CHAPITRE IV
Mathieu Dreyfus cherchait toujours. Le deuxième anniversaire de la catastrophe était proche; cependant, depuis la conversation de Gibert avec Félix Faure, le jour môme où son frère fut embarqué pour Tîle du Diable, il n'a pas, malgré ses efforts, son intelligence saps cesse tendue au môme but, fait un pas en avant. Il sait, mais sans pouvoir l'établir, que son frère a été condamné, en violation de la loi, sur des pièces secrètes. Il n'a jamais douté de l'innocence du malheureux, mais sa certitude n'est pas une preuve.
Après un second hiver lugubre, un second été s'écoulait, lourd, accablant, dans une surveillance toujours plus étroite. A Paris, à Saint-Cloud, il était suivi partout, espionné par les agents de Picquart, par des domestiques à la solde de la police militaire (i). Et il
(i) Souvenirs de Mathieu Dreyfus. — Cass., I, 162, Picquart.
eût supporté gaiement ces misères et bien d'autres, s'il eût aperçu une issue à Timpasse, une fente à l'énorme mur qui lencerclait. Mais rien, toujours rien...
Quelque force qu'il puisât dans la vaillance de sa jeune femme, il s'énervait dans l'inaction et dans quelque chose de pire, l'illusion d'agir que lui donnaient ses policiers toujours en chasse, zélés et prometteurs, parce (fu'ils étaient bien payés ; mais comment eussent-ils trouvé le traître? Une chappe de plomb pesait, d'un poids tous les jours plus écrasant, sur tous les siens. Ses frères, en Alsace, le vieil Hadamard, à Paris, ces bons bourgeois, tisseurs et négociants, avaient rencontré YAnanké des tragédies, réservée aux rois et aux héros.
Une seule joie, mais aussi cruelle que toutes ces douleurs : les enfants, ceux de Mathieu, ceux du condamné, dans l'inconscience de leur âge, ignorants du drame. Ils riaient, chantaient ( i ) : vers quel avenir allait cette race de parias, déshonorée dans sa fleur?
Là-bas, dans l'île, c'était manifeste que l'infortuné croulait sous le trop long supplice. Toutefois, on se faisait scrupule de le leurrer d'un prochain espoir ; la pauvre Lucie ne pouvait plus mentir (|u'aux enfants :
Pourquoi cette journée du i**" janvier est-elle encore plus longue, plus pénible ? Le poids qui nous oppresse est trop lourd pour que nous puissions faire une dilTércnce entre les jours quels qu'ils soient (2)... Tu ne peux imaginer l'angoisse que j'éprouve quand je vois arriver le jour du courrier; j'espère jusqu'à la dernière minute; cl puis les
(1) LoUro <le Liirie Diryfus, du iC» dcccmhrc i8</) : « Les enfants nous rallachcnl à la vie... Tout est joie pour eux, ils chantent, ils rient, ils havarrlcnt, ils animent la maison. >»
(2j Lettre du i<"" janvier 1896.
LA DOUBLE IIOUCLE 303
etti es s'en vont, elles sont coimne toajours vides de nouvelles... Mes douleurs sont trop intenses pour les confier à cette feuille de papier si froide, si banale (i).
Mathieu lui écrivait brièvement : « 11 faut que tu vives, que tu résistes (2). »
Dreyfus, mc^intenant, regardait la réalité en face, sans illusion, l'âme invaincue, mais « la carcasse » usée,selon le mot de Turenne qui lui revenait à l'esprit. Il lui commandera jus(|u'au bout, mais combien de temps encore? Epuré par la souffrance, il ne met plus son orgueil à la cacher, u J'ai pu pleurer, c'est tout dire... Noire cher petit Pierre me demande de lui écrire; je ne saurais... Chaque mot ferait jaillir un sanglot dé ma gorge... Une de ces nuits, je rêvais à loi, à nos enfants, à notre supplice, à côté duquel la mort serait douce; j'en ai hurlé de douleur dans mon sommeil... » 11 retient tt de toute son énergie ce qui lui reste de force », mais avoue qu'il est très affaibli. « Ce n'est pas un reproche que je veux te faire, mais je vous trouve bien longs dans cette mission suprême (3). » Le 5 mai, il note sur son journal : « Je n'ai plus rien à dire ; tout se ressemble dans son atrocité. » Et il arrête son journal pendant plus de deux mois. Bonheur et malheur semblaient avoir également sombré derrière lui; il avait la sérénité des mourants.
Ces lettres déchiraient le cœur de Mathieu. La sagesse lui commandait d'attendre encore ; mais si la mort, elle, n'attend pas!
Plus d'une fois, Dreyfus a expH(jué, avec beaucoup de sens, qu'il ne faut pas espérer du hasard « la
(i) 20 mars. i«^' avril iS*/).
(2) 7 janvier.
(3) Lettres des 26 février, 26 et 28 mars, 2C avril, 2/» juillet.
découverte des misérables qui ont commis le crime infâme et lûcho », que, seul, le gouvernement a les moyens, (^ tous les moyens pour y parvenir >>. « La lumière pourra être faite (juand on voudra bien la faire (i). »
La lumière se faisait, et par Tliomme qui l'avait conduit, encore libre et heureux, à Du Palyl
Depuis un an, Mathieu gardait dans son tiroir le mémoire de Bernard Lazare, docile aux conseils temporisateurs de Démange, sourd aux reproches du jeune écrivain, qui s'irritait de ces retards. Il décida alors de le publier.
Il avait fait valoir deux raisons successives contre la hâté de Bernard Lazare : au début, les colères encore trop vives ; plus tard, le profond oubli où semblait tombé le drame qui, pendant ({uelques semaines, avait passionné Topinion. Mobile et capricieuse, la France se lasse vite de .ses enthousiasmes et de ses haines; et, visiblement, la presse antisémite et celle qui fait du patriotisme une industrie ont reçu le mot d'ordre d'ensevelir dans Toubli le nom maudit. La conspiration du silence se fera certainement sur l'inutile appel à la Justice.
Mathieu réfléchit qu'avant de faire paraître le mémoire, il était nécessaire de rapprendre au public le nom de son frère, de forcer la presse hors de ce silence aussi mortel aujourd'hui qu'autrefois ses fureiu-s. Mais comment? L'idée lui vint de faire annoncer par un journal étranger l'évasion du prisonnier do l'île du Diable. Quand éclatera cette nouvelle, les plus indilïerents se retourneront, il faudra bien que lesaboyeurs recommencent à hurler. A celte explosion répondra alors, audacieux défi à la
i; 7 oli>-7 septembre iîS<>»
meute, la protestation, documentée, que Dreyfus est innocent. Il sera impossible de rétoufter sous un dédain concerté ; les âmes généreuses en seront émues ; la vieille France (jui réhabilita Calas n'est pas morte.
Il s'aboucha donc avec un journaliste anglais qui, pour une grosse somme et, aussi, parce que les esprits réfléchis et impartiaux chez les autres peuples avaient toujours douté du crime de Dreyfus, consentit à lancer la fausse nouv3lle de l'évasion (i).
Les stratagèmes de ce genre réussissent presque toujours aux coquins, jamais aux braves gens. C'est la fatale beauté des justes causes qu'elles ne peuvent triompher que par des moyens dignes d'elles.
Les négociations pour cette opération hasardeuse, les conciliabules de famille où fut discutée la publication du mémoire, des allées et venues insolites furent signalées à Picquart par ses agents. Il sut, par un domesti<[uo aux écoutes, que les Dreyfus parlaient entre eux, avec des airs de mystère, d'événements prochains d'où résulterait la revision de l'inique procès. Leur agitation, mal dissimulée, l'espoir qui, malgré eux, éclairait ces tristes visages, tout indiquait une action prochaine (2).
Lucie Dreyfus savait que ses lettres, sous pli ouvert, étaient lues par les fonctionnaires des ministères de la Guerre et des Colonies. Cependant, elle n'eut point le courage de ne pas ranimer par un peu d'espérance les forces expirantes de son mari. [Au printemps déjà, quand Mathieu commença à dresser son plan, elle avait écrit au mnlheureux (|u'il touchait au terme de son martyre. « Tu me dis, lui avait-il répondu (3), que tu
(1) Souvenirs de Mathieu Dreyfus.
(2) Instr. FahrCy c)<): Cass.. I, iTva, Picquart. ^3) 26 avril iHvfi.
306 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREVFl'S
as de bonnes raisons de croire que celte atroce situation ne sera plus de longue durée. Ah I je souhaite de toute mon âme que cette fois ton espoir ne soit pas trompé, car c'est vraiment trop souffrir. » Elle lui écrivit encore, le 25 juin : « Je suis forte, ma volonté est inébranlable, j'arriverai à te faire rendre ton honneur et je te supplie d'avoir avec moi cet espoir absolu dans Tavenir. »
Picquarl lisait ces lettres, d'autres encore ; il en fit copier, photographier quelques-unes (i), les soumit à Boisdeffre qui dit « que cela pouvait passer (2) ». A cette époque, il n'avait découvert encore que le crime d'Esterhazy ; il fit redoubler la surveillance. Quand il eut acquis la certitude de l'innocence de Dreyfus, il s'inquiéta des préparatiCs qui lui étaient dénoncés. Ces gens ne peuvent avoir aucune preuve de Terreur judiciaire : quel scandale vont-ils faire éclater ? Il n'avait nul moyen ni, surtout, le droit de les prévenir que tout ce qu'ils tenteraient, en ce moment, serait une faute lourde, se retournerait contre le malheureux, entraverait ses elTorls.
Le jour môme (3) où Picquart alhi rendre coniple à (ionse, le Daily Clironirle ((!(» Lonclres) annon(;a l'évasion de Dreyfus «Taprès le Soulfi Wales Argus, journal de New-Porl, dans le Monnionthshire, (jui tenait la nouvelle du capitaine Ilunter. h' Argus racontait que ce
(1) Jnslr. Fabre, ycj ; Cass., I, iCw; Hennés, I, '|3->t Picquart. 12) Cass.y I, 1G2, Picquarl.
{3j 3 septembre.
LA DOUBLE nOlT.LE 307
marin avait appris révénement hVWo. du Connétable, où il chargeaitdcs phosphalcs sur son bateau le Non-Pareil, La fuite de Dreyfus avait été préparée par sa femme, ([ui s'était rendue à Cayenne. Immédiatement après le départ de l'aviso français, qui ne visite que rarement les îles du Salut, un schooner américain avait pris à son bord Dreyfus et ses gardiens.
Les agences télégraphièrent la nouvelle à Paris, où elle parut, le soir, dans les journaux. Lebon, ministre des Colonies, câbla aussitôt à la Guyane, d'où il reçut, dès le lendemain, un démenti qui fut, sans relard, communiqué à la presse.
La nouvelle, dont la fausseté avait été si vite établie, ne causa pas grande émotion ; elle fût tombée dans l'indifférence sans Drumont et Hocheforl, qui s'en saisirent pour la commenter avec leur violence habituelle.
Ils feignirent d'abord de ne pas s'étonner : « Les princes de la Haute-Banque et les Pères de la Synagogue s'étaient déjà syndi(|ués, une première fois, en 1894, pour corrompre les juges (i). « Dupuy a déclaré a qu'un million fut offert alors au commissaire Brisset ». Les soldats repoussèrent cette offre. La scène hideuse de La Rochelle devient un complot juif. « Une foule, hostile seulement en api)arence, accourut, non pour huer Dreyfus, mais pour le sauver; sous prétexte de lyncher le traître, on devait se i)récipiter sur lui, l'emporter. » On eût réussi sans l'héroïsme des gendarmes. Mais les Juifs, jamais découragés, formèrent aussitôt un « Syndicat d'évasion ». Dès l'arrivée de Dreyfus. à l'île du Diable, la Libre Parole a prédit la fuite prochaine, « avant deux ans ». Le misérable fut logé dans « une
(1) Libre Parole du /^ soptembro iHyO.
petite maison, fort coquette d'aspect ; plus d'un petit rentier, en France, s'en accommoderait ». — Essayez maintenant d'attendrir les deux cent mille lecteurs de Drumont, persuadés que le traître est installé dans un confortable cottage, à l'ombre des palmiers ! — « Une barque s'approchera de la rive, enlèvera Dreyfus... Il eût fallu mettre le misérable avec les forçats. »
Rochefort confirma l'existence du Syndicat d'évasion et dénonça aux patriotes « le ministère assez allemand pour laisser s'opérer la fuite de cet autre Bazaine ». Un ingénieur, qui a visité les îles du Salut avant l'arrivée de Dreyfus, s'étonne seulement ({ue le Juif « ne se soit pas évadé depuis longtemps... Simple question d'argent. Dreyfus est riche, il a 25.ooo francs de rente; ses gardiens gagnent 120 francs par mois. » Résisteront-ils à l'or corrupteur? L'an passé, « une goélette fut aperçue dans les parages de l'île » ; il fallut qu'une frégate lui donnât la chasse. A quelqu'un (un officier) qui parlait de linnocence possible du traître : *( Tant mieux pour lui, avait dit l'ingénieur, car il ne s'écoulera pas deux ans avant (ju'il se sauve! » Et voici que la prédiction se réalise, au jour marqué, grâce « à la platitude des ministres devant Guillaume II (1) ».
Lominislrc des ('olonics était un homme jeune encore, mais de celte génération vieillie avant l'Age, grossièrement réaliste pour avoir mal compris la leron des événe-
(1) Intransigeant (antidaté) du 5 septembre.
ments tragiques où la France a été vaincue, qui n^avail eu qu'à s'installer dans la République conquise par ses aînés au prix de tant de labeurs et de peines, se faisait gloire de mépriser le sentiment et s'en croyait plus fort, d'une âpreté extrême à parvenir. La vie, qui avait été très bonne à André Lebon, ne le rendit pas meilleur. Cela est fréquent. Chef du cabinet du président du Sénat, puis député (i), ministre avec Ribotau bout d'un an de stage, non qu'il eût été désigné par quelque éclatant succès de tribune ou par des compétences spéciales, mais pour son adresse à manœuvrer dans les intrigues parlementaires, d'ailleurs intelligent, instruit et laborieux (2), il était, à trente-sept ans, ministre pour la seconde fois. Une fortune aussi rapide semblait l'inviter à être impunément humain et bon, à se payer le luxe, désormais facile, du courage. Plus dur, au contraire, et d'une ambition plus excitée, se croyant appelé, après ces brillants débuts, aux plus hautes destinées, il tremblait devant ces démolisseurs patentés qu'il avait vu briser tant de réputations ; ces ruines accumulées avaient servi de marchepied aux hommes de son âge et à lui-même; il était bien résolu à ne se brouiller ni avec Rochefort ni avec Drumont. Quand il se vit l'objet de leurs attaques »^ cause d'un misérable Juif qu'il était accusé de mal garder, il s'irrita, non contre ceux qui l'incriminaient à tort, mais contre son prisonnier, qui leur servait de prétexte. Surtout, il prit peur à l'idée d'une évasion, mensonge d'hier, vérité de demain. Une serait pas seulement suspect de négligence, mais de
(1) De Parlhonay (Deux-Sèvres).
(2) Professeur à TÉcole libre des sciences politiques, auteur de quelques livres d'hisloire ; sous le nom d'André Daniel, il publiait, chaque nnn('*e, un volume consacré à l'histoire de Tannée précédente Annce politique-.
s'ôlrc vendu au Syndicat juif, ainsi qu'à TEmpereur allemand." CV^lail un grand homme maigre, 1res blond, la barbe en éventail, avec des yeux vairons (jui ne regardaient jamais en face.
Lebon savait, par les rapports de TAdminislration pénitentiaire, que w l'attitude du condamné était parfaitement soumise et résignée ( i ) ». Il venait d'être informé qu'aucune tentative d'évasion ne s'était produite. Il n'ignorait pas quq « Dreyfus était gardé, jour et nuit, dans un isolement complet (2) ». Mais Drumont et Rochefort affirment que la fuite est facile, un jeu d'enfants, l'affaire de quelques pièces d'or. Et Rochefort et Drumont sont des hommes redoutables.
En réponse au démenti du gouverneur de la Guyane, Lebon lui câbla « de maintenir jusqu'à nouvel ordre Dreyfus dans sa case, avec double boucle de nuit, et d'entourer le périmètre de son promenoir, autour de la case, d'une solide palissade avec sentinelle extérieure, en plus de celle du tambour (3) ». D'autres prescriptions suivaient : le stationnement d'une goélette dans la rade des îles du Salut, l'interdiction absolue de l'accès de l'île du Diable.
Lebon dit « qu'il hésita beaucoup à ordonner la mise aux fers (^1) ». Or son cûblogramme est du 4 sep-
(1) Hennés, I, 235, Lebon.
(2) Ibid., î;»/|0, Lebon.
(3) Jffi(l.j 1, 2^.), liapporl officiel sur le séjour de Dreyfus ù Vile du Diable. — Lettre d'André Lebon au Journal des Débals, 12 juillet i8<jy. — Lebon dit que la mise de Dreyfus aux fers donnait «< une garantie de plus »> : « si une tentative d'évasion se produisait, les ordres qui avaient élé «loiinés étaient tels (ju'.^ la moindre aleric, ou devait tirer sur le prisonnier »• {/iennes, I, u'jO-) ^^r, ces ordres furent maintenus, airgravés par Lebon lui-même, (t^onsigne du i*^"" janvier 1897; Rennes, I.
(4) Hennés, I, 2^|0, Lebon.
lembre (i), midi et demi. Il avait lu le journal de Drumont; il obéissait (2).
Tel fut le premier résultat de la fausse nouvelle lancée par Mathieu Dreyfus.
