une conférence ». ^ Procès-^ iSi}-

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tenu Bemheim qu'Esterhazy écrit, de Rouen (i), la lettre qui est si terriblement fameuse sous le nom de bordereau. Les notes qu'il y énumère, il les rédige avec ses souvenirs de Chûlons, qu'il vient de faire préciser, mais qu'il brouille encore, et à Taide de quelques journaux rapportés du camp (2). Les deux notes qui sont relatives à Tartillerie, celle où il est question de Madagascar, correspondent aux études poursuivies, en août, au camp de Châlons, aux sujets traités par la France miliiaire. Comme la première phrase l'indique, la lettre fait suite à une ou à plusieurs autres qui sont restées sans réponse : « Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant. Monsieur, quelques renseignements intéressants. » Schwarzkoppen est encore absent, aux manœuvres prussiennes ; il n'a pu, dès lors, donner à Esterhazy le rendez-vous demandé (3). Cet espion con-

(1) Cas8., ï, 539, Hartmann; Rennes, I, 892, Picquarl; IH, 175, Seberl. — Voir p. u3. — Sur la date du bordereau, il y a presque unanimité, depuis i8y8, pour la fixer au mois d'août. « 11 est de la fin d'août. » {Cass.^ I, 20, Cavaignac). «» Il no peut être que de la fin d'août. « [Cass., I, 34y, Cuignct.) « Tout concourt à démontrer que c'est au mois d'août, dans les derniers jours du mois, que le bordereau a été écrit. »> (Noie du ministre de la (inerre, du 28 mai iS<jS; liasse 5, dossier 5, cote 10. p. 21 ; Caiss., m, 104.) — Scbwarzkoppen a dit, rormellenient, à Panizzardi qu'il rernl, en sejitemhre, les documents qui sont énumérés au bordereau. — Kn i8y4 (cl jusqu'au procès d'Eslerbazv:, les accusateurs de Dreyfus donnèrent au bordereau la date d'avril ou de mai i8y4-(Voir t. 1, Oo, ufi, 2<,|0, /jo<), etr.)

(2) J'ai cité plus liant (p. looi les articles delà France milU aire qui parurent pendant le séjour d'Eslerhazy à (UiAlons. On peut y joindre l'article des Sciences militaires sur le G* corps el les troupes de couverture (numéro de mai i8<yi).

(3) Rennes, 111, 170, général Sebert : « On voit dans cette phrase que le rédacteur est en relations suivies avec son correspondant; on y sent le reproche discret de le laisser sans Douvclles et, probablement, sans envoi de fonds. »

gédié, importun, trop pressé de reprendre son service, peut attendre.

Estcrhazy, d*autant plus, s'impatiente. Quelque nouveau tracas d'argent le presse. En vain lui remplit-on rescarcelle. Tout l'argent qu'il a (Tauroône du rabUn comme la dot de sa femme ou le prix des trahisons) lui file entre les doigts (i).

Ne peut-il attendre le retour prochain de l'Allemand ? Ce serait sage ; il se le dit peut-être, mais passe outre et écrit sa lettre. 11 envoie à Schwarzkoppen, en môme temps, mais sous pli spécial, les renseignements recueillis à ChAlons : sur le frein du 120, les troupes de couverture, les formations de Tartillerie et Madagascar. Non pas des documents, mais des notes, ainsi qu'il précise lui-même, autographes ou recopiées par son secrétaire Mulot (2). S'il les avait mises sous le môme couvert, qui eût été bien gros, il n'aurait pas eu besoin de les énumérer. S'il les énumère, c'est pour le contrôle : d'une part, le bordereau ; de l'autre, les notes.

Pour le manuel do tir, — nullement confidentiel, autographié à plus de S.ooo exemplaires, qu'on vend quatre

(1) Inlcrrofçatoire du 7 déc. 1897 devant Rnvary : « Je me suis marié Jl y a dix ans, avec une fortune, entre ma femme et moi, de plus de 3(X).ooo francs ; petit .'i petit, /«/ma/if/^ la plus grande partie de cette fortune, billet de mille par billet de mille. » (Cass.^ H, ii3.)

