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CHAPITRE III

Le ministère de la Guerre, sous le régime des assemblées, en subit les variations. Chacun de ses rapides titulaires amène avec lui son personnel, ses idées sur la mobilisation et la concentration, qu'il impose pour un trimestre, pour la durée d'une combinaison politique. Dix ans après la défaite, quand la blessure saignait encore, ce manque de suite inquiéta les esprits attentifs. Le remède au mal parut être d'installer, auprès du minisire, un autre chef qui n'aura pas été porté par le flux parlementaire et que le reflux ne remportera pas. La préparation des armées au combat sera son unique fonction. Il poursuivra de longs desseins. Tel a été Moltke à Berlin. Plein de cet exemple, Gambetta nomma Miribcl à TÉtal-Major. Sa conception fut méconnue ; ce choix précipita sa chute (i).

(i) Voir mon Histoire du ministère Gambetta^ Sijf) et suiv.

Gambetta mort, sa pensée fut comprise et reprise. C'est Tordinaire fatalité que les mesures les plus judicieuses ne sont pas réalisées à l'heure opportune, avec rhomme utile et jeune encore. Miribel fut rappelé, après réquipée de Boulanger. Il n'était plus le même, vieilli de huit années, alourdi, apoplectique; pourtant, il fît œuvre de bon organisateur et, travailleur acharné, acheva de s'user à la lâche. Le bénéfice de tant d*efforts fut pour son successeur, Boisdeffre ; politique plus que soldat, c'est lui qui fut inamovible.

Mercier, qui le reçut de Loizillon, le subit. Il domina sans peine Zurlinden, loyal, honnête, mais de jugement court et sans résistance. Une déférence affectée le rendit maître de Cavaignac, dauphin de la République par droit de naissance, insatiable tant qu'il ne coucherait pas à rÉlysée. Enfin Billot, de celte race montagnarde qui paraît simple et à qui l'on n'en fait pas accroire, troupier qui savait son métier, le tenait pour incapable, mais n'osait se brouiller avec ce favori de la fortune. Billot disait volontiers à ses amis républicains (i) que son ministère « était devenu une jésuitière » ; mais il était sans choix sur les moyens de se maintenir aux honneurs et extrêmement pressé d'argent.

Boisdeffre, ambassadeur extraordinaire aux obsèques du tsar Alexandre, le fut encore au sacre du jeune empereur Nicolas II, à cause de sa figure aristocratique, qui paraissait propre ù imposer, et du bruit répandu que nul n'était plus agréable aux souverains russes. Il commit des bévues à Moscou, déplut en cherchant trop à plaire, et intrigua contre l'ambassadeur ordinaire de la République, Montebello, dont il convoitait la place. Mais les initiés, qui surent ces histoires, s'en turent ; la

(i) A Scheurer-Kestner, à Ranc.

Ô02 IIlSTOlHi: DE l'affaire DllLYFUS

presse, g^agnée ou moutonnière, continua à le célébrer comme i'auleur de la populaire alliance et Tarai du Tsar.

En Prusse, la séparation entre le ministère de la Guerre et le grand État-Major est telle qu'ils ne sont pas logés au môme immeuble(i). La grande affaire de lÉtat-Major, c est la mobilisation. Pour Boisdeffre, ce fut de placer sa clientèle. Cavaignac avait fait de lui le surintendant de tous les services, un ministre plus puissant cent fois que le ministre luimt^me. Entre un tel subordonné et le conseil supérieur, le pauvre ministre responsable devenait une machine à signer.

Saussier, exactement renseigné, ne prisant que le solide et resté homme du peuple, n'avait ce petit-fils dëmigrés (2) en nulle estime ; mais, indolent, sceptique, sans autre souci que de ne pas se créer d'embarras au terme de sa carrière, il se satisfaisait par des épigrammes et des bouderies.

Gonse resta le second de Boisdeffre (3). Ils vivaient dans une parfaite intelligence, Boisdeffre s'en remettant ti Gonse des corvées et du gros de la besogne, Gonse suppléant par son assiduité à la paresse de son chef; d'ailleurs obséquieux, point décoratif, ne compensant point par la connaissance des affaires son manque de prestige, et Tesprit aussi timoré que le cœur était faux ; toutefois, il était moins sot qu'il ne le paraissait, et il cachait beaucoup de ruse sous un air de bonhomie. 11 avait des alliances juives, ce qu'il

(1) Le minislcre dv la Guerre à la Leipziger-Slrasse^ et le grand État-Major au Kœnigs-PlalZj à :», kilomètres Tun de l'autre.

(21 Ou trouve trois Le Mouton de Hoisdefrre à l'armée de (londé : au Royal-Louis, aux dragons d'Enghien, au Dauphincavalerie.

3) Boisdeiïre, dès (ju'il su( réda ù Miribel, a[>pela Gonse, qui était déjà son ad luius, aux fonctions de sous-ehef.

rachetait par un bruyant déploiement de zèle au service des influences cléricales et par quelque apparence de dévotion.

Cependant l'impulsion donnée par Miribel aux divers rouages de la grande machine était si forte qu'aucun trouble, sauf au service de statistique, n'apparut de longtemps dans leur travail.

Boisdeffre, pour indolent qu'il fût, n'avait pas attendu l'affaire Dreyfus pour prendre garde au désordre de ce service. On peut croire que Miribel s'en inquiéta dans les derniers temps de sa vie. En effet, Boisdeffre lui avait à peine succédé qu'il fit offrir au commandant Picquart, alors professeur à l'École de guerre, de passer A l'Élat-Major et de remplacer Sandherr, qui serait envoyé dans un régiment. Il avait seulement entrevu le jeune officier, l'année précédente, aux grandes manœuvres, et il lui avait trouvé, « avec un air de grand contentement de lui-même (i) », trop peu de déférence. Mais le colonel Millet, directeur de l'infanterie, le lui recommandait très \ivement.

Picquart passait alors pour une des plus sûres espérances de l'armée. D'une vieille famille lorraine qui avait donné à la France des magistrats et des soldats, il était né à Strasbourg (2) et y fit ses éludes. Il avait

{i) Rennes, I, 52i, BoisJelTre. — Novembre iSyS.

^2) Le 6 septembre 1804 — Michel Picquart, de Pont-à-Mousson, fut anobli, en ifxx.), par le duc Henri IV de Lon-aine rarrière-grand-p6re de Picquart était président au Parlement de Lorraine; son grand-père vint s'établir en Alsace. — Sur la jeunesse de Picciuart, voir F. de Pressensé, Le colonel Picquart^ chap. h

seize ans quand la guerre éclata ; sa vocation naquit de la défaite, de Tinvasion, de Tannexion de sa terre natale.

L'âme française n'a pas été moins cruellement mutilée que le territoire par la perte de TAlsace. L'admirable équilibre a été rompu au profit du Midi. Gascogne et Provence, Toulouse et Marseille, avec leur vie en dehors, leur belle exubérance, mais si peu profonde, le goût des phrases plus que des actes, n'ont plus le contre-poids du pays rhénan, saine raison et simple, gaieté honnête, bonté solide, droiture fruste mais inflexible. Le duc d'Aumale avait coutume de dire : « Ah ! si vous aviez connu le gendarme alsacien I »

Picquart se prépara à Saint-Cyr au milieu des Allemands, avec le seul maître français qui fût demeuré au collège de Colmar. Il entra ensuite à TÉcole d'État- Major, d'où il sortit le second, à vingt-six ans (i).

C'est la meilleure époque militaire de la troisième République, encore brûlante de Tespoir des prochaines revanches, sous des chefs qui avaient gagné leurs étoiles dans des batailleâ. Nul, alors, qui n'aperçût clairement la raison d'être de Tarmée nouvelle : la guerre, la reprise des provinces perdues.

Ces graves perspectives donnaient aux esprits du sérieux, au métier des armes Tau delà qui en fait la noblesse. L'officier français apparut alors tel que l'a décrit Alfred de Vigny, laborieux, plein d'honneur, pénétré de l'idée du devoir, bon aux hommes qu'il conduira demain au combat. Il les instruisait pour une lutte suprême, non pas seulement pour les renvoyer, leur de! te payée, au champ ou à Tatelier.

Picquart fut l'un de ces officiers avec quelque chose

(i; 11 élail sorli dv Saint-(lyr le cinqiiièmo.

de plus : un goût très vif de la lecture et de l'art, surtout de la musique, qui élargira son esprit et enrichira sa vie intérieure. Au physique, une taille élancée, des traits réguliers, bien dessinés et un peu secs, une élégance naturelle, une mine grave, prévenaient en sa faveur.

Il se plaisait dans la solitude, sa tAche accomplie, ayant horreur du vulgaire, et vivait beaucoup par la pensée, d*une intelligence très étendue, à la fois solide et fine, sans imagination, et servie par une mémoire impeccable. On trouve en lui moins de chaleur que de lumière ; volontiers ironique, il tempère par la réflexion ses sympathies comme ses antipathies, et s'applique à les tenir en bride ; il se livre rarement, d'une discrétion voulue, qui n est pas exempte de calcul, et sa raison n'est pas moins pondérée que sa sensibilité. Pourtant la forte logique du jeune officier ne va pas sans quelque candeur ; pour ne les avoir étudiés encore que dans les livres, il ignoré les hommes ; et, bien qu'il soit affranchi de toute dépendance religieuse (i), il n'est pas dépourvu de préjugés.

11 porta dans Taction les mêmes qualités, du sangfroid, de la méthode, un courage calme et sans déclamation. 11 fit ses premières armes en Afrique, dans la petite campagne de TAurès (2), puis au Tonkin, sur la frontière de Chine (3), où il fut cité à Tordre du jour et, du même coup, à trente-trois ans, reçut le quatrième

1) ViLLEMAR (Mme E. Navillo), Essai sur le colonel Pirquarl : « Depuis l'àgc de dix-f»cpt anî?, me dit-il, je me suis jiflVanrhi de toute dépendance spirituelle et je mon sui>* toujours bien trouvé. >*

(2} En 1878, comme capit;iine au /i*^ n*gimeiit de zonavcs. Il fut attaché, en i883, au 2« bureau de i'Kt<'it- Major.

(3) Comme attaché à TÉtat-Major du tîénérai de Courcy et major de brigade (1885-1887).

200 HISTOIRi: DE 1. AFFAIRE DREYFUS

galoD et la croix. A son retour en France, il fui nomme professeur à THcole de guerre; GallilTel, qui avait le cominandemenl (!^venluel diine arnuHN l'appela, sur la recommandation de Mi ri bel, à son Ktal -Major (i).

('c chef, sévère et dur autant pour les autres que pour lui-mc^me, conçut pour Picquart une profonde estime ; et, de môme, tous les autres chefs qui l'employèrent.

Attaché, comme officier de Tannée territoriale, au même Etat-Major, je l'y connijis, à Tautomne de 1891, pendant les manœuvres de TEst (2).

Le colonel Millet, qui donnait à Boisdeffre le conseil d'appeler Picquart au bureau des Renseignements, Tavait eu sous ses ordres et vu à Tœuvre (3). Huit ans auparavant, chargé de suivre officiellement les manœuvres allemandes de Carlsruhe, Millet avait remarqué Picquart, qui s'y promenait, en civil, pour son instruction, faisait causer les officiers et ne perdait pas de vue le maréchal de Moltke. Le jeune officier avait fait une étude approfondie de la stratégie et de la tactique, parlait ou lisait la plupart des langues européennes. Uécennneni , il était allé apprendre le russe à l'École des langues orienLiles. On savait sa réserve systématique, sa prudence (4).

(1) Ca«s., I, 216, Galliffcl. — PicqucUl orrnpait à l'État-Major (le Galliffet l'emploi de chef du bureau des RciiseignenienU: il diri^'ea ce î^ervice pendant cinq ans.

(21 Le trénéra! Hivuilt ;^de[>uis «lief de ri'^lal-Major génc^ral) était alors chef de l'I^tal-Major de GallilTel, avec le général Darras .connue sous-rhrf. L<?s autres ofljriers étaient les colonels Hailloud el Millet, les capitaines Levé, Thierry d'Alsace, ()rince d'Ménin, Ferry, le lieul<MKinl de La Guiche et. au titre terrilurlal. comme moi-même, h' maïquis du Lau d'Allemans.

i3) Itcnncs, I, ^$73, Pic(piarl: l, ^ni, lioisdeiïre.

i/^' Ihi(L, I. ôiii, Boiï^cielTre. — 11 était >i réservé sur les îi(Tairc< du service que, plus lar<l. quand il fut nommé au bureau (le< Henscignemenls. sa mère fut six mois î\ le savoir.

Mais Picquarl refusa de se charger de celle police militaire dont il ignorait le mécanisme et qui lui inspirait quelque répugnance (i). Pourtant, il accepta d'entrer comme sous-chef au troisième bureau (opérations militaires et instruction générale de Tarmoe). Boisdelîre, en le nommant, lui dit encore de se préparer à prendre la succession prochaine de Sandherr (2). Picquart de nouveau protesta.

L*a6 d'après, Picquart, comme on l'a vu, fut mêlé à plusieurs incidents de TafTaire Dreyfus. Il avait eu Dreyfus comme élève à l'École de guerre, où il le nota médiocrement (3), puis, sous ses ordres, au troisième bureau, où il l'employait encore en septembre. Il n'avait point de goût pour lui (Z^, parce que l'amitié ne

(1) Rennes, I, 878, Picquarl.

(2) Ibid., l^ 521, BoistlelTre : « J'avais, dès ce moment^ la pensée que . Picquart devait être le successeur désigné do Sandherr. » Boisdeffre ajoute qu'il ne prit Picquart à l'Ktat- Majpr « qu'avec une certaine hésitation », parce (|u'il lui avait fait mauvaise impression aux manœuvres de 1892.. mais que, p.ir la suite, «il fît la meilleure impression par son zèle et son dévouement, ce qui effaça la première ». — La nomination de Picquart est du i3 décembre i8rj3.

(3j Rennes^ I, 872, Picquart : «« La partie qui était ma spécialité (topographie) /l'était pas un(î des plus fortes de Dreyfus. » — Instr. Ttwernier, 12 nov. 1898 : <» Les notes (jue je lui ai données, à la suite d'un voyage d'Élal-Major près de Sedan, n'étaient pas extrêmement favorables. »

(4) Inir. Tavernier : « 11 m'était peu sympathique et je n'ai pas agi à son égard comme à celui de quelques ofliciers de choix avec lesquels je parlais un peu jdus qu'avec leurs camarades./

se commande pas, et, aussi, parce qu'il citait alors antisémite (i).

Il Tétait sans fanatisme d'aucune sorte, toute violence lui étant étrangère ; mais, s'il était d intelligence trop haute pour ne pas sourire des lointaines rancunes du chrétien qui reproche à Israël d'avoir crucifié vson dieu, et de cœur trop droit pour ne pas mépriser les passions tapageuses des sectaires et les arrière-pensées sordides des maîtres-chanteurs, il avait de naissance le préjugé atavique qui a existé, pendant longtemps, en Alsace, contre les Juifs. En effet, avant et mOme après la Révolution, beaucoup de Juifs du pays rhénan pratiquèrent avec rapacité le commerce de l'argent {2), préteurs et marchands de biens et, plus tard, sous le régime de la conscription, « marchands d'hommes ». En 92, quand les paysans et les bourgeois eurent besoin d'argent pour acheter 60 millions de biens nationaux, ils empruntèrent volontiers aux Juifs; ils payèrent, moins volontiers, des intérêts, d'ailleurs abusifs (3). Le

(1) Procès Zola, II, 4i<'> ' '' M^ Cloinenceau : C/esl M. le colonel Picquart qui a conçu les premiers doutes. — Zola : El il est antisémite î — Clemenceau : Je n'en savais rien, ce n'en est que plus significatif. » — Anatole France, dans le portrait qu'il a fait de Picquart, conteste celte appréciation de Zola : « Plusieurs personnes ont dit que, pour accomplir sa tâche, pour établir l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter des préjut^és cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinées dans son cœur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la Patrie. Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un sectaire, que sa haute intelligence l'élève au-tlessus des haines et des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre. » M. lien/erel à Paris, i<p.)

(2) Certains d'entre eux étaieni lespréte-nonis et les intermédiaires d'usuriers chrétiens. (Pétition des juifs à l'Assemblée Nationale, le 28 janvier iji^o-'

(3: Bernard Lazare, rAnliséniilisme, kjH. — ^'oir Grégoire Essai sur la régénéralion des Juifs, — Napoléon, par un décret

grand Sanhédrin, convoqué par Napoléon, proscrivit l'usure. Par malheur, ce n'était ni un Synode ni un Concile, et ses décisions furent aussi vaines que le décret de 1808 qui défendait aux Juifs de s'établir, sinon pour s'adonner à l'agriculture, dans la vallée du Rhin.

Le préjugé de Picquart était un produit de ces temps passés. 11 ne s'en cachait pas, se fâchait quand on écrivait son nom « Picard », d'une orthographe qui avait un air juif (1). Quand il fut chargé de répartir les stagiaires entre les bureaux de l'État-Major, il plaça Dreyfus à la section des manœuvres, parce qu'il connaissait Mercier-Milon pour un esprit juste et libre (2), mais s'excusant, tout de même, « de lui donner le Juif (3) ». Cependant, quand l'affaire éclata, il garda son sangfroid et, consulté par Gonse, refusa d'attribuer le bordereau à Dreyfus (Vf).

S'il joua un bout de rôle, au prologue du drame, quand il conduisit la victime à Du Paty, il résista, quelque temps encore, à l'entraînement général. Les haines cristallisées sur Dreyfus ne lui parurent pas des raisons. Il ne tomba qu'au piège des preuves secrètes ; les chefs, Gonse et Sandherr, affirmaient qu'elles étaient décisives et écrasantes (5) ; il les crut sur parole ; et,

du 3o mai 180O, suspendit l>\écutioii des jugerucnts rendus au bénéfice des usuriers juifs du Ilaul-Hhiiu du Ikis-lUiiu et des provinces rhénanes. L'un des considérants du décret est ainsi conçu : « Il est urj^ent de ranimer, parmi ceux qui professent la religion juive dans les pays soumis à notre obéissance, les sentiments de morale civile qui, mallicureusemeni, ont été amortis chez un troj» grand nombre d'entre eux par l'état d'abaissement où iU ont trop longtemps langui et (ju'il n'entre dans nos int<Mitions ni de» maintenir ni de n'nouv<»ler. »

(1) Cas8., 1, V^J' Oribelin.

(2) Hennés, I, 373. IMcquart.

(3) Inslr. Tavernier, vi nov. i8<)S, l»ic(iuart,

(4) Ca«s., 1,126; Rennes. SjC», Picquart.

(5) Casa.^ T, r.>.7, i32, i'|i, i'|3; /iennes, I,3Gi, 378, l^icquart. .

dès lorSy dans sa foi militaire encore inlacle,il ne vit plus Taeeusé qu'à travers cette certitude. Il suivit le procès par ordrede Mercier(i), enapprécia sainemontles péripéties, Tacte d'accusation, méchant et vide, l'absurde déposition de Du Paty, le témoignage théAtral d'Henry, les folies de Bertillon [ii]. Mais sa critique s'arrêta devant Dreyfus, qui ne lui parut qu'un habile comédien, puisqu'il était assuré de son crime, sur la foi des chefs (3). 11 eut encore la juste impression delacquittement probable, faute de preuves (4), et, comme il ne fallait pas qu'un traître échappât, il poussa à la communication des pièces secrètes (5y. Enfin, il fut sourd à la protestation tragique de Dreyfus, pendant la suprême parade, et il Tentcndit sans en frémir. Eût-il mieux compris si le supplicié n'avait pas été Juif? Une heure après, sur la rumeur vague des aveux, il n'y vit pas d'impossibilité ; il se reprocha seulement de n'en avoir pas été informé plus tôt, comme c'eût été son devoir, pour en faire son rapport au ministre (6).

Pourtant, il pensait que Taffaire avait été mal conduite et qu'il conviendrait, à l'occasion, de procéder autrement.

Quelques jours après la dégradation, le colonel Boucher lui transmit les compliments de BoisdelTre : le général a remarqué son zèle, le tact et l'intelligence

■i) Cttsa., l, i'>8: Rennea, I. 3'.».7, Picquarl : I, r».»?., BoîsdolTro : « C'ost le f;iil d<» cette pen.sée (s/r) de donner la succession de Sandherr à l'ic<|iiarl qui a fait que le ministre le désij;na pour suivre le procès r)reyfus. »

(2) Caas.j 1, riy, i3i : Hennés, I. 3S<>, Pic(piart.

(3; /{ennes, I, r)2-.», UoisdefTre : « I^endani <(u*il a suivi le procès j<' ne Tai jamais trouxé ayant l'air de doulrr do la culpabilité de l'accusé. «» — IMtquarl le dit lui-même 'Hennés, I, 879). '1 Hfnnes, I, Sjcj, Picquart.

(5; Coss., I. i3i». i'|3; Rennes, 1,379. Picquarl.

'0 Cass., I. i'|i» : Rennes, I, 382, Picquarl.

LE PETIT BLEt 211

qu'il a montrés dans ses diverses missions. La première méfiance de TÉlat-Major est tombée ; il est devenu le favori ; tous, chefs et camarades, le croient de leur bord (i). Un peu plus tard, Boisdeffre Tavisa de sa prochaine nomination à la place de vSandherr, trop malade pour continuer son service (2).

Déjà, avant le procès de Dreyfus, Cordier s'était aperçu que rintelligence de Sandherr faiblissait. Le procès acheva le vieux soldat. D'abord, il fut irrité de n'avoir pas découvert lui-même le Juif; puis, il redouta l'acquittement, bien qu'il eût pris sa part au coup des pièces secrètes ; et, parce qu'il s'y était associé, il resta troublé jusqu'après l'aTnH de revision, u 11 est heureux, disait Du Paty, qu'il n'y ait pas eu de vice de forme, car on n'eût pas été sûr d'un second conseil do guerre. » Cette crainte écartée, une autre l'assaillit. BoisdelTre, qui n'ignore rien, ne lui a-t-il pas exprimé l'absurde intention de revenir sur l'atlaire (3)? Sans doute, Boisdeffre croit Dreyfus coupable, il n'est préoccupé que de découvrir de nouvelles preuves ; surtout, Sandherr, avec Henry, a pris ses précautions en gardant les pièces secrètes dans l'armoire do fer. Le crime, pourtant, est-il à jamais enseveli? Quand ses amis l'entretenaient de Dreyfus, ils étaient frappés de l'air avec lequel il balbutiait quelques mots (4} ou refusait de parler.

(1) Récit du général Niox.

(2) Rennes, I, 38^|, Picquart : « Il éhiil malade depuis do longs mois, je pourrais dire depui.s un on ou deux. »

(3) Cass., I, 2C6; Bennes, I, 522, Boisdeffre.

(4) Mémoires de Scheurer.

Ces angoisses, quelques remords peut-(^tre, accélérèrenl la marche de la paralysie générale qui couvait depuis longtemps chez lui (i), et qui est lente à exercer ses derniers ravages. Un autre mal le rongeait encore. Pendant que sa moelle se vidait et que ses membres devenaient de bois, sa figure, subitement terreuse, se couvrait de plaques blanches. Il cherchait les mots sans les trouver, la «ilive à la bouche, riait parfois d'un rire d'enfant; son cerveau s'obscurcissait. 11 eut une attaque (2), quitta le bureau et s'ahta.

Cordier, qui était entré au bureau deux jours après Sandherr, avait résolu de le quitter avec lui. 11 n'avait jamais ambitionné sa succession et la savait réservée à Picquart (3). Bien qu'antisémite, lui aussi, parce qu'il avait été trompé autrefois par un officier ministériel juif, et grand lecteur de Drumont et de Rochefort (4), il avait eu des doutes sur la culpabilité de Dreyfus. Il fallut le verdict unanime pour le rassurer (5). Les façons des autres officiers du service lui déplaisaient. Il avait partagé la méfiance de Sandherr à l'endroit d'Henry, connaissait son intrigue avec (Iribelin et Lauth (6). Le capitaine Matton avait obtenu déjà de s'en aller (7) .

Sandherr malade, Cordier dégoûté (8), c'était Henry,

(1) Hennés, II. r>v»^, ('ordicr.

(•2 Ihùi., 1. 3(V|, Piiuiuiirl. — Siindhcrr traîna longtemps ; il moiii'iil doux ans pins tard, ù Montanban, le v»/| mai 181)7.

(3) liennt's, II, r»H), (Cordier. — Noninic' licnlonant-colonel le 24 déc.embn; iS</|, dcnx jours après la <'nn<iamnation de Dreyfus, il demanda, dès janvier, à entrer dans le cimtrùle.

(V /iennesy II, TntS, Cordier: //>///.. I.aulli.

(r>i (Aiss.f I, \V}i : liennea, 11, r)ir». C.ordii'r.

(()) Ih'nnes, II, Tnio. '>•.»!, Cordier.

(7) Ihid., r)i>2. Cordier; r»33, Laulli.

(S; II faisait l'intérim {Cdss.f I. 3o'2, Cordier), mais, selon Laulli, avee peu d'activité (Rennes, H, ÔS'i).

en fait, qui menait le bureau. El il espérait toujours en devenir le chef, malgré son ignorance des langues étrangères et son peu d'instruction. Mais BoisdefTre et le nouveau ministre, Zurlinden, continuaient à presser Picquart de prendre la place de Sandherr.

Picquart ne pouvait s'y résoudre. Ces besognes de policier lui semblaient indignes d'un officier. II suggéra le choix de Du Paty, beaucoup plus informé que lui. Boisdeffre refusa. Il demanda à faire partie de l'expédition de Madagascar; BoisdefTre refusa encore (i). Un peu plus tard, un incident, qui montra le désarroi du service, lui donna à réfléchir. Un commissaire spécial ayant télégraphié que la garnison de Metz préparait, pour le lendemain, des exercices de mobilisation, Gonse s'affola, fît réveiller le Président de la République et se précipita, suivi de Lauth, chez Cordier, pour qpi'il envoyât des dépêches à ses agents. Cordier eut beaur coup de mal à calmer ces agités.

Picquart se persuada enfin que son devoir lui commandait d'accepter (2), et il fut nommé, le i*^"^ juillet 1895, en môme temps qu'il était inscrit au tableau pour le grade de lieutenant-colonel.

Cordier passa le service à Picquart (3) ; Sandherr se leva pour venir une dernière fois au bureau lui remet-

(1) .le tiens le récit de Picquart. Selon BoisdefTre, il aurait accepté, au contraire," avec beaucoup de patisfaction et beaucoup de reconnaissance pour la confiance qui lui était témoignée par ses chefs ». [Rennea, I, \rr2.)