Les ordres de Lebon surprirent les fonctionnaires de rAdministration pénitentiaire à Cayenne. Ces braves gens ne comprirent rien à cette soudaine ci'uauté. Mais ils n'avaient pas à discuter. Il leur fallut vingt-quatre heures pour préparer les instruments du supplice.
La veille au soir (3 septembre), Dreyfus avait reçu son courrier, une seule des lettres que sa femme lui avait écrites, en juillet, — les autres avaient été retenues, — et quelques lettres de ses sœurs. Il y sentit, plus douloureusement encore que par le passé, la souffrance des siens faisant écho à la sienne. Ses mains se tordirent, ses jambes tremblèrent sous lui, un cri voulut s'échapper do sa gorge, mais il Tétouffa. Cette page de son journal n'est qu'un sanglot : « Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on ne souffre même plus, tant on est hébété. Oh ! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants ! » Même un cri de vengeance lui échappe : « Ah ! le jour 011 la
(1) Rennes, I, 24<), Happorl officiel sur le séjour de Dreyfus à nie du Diable. Le téU^gramnie fui expédié h midi 3o rainiilcs du ministère des Colonies, qui est relié au service central de la rue de Grenelle. Il arriva aux îles du Salut l\ 9 heures du soir, (heure du lieu).
(2) C'est ce que Lebon nu* dit de lui-même, le i5 septembre 1897, en nrie racontant dans quelles circonstances il avait donné Tordre de mettre Dreyfus aux fers. (Voir p. 55o.)
lumière sera faite, où le coupable sera démasqué, que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille (i) î »
S*élant ressaisi, il écrivit une longue lettre à sa femme, et encore une autre le lendemain, et, le ^rlendemain, une troisième. Comme par quelque instinct que ses tortures allaient redoubler, il ne s'éleva jamais plus haut, à plus de tragique éloquence, dans la revendication de son honneur:
Ce moment de faiblesse, ce détraquement de tout TiUre est passé ; et, dans cette nuit sombre, je viens le dire, chère Lucie, qu'au-dessus de toutes les morts, — car quelle agonie ne connais-je pas, aussi bien celle de Tàme que celle du corps? — il y a Fhonneur, et que cet honneur, qui est uotre bien propre, il nous le faut... Seulement, les forces humaines ont des limites poumons tous.
Pendant des pages se déroule Téternel, le déchirant leil-motiv :
Oh ! cela, je le voudrais de toute mon àmc, voir, avant de succomber, l'honneur rendu au nom que portent mes chers adorés, te revoir, loi, nos enfants, heureux, jouissant d'un bonheur que tu mérites tant, ma pauvre et chère Lucie!... Oh! voir, auprès de nos chers j)ctits, le jour où l'honneur nous sera rendu...
Comment te faire sentir les senti mouls qui sont dans mon Ame : l'horreur de cette situation, do cette vie, l'horreur qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer, tout ce que le cerveau humain [)eut rôver de plus dramatique ; et mon devoir qui me commande, impérieusement, pour toi et pour nos enfants, d'aller tant que je pourrai !... Un mois, maintenant, avant de te lire, avant qu'une seule parole humaine me parvienne.
(i) Cinq Années, 220, 221; lettres des 3, 4» et 5 septembre 1896,
Et encore :
Je ne suis ni découragé ni abattu. Plus les nerfs sont tendus à Texcès par tous les supplices, plus la volonté doit devenir vigoureuse dans son dessein d'y mettre un terme. Et le seul terme à nos tortures à tous, c'est la découverte de la vérité. Si je vis contre mon corps, contre mon cœur, contre mon cerveau, luttant contre tout cela avec une énergie farouche, c'est que je veux pouvoir mourir tranquille, sachant que je laisse à mes enfants un nom pur et honoré, te sachant heureuse...
Ta conscience, ton devoir, nos enfants, doivent être pour loi des leviers irrésistibles, qu'aucune douleur humaine ne saurait faire ployer.
Oui, parfois, la plume me tombe des mains ; je suis hébété par tant de souffrances...
Je me demande, parfois, ce que j'ai fait pour que toi, que j'aime tant, pour que mes pauvres enfants, nous tous, nous soyons appelés à souffrir ainsi. Et j'ai des moments de désespérance, de colère aussi, car je ne suis pas un saint. Mais alors, j'ai toujours évoqué, j'évoque toujours ta pensée, celle des pauvres petits, et ce que j'ai voulu t'inspirer, vous inspirer à tous, depuis le début de ce lugubre drame, c'est qu'au-dessus de tout cela, il y a quelque chose de plus haut, de plus élevé.
Ma lettre est comme un grand hurlement de douleur. Mais parler toujours de sa douleur ne lui est pas un remède et lie fait que l'exaspérer ; et ce n'est ni avec des colères ni avec des lamentations que vous hâterez le moment où la vérité sera découverte.
El, une fois de plus, il réitère Tavis qu'il a tant de fois donné, qui devient un ordre : il commande à sa femme d'aller avec les enfants, u ces deux tôtes chéries et innocentes, » trouver le Président de la République, les ministres, les juges eux-mêmes. « Car, si les passions égarent parfois les esprits les plus honnêtes, les
plus droits, les cœurs restent toujours généreux et sont prêts à oublier cemôme emportement devant la douleur effroyable d'une épouse, d'une mère, qui ne veut qu'une chose, la découverte de la vérité, l'honneur de nos chers petits... Oh! chère Lucie, écoute-moi bien, car, moi, j'ai tant souffert que je te parle comme de la tombe, du silence éternel qui vous place au-dessus de tout... Je te parle en père... Je te parle dans tout mon calme, dans ce grand silence douloureux qui vous élève au dessus de tout... »
Le lendemain (dimanche 6 septembre), le gardienchef le prévint, dans la matinée, « qu'il ne pourra plus se promener dans la partie de l'île qui lui avait été réservée jusque-là ; il ne pourra plus marcher qu'autour de sa case(i) ».
Il ne comprit rien à cette nouvelle vexation, nota sur son journal : « Combien de temps résisterai-je encore ? » Depuis juin, il se sentait dépérir, lé cerveau congestionné, l'estomac refusant toute nourriture ; mais, toujours « soumis et déférent », il « ne formulait jamais aucune plainte ni réclamation (2) ».
Il eut, pendant cette lourde journée, une vision de la fin prochaine; il trouva la force d'écrire quelques lignes testamentaires :
Je lègue mes enfants à la France, à la patrie que j'ai toujours servie avec dévouement, avec loyauté, on suppliant de toute mon t\me, de toutes mes forces, ceux qui sont à la tôte des affaires de notre pays, de faire la lumière la plus complète sur cet effroyable drame. Et,- ce jour-là, î\ eux de comprendre ce que des êtres humains ont souffert
{i) Cinq Années^ 221.
(2) Ilapport de septembre i8y6.
d'atroces tortures imméritées et de reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille infortune.
Il se traînait à peine, brûlé de fièvre : « Que ma tête me fait souffrir ! comme la mort me serait douce î Oh ! • ma chère Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens ! »
Au coucher du soleil, selon la consigne, il rentra dans sa case ; Lebars, le gardien-chef, lui annonça qu'il serait mis la nuit aux fers.
Dreyfus, stupéfait, adressa une supplique très digne au gouverneur. Il demandait quelle faute il avait commise ; il s'était conformé strictement à toutes les consignes. Il n'a vécu que par devoir, pour sa femme et ses enfants. S'il doit mourir, du moins qu'on abrège son supplice (i).
A droite et à gauche de sa couchette, formée de deux ou trois planches, les serruriers du pénitencier avaient cloué deux maillons en forme d'U que reliait une barre de fer. Celte tige, ou broche, d'environ 70 centimètres de longueur et de Tépaisseur d'un gourdin, était fixe ellemême, l'une de ses extrémités se terminant en une sorte de boule, plus grosse que l'ouverture du fer à cheval, et l'autre cadenassée. Vers le milieu de la broche étaient rivées deux manilles en fer (la double boucle), pareilles aux anneaux à cheville des Indiens, perpendiculaires à la tige et portant sur la planche du lit,
Dreyfus s'étant étendu, on lui mit les boucles aux pieds, très serrées aux chevilles, d'où impossibilité de remuer. Ainsi, la broche étant fixée sur le lit, les manilles fixées à la broche et les pieds du condamné fixés
(1) Rapport du octobre 1896.
dans les manilles, Thoinme faisait corps avec la couchette (i).
Supplice horrible, surtout par les nuits torrides des tropiques, en plein été. Cet été de i89<)fut particulièrement chaud (2). Dreyfus fondait en eau, rompu d'une telle torture physi(jue et d'une telle angoisse morale que, tout terrassé de fatigue ([u'il était, il ne put dormir, l'œil hagard, [)erdu dans l'épouvante.
Cette première nuit, d'une longueur infinie, il pensa devenir fou. Un autre, moins éprouvé, le fût devenu. Mais la tempête, ({uï brise les plus fiers vaisseaux, épargne les épaves. Sa raison, ballolée, ne sombra pas, et sa conscience révoltée le soutint, « le sentiment du devoir à remplir envers ses enfants (3) ». Innocent, son devoir est d'aller jusqu'au bout de ses forces, « tant qu'on ne l'aura pas tué ».
Sa souffrance fut telle qu'il ne maudit même pas ses bourreaux, « les laissant à leur conscience pour juge » ; il ne se sentait même plus de colère contre ceux qui le faisaient ainsi ^< supplicier »: rien ([u'une grande, une immense « pitié (^1) ».
Au lever du jour, les surveillants détachèrent le prisonnier. Il se leva, flageolant sur ses jambes, le dos, la nuque paralysés, la tète en feu. Il voulut sortir, aller à l'air. Défense lui fut faite de quitter sa case. Il y restera désormais jour et nuit.
Toutes sortes d'insectes pullulaient dans ce cachot, moustiques, araignées-crabes, fourmis. Les moustiques dévoraient sa chair tu méfiée; les fourmis, innombrables, par bandes, couraient, grimpaient partout.
Il) lienncfi. I, %yo, Rapport ; Jean IIess, loc. cil. 7'), 7G.
{'.*) Cinq Années^ 287.
(3i Ibid., 223, journal du lundi 7 septembre.
(4 Ihid., 22.'|, journal du 8.
Pour isoler sa table, Dreyfus avait dû en placer les pieds « dans de vieilles boîtes de conserves remplies de pétrole »..Une odeur infecte alourdissait encore Topaque chaleur.
Le soir, il fut remis aux fers.
Les deux premiers jours, Dreyfus ne put obtenir aucune explication des gardiens muets. Sauf Lebars, réjoui dans sa férocité naturelle, ils montrèrent, tout en se taisant, mais par Thorreur peinte sur leurs visages, que leurs cœurs n'étaient pas insensibles à la pitié. Ils souffraient, eux aussi, dans leurs corps, étouffaient dans Tair irrespirable.
Dreyfus cherchait en vain la cause de ces nouvelles rigueurs. Dans sa logique, dans son habitude — sa manie — de tout raisonner, de n'admettre comme possible, malgré tant de catastrophes absurdes, que ce qui est raisonnable et sensé, il s'étonnait, autimt qu'il souffrait, d'une telle sauvagerie. Mais il évoquait, se répétaitla plus haute consigne : vivre. Il écrit, le 8 septembre, sur son journal : « Mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces ; j'irai tout simplement. » Pourtant, quelques heures plus tard, il n'en peut plus, tout défaille en lui : « C'est vraiment trop pour des épaules humaines ! Que ne suis-je dans la tombe... Mon cher petit Pierre, ma chère petite Jeanne, ma chère Lucie, vous tous que j'aime du plus profond de mon cœur, de toute lardeur de mon Ame, croyez-bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible j)Our résister. »
Le coiniuandaul <les Ucs(i) vint vers le soir de ce deuxième jour. 11 dit à Dreyfus, avec une douleur qu'il ne cherchait pas à cacher, que la mesure prise à son
(l) Bravard. — Dreyfus ignorait son nom. (Cinq Années^ 226.)
égard n'était pas une pimilion, car l'AdminisI ration n'avait aucune plainte à élever contre lui, mais « une mesure de sûreté (i) ».
Dreyfus comprit alors que Tordre venait de Paris, dicté par la haine, représaille contre Tinnocent qui refuse de s'incliner devant Tiniquilé, s'obstine à demander la vérité. « Bien que son cerveau fût tellement broyé qu'il pouvait à peine rassembler ses idées », il rédigea une suprême protestation, un dernier tippel à THistoire qui «, elle, no connaît pas de secrets {2) ».
Le lendemain « ne pouvant prévoir jus({u'oii iraient ses forces, quel jour son cerveau éclaterait sous le poids de tant de tortures, y» il arrêta son journal, le terminant par cette supplique au Président de la République, « au cas où il succomberait avant d'avoir vu la fin du drame » :
Monsieur le Président de la République,
Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour, soit remis à ma fenïnie.
On y trouvera peut-être, ^lonsieur le Président, des cris do colère, d'épouvante contre la condamnation la plus clïroyable qui ait jamais frappé un être luimain, et un être humain qui ifa jamais forfait à Thonneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet horrible voyage.
!i) Cinq années, 'i-A'>, journal ilii [) soptcMiibrc. — LeUrc de Lebon au Journal des Déhals : « l*our bioii mar(iucr le caractère eauenlieUement temporaire de c<îUe mesure de rij^ueur qirr>n cm[ soin, en l'exiM-ulanl, de repré^^JMitei" au dé]»orlé cow/îif? une me.'iure de accurilè et non de jmniiittn, je lôlôirrapliiai, le nj se}»lend)re, pour rappeler <pn', aus>il«H la palissa<le leiniinée, la double boucle devait être supprimée. » La double boucle en était-elle plus léf^ère ? L'bumanité <le Lebon consiste h ne pas édicter une mesure perpétuelle.
{?.i Cinq Années, 2*27, journal du y si?ptcmbre.
Je ne récrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans la plénitude de ses droits, de sa conscience .
Je déclare simplement encore que je suis innocent et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la môme, la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable forfait.
Et le jour où la lumière sera faite, je demande qu'on reporte sur ma chère (emme, sur mes chers enfants, toute la pitié que pourra inspirer une si grande infortune.
Le supplice des fers fut renouvelé pendant quarante-quatre nuits, du 6 septembre au 20 octobre (1).
Son corps n'était plus qu'une plaie, ses chevilles écorchées, en sang. Chaque matin, après avoir dégagé ses pieds de la double boucle, il fallait les panser. Ses gardiens, bouleversés, osèrent, en cachette, envelopper ses pieds de langes avant de le remettre aux fers.
Il crut qu'on voulait le faire mourir ; il se roidit, répétant : « Je veux vivre. »
Et, de ce jour, il resta enfermé dans sa case, sans une minute de promenade, d'air libre, pendant plus de deux mois, du 7 septembre au 12 novembre (2), tout le temps qu'il fallut pour exécuter les ordres de Lebon, construire, lentement (3), la double palissade.
Ses gardiens n'y purent tenir, firent plaintesur plainte, « déclarant que leur (M'Ane éclatait (4) ».
Lebon, (juand il donna, sous la teneur de Druniont,
(1) Télégramme du gouverneur en d.ile du «<> octobre. (Jiennes, 1, 25o, Ufipport.) — lienneSy 1, i>/|0, Lebon : « Je ne croyais \yj^ aggraver parlinilirrenienl les soufTranccs du prisonnier. »
(2) Rapport du 12 noveml>re iScyG.
(3) u Les travaux furent malheureusement exécutés avec moins de célérité que je ne l'espérais. •> (Lettre de Lebon au Journal des Débats.)
(4) Cinq Années, 287.
l'ordre de mettre le Juif aux fers et de l'enfermer dans sa case, ne consulta aucun de ses collègues. Il n'était pas tenu de le faire, agissant sous sa responsabilité. Toutefois, il eût pu les en informer. Mais quelqu'un, peut-être, eût observé que ces prétendues mesures de sûreté semblaient combinées par quelque revenant de l'Inquisition, pour se débarrasser plus vite d'un témoin gênant ; et qu'au surplus, ces cruelles tortures étaient illégales. En effet, un condamné conserve des droits aussi sacrés, plus sacrés, puisqu'il est sans défense, (jue ceux de tout autre. Le premier de ces droits est de ne subir que la peine à laquelle il a été condamné par la justice; la loi précise les cas exceptionnels où TAdminisl ration peut ordonner des mesures supplémentaires de rigueur (i).
La honte que Lebon avait de lui-même — ce que Dreyfus appelait sa conscience — l'empêcha d'aviser SOS collègues. Il les laissa dans l'ignorance dos ordres qu'il avait donnés. Jus(j[u\iu jour où Lebon lui-même me révéla la mise de Dreyfus aux fors, tous l'ignorèrent, — hors quelques fonctionnaires et quelques officiers.
Les lettres du condamné, pendant ces deux mois, sont très courtes (2). Il avait pris rhabitude de dire h sa femme ses souffrances, toutes ses pensées. 11 ne peut
(1) On discuta, par la suite, la question de savoir si Tactc d'iU'hitraii'e commis par Lebon tombait sous le coup de l'article ii5du Code pénal qui punit du bannissemonl le ministre coupable d'un acte arbitraire. Li' caractère arbitraire de la mise aux fers résulte de l'article Gi^ du codtî d'instruction criminelle, qui précise " qu'un prisonnier ne peut être mis aux fers et enfeimé jdus étroitement <iu*en cas de fureur ou de violence grave, s'il use de menaces, injures ou violences, soit à l'égard du gardien ou de ses préposés, soit h l'égard des autres ]>risonniers >..