(2) Mulot dépose « qu'il n'a [)as souvenance d'avoir rien copié concernant le canon de 120 ni les formations d'artillerie; il n'a pas davantage eu sous les yeux des notes relatives à Madagascar ni aux troupes de couverture. » {Cass., ï, 781.) Il est fort possible qu'Eslerbazy ait écrit lui-môme les noies du bordereau. D'autre part, Mulot est de ces tc^moins dont les souvenirs se précisent en raison du temps écoulé, sous rinflucnre de l'opinion ambiante. Il parait certain r[u'il n*a pas copié le manuel, ainsi qu'il le déclara dès le premier jour. Pour le reste, sa mémoire est tantùt flottante, tantôt factice. En fait, il copiait ce que son chef lui disait de copier, machinalement et sans y penser.

SOUS dans les régiments ( i), — il le vante comme la plus précieuse de ses marchandises : « Le ministre de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et les corps en sont responsables, chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. » Double mensonge, puisque les chefs de corps n'ont été nullement avisés d'une responsabilité quelconque et qu'à aucun moment les officiers n'ont été prévenus qu'ils auraient à rendre le volume (2). Mais son commentaire sur l'importance de cet unique document original, qu'il annonce, mais qu'il n'envoie pas (3), ce commentaire va obliger Schwarzkoppcn à rentrer en rapports personnels avec lui. L'attaché allemand veut-il faire son choix parmi les nouveautés du manuel, — car l'espion lui-même est incapable de les discerner (4), — ou préfèret-il qu'Esterhazy le fasse copier in extenso (5) ? — Ce

(1) Voir t. I, 292 et Cass., I, 91, 92, elc.

(2) Cass,^ I, 91, Rogct; 476, Sebert; 5i3, Moch ; 535, Hnrlmann.

(3/ Cass., ly 539, Hartmann : « En finissant sa lettre, il s'aperçoit que l'envoi de l'original va lui faire courir un danger. Ce danger provient de ce qu'il n'est pas dans la môme ville que son correspondant, de ce qu'il communique avec lui parla poste, et que l'envoi du projet de manuel ne peut se faire que par un paquet qui sera forcément suspect. 11 préfère les simples lettres ; il enverra d'abord les quatre premières notes et sa missive qui, étant siirpa|)ier*pelure, ne dépasseront pasi5 grammes. Il en sera de même, plus tard, pour la copie du projet, expédiée en plusieurs fois s'il le faut. De plus, on pourrait lui redemander inopinément le projet de manuel, et il aimerait mieux l'avoir toujours sous la main. » Roget attribue le bordereau à Dreyfus, mais traduit, comme Hartmann, la phrase en question. (Ca««., I, 93.)

(4) Cafts., 1, 5i3,Moch; 538, Hartmann; /fcnnes, III, 175, Sebert.

(5) Mulot, la première fois qu'il est interrogé par Picquart, déclare ne pas se souvenir de ce qu'il a copié : « Manuel de tir d'artillerie? Peut-être... Un jour il me dit quil s'était fait prêter un des livres ou manuels. » (29 septembre 189G. — Note de Picquart.) A l'instruction Tavernier (21 octobre 1898), Mulot dépose que Picquart lui montra le manuel, mais

passage du bordereau est écrit dans un jargon volontairement obscur ( i ). — De toutes manières, s'il « prend » le volume, Esterhazy ne peut Tavoir « à sa disposition que très peu de jours ». Dès lors, une entrevue, une réponse s'impose. Pour hâter la réponse, il ajoute : « Je vais partir en manœuvres. »

Formule incorrecte qui lui était familière. Le 20 mai précédent, il a écrit à un créancier : « Je pars demain en manœuvres de brigades. » Le 29 juin, dans sa lettre à Rothschild : « Au moment de partir en manœuvres (2). »

On avait beaucoup parlé, d'avance, de ces manœuvres d'automne. Le thème de ce simulacre de guerre avait excité la curiosité : une armée, venant deTEst, marche sur Paris et s'y brise à Tenceinte des nouveaux forts. Les attachés étrangers n'ont pas été invités.