(2) Rennex, I, 384» Picquart.

(3) Ca««., I, 3o9. ; Rennefi, U.\ni),7y?/i, Cordier: T, .%9, Picquart.

214 IlISTOlRi: DE I. AFFAIHE DREYFUS

Ire les fonds (i). Il le reçut ensuite h son rhevet (î>,), pendant les quelques jours de lucidité qu'il eut encore, lui donna divers conseils (3). 11 lui dit surtout que BoisdedVe se préoccupait toujours « de la question Dreyfus >». Pour lui, il était d'avis qu'il vaudrait mieux n'en plus parler : « D'ailleurs, dit-il, si Ton avait besoin de preuves pour convaincre les gens, vous n'aurez qu'à demander à Henry le petit dossier qui a été communiqué aux juges, en chambre du conseil. Montrez-le au chef qui vous aura fait des objections (4). » Sandherr précisa où les pièces étaient déposées (dans l'armoire d'Henry), mais sans ajouter que Mercier en avait ordonné la destruction.

Comme Sandherr l'en avait prévenu, Boisdeffre, dès les premiers jours, dit à Picquart que « l'affaire Dreyfus n'était pas finie; elle ne fait que commencer (5); un retour offensif, toujours possible, des Juifs est à craindre (6) ; en conséquence, il est nécessaire de savoir les mobiles du crime ; on n'a fait encore que des hypothèses, toutes très mal fondées ; il faut nourrir le dossier (7) ».

(1) Hennés, I, 3()y, Picquart: 4^, Rogct; II, 524, Cordior. {2/ Ibid., 480, Piciiuarl.

(3) Ihid., I, .38',, Picquarl. — Selon Rot^ot (I, 480), « Santihcrr irélail pas en état de donner des renseijfnements ». Picquart répond •• qu'il a été tous les jours chez lui. pendant les premiers temps, tant que son étal lui a permis de recevoir»). Mme Sandherr écrit <iue IMcquart n'est venu que deux fois. (II, 537.)

(4) Cass., I. 1^3; Jiennes. I, 384, Picquart.

(5) Casa., I, i',-2, Picquarl. -- Boisdeffre {Cass., I, 2O6) « n'a pas la prétention de se rappeler textuellement sos paroles. J'ai pu supposer que de nouveaux incidents seraient soulevés et j'ai pu dire quelque chose d'analogue. »

(()) Cass.. Il, •.>(>8. Pictpiart, \Knquèle Berlulus).

(71 Cass., 1. ifi'?.: Ih'nncs. I,38'|. IMcquart. — Cass., I, M), BoisdelTre : « Ouaut à la seconde partie de l'énoncé de Picquarl, je suis sur de le lui avoir dit comme je l'avais dit à son prédé-

Picquarl convint que les renseignements de moralité recueillis contre Dreyfus avaient été réfutés à l'audience (i). Boisdeffre lui prescrivit de chercher si d'autres fuites s'étaient produites que celles qui avaient été révélées par le bordereau (2).

La nomination de Picquart, bien que prévue, causa une amère déception à Henry (3). Cependant, il était trop habile pour ne pas dissimuler. Il écrivit à Lauth que « tout irait bien ; le nouveau chef voit juste et promptement, a beaucoup d'initiative, est sérieux, intelligent et actif (4) ». « On est déjà débarrassé du père Josué (Cordier). » Et, s'empressant auprès de Picquart, sans méfiance à son égard (5), il eut vite fait de le gagner par sa rudesse à la fois naturelle et affectée, son dévouement toujours prêt, mais qui se gardait dôtre bruyant, et son expérience de vieux troupier si franchement offerte au jeune chef. Il n'y eut jamais de -soldat plù^ soumis. Avec sa forte patience de paysan, il saura attendre.

Picquart crut le fourbe, le traita « avec la bienveillance qu'un (thcf doit témoigner à un subordonné plus

ceBseur. » A Rennes (I, r).>2), BoisdefTre «njoiite qu'il fit la mOuie recommandation à Gonso.

(1) Hennés, I, 38^, Picquarl.

(y) Crtxjs., I, '^.66; ftennea, I, 522, BoisilelTre.

(3; CuHs.^ I, 3o3; Hennés, II, 522, Cordier: • Il est évident qu'Henry a été très frois^^c de voir un officier plus ancien en grade que lui, mais plu? jeune, prendre la direction du bureau. » Lauth déclare que « ce «lépil n'a cerlainemenl jamais existé »; il en donne « pour preuve bien palpable »> la lettre qu'il reçut d'Henry le 7 juillet. {Rennes, II, 532.)

(4) Henry insiste à l'excès :u'I ont va très bien... Tout ira bien... Nous sommes appelés h faire avec lui de la bonne besogne... Tout va très bien et nous allons pouvoir faire ensemble de la bonne besogne. »

(5) Rennes, I, 385, Picquart : <« Je n'avais pas de raison de me méfler d'Henrv. »

âgé (i) », et fit de lui le plus intime de ses collaborateurs. Le général Niox avait pour lui une répugnance instinctive. Picquart, tapant sur Tépaulo d'Henry, lui dit devant Niox : « N'est-ce pas, Henry, que nous sommes les deux doigts de la main (\i) ? »

Tel lago. Il a sollicité la lieutenance d'Othello qui lui a préféré un jeune rival : « Et quel est cet officier ? dit lago. Ah î un grand mathématicien, un certain Michel Cassio, un florentin amoureux qui n'a jamais manœuvré un bataillon en campagne et qui ne connaît pas plus les dispositions du combat qu'une vieille fille, excepté par théories apprises dans les livres et que des gens de robe pourraient expliquer aussi bien que lui : pur babil et aucune pratique, voilà toute sa science de soldat (3). » Cependant, tout le monde estime le scélérat ; Othello rappelle «Thonnéle lago », et aussi Desdémone, et Cassio lui-même.

Picquart comptait s'adresser à la Préfecture de police et à la Sûreté générale pour avoir les renseignements demandés par BoisdelTre au sujet de Dreyfus. Henry l'en détourna, le prenant par son faible : « Ces administrations,lui (lil-il,sont sous la dépendance des Juifs » ; mieux vaut s'adresser au vieux Cuénée, <( plus indépendant Cl) ».

Guénée, mandé au service, déclara aussitôt à Picquart qu'on avait vu Dreyfus <^ jouer parlout (5) ». Picquart objecta ([n« il y a beaucoup de Dreyfus » et lui fit donner par HiMiry une photographie du traître, pour

(il Caas., II, lO?., rorifieil (VenqiuHe, Pi(M|uarl : « Je raulorisais à me faire part de toutes ses pensées. • (2) Récit du général Niox.

(3; Othello, acte I*^^»", scène ir^'.

Ç'i) Crt.s's., I, 143, Picquart.

(5; Ibid,, 7-26, Guénée.

éviter toute erreur (i). Guénée (âme damnée d'Henry) fit durer son enquête pendant plusieurs mois et ne rapporta que d'imbéciles racontars (2).

Boisdeffre prescrivit alors « d'aborder la question femmes (3) ». Guénée, « ayant fait partie, en son temps, de la police des mœurs, sembla qualifié » pour élucider ce problème. Il raconta mille fables, n'apporta aucune preuve. Un an après, il était encore en chasse (\).

Malgré Tinsuccès de ces recherches, Tidée dune erreur judiciaire était si loin de la pensée de Picquart qu'il n'eut pas la curiosité de demander le dossier secret, où Sandherr lui avait dit qu'était la preuve incontestable du crime. Il cherchait du nouveau. Ainsi, il fit chaufl*er avec des fers à repasser les lettres de Dreyfus et des siens, pour y découvrir des traces d'écriture secrète (5). On n'en trouva nécessairement aucune. Dominé par sa certitude, Picquart lisait sans émotion les lettres de l'innocent : « Il réclame de la lumière, disaitil à Gribelin, je vais lui en faire (G) ! »

Un piège fut tendu vers cette époque à Dreyfus, cer-

(i) Caxs., I, 143 ; Bennes, J, 385, Picquort.

(2) Cass.j I, 143 ; Rennes y ï, 386, Picquart.

(3) Janvier 1896.— Cass., II, 208; Rennes, I, 385, Picquart.

(4) RenneSy 1,380 : « Tout aboutissait à rion. »

(5) Ibid., Picquart; Cass., I, 43*2, Gribelin.

(6) Insir. Fahre, 4y; Insir. Tavernier, 18 oct. 1898; Cass,y h 432, Gribelin. (Le sens de celte phrase, d'une hostilité manifeste contre Dreyfus, a été dénaturé plus tard par Gribelin.)

218 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFl'S

tainemenl par IIcMiry et sans que Picqiiaii en fût informé. Le directeur de TAdministration pénitentiaire, Guéguen, lisait le courrier de Dreyfus avant de le lui faire remettre. 11 marqua de son visa (i) (octobre i8t)5) une lettre banale, signée : « Votre vieux cousin, L. Blenheim. » Dreyfus n'avait aucun parent de ce nom; il avait déjà reçu des lettres de ce genre qu'il attribuait à de mauvais plaisants; il jeta celle-ci, comme il avait fait des autres, dans un tiroir. Ni Guéguen ni lui n'avaient aperçu les phrases suivantes écrites dans les interlignes avec une encre spéciale qu'on trouve dans le commerce, composée d'une solution au nitrate d'argent et de gomme, et qui apparaît, au bout de quelque temps, à la lumière : « Fil rompu. TAcliez renouer. Nos deux tentatives ont échoué. Nous sommes obligés d'être très prudents. On a failli tout découvrir. Faites savoir où était 22.^19. On connaît l'affaire du Jura 3/|. » L'auteur de la machination comptait évidemment que ces lignes apparaîtraient pendant le trajet de Paris à la Guyane; Guéguen aurait aussitôt avisé TÉlat-Major qu'un complice continuait le commerce du traître sur des indications de l'île du Diable, en langage convenu. Mais comme la lettre, sous l'enveloppe, était exposée seulement h la lumière diffuse, les phrases interlignées ne ressortirent que beaucoup plus tard. Dreyfus ne constata la fraude qu'après son retour en France, quand il classa les lettres qu'il avait reçues à l'île du Diable.

On apporta fréquemmeijt à Picquart des preuves « postérieures ») de la culpabilité de Dreyfus. Son sens critique .se retrouva pour en reconnaître la nullité ou la fausseté.

Ce fut d'abord une Italienne qui offrait ses services

(1) Eu IkiuI, à ï^auclic : « Vu, le diroclcur : Guéj?ucn. »

LE PETIT Br.EU 219

cl signalait, pour se faire valoir, rexislence de deux lettres de Dreyfus chez un officier supérieur de son pays(i). Son correspondant (un agent du ministère des Affaires étrangères) ne communiquait la dénonciation «qu'après bien des hésitations et sous les plus expresses réserves » ; il tenait la dame pour « très romanesque », ot ses dires comme indignes de créance (2). Un secrétaire d'ambassade, Delaroche-Vernel, porta à Picquart la lettre de l'espionne et la note de Tagent (3). Picquart se montra sceptique, mais, nommé de la veille, consulta Cordieret Sandherr (4). Celui-ci, déjà sollicité parritalienne, avait fait prendre, par le capitaine Matton, des renseignements qui se trouvaient fâcheux (5). Sandherr recommanda à Picquart de se méfier de cette sorte d'aventurières ; le service venait d'être mystifié cruel-

(1) « La vérité oslquc le major... va deux fois par an 5 Toulon, Breste et Havre et qu'il est ami depuis quatre ans du excapitaine Dreyfus, voilà la pure vérité; il y a chez le C. C. C. (rofQcier italien) doux lettrers de Dreyfus écrites à Tadrcsse du major avec la date du 22 décembre 1892 ot une lettre avec la date de mai i8y3. Les deux lettres en question, le C. C. C, (colonel C.) as chez lui dans son bureau. » (Lettre versée au dossier de la Cour de cassation par Paléoloi^ue, I, 3<i7.)

(2) Cass., I, 398 : '< Ma correspondante me paraît emballée dans une voie où le zèlo ot I imagination font les frais. » (Note du i«' juillet 1895.) — Cass., IL 336 : « Mme X..., comme je Tai toujours dit, est une femme que Timaprination, sur tous les terrains, a toujours emportée. Après s'être occupée de politique à Paris, alors (|u'ollo était jeune et tenait un salon cosmopolite, elle partit pour lltalie avec un ami. Devenue besoigneuse, elle m'a adressé des informations qui touchaient très souvent au fantastique ; c'est ainsi qu'elle a cru pouvoir amorcer une campafrne intéressée sur le nom de Dreyfus. >» (Note du 3 mai i89<), communi(iuée. de la part du môme agent, par le ministère des Aflaires étrangères.)

(3) Bennes^ I, 53, Dolaroche-Vernet. (Juillet 1895.)

(4) Ibid., 369, PicquarL

(5) Ibid.^ 299, 4^, Roget; II, 536, Lauth.

lement par l'une d'elles (i). r4ordier, de im^nie, prc^miinit son camarade contre Temploi des femmes dans l'espionnage : « Le maréchal de Saxe conseille, à tort, de se servir des moines ; lout ce qui porte des robes, il n'en faut pas. » Quant à la lettre où il est question de Dreyfus, elle « ne vaut pas quarante sous ». On peut, indifféremment, la classer ou la jeter au feu (2). Picquartdit simplement à Delaroche, quand il le revit, que la dame, qui avait réitéré ses offres, « demandait trop cher (3) ». Un peu plus tard, à l'automne, la femme Bastian apporta un brouillon de récriture de Schwarzkoppen,

(i) Rennesy II, 69, Gcndron : « J'ai été mystifié par une daine italienne, ou, plutôt, c'est le colonel Sandhorr qui, par le fait, a été mystifié. » Gendron raconte qu'il prit le nom de Romani, « le premier qui lui vint c^ l'idée »>, — celui de l'un de ses camarades, — pour s'aboucher avec ccilc femme qui avait offert ses services. Il la p.iya pour aller chercher à Rome le nouveau fusil. C'était une contre-espionne. « Lorscjue le capitaine Romani a été arrêté, c'est moi qu'on croyait nrr(>ter. »

(2) Rennes, 1,524, 536, Cordier.— Ro^et conteste que Picquart, qui commença b signer le 26 juin cl prit son service le i'^'' juillet, ait Iraviiillé, à celte (époque, avec Cordier, qui reçut sa solde le i®"^ et «fut mis en feuille déroute le 2 >'. 'Rennes^ 1,4^)). Cordier établit que Saussier lui accorda un sursis de quinze jours (II, 52'|). Roget demande alors u si Cordier venait au bureau ». Or, cela résulte de la lettre m<>me d'IIenry à Lauth, du 0 juillet : « Il vient encore le matin faire ([uelques apparitions dan< sa boîle. » (II, 532.)

(3) Hennés, 1, 53, Delaroche : « J'ai réfléchi que c'était la preuve que l'on avait déjà surabondamment de documents. » — Roisdeffre. à Rennes, feint de prendre au sérieux la lettre dite C. C. C. : ■' J'ai lu la déposition de Delaroche-Vernet; je me demande si ces poursuites et ces investiirnlions ont été faites avec tout le zèle désirable. » (1,52?..) Pour Rillot, la révélation de la lettre C. C. C. a été, mais seulement à Rennes, «« le trait de lumière » qui l'a édifié sur Picquarl. 1,171, 1^.) De mérne, Roget y voit la preuve que Picquart, dès le 2 juillet iS(>5, était acquis à la revision. « H a prétexté que cela coûtait trop cher, et, t^ ce moment, il {gaspillait ioo.ckm) francs pour suivre un malheureux oflicier (fui s'ai>pelle d'Orval et (pion a voulu substituer ?i Dreyfus. » (ï, 3oo.) — La surveillance exercée contre d'Orval

LE PKTIT BLEU 221

très lacère (i). On reconstitua ce chiffon, une centaine de mots en allemand, le nom de Dreyfus suivi des quatre premières leltres du nom de Boisdeiîre, puis un trou, des mots effacés, plus loin : « Je ne peux pas ici... », une nouvelle lacune, enfin : « La pièce est arrivée entre les mains de l'attacîhè militaire ou du grand État-Major à Berlin ; ce que je puis affirmer, c'est qu'elle est réellement arrivée entre les mains d'un des attachés militaires et quVlle a fait ensuite retour au bureau des Renseignements (*>.). » Sur les autres morceaux du canevas, des noms propres (Berger, Constantinople (3), Giovaninelli , Saussier, Négrier) et la principale phrase, en français, du toast porté par le général russe Bogolubof, le 18 septembre, au banquet de Mirecourt, à l'issue des manœuvres : « Je porte un toast chaleureux à la réunion des drapeaux franco-russes sur le prochain champ de bataille (4). »

pendant son voyafjtî en Russie (voir p. -2251, ne coiHa pas foo.cx» mais, i.jtw francs. [Dossier de Hennés, note du minist^re de Ja Guerre. j — l/llalieiine demandait Tkxj francs par ïSiO\% {Rennes, I, '|i3, Picquarl), mais prc^férait les J>illets de mille qu'elle appelait les petits frères.

(1) Cass.j I, G3, R(>t;el. (Octobre iSip.i

(2) Cavai^nac, à llennes (I, :>oi ;•, donne le texte allemand : « Dreyfus liais... Irfi kann hier nirht... das Schriftstiic/i in die Uânde des deutschen M . I). oder des <frossen Generais(ttl)s in Berlin gelangl ist ; dass kann irh alter nnindlirh versichern dass es wirkiich in die Mande eines der M. A. getanf/t isl und von dort an das \achrii'.hten-f)ureau zurih'k. » La ieelnre du mot miindlirh (verbalement' est contevitée ; un des juires de Hennés propo-^e eidlich (sous sermenl.: Demaiii,^?. lit endlirh 'ennii;. ^ Ou peut, en effet, dit Cavaignae, lire un L et un N. •>

(3; (^es mots : Ilerger, Conslantinojde, peuvent avoir rapporta des racontars d'Eslerhazy. Voir p. 70.)

(4) « Le général Bot^olubof a d'abord porté la santé du général de BoisdelTre... Une seconde fois, il a levé son verre à runion des armes et à la camaraderie de combat dont il s>st

222 IIISTOIRli: DE L AFFAIRE DREYFUS

Schwarzkoppen a assisté à ces manœuvres ; il relate ce qu'il y a vu, entendu, le discours du général russe, les propos de Boisdeffro. Le mot déchiré, qui suit le nom de Boisdeffre, c'est bien certainement le verbe sagi, « il dit » (i) ; l'attaché allemand ne parle pas de lui-môme à la troisième personne (2). D'ailleurs, le mot « pièce » (Schriftsiûck^ écrit), très imprécis, ne désigne pas forcement le bordereau que Schwarzkoppen, en fait, n'a jamais vu. L'eût-il regu, il ignorait que Dreyfus avait été condamné sur cette seule pièce, encore inconnue du public, ensevelie dans la nuit du huis clos (3).

Picquart jugea qu'it n'y avait aucune conclusion à tirer de ces fragments; il les soumit pourtant aux

fait depuis longtemps rap<Mre. » [Agence HavaSy dépêche de Mirecourt, d«nns les journaux du 19.) (?esl le résumé offirieux, atténué, d'une phrase trop peu diplonmliciue.

(1) Cas«., 111, 570, Mornard.

(2) Roget [Cass., I, 62) met ces propos dans la bouche de Srhwarzkoppeii. Un ron.«eiller lui i)ose cette qucslion: « Comment expliquer que Tauteur de cette note parle de lui-même à la troisième pcr^fonne ? — Je ne suis pas du tout certain qu'il parle ici de lui-même ; il n'est pas sûr, en elTet, «pie le bordereau ait été remis à P(.ms; il peut très bien se faire qu'il ait été remis dans un autre centre d'espionnatre, Bruxelles, par exemple. » Sur ([uoi Hoi?et accroche l'histoire d'un prétendu voyage de Dreyfus à Bruxelles à l'épocpie du bordereau. — Gonse (/?e/mcx, I, Ô'iG) dit <« (juil y a là une indication très nette <jne le bordereau est arrivé à l'agent (Schwarzkoppen) »>, qui ne l'a jamais ro(;u.

('.n C'<'st ce que Boget reconnaît lui-même : «H peut d'ailleurs n'avoir élé question qu'assez lard du bordereau, attendu que le procès de Dreyfus a eu lieu à huis clos. » Cana., I, G3.) — Cavaignac, à Bennes (I, i»n>, '-nx>i, lra<luit ,'uidacieuscment : <* C'est que le bordei'cau, en allemand le S^'/irifluturk... » Ouvrez le dictionnaire allemand-français de Birmaim professein* à l'École Polylechni<pie, à l'École de guerre, à l'École Turgol, etc.;, vous y trouvez : « SchrifUlucli. écrit, document, pièce, acte. » Et au dictionnaire framjais-allemand : <» Bordereau, bordereau, auszuij^ mémorandum, verzeirhniss^ nola^ sorlenzellei^ reyislèr. »

grands chefs, qui n'y attachèrent aucune importance ( i). D'autres rognures encore, souillées de la cendre des cheminées allemandes, furent précieusement recueillies, recollées et étudiées. Du Paty, qui fréquentait au bureau, s'empara d'un mémento de Schwarzkoppen sur l'attribution de l'artillerie lourde aux armées (2) ; Lauth fonda des espérances sur une lettre où il était question du fils du concierge de l'ambassade qui servait dans l'armée française ; on y lisait aussi : « Hanotaux retors se réjouit de ce qu'administration démentit (3).~ » A l'examen, tout croula. De ce que l'attaché allemand fait mention du fils de son concierge, il n'en résulte pas qu'il l'ait soupçonné d'avoir volé des papiers ; il écrit qu'Hanotaux est satisfait du démenti concerté entre Casimir Porier et Munster pour clore l'incident diplomatique, mais il n'ajoute pas qu'inquiet pour luimême, il partage son contentement (4) ; les indications sur Tartillerie lourde, lui ont été données quatorze mois après l'arrestation de Dreyfus (5). On commençait par

(i) Hennés, I, 870, Picquart.

{7) Catis., I, 188: Rennes, I, ',1^, Picquart.

(3) Note de Schwarzkoppen, n« 53 du dossier secret.

(4) Cuifinct Cass., I, SrC), 366) trouve celte lettre trt^s prrave. Ce concierge, qui a un fils français, est suspect à Schwarzkoppen : il y a là « un aveu de culpabilité de Dreyfus* ». llanol^ux se réjouit : « Jl semble que l'auteur du mênxenlo se réjouit, lui aussi, et y SHu-ait-il lieu de se réjouir si le dénienli ne devait pas couvrir des faits (lui auraient pour lui des conséquences ennuyeuses ? >•

(5; Hogel JUiss., I, or>) dit que le ménicnio est conforme à une minute du commandant Bayle qui l'élabora au i^''' bureau, en mars i8f^3, et que Dreyfus était alors sous ses ordres. Or, 1* la note de Bayle, mort depuis, n'a pa< été retrouvée Tiennes^ I, 4i4^ Pic(iuart) ; 2" Dreyfus ne l'a pas connue; 3" Cuipnet convient que le mêmenlo est venu par le cornet le 28 décembre 1895 (Cass., l, 370 : 4° le .28 décembre 1895, il y avait quatorze mois que Dreyfus était en prison ! [Cass., lll, TiGs, Mornard).

voir Dreyfus parloul ; on cherchant, on ne le trouvait nulle part.

Picquarl constata le développement d'une nouvelle industrie : dès qu'un escroc avait hesoin de quelques louis, il venait raconter au bureau qu'il avait surpris Dreyfus, en flagrant délit à Rome, à Conslantinople ou à Londres (i).

D'aulre part, les <( fuites »> continuaient (:>). Elles n'avaient pas cessé, même pendant le procès de Dreyfus ; le 9A} octobre, Schwarzkoppen avait envoyé à Schlielfen des docunuMils sur les mameuvres de forteresse de Paris et de Toul (3;. On a vu que-l'Etiit-Major allemand re(;ut. Tan d'après (4), une note sur l'ordre de bataille des armées et le nouveau plan de mobilisation (5).

Il y avait donc d'autres traîtres. Quand Picquart prit son service, Zurlinden ne lui fit ([u'une recommandation : surveiller llec(juel d'Orval ;G), un ancien officier chez (jui Du Paly, son cousin, se rencontrait familièremcnl ave(! Schwarzkoppen (7). Comme d'Orval s'in- ({uiétail <lu roh' de Sclnvarzkt»ppen dans ralïaire Dreyfus, Du Paly le rassura : leur ami élail étranger à l'affaire, Dreyfus n'avait été en rapports qu'avec Schmet-

(i) Hennés, I, '|i'|, PicMiiuirt.

:•.». //>/>/., ^|ir>, Picqnarl. — Do nirmo ('.niLnu4 (Cn.'is., I. 371}. — ('e t\u\ iroiiiprclïo pas Clavai^iiac de «liiM* : « ApW»s rarrtîslali<ui (lo Dn^vfus.à iiuo sr»nU* cxceplion pi'<'s, il n'a plu.s ôt(^, à ma coiinaissanro, relcvô de luites. » flaas., I, '.>.<)..

ÇA] Pièce du dossier s(m:itI. mm'sjm» stMilciiicnl à Hciines, h» (> scplciuln'o lS<K.).

\ Mc'miuïiiIo de Srliwarzkoppcii parvenu le '.«S dé<:ond)re i.S<>> au s(Mvir(i des lîcnseiunenienls, pière s:î du dossier secret.

r»; Casu., I, iSi ; Hennés^ I, :'|i.*», l*ic.(|uarl.

l). f{*'nneii, I, 371, l*icquart.

7} Selon d'Orval. c'est Du Paty qui le mit en rapports avec Scinvarzkoppen.

tau, à Bruxelles. D'Orval continua à voir Schwarzkoppen ; Du Paty fut le parrain de Tun de ses enfants; officier de l'armée territoriale, il voulut assister en ténue à la dégradation de Dreyfus ; Du Paty lui prêta son sabre (i). Or, c'était sur les indications de Du Paty qu'Henry avait dénoncé d'Orval à la Sûreté (2). Picquart, sur Tordre de Boisdeffre, mit un agent à ses trousses. Du Paty, qui portait dans cette affaire la même passion aveugle que dans l'affaire Dreyfus, signala que d'Orval se rendait à Moscou, au couronnement du Tsar ; Tagent Ty suivit et se tint en rapports constants avec Pauffin, Tofficier d'ordonnance de Boisdeffre (3). La surveillance ne donna rien (4).