2) 3, 5 et 20 octobre.
plus lui mentir. Le vide même de sa correspondance est révélateur de son martyre. Cependant, il puise dans son infinie tendresse la force de lui taire ce nouveau supplice ; elle en eût trop souffert ; et à quoi bon ? Ce lui fut une douceur de souffrir seul, d'épargner à la bien-aimée cette atroce vision, un tel cauchemar.
Le 12 novembre, quand la porte de sa case lui fut ouverte, il ne vit plus sa grande consolatrice, la mer. Sa prison avait été entourée de deux palissades, hautes de 2™,5o, qui cachaient toute vue du dehors. La première de ces palissades, à i"\5o environ de la case, complètement jointe, était un véritable ouvrage « de défense (i) » ; comme elle était un peu plus haute que les fenêtres de la case, ouvertes à environ i mètre audessus du sol, Dreyfus, dans Tintérieur de son cachot, n'eut plus ni air ni lumière. A Test de cette palissade, une autre, non moins jointe, entourait un promenoir de 16 mètres de largeur sur ^o de longueur. Pas un arbre, pas un coin d'ombre. Il fut autorisé à circuler de jour entre ces murs, toujours accompagné par le surveillant de garde. Il ne verra plus, désormais, que le bois de ces remparts et, sur sa tête^ le ciel tropical, éclatant d'un soleil aveuglantou noir de nuées (2).
Ainsi fut encagé Dreyfus. Le gouverneur de la Guyane, dans le rapport où il répondait aux télégrammes apeurés de Lebon et à ses ordres féroces, exposa, non sans courage, que la topographie des lieux, les difficultés d'accès du rocher, l'incessante surveillance, étaient des garanties suffisantes contre toute tentative d'évasion (3). Lebon réfléchitaussitôt que, peut-être,
(i) Rapport du 12 novembre i8t^6.
. (2) Jbid. ; — Cinq Années, 288.
(3) Rapport du 8 octobre i8<j6. — Le!)on dira, par la suite (Rennes, 1, 235, 230, 242,244)1 ^u'il était fondé à ne pas partager
322 lilSTOIHË DE L AFFAIRE DREYFUS
la bonté des gardiens adouciraitles tortures qu il avait prescrites. Cela réveilla sesfrayeurs. Le commandant des^ lies, Bravard, était inflexible sur la consigne, mais juste, compatissant ; il avait, évidemment, inspiré le rapport du gouverneur sur Tinulilité des nouvelles « précautions ». Lebon le remplaça d'urgence par une bête brute, Deniel; il lui donna lui-môme ses instructions et lui fit prendre le premier bateau (i).
cet avis : !• parce que ce n'était pae celui de deux autres fonctionnaires, le vicomte de la Loyère et un ancien gouverneur de la Guyane, qui lui auraient dit qu'ils jugeaient l'évasion facile (ce dernier a écrit le contraire); a» parce qu'il avait recueilli d'inquiétants indices qu'il énumëre. Un télégramme de son prédécesseur au gouverneur de la Guyane s'est perdu en route. (Le fait est exact, mais je tiens de Guieysse lui-même que, sans être fréquents, ces sortes d'accidents surviennent encore assez souvent.) Le concessionnaire d'un service public à Cayenne, qui avait pour associé un allemand, était soupçonné de vouloir faire évader Dreyfus. (Ce concessionnaire, Montaux, protesta contre cette allégation par une lettre du 16 août 1899 au président du conseil de guerre ; il env(»ya ensuite ses témoins à Lebon, qui déclina la rencontre.) Bien qu'on n'ait jamais pu trouver aucune trace de correspondance cryptogrophique entre le condamné et les siens, Dreyfus, qui, avant d'écrire à sa femme, prenait des notes sur un brouillon, avait certainement « un système de position de mots dans les lettres et d'application de grille ». Enfin, le 10 août 1898, un bAtimont américain avait stationné, pendant vingt-quatre heures, devant lc!=i îles du Salut.
(1) Deniel était en France, en congé de convalescence, quand Lebon le fit venir à Paris ot lui confia la " haute mission nationale » de ne pas laisser échapper Dreyfus. Ce sont les expressions mômes de Deniel (Jean Hess, loc. cit., 70). Le premier rapport de Deniel est du mois de novembre, [ftennes, L •2,39, Lebon.)
Le lendemain du jour où Lebon ordonna de mettre Dreyfus aux fers, un incident singulier se produisit (i). Une lettre à l'adresse de Dreyfus, mise à la posle dans un bureau parisien (2), fut envoyée au ministère des Colonies, comme le sont toutes celles dont les destinataires sont dos transportés et des déportés « dangereux », pour y être lue avant d'être transmise. Celle-ci, écrite en caractères bizarres et contournés (3), signée d'un nom volontairement illisible, — Weill ou
(1) Le 4 septembre, selon Gribelin {Instr. Fabre, 48) ; Picquart, à rinslruction Fabre (99) et devant la Cour de cassation (I, 16a), accepte cette date ; à Hennés, Picquart rectifie : « Le 5 ou le 6, je ne sais plus au juste. »> (I, 434) La date du 4 est certainement fausse: 1° Lebon (comme on l'a vu) câbla Tordre de mettre Dreyfus aux fers, le 4 à midi et demi ; or, Picquart précise que Billot fut téléphoniquement avisé, un matin, par Lebon, que le ministère des Colonies avait intercepté une lettre importante ; si c'était dans la matinée du 4i Lebon n'écrirait pas (voir p. 3271 que le faux Weyler a été « radicalement étranger » à l'ordre d'infliger la double boucle h Dreyfus; c'est une circonstance atténuante qu'il ne rejetterait pas ; a" Picquart ne mentionne pas l'incident dans sa lettre du 5 septembre à Gonse ; il le signale seulement dans sa lettre du 8. L'incident s'est donc produit du 5 au 8 ; 'A" Le jour oti Picquart conféra avec Lebon à ce sujet, celui-ci lui dit qu'il ferait mettre Dreyfus aux fers ce même soir ; l'avance de Tlieure de Paris sur celle de la Guyane donne la date du 5 : si Dreyfus ne fut mis à la double boucle que le G, c'est que les instruments de supplice n'étaient pas prêts. — L'agenda de Bertillon, à qui la pièce fut envoyée le jour môme où elle parvint à Lebon, indique la date du 5.
(2) Rue Cainbon.
(3) Cass.t I, 162, Picquart; 3^3, Cuignet.
Weiss (1) ? — était banale; Tenvoyeiir racontait à Dreyfus qu'il allait marier sa fille à un Juif de Bûle i9.). Seulement, entre les lignes espacées, il avait écrit trois phrases à Tencre sympathique, mais de fa(;on si grossière, avec une intention si manifeste d'attirer l'œil, qu'on les pouvait lire sans faire chaulîer le papier (3). « Impossible, disait-on, de déchiffrer dernière communication; reprendre ancien procédé pour répoudre. Indiquer avec précision où se trouvaient les documents intéressants et les combinaisons faites pour armoire. Acteur prêt a agir aussitôt. » On a vu qu'une lettre semblable avait été précédemment adressée à Dreyfus, à Tinsu de Ficquart, par Henry. Ce nouveau faux commença par tromper tout le
(i) Bertillon a lu « W'eyler » et Ui |»ièco e>il connue soui^ ce noHi. Picquarl : •• (Vi^tail un nommé \Veill,ou W'ovler ou Weiss... » iliennea, I, ^|35.) Lebon : '• l^a première version que nous y avons trouvée, c'est « Weirr » ou, tout au plus, à raison d'un paraphe un peu compliqué qui le termine <• W'eiré. » licfines, 1, •y|i.) — Je lis « -1. Uew-s » avec un jioint sur 1'/. I.es deux jami)aLres que Bertillon a lus er Uml partie du paraphe.
;*>) Voiri le texte exact de cette jùèce : «» 3i août iS</», Mon cher Alfred, je tiens A vous annoncer moi-même le prochain mariage de notre chère lille Noémie. cpii est fiancée depuis huit jours avec un jeune homme de l^àie, M. Cari Mayer. Il est... de ses défunts parents une très helle fortune qu'il augmente en faisant la connnission. Knlin, nous sommes tous très contents. Nous le serions plus encore si nous ne j»ensi(ms pas h la triste situation où vous êtes, .le ne vous en parle pas, quoique nous voudrions bien que nous pourrions confier au papier ce (pic nous ]»ensons de v(ms. Mais je sais (jne c'est non autorisé. Nous sonunes dans l'instant à Paris, et j'espère bien (pie nrnis verrons votre rhère fnmille. Au revoir, mon cher Alfred, je vous suis h'wu allaché toujours. A. Wkiss. »
(3 CVI.S.S-., 1, ir)3, Picquart : * OIU' encre sympatidque était nssez visible, me dit (.iribelin, pour qjie l'on pût lire |)res(pie t(»ut sans faire chaufTer la lettre : en tout cas, elle ne pouvait pa< échapper à l'examen le plus su])erficiel. » — De même, lienne.'i. I, '|3r). .— Cass.,], 3'|3, Cuignel : >« Kn caractères assez a]q»arents pour attirer l'attention. »
monde : Lobon (i) qui, d'urgence, avisa Billot; le ministre de la Guerre qui, en toute hâte, envoya Gribelin voir la pièce (2); l'archiviste qui rendit compte à Picquarl ; enfin Picquart lui-môme qui informa Boisdeffre. Lebon, quand il reçut le chef du service des Renseignements, avait déjà fait parvenir la lettre à la préfecture de police, à Bertillon ; mais il lui en récita le texte (4).
Il n'y avail pas une semaine que Picquart avait découvert Terreur judiciaire. Cependant, il s'était laissé convaincre par Du Paty (5) — en quelque mésestime qu'il le tînt — et par Bertillon (6) — bien qu'il le jugeât un maniaque dangereux —que Mathieu Dreyfus avait suborné un pauvre diable qui prendrait à son compte le crime imputé à l'innocent (7). Une telle imposture, et si stupide^de la part de cet honnête homme, ne l'étonna pas (8). Il crut, dès lors, que la lettre sai-
(1) Bennea, I, i\i, Lcbon : '< Ce document nous a beaucoup surpris, beaucoup inquiéU^s. »
(2) Cass., I, 162; HenneSy I, 435, Picquarl: « Le général Billot ne voulut pas que j'y allasse moi-môme et j'y envoyai Gribelin. » Ins!r. Fabre, «jy : « Le général ne voulut pas, ce sont ses propres expressions, que les Colonies me crussent à leur service. »> — Jnslr. Tavernier, 18 oct., Gribelin.
(3) Inslr. Fabrc, 99 ; Rennes, I, 435, Picquart.
(4) Hennés, I, 241, Lebon ; I, 435, Picquarl.
(5) Ibid., 435, Picquart.
(6) Jbid., 431, 435, Picquart; II, 879, Bertillon.
(7) Révision^ n6, Picquarl : « Influencé par le milieu, je crus... etc. » De même, Inslr, Fabre^ 100; Rennes, I, 435.
(8j Cass., L i63; II, 209; Rennes, I, 436, Picquart : « On m'objectera peut-être que j'ai dû être gêné par ces manœuvres dans la conviction que je m'étais faite de l'innocence de Dreyfus. Non. Le faux m'a troublé, mais je l'ai accordé parfaitement avec la découverte que je venais de faire. Je me disais : « La famille cherche un moyen quelconque pour délivrer le condamné. Elle emploie un homme de paille. Le moyen est ridicule. Le moyen n'aboutira qu'au scandale. Mais, enfin, c'est un moyen désespéré. »>
sie se référait à celle machinalion dont, au surplus. Dreyfus aurail été déjà informé. Picquart avait lu toutes les lettres de Dreyfus, toutes celles que le condamné avait reçues des siens ; ces lettres, il les avait chauffées en vain pour y découvrir une trace quelconque d'écriture à Tencre sympathique ; il n'y avait lu que Tespoir de Timmanente réparation. El, tout à coup, voici cette missive extravagante, où les plus redoutables secrets éclatent comme les signes de feu sur la muraille de Babylone; elle révèle l'existence d'unlangage conventionnel entre le malheureux, depuis deux ans supprimé du monde, et les siens qu'il n'a vus, avant son départ pour le bagne, que devant témoins ; elle apporte, contre Dreyfus, et comme par défi, la preuve éclatante du crime (i) dont Picquart le sait innocent. Et ce serait l'œuvre de gens qui savent que leur correspondance, celle du condamné, sont lues et relues avant d'être transmises 1
A quel moment cette lettre est-elle interceptée ? 0^^^ tre jours après que Picquart a porté à Boisdelîre la preuve de l'innocence de Dreyfus, le lendemain du jour où il l'a portée à Gonse I Cette coïncidence échappe à Picquart.
Ainsi tous deux « sont d'accord » que le document est authentique (2), Picquart qui sait que Dreyfus a été injustement condamné, Lebon qui sait qu'il Ta été en violation de la loi (3).
Lebon lui-même a précisé que la saisie de colle pièce
(i) « Indiquer avec précision... etc. »>
(2) lienneSf 1, ii4i, LcboQ ; I, 430, Picquart.
(3) Imlr. Fabre, 98, Picquart : « Je rappelai à Gribelin l'entretien qu'il avait eu avec M. Lebon au commencement de septembre et dans lequel il avait été question des pièces secrètes; il me répondit : « C'est pourtant vrai ! »
Tut « radicalement élrangère » à Tordre qu'il donna de mettre Dreyfus à la double boucle (i). Il dîl à Picquart : <i Je vais le faire mettre aux fers ce soir (2). » Picquart n'axait pas le droit de confier au ministre que le condamné de Tîle du Diable était innocent. Il recueillit la féroce parole, resta silencieux.
Cependant les journaux, à la satisfaction de Mathieu, -continuaient leurs polémiques.
La note officielle, qui démentait l'évasion, fut accueillie avec scepticisme par Drumont : « La fausse nouvelle a été lancée pour tâter l'opinion ; elle sera vraie demain (3). » De même Rochefort (4). Un voyageur révéla « qu'une goélette avait débarqué à Carupana Dreyfus et une dizaine de ses compagnons ; tout le monde le sait au Venezuela (5) ». Le plus beau fut l'enquête de Papillaud à Newport. Il raconta longuement qu'il y avait vu Collins, l'auteur de « Farticle sensationnel » du Souih'Wales Argus, le capitaine Hunter et un matelot du Non-Pareil. Hunter a allégué qu'il en a déjà trop dit; mais Collins a certifié que Mme Dreyfus est venue à Tîle du Diable, et le matelot que Dreyfus s'est
(1) Lettre de Lebon au Journal des Débals : « A tout cela, ce -qu'on nomme actuellement le faux Weyier eat demeuré radicalement étranger, bien qu'il date de la môme époque. »
(2) Je tiens ce récit de Picquart.
(3) Libre Parole du 5 septembre 1896.
(4^ Inlrans'ujeanl du 6.
(5) Nouvelliste de Bordeaux du 11 ; l'article fut reproduit dans <ic nombreux journaux.
évadé, mais qu*il a été repris, « fait acquis et qui ne souffre pas de discussion (i) ».
Or, le journal gallois, le vaisseau le \on-Pareil et son capitaine, n'ont jamais existé que dans Timagination du gazetier anglais qui lancja la fausse nouvelle.
(^almette, rédacteur au Figaro^ avait re<,*u les confidences d'un ancien fonctionnaire de la Guyane au sujet de Dreyfus ; il les publia, « Taclualité ayant repris ce malheureux que l'on croyait à jamais oublié, disparu, perdu (î>) »,
L'évidente exactitude des détails, une sympalhie î^i peine dissimulée pour le condamné, frappèrent, troublèrenl l'opinion. Pour la première fois, le public eut une vision claire de l'homme et le frisson d'un tel martyre. Nul n'eût voulu croire que, depuis deux jours, ce supplice avait été jugé trop doux pay un ministre de la République.
On vit nie, « rocher plutôt qu'île », et, sur ce roc perdu, l'homme gardé, jour et nuit, par six surveillants armés, impassibles, <* toujours muets >^.
<' Lui, s'est enseveli dans ce grand silence, avec une résignation » qui a étonné ses geôliers. <« Mais dans ses lettres, fort nombreuses, il répèle constamment qu'il est innocent... C'est le même cri stupéfiant, inquiétant, qu'il jetait à l'École Militaire. »
Protestation toujours la même, «^ identique dans les phrases et jusque dans la cadence des mots »> ; le style est monotone, « sans grands élans de compassion attendrie (3) »>. 11 pardonne à ceux qui l'ont condamné <( parce que leur bonne foi a été surprise ^^.
A Libre Parole du lo scplenihre iStjO. (lîi Fiijaro du 8.
(3) A ce rècil si exact une erreur se nu^Ie du fait, non de rinforinaleur. mais du journalii^le : «< Dreyfus décbrc qu'il a
« Il a réparti d'une façon très réfléchie l'emploi de son temps », résiste, grâce à celte hygiène, au climat meurtrier. Pourtant, '< il n*a plus d'âge, le corps courbé, les cheveux blanchis, le visage jaune et creux, la barbe grise, la démarche lasse et lente >^,
Toute évasion est impossible. «^ D'un côté, l'île Saint- Joseph, avec le bourreau ; de l'aulre, l'île Royale, avec les forçats: tel est l'immuable horizon du déporté, avec l'immensité de la mer au delà des brisants cl des récifs. » ^
L'auteur de l'article ajoutait que Chaulemps, ministre des Colonies en i8<)5, désireux ^< d'adoucir le sort du déporté », aurait voulu permettre à Mme Dreyfus de le rejoindre; il avait demandé avis, par dépêche, au gouverneur de la Guyane, mais la réponse avait été négative.