Le régiment d'Esterhazy a été désigné pour y prendre part ; lui-même, en raison de ses fonctions spéciales, reste à Evreux avec le dépôt (3). Mais il a tout intérêt à faire croire à Schwarzkoppen qu'il va suivre ces nouvelles manœuvres. Au surplus, il s'y rendra peutêtre, en amateur, pour une journée (4).

qu'iiprès avoir oxnmin«V le volume, il ne 80 roppcla pas l'avoir vu (chez Kslerha/yi : « Le livre dans lequel il avait co|iié eerlains pasîsages était un ouvrage relié et que roi» doit trouver ilans le commerce. » — Le volume : Siège el Place est, en clTet, relié. — Enfin, l\ la Cour de cassation (ï, 780), Mulot « affirme qu'il n'a pas copié le manuel que Picquart lui a i»résenté en septembre 189G ». Il a copié « un livre qui traitait de l'artillerie ».

[i) « Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in exlenso et ne vous en adresse la copie. •

(2) Cass., I, 280, BertuluB.

(3) Procès, i3o, Esterhazy; CVws., I, 538, 54 1, Hartmann. iV Cass., I, 540, Hartmann.

La parole seule d'Esterhazy ne vaut rien : les manœuvres de mai, les écoles à feu de Châlons, qu'il a suivies sur sa demande, en 1894, il niera, en 1897, avoir pu écrire qu'il allait y partir, « puisqu'il était major ( 1) ».

Le bordereau, selon Thabitude presque constante d'Esterhazy, n'est pas daté ; et il n'est pas signé davantage, par prudence et parce que cela est inutile. Et tous les graphismes familiers de l'espion s'y retrouvent : les paragraphes qui ne forment pas alinéas, ne rentrent pas sur les autres lignes, certaines lettres ou même des svUabes entières dont les caractères, dans le môme mot, sont plus gros que le reste, les mots qui ne sont presque jamais coupés en fin de ligne, le double ss inversé à l'allemande, la forme particulière des M majuscules, du V et de Yo qui ressemblent au sigma grec, de 1'/ pointé, du g pareil à un 1/ (2).

La lettre était écrite sur le papier pelure habituel d'Esterhazy, filigrane et quadrillé, très léger (3), ce

(1) « Comment aurais-jc écrit que j'allais partir en manœuvres puisque j'étais majar à mon régiment [h Rouen) et qu'en celle qualité je n'étais pas appelé à prendre part h ces manœuvres? J'insiste sur ce [)oint parce que je considère qu'il a une grosse importance. » (Echo de Paris, 19 nov. 1897.)

(•2) Procès Zola, I, 49^, Paul Meyor; 5o6, Auguste Molinior; 5i3, Emile Molinicr; 540, Havet ; II, 62, Paul Moriaud ; 89, Giry ; 95, Héricourt. — Cass., I, 5o2, Charavay; Gohcrt; G47, Paul Meycr; 648, Auguste Molinier ; G5o, Giry; II, 342, Charavay. — Rennes, II, 807, Gobcrt; 465, Charavay; 470, Pelletier; III, 5, Paul Meyer; 19, Molinjer; 82, Giry.

(3) Cass., I, C80 et suiv., Rapport des experts Patin, Chotiuet, Marion, sur le bordereau, la lettre d'Esterhazy à Hicu. du 17 avril 1892, et sa lettre ii Callé, du 17 août i8<)4 • « ^'^ papier est appelé demi-pelure; nous le croyons collé à la colle végétale. II est flligrané après fabrication de rayures en ({uadrillage. Ce quadrillage est de 4 millimètres sur chaque sens... La nuance du papier du bordereau et celle de la lettre de Rouen du 17 août 1894 sont identiques ; la nuance du papier de la lettre de Courbevoie, du 17 avril 1892, est légèrement plus blanche...

mc^mo papitM' (pion chercliera en vain pour attribuer le bordereau h Drevfus.

