‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 4)Chapitre 1 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La légende fait remonter à Attila lui-même l'origine des Esterhazy (i). Les premiers Esterhazy authentiques paraissent aux Croisades (2). Ils venaient du village de Zerhas, dans une des îles du Danube (3).

Race de batailleurs et de politiques, tumultueuse et avisée. Depuis le xni^ siècle, où la fanfare de leur nom (4) éclate dans l'histoire, on les suit, de père en

(1) Trophœiim nobilissimœ et anliquissimœ donms Eslorasianœ (Vienne,. 1700). Le tableau généalogique ne s'arrête pas à Attila; il remonte, par Nemrod, à Cham et à Noé. — Le premier du nom serait un prétendu descendant du roi des Huns, Pol Estoras, qui reçut Teau du baptême, avec saint Etienne, en ()69. — Dans le catalogue de la bibliothèque Széchénienne, le Trophée est indiqué comme l'œuvre du palatin Paul Esterhazy. La généalogie est reproduite dans le décret de 1G87, qui élève le palatin à la dignité de prince. (Lekotsky, Slenimatograp/iie, 82.)

(2) Salomon de Zerhns. A sa mort, son fils aîné, Pierre, eut Zerhas, et le cadet, Elias, eut Illyeshaza (i238}. La branche des Illeshazy s'est éteinte en i838.

(3) L'île de Schûtt ou de Czallokoz, en aval de Presbourg.

(4) Ils portèrent le nom de Zerhazy jusqu'en i58/| ; François Zerhazy, créé baron de Galantha, germanisa alors son nom patronymique en celui d'Esterhazy. La terre de Galantha leur ava\t été donnée, en 1421, par l'empereur Sigismond.

fils, par une longue série de soldats et de diplomates, à la conquête des grands domaines et des grandes charges.

De bonne heure, ils se tournèrent vers T Autriche. Ils avaient cédé d'abord au courant, national autant que religieux, qui emporta la Hongrie vers la Réforme. Brusquement, avec le palatin Nicolas, ils revinrent à r Église catholique, et, du même coup, se donnèrent à la maison de Habsbourg, lui donnèrent la Hongrie.

Leur grand homme, le palatin Paul (i), qui, par deux fois, à Saint-Gothard et sous Vienne, aida à sauver l'Empire, est le \Tai fondateur de l'Autriche moderne. Il n'y avait pas alors de peuple qui fût plus attaché que les Hongrois à la hberté ; ils l'incarnaient dans la monarchie élective. Par haine de l'Allemand, ils en vinrent à appeler le Turc. Le Palatin écrasa les révoltés, reprit Bude, et fit proclamer, par la Diète, l'hérédité de la couronne dans la descendance mâle des Habsbourg.

L'Autriche récompensa royalement Esterhazy. Déjà baron de Galantha et comte de Forchstenstein, elle le fit prince du Saint-Empire (2), avec droit de frapper monnaie à son effigie, de conférer la noblesse et d'entrer à Vienne avec une garde d'honneur, chevalier de la Toison d'or, ban de Croatie et de Slavonie, vice-roi de Hongrie. Comme les princes régnants, les Esterhazy ajoutent des numéros à leurs prénoms. Des provinces entières leur appartiennent, le plus immense majorât

(2) Le Palatin reçut son titre deux jours avant le couronnement de rarchiduc Joseph (7-9 décembre 1687). — « On acheta Esterhazy le Palatin, en lui promettant la dignité de prince. » {Mémoires de Rakoczy, 118, à la suite de V Histoire des Révolutions de Hongrie, La Haye, 1739.)

ESTEUHAZY

de l'Europe (i). Ils remplissent les hauts emplois des rejetons innombrables de leur lignée. Et toujours superbes à la guerre et magnifiques dans la paix, d'une magnificence à la fois asiatique et raffinée, fondateurs d'églises et de couvents, protecteurs des arts, ils font tout en grand et paraissent une dynastie plus qu'une famille.

Ainsi s'étaient élevés, sur la ruine des libertés magyares, ces rois du Danube.

Au commencement du xvni*' siècle, un rameau des Esterhazy se transplanta en France, à la suite de l'insurrection de Rakoczy.