L'ancien ministre salVola à la pensée de quehjue comité électoral (jui lui ferait un crime d'avoir eu la velléité d'être humain, et d'avoir été respectueux de la loi, — donc, vendu aux Juifs et complice du traître. Pendant plusieurs jours, il multiplia les désaveux indignés, menaçant de poursuivre les auteurs « d'une aussi odieuse calomnie (i) ». Il se targua des instructions données à Lebars, le gardien-chef, « face à face
voulu par un acte mal calcule, qui n'a élc selon lui qu'une imprudence, donner ce sentiment de connance au Gouvernement étranger dont il déroherait ensuite les secrets à notre profit. '» Dans toutes les le! très de Dreyfus, lues et relues par les deux Administrations des colonies et de la guerre, il n'y a pas un mol, un seul, qui ait trait à cette fable.
(i) Érlair du () septembre : " Pas un mot de vrai; démentez énergiqucmeni ; j'examine si je dois poursuivre. »> Seconde dépêche : « Les mesure* de rigueur (fue j'ai prises contre Dreyfus et quelques-uns de ses amis expliquent que je sois l'objet d'une aussi odieuse calomnie, dans un article trop bienveillant pour le traître. ..
3aO HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS
avec L*urs consciences... Tant que Lebars sera là, le déporté Dreyfus ne sera pas enlevé vivant (i). » — Le Figaro riposta en publiant le texte de la dépêche niée par Chautemps (2).
Ainsi la peur, de nouveau, acculait à des équivoques mensongères les personnages consulaires de la République.
Cet appel à la pitié alarma tous ceux qui avaient un intérêt politique ou personnel à ce que le Juif restât le traître. Drumont, Rochcfort," d'autres encore, cherchèrent à substituer à Tirnage évoquée d'un Dreyfus stoï- -queet douloureux une figure ignoble : « Il vit en brute. Il pourrait lire ; il aime mieux manger... On le voit errer, portant toute sa barbe, d'une saleté repoussante, objet de dégoût pour ceux qui l'approchent... 11 s'empiffre, mange, boit (3). » Ce sont ensuite de nouvelles révélations sur le Syndicat, accusé d'ailleurs de méfaits contradictoires, tantôt d'avoir propagé les faux bruits de l'évasion pour tâter l'opinion (4), tantôt de préparer
(1) Lettre du 9 scplombrc. [Figaro, Libre Parole, etc.)
(2) « Paiis, 25 octobre i8«/>, G heures du soir : Câblez immédialemenl s'il est possible de permettre h la femme du déports): Dreyfus de rejoindre son mari aux îles du Salut. » Calmette ajoutait que Dreyfus, dans le télégramme officiel, s'appelait ZSO et que le gouverneur do la Guyane avait répondu, d'abord par une dépêche, puis par une lettre venue par le courrier anglais du 3 novembre 1895 et arrivée à Paris le 24' {Figaro du 10 septembre 1896.) Chautemps allégua aussiti\t que « ce texte n'était pas entièrement exact », que le télégramme était du 12 octobre et non du 25, et qu'il avait voulu seulement « mettre le Conseil des ministres à même d'apprécier tous les côtés de la question ». Cette rectification parut dans le Figaro du 11 septembre sous ce titre : « L'aveu de M. Chautemps. » Calmette fit observer que Chautemps avait, précédemment, déclaré à un rédacteur de la Pairie que « le Conseil des ministres n*avait jamais envisagé un instant la possibilité d'une telle autorisation ».
(3) Gil Bios, Libre Parole du 11 septembre, etc.
(4) Éclair du 10, Jniransigeant du 20.
la fuile diï traître (i). La « juiverie » a réuni quatre millions (2). Comment expliquer, sinon par l'or d'Israël, <|ue tous les gardiens succesâfs de ce grcdin le croient innocent (3)? — Et, ce qui porte plus que ces grossières vilenies, rÉclair publie un premier article, qui passe pour une communication autorisée, sur le sombre procès <lontla France, le monde entier, ne savent encore que le dénouement. Un coin du voile se lèvfc : « Il y a plus pour •établir la culpabilité du traître qu'un autographe. » Le journaliste anonyme esquisse la scène de la dictée, « où Dreyfus, surpris, laissa échapper un premier aveu «.Surtout, il pose en pleine lumière la figure d'un loyal officier qui, avant le départ du misérable pour le bagne, « lui parla, dans sa prison, de la patrie trahie et l'invita à atténuer le mal qu'il avait fait en le délimitant en toute franchise ». Mais Dreyfus n'avait répondu à l'officier que par un cri de rage contre « les imbéciles qui l'avaient laissé prendre (4) ».
Picquart s'était attendu (il le dit à Boisdeffre et à Gribelin) à une campagne de presse en faveur de Dreyfus (5). D'à illeurs, loin d'en rien espérer pour l'œuvre
(i) Malin du u, Infransigeanl des ii, 12 et i3, Libre Parole des 6, 9, 16 pcplembre, etc.
(2) Libre Parole du 22.
(3) Jnlransigeanl du 9.
(4) Éc'air du 10. — Cuignct attribue cet article à Du Paty, dont « la personnalité y est complètement mise à jour » {Cass., I, 342, 344)- Du Paty dément formellement cette assertion [Cass.,!, 4'|3; II, 33;. — Voir pages 372 et 373.
' {b) Jnslr. Fabre, (ïo, Boisdeffre; io4, Picquart. — Cass.y I, 265; Rennes, I, 525, Boisdeffre. — Gribelin prête à Picquart ces pro-
332 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
de justice, il s'en inquiétait. L'événement démentit ces craintes. L'article documentaire du Figaro n'eut pas de suite. Un seul écrivain, C4assagnac, osa dire le doute qui, de nouveau, obsédait les consciences (i). Passée la tempête, et en attendant qu'elle revînt, Cassag-nac redevenait courageux, plein de sens. Il n'est pas seulement w l'adversaire implacable de tout jugement rendu au fond d'une cave, par la sainte Vehme ou par un conseil de guerre » ; mais il n'a pas la superstition des juges militaires, « point infaillibles, ni plus éclairés ni plus honnêtes que leurs frères, cousins et amis, les jurés, qui se trompent souvent ». Enfin, le Jour, qui appartenait au beau-frére de Rocheforl, annonça une enquête sur l'alTaire, avec des « documents inédits », mais ne publia qu'un article ; BoisdeftVe fit racheter le second (2).
pos : « Vous allez en avoir une campagne de presse ! Ils ne savent pas ce qui les attend là-haut. » Et encore : « S'ils ne Teulent pas marcher là-haut, je leur forcerai la main. « 'Instr. Fahre. 22, 48 .) Il j)récise que c'était entre le 25 aoCit et le 0 septembre, plutôt en septembre. — Picquart convient qu'il a pu exprimer devant Gribelin sa crainte d'une campac:no de presse, mais il " ne croit pas s'Otre jamais exprimé de cette f.içon, surtout devant Gribelin, qui oublie trop, dans tout ceci, qu'il n'est et n'a jamais été qu'un agent subalterne. »-(V|H, 12S.;
(1 Autorité du i4 septembre; l'article est intitulé « le Doute •».
(2) Jour du 11 septembre, article signé Adolphe Possion. — Vaughan. administrateur de Vlntrana'ujcant, protesta contre la publication de cet article, soupçonnant (à tort) qu'il était payé. {Souvenirs sans regrets, G2, 63.) Possien avait seulement relaté, amplifié des propos de Forzinetti, toujours directeur du Cherche-Midi et qui continuait à affirmer l'innocence de son ancien prisonnier. Le beau-frére de Hocheforl, \'ervo(>rl. refusa le second article, (juc Possien essaya de placer <lans un autre journal ; il le colporta « de rédaction en rédaction ". BoisdclTre en fut informé ; il avait été fort mécontent de cette menace de révélations : il chargea Picipiart de faire voir Possien par le commissaire spécial Tomps, (pii réussit dans sa négociation. iCass., I, iC/,, Picquart: 764, Tomps).
Picquarl employa ensuite Guénée à rechercher « quels journaux allaient intervenir en faveur de Dreyfus (i) ». L'agent favori d'Henry signala V Éclair; il affirma, dans un rapport, que le député Castelin, grand ami du directeur Sabatier, avait traité avec le frère el le beau-père du condamné (2).
Quelques jours plus tard parut une lettre publique de Castelin au président du conseil ; le député de l'Aisne aAâsait Méline qu'il l'interpellerail, à la rentrée, « sur la complaisance du gouvernement à l'égard de Dreyfus et de ses amis (3) ». La Libre Parole^ V Intransigeant célébrèrent le patriotisme de Castelin* Dupe de Guénée, Picquart se dit que Castelin faisait le jeu de Dreyfus.
Gonse, le soir môme de la visite que lui avait faite Picquart, écrivit à BoisdelTre (4) ; le lendemain, il vint au ministère el eut un long entretien avec lui (5). Ce môme jour (6), Billot, après quelque hésitation, autorisa Picquart à demander au colonel Abria des spécimens de l'écriture d'Esterhazy. Le ministre ignorait encore que le chef du service des Renseignements avait découvert qu'Esterhazy était l'auteur du bordereau. Il en résultait une grande gône pour Picquart, retenu par la défense de Boisdeffre. A plusieurs reprises, il revint sur sa demande d'exposer l'affaire au ministre. Bois deffre finit par y consentir : u Faut-il lui montrer tout? — Oui, tout (7). »
(i) Inslr. Fahre, 170; Cass., I, iG3, Picquarl.
(2) Cas8., I, i63, iGG ; Rennes, I, 438, Picquarl.
(3) Lettre du 11 septembre 1896.
(4) Inslr. Fabre, 1, 60 ; Rennes^ I, 525, BoisdelTre : « Je regrette bien de ne pas retrouver cette lettre. »
(5) 4 septembre.
(6: Cass., I, 161, Picquart: « C'est la date qu'on m'a donnée à l'instruction Tovornier. »
(7)Cass.,-ï, i3'2, Picquart.
Billot se relira dans son appartement particulier (sa chambre à coucher) pour entendre les explications de Picquart (i). Ce ministre en tutelle, espionné jusque dans son cabinet, se méflait de ses propres offlciers. Ainsi les doges de Venise tremblaient devant les sbires secrets du conseil des Dix, et les rois catholiques euxmêmes, dans TEscurial, devant la Sainte-Inquisition, invisible et partout présente.
Une fois en sûreté, Billot regarda de près le bordereau, le compara avec récriture de Dreyfus et avec celle^ d'Esterhazy ; il dit nettement son opinion : « Le bordereau n'est pas de la main de Dreyfus (2). »
Quand Picquart en arriva à la communication des pièces secrètes, en chambre du conseil : « (Test grave, observa Billot, très grave î » comme s'il avait ignoré la
(1) Je tiens ce récit de Picquart. L'an d'aprèj», liillot prendra les mêmes précautions pour causer avec Schcurer-Kestner. — Billot, à la Cour de cassation, brouille les dates et les faits : c'est d'abord Boisdeffre qui se plaint que « Picquart cherche îï trouver un coupable autre que Dreyfus » ; puis, Picquart, interrogé par Billot, lui dit que le bordereau n'est pas de Droyfus, mais d'Eslerhazy ; Billot donne alors h Picquart « des directives pour chercher du côté de certaines individualités » ; « les choses continuaient ainsi quand, un jour, le général de BoisdefTre me rendit compte que Picquart lui avait montré un télégramme bleu,... etc. » (!, 55o.) De même à Bennes. (I, 178.)
(2} Je tiens de Picquart ce propos dont le souvenir lui est resté très présent. Billot dépose à Rennes : •• J'ai été très ému de cos écritures. »> (I, 178.) — A la Cour de cassation, Billot avait prétendu tout le contraire : h Je répondis au colonel Picquart que l'écriture d'Eslerhazy ne ressemblait pas plus à celle du bordereau que celle de deux autres personnalités dont il me présentait l'écriture, et je l'invitai h continuer ses recherches, non seulement sur Eslerhazy, mais encore de deux autres côtés. *> — Le dossier que Picquart présenta à Billot comprenait, outre des spécimens des écritures de Dreyfus et d'Eslerhazy, le petit bleUy le ronimenlaire de Du Paty, la pièce Canaille de [).., et un rapport de Guénée. Oui sont « les deux personnalités »» visées par Billot? D'autre part, Billot engagea» en effel, Picquart à «observer») Maurice Weil.
forfaiture de Mercier. Il ne lut que la première des pièces, mais écouta tout Targumenl de Picquart, en homme qui, sincèrement, veut savoir la vérité.
Il ne fit aucune objection (i), promit à Picquart de lui donner les moyens d'agir ; au besoin « il fera mettre le grapin sur Esterhazy (2) ». Mais, comme la visite du Tsar à Paris était annoncée pour les premiers jours d octobre, il dit qu*il fallait patienter, « ne pas faire d'histoires en un tel moment ».
VHI
Billot se croyait à la fois un grand militaire et un grand politique. C'était un troupier madré, sournois, d'esprit délié, mais sans caractère, point méchant, mais sans bonté, trop intelligent pour ne pas donner raison, dans son for intérieur, à Picquart, mais pas assez pour faire sienne, coûte que coûte, la cause qui s'offrait à lui.
(1) Révision, ii3, Picquart: « Le général Billot pendant quelque temps crut à V innocence de Dreyfus cl crut à sa culpabilité par le faux Henry. II a toujours cru à la culpabilité d'Esterhazy pendant que j'étais au ministère. >> — Caês., I, 12, Billot: « Je n ai pas découragé le colonel Picquart, lui disant toutefois qu'il était rare qu'un homme opérât seul, que Dreyfus pouvait avoir des complices, mais que, dé»'.ouv rît-on un coupable dans Esterhazy, ou dans un des deux autres, cela n'innocenterait pas Dreyfus ipso fado. » — De môme, I, 55o. — Picquart na aucun souvenir que Billot lui ait fait part alors de cette hypothèse que Dreyfus et Esterhazy pouvaient être également coupables. — Selon Boisdeffrc {Cass., ï, 263;>, le ministre et luimême auraient dit seulement à Picquart : « Cherchez et trouvez des preuves. »
{2) Testament de Picquart, daté de Sousse, le 2 avril 1897. ilnsir. Fahre, T) et 57, scellé n* 1 bis,) — Voir Appendice III.
Ses nuits ont été alors, de son propre aveu, des nuits d'insomnie (i).
Il eut, en effet, et tout de suite, la claire vision du drame qui s'était accompli au ministère de la Guerre et dont le dénouement était entre ses mains.
Quelle affaire plus simple! Toutes les preuves morales, matérielles, contre Eslerhazy ; pas une, pas une présomption contre Dreyfus. Il n'était pas besoin d'être expert pour comparer les écritures, pas besoin d'être psychologue pour connaître entre ces deux hommes, le Juif ambitieux, passionné de son métier, riche, et l'aventurier louche, besoigneux, cynique, quel était le traître.
Môme, comme il avait une longue et souvent amère expérience des hommes, Billot vit plus loin que Picquart qui, jeune, point enclin à soupçonner le mal, entêté à croire que l'équité est la vertu des puissants, n'apercevait qu'une erreur judiciaire où un œil plus exercé discernait un crime.
Billot était l'ami de Saussier ; il savait le mépris du vieux soldat pour Mercier et son opinion sur l'affaire. La veille du procès, les officiers du gouverneur de Paris étaient venus au ministère, n'avaient pas caché Tavis de
(i: Cass., I, 337, Barlliou : '< J'ai le souvonir précis d'avoir entendu le glanerai Billol, au moment du procès Zola, dire qu'il avait eu, pendant plusieurs jours, des doutes sur la culpabilité de Dreyfus et qu'il n'en avait j)as dormi pendant plusieurs nuits. » — De mOme Poincaré 'I, uyV. — Billot convient, à Rennes, sur une interrogation de Démange rappelant ces dépositions : <« J'ai passé plusieuni nuits sans sommeil, et ce n'est pas seulement à cette ép()<iue-là ; c'est à toutes les éi)oques où l'alTaire a été agitée .. " El encore: « A(jité, oui! ému, oui ! mais calme et cherchant \di ycv'dé.fai eu à ce mumenl des doules. » Plus loin : " Oui, j'ai eu, non pas des doutes, mais des hésitalions, j'ai eu des nuits sans sommeil : j'en ai encore quelquefois, entendez-le bien I » Hennés^ I, 178, 179.)
leur chef (i). Depuis, Saussier était resté le prolecteur de Forzinetti.
Billot lui-même avait vécu trop longtemps avec les meilleurs du parti républicain et, mieux encore, avec les idées de justice et d'humanité qui sont les principes de la Révolution, pour ignorer où était le devoir dans ces circonstances, son devoir de chef de Tarmée. Mais son intérêt ?
Chose grave déjà d'hésiter entre le devoir et Tinlérêt. Picquart n'a pas connu ce doute. Billot pèse le pour et le contre de l'honneur.
Et, comme cette indécision même est une première défaillance, elle porte en elle-même son châtiment : Billot pèse avec de faux poids, dans une balance mal réglée.
En effet, s'il n'eût obéi qu'à la voix intérieure qui lui parla, il n'eût pas commis la sottise de se croire faible alors qu'il était le maître. Il ignorait ou n'avait pas médité cette pensée de Pascal, qui explique toutes les vicissitudes du drame que je raconte : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force. La justice est sujette à dispute ; la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste (2). »
Picquart apportait seulement la vérité. Billot fut le premier de ceux qui eussent pu mettre ensemble la justice et la force.
(i) Cass., l, 128, Picquart : « Ils (lisaient que tout cela était encore des inventions du bureau des Renseignements ; ma mémoire me permet presque d'affirmer que, parmi ces officiers, de trouvait le commandant Capiomont. »
(2) Pensées j Éd. Lahure, 1,274.