Enfin, et encore selon son habitude, Esterhazy a multiplié les impropriétés de langage (i). La technicité, la précision (souvent pédantesque) de l'artilleur lui font défaut. Dans une seule et môme phrase, il qualifîe inexactement le frein du nouveau canon (2), désigne cette pièce sous un vocable incomplet (3) et parle de la manière dont elle s'est conduite (pour comportée). Plus loin, il introduit un non-sens jusque dans le titre du manuel qu'il appelle : « manuel de tir de Tartillerie de campagne », — comme si le mot final s'appliquait au personnel, non au matériel de larme, — au lieu de : « manuel de lir d'artillerie de campagne (\) ».

Ces papiers ont la môme transparence; le poids peut è Ire considéré comme identique; le colla jjje est le mt^me; les matières premières employées à la fal>ricalion sont composées, dans les trois pièces, de cellulose de bois chimique avec un très faible mélanine de chiffon. •► — Esterhazy nie, en décembre i8<)7, ' avoir jamais écrit sur i)apior calque (Cci.s.'î,, II, 110). En janvier i8<H.), il convient « qu'il a toujours eu du pi^pier très mince et rpindrlllé «lu'on trouve à bon marché, très commode parce qu'il oiTre un petit volume et qui permet au besoin, avec les quadrillajj:os qui tiennent lieu de graduation et les transparences, do décal<iuer, aux manœuvres, un bout de carte ou de faire un travail analogue ». (Cass., I. 5<)7.'>

(1) (MHS. y ï, ^i7'|, Seborl; Txx), Moch ; 517, Ducros ; 53i, Hartmann. — Rennes, Ul, 170, Seberl.

{•2} Hydraulique pour hyilropneumatique. — L'expression serait correcte s'il s'agit du 1*20 lonf^, ainsi (juc le supposent Pic(iuart et le trônerai Sobert, «jul prennent la rubrique telle qu'elle est; mais alors le ren^ci*;nement est sans valeur aucune. {Rennes, 111, iS(), Hartmann.)

■3) Le 120. « Le canon de 120 court, «'clui (pii fut exj)érimenlé à (MIons, est dit courl par opposition au canon de i'j>.o de siège et de place qui est (lit hmj. »» (mus., I, 5-23, Hartmann.) In artilleur eût jugé néccsaire de préciser et de dire s'il envoyait, des renseignements sur le frein à réservoir d'air comprimé ou sur l'autre.

4) Cass,, I, 5i3, Moch ; Rennes, III, 17^1, Sebert.

Eslerliazy, dans le roman où il s'aUribuo le rôle d'un contre-espion héroïque (i), raconte qu'il porta luimême, à l'ambassade d'Allemagne, le 3 septembre, à trois heures de l'après-midi (:^), le bordereau dans son enveloppe. Les documents annoncés n'y étaient ni inclus ni annexés. — Cependant, ils sont à Berlin. — Il savait que Schwarzkoppen était absent de Paris. L'enveloppe, en papier bulle jaune, était marquée, dans un de ses angles, d'une petite croix au crayon rouge. A ce signe, la femme