Cependant Picquart continuait à croire au crime de Dreyfus.

(1) Récit de d'Orval.

(2) AIT' Picquarl devant la Cour de cass.^ 279; Rennes, I, 871, Picquart, — Zurlindcn prévint Mercier de s'abstenir d'aller dîner chez d'Orval (Bennes, I, io5, Mercier). — Gribelin convient que d'Orval fut surveillé avant l'arrivée de Picquarl au bureau (Instr. Tavernier, 18 ocl. 1898). Le rapport d'Henry à la Sûreté générale est du mois de mars 1895; Sandherr était encore chef du service.

(3) Rennes, III, 36i, Tomps.

(4) Rennes, I, 871, Picquart. — Mercier et Roget savaient que Du Paty avait été le dénonciateur de son cousin et que Picquart s'était simplement conformé aux ordres du ministre et de Boisdeflfre. Cela ne les empêcha pas de dire à Rennes (I, io5, Boo» 807) que Picquart avait fait des enquêtes secrètes sur d'Orval (que Mercier, dans son compte rendu revisé, orthographie Dorval), sur le capitaine Dervieux et sur Donin de Rozières, pour substituer éventuellement h Dreyfus l'un ou l'autre de CCS officiers dont le nom commençait par un D. L'initiale ne s'applique pas à Hecquet d'Orval ; et ni Dervieux ni Donin de Rozières ne furent l'objet d'aucune surveillance de Picquart. {Rennes,!, 871, Picquart) L'accusation relative à Donin de Rozières fut formulée pour la première fois, le 14 septembre 1898, dans une note du ministère de la Guerre au ministère

Quelle que fûl la confiance de Picquart dans ses collaborateurs et subalternes, il voulut, du premier jour, étant le chef, agir en chef. Depuis deux ans qu'il était en relations avec le bureau, il s'était rendu compte des abus qtii s'y étaient introduits.

Le service, sous Sandherr, se faisait « en famille ( i) » ; lorsqu'il commença à s'affaiblir, le laisser aller, peu à peu, dégénéra en anarchie. Henry, mal vu de Sandherr, lia d'abord partie avec Lauth. Celui-ci, de famille alsacienne, protestant et qui enrageait de Têtre, rongé d'ambition, le muffle d'un dogue, l'œil faux du chat sous le lorgnon, était, par la culture et le rang social, très supérieur à Henry. Une affinité plus basse, les mômes jalousies et les mêmes haines, les maria l'un à l'autre ; ils devinrent inséparables, travaillant côte à côte, montant ensemble à cheval tous les matins, venant au bureau, s'en retournant de com-

dc la Justice, note inspirée par Ropel, h quîTidée avait été sugjférée parCuignet, qui s'en vante f/n</r. Tavernier, 17 oct. i8t)8 . Celait Mathieu Dreyfus, comme on Ta vu, qui avait fait filer Donin (p. 183;. Pendant le procès Zola, d'Orval, qui ignorait encore la dénonciation de Du Paty, dit à Roget que Picquart avait employé à son égard les mOmes manœuvres qu'à l'égard d'Esterhazy (Rennes, I, 807, Roget,'. II existe au ministère de la Guerre une longue note de Du Paty sous ce titre : « Les agissements de d'Orval ; comment j'ai été mis sur sa trace, moyens employés pour Tempécher de nuire. » Ce travail, de décembre 1897, a hdt l'objet d'un contre-rapport de Cuignet^ en 1899.

(li (^asx.j I, 3o5 ; Rennes, II, 519, Cordier.

r.E PETIT BLEU 227

pagnie(i). Puis Gribelin, l'archiviste, compléta le trio, bonhomme d'apparence, grossier, saas instraction, se croyant un personnage (2) parce qu'il avait, à ranger les dossiers, pénétré des secrets (3) et qu'il tenait sous clef rhonneur d'un tas de gens. A eux trois, ils entendaient gouverner. Henry, dans ce désordre favorable à ses intérêts, avait pris la part du lion, ce qui lui importait le plus, les rapports directs avec les agents, surtout avec la ramasseuse.

Picquart, qui ne connaissait pas encore les hommes, jugea bien les choses. 11 ne saura ({ue plus tard ce que rbabitude des salissantes machinations policières, la fréquentation des espions et des espionnes, la fascina* lion qu'un métier corrupteur exerce sur des esprits faibles, Villusion de puissance qu'il donne, peuvent faire de soldats, jusqu'alors loyaux et droits, quand ils passent de l'air libre des camps à la puanteur des bureaux, remplacent le sabre par le grattoir, la poudre par la sandaraque, deviennent des scribes et des argou8ins(4). Mais, s'il fut dupe alors, et longtemps encore, de la feinte déférence d'Henry et de Lauth, ou de la soitise hypocrite de Gribelin, il vit clairement que la seule ga-

(1) Cass., I, 297 ; Rennes, 1, 5-21, Cordier ; Enq. Pellieax^ 28 nov. 1897, et Rennes^ I, 608, LauLh. — Henry et Lauth étaient voisins, habitaient tous deux avenue Duquesne.

(2) Instr. Fabre, 98, Picquart : « Gribelin oublie réellement dans tout ceci qu'il n'est et n'a jamais été qu'un subalterne. »

(3} Procès Zola, I, 281, Gonsc : <* Il connaît tous nos secrets. » (4) « Ce qui, pour la foule, ùtait toute vraisemblance à ce» crimes, c'est qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de manœuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de bureau, un goùi de renfermé ; c'est qu'ils n'avaient pas l'air militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours pour celer l'erreur judiciaire de 1894. toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ificnoble et scélérate, pue le bureau, !e sale bureau. »» (Anatole France, A/. Berger eî à Paria ^ 190.)

raniic de Tordre dans les affaires mililaires, la forte hiérarchie, s'était effritée sous des usurpations répétées, que toutes les attributions étaient confondues et qu'il n'y avait plus, dans ce service réputé terrible, mais où les agents les plus suspects, déjà vendus peut-être à l'étranger, allaient et venaient comme chez eux (i), ni règle, ni méthode, ni discipline d'aucune sorte.

Il résolut dès lors de rétablir Tordre ; en premier lieu, de replacer Taulorité où était la responsabilité (2). Il prit à cet effet diverses mesures. La grande affaire était toujours à Tambassade d'Allemagne. Depuis le procès Millescamp (3), la ramasseuse faisait elle-même livraison des cornets à Henry, dans des endroits isolés. 11 les rapportait chez lui (4) et les gardait pendant plusieurs jours, triant à sa guise, détruisant, brûlant ce qu'il trouvait sans intérêt (ou dangereux). Du reste il composait deux paquets : celui des fragments écrits en français qu'il reconstituait ; celui des fragments écrits en langue étrangère qu'il passait à Lauth. Ce petit jeu de patience terminé, Lauth recollait tout, pièces françaises et pièces étrangères. Alors seulement, Lauth remettait le butin, bien rapproprié, au chef du service (5).

Picquart décida de modifier cette organisation, (|ui enlevait au chef tout contrôle. Désormais Henry continuera à recevoir, hors du ministère, les cornets de la Bastian, mais seulement pour en prendre livraison. Il portera alors les cornets à Picquart le jour même, ou, s'il les reçoit après la fermeture des bureaux, le lende-

(1) Inslr. Fabre, 72, Picquart.

(2} Procès Zola, I, 297, Picquart. — Pressens^, loc. cil,, 34 ; Paul Marie, le Pelil BleUy 87.

(3) Voir t. 1er, ^5.

{t\) Rennes, I. 2G1, Mme Henry.

(5; Procès Zola, I, 297. Picquart; 34i, Lauth.

main malin. Picquart sera le premier à examiner les papiers. Il fera lui-même le Iri, sous sa responsabilité de chef du service. Il remettra, ensuite, tous ces frag- * ments, français et allemands, à Lauth, qui les reconstituera et les recollera (i). Il n'était pas besoin de deux officiers pour cette besogne. Division rationnelle du travail, et la hiérarchie reprendra ses droits.

Ni Lauth ni Henry, bien que fort « ennuyés, dérangés dans leurs habitudes (2) », ne firent aucune objection. Mais Henry, résolument, désobéit. Il s'entendit avec la ramasseuse, qu'il était seul à connaître, pour que leurs rendez-vous fussent nocturnes, dans Tombre protectrice des bas-côtés de l'église Sainte-Clotilde. Cela convint fort à la Bastian, très peureuse, qui tremblait toujours d'être surprise par quelqu'un de l'ambassade.

Henry eut ainsi un prétexte commode pour emporter les cornets, comme par le passé, chez lui (3). C'étaient de simples sacs en papier, comme ceux où les marchandes vendent le tabac au détail, faciles à ouvrir, puisqu'ils étaient sans cachet, et à refermer. Dès lors, avant de les remettre à Picquart, il put continuer à les examiner, lui-môme, avec grand soin (4).

(ij Procès ZolOf I, 297 : Aff. Picquart, 271 ; Inslr, Tavernier, nZ sept. 1898, Picquart; Procès Zola, I, 34i, Lauth, etc.

(2) Procès Zola, I, 297, Picquart.

(3) Aff. Picquart^ 271, Picquart: « Henry, qui conservait quelquefois les papiers du soir au lendemain malin à 10 ou 11 heures, y jetait le plus souvent un coup d'œil en les rapportant chez lui; «7 les Iriail mime quelquefois complèlemenl. » -^Enq. Pellieux, Lauth : « Henry continuait à faire, le soir de la première liaraison, un premier triage ; il remettait, le lendemain, tout le paquet au chef de service. »> — U y avait en moyenne, d'après Picquart, cinq ou six cornets par livraison. [Inslr. Tavernier.)

(4) De Taveu de Lauth et de îson propre aveu. — Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry et Lauth; Inslr. lîavary, 10 déc, Henry; Procès Zola, I, 34i, Lauth; I, 366, Henry; Inslr. Fabre, 39, Gonse; 46, Lauth; 4?» Henry; Rapport Tavernier. — Voir Appeùdice L

Pourquoi ? Pour le simple plaisir de Tindiscipline ?

Il savait, pour cause, que le bordereau n^était point venu par le cornet ; Schwarzkoppen ni Panizzardi n'avaient pour coutume de jeter au panier les documents, pièces et lettres, qu'ils recevaient de leurs espions; ils les gardaient dans leurs tiroirs ou les transmettaient à leurs États-Majors respectifs. Ce que les attachés étrangers déchiraient, jetaient aux papiers de rebul ou dans les cendres de la cheminée, c'étaient leurs brouillons, leurs correspondances personnelles. Le dossier secret est composé, pour la grande part, de cette sorte de fragments informes, butin ordinaire de la ramasseuse ( i ) . Pourtant, il eût pu leur arriver, à TAllemand surtout, de commettre quelque sottise plus grave. Ils étaient grands écrivailleurs. Une allusion dangereuse, un nom, pouvait leur échapper, quelque initiale.

Henry, prudent, l'oreille au guet, ne laissait rien au hasard.

Picquart observa, peu après, que le cornet ne donnait pasgrand'chose (2).

Picquart prit goût à ses nouvelles fonctions, à cette chasse à l'homme et au document qu'est la police militaire. Il réussit plusieurs opérations difficiles. 11 s'ingénia à surveiller de plus près l'attaché allemand (3;. Il

(1) Aff, Picquari, 270, Picquart.

{2) Insir, Tavernier^ 28 sept. 1898; Cass., I, 147; Picquart.

(3) On a vu {t. I, 27) que le service avait loué un appartemeni aundessus du « pied à terre » où Schwarzkoppen et ses collègues prenaient parfois leurs repas. Picquart fit installer

montra de Tinitiative, mais doublée de prudence; et nul officier plus laborieux, plus attentif. BoisdefTre se félicitait de Tavoir choisi. Les minisires successifs de la Guerre, Zurlinden, puis Cavaignac et Billot, le tinrent en haute estime. Il fut promu lieutenant-colonel, le plus jeune de Tarmée (i).

Pour ses collaborateurs, il n'avait, semblait-il, qu'à s'en louer. Lauth, intelligent, instruit, montrait beaucoup d'entrain ; bien que brusque de paroles, il témoignait une amicale déférence à son chef. Henry professait toujours le même zèle ; le dévouement faisait partie de sa politique. Picquart, sans cesser de le croire « un brave homme (2) », le trouva pourtant, à Tuser, maladroit, d'une instruction par trop rudimentaire, impropre aux affaires importantes, qu'il gâtait, sans qu'on sût pourquoi. Il avait la tradition, et toutes les pires habitudes, du bureau ; il s*étonna quand Picquart re fusa de faire usage d'un lot de faux plans de mobilisation qu il avait en réserve dans une armoire. Junck, un peu mou, mais de bonne volonté ; Valdant, très utile par sa connaissance de l'italien, s'acquittaient correctement de leur tâche. Gribelin, soigneux, donnait, lui aussi, l'impression « d'un parfait honnête homme (3) v d'un caractère loyal et droit (4). Picquart se flattait « d'avoir de tous la plus grande satisfaction (5) ».

Comme aucun de ces officiers (ni lui-même) ne con

dans le plancher des appareils microphontques [Rennes^ I, 553, Gonse) et commanda à l'ingénieur de Poligny un appareil photographique instantané. {Instr, Fabre^ 88, Picquart.)

(1) 6 avril 1896.

(2) Cas«., II, 162, Picquart : « Henry est un brave homme. »

(3) Procès Zola, l, 328, Picquart.

(4) Inslr. Fabre, 236, lettre de Picquart à Gribelin du 4 janvier 1897.

(5)/6icf., 237, lettre à Henry du 7 février 1897.

naissait le Droit, il consulta, en deux occasions, son ami Leblois, strasbourgeois comme lui, son camarade d enfance et de collège, magistrat pendant dix ans (i), puis avocat à Paris.

C'était le fils de ce pasteur Leblois qui, si longtemps, illustra le Temple-Neuf par Téclat et 1 indépendance de sa parole, Tune des plus hautes figures du protestantisme alsacien, si riche en solides consciences. 11 avait été, sous TEmpire, môle à la jeune opposition républicaine (2), Tun des maîtres de Scheurer-Kestner (3) et rinitiateur religieux du petit-fils de George Sand (>J), Après la guerre, il donna ses six fils à la France, mais, lui-même, ne voulut pas quitter les affligés, ceux qui, ne pouvant pas partir, étaient condamnés à se faire allemands. Ainsi, par devoir envers le troupeau dont il était le guide, il resta au pays annexé. Mais, comme il était de la race des ministres héroïques qui, pcndapt des siècles, aux deux boixls du Rhin, et des montagnes de Bohême aux Cévennes, souffrirent et moururent pour leurs croyances, la première fois qu'il monta en chaire, après le douloureux sacrifice, |ce fut pour prêcher en français. Il recrut Tordre aussitôt de prêcher en allemand, d'ajouter ;à la prière la formule de grâce pour TEmpereur. Il refusa. Au seizième siècle, on lui

(1) Substitut à Dijon (4 novembre 1880), pui>^ à Nancy (i884), et à Lille (1885). Démissionnaire le 10 novembre i8<jo.

(2) Il fut l'ami de Clamageran, d'Henri Martin, de Jules Ferry. {i) Procès Esterhazy, 1^9; Rennes, II, ^8, Scheurer-Kestner. ;4) Correspondance de George Sand, IV, 354, lettre du 3 août

18G3 au pasteur Leblois : <« Nous songions au protestantisme pour mon petit-fils, puisqu'il est une protestation contre le joug romain. Mais doux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité de Jésus-Christ et la croyance au diable et .'i l'enfer, nous faisaient reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la franchise ou le courage de rejeter ces dogmes. Vos sermons nous délivrent de ce scrupule... »

eût coupé la langue (i). On ne lui enleva que la parole, le prône lui fut interdit. La chaire du Temple resta vide ; aucun Alsacien n y voulut prendre sa place. Michelet, dont il fut Tami, a écrit : « Dès l'origine (de la Réforme), ce fut une très grande difficulté de trouver des supplices pour venir à bout de tels hommes (2). » Il fut suspendu de ses fonctions, privé de son traitement (il était loin d'être riche), traqué, persécuté de toutes manières. Il ne céda pas. A la longue, ce furent les vainqueurs qui cédèrent. Le vieux Leblois, un jour, remonta en chaire, comme s'il n'en était descendu que la veille, pria, prêcha en français.

Le fils de cet homme intrépide cachait, sous une gravité un peu sèche, des sentiments généreux, Tespril ingénieux, mais compliqué, le corps mince et fluel, d'aspect inquiet, de fond 1res ferme. Il avait paru à la barre dans quelques affaires importantes, notamment celle du général Reste (3), qu'il gagna, mais consultait plus volontiers qu'il ne plaidait.

Leblois, au printemps de 1896(4), vint une dizaine de fois au ministère (5). L'une des réformes de Picquart

(1) Comme on le fit à Alexandre Canus, d'Êvreux (i532}, puis à cent autres.

(2) Jlist. de France, !X, 87.

(3) Cas8., JI. 162, PicquarL

(4) Insir, FabrCy 28, Billet, concicrj^c au ministère : « Leblois est venu, pour la première fois, dans le courant d'avril ou de mai 1896; le colonel Picquart m'avait prévenu. » — « Plus tôt, dit Picquart, en mars ou avril, quand le dossier Boulot a été envoyé du parquet de Nancy. » Jnslr. Fabre, 94.) « Au printemps. ♦> (Procèa Zola, I, 826.) — De même Leblois (instr. Fabre^ i84). — « Dans le premier semestre », dit Valdant (28). — « Ala fin de 1895 », dépose Gribelin ^18). — « Du printemps à Tautomne », selon Henry (i3). Au procès Zola (I, 228), Henry donne la date de février.

(5) « Dix ou douze fois »>, dit Picquart, « et je crois être audessus de la vérité. » (Insir, Fabre, 92.) Plus loin (119), il dit

avait consisté à interdire Taccès du service aux agents louches qui, précédemment, fréquentaient chez Sandherr et chez Henry (i). 11 décida que les personnes honorables entreraient seules au bureau ; les autres seraient reçues dans Un local spécial, en dehors du service. Il n'enfreignait pas sa propre consigne en ouvrant à un ami, à un ancien magistrat, les portes de son cabinet, sous sa responsabilité (2). — Risler, maire du Vil*' arrondissement, dont Leblois était l'adjoint, avait fréquenté ainsi chez Sandherr (3). — Recevoir un ami, c'était, pensait-il, son droit absolu (4), comme c'avait été le droit incontesté de son prédécesseur. Incertain sur une difficulté juridique, il eût pu

« sept ou huit fois »>. — Leblois précise plusieurs vifiites au moment de raffaire Boulot, une ou deux en avril, deux ou trois d'avril en août (184). — « Vingt-cinq ou trente visites », «lit Henry (i3). — « Très souvent », déposent Gribelin 18} et Junck (24). — Selon Junck, « il restait quelquefois plusieurs heures ». Gribelin: « Quelquefois, il séjournait longtemps, une heure peut-être. » Henry, (iS) et Gonse (iS) déclarent (juc « les visites se prolongeaient au point de gêner le service ».

(i) Cass., H, 162; Jnsir. Fabrt, 72, Picquart — Cela est confirmé par Henry, qui appelle ces agents « des personnes utiles au service » (149).

(2) Gonse soutient le contraire (Procès Zola^ I, 279; Instr. Fabre^ 16). Il dit u qu'il ne prendrait pas ce droit ». — Picquart observe qu'il n'était pourtant pas nécessaire « d'être une personne tarée ou suspecte » pour avoir accès au service {iGG).

(3) Insir. Fabre, i63, Risler.

(4) Cas., II, 1O2; ïnslr. Fabre, 72 et 166, Picquart. » C'était incorrect, dit Gonse, et irrégulier » ; mais il convient de n'avoir fait aucune observation [(1O7;. Henry, lui aussi, con\ient fi^cj) quMl ne fit aucune remarque, u U aurait pu en faire, dit Picquart, étant donnés les termes dans lesquels nous étions- >• (De même, Cass., 11, ifiS.) Cordier, ancien sous-chef du bureau, dépose « que le chef de service a le dwit absolu de faire tout ce qui est utile au service », notamment de choisir des collaborateurs « civils ». (Cass., 1, 3o3. j — Leblois se défend d'avoir commis une faute professionnelle en se rendant an service des Renseignements : « Il ne m'est jamais venu à l'esprit que je

s'adresser aux avocats conseils du ministère (i); un avis ofBcieux lui sembla suffisant pour les affaires dont il entretint Leblois, qui avait sa confiance et dont le concours était désintéressé. Jamais un chef ne lui avait demandé compte des collaborateurs qu'il choisissait. Gonse^, quand il connut les visites de Leblois, ne fit aucune observation. L'idée ne vint pas à Picquart qu'une consultation, demandée amicalement à un membre du barreau, tenu par le secret professionnel, et sur des questions qui n'avaient rien de secret, serait considérée, un jour, comme tombant sous le coup de la loi sur l'espionnage.

La première de ces questions avait trait à une histoire fort vulgaire, mais qu'il n'eût pas déplu à Cavaignac, alors ministre, de grossir. Un fourrier du génie, à Toul, Boulot, avait vendu un plan aux Allemands, à Metz (2). Plusieurs civils furent arrêtés comme complices, un marchand de passementerie, son fils, un Juif, un ancien officier prussien, d'autres encore. Le commandant du recrutement de Nancy crut reconnais tre l'un des inculpés ; il avait très mauvaise vue (3). Le parquet conclut au non -lieu pour ces pauvres gens ; le garde des Sceaux, transmit le dossier d'information,

pouvais commettre une irrégnlarité. » (II, i55.) Le Conseil de Tordre des avocats a estimé, au contraire, que Leblois avait « enfreint la règle qui prescrit à Pavocat de n'exercer sa profes sion qu'à Taudience ou dans son cabinet »; « toutefois, dans l'appréciation de cette faute, il y a lieu de tenir complu, et de l'intimité qui existait entre Leblois et Picquart, son compatriote et son ami d'enfance, et de ce que son concours a été absolument désintéressé ». {ïnstr. Fabre, z^b.)

(i) Procès Zola, I, 281, Gonse. — « Je ne me suis pas adressé à eux, dit Picquart, parce que je ne disposais pas auprès d'eux de la même liberté d*allures. » [Cass., II, 162.)

(2) Fin février 1896. {Inslr, Fabre, 5i, Henry.)

(3) Procès Zola, I, 280, Leblois.

qui élail distinct du dossier d'espionnage (i), à Gavaignac ; le ministre de la Guerre • invita Picquart à Téludier (2) : convenait-il d'accepter la décision de la justice civile, ou fallait-il soulever le conflit (3) ? La Libre Parole avait mené quelque tapage au sujet de l'affaire, à cause du Juif qui s'y trouvait impliqué (/,).

Picquart envoya Henry plusieurs fois à Nancy pour y prendre sur place les informations utiles (5) ; puis, entre deux voyages, il Taboucha- avec Leblois (6). Ils tinrent plusieurs conférences, dont Tune fort longue dans le cabinet d'Henry (7). Finalement, Leblois se mit d'accord avec Henry, opina que Boulot n'avait pas de complices civils et que, dès lors, le fourrier appartenait à la justice militaire.

Picquart, sans passer par Gonse(8), transmit directement cet avis à Gavaignac, qui le ratifia. Tous les ac-

(1) Cass.^ II, 162 ; Instr. Fabre^ 98, 149, Picquart; 122, Leblois; i'i2, Henry. Selon Henry, les deux dossiers étaient sensiblement les mômes. Gonsc, qui convient de n*avoir pas vu le dossier d'information (170), dit qu'il comprenait les indications les plus secrètes (36).

^2) Cass., II, 162; Insir. Fabre^ 74, Picquart.

(3) Inslr. Fabre, i54, Leblois,

4) Il s'appelait Maurice Lévy-Mayer. Drumont l'accusa d'avoir détourné Boulot de ses devoirs. Quand Lévy fut reconnu innocent et mis en liberté, la Libre Parole l'annonça en troisième pape, et ne parla plus du sergent-major, dont elle ne relata même pas la condamnation. (Behnard Lazare, 2® mémoire^ 11 .)

15^ Inslr. FabrCy 5i, Henry; 74, Picquart; i54, Leblois.

(6) Mars 1896.

(7) Procèii Zola, I, 227, Leblois. — Henry nie avoir jamais conféré, dans son cabinet, avec Leblois. Celui-ci décrit la pièce. Henry dit que l'avocat y sera venu en son absence, puis qu'il ne se souvient plus (I, 227 et suiv.). D'ailleurs, Henry convient des conférences, mais les place dans le cabinet de Picquart. [Procès Zola, I, 228; Instr. Fabre, 52.)

(8) Inst. Fabre, 74, Picquart; 170, Gonse.

cusés, sauf Boulot, furent relûchés (i). Seul, le fils du passementier, âgé de seize ans, fut retenu pour avoir acheté de vieux galons à un sous-officier et fut condamné, avec sursis, à quelques jours de prison (2).

L'autre question, dont Picquart entretint Leblois vers la môme époque (3), était simplement théorique. Il voulait savoir si le décret du i5 septembre i885 sur le recensement des pigeons voyageurs et si les circulaires sur remploi de ces volatiles comportaient une sanction pénale (4)

Il y avait, au service, deux dossiers relatifs aux pigeons voyageurs : Tun secret; l'autre, nullement confidentiel, qui contenait les documents officiels, des articles de journaux (surtout belges), des brochures et quelques plumes (5). Les deux dossiers étaient dans une môme liasse (6). Gribelin la remit à Picquart avec humeur; il s'était, au temps de Sandherr, occupé de cette affaire et se sentit blessé dans son amour-propre (7). Picquart le tenait pour un bon archiviste, mais incapable de débrouiller le problème. Il garda devers lui le dossier secret, et pria Leblois d'étudier l'autre dans un cabinet adjacent au sien (8).

(1) Temps du 28 mars i8y6; l'article est intitulé : Une montagne qui accouche d'une souris.

(2) Tribunal correctionnel de Nancy, audience du 26 mars iSfp

(3) Mars-avril. {Instr. Fabre, i55, Leblois, etc.)

(4) Cass., Il, 162, Picquart; Inslr. Fabre, io6, Leblois.

(5) Cass,, II, i54, Leblois; i63, Picquart; Inslr. Fabre, ly, Gribelin; 24f Junck.

(6) Inslr. Fabre^ 72, i5o, Picquart; i5o, Junck, Gribelin.