A cette heure où les passions ne sont pas encore débridées, oii les tempêtes n'étouffent pas la voix de la raison, oii la France ne se croit pas menacée dans son «rmée ni Tarmée dans son honneur, lout est aisé.
Assurément, les collaborateurs (ou complices) de Mercier sont hommes à nier d'abord l'évidence des faits pour éviter l'aveu public d'une erreur. Mais surpris, en pleine sécurité, par un coup aussi irapré^ni, sans concert entre eux, libres encore d'alléguer leur bonne foi, leur ignorance des lois, la faillibilité du jugement humain, ils s'inclineront devant la résolution d'un ministre clairvoyant, ferme sur ses droits, irrité, qui a des comptes sévères à leur réclamer. Il n'a qu'à mander cet orgueilleux et faible Boisdeffre : « Voilà dix jours que le lieulenant-colone ^Picquart vous a fourni les preuves certaines d'une lamentable erreur judiciaire : de quel droit et pourquoi ne m'avezvous pas averti sur l'heure? dans quel intérêt personnel,- pour préparer quelles iiiachinations, avezvous, si longtemps, interdit à cet officier dé m' in former? »
fil qui, parmi ses collègues du gouvernement, dans les deux Chambres, dans l'armée (hors Mercier), el dans le pays, hors cette poignée d'agilateurs, la démagogie antisémite, qui contestera la parole du ministre de la Guerre? Le président du C4onseil est un vieux républicain, un honnête homme, son ami depuis près de trente ans ; l'éclatante lumière ne luit pas pour le seul Picquart ; Méline, s'il ne ferme pas les yeux, la verra comme lui. Du coup, Billot s'élève des honneurs à la gloire. Picquart n'aura été qu'un agent d'informations, son agent, dressé, dirigé par lui. 11 a fallu trois ans d'efforts à Voltaire pour arracher au Parlement de Toulouse la réhabilitation de Calas, il n'est pas besoin
<le sommation pour que le chef de la justice militaire, sous la République, proclame, répare une erreur.
Billot eut cette vision qui le séduisit ; tout gâté qu'il fût, et malheureux plus que jamais, en ce moment, de ses tares secrètes, il eût voulu être l'homme de cette œuvre. D'autre part, il n'a point la certitude que cette œuvre de justice sera aussi facile qu'honorable. Il ne se sont pas la vertu qui accepte les défaites éphémères pour une telle cause. Il lui faut le succès. Il calcule les résistances possibles.
Lesquelles ?... Boisdeffre se retusant à confesseor rerreur, le crime judiciaire... Drumont, Rochefort, ameutant la canaille contre le ministre vendu aux Juifs.
Obstacles misérables. Billot, s'il veut, tient Boisdeffre, Gonse, par leur participation à la forfaiture de Mercier. Entre le chef de l'armée attestant l'innocence d'un soldat, et Drumont, l'ancien associé d'un mouchard, de- Tenu l'avocat d'un traître manifeste, qui n'eût pas <!hoisi ? Drumont, demain, ne sera fort que de la complicité des ministres de la Guerre, des gouvernements, tremblant, l'un après l'autre, devant ses diatribes, capitulant devant ses menaces. La vérité ne sera faible et la justice « sujette à dispute » que par la coalition de tous les pouvoirs publics avec les pires passions de haine et, aussi, avec quelques-unes des plus nobles eroyanccs qui peuvent animer un grand peuple.
Cependant, ces vains obstacles, Billot les transforme en montagnes infranchissables.
Ne scrait-il pas sans inquiétude sur lui-même ? Tout son passé est-il pur? Sa gestion des fonds secrets a-t-elle été irréprochable? Serait-il le prisonnier de quelque faute ?
Évidemment, quelque chose d'obscur le paralyse, l'effraie.
Si Picquart a eu tort de ne pas rendre compte à Bois defTre sitôt qu'il eut découvert le traître ; si Boisdeffre a eu tort de ne pas informer Billot, sitôt qu'il a connu par Picquart qu'Esterhazy est Tauteur du bordereau ; quelle faute plus lourde encore commet Billot luimême, quand enfin il est avisé, de ne pas aviser ses collègues, son ami Méline, le Président de la République ?
Depuis dix jours, tout à coup, Dreyfus est ressuscité d'entre les morts ; son nom est dans toutes les bouches. Méline s'inquiète de ce bruit importun, d'autant plus qu'il ne doute pas que Dreyfus est coupable. Et Billot, dès qu'il a reçu le rapport de Picquart, n'en avertit pas Méline (i) !
Billot est certain de la loyauté de Picquart ; il a vu lui-môme le dossier; il est persuadé. Mais aurait-il des doutes, que ne les soumét-il à Méline, son ami, le chef du gouvernement, juriste consommé, conseiller sagace? Ce fait si grave : le chef du service des Renseignements qui découvre une erreur judiciaire, — et quelle erreur I — et qui a surpris à nouveau, en flagrant délit, le véritable auteur de la trahison, — et quel crime ! le monde entier en a retenti ! — ce fait si grave, Billot le garde pour lui, n'en dit rien à Méline, il le laisse dans l'ignorance d'un tel événement î
Alors môme que Picquart se tromperait, Billot a-t-il le droit de ne pas informer Méline, Félix Faure ?
Qu'est-ce qui l'en empêche ? De quoi ce soldat, ce chef de l'armée, a-t-il peur ?
(i) Je tiens le fait lie plusieurs membres du cabinet Méline; Billot évite, dans toutes ses dépositions, de toucher à cette question délicate. Devant la Cour de cassation, Barthou dépose qu'au moment du procès Zola (février 1898), il ignorait encore, « d'une manière absolue, le rôle joué en 1896 par l'enquête du colonel Picquart » (I, 337).
Le fait est qu'il a peur.
Billot n'a rien objecté à Picquart ; en guise de conclusion, il lui a dit seulement de ne rien ébruiter avant les fêtes russes, sans qu'il ait expliqué d'ailleurs et sans que Picquart lui ait demandé pourquoi Tinnoceni doit rester, un mois encore, sur son rocher, et le traître à côté du drapeau trahi, parce que l'Empereur de toutes les Russies vient rendre visite au Président de la République, au peuple français, à Tarmée française.
Picquart, le lendemain (i), se rendit chez BoisdefTre, lui raconta son entretien avec Billot : « Quoi I vous lui avez montré le dossier secret ? — Vous m'avez dit de lui montrer tout. » BoisdefTre s'emporta (2), à Tétonnementde Picquart, et aussitôt il alla droit chez Billot.
Ce que se dirent, ce jour-là, ces deux hommes est resté un mystère. Mais BoisdefTre signifia ensuite à Picquart qu'il avait « expliqué » l'affaire au ministre (3).
Picquart suivit docilement la consigne de BoisdefTre, qui l'avait invité à prendre désormais les instructions de Gonse. Le 5 septembre, il rendit compte à Gonse, par lettre, qu'il avait de nouvelles pièces de comparaison. Il était allé la veille chez le colonel Abria pour lui demander de l'écriture d'Esterhazy; le colonel lui dit
(i) « Le lendemain, je crois. » (Cass.j I, 182, Picquart.)
(2) Ca8$.^ I, i3'^, Picquart : « Le général me reprocha vivement d'avoir parlé au ministre de cette partie de la question et il se rendit chez lui. »
(3) Ibid.
4H2 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS
qu'Eslerhazy menait une vie irrégiilière, étrange ( i) ; Picquart, ayant llmpression qu'Abria en pensait plus, s*efiorça d'éloigner l'idée de trahison, il s'agissait simplement d'indiscrétions (2]. Muni de nouveaux s[>écimens d'écriture, il expose dès lors à Gonse (3) que ces pièces sont aussi probantes que les autres (^); « ce n'est pas une ressemblance, c'est une identité ». En conséquence, il prie « instamment » le général de l'autoriser à faire procéder à une expertise « par un homme de l'art ». « Ce fou de Bertillon a pris l'écriture authentique d'Esterhazy pour un décalque ; le malheureux croit à une machination ! » Son idée était de soumettre le bordereau et les deux écritures aux experts de 1894 (5).
Une expertise loyale était ce que Boisdeffre et (ionse redoutaient avant tout. Gonse répondit à Picquart (6)' ^u il fallait <i attendre encore pour continuer dans celte voie assez délicate ». L'expertise « a le grave inconvénient d'obliger à prendre de nouveaux confidents dans de mauvaises conditions ». « Après avoir bien réfléchi », pendant deux jours, Gonse estime << quil lui paraît utile de marcher avec une grande prudence, en se méfiant des premières impressions ». Ce qui est nécessaire, « c'est d'être fixé, dit-il dans son jargon, sur la valeur des documents, comment ils ont pu être copiés, quelles demandes de renseignements ont été faites auprès des tiers ». Sans doute, « il est assez difficile
(i) Instr. Tavernierj i5 oct. 1898, Abria : « J'ai supposé qu'il avait écrit dans les journaux cl commis quelque imprudence en publiant des articles sur rartillerie de canipaçrne. »
(2) Instr. Tavernier, Abria. — Inslr. Havary, y déc. i8<j7; Cass.y I, 161, Picquart.
(3) Lettre du 5 9C(»tcmbrc. Çlnslr. Fabre, 221.)
(4) '< Il y paraît notamment la double lellre, que l'on disait si rare. »
(5) lienneu, I, 433, Pic<iuart.
(6) Lettre du 7 septembre, de Cormeilles-en-P^riffs.
d'arriver à un résultai sans faire quelque bruit. » Cependant, « c'est le meilleur moyen de marcher sûrement ».
Gronse insiste encore « qu'il est nécessaire de marcher avec une extrême prudence » et « serre la main bien affectueusement à son cher Picquart ».
Le caractère dilatoire de cette lettre n'échappa point à Picquart, ni la contradiction des raisons invoquées par Gonse pour ajourner l'expertise et pour commencer une enquête au sujet des documents. En enlevant la date et la signature d'Esterhazy, l'expertise pouvait se faire très discrètement. Ainsi Picquart venait de ^procéder avec Berlillon ; ainsi Gonse lui-même, en 1894^ avec Bertillon et Gobcrt. D'autre part, l'enquête impliquait la divulgation du nom d'Esterhazy.
Dans l'intervalle s'était produit l'incident de la lettre à l'encre sympathique. Picquart était allé en voir, chez Bertillon, l'original, dont les bizarres caractères semblaient d'une arabesque (1). L'anthropométreur y trouvait une preuve nouvelle que les Dreyfus avaient dressé « un homme de paille » à imiter l'écriture du bordereau, « l'acteur prêt à agir ». Picquart s'étonna un peu de n'avoir jamais rencontré, depuis un an qu'il suivait la correspondance adressée à Dreyfus, ni une écriture semblable à cet étrange dessin, ni cette signature illisible (2). Mais il ne s'étonna pas de raisonner, dans l'espèce, comme Bertillon, puisqu'il croyait, lui aussi, que la famille Dreyfus avait payé quelqu'un « qui consentait à se faire passer pour le traître » '^3). Il s'effraya de cette tentative maladroite.
(1) Revision, 117, Picquart : « Lettre écrite en caractères étrange», semblable à un dessin. »
(•2) Instr. Fabre, 100, Picquart.
(3) Ibid.; Cass.y I, i63; II, 209, Picquart.
Il écrivit donc à Gonse dans ce sens{i). Il suivra « scrupuleusement les instructions » du général, mais « son devoir est de l'avertir que de nombreux indices et un fait grave » — c'est cette lettre (2) — « montrent que le moment est proche où des gens qui ont la conviction qu'on s'est trompé à leur égard vont tout tenter et faire un gros scandale ». Il adresse ensuite à la conscience de Gonse, au souci qu'il lui suppose encore de l'honneur et de la justice, à la préoccupation, moins noble, d'éviter de redoutables embarras, ce pressant appel :
Je crois avoir fait le nécessaire pour que l'initiative vienne de nous.
Si l'on perd trop de temps, l'initiative viendra d'ailleurs, ce qui, faisant abstraction de considérations plus élevées, ne nous donnera pas le beau rôle.
Je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informés comme nous et que leur tentative me paraît devoir aboutir à un gâchis, un scandale, un gros bruit, qui n'amènera pas la clarté.
Ce sera une crise fâcheuse, inutile, et que l'on pourrait éviter en faisant justice à temps.
Étrange cerveau de l'homme où la plus haute sagesse cohabite avec l'erreur la plus grossière, qui déduit d'une interprétation absurde des pré visions judicieuses, que trompe un faux inepte et qui lit dans l'avenir comme dans un livre ouvert!"^
(1) Lettre du 8 septembre.
(2) Plus tard, Gonse dira que « le fait grave, c'était la publication de l'article de VÉclair^ du i4 septembre ». [Inslr. Fabre^ 169, etc.)
Gonse, avant de répondre à cet appel, « réfléchit » (i) pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il référa à BoisdelTre (2).
Tous les mots de celte seconde lettre sont pesés, d'une savante équivoque, choisis et agencés avec art, pour endormir la naissante méfiance de Picquart.
Gonse excelle à prendre un air patelin, un peu niais, à s'abriter derrière sa pusillanimité, à invoquer les prudents aphorismes de la sagesse bourgeoise, Loyola- Prudhomme.
Picquart est devenu l'ennemi ; d'autant plus, Gonse le traite en ami, avec une confiance qui paraît sans réserve, sur le ton, non pas d'un chef qui n'aurait qu'à commander, mais d'un collaborateur affectueux qui oublie la supériorité de son grade et traite en égal un subordonné éminent et dévoué.
Le zèle de Picquart, pendant le procès de 1894, quelques propos acerbes contre les Juifs, avaient persuadé à Boisdeffre et à Gonse qu'il était des leurs, corps et âme, un autre Sandherr, plus intelligent, non moins résolu. Terrible déception, enrageante, que l'éclosion soudaine, semblait-il, de ce Picquart inconnu, d'un antisémite pour qui un Juif est un homme, d'un chef de
(1) Lettre du 10 septembre, de Cormeilles-en-Parisis : « Mon cher Picquart, je vous accuse réception de votre lettre du 8. Après y avoir bien réfléchi... »
(2) Il l'indique lui-même, dans un demi-mensonge : «« J'ai occasion d'écrire au général de Boisdeffre. »
la police militaire qui évoque le droit éternel et parle de justice dans les camps.
Quelle sottise d'avoir appelé cet honnête homme^ ce faux frère, dans un poste de confiance, quand on avait là, sous la main, Du Paty et Henry 1 De quoi, si on le brusque, ne sera-t-il pas capable ? N'a-t-il pas déjà révélé à Billot la forfaiture de Mercier ? Il n a pas compris, comme on le croyait, que le chef, c'est Boisdeffre, non pas le ministre, ce général politicien î
Noire trahison. Et Gonse, Boisdeffre, sont sincères dans la haine clairvoyante qui les remplit d'angoisse, dans la colère qui leur serre la gorge. Mais toute loyale imprudence serait fatale. Il faut savoir ruser avec ce gêneur, avant de le perdre.
Ainsi Gonse ne heurte pas Picquart, cherche surtout à écarter de cet esprit soupçonneux, en éveil, toute idée que Boisdeffre et lui-môme seraient hostiles à l'œuvre de réparation et de vérité. Gonse veut tout ce que veut Picquart, en douter serait lui faire injure ; mais il doit plus d'expérience auiourd privilège de Tâge ; et cette expérience, cette sagesse, le jeune officier en saura profiter.
Après être convenu que les informations do Picquart sont « inquiétantes (i) »>, il n'en persiste pas moins « dans son premier sentiment », qui est « d'agir avec une extrême circonspection » :
Au point, lui dit-il, où vous en êtes de votre enquête, il ne s'agit pas, bien entendu, d'éviter la lumière ; mais il faut savoir comment on doit s'y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité.
^i) « Malgré ce que votre lettre du 8 contient (Vinquiélanl », ^- c'est Gonse qui souligne, — « je persiste, etc.. »
Ainsi tous deux poursuivent le môme but ; mais, « ceci dit, il faut éviter toute fausse manœuvre, et, surtout, se garder de démarches irréparables ».
Le nécessaire, poursuit Gonse, est, il me semble, d'arriver en silence et, dans l'ordre d'idées que je vous ai indiqué, à une certitude aussi complète que possible,, avant de rien compromettre.
Par cette phrase : « Dans Tordre d'idées que je vous ai indiqué », Gonse se réserve de dire (i) que Thypothèsç d'une erreur judiciaire a toujours été loin de sa pensée et qu'il a constamment orienté Picquarl sur la seule piste d'Esterhazy. Pourtant, il n'est question, dans la lettre à laquelle il répond, que de Dreyfus î Ayant pris cette subtile précaution, Gonse peut, sous ce couvert, avancer d'un pas :
Je sais bien, dit-il, que le problème à résoudre est difficile, qu'il peut être plein d'imprévu, mais c'est précisément pour cette raison qu'il faut marcher avec prudence. Cette vertu ne vous manque pas, je suis donc tranquille.
Songez que les difficultés sont grandes, et qu'une bonne tactique, pesant à l'avance toutes les éventualités, est indispensable.
J'ai occasion d'écrire au général de Boisdeffre ; je lui en touche quelques mots dans le sens de ma présente lettre.
Prudence ! Prudence .'Voilà le mot que vous devez avoir toujours devant les yeux.
(i) Procès Zola, l, i52, 219.