(i) Esterhazy a donné de très nombreuses versions de son roman avec des variantoâ qui sont, souvent, inconciliables : le 24 août 1898, conversation avec Rowiand-Strong, correspondant de VObserver et du New-ï'ork Times, au restaurant Bréi)anl ; en septembre, conversation avec Strong, Fielders, journaliste américain, Mme Béer, directrice de VObserver^ dès son arrivée à Londres [Cass.^ I, 743et suiv. ; Hennés, II, 287) ; récit fait à Serge Basset, rédacteur au Matin, en mai i8(j9 {Hennés III, '6iS3) : lettre du i3 janvier i8f)c) au premier président Mazeau {Cmss., I, 609»; déposition à Londres^ i«' mars 1900. — Chincholie, rédacteur au FigarOy dépose que, le troisième jour du procès Zola, Esterhazy, très irrité, aurait dit, devant lui, à des « amis civils » qui semblaient vouloir le calmer : « ils m'embôtent, à la fin, avec leur bordereau. Eh bien, oui! je l'ai écrit; mais ce n'est pas moi qui l'ai fait ; je l'ai fait par ordre. » {Cass., I, 267). Même confidence aurait été faite, selon Chincholie, à un journaliste du Havre. Même confidence à Gaston Méry, rédacteur à la Libre Parole, en mai 1898 {Temps du 27 avril i8<k.i). Esterhazy, a Taudience du 24 janvier 1899, dit que « Chincholie a menti >». {Cass., I, 5y8.) Cette version, que Hochofort attribuait à Mathieu Dreyfus, a paru, pour la première fuis, dans la Libre Parole et dans V Intransigeant du 19 novembre 1897; elle fut alors traitée d'idiote par Esterhazy.

<2) Celte date ne figure dan» aucun des trois textes de la déposition d'Esterhazy, mais elle a été donnée par lui à un journaliste qui en prit note; ce mensonge supplémenlain» esl, d'aileurs, sans importance. Dans la version publiée à Bruxelles, Eslerliazy s'exprime ainsi : « Le bordereau arriva au ministère de la Guerre dans les premiers jours de septembre, le jour môme où je Tai porté en personne, sous enveloppe, h l'ambassade d'Allemagne et déposé dans le casier de Sch\varzkoi>pen, dans la loge du concierge de Tambassade. >» (P. 4o.j

Bastian connut ce qu'elle avait à faire. Elle prit le pli dans le casier de Tallaché et l'envoya le jour même, par Taulre agent, Brucker, à TÉtat-Major (i). Henry brûla Tenveloppe et déchira, de deux petites coupures, la lettre volée, pour faire croire (pi'elle venait du cornet. 11 la remit alors à Sandlierr, cpii avait inventé cette machination. Le service avait des preuves certaines de la trahison de Dreyfus, mais ne pouvait les produire au grand jour, sous peine de déchaîner la guerre. Sandherr a donc imaginé de dicter le bordereau à Esterhazy, qui récrivit — pourquoi ? — de son écriture la plus naturelle et la plus libre. Sans doute, on savait d'avance que les experts aflirmeraient, quand même, par raison démonstrative et sous serment, que c'était le graphisme incontestable, scientifiquement déguisé, du Juif! Pourquoi n'avoir pas fait fabriquer la lettre accusatrice par un des faussaires du bureau ? Pourquoi, ensuite, avoir fait déposer le bordereau, par Esterhazy, dans le casier de Schwarzkoppen? C4omme le nom de la ramasseusc et celui de Brucker étaient sacrés, ne pouvaient être prononcés sans crime, il eût été plus simple d'épargner au bordereau ce voyage compliqué, à Esterhazy celte dangereuse démarche, à la Bastian ce vol qui, découvert, la ferait chasser. Esterhazy, après avoir écrit le bordereau, n'avait qu'à le passer, par-dessus la table, à Sandherr. 11 ne dit pas si Mercier, Gonse, Boisdeffre

(i) Esli'Hiazy h Scrirc Basset : '* Si l'on veut (|uc je pri^cisc, je dirai i\\io !c l)onlon»au a ôlé porté au service des Henseitj^uemenls par un Allemand dont je dévoilerai le nom si ion m'y force. H hahituit temporairement Paris, on raison de ses foncti<ms, et, A l'heure actuelle, j'ai toullieii de croire qu'il est encore employé comme agent par le service. >. Malin du ao juillet iXijux. — IJriH'ker est lorrain. ï.e service desUenseignements a continué à lui servir, sann remployer^ une mensualité de 3oo francs.

ESTERHAZl 113

étaient du complot, s'ils furent dupes ou complices, si d'Aboville et Fabre furent de faux témoins, si l'enquête (le Du Paty, l'instruction de d'Ormescheville, tout le procès ne furent qu'une comédie scélérate.