Ce chef de la branche française, le comte Antoine P'",était le propre neveu du prince Paul (2), homme de forte vie, comme tous ces Esterhazy, passionné de plaisir et turbulent. Le vieux Palatin l'avait engagé au service de l'Autriche, où il était lieutenant-colonel. Dès que Rakoczy parut à la frontière, il fut, d'un temps de galop, auprès de lui (3).

Ses deux frères (4) et toute la famille le renièrent ; il fut condamné à mort par contumace, comme traître et rebelle, ainsi que Rakoczy lui-môme et ses principaux officiers.

(1) 29 seigneuries, 21 châteaux, 60 bourgs à marché, 4^4 ^'illages (Ersch et Gruber, AllgemeineEncyclopsedie.) — « Les Esterhazy font tout en grand; le prince Paul a doté deux cents maîtresses. » (Jean Paget, Châteaux des Esterhazy.)

(2) Il était le fils de François Esterhazy, qui mourut jeune (i64i-i683}.

(3) Mémoires de Rakoczy, 5i.

(4 Joseph et François Esterhazy.

Il ne batailla qu avec plus dVnlrain. Il conduisait, sous Berchény, cette légendaire cavalerie hongroise qui porta la terreur jusqu'aux murs de Vienne et faillit enlever l'Empereur lui-même (i). Sans les hésitations de Louis XIV, qui arrêta Villars, l'Empire, pris entre deux feux, s'écroulait.

Quand rinsurrection fut vaincue et qu'il ne resta à la Hongrie, de toute cette équipée, après huit ans de combats, que la Marche de Bakoczy, le comte Antoine, qui avait suivi son chef dans la victoire, le suivit en exil, d'une fidélité obstinée et, d'ailleurs, forcée. Malgré les efïbrts des négociateurs français, l'Empereur avait refusé de comprendre l'amnistie des « mécontents » dans les conditions de paix (2).

Rakoczy, après s'être proposé pour roi de Pologne, se transporta à Versailles, où il fut reçu, avec ses magnats, en héros de roman. Les seigneurs magyars furent, pendant plusieurs mois, de toutes les fêtes ; « la petitesse des personnages à qui le hasard a fait faire grand bruit dans le monde » n'apparut, cette fois encore, qu'à Saint-Simon (3).

Esterhazy cherchait un établissement quand Rakoczy l'entraîna, avec Berchény, dans une dernière aventure. Sur le bruit que le Grand-Turc était de nouveau en guerre avec les Impériaux, ils s'offrirent à lui, mais pour trouver la paix en débarquant. Le Sultan les logea « dans un beau château sur la mer de Marmara (4) »•

Le fils d'Antoine P*", après la mort de son père, revint

(1) \']oX Mémoires de Sourciies, V, 262; de Dangeau, XI, 77; etc.

(2) L'acte de 171"), qui prononça la contîscation des biens de Rakoczy, Bercliény, Esterhazy et autres, coupables de lèsemajesté, fut enregistré par le Parlement; il n'a jamais été rapporté.

(3) Mémoires (Edit. Chéruel), IV, ii9.

(4) Ibid.

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en France ; le fils de Berchény, qui Ty avait précédé, venait de former à Marseille, avec un gros de réfugiés hongrois, ramassés à Constantinople, un régiment de hussards (i). Il en donna une compagnie à Valentin, qui se distingua sur le Rhin (2). On n'avait" connu longtemps de hussards que « chez les ennemis » (3). Le maréchal de Berwick se loua fort de cette cavalerie infatigable, éclaireurs agiles et sabreurs enragés. Esterhazy reçut commission d'en constituer un nouveau régiment (4).

Le Royal-Esterhazy, qui fut formé à Strasbourg, passa dans les Cévennes les cinq années de la paix ; il gagna ses éperons pendant la guerre de la Succession d'Autriche.

La Hongrie, aux scènes fameuses de Presbourg, s'était réconciliée avec l'Autriche. On a pu écrire que l'é lan de ce peuple de chevaliers, « qui oublia tout pour combattre » (5), n'a été qu'une héroïque duperie. Esterhazy ni Berchény ne virent si avant. Ils n'étaient, pour l'instant, que des condottières, aimaient la guerre pour elle-même et s'acquittaient bien de leur métier.