(7J Instr. Fabre, 75, Picquart; i44î Gribelin : « J'ai la prétention de connaître la question mieux que la connaissait Pic<^uart. et aussi bien que Leblois. -

(8) Cass. y II, i54, i63; Procès Zola, I, 520; Inslr. Fabre, 70, i5o, 168, Picquart ; Cass., II, i55; Inslr. Fabre, 167, Leblois. Par la suite, Picquart fut accusé d'avoir communi<iué le dossier secret à Leblois. Gonse prétendra alors que tout est également secret dans les deux dossiers.

2S8 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFt'S

L'avocat, après examen, lui dit que les faits qu'on voulait atteindre n'étaient punissables que d'une amende dérisoire (un franc) et proposa diverses mesures pour combler la lacune (i). Sur ces entrefaites, la Chambre fut saisie d'une loi qui modifiait et complétait les textes en vigueur (2), et cette question fut ainsi tranchée.

Henry, pendant ce mois de mars, fut toujours en route, allant et venant (3), à Nancy et à Toul, pour l'afTaire Boulot, à Pogny, près de sa mère malade ; le i5 mars, il lui mena sa femme et son enfant, qu'il était venu chercher, la veille, à Paris (/|).

Tout ce temps, il négligea, contremanda la ramasseuse. Elle n'avait de rapports qu'avec lui, n'eût remis son butin à nul autre. Elle s'étonna de ces relards, prit peur, écrivit au bureau pour demander un

,1 Cass., Il, 154, Leblois; etc.

(ij La loi fut promulguée le 3i juillet 189G.

(3) Enq. PelUeux, 2 déc. 1897, Laulh ; Instr. Tauernier, 3 cet. 1898, Lauth; 18 oct., Gribelitt ; 12 nov., Picquart. — Rennes, 1, 4i6, Picquarl.

(4) Instr. Tauernier y i5 oct. 1898, Gribelin ; Rennes, I, 617, i^âuth. — D'après Roget, Henry eî^t rentré au ministère le 14 mars, est reparti le i5 pour Pogny, est retourné au procès Boulot après la mort et les obsèques de sa mère (28 et 3o) et n'est revenu à Paris que dans les premiers jours d'avril {Rennes, î, 297). Le maire de Pogny écrit au commandant Tavernier qu'Henry vint à Paris, le lendemain de la mort de sa mère, et rentra à Pogny pour les obsè([ues. (Lettre du 20 décembre 1898.) Picquart « a dans l'esprit qu'Henry revint, non pas une fois, mais plusieurs fois, entre le 3 et le 28 mars, » ilnalr. Tauernier, 12 nov. 1898,)

LE PETIT BLEl' 239

rendez-vous qui ne put lui être accordé en raison de Tabsence d'Henry ( i ). Picquart se rendit compte qu'il serait nécessaire de mettre, à Tavenir, un second ofGcier en rapport avec la femme Bastian (a). Henry cependant finit par se rencontrer avec elle, sur un ordre de Picquart, entre deux trains, et, contrairement à sa prudente habitude, dans la journée (3). Pressé parTheure, in({uiet de sa mère mourante, il ne jeta qu'un coup d'œil rapide dans les cornets (4). Ils étaient volumineux, la récolte de plus d'un mois. Il les porta, le jour même, au ministère (5).

Picquart les serra dans son armoire. Le lendemain (le surlendemain peut-être), il les remit à Lautb sans y avoir regardé (6).

(i) Inslr. Tavernier, 5 nov. 1898, Lauth.

(2) Cass,, I, 172, Picquart.

(3) Bennes, I, 4iC» 425, Picquart.

(4) Cmss.j I, 110, Rogel : « Il est certain qu*au moment où ce paquet est arrivé au ministère, Henry est parti aussitôt pour Nancy, où rappelait l'affaire Boulot, qu'il a perdu sa mère presque en même temps. »> Etc.

(5) Instr, Tavernier, 23 sept. 1898, Picquart : « Je crois bien me souvenir que le lot de cornets où se trouvait le petit bleu m'a été remis par Henry à la veille d'une des absences causées par la mort, ou la maladie, de sa mère. »

(6) A lenquôte Pellieux, 28 nov. 1897, Lauth dit que le petit bleu a été « trouvé » à l'automne i8fj5, puis reconstitué par lui au printemps de 1896. Ce long délai n'est plus que d'un mois à Tintruction Ravary. {Procès Esierhazy, 120, Rapport.) Au procès Zola, Lauth réduit le délai : i" à six ou huit jours (I, i53) ; 2« à dix ou douze jours (I, 288} ; S*» à deux ou trois jours, « comme d'habitude » ^I, 34i'. — * Instr. Taverniery 3o oct. 1898, Ltluth : « C'est dans le courant du mois de mars, — entre le i5 et le 20, — pendant l'absence d'Henry, que j'ai recollé le petit bleu. En effet, si le paquet avait été reçu dans les premiers jours d'avril, après la rentrée d'Henry à Paris, Picquart n'aurait pu me le remettre que le septième jour de ma rentrée de permission. » — Sur la date de l'arrivée du petit bleu, les souvenirs de Picquart concordent, après quelques fluctuations, avec la déposition <Ie Lauth à l'instruction

Lauth se mit à la besogne, longue et fastidieuse (i). Dans l'un des cornets, il ne larda pas à trouver, parmi beaucoup d'autres fragments, ceux d'une de ces cartestélégrammes qu'on désigne, à Paris, en raison de leur couleur, sous le nom de petits bleus. Il recueillit près de cinquante morceaux de cette carte (2), le plus grand de moins d'un centimètre carré (3), quelques-uns :( pas plus gros que l'ongle (^) ». 11 les isola, les rangea dans l'ordre indiqué par la concordance des écritures ou des impressions; puis les recolla « avec un papier transparent coupé en lanières très minces, qui suivaient à peu près les traces des déchirures » et qu'il plaça du côté de l'adresse (5). Il manquait quelques fragments: presque toute la lisière gommée qui sépare des bords de la carte, le pointillé à jours qui entoure le carré de papier réservé à la correspondance; un seul mol (que) à la fin de la deuxième ligne. La carte était ainsi conçue :

Côté du texte :

Monsieur,

J'attends avant tout une explication plus détaillée (que) celle que vous m'avez donnée l'autre jour sur la

Tavernier: « J'ai toujours eu dans la mémoire la fin d'avril ou le commencement de mai ; je crois, cependant que cette date doit être reportée un peu antérieurement; le fait saillant auquel on peut rattacher celte date est la maladie et la mort de la mère d'Henry. » {Insir. Tavernier, -23 sept. i8«)8.) A l'enquête Pellieux et à l'instruction Uavary, Picquart avait indiqué le milieu de mai et la fin d'avril.

(1) Jnsir. Tavernier, .To oct. i8y8, Lauth : « Le travail ét<iil fastidieux et fatigant, de sorte que je mettais généralement plusieurs jours, cinq, six, sept, h épuiser une livraison. »

{'?.) Une soixantaine, d'après Lauth {Procès Zola^ I, 353i. Trente-deux d'après Picquart [Hennés, I,.'|iG;.

(3; Procès Zola, I, 353, I.autli : u Peut-être le tiers d'un centimètre, un peu jilus, pas tout à fait un centimètre carré. •>

(/, Ibid., :}iG, Picquart.

(5 Ibid., 3:>3, 354, Lauth.

question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non.

Signé: C.

Côté de Tadresse :

Monsieur le Commandant Esterhazy, 27, rue de la Bienfaisance,

Paris.

Le petit bleu n'était pas timbré ; le destinataire ne Tavait donc pas reçu ; Texpéditeur Tavait déchiré sans l'envoyer.

Lauth entra aussitôt, et contre son habitude ( 1 ), dans le cabinet de Picquart, lui tendit la carte reconstituée et s'écria : « C'est effrayant ! Est-ce qu'il y en aurait encore un (2)? »

Picquart lut la pièce, la serra dans son tiroir et rénéchit (3).

(1) u II vint, exprès, dans mon bureau pour me nnontrer la pièce éminemment compromettante que formait la réunion des fragments. » {Enq. Peliieux, 26 nov. 1897, Picquart.) — De même, Lauth : « Je suis entré directement dans le cabinet du colonel... » (28 nov.) « Je l'ai porté contre mon habitude au colonel. » (Instr. Bavary, i3 déc). Etc.

(2) Enq. Peliieux, 28 nov. ; Instr, Ravary, i3 déc, Lauth ; Cass., I, 144 ; Hennés, I, 4*71 Picquart ; etc.

(3) Instr. Tavernier, 3 oct., Lauth : « Je n*ai pas le souvenir que le colonel ait manifesté une surprise spéciale ou fait une remarque caractéristique. » Bennes, I, 619: « Il regarda la pièce de tous les côtés. »

Lauth partit en congé, le 26 mars, pour les fêles de PAques. La mère d'Henry mourut le 28. Lauth, à son retour, le 7 avril, raconta à Henry quelle trouvaille il avait faite dans les cornets. Henry s'étonna : « C'est bizarre, dit-il, je fais cependant mon triage avec assez de soin, et je n avais pas remarqué cela. » Puis, sur une observation de Lauth qu'il aura mal regardé : « Cela m'étonne, car je regarde toujours morceau par morceau (1). »

Henry, quelque empire qu'il eût sur lui-même, n'avait pu réprimer un mouvement; il l'expliqua comme il put (2).

Le fait est que, celle fois, pris de court et préoccupé, comme on l'a vu, il avait procédé à un examen trop

(ij Emj. Pellieux, aS uov. 18^7. Iloriry. — Mt^nie déposition devant liavary : « Le nom (i'Et?terhazy sur un fragment de petit bleu m'aurait frappé d'une façon particulière, car je l'avais connu en 1878. » Or, le nom avait été déchiré en trois fragments : Este... rhaz... y, mêlés à des centaines d'autres.

(îi) Ce dialogue, rapporté par Henry, na rien d'invraisemblable, sauf le dernier mot de la phrase prêtée à Lauth : « Peutêtre n'avez- vous pas bien regardé dans les fragments allemands. )' Toute la ruse ordinaire d'Henrv est dans ce dernier mot. On a vu, en effet, que, du temps de Sandherr, les fragments en français étaient recollés par Henry et les fragments allemands par Lauth. Or, Picquarl avait décidé (pie tous les fragments seraient recollés par Lauth. Au surplus, la ruse est grossière. En effet, pour (|ue celle (In de phrase eiit un sens, il faudrait supposer que le tri entre les papiers étrangers et français, tous mêlés dans les cornets, était fait par la ramasseusc elle-même.

sommaire des paquets (i). Ou il n'aperçut pas les cinquante tout petits fragments mêlés à plusieurs centaines de débris, — ou, s'il les aperçut, il les négligea à cause même de leur couleur (2). En effet, Schwarzkoppen recevait beaucoup de petits bleus qu'il déchirait, invitations banales de Panizzardi ou de tel autre à déjeuner ou à dîner, et d'autres missives encore, moins banales, mais qu'Henr}' connaissait bien, d'une écriture féminine. « Encore des lettres de cette femme ! >» disait-il à Picquarl (3).

Or, le petit bleu que Lauth a reconstitué est précisément de l'écriture, renversée, un peu déguisée, de cette femme. Elle venait voir Schwarzkoppen, assez souvent, à l'ambassade, et n'eût pas été femme si elle ne s'était pas informée deses affaires, qui passaient pour mystérieuses, et n'avait trouvé plaisir à lui recopier des documents, à écrire des lettres sous sa dictée. Schwarzkoppen, vers cette époque, avait, de nouveau, cassé Esterhazy

(1) Enq. PelUeux, v.8 nov. 1897, Henry : « En ce qui concerne la carte, je n'ai janiai^^ remarqué aucun des fragments qui la composent dans les paquets qui m'ont été remis, v — Cass., I, 110, Roget : « Henry, ([ue j'ai interrogé souvent après le procès Zola, bien que ce fût une nature grossière et passionnée, n'a jamais voulu affirmer que le petit l)teu ne fût pas dans le paquet, de peur d'erreur possible ; mais ce qu'il a affirmé toujours avec la plus grande netteté, c'est qu'il n'y a pas vu et qu'il n'a jamais vu de fragments de petit bleu. •>

(-i) Rennes^ ï, 42^, Picquart : '< Si Henry a ouvert le paquet où se trouvait le petit 6/ew, il a dû croire, ne l'ayant pas reconstitué, que ce devait être un petit lAeii connu. »

(3) Il est probable qu'Henry détruisit, par la suite, toutes les lettres de môme origine qui avaient été conservées dans les dossiers; ce qui permettra d'alléguer {Pennea^ 1, r>53, Gonse; I, Ghj, Lauth, etc.) que l'écriture du petit tdeii était inconnue. » C'est le seul document de ce genre, dépose Roget, qui nous soit venu dans un espace de huit ans. » {Rennes^ I, 296.) Il est vrai que Roget vient de dire : « Par malheur, depuis son faux, Henry est an petit peu suspect. »

aux gages : escroc ou provocateur, Tespion « n'en donnait pas pour rargent ». Esterhazy chercha à rentrer en grâce, alléguant qu*il allait entrer au ministère de la Guerre; il y aura toute facilité, pour livrer à son employeur de meilleures fournitures; déjà, il tient un renseignement important. Après avoir servi ce boniment à Schwarzkoppen dans une précédente visite, Esterhazy insistait par lettre. C'est à cette lettre que l'attaché allemand répondait par la carte-télégramme qu'il dicta à son amie. Ce mode de correspondance rapide avec son espion lui était familier. Puis^ tout à coup/se ressaisissant, il déchira le papier en menus morceaux et, le jetant dans la cheminée : « Non ! s'écria-t-il, on n'a décidément pas affaire à un homme semblable (i)! »

Si Schwarzkoppen n'avait pas eu celle pudeur, la poste pneumatique eût remis à Esterhazy, en toute sécurité, le petii bleu, comme tant d'autres que TAlle-

(i) Rennes, IIÏ, 54, Emile Picot. — L'éminent membre de l'Institut, ancien bibliotbérnirc du dur d'Aumale, lauteur de tant de recherches réputées sur la poésie et le IhéAtre français, dépose, sous serment, qu'il tient ce récit du colonel Schneider, attaché militaire d'Autriche-Hongrie ù Paris; il avait rencontré Schneider, à dîner, en mai i8<hj, dans une maison amie. II existe d'autres témoins de l'entretien. Srhneider ne dit pas à Picot s'il était lui-même en visite chez Schwarzkoppen, quand se produisit l'incident, ou si l'incident lui fut raconté, plus tard, par son collètrue. La déposition d'Kmile Picot, très commentée, ne fut l'objet d'aucun démenti, ni de Srhwarzkoppen, ni de Schneider. La même version a été donnée par Schwarzkoppen à ses chefs ainsi qu'à Panizzardi. La dame, tout le long du procès Zola, trembla d'être mise en cause. — Précédenrnnent, le i5 avril iScjc). le comte de Munster avait dé<laré à Delcassé, ministre des Affaires étrangères, « que Schwarzkoppen reconnaissait avoir adressé à Eslorhazy un certain nondire de petits hleiis. cl qu'en ce cpii concernait le pelil hleu, dont il est question, il ne pouvait affirmer lavoir écrit lui-même, parce qu'il ne l'avait pas vu, mais que, toutefois, il était probable qu'il l'eiH écrit. » {lienneii. III, '17G, Paléologue.) Delcassé rédigea une note de cet entretien, qui fut versée au dossier de Rennes.

mand lui avail déjà adressés. S*il y avait eu du feu dans la cheminée, il n'en serait resté que des cendres.

La première impression de Picquart fut conforme à celle de Lauth. Nul doute sur Torigine de la carte, puisque la Bastian ne travaille qu'à l'ambassade d'Allemagne. L'initiale C esl une des signatures conventionnelles de Schwarzkoppen. Lauth a trouvé, dans le même lot, des fragments d'une lettre, au crayon noir, d'une écriture semblable (i), et signée de la même initiale (2). Il y était question d'un envoi de fonds (3), de « conditions trop dures » ; en haut, au crayon bleu : « A faire porter par le concierge. » La lettre commence par ces mois : « Monsieur, je regrette... (4). » Cela semblait se rapporter à la môme alTaire.

{i)Jnstr. Tavernier, 3i ort. 1898, Rapport des experts en écriture, Couderc, Etienne Charavay, Varinard.

(2) Enq. Pellieux, 26 nov. 1897, Picquart. — Lauth, qui a recollé cette pièce, prétend d'abord qu'il n'en a gardé aucun souvenir et qu'elle n'existe pas aux archives de la Statistique. — De mOme, Henry (28 nov. = . — Puis, le 2 décembre, la pièce ayant été retrouvée par Gonse, Lauth reconnaît qu'il en a rassemblé les morceaux. — Eniin, à l'instruction Tavernier, Lauth nie que la lettre se soit trouvée dans le même lot que le pelii bleu ; la similitude des deux signatures l'aurait frappé (12 oct. 1898). Picquart répond qu'il a été, lui, frappé de cette similitude el qu'il a, on conséquence, prescrit à Lauth de chercher avec soin, dans les autres cornets, s'il ne trouverait pas il'au très fragments de cette lettre (22 cet.).

(3) Cass., ï, i44t Picquart : « Je crois bien me souvenir de ces mots : « Mon père m'a envoyé des fonds. »

(4) Insir.- Tavernier, 12 oct. 1898, Tavernier, Lauth. — La lettre se termine ainsi : u Ce ne sont pas les derniers, »

216 HISTOIHK DE L AFIAUŒ DREYFIS

A la réflexion, Picquart se demanda si la carle-lélégramme n'était pas trop explicite, dès lors suspecte. La formule : « la maison R » semble indiquer que le traître a des associés. Pourquoi, ayant écrit cette carle^ TAllcmand ne Ta-t-il pas expédiée ? Serait-ce qu'au moment où il allait l'envoyer, il a été surpris par une nouvelle visite de Tespion, mieux documenté celte fois? On peut le supposer (i), mais sans expliquer que Schwarzkoppen ait jeté au panier ce billet compromettant. Les journaux, en 1894, ont raconté que la pièce capitale du procès a été trouvée dans ce panier; Picquart le croyait (2) ; et, comme il n'avait reçu, depuis huit mois, que des papiers sans valeur par la voie ordinaire du cornet (3), il en avait conclu que l'attaché allemand se tenait sur ses gardes. Maintenant, Schwarzkoppen jette au panier un pareil billet î Ne serait-ce pas un piège (4)?

Piège bien compliqué : pour donner une Icron à rÉtat-Major français, compromettre un officier, peutêtre innocent, qui porte un des grands noms historii[ues de l'Europe I Picquart pensa que cela n'avait rien d'impossible.

Il n'avait pas cessé de croire Dreyfus coupable, mais aussi que l'affaire avait été. très mal conduite. S'il y a vraiment, comme Lauth en a eu l'instinct, un autre

1? Emj. PelUeitx, '2() nov. iStyj : Inslr. Ravary^ () déc, Picci ua ri.

1) Enq. Pell te ux, i(^ no V. iHtj-j : fnsfr. rat'er/2/er, 23 sopl. i8ï)8.

3 Cass., î, 147: Instr. Tavernier, 23 sept. i8()8, Picquart: <» Je me demandais constamment si les personnes chez qui se trouvait le panier n'étaient pas suffisamment mises en méfiance pour foire désormais la plus grande attention. El la pauvreté tics ren&e'ujnemenis qui nous étaient donnés, de[)uis lors, par celte voie, semble me donner raison. »'

\\) Instr. Tuvernier, 28 sept. : Cass., 1, \\y, Picquart.

traître, il ne sera pas, lui, un second Du Paty. Si rhomrae dénoncé par le petit bleu est innocent, il n*aura pas à se reprocher de l'avoir signalé à la légère. Il lui est déjà arrivé de trouver des lettres d'officiers mêlée» à des correspondances d espion, et^ s'étant informé sans bruit, de reconnaître qu'il n'y avait là qu'un hasard (i).

Le jeune lieutenant-colonel, nommé de la veille, fier de sa rapide fortune, trop sûr de lui, résolut ainsi de procéder lui-même à une première enquête avant d'aviser Billot, Boisdeffre et, surtout, Gonse (2). Si ce bavard est informé, tout le ministère le sera avant le soir, et, dès le lendemain, la presse, comme à l'époque du procès Dreyfus. Il ne déchaînera pas, à nouveau, un pareil scandale (3). Il a appris aussi, à l'école de Gallifi*et, qu'il ne faut pas inquiéter inutilement les chefs.

L'événement condamnera ce raisonnement de Picquart. Son silence à l'égard des chefs deviendra Tun de leurs griefs contre lui, et le plus plausible aux yeux d'un public aussi simpliste que Picquart est subtil. Pour n'avoir pas eu peur de la responsabilité, il a forgé contre lui-même la plus dangereuse des armes. Pour n'avoir pas averti immédiatement le ministre, il a laissé à Henry le temps d'ourdir ses trames.

Sa décision prise, la première chose qu'il eût à faire, était de se renseigner sur Esterhazy.

(i; Enq, PelUeuXy 26 nov. i8<)7 ; Procè.'i Zola, I, 3i/|, Picquarl.

(2) Cass.f 1, 55ii ; Billot: « Ola cette procédure de Picquart) rae parait efrectivement d'une gravité assez grande, en faisant remarquer toutefois que, dans cette matière, tout peut dépendre dei précédents établis dans le service. Je sais bien que des précédent de celte nature n'auraient pas mon agrément. »

(3) Aff. Picquart, 260, Picqjuart : « J'avais encore à l'esprit toutes les légèretés commises c^ Tépoque de l'affaire Dreyfus et tout raffolement dont elle avait été la cause. »

Le régiment d*Esterhazy y le 74^ de ligne, était caserne à Paris ; Picquart y avait un ami, son camarade de Saint-Cyr, le commandant Curé. Il le pria de passer au ministère (1), et, sans lui révéler le motif de son enquête (2), rinterrogea sur Esterhazy. Curé ne parut pas étonné que le chef du bureau des Renseignements s'enquit du personnage ; il avait eu comme un pressentiment que c'était à cause de lui que Picquart le faisait venir (3). II dit « catégoriquement » qu'il n'avait ni considération ni estime (4) pour« cette espèce de rastaquouère (5) »; mauvais officier, de vie dissolue, toujours à court d'argent, occupé d'affaires de Bourse, peu attaché à son métier et, d*autre part, fureteur, à Taffût des renseignements confidentiels; il s occupait « spécialement » d'artillerie et de tir, s'était fait désigner deux fois pour les écoles à feu, y était allé une troisième fois sans solde, à ses frais (6) ; il faisait copier continuellement chez lui par des soldats (7) toutes

{1) Instr, Tavernier, 28 sepl. 1898, Picquart : « Le lendemain ou, au plus lard, le surlendemain de ma déiouvcrte. » — Curé fixe la date de cet entretien dans la deuxième quinzaine d'avril. [Cass., I, 407 ; Inslr. Tavernier, 3, 7 octobre, etc.) Picquart la lîxa, d'abord, à une date postérieure, en mai ; il est convenu de son erreur à l'instruction Tavernier {22 octobre}, mais continue à croire que l'entretien a précédé sa première entrevue avec Desvernine et suivi « de très près » la reconstitution du petit bleu. C'est une question de jours, — d'un jour ou deux. Il reste établi que l'entretien a eu lieu en avril.

2) Inslr. Tayern/er, 23 sept. 1898, Picquart.

(3) Cass., I, 148, Picquart. — Curé [Casa., I, 4c^' dit « que la situation d'Esterliaz} permettait de penser qu'une plainte avait été déposée contre lui ».

(4 Ca&s., 1,407; Hennés^ 11, 23y, Curé. — Cass,, II, 116, Esterhazy : " Curé m'en voulait personnellement. »

(5) Inslr. Tavernier, Picquart.

(G) Inslr. Tavernier ; Cass., I, .V»7 : Pennes, II, i>3rj, Curé, — De même, Cass.,ï, 4o ; Pennes, l, 421, Picquart.

17} Curé nomma l'un de ces soldats, Écalle. {Cass.,\, 1^9, Picquart; 407, Curé. ;— Écalle a déposé qu'en elTetii avait copié pour

sortes de documents, prétendait s'occuper de Tinvention d'un fusil, mais personne ne le croyait.

Curé dit encore qu'Esterhazy avait emprunté au colonel les leçons de TEcoIe normale de tir de Châlons et au capitaine Daguenet d'autres documents venant de la même école, des planches (i).

Dans les affaires d'espionnage, on cherche toujours à se procurer de l'écriture de Tindividu soupçonné afin de la comparer avec celles des papiers conservés au bureau. Picquart demanda à Curé un spécimen de récriture d'Esterhazy ; mais Curé refusa ; il lui répugnait de tendre ce piège, môme à Esterhazy : « Demande au colonel (2). »

Curé avait compris ; un peu plus tard, il dit à Picquart, qui lui reparla, plus d'une fois (3), d'Esterhazy : « Sois prudent, tu as aflaire à plus fort que toi (4) î »

En même temps qu'il questionnait Curé, Picquart, avec la même confiance, s'adressa à Henry.

Henry, d€jà informé parLaulh (5), alla peut-être au devant de rentretien. 11 n'eut garde de dire à Picquart qu'il n'avait point aperçu dans les cornets les fragments accusateurs; il l'écoula avec l'attention déférente qui

Esterhazy, en février ou mars, « deux planches où se Irouvaient représentées les diverses pièces d'un fusil ^>. Klass., I, 7ç^.)

(1) D'après Picquart, Curé avait déjà engagé Daguenet à se méfier. {Inslr. Tavernier.) — D'après Curé, c'est sur le conseil de Picquart qu'il engagea Daguenet à se faire rendre les documents prêtés à Esterliazy. [Rennes, II, 240.)

(2) Cass., I, 4<^)8, Curé.

- i3) Ibid., 148, Picquart ; 1. 4o8, Curé.

(4) Jbid., 4o8, Curé : u Je voulais simplement attirer l'attention de Picïjuartsur la prudence que commandait une affaire

•aussi délicate. »

(5) Ibid., 157, Picquart : « Lorsqu'Henry revint, je lui parlai du petit bleu, soit <iue j'aie pris l'initiative de cette conversation, soit qu'il l'ait prise lui-môme, averti par Lauth. w — Lauth convient qu'il informa Henry. [Hennés^ I, G21.)

250 HISTOIUE Di: L AFFAIRE DREYFUS

lui oiait coulumièi'e, sans formuler aucune objection ( i). Picquart lui demanda s*l1 connaissait Esterhazy. Henry répondit qu'il Tavait connu, mais sur un ton de parfaite indifférence, « comme d'une personne qu*on ne voit pas (2) ».Ils avaient été ensemble, il y a dix-huit ans, à ce môme bureau des Renseignements, sous Campionnet, avec Maurice Weil. (Si Henry s'en était caché, Picquart n*aurait pas tardé à le savoir et, de ce mensonge, eût conçu des soupçons. ) « Est-ce un homme sujet à caution ? » interroge Picquart. Henry allègue qu*il Ta perdu de vue, mais « part immédiatement en guerre contre Weil »y sans ajouter toutefois que les relations continuent entre l'ancien officier d'ordonnance de Saussier et Esterhazv.