Ce mélange de demi-aveux et d'absurdes impostures, c'est tout l'art d'Esterhazy. Il est à ce point menteur que les quelques vérités, dont il convient, il les dénature en les confessant. Parfois, il se charge pour se disculper. Parfois, encore, la vérité sort de ses mensonges. Ainsi, de ce qu'il prétend avoir porté luimôme le bordereau à l'ambassade, on peut conclure qu'il l'envoya par la poste à Schwarzkoppen. S'il était venu à Paris, il eût su que l'Allemand n'était pas de retour, d'où son silence, et il n'eût j)as demandé à « le voir ». Cette hypothèse, qui me semble une certitude (l'envoi du bordereau par la poste), explique tout : l'emploi du papier pelure par les avantages d'un pli léger qui n'appelle pas l'attention ; la disparition ultérieure de l'enveloppe, timbrée du lieu d'origine, révélatrice d'Esterhazy ; le fait que les notes annoncées, qui faisaient partie d'un autre pli, parvinrent à Schwarzkoppen (i).

Ainsi, les choses se passèrent très simplement. Venue par la poste, ou portée à l'ambassade par Estcrhazy ou par un commissionnaire, la lettre fut déposée, par le concierge de l'ambassade, dans le casier de l'attaché absent. Brucker l'y prit ou la Baslian la lui donna. Et Bruckcr la porta à Henry. J'ai raconte le reste (2).

(1) Cass., 1, r>39, Ilarlniann.

(2) Voir t. 1*^, 45 et suiv.

Schwarzkoppen, à son retour de congé, trouva Tautre pli, avec les notes (sur les formations de Tartillerie, le 120, etc.). 11 ne douta pas que Tenvoyeur ne fût Esterhazy. Le pli, s'il est venu par la poste, porte le timbre de Rouen. Si les notes sont de la main d'Esterhazy, TÂllemand reconnaît son écriture, qu'il connaît depuis un an. Il sait surtout qu'il n'a qu'un seul officier français à son service.

Les notes, qu'il communiqua à Panizzardi, étaient d'un intérêt médiocre (i) ; celles sur Madagascar et les troupes de couverture n'avaient été envoyées que « pour grossir le paquet (2) ».

Le 20 septembre, Schlieffen avait adressé à Schwarzkoppen une lettre qui fut interceptée par le service des Renseignements. Il y réclamait « la description exacte du canon de 120 court, tubes, afTùt, mécanisme, tout ce qu'on peut avoir (3) ». Quelques jours après, le 27, un agent de Sandherr s'emparait d'un autre u questionnaire » de l'Étât-Major allemand ; Schlieffen demandait, celte fois, « la composition des batteries du régiment de corps à Ghûlons »; le nombre des batteries de 120, « le manuel de tir de rartillcrie de campagne et la réglette de correspondance »>; et, encore, des détails sur

(i; Cas.<., I, /|()(>, Monod ; roril de Schwarzkoppen au prince Liclinowski, secrtHaire de l'ambassade d'Allemagne à Vienne.

(•2) Rennes^ lil, 5*2, Picot; récit de Schwarzkoppen au colonel Schneider, attaché mih taire d'Autriche à Paris.

!3) Ca&8., II, 3-23, général Deloye. — Voir t. I", TkjS.

« la mobilisation de l'arlillcrie, le nouveau canon, le nouveau fusil, le fort de Manonvillers » (i).

Si CCS lettres sont postérieures à Teuvoi, parSchwarzkoppen, des notes d'Esterhazy à Berlin, il en résulte que rÉtat-Major prussien a trouvé insuffisante la note sur le 120 et que Tespion a bien annoncé, mais non livré, le manuel de tir (2). On pourrait supposer aussi que Schwarzkoppen aurait tardé à envoyer à Berlin les notes d'Eslerhazy et qu'ainsi, par un hasard singulier, le traître serait allé au-devant des désirs de Schlieden.