Ils se battirent contre leurs compatriotes de la veille comme ils se seraient battus contre les Croates ou les Turcs. L'étendard rouge de Berchény, l'étendard feuille-morte d'Esterhazy (6) entrèrent des premiers en

1 Commission royale du 12 juin 1720 (Général Susane, ///sloirede la cavalerie française, II, 246.) (2) lySS-iyS/,.

(3j Voltaire, Siècle de Louis XIV, xxix,

(4) L'autorisation est de décembre 1784 ; le régiment fut formé le 25 janvier 1735. (Susane, II, 253.)

(5) Montesquieu, Esprit des lois, VIII, ix : « Cette noblesse qui s'indigna, oublia tout pour combattre et crut qu'il était de sîi gloire de périr et de pardonner. » —De même, Micuelet, llisloire de France, XVI, i85.

(6) Couleur feuille-morte et trois fleurs de lys d'or.

Bohême. L'année d'après, leurs hussards couvrirent la retraite de Prague, tenant tête aux nuées des cavaliers hongrois et pandours qui poursuivaient l'armée^ et combattant nuit et jour, par un froid affreux, sur la terre glacée et sous la neige, jusqu'à Egra (i).

Valenlin ne survécut pas à cette terrible campagne. Il en mourut, comme Vauvenargues, et du même empoisonnement du sang par le froid (2).

Pendant qu'il tenait garnison dans les Cévennes, il avait séduit, puis épousé (3) une demoiselle du Vigan, d'une famille ancienne, autrefois riche, Philippine de la Nougarède, comtesse de La Garde, et en avait eu un fils, quatre mois après son mariage (4), et une fille. La reine (Marie Leczinska) pensionna la veuve et mit la fille à Saint-Cyr ; Berchény fit élever le fils de son compagnon d'armes avec son propre fils (5).

On vit bien, avec Ladislas-Valentin, combien était mince Fécorce française de ces mercenaires. Comblé des bienfaits de deux rois, lieutenant-colonel à vingt ans (6), quatre ans plus tard colonel-propriétaire du Royal-Esterhazy qui a été reformé pour lui (7), puis, sans avoir jamais tiré Tépée et sans autre mérite que sa brutale beauté, maréchal de camp, gouverneur de Rocroy, inspecteur général, membre du conseil de

(1) Décembre 17^2. — Susane, II, 247, 253.

(2) Le régiment des hussards Eslerhazy passa, en 1743, sous les ordres du mestre de camp David; il devint ensuite la propriété du comte de Turpin (1747), puis du marquis de Chamborant, dont il prit le nom (1761).

(3) 9 juin 1740.

(4) 22 octobre 1740.

(5) Mémoires inédits du comte LadislaS'-V aient in Esterhazy.dim» le recueil de Feuillet de Conçues, IV, 4.

(7) Ce second Royal-Eslerhazy fut levé par ordre du 10 février 1764.

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la Guerre et cordon bleu, favori de Marie-Antoinette (i), camarade du comte d'Artois, Fun de ces princes du monde qui, dans Tancien Régime finissant, ont joui le plus de la douceur de vivre, il n'en restait pas moins étranger, presque hostile, et, français par pis-aller, à la moindre contrariété, demandait à passer au service d'Autriche (a).

La patrie, c'est où Ton est le mieux. Que le roi lui fasse attendre son régiment, ou que le ministre lui adresse une réprimande, il met en mouvement les parents de Vienne pour lui obtenir ses lettres d'abolition. La Reine elle-même soUicite pour lui, demeurée, elle aussi, Autrichienne, peut-être par fatigue d'une liaison tyrannique (3). Dix fois il eût changé duniforme sans la répugnance qu'il inspirait à Marie-Thérèse ; elle refusa obstinément à ce fils et petit-fils de transfuges le pardon du péché originel (4).

(1) Mémoires, inédits, IV, 17 cL suiv. — Il ne se donnait pas seulement pour le favori, mais jouait au jaloux. II chercha querelle à Lauzun « pour s'être trop occupé de la Reine au l)al de rOpéra ». [Mémoires de Lauzun, 288.) — Le comte de Saint- Germain rayant envoyé en garnison à Montmédy, la Reine fit chercher le ministre et lui ordonna, en termes vifs, de changer aussitôt ses destinations de manière « que M. d'Esterhazy fût content ». Et « là-dessus, écrit Esterhazy, elle lui tourna le dos et vint me trouver dans le cabinet d'où j'avais tout entendu ». [Mémoires, IV, 16.)