Il ne dit pas davantage ce qu'il dira, plus tard, à Cavaignac et à Roget, « qu'il avait vu venir Esterhazy, une fois, chez Sandherr (3) »

Picquart consulta alors Henry sur le choix de l'agent

Il '< Aucun des deux officiers mél«^s au commencement de Taf- • faire (Henry et Laulh) n*a eu l'air de mettre le moins du monde en doute la sincérité d'origine de celte pièce. » [Enq. Pellieux, 26 nov., Picquart.} Henry, à (jui Pellieux communique cette déclaration de Picquart, répond qu'il a eu des doutes dont il a fait part à Lauth: mais que «< ses souvenirs ne sont pas assez précis pour affirmer qu'il en a fait également la remarque au colonel ». — Lauth, jusqu'au procès Zola, ne conteste pas Tautlienticité du petit bleu: il l'admet de nouveau à Tinstruction Fabre (28) et à la Gourde cassation (I, t^l6 . Enfin, à Rennes :I, O19,, il ï*e dit « convaincu •> (pie le petit bleu vient de l'ambassade d'Allemagne. — Picquart, à l'instruction Uavary, maintint sa déposition précédente : '< Jusqu'à ce que la question du bor^ dereau soit intervenue, Henry m'a toujours semblé trouver mes recherches justifiées. •» i3 décembre.)

'!.> Cass.f I. 157 ; /^ennes^ I, /,25; Inslr. Tavernier, 3o sept» Picquart : « Henry, qui devait connaître l'écriture d'Esterhazy, ne pouvait-il pas prévoir déjà qu'on pourrait attribuer à Esterhazy une partie des faits reprochés à Dreyfus? •> 3, Revision, ly/f. Procès-verbal de l'interrogatoire d'Henry.

LE PIITIT BLEi: 2r>I

qu'il chargerait d'une enquête secrèle sur Esierhazy ( i ), ajoutant d'ailleurs qu'il s'en réservait exclusivement la direction (-i) ; il ne voulait plus de Guénée, trop indiscret (3). Henry lui désigna l'un des deux commissaires spéciaux de police qui étaient détachés au ministère de la Guerre, Desvernine (/|).

Puis, sans tarder, Henry prévint Esierhazy qu'il allait être surveillé, et par qui, et qu'il eût à agir en conséquence.

. Les preuves ne manquent pas qu Esierhazy fut averti par Henry. Dès son premier rapport, du 17 avril, Desvernine signale que u le caractère du Bienfaisant » — nom employé par l'agent pour désigner Esterhazy, qui demeure rue de la Bienfai:^ance, — « s'est assombri depuis quelque temps ». — Il cessa brusquement tousrapports avec Schwarzkopi>en. -^ Enfin, dans les premiers jours de mai, il alla à l'ambassade d'Allemagne, par detix fois, dans la même semaine, ouvertement,

(1) Inslr. liavary, i3 déc. 1897, ^nslr. Fabre, y3, Picquarl. ï-e fait est irié par Henry [Instr. Fabre, 7yr,

[njEnq, PeUieuXy 26 nov. 1897 : (^'«ss., I. 157, Picquarl.

(3) Caêê., I, i4y, Picquarl.

(4; Ca«s., l, 729: Rennes, IJ, '2.">i, Desvernine: « Au mois d'avril i8y6, entre le i«f el le 10. le colonel Picquarl me donna Tordre de faire une enciuiMc sur Esterhazy. >* Picquarl lui donna son p^remier rendez-vous f»ar une carte-télégrainnie signée Robert el datée du S avril. Instr. Tavernier, 22 ocl. 189».)

en uniforme. Abria, son colonel, sollicitait un passeport pour TAlsace (i) ; Esterhazy, avec son effronterie habituelle, lui confîa qu'il connaissait fort bien Schwarzkoppen et d'autres personnages de Tambassade; sa parenté avec les Esterhazy d'Autriche, ses alliances dans la haute aristocratie, Tout mis en rapport avec le monde diplomatique ; il lui réglera au plus vite cette petite affaire.

Le Scapin s'amusa fort (se sachant suivi, se retournant pour voir si Tagent n'a pas perdu sa piste) à aller ainsi, d'un pas léger, dans la redoutable « maison au grand jardin ». Que Picquart brusque Topéralion, Esterhazy aura raison de lui, le jour même, en prouvant rhonorable cause de ses démarches. Du coup, Esterhazy est sauvé, Picquart abîmé dans le ridicule. Môme si Picquart ne manque j)as de sang-froid, s'il prend la précaution de s'enquérir des motifs qui conduisent Esterhazy, en plein jour, à l'ambassade, l'argument reste en réserve pour l'avenir. — Il saisit apparemment l'occasion d'aviser Schwarzkoppen que leurs relations étaient soupi^onnées, qu'une carte avait été saisie, qu'il fallait, à l'avenir, s'abstenir de toute correspondance. Schwarzkoppen devint attentif (2).

Picquart s'élait borné à dire à Desvernine (3) : « J'ai

(1) Cass., l, i4<j ; Inslr. Tavernier, 12 nov. iScjS, Picquart. — CasR.^ I, 73<.>; Hennés, II, 253, Desvernine. — Instr. Ravanj, i5 déc. i8y7, Eslcrlinzy : <. Je suis allé à ranibassade d'Allemagne, en uniforme, à trois reprises dilTêrenles dans une mOnie semaine... J'ai eu des relations très ouvertes avec M. de Schwarzkoppen avec le<|uel j'ai échangé, s.'ms me cacher le moins du monde, très peu de visites, deux ou trois, pas plus. » [Cass., Il, 118.} — Selon Desvernine, Esterhazy était en <« habits civils ».{Cass., 1, 782.

(2) A/f. Picquart., 270, Picquart : u On soupçonna des indiscrétions dans le milieu d'où provenaient les cornets. >^

,3; Il ne le lit pas venir au ministère, mais lui donnait rendez- '

besoin de connaître le genre de vie du commandant Esterhazy, tout ce qui le concerne (i) ». Use fût fait scrupule de lui communiquer sa crainte que Tarmée française comptât un traître de plus et de salir d*un tel soupçon un officier qui pouvait ne pas être coupable. Il recommanda à Desvernine de n'agir que sur des ordres successifs, de se tenir sans cesse en contact avec lui, de ne prendre aucune initiative sans le consulter (2). »

L'agent, plus libre, mieux orienté, eût-il trouvé davantage? Non, puisque Esterhazy était averti. Mais il sut très vite ses embarras financiers (3), son habitude et son goût de Tescroquerie, même pour de petites sommes, ses relations avec la fille Pays.

Esterhazy se rendait chez elle, tous les soirs, en civil, pour ne rentrer que tard, dans la nuit, au domicile conjugal ; parfois même, « dans la journée, il faisait le pèlerinage en tenue (4) ». H lui avait loué, en son propre nom, — ce qui étonna Tagent (5), — un appartement, rue de Douai, lui servait une « mensualité de cinq cents francs (6) » ; il était, pour le moment, son seul amant. Les concierges, qui doivent des renseignements à la police, dirent qu'Esterhazy recevait peu de lettres

vous dans Paris, tantôt au Louvre, tantôt h la gare Saint- Lazare. {Cass., I, 73o, Desvernine.) — C'était Gribelin qui, le plus souvent, lui écrivait. Cass., I, 432, Gribelin.) (i) Cass.j I, 729; Hennés, H, 252, Desvernine.

(2) Cass., I, 730, Desvernine.

(3) Le rapport du 17 avril 1896 signale « que des garçons de recette présentaient assez fréquemment des effets qui restaient impayés ». Des notes ultérieures, mentionnent de fréquentes citations en justice de paix et devant le tribunal civil pour le payement de petites créances.

(4) Rapport du 22 avril»

\b) Rennes, II, 201, Desvernine, Rapport de novembre 1896. (6) Ibid., Rapport du 4 juin.

254 HISTOIRK DE L AFFAIRE DREYFl'S

<le Télranger ; son courrier élail insignifiant, mais il avait prescrit de le lui remettre en mains propres (i). 11 fréquentait un étranger « aux fortes moustaches », boursier véreux qui avait été condamné plusieurs fois pour escroquerie (2). Il s'était, rendu, une fois, à un tripot, mais Desvemine, plus scrupuleux que Gucnée, n'affirma pas qu'il y eût joué (3).

L'agent relata aussi les deux visites à l'ambassade

d'Allemagne. Picquart ne put cacher son émoi ; mais,

prudent, en causa avec Curé (4) ; il sut de lui «les motifs

plausibles » de ces visites et en fit informer Desver-

nine (5).

Au bataillon d'Esterhazy, l'ageùl recueillit quelques bruits qui confirmaient les avis de Curé.

Certains envois «l'argent parurent suspects ; après vérification, il fut reconnu qu'ils provenaient d'un architecte qui gérait une maison appartenant à Mme Esterhazy (6).

Rien de tout cela n'était décisif; cependant, la figure d'Esterhazy se dessinait devant Picquart.

1) C«s,s'., I, 781», Desvcrnino : <« II roccvait des letlre? portant nolammont le timbre de BAIe, de La Haye cl de S|>a. »

>.' Casm., I, 73o; Rennes, II, imi. Desvernine, Rapports de? 9!î avril, 5, 22 et 2S mai, '?.fi juin, ifi et ?.S juillet, etc. {3; Rapport, du ^1 juin. — Cass., Il, 89, Picquart. (4) Ca^s., I, 149; Infilr. Tai^ernier, 12 nov. i8<>8, Picquart. 5) Cass., I, 780, 731. 782: ftennea^ II. 253, Dej^vernine. r»; Ca/iR., I, 73i, Deyivcrnine. — Larchilecte s'apj)elail Henry,

Pendant que renquôle continuait, Picquarl chargea Lauth (i) de photographier le peiii bleu (2). C'était, au bureau, l'habitude constante pour tout document de quelque importance. Les fragiles originaux, maniés par tous ceux qui devaient en connaître, auraient été vite en poussière (3).

Les premières épreuves de la carte-télégramme, avec ses déchirures et ses souillures, présentent laspect <l'un plan en relief, hérissé de masses noires et zébré de lignes bizarres. Picquart commanda à Lauth d'en tirer d'autres, mais en effaçant ces traces sur le cliché, ^'^tout ce qui n'est pas le texte écrit (4)». « Le facsimilé obtenu par ce procédé sera plus clair, plus lisible. » Au surplus, on avait trop parlé du panier de Schwarzkoppen à propos du bordereau, qui n'en venait pas (5). Ces épreuves « retouchées» seront plus

(1} Picquart avait décidé précédemment de ne plus faire photographier de pièces secrètes par les civils. {Cass., I, i58.)

(9.} Procès Zola^ I, 283. I^auth ; 297, Picquart ; etc. — «^ Au bout de quinze jours », selon Lauth {Insi. Fabre, 1, 2(j), Donc, vers le i5 avril. — De mémo, Junck {Casa.. I. 42<j) d Picquart {Caês.j I. i58;.

(3) Procès Zola, I, 297, Picquart.

(4) Ibid,, I, 283, Laulli ; I, 297, Picquart ; etc.

(5) Enq. Pellieux, 2() nov. 1897 ; Procès Zola, I, 297 : Insir. Fabre, 126, Picquart. Henry, entre autres mentcries, avait raconté à Picquart que la femme Bastian avait été soupçonnée k l'ambassade d'Allemagne, à l'époque du procès Dreyfus, qu'elle avait été fouillée, qu'elle ne s'était tirée d'affaire que par un ingénieux artifice. Mais toute cette histoire est inventée ; la femme Bastian ne fut jamais l'objet d'aucun soupçon.

discrètes ; quand elles- circuleront dans le nainistère, elles ne crieront pas Torigine du document ; ainsi seront évités les propos imprudents des « entourages ».

Lauth ne réussit pas du premier coup ; Picquart lui fît recommencer ses essais à plusieurs reprises (i). Lauth, agacé, demanda que Junck lui fût adjoint pour ce travail (2).

Lauth dira, par la suite, que Picquart lui commanda « de donner à cette photographie l'apparence d'un petit bleu absolument net, afin de pouvoir dire làhaut, à rÉtat-Major, qu'il Tavait intercepté à la poste (3) ». Pour transformer une sage précaution en une fourberie absurde, il lui suffira de traduire « là-haut » par «État- Major » et de donner à entendre qu'il faut traduire « État-Major » par « Boisdefîre » (4).

Un petit bleu déplié a i5 centimètres de long sur i3 de large, soit 196 centimètres carrés (5). Il manquait à

(i) Procès Zola, I, 9,83, Laulh.

{2) Enq. PeUieux, 28 nov. 1897, Lauth ; Inalr. Fabre^ 127, Picquart ; Insir. Tavernier, 11 oct. i8«j8 ; Cass., II, ^127; Rennes, I, r>4fi, Junck. — u On acheta un pupitre à retoucher. » {Cass., I, ii3, Roget.) — « (>. pupitre, répond Picquart, a été acheté sur la demande expresse de Lauth. » [A/f. Picquarl, 241)

(3) Enq. Pellieux, 28 nov. ; Instr. Ravary, i3 déc. ; Procès Zola, I, 283, 332 ; Inslr. Fabre, 29 : Inslr. Tavernier, 12 et i3 oct. 1898, Lauth. — Inslr. Tavernier, 5 oct. 1898, Picquart : « Etant donné rétat d'esprit dans lequel j'étais et sur lequel j'ai insisté précédemment plusieurs fois, il est possible que j'aie dit une phrase se rapprochant de celle-là ; mais, je le répMe, je n'ai aucune souvenance de la chose. » Au procès Zola 1,332, 344)» Picquart dépose qu'il ne s'est pas servi des termes (jui lui sont attribués : il précise sa pensée par cette question li Lauth : « Et les ofHciers d'ordonnance du ministre qui voient les dossiers ? — Lauth : C'est ralTaire du ministre. — Picquart : J'avais le droit de prendre toutes précautions pour éviter certaines indiscrétions. »

(4) Procès Zola, I, 283, Lauth : « lA-haul désignait ses chefs, c'est-à-dire le sous-chef ou le chef d'État-Major. »

T)) Paul Marie, Le Pelil Bleu, fyj.

la carte-télégramme, à droite et à gauche du .texte, un certain nombre de fragments (Fun d'eux avec un mol de récriture de Tenvoyeur, et toute la partie inférieure avec la moitié de l'avis imprimé, du côté de l'adresse), environ 36 centimètres carrés. Le soleil, véridique, ne peut reproduire sur la plaque sombre que ce qui existe. L'épreuve, retouchée, pourra figurer un document net, mais non intact. Si la carte avait été saisie à la poste, Picquarl l'eût apparemment décollée à la vapeur, de manière à ne perdre aucun fragment. Aussi bien, Lauth lui-même n'a jamais insinué que Picquart aurait eu l'intention de produire seulement les épreuves corrigées, de supprimer l'original (i), qui seul fait foi en justice (2); et comment l'aurait-il pu supprimer? Tout le bureau le connaissait ; une photographie implique un objet photographié ; comment expliquer la disparition de l'objet (3) ?

Avant qu'Henry fût revenu des obsèques de sa mère, ni l'authenticité du petit bleu ni son lieu d'ori-

(1) Cela a été prétendu par Jiinck iCans., I, 428' , et par Rogel (Insir. Taverniery 4 novJ, qui c»ut Junck sous ses ordres directs, au cabinet de Cavaignac ; mais ni l'un ni l'auti^e n'expliquent comment Picquart eût pu s'y prendre pour substituer une photographie fgrise ou noire) à un pelil bleu. —■ En fait, Picquart communitpia l'original à BoisdefTre et à Gonse. — Le mémoire de Picquart porte l'indicalion suivante, au paragraphe où il est question du petit bleu : « Voir les pièces n" i (original) et a (photographie). »

(2) Procèê Zola, I, 297, Picquart.

(3) Ibid., 355 : « M« Clemenceau : Le chef de l'État-Major n'aurait-il pas réclame l'original ? — Lauth : C'est probable. »

258 HISTOIRE DE LAFFAIHE DKEYFUS

gine n'avaient fait doute pour Laulh, Junck et Gribeliu. Dès qu'il fut informé de la fâcheuse trouvaille, il commença à inquiéter ses camarades par des bouts de phrases, vagues, perfides, et qu'il reprendra, sitôt Iftchées, selon le procédé classique des imposteurs. « Cela ne me plaît pas », murmure lago. Et ces cinq petits mots suffisent à empoisonner Tâme du Maure.

Il a dil, d'abord, à Laulh, qu'il n'a pas remarqué les fragments bleus dans le cornet. Il sent maintenant que Lauth s'irrite, et Junck, de recommencer si souvent leurs expériences photographiques sans réussir à satisfaire le chef. <' Pourquoi tous ces essais? grogne-t-il; pourquoi ces relouches (i)? » Le vétéran du bureau, nourri dans le sérail, proteste qu'on n'a jamais travaillé de la sorte. Cela est curieux, élrange. Cet intrus, qui bouleverse les vieilles routines, qui décore du nom d'ordre son omnipotence présomptueuse, que veut-il? que cherche-t-il avec cette nouvelle affaire? Il ne daigne pas consulter la vieille expérience de Gribelin ; quoi d'étonnant, puisqu'il ne communique môme pas -à Henry les rapports de Desvernine! Cependant, cette sorte d'enquôte entre dans les attributions d'Henry (2). Et tous de clabauder, car tous sont jaloux, envieux, blessés dans leur amour-propre, regrettent le bon temps de Sandherr, leurs privilèges, rindépendance d'autrefois.

Un jour où, comme tous les autres jours, ils sortaient

fi) A/f, PicquavL 9.75, Pic(|ii.irl, : *• ïltMiry jKuissail à la rouo dans les ouncilinbulcs (in'il avait joiirnelloincnt avec l.aulh, Griboliii el Junck au sujet du peîil bleu (jui le j^Onait fort, i\ eausc d'Estcrhazy. »

(?j Enq. Pellieux, 28 nov., Lauth : « Il faisait \e> enquêtes avec deux agents, que lui seul voyait, dont il recevait les rapports, qui, je crois, n'étaient même pas communi(piés à Henry, dans las altrihulions duriuel ces en({U(Mes rentraient. »>

ensemble du bureau, Laulh, Junek, Gribelin et Henry, et, se dirigeant vers l'École militaire, devisaient de Tenquôte suspecte que s'était réservée Picquart : « Son peîit bleUy dit Henry, en insistant, sans doute, sur le possessif, n'a pas d'authenticité, il n'a pas été envoyé, il n'a pas le cachet de la poste (i). » Aucun de ces officiers n'aperçoit l'énorme sottise de Tobjection. En effet, le petit bleu n'a de prix qu'en raison de son origine; l'absence de cachet eh est la preuve manifeste ; marquée d'un timbre, la carte anonyme « pourrait provenir » d'un correspondant quelconque d'Eslcrhazy, créancier ou homme d'affaires (2). Mais Gribelin mord aussitôt à l'hameçon : « C'est donc cela, intervient rarchiviste, qu'il m'a demandé, l'autre jour, si je pouvais faire timbrer une lettre, à la poste, d'un cachot antidaté. — 11 no vous en a plus reparlé? interroge Henry. — Non, dit (iribclin. — 11 a peut-être fini, observe Henry, bon enfant, par renoncer à sa marotte. »

Celte pratique frauduleuse (faire timbrer une lettre qui n'est pas venue par la poste) avait été en usage sous Sandherr (3). Picquart s'en était enquis auprès de Gribelin (4). Mais, de l'aveu môme de tous les offi-

(1) Inslr, Tavernîer^ 18 oct. i8<j8, Gribelin. — Je copie textuellement les propos tels que les rapporte Gribelin. — A la Cour de cassation (I, 43*2), Gribelin fait le' niônie récit, avec cette variante : « Henry rappelait (lu'il avait dit à Picciuart : « Votre petit bleu n'a pas de valeur î il n'a j»as... etc. » A Hennés (1,5<)4), il revient à sa version de l'instruction Tavernier.

{2) C'est ce que Lauth reconnaîtra par la suite. {lùiq, PellieuXy 28 nov. i8<)7 ; In.^tr. Tavernier^ 3 ort. i8<)8.)

(3) /«.'«/r. Fahre, i:>/», Gribelin.

(4) Aff, Picqaart, 274, Picquart. — A l'enqucMe l*ellieux, Gribelin dépose que Picciuart s'enquit auprès de lui des moyens de faire aolitimbrer une lettre par la poste : « La chose en eBtrc.<^tée là, je n'en entendis plus parler. Je n'ai pas eu Tidée que cela pouvait s'appliciuer h la carte-U'dégramme. » (i" déc.

ciers du bureau, il n'employa jamais ce procédé (i). Seulement, quelques jours plus lard, comme Picquart était dans <%on cabinet, où il examinait le petit hleu^ Lauth entre chez lui (2) et, la conversation s'engageant, il répète, essaye, le propos qui lui a été tenu par Henry : « Le document, observe Lauth, n'a aucun signe d'authenticité; il faudrait qu'il eût une date, un cachet de la poste (3). » Picquart ne relève pas l'objec-

i8(j7 ; Inalr, Bavary, i5 déc. ; Procès Zola, I, 298.) Picquart dit qu'il a souvent causé avec Gribelin de la manière de faire envoycr-des lettres à des espions ; « il est possil)lc cjue ce soit un de ces souvenirs i\m lui soit resté dans l'esprit ». (Procès Zo/a, I, 33o; Instr. Fabre, 126.)

{i) Procès Zola^ I, 3.'/i, Picquart: « Ces messieurs peuvent-ils dire qu'ils ont vu une seule lettre sur laquelle j'aie fait apposer nn cachet? » Lauth, Henry, Gribelin se taisent.

(2) Inslr. Tavernier^ 5 oct. 1898, Pic(iuart. — Selon Picquart, cette conversation est distincte de celle où il expliqua h Lauth pour quelles raisons il tenait à avoir des épreuves retouchées du petit bleUy sans trace de déchirures. U'uith, au contraire [Enq. Pellieux; Procès Zota^ ï, 283; etc.), amalgame ces. divers entreliens en un seul. II aurait dit à Picquart : <« Mais, enfin, mon colonel, i)Ourquoi tenez-vous tant à faire disparaître ces traces?

— (Vcst pour pouvoir dire là-haut ([ue je l'ai intercepté à la poste. — Mais cette pièce n'a pas de cachet I — Croyez-vous qu'on n'en mettrait pas à la poste ? — Oh ! non, ils ne sont pas complaisants. El puis, en sui)posant celte lettre interceptée à la poste, tonte authenticité disj)araîtrail, puisqu'elle' n'est pas signée et qu'on ne saurait jias d'où elle vient. — Mais vous seriez là i»our certifier (|ue c'est l'écriture de Schwarzkoppen ?

— Moi, jamais de la vie ! etc* »

(3) Lauth, à l'enciuétc Pelli<*ux, j)réte son propos à Piccjuart : « Croyez-vous qu'à la poste ils ne consentiraient pas à mettre un ca('het? » (28 nov. i8<j7.) Puis, à linstruclion Ravary, il prend à son compte la réflexion «pie le << peiîl bien n'a aucun signe (raulhenlicité ; ii f.nidrail... rtc. • {i3 déc. i8<)7.) Picijuart rappelle celle déposilion «le Lnulh au pmces Zola ;I, 298:. Lauth en convient : « Il ne me, l'a pas proposé: relie phrase a été dite incidenunenl. » ,1, 283, 33i.i 11 dépose en^uile dans le même sens atix instructions Fahrc et Taveniier et à la (lour de cassation (I, 'jiO , mais avec cette addition cpie Pic([uart lui aurait demandé, .( de façon incidente, si la chose était faisable »». Enfin à Hennés : « Il ne m'a pas j>ro[)osé (jue je fasse mettre im

tion ; et Tidée ne lui vient môme pas que Lauth cherche à lui suggérer une fraude absurde, — puisqu'elle eût enlevé toute valeurprobante à la carte-télégramme, — et, dans Tespèce, irréalisable. En effet, le petit bleu a été si minutieusement déchiré qu'il n*y a pas un morceau assez intact pour supporter un timbre de 24 millimètres de diamètre. Le timbre se fût appliqué sur les bandes gommées à Taide desquelles Lauth avait recollé ces cinquante petits fragments, ce qui eût suffi pour dénoncer la supercherie (i).

Picquart passe ainsi à côté du piège, sans Tapercevoir. Seulement, comme il croit que le petit bleu est de récriture, déguisée, de Tattaché allemand : « En tout cas, dit-il à Lauth, vous pouvez bien témoigner d'où il vient : n'est-il pas de récriture de Schwarzkoppen{2)? » Alors, Lauth, vivement : « Oh! non, je ne connais pas cette écriture, je ne Tai jamais vue, je ne puis certifier qu'elle est de Schwarkoppen (3), » Ici, Lauth voyait plus juste que Picquart (4).

cachet. » (ï, 619.) Junck dit également {fnslr, Ravaryy 16 déc. 1897) que c'est Lauth qui, le [neraier, parla du timbre de la poste ; il ne change de version qu'à l'instruction Tavcrnier (11 oct. 1898.)

(1) Procès Zola, I, 355, Albert Clemenceau.

(2) Ibid.^ 298;/n.s/r. Tavernier, 5 oct. 1898, Picquart.

(3) Procès Zola, I, i53, 284, Lauth ; I, 298, 325, Picquart ; etc.

(4) Inslr, Tavernier, Rapport des experts : « Nous ne voyons pas de raisons sérieuses d'attribuer h une même main le pelil bleu et la pièce n° 5. » — Picquart observe {Cass., 1, i/Jo) « qu'on a pris, comme pièce de comparaison, une pièce déchirée et reconstituée datant d'octobre 1897, c'est-à-dire d'une époque à laquelle l'affaire a donné lieu à un certain nombre de faux ». De même, h Kennes : » Pourquoi avoir pris cette pièce du 18 octobre 1897, quand on avait tant d'autres écrits de Schwarzkoppen ? ^> I*ic(piart cmit que cette pièce de comparaison a été « préparée »> : « Quoi ! on prend une pièce (jui est arrivée en pleine période des faux ! «» (I, ^ùy.) — Mais l'hypothèse de Picquart est contredite par le récit fait par Schwarzkoppen à Schneider. (Voir p. 244^ et Rennes, III, 54, E. Picot IH, 476, Paléologue.)