Plus tard, le 29 octobre, alors que Dreyfus est arrêté depuis quinze jours, Schwarzkoppen transmet « ces renseignements qui viennent de bonne source : les tableaux d'effectifs réels de Tarméc française ; les manœuvres de forteresse de Toul et de Paris (3) ».

(^étaient ces manœuvres de forteresse qui sont visées à la dernière ligne du bordereau.

Le jour même de Tarreslation de Dreyfus ( i5 octobre), Esterhazy partit pour Dommartin. Du i*'' au i/j, il avait été à Évreux, avec le dépôt de son régiment. 11 n'était venu à Paris que le 6. Jusqu'à la fin du mois, il resta à la campagne, se plaignant d'un gros rhume dont il souffrait beaucoup. Il ne revint à Paris cjue le

d) Cn.«., Il, 3i>3, Deloyc. — (.0 questionnaire, scion Mercier {RenneXy I, i23)» aurait été remis par Schwarzkoppen à un a^ent du contre -espionnage.

(2) Cass., l, 539, Hartmann.

v3) HenneSj III, 558, dossier secret.

IIG lIlSTOlHt: DE LAFFAIUt: DREYFUS

i'"'" novembre, pour y lire rarticlc où la Lihre Parole révélait le nom de Dreyfus, et rentra à Évreux.

L'avant-veille, la première note du journal de Drumont, qui annonçait, en termes mystérieux, Tarrestalion d'un traître, avait inquiété Schwarzkoppen. 11 fit part de ses craintes à Panizzardi. Le nom de Dreyfus le rassura. Mais qui était ce Dreyfus ?

On ignore si Schwarzkoppen essaya de se renseigner auprès d'Esterhazy. A son ambassadeur, il dit seulement qu'il n'avait jamais eu avec Dreyfus aucun rapport. L'idée que le Juif était accusé pour le crime de son espion ne lui vint pas. S'il avait confessé à Munster qu'il avait lié partie avec Esterhazy, combien le vieil ambassadeur se fût senti plus fort dans ses entretiens avecllanotaux, Dupuy, Casimir-Perler ?

Il disait vrai en leur affirmant sur l'honneur que Dreyfus n'avait jamais été aux gages de Schwarzkoppen. Mais le Président de la République et ses ministres accueilHrent ses déclarations avec scepticisme, puisqu'ils savaient d'où venait le bordereau. Ils ne mirent pas sa loyauté en doute, pensèrent seulement que son attaché lui avait caché la vérilé.

S'il avait été renseigné par Schwarzkoppen, Munster eût pu deviner TaiTreuse erreur, éclairer l'Empereur allemand. Et l'on n'eût pas dénoncé Esterhazy, ce qui eût été trahir un traître (i). Mais combien d'autres moyens d'empéchcr, avant qu'il ne fût consommé, le crime judiciaire I D'un mot, Schwarzkoppen eût pu

I Prorès Zola^ II. 5iS, Casi'lla : .. J«» dis à Srlnvar/^koppon : '■ Kii quoi \crriez-vous une diminulio capilis pour le pouvernoinonl allemand, s'il disait: u brevlus est innocent, le coupable est un tel ; voici les preuves? — Lin i>iincipe, répondit le colonel, ce que vous dites est juste ; mais tout un protocole s'y oppose* >'

forcer Eslerhazy à passer la frontière et, une fois en sûreté, à avouer.

Esterhazy avait prévu Téventualité ; il eut toujours quelques fonds dans des établissements de crédit (i), poire pour la soif, viatique, en cas d'alerte, pour la fuite.