(2) Il raconte lui-môme ces démarches. [Mémoires, 4> 5, etc.)

(3) Reine à peine depuis quelques jours, Marie-Antoinette écrit à sa mère : « II y a tout lieu d'espérer qu'éloigné de ce dangereux pays et vivant au sein de sa famille, il peut devenir un bon sujet. Au contraire, je crains que, si on le traitait avec toute la sévérité qu'il mérite, sa tète ne soit pas encore assez remise pour qu'il ne fasse encore quelque nouvelle sottise. J'espère que ma chère maman ne tourne pas tout entière contre Esterhazy. » (Lettre du 14 mai 1774, Recueil d'ARNETU.)

(4) Elle lui permit cependant, à plusieurs reprises, le séjour de Vienne. (Lettre du 3 avril 1774)

Ce Français malgré lui devait accueillir la Hévolulion avec horreur. Les idées nouvelles, qui eurent tant de prise sur la noblesse, n'en eurent aucune sur ce féodal; d'un sûr instinct, il a détesté « la secte philosophique » et prédit qu'elle perdrait la monarchie ( i).

Esterhazy <( s'est fait gloire » qu'au premier grondement de a l'aflVeuse Révolution », il quitta Valenciennes pour accourir à Paris. Tous les abords en étaient occupés par les régiments étrangers, allemands et suisses (2), qui auraient vite fait, en quelques heures, d'écraser la populace. Impatient de bataille, il brûlait les étapes. Quand il arriva aux portes de Paris, le 1 4 juillet, vers le déclin du jour, la Bastille était prise (3).

Dans la nuit même, il tourna bride et rentra à Valenciennes ; son commandement devint, dès lors, le grand passage des émigrés : Artois d'abord, puis Condé, et les Polignac, les Broglie, et tous les autres. Il les accompagnait, en armes, jusqu'à la frontière et préparait avec eux le coup du retour, leur donnant rendez-vous dans trois mois (4). Deux canons chargés contenaient le peuple ; cependant la garnison elle-même devint menaçante (5), et il fut obligé de quitter la place.

Il n'y avait point de pire conseiller pour la Reine, dans ces heures tragiques, que cet homme de fausse énergie.

(1) Mémoires, IV, 29. — Il dénonce les ministres « maladroits » qui commirent la faute contagieuse « d'établir la liberté en Amérique en soutenant des sujets révoltés contre leur souverain ». Necker est un « charlatan » et un « scélérat ».

(2) MiCHELET, Révolution, I, 109: « Royal-Cravate était à Charenton; à Sèvres, Reinach et Diesbacli; Nassau était à Versailles, Salis-Samade à Issy, les hussards de Rerchény à l'Ecole militaire; ailleurs, Chàtcauvicux, Esterhazy, Rœmer. »

(3) Mémoires, IV, 35.

(4) Ibid., 36; E. Daudet, Coblentz,^.

H5) Les régiments d'Orléans et Royal-Suédois. [Mémoires IV, 37.)

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vantard et bruyaiil. Mais ces défauts mômes, et tant de souvenirs des jours heureux, le rendaient agréable ; elle Tembrassa avec des larmes (i) et l'installa, avec Tabbé de Fontanges (2), dans son conseil intime (3).

11 y prodigua, neuf mois durant, les avis furieux. En correspondance suivie avec Bouille, il le pressait de marcher avec les régiments fidèles sur Paris, parlait sang et massacre; lui-môme, il passera « son couteau de chasse à travers le corps des officiers nationaux qui s'opposeraient au départ du Roi (4) ». Et, comme Louis XVI ne profite pas, pour fuir, du séjour qu'il fait à Saint-Cloud, « où il y avait toute facilité (5) », Eslerhazy proclame son égal mépris du roi et du peuple : « Le Roi livre la noblesse et le clergé aux scélérats ; il n'a môme plus assez de caractère pour abdiquer, comme la Reine l'y engage (6). »

Il parlait plus qu'il n'agissait; mais tant de bravades et de propos sans mesure excitaient contre lui des haines violentes. Déjà, pendant son gouvernement du Hainaut, il avait été dénoncé, par deux fois, à l'Assemblée (7) : pour avoir fait rebrousser des farines sur Bruxelles, « dans le dessein de faire mourir le peu-

,i' Mémoires., IV, 87.