2(Î2 IIISTOIRK DK LAFFAIIIE DMKYFIS

Conversation animée, mais f^an*; colère, où Laiith^ brusque dans la -contradiction (i), a élevé un p<*u la voix (2). Picquart n'insiste pas sur Taltribution du pelii bleu à Schwarzkoppen : que la carte soit de rattache ou de l'un de ses secrétaires, peu importe, puisque Torigine ea est certaine. Et Laulh n'insiste pas davantage (3) ; il ne propose mOmc pas à son chef de faire, avec tant de lettres certaines de Schwarzkoppen qui sont au bureau, une comparaison d'écritures (/j). Pic- (|uart, lui-même, n'est pas sûr que ce soit récriture Ordinaire de Schwarzkoppen; il s'en tient donc à l'affirmation de Lauth ; il ne reviendra pas une seconde- fois sur la- question (5). Mais, comme il pense déjà au futur procès où son subordonné sera appelé à déposer^ le chef de service no déposant jamais dans les affaires d^espionnage (6), il précise que Lauth, devant la justice, té-

(1) Innir. Tavernier, 5ocl. 1898, Picquarl : « i.auth, qui est très vif dans la conlradiclion. »

(2 Procès Zola ^ I, î><)8, Picquarl: « Cet ofïlcier n'a attaché aU moment aucun caraclèrc douteux t^ cette question ; la preuve, c'cpt (|ue nous sommes restés dans les meilleurs termes. »» Lauth en convient {u>\' . Précédemment, Laulh a déclaré: « Je n'ai jias pris la cpiesticm, à ce moment \h, tout à fait comme; une proposition en vue de me r.iire faire un faux. »(ir»3.)

3 l*rorèfi Zuluy I, Ù/i ; Inslr. Fnbre. •><), Laulh : «* l^incident fut clos. »

{\) Inslr. Tavernier, 5 ocl. i8<jS, PicipiarL — Au jjrocès Zola, Laulh reproche à Piccpiarl de n'avoir pas demandé ces documents de comparaison il, 'Xh). cesl-à-(hre d'avoir ajouté foi à sa pro]ire ()aroIe, si nelle, à sa c.déirorique négation.

5] fnalr. Tavernier, ï\ oct. 1898, I*ic(piarl. — Junck, à l'instruction T.ivcrnirr (11 (mI. . prélmd (pie l.i <Iiscu^sion se renouvela, peu dr jours après, en sa présence. Laiitli ne dénient pas, mais dépose i\uo •< rinsi-^Lnice «In coloFiel sur tout ce qui concernail les pliotoi^raphics et ce «pii en «lécoulnit lui semblait suf'iisanunent étran^^e pom- qu'il fut porté à ne pas avoir grand intérêt dc^ s'en oceiqjer - .12 octobre'.

r». Ainsi Sandherr ne dé]>osa pas au procès de Dreyfus; ce fut Menrv. l);ni< l'affaire Esterhazy, c'eût été Lauth. [Inslr, I'\thre, i-.'j, Henry.)

moîgnera de la provenance du dociimenl(i); et Laulh n'y objecte pas. L'entretien terminé, Lauth sort du cabinet du colonel, rentre dans celui des officiers, Junck, Valdant, qui Tinterrogènt : « Il m*a dit que je serai toujours là pour témoigner de l'origine du télégramme (2). » Et ce fut tout, ce jour-là. Les officiers se remirent au travail ou parlèrent d'autre chose (3) ; aucun d'eux ne prit « en mauvaise part » la réponse du colonel (4).

Mais Henry, quand Lauth lui aura rapporté sa conversation avec le chef, en pèsera chaque mot. Un sûr instinct dirige, vers le seul point faible de la place la plus forte, Tœil des grands capitaines : « Quoi I Picquart a voulu faire certifier que le pet il bleu est de récriture de Schwarzkoppen (5) I »

Picquarl, comme on l'a vu, avait décidé qu'Henry ne serait plus le seul officier à recevoir les cornets de la

(i) Insir. Tiwernier, lMc<iuart.

(2) C'est la version de Junck à l'instruction Ravary (iGdéc. 1897); plus tard, h l'instruction P'abrc, il remplace origine par provenance: enfin, devant la (lourde cas^?ation (I, 4^9), sous l'influence de Roget et de Laulh, à l'instruction Tavernicr et à Rennes (I, (i^Gi, il Yçn\\)\'M'(i provenance par écriture. Valdant (//ïs/r. Fabre, 24; Cass.f 1,4^; Tiennes, II, ii-j!) dit, aussi, écriture: et c'est, néiceftsaireinenl, la version de Lauth. {Cuhs., I, 4**^; Hennés, I, 6i3 ; etc.) « Version absurde, observe Picquart, puisqu'une question aussi grave qu'une attribution d'écriture ne peut être établie en justice par la simple assertion d'un officier, mais par des experts ; au contraire, l'officier du bureau des Renseignements, appelé h témoigner, est tout naturellement désigné pour certifier l'origine du document. » {Cass., 1,159.)

(3) Insir. Faljre, j/i, Vablant : « Je ne me suis pas occupé d'approfondir la question. » — Junck, devant Ravary, a confirmé, comme on a vu, la version do Picquart; plus tard, il prétendra, et contrairement A Lauth lui-même, avoir /issisté à 1 entretien. ill)i(l., -?'> ; Casa , , I, 4*^7.)

(4) C-'oss., Il, i5S : '« Avez-vous pris cette réponse en mauvaise part"? —Junck : Je ne lavais pas trouvée mal. »>

(r>) Enq. PellieuXy 28 nov. ; Insir, Ravary, 10 déc. ; etc..

ramasseuse ; il désigna Laulh pour le suppléer (i): Henry aboucha Lauth avec la Bastian (2). Cela resserra encore Taccord, Tétroit mariage, des deux officiers. Mais le cprnet, de longtemps, ne donna plus rien.

Henry raconUi alors à Picquart, qui en informa Gonse, que la ramasseuse avait pris peur et s*était plainte vivement d'indiscrétions; il l'avait- sermonnée ; « elle s'était fâchée avec lui (3) ». En fait, Schwarzkoppen, averti par Esterhazy, avait manifesté son inquiétude et surveillé quelques-uns de ses employés (4). Cependant, ni lui ni l'ambassadeur ne suspectèrent jamais la Bastian.

Lauth, de son propre aveu, savait qu'Henry connaissait Esterhazy. Dans leurs conversations familières de chaque jour, allant ensemble au bureau, en revenant ensemble (5), le nom de cet ancien camarade a été plus d'une fois prononcé par Henry. En mai 1895, Henry et Lauth, chargés d'une commission de Sandherr, se rendaient un malin, en voiture, à la gare du Nord (6). Lauth aperçoit un ofticier d'infanterie, « assez grand, maigre, qui marchait vivement sur le trottoir et bousculait les passants ». 11 observe que ce commandant a l'air un peu agité ; Henry regarde : « Tiens, dit-il négligemment, cela doit ôtre Esterhazy ; il a bien vieilli. »

Lauth ne demande pas qui est Esterhazy : il le sait donc. Si Henry, toujours prudent, observe qu'Eslerhazy c( a bien vieilli », c'est pour faire entendre à Lauth

(1) Casa., I, i7-.>,, Picfuiarl ; II, 158, Lnulh.

(2) Mai-Juin. — Inalr. Tarernier^ T) nov., Laulh. (3"! A/J". Picqiiarly v>.ir), •^.•jo, Picquart.

{\) Ibiil.

(5) /iVi<7. Pellieux, ijîS nov., Lauth.

(0; rtennea, I, Ou, Lauth.

(comme à Picquarl) qu'il ne l'a pas vu depuis longtemps.

Ou bien cette histoire est un mensonge ( i), cequiexpliquerait que Lauth, quand il remit à Picquart le petit 6/ca reconstitué, ne lui a pas dit que le destinataire était un ami d'Henry.

Lauth et Gribelin, après la découverte du petit bleu, questionnèrent Henry sur son ancien camarade. Henry, apparemment, répondit que c'était un libertin, un homme de plaisir, mais un brave soldat, incapable de trahison.

Un peu plus tard, Gribelin dit à Lauth « qu'il pensait avoir deviné le but que poursuivait le chef de service : « Je crois qu'il s'imagine que le commandant Esterhazy est coupable à la place de Dreyfus (2). »

Lauth place cette confidence en mai ou en juin (3). A cette époque, Picquart n'avait établi encore aucun lien entre l'affaire, déjà lointaine, de Dreyfus, et le cas, naissant, d'Estcrhazy.

Qui avait soufflé Gribelin ?

Vers le i5 mai, la mère de Picquart tomba malade à Versailles. Il avait pour elle une tendre affection ; il la soigna jour et nuit. Elle mourut le 12 juin. En juillet,

(1) C'est ce que soutient Esterhazy. {Dép. ù Londres^ Éd. de Paris, 25).

(2) Cass., I, 4ï->i Lauth ; I, ^32, Gribelin.

(3) Gribelin la place en juin. {C(i»8,, I, ^32.)

JîeO HISTOIRE Div f. AFFAinE DHEYFUS

après son deuil, il fit un voyage d'État-Major avec Boisdelîre (i). Henry fit rintérim du bureau, d'autant plus à l'aise pour pousser son travail de taupe.

Desvernine continuait à surveiller Esterhazy : il avait presque abandonné son domicile, couchait chez la fillo Pays, fut à la veille d'être saisi, fréquentait toujours dos gens do Bourse. Le 23 juin, Esterhazy donna congé de son appartement, mais pria le concierge de ne pas trop se presser pour louer, car il allait probablement rester à Paris et être attaché au ministère de la Guerre. Il dit encore i\ cet homme : << On nous a prévenus qu'on faisait dans ce moment des enquêtes sur des officiers. Si on vient vous demander des renseignements sur moi, vous n'avez rien à dire. Faites monter chez moi, je me charge de répondre (2). »

Ces propos, Tindignité de la vie privée d'Esterhazy, détruisirent peu à peu chez Picquart l'idée queSchwarzkoppen lui aurait tendu un piège.

(ij Cass., I, i5o, Picquart. — Une afTairc assez confuse d'espionnage éclata, i'ï ccUc époque, à Helfort ; Piccpiart ne s'en occupa (pie d'une façon intermittente. Un espion italien, du nom <le Caïneili, (pii travaillait aux forts, avait été arrêté sur la dénonciation d'un agent du service des Hensoignomenls. Galanti. L'instruction marchait mal, faute de preuves. Le juge voulutenten- <lre (lalanti, que ritalieu accusait d'être un provocateur. Picquart s'y opposai, car G;dan(i, par rela seul qu'il eut paru comme témoin, eût été «« briilé » en Alsace où il travaillait pour le compte du service. Il donna, en consé<pience, à Galanti l'ordre de u liler immédiatement >», mais lit porter à lîelfort, par Henry, des rapports probants de cet agent. Les pièces furent dép(>sées au parcfuet : lo tribunal condanma Caïneili à trois ans de juison, H«mry raconta, par la suite, ([ue les pièces avaient été communiquées secrètement aux juges, h l'insu de la défense, {/iennes, 1, 3i3, Rogel ; 3»j7, Piccpiart. — Iloget accuse Galanti d'avoii' jf>ué le rôle d'un ag(Mil provocateur et semble croire à l'innocence de (iaïnelli. -- ('elte histoire fut racontée à Driunont qui la révéla, à sa manière, dans la Libre Parole du 19 janvier 1899.

(•>) Rapports des ?/| juin, 7 et 10 juillet.

Sur (cs enlrofailcB, un incident décisif acheva de Téclairer.

Au cours du voyage d'Elal-iMajor qu'il fit en juillet avec Boisdcffre, Pauffin de Saint-Morel, officier d'ordonnance du général, lui dit, un soir (i), qu'il avait négligé de lui communiquer une lettre très intéressante du colonel de Foucault, attaché militaire à Berlin (2).

Foucault, dans cette lettre adressée h Boisdeffre, racontait avoir recju la visite de Richard Cuers (3), Dénoncé (sans doute) par Lajoux, Cuers avait été révoqué par le major Dame, le directeur du service allemand des Rensei|[^nements ; il craignait de pires infortunes. 11 avait une grande frayeur, disait-il, du service français do statistique qui possédait des pièces compromettantes pour lui ; il tremblait qu'on s'en servît pour le faire « chanter » ; divulguées, elles suffiraient à le perdre. Il suppliait qu'on n'en fit rien. Il avait le vif désir do causer avec un envoyé de l'État-Major (4).

Picquart connaissait les elîorts de Sandhcrr pour s'assjLirer le concours de Cuers; il avait lui-même chassé Lajoux devenu suspect, et, précisénient, »Ma suite d'ime entrevue avec Cuers que l'agenl s'était fait fort d'acheter pour une mensualité de i'iiM) marks ; on avait, alors, acquis la preuve que* Lajoux entretenait lui-même des relations avec les AlKunands (5). Dès lors, ({ue Lajoux

(i) Aux Loumes, coinniuni» de la Côlc-crOr, canton <le Venaroy. (a) Inslr. Tavernier, '2'i sept. ; Ctiss., I, i5o, IMcqiiart. 13) Voir t. I, i>3.

(4) Ca»«., I, iTk» ; 11, 87; etc., Pirqiiaii.

(5) liapporl nu minUlrc sur V affaire Lajoux ^ du 9.7 décembre l8g5. {Rennes, II, 27.) Lajoux, do iSyo h i8<)5, avait louché 45.8^)0 francs. Il pr<''lendit, par la suite, ipi'il avait été calomnié par Henry pour lui avoir rapporte, en iHç»r>, une conversation avec

eût dénoncé ensuite Cuers aux Allemands, c'était chose plausible ; il était nécessaire de suivre Taffaire (i).

Foucault vint quelques jours après k Paris et fit à Picquart un récit complet de son entretien avec Cuers (2). Après lui avoir exposé ses craintes personnelles, Cuers, au cours de la conversation, avait raconté que rÉtat-Major allemand s'était toujours demandépour qui travaillait Dreyfus. Le général de Schlieffen ne Tavait jamais employé; très surpris par l'accusation portée contre cet officier, il s'était renseigné partout «poursavoir à qui cet homme appartenait». De Bruxelles et d'ailleurs, on n'eut que des réponses négatives (3) . L'État-Major n'a à son service qu'un officier français, un chef de bataillon d'infanterie, « ou soi-disant tel », Agé de quarante à cinquante ans (4). Cet espion a procuréàSchwarzkoppen, depuis deux ou trois ans, certains renseignements sur l'artillerie, mais de peu de valeur et, parfois, si singuliers qu'on pensa avoir affaire à un mystificateur ou à un provocateur. Schlieffen l'a remercié; mais il a recommencé à fournir; il a donné, récemment, des notes sur des questions

Cucr?^ au sujet «le Droyfus eltlKslorhazy. JienneiiyU, ifi; lettres du9Juin i8<kj «ui ministrcdc laGuorro H du 11 juin au Président de la République.) Lajoux antidate cet entretien d'une année.

(1) Jiennes, I. 4^3, Picquart.

(2) Cette visite <Ie (^uers à Foueault eut lieu à la fin du mois de juin. {Cass.^ II, S7, Pieciuart.)

(3) (^uers, dans une lettre du i5 juillet iH^O, prétend avoir dit, « d'une façon solennelle », à Foucault : u Le capit^'iinc Dreyfus est innocent <*oninie le soleil ; jamais, au j^rand jamais, il n'a eu de relations avec n'importe (piel attaché ou at^ent allemand. »> La lettre est en allemand, mais cette phrase est en fran<;,ais.

Cl) Lettre de Foucault au ministre de la ('iuerre,du 7 décembre i8<>S : .. Cuers me raconta que, bien quil dispos.U de beaucoup «l'arirent, le service des Ken?*eitmements .illeniand trouvait très diftirilement {\q^ agents, mais (pie, «-ependant, il avait trouvé à Paris un oflicier supérieur français, ou soi-disant tel, qui était entré à leur service. » Etc.

de lir, des feuilles du cours de TÉcole de tir au camp de Châlons (i).

Cuers en dirait davantage si le service voulait organiser une entrevue avec lui.

Picquart fut saisi de la ressemblance entre le signalement de Tofficier ainsi dénoncé et celui qu'il surveillait : môme âge, même grade. Il retrouva dans les propos de Cuers l'écho des soupçons et du mécontentement que révélait lepelit bleu. Ces mêmes cours de Châlons, il sait, par Curé, qu'Esterhazy les a empruntés à son colonel et qu'il les a fait copier. Le hasard n'amène pas de telles rencontres (2).

Picquart ne confia pas à Foucault de^quel jet de lumière il venait d'ôtrc ébloui (3). Il lui dit seulement que l'affaire lui paraissait sérieuse et réclama son concours^ (4) pour organiser, à Bâle, une entrevue entre Cuers et un officier du service.

Foucault repartit pour Berlin.

Avançant avec méthode, Picquart décida de faire, sans tarder, un pas de plus. Il donna mission à Desvernine de lui procurer de l'écriture d'Esterhazy. L'agent se rendit compte, pour la première fois, du but de ses recherches (5).

Il prescrivit, en même temps, de faire saisir à la poste les lettres adressées à Eslerhazy (6).

II n'entrevoyait pas encore qu'Esterhazy pût être l'auteur du crime pour lequel Dreyfus avait été con-

(1) Cass.^ II, 87 ; Rennes, l, VA Picciuart. (•2) Hennea^ 1, 428, Pirqiinrt.

(3) « Le colonel Picquart iie parut pas vouloir me dire ce qu'il en pensait. » {Foucault au ministre.)

(4) Inslr. Tauernier, 28 sept., Pic(juart.

(5) Cass.^ I, 781; Rennes, II, 252, Desvernine.

(6) Note du colonel Picquart pour le ministre seul, 26 novembre i8cy6. [Instr. Tavernier.)

270 HISTOIRE DE L AFFAIRE PREYFrS

damné. Mais il était désormais assuré qu'il y avait un second traître.

A ce point de son enquôlo, avec cette certilude, il avisa enfin Boisdefl're. Le général était à Vichy. 11 lui écrivit qu'il avait une question importante à lui soumettre ; il n'en avait parlé encore à personne, « pas même au général Gonse (i) ».

Hoisdcfîre répondit lui-môme : Quelle est la naturede la question? Picquart expliqua : Une alTaire analogue à celle de i8g4. Il se défiait des correspondances ordinaires, peu sûres. Boisdefl're lui fit écrire de venir le trouver, à l'arrivée du train de Vichy, le 5 août (a).

Picquart songea, d'abord, à se rendre lui-même à Tentrevue dont Foucault était convenu avec Cuers. A la réflexion, il y renonça ; ce n'était pas sa place (3). Il chargea de cotte mission de confiance Lauth (4)» tout désigné pour avoir, le premier, en reconstituant le pelii lileiu suspecté, touché du doigt la trahison d'Esterhazy. Deux agents sûrs, Tomps (5) et Vuillecard(G), iraient avec lui (7).

Maintenant, Picquart était convaincu de Tinfamie d'Ksterhazy: il le dit n C.uré (8) ; et il confia a Desver-

(1) Caiss., I, iT)?, Pirciunrt.

['2': JU'nne.'i, I, fi'?S, Pir«|nai-l.

(3 (ioiisc, noU^dii 3 février iSr)8. {Jnalr. Tavernier.)

Cl ('(las.. I. ir>i ; Itcnnr.^, I, ',''1? I*ir«|ii.'nl ; ^'</,s.s., I, f^iH ; Jicnnes, L Ti-îi, Lniilli.

(5i Commissaire spérial.

(0) Inspecteur.

(7) Bennes, 1, V-i'i» Picquart. — Laulh prétend que c'est lui qui réclama Tomps et deux inspecteurs. {liennea, [, OaS.)

iH] C(/x.v.. ï. ',08, Curé.

LK PETIT BLEU 27 i

nine qu'il allait « le faire coffrer (i) ». Toutefois, il ne lui attribuait pas encore, dans sa pensée, le crime de 1894; il n'en avait encore qu'une intuition indécise et vague (2). Au contraire, ses officiers tenaient pour certain que son cnquôte, ses recherches policières avaient pour but de « substituer Esterhazy ;à Dreyfus (3) ». Ils s'en taisaient devant lui, mais, entre eux, excités par Henry, ne parlaient plus d'autre chose. Picquart, •dans l'ombre, ne voyait pas où il allait; mais les consciences inquiètes sont pareilles à Tœil des oiseaux de nuit.

Henry, quand il connut l'entrevue projetée de Bâle, fut fort troublé.. Il savait Cuers au courant de bien des choses, tremblait qu'il n'en sût davantage. Il persuada à Lauth que c'était un provocateur, attendu que Sandherr avait cherché, en vain, à Tenrôlor au service français ; c'eût été plutôt une preuve du contraire. Cette nouvelle machination de Picquart ne lui disait rien de bon. A se rendre seul officier à Bâle, Lauth risquait de s'engager dans un fâcheux engrenage (4).

Lauth se laissa troubler ou gagner; quelques heures avant de partir, il alla trouver Picquart et, vivement, insista pour emmener Henry (5). w Depuis quelque temps, lui dit-il, vous l'avez tenu un peu écarté des affaires, il en est blessé, mérontent (6). » Picquart objecta qu'Henry ne parlait pas l'allemand (7), puis con-

(1) CaKs., I, 73*2; Hennés, II, îi52, I)e>?ven»ino.

(2) Caas., I, ir/iJMcqiiart: « J'avais roiniiH' une intuitionquil pou- Vfiity avoir im lien rntro l'alTairo Kstcrha/y cl l'alTaire Dreyfus. «

(3) Enq. Pellieux, !>8 nov., Laulli : « Nou^i on causions outre oftjcicrs. » De uièuie, Inslr. hdbre, 3o : Cass., 1, ^1*22, LaulIi; Inslr. Fabre, 49 î Cass.f l, /|ir>, 43o, Griholin, etc.

(4) Cass., I, 4i^5 Lauth : « Jo craiijnais d'être roulé, •

(5) Cass.y I, ir>i ; Hennés, l, ^'if^, Pie(iuart.

(6) Bennes j I, 424^ IMcquart.

(7) Ibid. : « Cela ne fait rien, dit Lautli, je traduirai. »

sentit (i), trouvant ail fait que c'était de peu de conséquence, et par amitié pour Henry (2).

Lauth a protesté depuis qu'il demanda simplement à Picquart de désigner un second officier (3), qu'il eût préféré Junck (4), qui savait Tallemand et que c'était Cuers qui avait réclamé un officier parlant sa langue (5). Or, Cuers, qui avait fait son métier, non seulement à Bruxelles et à Strasbourg, mais à Paris même, et fort longtemps, parlait le français et récrivait avec beaucoup d'aisance (6). Picquart ne l'ignorait pas, ayant lu les lettres de Cuers qui étaient au ministère ; il eût préféré pourtant que les officiers qu'il envoyait à Bâle eussent pu s'entretenir avec l'agent dans sa langue maternelle (7).

Henry, qui ne perdait rien, fit remarquer à Lauth Tobjection de Picquart. Il suffira plus tard à Lauth de s'en emparer pour innocenter Henry du désir suspect d'aller à Bûle. Lauth affirmera qu'il sua sang et eau, pendant de longues heures, à traduire toutes les questions qu'Henry lui aurait fait poser t'i Cuers (8).

(1) Bennes, 1,424, Picquart: «J'eus la faiblesse de consentir.»

(2) Instr. Tavern ieryPicquarl : « Lauth me prit par les sentiments.»

(3) Cass., I, 418; Ftennes^ I, 628, Lauth.

(4) Inslr, Tavernicr, 12 oct. i8y8, Lautli.

(5) Bennes, I, 628, Lauth.

(6) Ibid., H, 507, r)o8, Cordier : «« Cuers savait parfaitement le fran(;ais ; il existe toute une correspondance de lui, au ministère de la Guerre, en très honfranrais et on fran<;ais courant... II avait été espion allemand à Paris; j)our <'ela, il faut connaître le français. La plupart dos a^'onls (lu'il avait ne cormaissaient pas un seul mot d'allomand. »• De même, Pic- «piart : « La correspondance de (luersost rédiiréo dans un français à peu j)rès irréprochable, et je ne puis pas admettre qu'une personne qui écrit aussi bien notre langue ne la parle pas quelque peu. » [Bennes, I, 4'-i4-)

(/} Bennes, I, 4'^^« PiccpiarL

(8) Cass., ï, 419; Instr. Tauernier, Lauth : » Cuers ne se servant pas facilement du français, (pi'il comprend médiocre-

Les deux compères, avec les deux agents, partirent pour Bâle, le 5 août, par le train du soir (i). Ils y arrivèrent le 6, au matin ; les officiers descendirent dans un hôtel (2) ; Tomps se posta à la gare pour guetter Cuers et voir s*il n'était pas accompagné (3) ; Vuillecard prit sa faction sur la place du Munster, avec un mouchoir à la main (4) ; c'était le signal convenu. Peu après débarqua Cuers, que Tomps, qui le connaissait de vue pour avoir travaillé avec Lajoux, suivit sans remarquer rien de suspect. D'ordinaire, les espions qui viennent en provocateurs sont escortés d'autres espions, qui les surveillent et, au besoin, les photographient (5). Cuers aborda Vuillecard : « Est-ce vous, lui dit-il en français, qui êtes monsieur Lescure? — Non, reprit l'inspecteur qui ne savait pas un mot d allemand (6), mais je suig chargé de vous conduire auprès de lui. — Lescure, observa Cuers, je connais cela : c'est le nom d'un concierge de la rue Saint-Dominique (du ministère de la Guerre), mort depuis dix ans (7). »

L'inspecteur conduisit Cuers auprès de Laulh, qui

ment, mais qu'il parle avec beaucoup de peine, je nie trouvais obligé de discuter en allemand et de traduire questions et réponses pour cpi'IIenry fût au courant. »

(1) Insir. FabrCy i-j-j., Lautb.

(2) Au Schweizerhof.

(3) Rennes, III, 862, Tomps.

(4) Cass., I, 768, Tomps; Hennés, l, 628, Lautb.

(5) Rennes, III, 3<)2, Tomps.

(6) Cass., I, 7G8, Tomps. — Lautb : « On lui avait envoyé un inspecteur <iui savait parier un peu l'allemand. » [Rennes, I, 623.)

(7) Rennes, ÎII, 862, Tomps. — Dans une autre occasion, Gribelin lui-même prit ce nom de Lescure. {Cass., I, 766, Tomps.)