Gonse, en terminant sa lettre (du lo septembre), annonce son retour au ministère pour le i5. Le 12, Boisdeffre part pour les grandes manœuvres jusqu'au 18 (1). Le 14, rÉclair publie un véritable mémoire intitulé : « Le traître. »
Le rédacteur anonyme expose, d'abord, les raisons graves, « patriotiques », qui lui font un devoir de révéler, tt courageusement », toute la vérité, la preuve « irréfutable qui a décidé l'unanime verdict des juges de Dreyfus ». C'est que « le châtiment du traître ne sera entier que si la conviction de sa culpabilité est absolue » ; « il ne faut pas qu'une seule conscience accorde au misérable les bénéfices du doute ». Or, « une scandaleuse légende » se forme autour du nom de Dreyfus. Et, « puisque le gouvernement ne croit pas pouvoir se départir de la rçserve que lui dicte une prudence toute diplomatique », r Éclair va « étaler au grand jour la preuve qui n'a pu être produite, môme au jour discret de l'audience », au huis clos. Son récit ne sera l'objet « d'aucun démenti, si tiniide qu'il soit ». Ainsi seront vengés les juges de Dreyfus, « accablés, depuis trop longtemps, sous le poids d'un cruel soupçon ».
Suit u l'historique » du procès. — Dès les premiers jours de 1894, des fuites furent constatées à l'État- Major ; Boisdeffre prescrivit une enquête, acquit la preuve que l'Allemagne avait été informée « des modi-
(1) Inslr. FabrCj 59, Boisdeffre.
LA DOUCLE BOUCLE 349
ficatioDs que nous apportions à noire plan de débarquement sur la base de concentration (i) ». — Un peu plus tard, on mit la main « sur un document d'une importance exceptionnelle », lettre « chiffrée (2) » qu'adressèrent, en septembre, les attachés militaires allemands à leurs collègues italiens (3). Elle fut interceptée, photographiée, avant d'être réexpédiée, puis déchiffrée ; elle était « relative au service d'espionnage à Paris et contenait cette phrase : Décidément cet animal de Dreyfus devient trop exigeant (4) ». Sandherr la communiqua à Mercier, le 10 septembre (5). — Tout de suite, on soupçonna Alfred Dreyfus (6), « officier d'une intelligence remarquable, sorti dans les premiers rangs de l'École supérieure de guerre », mais qui, placé à l'Élat-Major sous les ordres du commandant Bertin, « lui avait inspiré une vive répulsion ». Cependant Mercier « ne crut pas devoir faire usage de cette lettre »
(1; Je cite lexluellcmcnl. Qu'est-ce qu'un plan de débarquement sur la base de concentration ?
(2'Ca««., 1,342, Cuignet :« La pièce en question n'était pas chiffrée ; cela est probablement une allusion à une autre pièce du dossier qui était chiffrée. » Cuignet vise, ici, la dépêche du 2 novembre et reconnaît ainsi qu'elle faisait partie du dossier secret communiqué aux juges en chambre du conseil.)
(3) Sandherr et Du Paly l'attribuaient à Panizzardi. Rennes^ II, 5ii, Du Paty.)
(4) Insir. Fabrcy 102 ; Rennes, I, 439, Picquart : « Cette phrase reflétait exactement l'explication que donnait Du Paty de la pièce Canaille de D... Il nous a souvent dit : « Dreyfus avait des exigences folles. » — Schwarzkoppen avait écrit à Panizzardi : « Ci-jolnl douze plans directeurs de Nice, que ce canaille de D... m'a remis pour vous. »
f5,i Lauth convient qu'il a recollé lui-même, en 1893, la pièce Canaille de D... (Rennes, II, ôSi). De même, Cuignet {Cass., I, 35;). Cordier croit la pièce de 1892 {Cass.^ I, 298, et Rennes, II, 5ii et 5i4).
> (6) Rennes, I, 86, Mercier : « Dans tous les cas, Dreyfus, à ce moment, ne fut aucunement soupçonné. »»
■et ordonna à Sandherr de poursuivre son enquête. — Au bout de peu de jours, Sandherr découvrit une nouvelle preuve ; ce n'était pas, cette fois, une photographie, « mais bien un original », une lettre anonyme venant, « par une source occulte, de l'ambassade allemande » ; « elle annonçait la livraison à TAllemague : 1^ de la description détaillée du frein de la pièce de 120 court, qui n'était pas encore en service (i) ; 2** du projet de manuel de tir de l'artillerie ; 3* du projet de manuel de tir de l'infanterie (2) ; 4** des mesures arrêtées pour la mobilisation de rarlillerie à la suite de la loi du 29 juin 1894, supprimant les pontonniers et <;réant vingt-huit nouvelles batteries (3); 5** du plan "d opérations pour l'expédition de Madagascar, établi par le général Renouard, premier sous-chef d'Étal-Major -de Tarmée (4) ». — Sandherr remit ce « bordereau d'envoi » à Mercier, qui, « gardant toujours par devers lui le nom de Dreyfus (5) », prescrivit au général Gonse « de faire une enquête pour découvrir le nom de l'auteur de la lettre ». Gonse transmit les ordres du ministre xiux chefs des quatre bureaux de l' État-Major. On compara, d'abord, l'écriture de la lettre, qui, du reste, était i( déguisée (6) », à celle de tous les officiers du ministère ; « aucune ne s'en approchait ». — « C'est alors
(ij " Une noie sur le frein hydrauliipie du 12^). •> L'auteur du bordereau ne prc^cise pa^ s'il s'agil du frein hydraulique du 120 long ou du frein hydropneumalique du 120 court. Le frein du 120 court était en usage depuis i8<)0. Voir t. I, 55.)
(2) Il n'en est pas question au bordereau.
(3) «« Une note sur une modification aux formations de l'artillerie. » — L Éclair donne lintcrprétation de d'Ormcscheville et de Du Paty.
(4) ♦« Une note relative h Madagascar. >• — L'Éclair donne l'interprétation de d'Ormescheville.
(5) Mercier ne connut le nom que le C octobre. (Rennes, 1,87.)
(6) C'est l'hypothèse de Bertillon.
<pie quelques ofBciers songèrent à Dreyfus », connu pour ses habitudes de furetage et d'indiscrétion. Il n'était plus à r État-Major, faisait son stage dans un régimenl. On se souvint des renseignements qu'il avait pu avoir en mains « à la commission du réseau des chemins de fer de l'Est ». En les complétant, <f au moyen de ceux qu'il ^ recueillis depuis », il a pu livrer tout le plan démobilisation. Le chef du premier bureau compara l'écriture de Dreyfus à celle de la lettre de Tambassade d'Allemagne ; il fut frappé de l'étonnante similitude et avertit Mercier que le traître ne pouvait être que Dreyfus; « Je le savais déjà », répondit le général (i). — « Ainsi, par deux voies différentes, l'enquête aboutissait au môme résultat : la culpabilité de Dreyfus était absolument certaine. » Cependant le ministre, « avant de faire arrêter le traître », voulut encore s'entourer de nouvelles preuves. « Sandherr, par son ordre, fit surveiller Dreyfus et, bientôt, par les agents du service <les Renseignements, il s'assura que le capitaine entre- Ijenait, à Paris même, des relations avec une personne affiliée au service d'espionnage du grand État-Major allemand (2). » — Mais telle est la conscience scrupuleuse de Mercier qu'il ordonne une suprême épreuve. Le commandant Du Paty de Clam convoque Dreyfus au ministère, « pour une communication qui l'intéresse (3) ». Dreyfus, sans soupçon, est exact au rendezvous. Du Paty lui dit « qu'il est très heureux de le voir », mais qu'en ce moment il est très pressé et qu'il lui serait obligé d'écrire, sous sa dictée, une lettre qu'il doit -envoyer au général de Boisdeffre. « Il se mit à dicter au capitaine une lettre dont les termes étaient exacte-
(1) Autre mensonge.
('2) Autre mensonge.
(3) Pour pas«^cr Tinspection générale. (Lettre de Gonse.)
ment ceux de la missive dans laquelle le traître annonçait renvoi des cinq documents et qui commençait par ces mots : « Je pars... » Or, à ces premiers mots, le capitaine pâlit, sa main trembla, la plume décrivait des arabesques : « Mais écrivez donc droit, mon cher ! » dit le commandant. Dreyfus chercha à se ressaisir, mais, presque aussitôt, sa main fut agitée par un tremblement nerveux : « Qu'avez-vous donc? reprit le commandant. — J'ai froid aux doigts, » répondit Dreyfus en balbutiant. Pouilant, la température était ce jour-là très modérée, et il y avait du feu dans le bureau (i). — Le commandant continua sa dictée, mais bientôt Dreyfus lui dit : « Je ne sais ce que j'ai; il m>st impossible d'écrire (2). » Sur quoi, Du Paty se leva brusquement, ouvrit la porte d'une pièce voisine ; entrèrent Henry et Cochefert (3). Celui-ci, mettant la main sur l'épaule de Dreyfus : « Au nom de la loi, dit-il, je vous arrête. » Dreyfus, « bouleversé », feignit de ne pas comprendre, protesta ; mais Cochefert « fit cesser la scène o en le remettant aux mains d'Henry, qui le conduisit et l'écroua au Cherche-Midi. — Quelques heures plus tard, Du Paty et Cochefert se rendaient au domicile du traître et « fouillaient minutieusement »; mais leurs recherches furent vaines : « les pièces compromettantes avaient été mises à Tabri, probablement dans le cofîrefort d'un complice ». On eut le tort de ne pas perquisitionner « chez les alliés de Dreyfus », — les Hadamard, la famille de sa feijime ; — en effet, « l'un d'eux partit, deux jours plus tard, pour l'Italie ; un agent le fila el le vit
(1) C'est, presque textuellemcn!, le rapport de d'Orinescheville.
(2) Mensonge.
(3j Cochefert assistait à la dictée. {Rennes^ I, 583, Cochefert; Insir. Tavernier^ 17 juin 1899, Du Paty.)
entrer au ministère de la guerre, à Rome ; il n'avait pas mission de l'arrêter et se borna à faire son rapport (i) ». On savait que « des documents secrets sur les ouvrages du camp retranché de Nice avaient été en possession de Dreyfus ; que le capitaine, au cours d'un voyage d'État-Major, avait étudié avec soin ces ouvrages, sur lesquels il rédigea un rapport très détaillé (2) ». Mais « on ne crut pas devoir inquiéter » ce parent de Dreyfus, « car la justice militaire, rendue incompétente par rintroduction d'un civil dans l'affaire, aurait dû se dessaisir, et Dreyfus aurait échappé au conseil de guerre pour comparaître devant la cour d'assises ». — Dreyfus resta quinze jours au secret ; « ce n'est que le 1" novembre que le public apprenait, par une note do rÉclair (3), l'arrestation du traître ». Le général Saussier, ayant reçu de Mercier le dossier, donna immédiatement l'ordre d'informer. — On chercha en vain, dans le code de justice militaire, un article qui permît de condamner le traître à mort : « les auteurs de ce code Vavaient pas prévu un tel forfait et on avait dû avoir recours à l'arsenal des lois civiles pour poursuivre Dreyfus » (4). Celui-ci, « redevenu maître de lui, persista, au cours des débals, malgré les charges accablantes qui pesaient sur lui, à protester de son innocence ». — u 11 est vrai qu'il ignorait et ignore peutêtre encore que le ministre de la Guerre possédait la photographie de la lettre échangée entre les attachés militaires allemand et italien, seule pièce 011 son nom
(i) Mensonge.
(2) C'est l'argument de Gonse, h Rennes, pour appliquer à Dreyfus la pièce Canaille de D... (I, 54i.)
(3) Voir p. 875, noie •?..
(4) Les articles 2o5 et 20() du code de justice militaire punissent l'espionnage et la trahison de la peine de mort; mais ils ont été modifiés par Tarticle 4 de la Constitution de 1848.
354 IIISTOIRK DE L AFFAIKE DnEYFLS
figurai, w II s'élail bien gardé de signer le bordereau ; « deux des experts en écriture, C4haravay et Berlillon, le lui attribaient, les trois autres étaient hésitants (i) », — Une seule preuve ne laissait aucun doute : la pièce où Dreyfus était nommé. « 11 importait que le traître ne pût échapper à son châtiment. » D'autre part, « le ministre ne pouvait se dessaisir de cette pièce conGdentielle sans une réquisition de justice. 11 fallait donc qu'une perquisition fût opérée au ministère même. Elle eut lieu (:î), mais pour éviter au commissaire du gouvernement d'avoir à compulser tant de dossiers secrets, elle se trouva la première à portée de sa main (3). Il était stipulé toutefois que, môme régulièrement saisie, elle ne serait pas versée aux débats. Elle fut donc communiquée aux juges seuls dans la salle des délibérations; elle acheva de fixer leur sentiment. Ils furent unanimes. »
Cet article de V Éclair^ mélange audacieux de vérités dénaturées et de mensonges à base de vrai, fut reproduit par toute la presse. Il eut des millions de lecteurs. Nul (hors Picquart) ne doula que c'était le témoignage autorisé d'un officier de rÉtal-Major, initié aux plus secrets détails de cette cause célèbre.
Le récit était bien fait pour inspirer confiance, d'un style sobre, sans colère ; il parut vraisemblable, sérieusement documenté, aux esprits criti(juos; il réjouit les lecteurs de romans-feuilletons, amateurs d'aventures policières ; le nom de Dreyfus, dans une dépêche de l'attaché allemand, était une prenne décisive ; la scène,
(i) (ioborl cl Pelloticr concluronl <iuo le bojJcM'cau n'éUiil \)i\^ «le Dreyfus ; Cliaravay conclut en sens conlraije avec Teyssonières et Berlillon.
(•2/ Mensonge.
'3; Le commissaire du gouvernement n'en eut pas connîiissance. {Jicnnes, II, 2'|5, Mercier.)
si dramatique, de la dictée où le traître se trahit luimôme, faite pour l'image d'Épinal et qui comporte une si belle moralité, devint aussitôt populaire. Comme aucun démenti ne survint, on on conclut, non seulement que ces étonnantes révélations étaient exactes, mais que le gouvernement lui-môme les avait inspirées et fait paraître pour arrêter, avant qu'elle no devînt périlleuse, une campagne détestable, et pour rassurer les consciences inquiètes, les délivrer de la torture d'une pitié sans cause. Il était bon et sain, c'était un soulagement de savoir, par raison démonstrative, que Dreyfus était coupable. Les politiques, les braves gens qui aiment la tranquillité, surent gré de cette opportune divulgation au journal patriote, au ministère, à Mélinc, décidément un homme d'État très avisé. L'armée se réjouit que la justice militaire fiU juistifîée avec un tel éclat : quel procès a été instruit avee plus de prudence, avec plus de précautions ? que deviennent les reproches de précipitation adressés à Mercier ? Les ennemis des Juifs furent enchantés que le sépulcre se refermât, une fois déplus, sur l'infâme, Los Juifs observèrent avee plaisir que le journaliste avait pris soin de répudier toute préoccupation religieuse : Dreyfus n'est qu'une monstrueuse exception. Et comment suspecter la parole des chefs de l'armée qui ont dicté ce récit circonstancié ? Cette version du crime, évidemment authentique, conOrméeJpar le silence approbateur du gouvernement, porte la conviction avec elle, pénètre le cerveau national, s'y cristallise, va dominer, deux ans durant, la mentalité française. La certitude d'hier n'avait d'autres assises que la foi, celle du charbonnier, la confiance, si touchante, dans le verdict des sept officiers ; la certitude d'aujourd'hui repose sur des bases de granit, sur le roc des faits.
Picquarl, quand il lut rarliclc de V Éclair^ rattribuaà Mathieu Dreyfus (i). Il tenait de Guénée que le député Castelin avait traité, pour ce journal, avec la famille du condamné. Il savait « ces gens » résolus à tout pour faire reconnaître Tinnocence de leur martyr. Il croyait à l'apparition prochaine de quelque misérable qui s'avouerait Tauteur du bordereau. Il imagina que l'article était une [nouvelle manœuvre de ces Juifs auda cieux.
Il n'ignore pas de quel mystère a été entourée la communication clandestine des pièces secrètes. Depuis qu'il en a pris connaissance, il a compris que produire contre un accusé des charges ignorées de la défense est chose « effroyable (2) ». Bqisdcffre, par deux fois, lui a révélé que c'est un crime : quand le général s'est étonné que le dossier secret n'ait pas été détruit ; quand il lui a reproché, avec colère, de l'avoir fait voir au ministre. Qui croirait le frère du condamné accusant Mercier d'avoir violé la loi pour arracher à des juges trompés la condamnation d'un innocent ? Mais qui osera démentir le réquisitoire du journal ? Ainsi, par une ruse habile, la forfaiture devient un fait public, incontestable. Ainsi va s'ouvrir la procédure en revision, en annulation de l'inique et illégal verdict.
L'article avait produit une vive émotion au minis-
(1) In&lr, Fabre, 101 ; Cass., I, iCjC) ; Hennés, l, 43y, Picquarl.
(2) Bennes, 1, 38i, Picquarl : « Je me suis rendu coinple du danger efTroyablc qu'il y a ,^ ne pas soumetlre à la discussion publique des pièces, si probantes qu'elles puissent paraître. »
tère (i) ; tous les officiers demandaient qui l'avait écrit, dicté. A la première heure, Gribelin, plus sournois que bête, mate jouant à la bote, exprima à Picquart l'honnête crainte que le bureau fût soupçonné : « Comme le commandant Henry est absent, on est fondé à croire que c'est vous ou moi qui avons commis une indiscrétion au sujet de la pièce secrète. » — Ainsi, trois officiers seulement « auraient possédé les éléments nécessaires à la rédaction de l'article (2) », et puisqu' Henry est en congé et que Gribelin se met nécessairement hors de cause, l'indiscret, c'est Picquart. — « Soyez tranquille, reprit le colonel, je ne croirai jamais que c'est vous et je vous couvre (3). » Il prit la peine de le rassure^, de lui expliquer que vingt personnes au moins (4) avaient connaissance des pièces secrètes et de l'usage qui en avait été fait (5).