{'i) François de Fontanges, aunnônier de la Reine; il était, depuis 1788, archevêque de Toulouse.

(3) Correspondance du comte de Vaiidreuil avec le comte d'Artois, I, 809, leltre du 2G septembre 1790 : « Ceux qui ont à présent la principale confiance de la Reine sont d'Esterhazy et labbé de Fontanges. »

(4) Mémoires, IV, 4^.

(5) MiCHELET, Révolution, I, 194. — Eslerhazy raconte, dans ses Mémoires, comment, dans une partie de chasse au Vésinet, Louis XVI laissa échapper une occasion de gagner Tarmée de Bouille (IV, 48).

(G) Mémoires, IV, 42.

(71 Lettre d'Esterhazy au marquis de Goury, du 27 août 1789: « Sur des faits tous également fai x, »

pie de faim (i) » ; — « pour avoir attenté à la liberté, en faisant porter des mains criminelles sur quatre ci' toyens innocents et vertueux » de Marienbourg qui avaient été emprisonnés (2).

Esterhazy allait être décrété d'arrestation quand Henry, lieutenant-prévôt de la maréchaussée d'Avesnes, le sauva en revendiquant la responsabilité de l'affaire de Marienbourg (3). « L'Assemblée, dit un pamphlet du temps (4), se repentira de l'avoir pardonné. »

Enfin, quelques jours avant la fuite de Varennes, il partit pour Coblentz (5).

La branche légitime des Esterhazy français finit avec lui. Chargé d'une mission des princes auprès de l'Impératrice de Russie, il fut reçu par Catherine avec de grandes marques d'estime, obtint des subsides, mais ne put décider le comte d'Artois à l'action (6). De dé-

fi) Les Révolutions de Paris, n» 11, du 19 au 26 septembre ijHc), 47- — Lettre de Quatrefages de la Roquette, député de la sénéchaussée de Nîmes, du 8 septembre 1789, à des amis du Vigan [Inlermédiaire des chercheurs, n» 926).

(2) Gazelle nationale [Monileur Universel) n' 45. — Séance du 21 août 1789. — Rapport de Gossuin et Ponchin, députés du haillage du Quesnoy (27 août).

(3) Lettre du 29 août 1789 : « Je suis désespéré, écrit Henry à Esterhazy, que vous soyez inculpé dans une affaire à laquelle vous n'avez nulle part. Je le déclare sur ma conscience et mon honneur, à la face de la nation et de l'univers : c'est sur la plainte seule des officiers municipaux de Marienbourg, adressée à MM. les députés ordinaires à Valenciennes... etc.»

(4) Alphabet de la Cour, 6.

(5) Mémoires, IV, 5i (8 juin 1791).

(6) Il avait fait venir le comte d'Artois à Saint-Pétersbourg: Catherine donna un million au prince, lui enpromit quatre et lui i^emit une épée magnifique : « Je ne vous la donnerais pas, lui dit-elle, si je n'étais sûre que vous péririez plutôt que de différer à vous en servir. » Artois répondit : « Je prie Votre Majesté de n'en pas douter. » Le comte de Vauban dit à Esteihazy : « Il a reçu cette épée comme un homme qui ne s'en servira pas. >: (Vauban, Mémoires, 16.)

goût, il lâcha la partie, se fixa en Volhynie, à Grodek ( 1 ) ; son fils aîné et ses filles s'établirent en Autriche ; son fils cadet se fit russe.

Pendant que ce fils d'émigrés émigrait à nouveau, sa sœur Marie- Anne restait en France. Elle avait paru quelque temps à la Cour de Nancy, avait reçu le titre de dame que le Roi accordait aux filles de qualité, quand elles ne trouvaient pas à se marier, et était retournée, vers 1760, à la maison maternelle du Vigan. Un gentilhomme du cru, son voisin, le marquis Jean- César de Ginestous (2), viguier et gouverneur du Vigan,

11) Il mourut à Grodek en 1805. Il avait épousé, en 1785, la comtesse de Hollweill et eut d'elle trois filles et deux fils : Valenlin, né à Paris en 1786, mort à Vienne en 1889; Ladislas, né à Grodek en 1797, mort en 187G, au lieu de sa naissance, >ians laisser de postérité. Valentin eut un fils qui fut ambassadeur d'Autriche en Suède et en Russie, ne se maria pas et mourut à Paris, le 2 novembre 1857.