274 IÎI8T01RE Dfi l'aFPAIRE DREYFUS

faisait Lescurc, et d'Henry, que Laulh présenta comme un fonctionnaire important de la police (i). Picquart avait choisi Tomps dans la pensée que ce commissaire spécial, très expert, homme de toute confiance, qui savait très bien Tallemand, prendrait une part décisive à Tentretien (2). Henry et Lauth ne l'y admirent pas, restèrent seuls avec Cuers. Tomps et Vuillecard s'installèrent dans un hôtel, en face, d*où ils purent voir le» trois hommes discuter pendant plus de deux heures (3). Henry et Lauth déjeunèrent avec Cuers (^1). Vers trois heures de Taprès-midi (5), Henry desrendit seul (6) et se dirîg^ea du côté de la gare. Tomps et son camarade allèrent le rejoindre : « Oh ! dit Henry, avec sa rondeur familière, H n y a rien à tirer de ce bonhomme ; j'ai fait le grand chef, je me suis fûché et je suis parti. Je Tai laissé avec Lauth, qui va essayer encore. » Tomps observa que Cuers aimait autrefois Tabsinthc ; il eût mieux valu le faire boire que le chambrer : « Si le capitaine ne réussit pas, voulez-vous que je tente l'affaire? — Non, non, répliqua Henry ; ce n'est pas la peine (7). »

Lauth et Cuers causèrent encore, longuement; Henry les rejoignit. Vers le soir, Lauth et Cuers sortirent ensemble, s'assirent sur un banc des promenades (8). Henry confia à Tomps qu'on avait décidément échoué; Tomps renouvela ses olïres, qu'Henry rejeta : « \on,

(1) lU'cit de Cuers à Foucaull. {Cass., l, i52 ; Hennés^ I, 4'-i7, Picquart.; {'?.} I^ennes, I, /|.>r), I*i4:(piarl.

i3) (Uiss., l, 7r>9, Tomps.

('1) liennea, I, 6'm. l.autli.

(•:>) Ihid., III, 30?., Tomps.

(0) (Utsa., I, ,'119; liennea, 1, Cui'i, i.aulh. {7: Cd.ss'., I, 7(k); Hennés, III, 30-2, Tomps. iH) Cass., I, 7O9, Temps.

c'est inutile (i). » Enfin, Ciicrs se rendit dir.»ct(Mnent à la gare, où il prit le train. Vuillecard, au retour, avait fait la surveillance; nul que lui ne suivait l'ancien agent allemand (2).

Lauth et Henry, le lendemain, racontèrent à Picquart que Tentrevue ne leur avait appris rien de nouveau Cuers leur avait répété ce qu'il avait déjà dit à Foucault, ajoutant seulement que le chef de bataillon (3) était décoré (4) ; or, presque tous les chefs de bataillon le sont, à un certain ûge (5). « Sauf le général de Schlieffen, personne, au graod État-Major allemand, n'a d'autres renseignements sur cet officier (6), » Tout le temps, Henry a dû le brusquer pour le faire parler (7). Il a fallu lui arracher les réponses par lambeaux. Cuers a Qui par énumérer quatre documents qui auraient été fournis à Berlin : des rapports sur le nouveau fusil enessai à Çhàlons, sur le canon à tir rapide, sur le camp retranché de Toul et sur les fortifications des environs de Nancy. Il ne se souvient pas, ou n'a pas voulu se

(i) Cass,, l, 769; Hennis, III, •862, Tomps.

(2) Bennes, III, 3G2, Toraps.

(3) A Tenquéte Pellieux, 28 ocl. 1897, Lauth dépose : « Il nou8 dit que c'était un oflicicr supérieur (Stabnoffîzier), peut-être major; mais, en tout cas, sans aucune désignation d'armes. » Dans son rapport rlu 6 août i8c)6, Lauth écrit : « Au mois d'août i8<)3 ou 1894» un chef de balaiHon... »

(4) Enq. Pellieux, A't nov. i8<,)7: Cc/s.s., I, i5i, Picquart. -— L'indi cation ne figure pas au rapport de Lauth.

(5) Cass.y I, if)!, Picquart.

(6) Rapport de Lauth, pièce n° 2, faisant suite à la note de Picquart su)r Esterhazy. (C.asti., IL 88.)

(7) Cass.y L 4ïy> Lautli.

faisait Loscure, et d'Henry, que Laiilh prt^senla comme un fonctionnaire important de la police (i). Picquart avait choisi Tomps dans la pensée que ce commissaire spécial, très expert, homme de toute confiance, qui savait très bien Tallemand, prendrait une part décisive à Tenlretien (2). Henry et Laulh ne Vy admirent pas, restèrent seuls avec Cuers. Tomps et Vuillecard s'installèrent dans un hôtel, en face, d'où ils purent voir les^ trois hommes discuter pendant plus de deux heures (3). Henry et Lauth déjeunèrent avec Cuers (^1). Vers trois heures de l'après-midî (5), Henry descendit seul (6) et se dirigea du côté de la gare. Tomps et son camarade allèrent le rejoindre : « Oh ! dit Henry, avec sa rondeur familière, il n y a rien à tirer de ce bonhomme ; j'ai fait le grand chef, je me suis fâché et je suis parti. Je Tai laissé avec Lauth, qui va essayer encore. » Tomps obser>-a que Cuers aimait autrefois Tabsinthe ; il eût mieux valu le faire boire que le chambrer : « Si le capitaine ne réussit pas, voulez-vous que je tente l'affaire? — Non, non, répliqua Henry ; ce n'est pas la peine (7). »

Lauth et Cuers causèrent encore, longuement; Henry les rejoigniL Vers le soir, Laulh et Cuers sortirent ensemble, s'assirent sur un banc des promenades (8). Henry confia à Tomps qu'on avait décidément échoué; Tomps renouvela ses offres, qu'Henry rejeta : « Non,

(1) Récit (ic Cuers à i''oiicaull. {(mus., I, lôa ; Hennés^ I, 427, l'ic(iuarL;; (12, /iennes, F, 4-i^'>> Pi<*«piïïrt.

^3) f'.atts., I, ^Chj, Tomps.

[\) Hennés, 1, 6'->5. Lniitli.

(5) IbiiL, m. 302, Toinps.

(()) <.V/,s.s\, I, 419; liennea, I, (V.î4, I.aulh. (7; Cass,, I, 7()9; Rennest, III, 30-^, Tomps. (8) Cass., I, 7C9, Tomps.

LE PETIT BLEU 27ô

c'est inutile (i). » Enfin, Giiers se rendit dirv^'clement à la gare, où il prit le train. Vuillecard, au rrtour, avait fait la surveillance; nul que lui ne suivait Tancien agent allemand (2).

Lauth et Henry, le lendemain, racontèrent à Pi cquart que Tentrevue ne leur avait appris rien de nouveau Cuers leur avait répété ce qu'il avait déjà dit à Foucault, ajoutant seulement que le chef de bataillon (3) était décoré (4) ; or, presque tous les chefs de bataillon le sont, à un certain ûge (5). « Sauf le général de SchHefTen, personne, au graod État-Major allemand, n'a d'autres renseignements sur cet officier (6). » Tout le t^mps, Henry a dû le brusquer pour le faire parler (7). Il a faliu lui arracher les réponses par lambeaux. Cuers a fini par énumérer quatre documents qui auraient été fournis à Berlin : des rapports sur le nouveau fusil enessai à Châlons, sur le canon à tir rapide, sur le camp retranché de Toul et sur les fortifications des environs de Nancy. Il ne se souvient pas, ou n'a pas voulu se

(1) Cass.^ l, 769; lienncs, III, •362, Tomps.

(2) Bennes, III, 862, Tomps.

(3) A l'enquôte Pellieux, 28 oct. 1897, Lauth dépose : « U nou8 dit que c'était un ofiieicr supérieur (Stabfioffîzier), peut-être major; mais, en tout cas, sons aucune désignation d'armes. »> Dans son rapport rlu 6 août i8c)6, Lauth écrit : « Au mois d'août i8»j3 ou iBc/i, un chef de bataillon. .. »

(4) Enq. Pellieux, -A) nov. 1S97; Cass., I, i5i, I*ic(iuart. — L'indi cation ne figure pas au rapport de Lauth.

(5) Cass.y L iT)!, Picquart.

(6) Rapport de Lauth, pièce n" 2, faisant suite A la note de Picquart su)r Esterhazy. (Cass., IT, 88.)

(7) Cags.y L 4iyi Lauth.

278 IIISTOIHE DE L AFFAIRE DIIEYFUS

coupable? Quoi ! la France a rofust'î de croire Munster et Hohenlohe, et l'empereur allemand lui-môme, quand ils ont déclaré que Schwarzkoppen n'a pas eu de rapports avec Dreyfus, et elle ajouterait foi à la confidence de Cuers I

Écartant ces hypothèses, Picquart se contenta de penser qu'Henry et Lauth avaient manqué d'adresse. Deux mois après, Foucault, venu en congé à Paris, lui demanda de quels singuliers délégués il avait fait choix pour l'entrevue de Bôle. Cuers était retourné à l'ambassade ; il avait dit à l'attaché français, d'un ton de sincérité persuasif, que les envoyés du service l'avaient traité de façon singulière. L'un d'eux, notamment, « gros, rouge, qui se disait policier, mais qu'il avait reconnu pour un officier, l'avait constamment bousculé pour l'empôcher de parler (1) », — non pas pour le faire parler, comme Lauth et Henry l'avaient raconté (2).

Picquart dit à Foucault que se« officiers avaient été inhabiles, et il le pria d'organiser une seconde entrevue avec C-uers.

(1) Cass.^ I, 1^2; Hennés, 1, 4*->-7^ Picquyrt.

(2) En<]. Pellieiix^ Henry : « Je lui exprirnni nlors très dure ment mon étonnernenl et lui fis comprendre f|u'il était envoyé pnr le grand Étal-Major allemand: c'est, sans doute, ce que cetap^nt aj)pelle avoir été bousculé. » — Catis., 1, '120, Lauth : « Cuers s'est plaint ;\ Foucault qu'on l'ait torturé pour l'empéchorde parler; c'est absolument le' contraire qui a eu lieu. >» A Bennes : u Je me demande comment, en bousculant quchpiun, on peut l'empêcher de parler. » (1. G25.' A l'inslruclion Tavernier : « C'est peut-être le souvenir des nombreuses libations qu'il n faites à Bûlc qui agissait encore sur son cerveau. » (12 octobre 189S.)

Lp PETIT BLEU 270

Plus lard (i), Cuers a ajouté au récit de Foucault quelques détails. A Bâle, le matin, avant de déjeuner avec lui, les deux officiers cherchent seulement à l'embaucher ; il refuse, voulant, dit-il, « rester honnête », Après le déjeuner, le gros rouge s'absente ; Cuers dit alors à l'autre officier que Dreyfus n*a jamais été au service de TAllemagne ; comme il ignore tout du bordereau, il n'accuse pas un autre d'en être l'auteur; mais il affirme que Schwarzkoppen n'a eu à ses gages qu'un commandant français, dont il ne sait pas le nom, de famille autrichienne, qui a commencé à trahir au printemps de 1898 et a reçu longtemps une mensualité de deux mille marks. Le gros rentre sur ces entrefaites, Cuers recommence son histoire ; Henry le regarde « comme s'il voulait le poignarder », se met en colère, l'appelle imposteur, fourbe, et fait entendre de terribles menaces.

Qu'aurait dit Cuers à un policier, à la fois loyal et délié, comme Tomps ? Et qui est Cuers ?

Quand son aventure devint publique, on s'étonna que le gouvernement allemand ne le fit p^s arrêter pour ses relations avec l'attaché français et les envoyés de Picquart (2). En fait, il fut durement interrogé par ses anciens chefs, mais couvert par l'universelle pitié pour Dreyfus qu'il avait aidé à sauver, bien que sa démarche lui eût été dictée surtout par son intérêt personnel (3).

(i) Lettre du i5 juillet i8<j9 h un rédacteur du Figaro.

(2) Bennes, I, 6-25, Lauth.

(3) C'est ce qu'il dit dans sa lettre du i5 Juillet i8y<) : «Oh! qu'ai-je dû supporter lon|ue le Fifjaro pubha, au commence-

Il paraît certain qu'il n'alla chez Foucault et à Bâle que pour conjurer le danger dont il se croyait menacé par le service des Renseignements, possesseur de sa correspondance avec Lajoux. Un pauvre homme, un père de famille, qui tremble pour lui et pour les siens. D'une logique simple, il croit que TÉtat-Major lui saura gré de signaler la piste d'un traître. S'il ne nomme pas alors Esterhazy, c'est, sans doute (il TafOrme du moins), qu'il n'en savait pas alors plus long. Il n'eût pas eu, ce semble, plus de scrupule à le nommer que ce paysan de la Meuse. S'il refuse à Henrv et à Laulh d'entrer au service français, comme il Ta refusé jadis à Sandherr, c'est qu'il n'a jamais eu l'âme d'un traître, qu'il est las de son métier et qu'il veut faire peau neuve. Et, s'il ne veut pas de leur argent, c'est que, déjà, il ne sait plus mentir : il a été espion, argousin, et il restera pauvre ; mais il ne sera pas un faux témoin contre un innocent et le plus infortuné des hommes (i).

Le soir même où Lauth et Henry partirent pour Bûlo, Boisdeffre rentra à Paris (2). 11 prit dans sa voilure

ment d'avril, les débals de la Gourde cassation ! Je dus me justifier devant mes anciens chefs, leur dire pourquoi j'avais ajçi de ma propre initiative, sans mandat, sans y Otre autorisé. Ils m'ont généreusement pardoimé dès qu'ils ont su le mobile qui m'avait dicté ma conduite, le désir de sauver un innocent... » 11 faut ajouter : la crainte d'une veiiijreaiic«> plus redoutable que les dénonciations de Lajoux.

(1) De cette môme lettre : «< Mon nom ne doit plus être prononcé. Mais, si je savais que le capitaine Dreyfus ne pouvait ôtre sauvé que par mon témoignage, rien ne m'arrêterait; je sacrifierais tout : position, liberté, vie. »

(2) 5 août. — fajçs., I, i52; Rennes, F, 4*^8, Picquart. — De même BoisdelTre iCass.^ I, 201, 2O2; Hennés^ I, 522, 524, etc.).

Picquart qui Tattendait (i). « Je crois bien, lui dit Picquart, que nous venons de trouver un nouveau traître (2) ! » Il nomma le commandant Walsin-Esterhazy (3) ; Boisdefîrc « n'eut pas Tair » de le connaître, rappela, quand il eut à le nommer : « Walsin, ce Walsin. » Aucune autre allusion que celle-là ne fut faite à Taffaire Dreyfus : Il y a un nouveau traître (4) ! Boisdeffre écouta avec attention le jeune colonel et, bienveillant, paternel, approuva sa prudente conduite (5). Nul reproche de ne pas l'avoir averti plus tôt, de n'avoir pas informé Gonse. Picquart émit l'avis qu'il vaudrait mieux ne pas parler encore au sous-chef de F État- Major (6). Boisdeffre n'y fit point d'objection. Gonse l'attendait à son hôtel ; il ne lui souffla mot de Tinrident. D'autre part, il autorisa Pic({uart à parler au ministre (7), lui dit de continuer son enquête avec la même discrétion (8). Il ne parut pas ému de l'incident, puisque rien n'en avait transpiré ; sa nonchalance avait horreur du scandale, de tout bruit inutile.

Picquart, dans la conversation qui se prolongea, l'entretint des autres affaires du bureau. L'une d'elles

(1) Inslr, Fabre, fxj, Boisilcffre; Inslr, Tavernier, 22 oct. 1898, Pauffln : « Le générnl partit seul avec Picquart. » (2} Cass., I, -jf)-?., BoisdefTre.

(3) Ibid., i52; Rennes, I, 4*^8, Picquart. — De même, Boisdeffre (Cass., I, 203; Rennes, l, 523).

(4) Inslr. Fabre, 4^>; Caas., I, 2G2, 203; Rennes, I, 523, Boisdeffre. — Insir. Fabrey io3, Picquart.

(5) Rennes^ I, 4^8, Picquart.

(6) Ibid, — I.c propos est nié par Boisdeflrrc : « Le gênerai Gonse est pour moi un vieil ami de trente ans,... etc. » (I, 523.) Cependant Boisdeffre a vu Gonse, le 5 août, et il convient {Cass., 1, 2O2; RenneSy I, 525) qu'il ne demanda à connaître l'avis « tout à fait précieux et sérieux » de Gonse que le 3 septembre.

(7) Rennes, I, f^-iH, Picquart.

(8) Cass.y I, 'Ày2\ Rennes, I, 5^1, BoisdefTre.

était fâcheuse. Billot, en arrivant au ministère, avait diminué de 8.000 francs Tallocation mensuelle du service ; Boisdeffre demanda un crédit supplémentaire, 100.000 francs, pour d'importantes négociations en cours et chargea Picquart d'exposer le cas dan§ un .mémoire ; Billot présenta le mémoire au conseil des ministres, fit voter la somme ; puis, quand il l'eut, il n'alloua que 20,000 francs à la section de statistique, se réservant de disposer du reste. Quand Picquart en informa Boisdeffre, le général se fâcha, dit (ce qui était exact) que la somme tout entière devait revenir au service (1). Picquart le pria d'intervenir auprès du ministre. « Vous le voyez tous les jours (2), reprit Boisdeffre, c'est votre affaire. »

Selon Laulh, Picquart serait rentré au bureau, « fort dépité de l'accueil froid du chef d'Étal-Major » et, monologuant, se serait écrié de façon à être entendu des officiers : « C'est trop fort! Ils ne veulent pas marcher 1 Eh bien I je leur forcerai la main (3)1 » Ce qui s'enten-

(1) Caxs., I, 105 ; Hennés^ I, 565, Picquart. — Les faits ne sont pas conlcslés par Billot, qui dit, seulement, que le ministre juge des besoins du service et répartit les fonds secrets avec l'approbation du l^résident de la République. Billot convient que, sur Tallocution extraordinaire de kkmkx) francs, il n'en a remis que 20.000 à Picquart. Mais « il y avait d'autres affaires » et, d'ailleurs, il a remis 40.000 francs à son successeur {Rennes, I, 5()7).

(i>.) C'est ce que dit également Gonse (//ïs/r. Tavernier, i<^r octobre 1898;. — In.'ilr. Jiavanj, y déc; (Uiss.^ !, iG5, Pic«[uart : « Presque tous les jours. »» — Cass., I, 55o, Billot : « Pic<piart dans les courts instants où je le voyais. »

(3) Enq. Pellieux^ 28 nov. 18*17, Laulb : « Le jour où le colonel alla voir, à ha gare de Lyon, le général de Boisdeffre revenant de Vichy, il s'éciia en rentrant au bureau.., »> A riustruclion Fabre, même déposition : '« Je puis préciser... » (3o), et encore : « Je maintiens d'une manière formelle et absolue... » (172). De même, Junck : « Ouand Picquart est rentré, après son entrevue avec le général de Bois-

dait, selon Laulh et Junck, de la substitution d'Esterhazy à Dreyfus (i).

Pourquoi ces menaces à la cantonade (2) ? D'ailleurs, Picquart, très satisfait do Taccueil de BoisdefTre, qui le retint assez tard, ne retourna pas, ce soir-là, au bureau (3), et Lauth n'y était pas, puisqu'il venait de prendre le train pour Bâle avec Henry.

Boisdeffre étant reparti le lendemain (4), Picquart mit le ministre au courant de ses recherches. Billot avait beaucoup de goût pour le chef du service des Renseignements, le tenait pour très intelligent et perspicace (5). Comme Boisdeffre, il approuva la façon dont Picquart avait conduit son enquête, lui recommanda de la poursuivre, mais avec prudence (6). Pourtant, il ne l'autorisa pas encore à demander au colonel Abria de l'écriture d'Esterhazy (7); Desvernine n'avait pu fournir encore qu'un échantillon insuffisant (8).

Henry paraît avoir continué à informer Esterhazy de tout ce qui se passait au bureau ; à peine revenu de Bâle, il lui conta l'entrevue avec Guers, l'échec de cette dan-

deffre, il était très excité et mécontent. Comme Laulh, je Tai entendu s'écrier... » eU\ '-2^). Do mérne Gribelin {Insfr. Tavernier, 18 oct. 1898). — Voir Appendice II.

(1) Inslr, Fabre, /|y, Lautli : « Nous avons mémo fait la réflexion : <« Il a parlé de son dada au général, cl il est probablement mécontent du résultat obtenu. >•

(2) Cax«., I, 105; Inslr. Fabre, io4, 128, Picquart. Il dément, d'ailleurs, les propos (|ue lui prèle Laulh : « Paroles que je nie formellement. »> C'est en parlant de l'affaire des fonds secrets que Picquart dit, mais un autre jour, à Gribelin, que le général de Boisdeffre ne voulait pas marcher. {Cass., I, iG5.)

(3) Inslr. Fabre, 104, Picquart.

(4) Ibid., Tki, Boisdeffre.

(5j tiennes, I, 170, lîilloL (G) Cass., I, 5,'>o, Billot.

(7) /6/d., i6i, Picquart.

(8) Ibid., i54, Picquart : « Deux lignes, je crois. «

gereuse manœuvre de Picquart. Eslerhazy consigna le récit dans une sorte de mémento, y nota le nom de Cuers (i). D'une mobilité étonnante d'esprit, il s'était rassuré après une première crise d'inquiétude, et il avait commencé déjà à tirer de nouveaux plans. Son régiment devait rentrer à Rouen à l'automne ; l'idée de quitter Paris lui était" insupportable. Un autre, après la découverte du pelil bleuy se fût tenu tranquille, dans l'ombre, eût essayé de se faire oublier. Esterhazy paya d'audace : il recommença ses démarches pour rentrer au ministère de la guerre.

Esterhazy s'adressa d'abord à Weil, selon son habitude, pour obtenir le concours de Saussier, « du grand patron ». Puis, mettant en pratique les préceptes du général de Guiny, et convaincu lui-même de la toutepuissance des influences parlementaires, il fit un pressant appel à ses amis des deux Chambres, républicains et royalistes, Adrien de Montebello (2), Jules Roche (3), le baron de Lareinty (4) et le marquis Perron de la Perron nays (5).

Billot avait pour chef de son cabinet civil le fils de son ancien collègue Calmon, longtemps préfet de la Seine et sénateur. Le 29 juillet, Weil écrivit à Calmon

(1) Ce mémento fut saisi chez Esterhazy, le 12 juillet 1898, par Bertulus et mis sous scellés. (Cass,, I, 220 ; Rennes, I, 344, Bertulus.)

(2) Député de la Marne, frère de l'ambassadeur en Russie.

(3) Député de TArdèche, ancien ministre. — Esterhazy avait été présenté par Grenier à Jules Roche, rapporteur (en 1894) du budget de la ku<*ï'ï*<*^ " comme un officier intelligent et instruit, capable de lui donner certaines explications techniques v> {Caas.y r, 712, Grenier; Hennés, II, 2^5, J. Roche.)

(4) Sénateur de la Loire-Inférieure.

(5) Député de la Loire-Inférieure. — Ce sont ces quatre députés et sénateurs dont Weil annonça à Calmon la visite prochaine. Billot dépose {Rennes, I, 1781 qu'il fut sollicité, en faveur d'Estherhazy, par Jules Roce, Montebello et Lareinty.

do préparer le ministre aux démarches des parlementaires, qui allaient opérer vers la mi-août, et du gouverneur de Paris. Son « vieil ami Esterhazy « demande « à être attaché au ministère de la Guerre, soit à la section technique de l'Infanterie, soit au bureau des Renseignements, où il a déjà été, de 1877 à 1880, et où sa complète connaissance de Tallemand et de Tarmée allemande lui permettraient de rendre de réels services ». Weil précise que le plaisir de rester à Paris est le moindre souci de ce vigoureux soldat ; toute sa pensée est « d'être proposé plus vite pour lieutenant-colonel, «e qui lui serait impossible s'il restait au 3* corps, primé par une foule de concurrents plus anciens que lui ».

Il n'y a pas, dans la comédie italienne, d'idée plus grandiose que le projet d'Esterhazy de rentrer, juste à ce moment, au service de statistique. 11 connaît la maison et ses traditions ; il sait donc que Billot, s'il cède à tant de sollicitations, consultera Picquart ; celui-ci sortira aussitôt la carte-télégramme. On voudrait savoir la riposte qu'il tenait en réserve, d'une aussi belle impudence, sans doute, que ses visites, en uniforme, à l'ambassade d'Allemagne, au lendemain de la trouvaille du petit bleu.

Au bout de quinze jours, Esterhazy, impatient, s'irrita du retard apporté à réaliser ses vœux comme d'une nouvelle injustice du sort. Weil, alors en Autriche, lui écrivit qu'il avait fait de son mieux pour préparer les attres; à Esterhazy, maintenant, de faire donner la grosse cavalerie : « Allez voir Giovaninelli et Torcy... Faites attaquer Billot par Guerrier ou par quelque autre étoile... Allez voir Thévenet (l'un des officiers d'ordonnance du ministre) (1). »

(1) D'ischl, 17 et 24 août i8y6.

28(> , HISTOIRE DE l'aFFAIUE DHEYFl'S

Ces letlres furent intercept<Vos à la poste (i). Cette violation du secret des correspondances était dans l^f^s pratiques ordinaires du service des Renseignements ; Picquart suivit, sans scrupule, ces détestables errements de Sandherr.

Boisdeffre, sur ces entrefaites, rentra à Paris (2)» Gonse, Henry, partirent en congé (3). Picquart eut plu^sieurs conférences avec Boisdeffre (4). Le chef de TÉtat- Major le traitait en ami, Tinvitaii à dîner, remmenait dans ses promenades à cheval. Il ne chercha alors, à aucun moment, à couvrir Esterhazy, à plaider le doute. « Mais, répétait-il, je ne veux pas d'une nouvelle affaire Dreyfus. On le mettra en réforme, on l'enverra promener, il faut Téliminer sans scandale. »

Picquart opinait pour l'ouverture d'une enquête judiciaire, mais n'y mettait pas d'amour-propre.