D'Évreux, pendant les mois de novembre et de décembre, il vint souvent à Paris. 11 parla couramment, sans trop s'agiter, de l'affaire Dreyfus. AWeil, ildisait que le Juif était innocent, mais serait condamné, à cause de Tantisémitisme (2). A Grenier, il signalait, tantôt avec indignation, tantôt avec complaisance, les articles de la Libre Parole contre Weil. Le i3 décembre : « Avoz-vous vu cette crasse infecte dans les attaques de Mores contre Weil, contre le Gouverneur ? » Puis le 19 : « Quand on laisse passer sans souffler mot Tarticlc de l'autre jour, Espion et généralissime^ on peut... (ici une obscénité), mais inspirer le respect à des troupes me semble difficile... Ah! les cochons! les cochons! les cochons! » On n'ignorait pas, à la Libre Parole, que Saussier était hostile au procès, qu'il blAmait Mercier, tenait Dreyfus pour innocent. De là, toute une campagne de chantage contre Saussier, menacé de révélations fâcheuses sur son ami Weil et ses intrigues avec les Juifs (3). Les articles ne sont certainement pas de Mores, qui avait le courage de signer ses fureurs, et sont presque certainement d'Esterhazy, au moins inspirés par lui. Il savait la faiblesse du Gouverneur, sa crainte de la basse presse, la fissure de sa vaste cuirasse. Et d'autres articles semblent avoir été dictés par lui, qui a le goût de ces auda-

(1) Au Crédit Foncier et au Crédit Lyonnais (Ca/î,<î., IIl, 13:5). — Le 26 octobre, il demanda au Crédit Foncier de lui adresser à Dommartin le solde de son compte-courant, «« environ six cents francs ».

(2) Cass., ï, 3o8, Weil.

(3; Voir t. !•', 37C.

cieiix iiéVis sans danger, ou par Henry, ceux où Dreyfus apparaît avec tous les traits caractéristiques (FEsterliazy : « FI déteste les Français... Allemand de goût... Plein de haine pour Tarmée française, n^ayant d'admiration que pour Tarmée allemande (i). »

Comme Schwarzkoppon, au début de leurs relations, avait engagé Esterhazy à s'aboucher avec son collègue de Bruxelles (2), Henry fît raconter par ses journaux que Dreyfus, en effet, était aux gages de Schmettau (3),

En môme temps, avec un sinistre sang-froid, il écrit ' à divers correspondants des lettres bien militaires, où il n*est question que d'avancement, et multiplie les démarches à la direction de rinfant<)rie pour quitter Évreux, venir à Paris comme chef de bataillon. Et, comme le général Robillard le fait attendre, il Tinjurie à son ordinaire et regrette Freycinet, « certes, une abominable canaille (4) », mais qui lui avait promis de ne le laisser qu'un an dans les fonctions de major. « Je suis plus embôté que jamais ; que devenir? »

Il demanda, sans l'obtenir, à faire partie de l'expédition de Madagascar. C'était faire preuve ostensible de patriotisme.

L'homme, tel qu'il se montre lui-mémo quand il ne joue pas la comédie, n'a ressenti aucune pitié pour le Juif condamné à sa place, dégradé, déshonoré, maudit ; aucun frisson ne Ta traversé ; il lui est venu seulement un mépris plus acre de l'humanité, btHe ou lAche, et des chefs, et de la justice, et de l'armée.

Le 10 février 1895, Dreyfus écrit de l'île de Ré : « 11

(1) Libre Parole du i4 novenihro i8<)^|.

(2) Voir p. 73.

(3) Petit Journal et Écho de Pari.'i.dii 17 novembre, Libre Parole cl Cocarde du /| déccml)re. (Voir t. 1^^, 3./,o )

(4) Lettre du 18 déccmlire i8(y,, Evreux,

ESTERHAZV 119

ne faut pas que vous vous laissiez abattre par Tadversité, si terrible qu'elle soit ; il faut que vous arriviez à prouver à la France entière que j'étais un digne et loyal soldat, aimant sa patrie au-dessus de tout, l'ayant servie toujours avec dévouement. » Esterhazy écrit le même jour : « Vous m'avouerez qu'il vaut mieux la Pompadour que ces chefs. C'était une jolie femme, élégante et pleine de goût, favorisant des gens qui étaient des seigneurs élégants, et qui mettaient volontiers flambei^e au vent et chargeaient à Fontenoy... Bren pour tout le monde. Ils sont pourris. )>

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