(2) Les Ginestous sont une vieille famille noble du Languedoc et remontent authentiquement au xii° siècle. {Histoire du Languedoc, 10, n« 33.) Pierre de Ginestous, seigneur d'Argcntières, Madières, Gravières et autres lieux, gouverneur et viguier du Vigan, épousa, le 25 mars 1716, Françoise Daudet dont il eut trois fils et trois filles. Laîné, Jean-André-César, fut, comme son père, viguier du Vigali; commandant du régiment du colonel-général et chevalier de Saint-Louis, il reçut de Louis XV le titre de marquis (Lettres patentes du 10 décembre 1752). Ses deux frères, le comte Joseph Louis et le vicomte Henri Fuberand, servirent également comme officiers. Armes : d'or, au lion de gueules, etc. ; devise islabit alque florebit. (De La Chesnaye, Desbois et Radier, Dictionnaire de la Noblesse.) C'est le marquis qui fut l'amant de Marie-Anne. — Aristide Ollivier, frère aîné d'Emile Ollivier, fut tué en duel, le 21 juin i85i, par un membre de cette famille.

lui fil alors un enfant, qui fut déclaré sous les noms de . Jean-Marie-Auguste, né de père et mère inconnus (i), — Jean élànl le premier prénom du père et Marie celui de la mère, — et qui grandit sous le sobriquet de Valsin (2).

Ce nom de Valsin n'est pas, comme on Ta supposé, celui d'un officier qui aurait été marié morganaliquement à Marie-Anne (3), ou d'un comédien qui aurait eu ses faveurs (4). Si l'acteur ou le soldat a existé, on n'en a aucune trace ; au contraire, la famille de Gineslous a gardé la tradition des amours de son ancêtre avec la descendante des magnats hongrois (5). Valsin, comme

(1) Né à Valleraugue (canton du Vigan), le 7 mai 1767. — L'acte de baptême, du i^"" octobre, porte que « l'enfant fut ondoyé, une heure après sa naissance, par le maître chirurgien-accoucheur Recolin, lequel a présenté l'enfant et a déclai'é quil était né dans la paroisse... Le parrain a été Antoine Rabier, fabricant en bas de cette paroisse : la marraine, Jeanne Chassagnols, veuve de Claude Rlanc, sage-femme du lieu. » Signé : Recolin Rabier, Teissier, curé. {Extrait des Registres de l'état-civil de Valleraugue.)

(2) « Le nom de Walsin n'a été continué à être porté que comme sobriquet et parce que c'est sous ce nom que le fils de Marie-Anne avait été connu avant sa reconnaissance par sa mère. » (Lettre du commandant Esterhazy à son cousin Christian, décembre 1899.)

(3) Louis XVI et Marie-Anloineile,pavFEiULLETDE Conghes, IV, 69. -— C'est également la version des Esterhazy d'Autriche. J^ettre du comte Nicolas Esterhazy au Fremdenblatt devienne, 24 novembre 1897.)

(4 Lettre (inédite) du commandant Esterhazy à son cousin Christian : <« Le cabotin de 20^ ordre qui... » etc. — Selon une troisième version, le fils adultérin du marquis de Ginestous aurait été présenté au baptême par un bas officier de son régiment, du nom de Walsin. Mais cette version est démentie par l'acte de baptême.

(5; Lettre du marquis Raymond de Ginestous à Scheurer- Kestner (4 juillet i8()8, de Buenos-Ayres). — C'est également la version de Christian Esterhazy. {Libre Parole du 25 novembre 1897-)

ESTERIIAZY 13

Valville ou Valmont (i), est un nom cFamoureux chez les petits poètes et les romanciers du dix-huitième siècle. L'inconstant héros des Tableaux de Parny s'appelle Valsin (2). Le nom, de pure fantaisie (Sinval retourné), familier à une lectrice de livres galants, convenait à un enfant adultérin. Le V initial sera devenu W après que Mme Esterhazy eut reconnu son fds, en Tan 111, par acte authentique (3). Le sobriquet romanesque prenait ainsi. un faux air magyar (4).