Le 19 août, Esterhazy écrivit à Jules Roche pour le presser d'agir. Il se plaignit, une fois de plus, des rigueurs du destin acharné contre lui : « Je n'ai jamais été heureux. » La commission de revision des grades l'a puni pour avoir eu « la sottise » de dire qu'il eût fallu continuer la guerre. Le « dur traitement » qu'elle lui infligea l'a retardé de plusieurs années. Cependant Gambetta intervint en sa faveur. Puis le sort redoubla d'injustice. En vain s'est-il distingué en Tunisie; il n'a> pu obtenir de faire campagne au Tonkin, à Madagascar,

(1) Elles ont été \ov>n\o^. en i8()S, au dossier de rinstruction Tavernier. — Sur la violation du secret des lettres, voir la belle circulaire de Carnot, du S mai i8i5 : « La pensive d'un «•iloyen fran^jais doit être libre <*omuie sa personne riu^me. »

(2) Il y passa la journée du iGaoùl, se rendit le 17 li CliAlons, revint «lédnitivenient au niinislcre le 18. {Jnslr. Fahrc, ;V).)

(3i Gonse, le ir>. pour un mois, à Cormeilles-en-Parisi's ; Henry, le 20, pour Po<jrny, jusqu'au 18 septembre ; Gribelin, rentra de coniré le 25.

(/|i Jnstr. Fahre^ (V) ; Hennés, I, 5-.>4, BoisdeiTre.

(( Il fatlàii être pistonné, je ne Tétais pas. » Pourtant, il a les plus belles notes ; on peut s'adresser aux chefs qui Font vu à l'œuvre : Rebillard, Haquié, Logerot, Sanlelli. Tandis qu'il marque le pas, son beau-frère, w qui n'a jamais entendu le vent d'un coup de fusil, va être capitaine de vaisseau et officier de la Légion d'honneur », Il subit, dans l'aristocratique famille de sa femme, « les plus douloureux, les plus humiliants » contre-coups de tant de passe-droits. Cependant il est issu d'une glorieuse famille de soldats. Pourquoi « les questions de sentiment, qui ont tant de poids dans les autres armées », — il pense toujours à l'armée allemande — « n'en ont-elles aucun dans la nôtre » ? Et il évoque les cinq officiers généraux que sa famille a donnés à la France : son oncle, son père, « qui inscrivit de la pointe du sabre sur l'étendard du f^^ hussards le combat de Konghil, le seul fait d'armes, a dit le prince Frédéric-Charles, dont puisse s'enorgueillir la cavalerie française depuis les guerres de l'Empire », et trois Esterhazy restés sur les champs de bataille, hier encore, son petit-cousin Valentin, lieutenant aux tirailleurs tonkinois, tombé au combat de Deng-Tuen (i). « Et il n'y aura plus que moi du nom dans l'armée française ! »

Il est sauvé si Billot le fait entrer au ministère de la Guerre : « Sinon, je suis radicalement perdu (2). »

Ce pathétique discours émeut Jules Roche ; il écrit à Billot, lui recommande « très particulièrement cet officier du plus rare mérite, un véritable homme de guerre, un soldat comme il n'y en a pas beaucoup. Je voudrais seulement que vous le vissiez pendant dix minutes. » Ce vice-président de la commission de l'armée a subi le

(1) Le i'2 janvier i8Ui>..

{•2} Ca68,f I, 6<K)' l<?tlrc d'Eîîtcrhazy à Jules Roche.

290 HISTOIRE DE L AFf AIHE DREYFUS

Picquart laissa paraître sa satisfaction d'avoir enfin ce spécimen tant cherché (i).

Puis, dès qu'il eut jeté un regard sur ces lettres, il fut frappé de Tanalogie entre récriture d'Esterhazy et une autre écriture qui lui était bien connue, celle du bordereau (2). Il a, dans son bureau, des fac-similés du bordereau. Il compare avec l'écriture d'Eslerhazy. Ce n'est plus la similitude, c'est Tidentité (3).

Une épouvante le prit (^|). Nul, depuis doux ans, n'a été plus certain que lui de la culpabilité du Juif. D*un œil sec, il Ta vu condamner, dégrader, déporter ; les lettres de l'innocent, il les a lues comme celles d'un comédien. O^oi ! une pareille erreur aurait été commise I Depuis sa conversation avec Foucault, l'idée lui en était parfois venue ; mais il l'avait repoussée.

Toujours méthodique et prudent, il ne voulut pas s'en fier à ses yeux. Il fit photographier les deux lettres par Lauth, mais après en avoir supprimé, sous des w caches », la signature, les dates, et quelques mots trop révélateurs (5). Du Paty et Bertillon ont été les

SCS dépositions, consiste à embrouiller les dates et les faits ; cependant, il ne réussit pas à dissimuler qu'il approuva Picquart, au début de ses recbercbes, et qu'il l'aida de son mieux. {Cass.^ I, 55o ; ftenneUf I, 17S, 17c).)

(1) Inalr. Tauernier, Calmon.

(2) Cfl«s., I, 154; Rennes, l, 43o, Pirquart.

(3) Ibid.

(4) ftennenyl, 43o, Pictiunrt : w Je fus éi)ouvanté. »

(V) Procès Zola, I, -285 : Casa., !, im : fiennes, I, 43i, Picquart ; Instr. Tavernier, Calmon. La photot^rapbie fut Hnle le lendemain, 28 août. — Au procès Zola ;1, i5'|, i5r>i, l'avocnl général lK)se celte question: « A (jnelb* époque a-l-oa pholograpbié, pour la première fois, récriture du commandant Ksterhazy ? »> I.aulh réi>ond audacieusement : « Je ne puis pas spécifier à huit ou quinze jours près, mais cela devait cire rers le mois de mai. >• Lauth ajoute : « (^.Inique fois (pie j'avais ;'i jdioto^îraphier un spé<Mmen de l'écrilure du comman<lant, je dcNais masijuer cerlaines p»uli(»s de façon à dénaturer la teneur de la lettre. »

grands graphologues du procès de 1894 ; tous deux, Yiolemment, ont conclu contre Dreyfus. C4'est à eux, non à Gobcrt ou à Pelletier, que Picquart montrera les épreuves tirées par Lauth.

Du Paty regarda pendant cinq minutes et prononça : w C'est de Mathieu Dreyfus (1). » Il soutenait, comme Bertillon, que récriture du bordereau était un mélange de celle des deux frères.

Dès que Bertillon eût jeté les yeux sur le fac-similé : « Ah 1 s'écria-t-il aussitôt, c'est récriture du bordereau ! » Picquart lui dit que la lettre était d'une écriture récente* Bertillon, sans s'étonner, répliqua : « Alors, c'est que les Juifs ont exercé quelqu'un depuis un an pour imiter récriture ; ils sont arrivés à Tidentité (2). » Picquart objecta qu'il pourrait lui nommer Tauteur de la lettre : « Vous me diriez que c est le Président de la République, je maintiendrais mon opinion (3). »

Bertillon avait dans la lôte l'hypothèse d'un homme

(1) Enq, PcUieuXj 26 nov. 1897 ; Procès Zola, I, 286; Instr. Fabre^ iè'\ Cass., I, i54 ; Rennes^ I, 43o, Picquart. — D'après Du Paty {Cass., I, 446), Picquart lui aurait présenté, à la fois, la photographie « truquée et maquillée » de la lettre d'Esterhazy et celle du bordereau. Sur la réponse de Du Paty, Picquart " parut contrarié >». — La réponse, au contraire, justifiait son diagnostic.

(2) Proci's Zola, I, 280; Inslr. Fabre, 86: Cass., I, ir>5; Bennes, I, 43i, Picquart. Au procès Zola, Bertillon place cette visite de Picquart au iG mai i8()0 (l, 409), erreur — la seule — dont il soit plus tard convenu.

(3) Enq. Pellieux, 26 nov. 1897; Inslr. Taoernier, 8 oct. 1898, F^icquart. — A l'instruction Tavernier (3o septembre 1898), Bertillon met son propos dans la bouche de Picquart: « U me répondit quelque chose qui me frai>pa de stupeur : « Ce document <'st aussi étranger ti l'atTaire Dreyfus que s'il venait de la main du Président de la République, et c'est lamentable de constater que l'on a condamné Dreyfus sur une ressemblance d'écriture, alors qu'il était si facile de rencontrer des écritures é(iuivalenles. » Tout cela est nié par Picquart.

de paille qui, payé par les Dreyfus, faussaire contre lui-môme, se dénoncerait comme Tauteur du bordereau.

Picquart ne discuta pas avec le fou, refusa de lui montrer l'original, « sans quoi, il aurait trahi Esterhazy(i))), mais lui laissa un fac-similé. L'anthropométreur le lui rapporta plus tard, non sans l'avoir photographié en secret (2).

Les deux expériences étaient également décisives contre Esterhazy ; récriture du bordereau, c'était la sienne.

Picquart, depuis quelques jours, avait la sensation de la chute. Il se raccrocha à l'idée qu'Esterhazy et Dreyfus seraient complices (3). Cela arrangerait tout.

Il étudia, à nouveau, le texte du bordereau. La fameuse phrase : « Je vais partir en manœuvres », inapplicable à Dreyfus, s'entend très bien d'Esterhazy. Il est allé, en elTet, aux manœuvres décadrés, en mai 189^1, et Picquart, sur la parole de Gonse et d'Henry, croit que le bordereau date d'avril (/|). Major en 1894, Esterhazy avait des secrétaires ; il aura fait copier par l'un d'eux le manuel de tir ; Curé l'a signalé comme faisant toujours copier toutes sortes de pièces par des soldats. Les autres renseignements ou notes du bordereau n'ont pas forcément été fournis par un

(1) Cass.j I, i55, Picquart.

(V.) Ibid. ; Rennes, I, 4^1, Picquart.

(3) Rennes^ I, 43i, Picquart.

(4) Cass.^ I, i56, Picquart.

officier d'Élat-Major. Quelle part reste à Dreyfus dans le crime commun ?

Picquart la voyait fondre sous ses yeux, disparaître.

La recommandation de Sandherr, pour le cas où il s'élèverait des doutés sur le crime de Dreyfus, lui revint à Tesprit ; il appela Tarchivisle : « Gribelin, dit-il, donnez-moi le petit dossier, celui qui a été communiqué aux juges de Dreyfus et qui est dans l'armoire du commandant Henry (i). »

Gribelin ne fit aucune objection, ouvrit Tarmoire de fer, remit le petit dossier à Picquart (2).

C'était le soir (3), h la nuit tombante, les lampes allumées sur la table. Picquart, resté seul au bureau, n'ouvrit pas sans émotion l'enveloppe non scellée, en papier bulle, avec, au dos, le large paraphe d'Henry au crayon bleu. Il voulait iMre fixî'. sans plus de relard afin de pouvoir rendre compte, dès le lendemain, à Boisdeffre (4).

II s'attendait encore à trouver « des choses graves » (5), ces preuves écrasantes dont Gonse, Du Paty, Sandherr, Henry, lui ont tant parlé (G), dont la découverte, bruyamment annoncée, a satisfait trop facilement, endormi sa propre conscience. Pi'euves contre qui? Contre Dreyfus et contre Esterhazy à la fois (7).

A sa stupeur, il découvrit le néant.

Lentement, tendant toutes les fibres de son cerveau,

(1) Révision^ 121; Insir. Fabre. 86; Cass,, I, i33, i3(j, i55 Rennes, l, 43i, Pictiuarl ; ^«^^s., l, '|33, Gribelin.

ip) CasR.f I, i33, Pic<[uarl ; ^|33, (îribelin ; Jnutr. Fabre^ •!'?., 4^, Gribelin: « Entre le i^S aoiH et le 5 jscplcnibre. » 87, Picquart : « Le 3cj ou le 3i août. »

(3) Inslr. Fabre, 8() : Cuss., I, i55, Pic(iuart.

(4) Instr. Fabre, 8t>, Pie(iuart.

(5) Cass., I, ir>r>, Pictiuai't.

(6) /6/d., 128, i33, etc., Picciuart.

(7) Ibid.y 155 ; Rennes, 1, '|3i, Picquart.

maître de sa raison critique, malgré renvahissement lent d'une douleur nouvelle, inconnue, il lut, relut. Tune après Tautre, les pièces du dossier (i).

Aucune ne peut, sans absurdité, de bonne foi, s'appliquer à Dreyfus. Le mémento de Schwarzkoppen, sur Tôfficier suspect, semble nommer Esterhazy (2). « Ce canaille de D... » ne saurait être un officier, ni Esterhazy ni Dreyfus (3). La lettre banale, où il est question de Davignon, ne prouve rien (4). .H reconnut récriture de Guénée (5) dans l'imbécile rapport sur le voyage de Tatlaché espagnol en Suisse, voyage qui aurait été dénoncé à l'attaché allemand par un officier. Et il reconnut, dans le commentaire des pièces secrètes, l'écriture de Du Paty.

Ne sachant rien de la notice biographique de Dreyfus qu'Henry avait confectionnée avec Mercier, Boisdeffre et Sandherr (G), il pensa que c'était le commentaire de Du Paty qui avait été communiqué aux juges. Il fut pris d'un immense dégoût : Quoi ! chez un officier, et chargé d'une telle mission, tant de déloyauté ! une telle fraude ! une telle sottise (7) !

Depuis longtemps, il Tavait en méfiance, connaissait les vilaines histoires où ce faux aristocrate avait été mêlé. Il oublia Sandherr, Henry, Gonse, Mercier ; le crime, pour lui, s'incarna tout entier en Du Paty.

(1} Le cominenlairc cl U'< quatre piôcoç; étaient dans une enveloppe spé<:iale. lieviaion^ r/'). 1 II y avait, encore, dans la* grande enveloppe, « quelques autres pières, (jui avaient Tair d'un rebut », plusieurs pliolot^raidiies de la pièce Canaille de />... (^'//x.«î., I, l'My, Jiennes.l, 4i^>« t*i<'<ni«ï''t).

(•2; In.'ilr. Fahre, 8<j ; C(/s.s-., I, l'iô : Hennés^ I, /|o3, I*ic<[uarL.

(3) O/s.s"., !, 187; JienneHy I, V>r>, Picquarl.

Cl) Casii., I, l'M) ; Rennes, I, /|</|, Pictpiart.

(r»:> Cdss., I, i38, iTk) ; JienncHy I, ^09, IMequart.

(6; Voir t. I, Srxj (^ 3C4.

(-j) lienneu, \, \3i. Piequarl.

Jamais plus il ne lui donnera la main (i).

Il resta longtemps, perdu dans ses pensées (2), devant ces papiers horribles et niais.

Il n'était point dévot, pas môme croyant. D'autant plus sévèrement, il procéda à son examen de conscience.

Qu'eût-il décidé, s'il avait eu un confesseur?

Il vit Dre^us innocent de toute faute, irréprochable, torturé, supplicié, depuis dix-huit mois, dans son corps, dans son âme, un homme comme lui, un officier comme lui, un alsacien comme lui.

Et, surtout, il vit sa faute, à lui, qui, devant TelTondrement de Taccusation contradictoire, avait mis son espoir dans ces pièces, celles qui étaient là devant lui, qu'il avait portées lui-même, croyait-il, aux juges.

Il réfléchit presque toute la nuit. La certitude qui s'est faite en lui qu'une affreuse erreur judiciaire a été commise, que l'armée se doit à elle-même de la réparer, de châtier le coupable, de rendre son honneur à l'innocent, dès demain, il dira tout à Boisdeffre,

Cela, très simplement, comme il faisait toutes choses, sans phrases.

Il ne se crut pas un héros ; il se savait un honnête homme. Penser, agir autrement serait d'un infâme, d'un drôle indigne de porter l'uniforme.

Le lendemain, i'^'' septembre, Picquart rédigea une note de quelques pages oii il résuma les charges contre Esterhazy : la carte-télégramme ; la déclaration de

(i/ Cans., I, 2i3, Piociiinrt : « J'ai cesî^é toute relation avec lui mais sans éclat. »

(2) Ibid., ir>(), Picquart.

(iluers à Foucault ; les allures suspectes de l'officier dans son régiment (tout ce qu'il savait par Curé) ; le bordereau, d'une similitude d'écriture qui frapperait Tœil le moins exercé, d'un contexte qui ne laisse pas un doute ; les tares, le désordre de Thomme qui, père de famille, entretient une fille, berne ses créanciers, tripote avec des escrocs.

La note conclut à une enquête approfondie. 11 est nécessaire, avant tout, de demander des explications à Esterhazy sur ses relations avec l'ambassade .d'Allemagne. Il serait intéressant d'interroger ses secrétaires. « Il est indispensable d'agir inopinément, avec fermeté et prudence, car le commandant est signalé comme un homme d'une rouerie sans égale (i). »

Muni de cette note, du pelil bleu, d'un fac-similé du bordereau, des pièces de comparaison, des rapports de Desvernine et du dossier secret, Picquart se rendit chez BoisdeiTre, lui exposa sa découverte, ses arguments (2).

Quand Picquart en arriva au dossier secret, BoisdeiTre, jusqu'alors impénétrable, passé maître, à bonne école, dans l'art des savantes dissimulations, ne put retenir ce cri : « Pourquoi n'a-t-il pas été brûlé, comme il avait été convenu (3) ? »

Picquart, de celte question, rer^ut un choc. Il apprenait, pour la première fois, cet ordre étrange. Il raconta sa conversation avec Sandherr.

C'est ainsi que BoisdcHVe connul la désobéissance de Sandiicrr, la menaçante précaution d'Henry.

BoisdeH'rene fil aucune autre réflexion (^). 11 ne pro-

1) Cass., II, 8<j.

(2; Cass,, I, i5(); Uennea, I, \^'2f iMcqimrt; Jnxir, I^abre, Cto; Rennes, 1, ')•.>/,, BoisdeiTre.

(3i lierisiun, ru, lettre de PiC(iiiarL nu t:.'u-de des Sceaux. V Casa., I, 139, Piequart : « Les généraux BoisdeiTre et Gonse ont regardé ces pièces avec moi, comme étant les pièces communiquées aux juges. »

testa pas, comme il Teût fait s'il avait eu la conscience en repos, que le crime de Dreyfus était certain, établi par cent preuves, cl qu'il était insensé de le mettre en doute. Mais il continua h écouler Picquart avec le môme air d'impassible gravité, planant très haut, ne donnant aucune raison contre les siennes (i), môme quand l'officier expliqua qu'aucune des pièces secrètes ne pouvait soutenir cinq minutes de discussion contradictoire (2).

Toutefois, il ne lui laissa pas achever sa démonstration et, sortant tout à coup de son silence, il lui ordonna d'aller rendre compte à (îonsc, à la campagne, et de prendre son avis (3). (Ainsi, tant qu'Estcrhazy avait été seul en cause, Boisdelîre avait oublié qu'il importait de suivre la voie hiérarchique (4), que « le service des Renseignements est dans les attributions du sous -chef de l'Élat-Major, et que le plus sûr des guides (5) », c'est Gonse.)

Picquart s'étonna un peu, mais, docile, écrivit à Gonse, lui annonçant sa visite pour le surlendemain. Ce délai donnait à Boisdeffre le temps de réfléchir, de consulter son directeur , à leu r conférence quotidienne (6) , sur les moyens les plus propres à parer au danger.

Le lendemain, Pic<|uart retourna chez Boisdeffre : « Croyez-vous, demanda le général, (jue j'aie dormi après ce que vous m'avez montré hier? » Et, encore une fois,

(1) Pro(*ès Zola, I, 3o0; 0/s,s., I, 189; Hennés, I, /|32, Picquart. — Jnslr. Fahre, (k); Cass., I, -jOii, Boi.sdelTre : « Je trouvai une certaine ressemblance dans les écritures; j'avais vu bien dos écritures qui ressemblaient déjà, plus ou moins, à celle du bordereau. »

(2) Insir, Fahre, «7, I*iiquarl.

(3) Cass., I, i3<>, 150; Hennés, I, 'pa, Picciuart; I, 7y>^y, Boisdeffre.

(4) Rennes, !. ,V,>r>, HoisdelTre.

(5) Inslr. Fiibre, (k), HoisdelTre.

(6) Il Toyait tous les jours le Père Du Lac, qui me Ta dit luimême.

il n'osa pas entamer de discussion. Les paroles décisives : *< Vous faites fausse route, Dreyfus est certainement coupable ! » lui restèrent dans le gosier.

Le 3 septembre, quand Picquart arriva chez Gonse, h Cormeilles-en-Parisis, il eut l'impression que le souschef savait déjà. Boisdeffre, en effet, lui avait écrit, la veille, prescrivant la réponse à faire (i). Picquart exposa à Gonse sa découverte pendant deux longues heures (2). Gonse, comme Boisdeffre, Técouta sans une seule observation (3). Il n'allégua aucune autre preuve contre Dreyfus, ne souffla mot des prétendus aveux (^). Quand il eut pris connaissance de toutes les pièces, y comprises celles du dossier secret, Gonse, grimaçant (5), dit seulement : « Alors, on se serait trompé (6) ? »

Il n'ajouta, ce jour-là, aucun autre commentaire (7). Quand Picquart, comme il y avait été invité par

(1) Voir p. 299, note 1.

(2) Cass., I, i4o, Picquart.

(3) Ibid. — Cass., I, 248, Gonse : « J'ai été très étonné. »

(4) Rennea^ I, 432, Picquart.

(5) Révision^ ii3, lettre de IMcquarl au garde des Sceaux : « Gonse fit la giimace en me disant... »

CG) ïnslr. Fabre^ 77; Cass.^ I, i4o, i&i\ Rennes^ I, 432, Picquart.

— Gonse {Rennes, \, 060) dit qu'il reconnut une certaine ressemblance entre l'écriture du bordereau et celle d'Estorhazv, mais il y a bien d'autres écritures qui se ressemblent. « Démange : Le général Gonse n'a-t-il j>as, à ce moment, conçu la pensée qu'il pouvait y avoir eu une erreur en i8<yi ? — Gonse : Du tout ! — Démange : N'a-t-il pas été frappé par ridentilé" d'écritures?

— (ionse. Non. >» Et ailleurs : «« Un membre du Conseil : Ouand M. Piccjuart vous a fait part de ses recherches, n'avezvous pas laissé voir qu'il était possible qu'on se soit trompé et que Dreyfus fût innocent ? — Gonse : Jamais de la vie. » (l, 557.)

(7) Prort^a Zola, I, i\n, -iig, Gonse; Cams., 1, ifti, Picquart: I, 248, Gonse. — " Il parut partager ma conviction. » (Cass., II, 208, Picquart.)

Boîsdeffre, lui demanda son avis, « Séparer les deux affaires, dit Gonse,raflaircDreyfus,rafraireEsterhazy(i).» La réponse parut à Picquart dénuée de sens : le bordereau, étant commun aux deux affaires, ne peut être à la fois de Dreyfus et d'Esterhazy (2). Il ne comprit que plus tard la perfidie de la formule. L'essentiel pour Boisdeffre, à cette heure précise, est de gagner du temps. Il est trop tôt encore pour briser Picquart. En attendant, on le détachera doucement de l'affaire Dreyfus, la seule qui inquiète les associés de Mercier, et, le payant d'un silence prometteur et de quelques bonnes paroles, on Toccupera à une feinte poursuite d'Esterhazy (3). Ainsi Gonse cacha sous un masque de sottise, Boisdeffre sous un masque de hautaine sérénité, un

(1) Casa., I, 161; ÎI, 208: Hennés^ 1,4-^2, picquart; Procèa Zola, I, i5i ; Rennefi^ I, 557, STm), (îonsc; Cass., I, 20*2, lioisderTre : « Gonse m'écrivit alors oX il partageait ma manière de voir; il avait fait les mômes observations que moi k Picquart, c'eslà-dire qu'il y avait là deux affaires distinctes. » — A Rennes (I, 5^) Boisdeffre pr<5cise : « Gonse m'écrivait qu*il partageait mon avis sur la manière d'agir, qu'il ne fallait pas mêler les affaires.... etc. » Si Gonse, de l'aveu de Boisdeffre, écrit à Boisdeffre quUl partage non avisy c'est qu'il le connaît déjà, que Boisdeffre lui a dicté la réponse à faire, que Boisdeffre n'a pas envoyé Picquart chercher l'indispensable avis de Gonse, mais lui rapporter une réponse convenue d'avance.

(2) Inatr. Fahre, 77, Picquart : « Je lui objectai que le bordereau était commun aux deux affaires. ^> Procès Zo/<i, 1, 323 : « J» n'ai jamais bien compris cette distinction. »

(3) Gonse, h Hennés, regrette de s'être mal expliqué dans ses lettres «« qu'il ne croyait pas, quand il les écrivit, devoir passer h la [)Ostérité » : « Séparons les deux affaires, laissons le bordereau l\ la charge de Dreyfus, puisqu'il y esty et prenons simplement les charges qui peuvent résulter pour Esterhazy du petit bleu ou d'autres pièces qui pourraient se présenter. Vous dites qu'il a apporté des documents, ceci, cela. Eh bien! interrogez les officiers, les secrétaires. Voilà ce que j'ai dit. » (I, Jy39.) — Pic(iuart comprit " (ju'il devait abandonner toute idée de faire des expertises entre l'écriture du bordereau et celle d'Esterhazy »*. (Infitr. Fabre, 78.)

môme calcul profond comme il y en a beaucoup dans la politique des Jésuites.

Picquart transmit à Boisdeffre la réponse de Gonse, Tavis que Boisdeffre avait dicté à Gonse. De la part de Gonse, cette consigne imbécile (en apparence) ne Tavait pas étonné. Il avait essayé en vain de lui faire admettre quelques objections élémentaires ( i ) . Mais il croyait, tout comme Dreyfus, en Boisdeffre. Il s attendait à le voir hausser les épaules. Boisdeffre avait paru guetter son retour (2). « Alors, séparez!... » lui dit-il simplement.

Picquart voulut savoir s'il devait exposer le cas au ministre. Boisdeffre lui dit d'attendre.

C'est l'évidence pour Picquart quç ni Boisdeffre ni Gonse ne voient leur devoir comme il a vu lui-même le sien. Il se rend compte qu'il a sensiblement enfreint l'anlique consigne de toutes les lûclietés : « Ne faites pas d'affaires 1 » Cependant, grâce à sa prudence, aucune indiscrétion n'a été commise, rien n'a transpiré au dehors. Un grand événement vient de se produire, mais ils en sont les maîtres. Picquart attribue les premières résistances de ses chefs à l'ennui d'avoir à prendre une grave décision, à la peur de Taveu public d'une erreur. 11 ne s'en inquiète pas encore. Il ramènera bientôt ces consciences qui se dérobent devant l'honneur, comme un cheval craintif devant l'obstacle. Loin des orages qui, naguère, déchaînés par une coupable révélation, ont affolé les esprits, dans l'air rasséréné, la réflexion, le sentiment du droit, la ])itié, l'emporteront sur le faux respect humain. Piccpiart tient pour certain que les chefs ne laisseront pas sciemment un traître dans Tarmée, un innocent au bagne.

(1) Instr. Fabre, 77, Picquarl.

r-J^-i Jbid.

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