Gribelin savait-il d'où venaitl'article ? venait-il essayer sur Picquart lui^-mômc la calomnie qui se répandra demain dans les bureaux : que l'article est de Picquart, qu'il a voulu forcer la main aux chefs par cette insolente révélation ?
Mais Picquart ne se méfiait pas de Gribelin.
Il écrivit donc au général Gonse, en lui envoyant l'article de VÉclair, que ses prévisions se trouvaient réalisées, confirmées par ces divulgations (6). « Je vous disais que nous allions avoir sur les bras de gros ennuis,
(1^, CauR.. I, itï»), Picqnnrl.
(2) Inslr. Fabre, 21, Gribelin.
(3) /6/V/., <)S. Picquarl.
(^i) Mercier, lîillol, Boisderfre, Gonse, Snndliorr, Pictiuart, Henr}', Gribelin, Junck, Du Paly, Pauftln de Saint-Morcl, Cordicr, Laulh, Boucher, d'Aboville, Fabre, André Lebon, Hanotaux, et les sept juges.
(5) Insfr. Fabre, 98, Picquart.
(6) Lettre du i4 septembre 1896: « Mon Général, le 8 septembre, j'avais l'honneur d'attirer votre attention sur le scan-
pétence : il va en référer h Boiscleffro, encore aux manœuvres, dans les Charonles, avec le Président de l'a République et le minislre de la Guerre; le général rentrera dans deux jours (i).
On aborda ensuite la question capitale de l'erreur judiciaire.
Picquart ayant repris, avec une nouvelle force, son raisonnement et ses objurgations : « Mais qu'est-ce que cela vous fait, demande Gonse, que ce Juif reste à Tîle du Diable? » Picquart, stupéfait de ce cynisme, répond : « Mais, mon général, il est innocent. » Gonse n'entend point ce langage : « C'est une aiïaire qu'on ne peut pas rouvrir ; le général Mercier, le général Saussier y sont mêlés. » — « Mais puisqu'il est innocent ! » répète Picquart. Gonse hausse les épaules; il ne conteste pas que Drevfus soit innocent : « Gela ne fait rien, dit-il ; ce ne sont pas des considérations qui doivent entrer en ligne de compte. )> Picquart essaye de parler à Gonse un langage moins noble, que le général entendra mieux; il appelle l'attention de Gonse sur le travail commence par la famille du condamné, sur les manœuvres qu'elle tente : «. Quelle sera notre posture, interroge-t-il, si elle arrive à découvrir le véritable coupable? » Gonse : « Si vous ne dites rien, personne ne le saura. »
Alors l^icquart, ce soldat discipliné et respectueux, si maître de lui, mais pris d'indignation : « Ce que vous dites là est abominable, mon général ! Je ne sais pas ce que je fenii, mais, en tout cas, je n'emporterai pas ce secret dans la tombe (i>)I »
Et il quitte la pièce, brusquement, sans attendre la réponse de Gonse.
(i) Inatr. Fahre, Tx), Boisdciïrc. — La revue finale eut lieu le 17. Billot ol BoisdcflVc rentrèrent ensemble dans la nuit. hA lierisiion, ii.'i, lettre de Picquart au garde des Sceaux;
Le lendemain (i), Gonsc fil venir Picquart : « Eh bien, lui dil-il, vous continuez avec Esterhazy ? Quelles mesures allez- vous prendre (2}? »
Aucune allusion à la scène de la veille; il n'est pas question de Dreyfus ; mais, sous la bonhomie du général, Picquart sentira désormais une tenace rancune (3).
Picquart, depuis la veille, était « fixé (4) » ; il savait que les chefs iraient jusqu'au bout. Pourtant, il n'en fit rien paraître et, déférant, très calme, il rappela à Gonse les termes de sa note du 1" septembre, où il avait conclu à mander Esterhazy au ministère, à l'interroger sur ses relations avec Schwarzkoppen, sur le petit bleu et sur le bordereau. Il renouvela, en conséquence, sa proposition. Gonse la repoussa : « C'est aller trop vite; on n'est ])as assez armé (5). »
Cass., I, i(>7; Hennés, I, \\o. — Gonse protoslo ([uc « I*ic<|uart (dans ce récit) lui a l'ail tenir un langage plus que fantaisiste. Il a fait un véritable roman. Je n'ai jamais tenu les propos qu'il me prête. Je ne lai jamais entendu prononcer cette phrase : « Ce que vous dites là... etc. >» Je ne lui ai pas parlé en termes méprisants de Dreyfus en lui appliipiant répithète de juif. Je ne lui ai pas parlé du général Mercier et du général Saussier à propos du procès de i^j\. » [Cass., I, 2.Vj.)
(1} iG septembre.
(•2) (mss., I, 1G8; Rennes, I, f^\\, Pic(|uarl.
(3) Cass., J, ir>8, Piccpiart.
(4) lievision^ 114. Pictiuart.
(5 Rennes, I, fi^'j.y Picquart. — Gonse, à Rennes (I, 553), explique « (jue ie petil bleu n'avait i>as de valeur, j)arce (ju'il n'avait pas été mis à la poste » et qu'il était « invraisemblable » que Cuers était un agent provocateur (jui n'avait pas su dire si le traître était » chef de bataillon d'infanterie ou de génie >'*, etc.
LA DOUBLE BOUCLE Soi
Il a suffi, pour faire arrêter Dreyfus, du bordereau dont l'écriture offre seulement quelque ressemblance avec celle d'un officier jusqu'alors insoupçonné. Et, contre Esterhazy, ce même bordereau, d'une écriture identique à la sienne, le pelit bleu^ les confidences de Cuers à Foucault et des monceaux de preuves morales ne suffisent pas !
Picquarl feint de croire que la réponse est loyale, que les chefs ne refusent pas de faire leur devoir, mais qu'ils sont soucieux d'agir avec prudence. 11 conseille, dès lors, de mettre Esterhazy aux arrêts de rigueur, au Cherche-Midi, ce qui Tempêchera de prendre la fuite; les procédés d'escroquerie, qui ont été relevés coivtrc lui, le scandale de sa vie, motivent celte mesure. On poursuivra l'enquête pendant sa détention, avec une vigueur nouvelle (i).
Nouveau refus de Gonse. L'esprit de Picquart est ingénieux. L'idée lui vient de tendre à Esterhazy le piège où les Allemands ont fait choir, récemment, un agent français. Esterhazy, dit-il, et « son correspondant habituel » savent, maintenant, par les indiscrétions de Y Éclair^ que le bordereau est aux mains de l'État-Major ; pourtant, comme Esterhazy est aux manœuvres, ils ne pourront pas communiquer d'ici deux jours. « On pourrait envoyer d'urgence à Esterhazy, en se servant des termes et des conventions du pelit bleu, un télégramme l'invitant à venir à Paris (2). » S'il accourt, son affaire
(1) C088., I, iGS; nennes^ F, '1^2, Picquart. — Bennes^ I, 525, BoisdefTre : « Il voulait qu'on fît arrôlcr Esterhazy imincdiatement. ^
(2) Instr. Fabrcy 2i>5, Picquarl : « Ce télégramme serait le suivant : « Affaire importante et urgente concernant maison R. Venez immédiatement h Paris. Vous ferai attendre à la gare, (signé) C. »
« esl claire ». Un agent,' aposté à la gare, le suivra (i). Sinon, « la question ne sera pas beaucoup plus compliquée qu'au]>dravant (2) ».
Cette combinaison sourit h Gonse ; il prie Picquarlde la formuler par écrit. Celui-ci répugne un peu au stratagème qu'il conseille : avoir pour soi Févidence, le droit, la force, et avoir recours à la ruse, c'est médiocre. Il précise « qu'il n'emploiera jamais un pareil moyen sans un ordre formel ». D'ailleurs, « il serait nécessaire de ne pas larder jusqu'au 18 (septembre), — jour où finissent les manœuvres, — pour envoyer le télégramme (3) ». Gonse dit qu'il doit prendre lavis de Boisdeffre. Il eût pu lui télégraphier ; il attendit son retour.
Le 17, Henry rentre de congé, reprend son service.
Le 18, Gonse met Boisdelîre au courant des incidents qui se sont produits pendant son absence. Boisdeffre, aux manœuvre^, a connu le retentissement de' l'article de VÊclair, reproduit par toute la presse, avec joie par la Libre Parole. Gonse lui rapporte ses conversations avec Picquart, rend compte des diverses propositions dont il est saisi.
Boisdeffre, ayant fait venir Picquart, repousse vivement l'idée des poursuites contre VÉclair. Il donne ce prétexte qu'une enquête, aux yeux du public, confirmerait l'exactitude de l'article (4). Le prétexte, d'ailleurs, est bon. D'une part, en effet, il serait hasardeux de nier que des pièces secrètes ont été conununiquées aux
(i) Kennea, I, 3r.», Hogol : « l*ic«|u.u*l ne oraiiJrn;iit pari de faire verbalement au général Gonse la proposition d'apostcr un otrenl à la gare et de faire saisir Esterhazy, quand il viendrait, n'étant pas plus armé qu'on ne l'était. >»
(2) Cass., I, 168; Ri'nncs, I, 1^42» Picquart.
(3; Instr. Fahre^ 226, note de Picquart.
Cl) CasA., I, lOG: FI, iftH: Hennés, I. ^/|0, Piccpiart.
juges de 1894. D'autre pari, Tarlicle a produit une immense impression; il a, semble-t-il, accablé les rares défenseurs de I>reyfus ; avantage précieux, et qu'il ne faut pas compromettre.
Eil, non moins vivement, tranchant et dur, il refuse de mettre Esterbazy aux arrêts. « Un vrai chef du service des Renseignements, dit-il à Picquart, a d'aatres moyens (1). » Par contre, il Tautorise à envoyer le faux télégramme à Esterhazy ; — h cette date, le 18 au matin, le jour même où finissent les manœuvres, c'était bien tard, si lard que Picquart eût été cent fois justifié à retirer sa proposition. — Seulement, Boisdeffre ne donnera pas Tordre réclamé: «Allez trouver le ministre (2).»
Picquart se rend chez Billot, lui expose les faits, ajoute que, si l'épreuve réussit, il va falloir arrêter sans retard Esterhazy. « Ah ! non, s'écrie Billot, je ne serai pas un sous-McrcicrI » 11 avait paru, bii»n qu'avec un peu d'hésitation, approuver qu'on usât d'un stratagème contre l'espion; mais, quand Picquart déclara qu'il n^agirait pas sans un ordre, le ministre à son tour refusa de le donner (3).
(1) Cass.^ I, 168; Rennes, l, 44^, Picquart.
(2) Ibid. — Rennes^ I, 171, Billot : « Picquart proposa môme au générai Gonse el au général de BoisdefTre d'envoyçr à Esterhazy une dépêche pour lui tendre un piège. Us refusèrent. » — Gonse no dit pas un mot de l'incident. BoisdefTre dit seulement (jue Picquart proposa l'envoi d'un faux télégramme {Rennes, l, 525). Roget nie « que Picquart ait été incité par ses chefs à cette manœuvre »; cependant « sa note a été cominunjejuée par Gonso à Boisdeffre, et, pour bien montrer qu'on a donné de la marge i\ Picquart, Boisdeffre a soumis la proposikion au général Billot qui la repoussa avec indignation ». [Rennes^ 1, 3i2.) Trarieux observe 111, 4^3) que, «» sur le moment, ni Gonse, ni BoisdefTre ne diront à Picquart : « Abstenez-vous, c'est un procédé coupable ! » Tout le monde a trouvé alors sa conduite naturelle >».
(3} Biltot, dans sa première déposition du 8 novembre 1898, ne mentionne pas 1 incident. Dans sa deuxième, du 20 janvier 1899, il
Ainsi, quand Picquart propose des moyens loyaux, on les repousse ; quand on lui en fait proposer d'autres, on le laisse libre d'agir, mais seul, sous sa responsabilité, pour le perdre (i).
Picquart ne tomba pas au piège de Boisdeffre ; Esterhazy, averti depuis longtemps, ne serait pas tombé à celui de Picquart. Non seulement il ne serait pas accouru ù Paris (2) ; mais, goguenard, il eût porté la fallacieuse missive à son colonel. Il eût triomphé bruyamment.
dépose : « Je dis à Picquart que le ministre de la Guerre, chef de rarraée, inaiiquornil à son devoir, vis-à-vis de lui-môme et vis-A-vis de Tofficicr supérieur (Esterhazy), en se faisant agent provocateur, en autorisant la création d'une pièce anonyme qui ressemblerait à un faux. » (Cass,^ I, 55i.) A Rennes, la scène devient cornélienne : « Non content de cet essai (le prétendu refus de BoisdefTre), Picquart s'adressa directement au ministre. Le ministre Técouta et, lui montrant un portefeuille qui était devant lui, il lui dit : « Non, colonel Picquart, il ne faut pas faire de ces choses-là. Il y a quinze ans, quand j'étais ministre de la Guerre, M. le préfet de j>olice Camescasse m'avait proposé de tendre un j)iègc de celte nature à un oflicier de l'armée fran- (jaise. 11 m'avait mùmc dit (lue le piètre était déjà tendu et que, dans une heure, l'officier allait y tomber. J'ai répondu : « Vous navez pas le droit de faire une chose pareille. Dans tous les cas, si vous en avez le droit, étant données vos mœurs et vos habitudes de police, moi, chef de l'année, je n'ai pas le droit de faire à un officier supérieur une chose pareille, parce que celui à qui Ton tend un piège de cette nature a toujours le droit de se dire, au fond de sa conscience : « Je luttais entre le bien et le mal, et, si mon cbef ne m'avait pas amorcé, je n'aurais pas succ(»mbé. » Voilà pourquoi j'ai repoussé les propositions (le M. l*icquart. » (1, 171.) — l^icquart dépose que Billot ne dit d'abord « ni oui ni non », qu'à la demande d'un ordre, le ministre répondit nettement « non -, et qu'il se récria seulement à l'idée (larrèler Estcrhazy. — HoisdefTre [Hennés, I. .")i>0) se réfère au témoignage de Billot. (i) lienncs^ l, 7r2\^\ Picquart.
(2) Ibid.f 2\'2, Hoget: « Il y a lieu de remaniuer (lu'à ce moment on était à la fin des manœuvres... Il était très vraisemblable qu'Esterhazy allait venir à Paris. Il y viendrait pour voir sa maîtresse. »
Boisdcffrc et Gonse comptaient que Tardeur de la chasse emporterait le jeune officier. Mais Picquart conscrva son sang-froid. Il est naturellement précaulionné, très prudent. Il le devient davantage au milieu de tant d'embûches qui Tétonnent, sur ce lerrain crevassé et glissant.
Boisdeffre, en 1894, au début, pendant un mois environ, sur la rapide comparaison des écritures et sur les rapports de Du Paty, crut que Dreyfus était coupable. Puis, des doutes lui vinrent, comme à Mercier. Et ridée, alors, lui eût paru horrible de faire condamner un innocent.
Quand Henry, la Libre Parole, eurent jeté le nom de Dreyfus à la foule et que Féternelle populace eût condamné le Juif avant qu'il fût jugé, Boisdeffre, comme Mercier, s'habitua à l'idée que l'homme fût immolé, comme un soldat qu'on envoie à la mort.
L'erreur fut sincère d'abord, puis consciente.
Boisdeffre eut-il des remords ? Il eut des inquiétudes. Il vécut avec la pensée que l'affaire n'était pas finie. 11 le dit à Gonse, à Sandherr. C'est alors qu'il chargea Picquart de cors(M- le dossier qu'un jour, peut-être, il faudrait ouvrir. Il semble s'être raccroché à l'espoir que des preuves postérieures l'absoudraient, justifieraient le verdict.
Picquart ne les trouva pas, mais, coup sur coup, les preuves éclatantes qu'il y avait un autre traître et que ce traître était l'auteur du bordereau.
Tant que Picquart n'eût pas été conduit d'Esterhazy
Sm HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
à Dre^'fus, Boisdeffre r^OLCOuragea. Ce|>endant, le souvenir de Taffaire Dreyfus ïe hantait. Il dit qu'il ne voulait pas en recommencer une autre, que, sans bruit, on liquiderait Esterhazy.
Mais quand Picquart découvrit que Dreyfus était innocent, et qu'il avait été condamné pour Ësterhazy, Boisdeffre fut pris de terreur. S'il eût cru Dreyfus coupable, il eût discuté avec Picquart, et, par les mUle sophismes ([u'il inventa plus tard, eût essayé de le con^ vaincre. 11 n'osa pas contredire en face Thonnéte soldat, le renvoya à Caïphe, j'entends à Gonse.
Il voyait son confesseur tous les jours, le consultait sur toutes choses. Bossuct lui eût dit qu'il n'y a pas de droit contre le droit. Que lui dit Du Lac? Que le fait seul d'avouer une erreur ébranlerait la foi des soldats en leurs chefs, du pays en l'armée, réjouirait les impies et les Juifs? C'est la théorie des deux morales, de la raison d'État. L'armée, la France, aux pieds d'un Juif, lui demandant pardon, cette idée se peut-elle supporter?
Cela calma ce qui lui restait de conscience. Le crime n'est nulle part mieux à l'abri que derrière les grands mots : le respect de la justice, l'honneur do l'armée. Surtout, il est plus simple de laisser l'innocent à l'île du Diable que de l'en faire revenir. Quoi ! de nouvelles instructions ! de nouveaux procès! des interpellations dans les Chambres! des polémiques de presse! que de bruit ! que d'affaires î
Ainsi, après avoir sacrifié Dreyfus, il va sacrifier Picquart ; et tous doux pour la mémo raison, d'une si désespérante vulgarité (juo rexprimor on dos lorraes (jui ne seraient pas ignobles, oc n'osl plus la traduire avec la fidélité qu'exige l'histoire : « Pour éviter des enibôtenionls. »
Il est à peine besoin de dire pourquoi Boisdeffrc et Gonse repoussèrent les propositions successives de Picquart. Soumettre loyalement aux experts de 1894 le bordereau et l'écriture d'Esterhazy ? Les experts eussent reconnu leur erreur. Mander Esterhazy au ministère de la Guerre? Il eût pris la fuite, confessant ainsi son crime. L'arrêter? Il eût avoué. Rechercher Fauteur des révélations de r Éclair? Autant proposer tout de suite la mise en accusation de Mercier.
C'est révidence que le directeur du journal, s'il est poursuivi en vertu de la dure loi sur l'espionnage, dénoncera la duplicité dont il est victime : « O^oi ! poursuivi à la requête du ministère de la Guerre, pour avoir, à la demande de ses officiers, raconté Thistoire vraie du crime I » Il nomme l'informateur, — non pas un des Dreyfus, — mais l'un de ceux qui, par leurs fonctions, ont tout connu du procès. Alors, d'un seul coup de pioche, tout l'édifice s'écroule. D abord, éclate le scandale d'officiers livrant des renseignements secrets à un journal, de poursuivants englobés avec les poursuivis dans un procès retentissant. Et pire encore : ce délita une raison d'être ; laquelle ?
Le magistrat instructeur interroge : « Les révélations du journal sont-elles exactes ? Une pièce secrète a-t-elle été communiquée aux juges, à Tinsu de l'accusé et de la défense? » Et Picquart attestera la vérité, et les juges dp Dreyfus eux-mêmes, qui ignoraient la loi, que Mercier a tromj)és. Donc, Dreyfus a été illégalement condamné.
Mais cette forfaiture, ensevelie dans l'ombre jus-
qu'alors, pourquoi Tun de ceux qui l'y ont tenue cachée l'en fait-il sortir aujourd'hui ? Dans le dessein, qu'allègue le journal, de donner à Topinion qui s'égare une preuve décisive? Décisive, objecte le juge civil, cette preuve qui a été soustraite à la discussion de l'accusé 1 Et Picquart encore, qui dira la vérité quand il aura juré de la dire, Picquarl attestera que la pièce secrète est sans valeur, que le bordereau est d'un autre. Donc, Dreyfus a été injustement condamné.
Et cet autre, ce véritable traître, qui le protège?
De ce que Boisdeffre voit si bien ces dangers, il n'en résulte pas forcément qu'il soit étranger aux révélations de r Éclair, Quel (jue soit l'inspirateur de l'article, l'argument ne porte pas, ni cet autre que Boisdeffre, quand l'article parut, était absent de Paris (i). Du Paty aussi (2) était absent, el Pauffin (3), et Henry f^).
Pourtant, Boisdeffre est bien prudent, et Gonse ne fait rien sans le consulter.
Boisdeffre s'esl-il dit qu'il saurait empêcher toute enquête, arrêter Picquart d'un mot, Billot d'un geste? Il eût fallu être bien sûr de l'un et de l'autre. Alors môme, la justice civile reste libre d'informer, puisqu'un délit a été commis ; et ce délit lui appartient, puisque le complice, en tout cas, est un civil.
Le riscjue est terrible ; il dépasse de beaucoup, pour Boisdeffre, la valeur de l'enjeu. Que lui importent, au fait, ces légères rumeurs des quelques scej)tiques qui doutent du crime de Dreyfus ? Que gagne-t-il h révéler celui de Mercier, le sien ?
{i)Inslr. FabrCj Th), Hoisdcfrrc.
(2) Cass , 1, 4'|3, Du Paly. 11 suivail les iiianœuvros dans les Charonles.
(3j II accompafi^nail BoisdcITre.
«4) Instr. Fabre, 12, Henry. 11 fui en conirc du 20 août au 17 «eptcmbro.
Quand Picquart lui a porté le dossier secret, Boisdeffre n'a pas caché sa surprise : « Quoi 1 ce dossier n'a pas été brûlé! » Mais il n'insiste pas; le charme est rompu entre Picquart et lui. Si Picquart n'a pas compris de lui-môme l'énormité qu'il commet en proposant de réviser le procès de Dreyfus, il est devenu indigne de conGance.
Aussi bien, il n'y a que deux hommes qui savent comment, pourquoi, l'impérative consigne a été violée ; ce sont ceux qui l'ont reçue, Sandherr, miné par la paralysie générale, qui s'éleint au loin, — et Henry.
Il n'est pas (matériellement) prouvé que Boisdeffre fit venir Henry à Paris, avant son départ pour les manœuvres, en secret, à Tinsu de Picquart, et l'interrogea lui-même ou le fit questionner par Gonse. Mais croiral-on que BoisdeflVe ne se soit pas informé auprès du seul homme (pii le pût renseigner sur cette désobéissance audacieuse*, cause directe des imminentes catastrophes?
Si Picquart et Billot savent que Dreyfus est innocent, c'est par le dossier secret qu'Henry et Sandherr ont reçu l'ordre de détruire ef (pi'ils n'ont pas détruit.
Henry, pour cette désobéissance flagrante, mérite cent fois d'éfre brisé. Mais l'ordre, (ju'il a enfreint, était de connuellre un crime — destrucfion de registres, actes (i), — cl, de plus, révélateur de l'autre crime. Cet ordre môme, auquel il n'a pas obéi, le rend intangible.
(i) Article 43() du Code pénal.
Boisdeffre, apparemment, témoigna de quelque embarras; Henry revendiqua la responsabilité de son acte. Sinon, il perdait ses avantages.
Il était d'autant plus fort, contre Mercier, contre Boisdeffre, qu'il avait supprimé du dossier secret tout ce qui le pouvait engager lui-môme. Le dossier, que Gribelin a remis à Picquart comme étant celui qui a été communiqué aux juges en chambre du conseil, n'est pas exactement ce dossier (i). Henry en a fait disparaître les fausses pièces qui trompèrent les juges;. à la notice biographique de Dreyfus, à l'acte d'accusation secret qui relate une longue série de trahisons du Juif et invoque la raison d'État, il a substitué Timbécile commentaire de Du Paty, qui n'a pas servi. Du Paty est le confident, l'ami de Boisdeffre; mais BoisdefTre n'avertira ni Billot ni Picquart de cette fourberie, il laissera imputer à Du Paty l'honneur immérité d'avoir été le principal instrument de la condamnation de Dreyfus.
Boisdeffre, par sa complicité avec Mercier, est désarmé contre tant de vilenies.
Mais comment Henry a-t-il laissé tomber ce dossier aux mains de Picquart?
Deux malfaiteurs, en danger, ne se reprochent pas leurs crimes, mais leurs maladresses.
Ici, Henry était en faute. Ou il se targua de cette faute heureuse, qui le faisait le maître de l'État-Major, ou il allégua que, présent, il n'eût pas remis le petit dossier à Picquart.
Un peu plus tard, Henry inventa la consigne qu'il aurait reçue de Sandherr et qu'il aurait oublié de passer à Gribelin en lui remettant les clefs et le mot do^ l'armoire : à savoir « qu'Henry ne devait donner le dos-
(i) Voir i. I, 452, 453.
LA I)01:BLE bolt.lk 371
sier secret à qui (juo ce soil, pour en prendre connaissauce, (fu'cn présence du sous-chef d'Élal-Major, du chef d'État-Major et de lui-mi^me (i) ».
Quoi! Henry n'eût pas obéi à Piccjuart (a), il eût opposé à Tonh-e du chef du service les prétendus ordres de l'ancien chef, gAleux, mourant ! Car Henry concède que Picquarl ignorait la consifjne de Sandherr (3), la consigne du mourant qui enchaînait le vivant.
Non seulement Boisdefi're feindra d'accepter cette fable, mais il la répandra, la fera attester par Laulh (4), par Gribelin (5), par Gonse (6), pour en accabler Picquart (|ui a profité, dans un coupable dessein, de Tabsence d'Henry et d'un oubli de l'archiviste.
On a vu que BoisdelTre était aux grandes manœuvres quand parurent les révélations de r Eclair,
Il sait déjà (fu'Henry a conservé, malgré un ordre formel, le dossier secret; a-l-il été long à deviner qui en a divulgué l'existence ?
Aussi bien cette opération hardie n*est qu'une réci-
(1. Procès Zola, I, m-j, Henry. — Gonsc est rappelé h la barn» : <« l.o l*rési«l<Mil : Ce <[ue le colonel Henry a dit est bien exaet ? — Gonse : rarfaitement, »> (?-i8.) — De mOnie, fnatr. Fahre, I, i!l, Ih^nry.
'2j Pruri's Zttiu, I, liij, Henry; 1, û)H, Gribelin: « Henry avait mis son paraphe sur l'enveloppe. 11 ne voulait pas que l'enve- I(»ppe fùl oiivrrle en son absence, pas niOnie par le colonel Pie<iuart. »
(il Irrntr. Fahre, i3, Henry.
(4) Ibid., 3i, I.aulb.
{')) Prorèti ZoiQy I, ir)8, Gribelin.
;G, /6///., 1, Al. S, (ionse.
clive. Il y a quelqu'un (ce n'est pas Du Paly) qui, déjà, une première fois, violant les consignes, a jeté à la presse, aux meules dévorantes, le nom du Juif comme on leur jette, aujourd hui, les pièces secrètes.
Pour la seconde fois, par le môme procédé, Dreyfus est abîmé, Esterhazy sauvé.
Lopinion, à nouveau convaincue du crime de Dreyfus, c'est le gain commun à Boisdeffre et à Henry. Mais Tami d'Esterhazy gagne autre chose encore à l'audacieuse partie .
D'abord, il frappe au bon endroit Picquart, qui va être accusé d'avoir dicté l'article. Plus une calomnie est stupide, mieux elle prend. A Thcure môme où Picquart va gvoir besoin de toutes ses ressources pour décider Billot à agir, le voici atteint dans ses qualités professionnelles, taxé d'indiscrétion ou d'impéritie.
Et, du môme coup, Mercier, qui, lui aussi, a lu Tarlicle de V Eclair (i), Boisdeffre, deviennent les prisonniers d'Henry, lis l'étaient sans le savoir, puisqu'ils croyaient les preuves du crime anéanties. Maintenant, ils savent qu'il les a gardées contre eux. Et, cet insolent, ils n'osent pas le toucher. Vraiment, ils ne le peuvent pas. Cette impunité accroît sa force. Les grands chefs marcheront jusqu'au bout. Même après sa mort, il les tiendra. Du fond de son cercueil, sa main de squelette est sur leur épaule.
Celui qui a réuni les pièces secrètes pour le procès, celui qui l(»s a conservées après le jugement, cAu\ i\\\\ les révèle à la première menace de revision, c'est le même homme.
(i) Procès Zola, 1, 167, Mercier. Il ajoute : «< Je ne suis absolument pour rien à cet article, je l'atteste sous la foi du serment. »
Il y en a dix preuves.
Guénée avait été chargé par Henry à la fois de surveiller (i) Picquart et de le tromper. Quelques jours avant que paraisse l'article de l Éclair^ Guénée rapporte à Picquart, qui le croit, que ce journal est acquis aux Dreyfus.
L'article à peine a paru que Gribelin, autre homme d'Henry, s'essaye à effrayer Picquart : « C'est vous qu'on va accuser! » Et le bruit s'en répand. Dans les couloirs du ministère, les officiers félicitèrent Picquart d'avoir enfin, définitivement, prouvé la trahison du Juif (2).
Picquart s'irrite. Crédule à Guénée (à Henry), il a soupçonné d'abord Mathieu Dreyfus d'avoir inspiré l'article. Plus tard, il suspectera Du Paty (3). Le récit de la dictée, celui de la perquisition chez Mme Dreyfus,
(i) Cass., I, 178, Picquart : « Pendant que j'étais encore chef du senice des Uenseigncments, un agent subalterne de mon service, bras droit d'Henry, faisait des rapports contre moi. »
(2) Gonse dira, parla suite, à Du Paty que l'auteur de l'article, « faisait le jeu des Dreyfus et appartenait h la section de statistique »>. [Cass., I, /J^iS, Du Paty.) A l'instruction Fabre, Gonse précise que Picquart se serait servi de Leblois (alors en Allemagne) comme intermédiaire (17, Gonse; 101, Picquart).
(3)/ns/r. Fahre, 102 ; Casa., I, 167 ; Rennes, I, 44oj Picquart. — De même Cuignet [Caas.j I, 343.) — Celte acusation d'avoir livré k VÉclair les renseignements relatifs au dossier secret fut l'une des charges invoquées, à l'instruction Tavernier de 1899, contre Du Paty. Il s'en défendit vivement : « J'ai cru d'abord h une communication ofllcieuse de la S. S., mais, à la réflexion, j'ai pensé que rarticle émanait d'un agent provocateur. Cet article contient des erreurs voulues qui appellent la réfutation ; il lance la légende qui me représente comme ayant interrogé Dreyfus
374 llISTOinE DE L AFFAUtE DREYFUS
sonl idonliïjiios à ceux que Du Paly lui a faits — mais qu'il fil aussi à vingt autres, à Boucher, à d'Aboville, ;"! Henry; — V Éclair romrnentc les noies du bordereau comme Du Paly lui-môme; — mais, aussi, comme d'Ormeschevillc; — enfin, depuis quelques jours. Du Paly ne* vient plus causer au bureau, selon son habitude, des affaires en cours, de celle-ci qui Tinléresse plus que toute autre. Pourquoi cette soudaine réserve? Picquart Tattribue à quelque pudeur du confident ordinaire de Boisdeffre (i).
Or, Du Paly suivait les manœuvres dans les Charentes (î^), absence qui le disculpe, en tous cas, de cette pudeur.
Ainsi, Henry a orienté Picquart d'abord sur les Dreyfus, puis sur Du Paty. Si Du Paly avait été le révélateur, il eût pris soin de ne pas se livrer lui-même; dès le lo septembre, le premier article de V Éclair le met en pleine lumière. Henry, à son ordinaire, reste dans l'ombre.
Marchand, rédacteur à V Éclair^ employé comme traducteur au bureau de stalislique (3), avait été, un instant soupçonné. Il donna à Picquart sa parole d'honneur qu'il était étranger à toule divulgation, ajouta « que l'article était venu du dehors (4) et que BoisdelTre était
et lui ayant dicté une lettre pans témoins. On a cru reconnaître mon stjle ; il él-ait facile de le pasticher, puisque mon rapport d'officier de police judiciaire, en 189^, était connu de heaucou]) de gens, soit h la S. S., soit au cabinet du chef dKtat-Major général. » (17 aoiU 1899,) — L'instruction fut close, le 28 juillet i8y(), par un non-lieu.
(i)Ca.<î.s., ï, 16?., Picquart.
(2) Ibid.y I, 443. Du Paty.
(3j II était en congé : Picquart le fit revenir par dépêche, l'interrogea bien qu'il ne le suspectAl point et l'envoya aux nouvelles. {Instr, Fabre^ 62, Marchand; Cass., 1,100, Pic(iuart.)
(4) Cass., I, iGG, Picquart : 70'|, Tomps.
inform<'% car Pauffin avait été rtSccmmenl au journal (i) ». L'article, en efTet, avait été apporté par un rédacteur du Petit Journal, grand ami d'Henry (2).
Deux ans plus tard, un juge d'instruction interroge Guénée sur Tarticle de rÉclair : u Je ne veux rien dire. — Pourquoi ? — Parce que je me considère comme lié par le secret professionnel (3). » Il tenait presque tous les secrets d'Henry, qui le payait grassement (4).
La peur de la revision suffit à expliquer que Boisdeffre ail repoussé l'enquête proposée par Picquart ; elle ne suffirait pas à expliquer qu'il ait, lui-môme, révélé l'existence de ces pièces secrètes qu'il avait, lui aussi, ordonné de détruire, et qu'il reprocha à Picquart d'avoir montrées à Billot. Seulement, il sait d'où vient le coup qui le frappe, qui l'enfonce.
Aujourd'hui, il arrache Eslerhazy à Picquart; demain, il enverra Picquart en Afrique.
Un immense engrenage, fait de lâchetés qui s'enchaînent, c'est toute cette histoire.
(i) Inalr. Faire, 102 ; CaJ5&., I, 166, Picquart.
(2) Une instruction tardive fut ordonnée contre VÉclair, en vertu de la loi sur resi)ionnagc, le 28 août 1899; Lissajoux, rédacteur au Petit Journal, fut arrûté le 29, et des perquisitions faites chez Sabatior, directeur, et Montorgucil, rédacteur de VÉclair. Les pcniuisitions (après trois années) ne donnèrent aucun résultat. La loi d'amnislie interrompit les poursuites commencées. — ftennes, I, .'if/i, Picquart: « Je sais qu'Henry était au mieux avec* le Petit Journal. » II était également « au mieux » avec l Éclair qui, le i«'f novembre iSy^i avait, en môme t^mps que ta Libre Parole, livré au public le nom de Dreyfus. Un rédacteur de VÉclair avoua, j)ar la suite, « que le journal avait été prévenu par une personnalité qui avait assisté h toutes les péripéties du drame, (^etle note fut publiée à dessein et pour forcer la main à ceux (pii cherchaient le moyen, par crainte du scandale, de simplement envoyer le traître se faire pendre ailleurs. » {Éclair du 9 septembre 1898,)
(3) Cass., I, 728, Guénée.
(4) Ibid., 237, Bertulus. (Rapport du commissaire Bernard.)