Les Esterhazy d'Autriche ignorèrent d'abord cette branche bâtarde ; ils essayèrent en vain, par la suite, de lui contester le nom qu'elle tenait légalement de Marie-Anne (5).

Mme Esterhazy, après un court emprisonnement sous la Terreur, s'était fixée à Nîmes, où elle vécut jusqu'à un âge très avancé (6). Walsin y avait épousé, en l'an V, la fille d'un négociant aisé (7) et fit lui-même le

(il Valville est le héros des Liaisons dangereuses; ]e Paysan parvenu de Marivaux prend le nom de Valmont. On trouve encore Valmiers, Valsinore, Valraor iValmor et Lydia, par le marquis de Sade).

(•.>.) « Valsin, jamais ton inconstance... — Cependant, Valsin infidèle... — C'est ainsi qu'à la volupté — Valsin préparait la beauté. » (Parny.) — Plus tard, l'orthographe du nom s'altère par étymologie populaire; Valsin devient Valsain : Chéron aine, Valsain el Florville, comédie en trois actes et en vers, représentée à l'Odéon, en i8o3; Béranger : « Mais je vois Valsain paraître. '> (Chansons, la Chalte.)

(3 Déclaration de maternité, en date du G^ complémentaire de l'an III de la République, en faveur de Jean-Marie-Augusle Esterhazy, devant Fosquet, notaire public.

(4) Ce faux (en linguistique) ne pouvait faire illusion qu'aux ignorants de la langue hongroise, qui n'admet pas la lettre s sans voyelle intermédiaire.

(5) Assignations du 28 mars 1899 à Christian, et du 28 mars au commandant Esterhazy.

(6) Elle mourut à Nîmes, le 3o janvier 1823, à 81 ans.

(7) Marie-Marthe-Adélaïde Cartier, fdle de Vincent Cartier et de Madeleine Devès. — Sur l'acte de mariage, le futur conjoint

commerce ; il eut cinq enfants : deux filles, qui moururent jeunes, et trois .fils, Valentin (i), Jean-Louis-Ladislas (2) et Ferdinand (3). L'aîné ne porta que le nom d'Esterhazy ; les cadets et l'une des filles joignirent celui de Walsin à leur nom patronymique, signèrent des deux noms.

L'âpre vigueur de la race, qui s'était reposée dans ce tranquille bourgeois du midi (4), se réveilla dans ses fils. Les deux Walsin embrassèrent la carrière militaire. Nés plus tôt, ils eussent fait figure au second plan de l'épopée impériale. Braves au feu, d'une ambition aiguisée, sans scrupules comme sans peur, de l'étolTe où Napoléon taillait ses colonels d'avant-garde, ils guettaient toute occasion de paraître, guerre étrangère ou guerre civile.

Ferdinand Esterhazy, au sortir des grandes écoles

n'est désigné que sous le nom d'Esterhazy : « Le 20^ prairial an V... sont comparus : Jean Marie-Auguste Esterhazy, négociant, âgé de 29 ans, natif de la commune de Valleraugue, fils naturel et adoptif de Marianne Esterhazy... » Signé : Jean- Marie-Auguste Esterhazy.

(1) Né à Nîmes en 1802 (3o germinal an X). Il s'établit à Marseille où il se livra au commerce, mais sans succès. De son mariage avec Mlle Lenormant, il eut trois fils, Edmond, Ernest et Paul. Mort le i5 novembre i856.

(2) Né à Nîmes en 1804 (25 messidor an XII).

(3; Né à Nîmes le 18 mai 1807. — L'acte de naissance (du 20 mai 1807, devant Etienne Reboul, premier adjoint; donne les prénoms : Louis-Joseph-Ferdinand; le nom de Walsin figure seulement, comme aux actes de naissance des deux aînés, dans la désignation du père : »< Devant nous... est comparu Jean- Marie-Auguste Walsin Esterhazy, propriétaire, domicilié à Nîmes sur la section cinq... » Signé : Walsin-Esterhazy. — D'autre part, l'ainée des filles est enregistrée, sur son acte de naissance, sous les noms de Marie-Joséphine-Almérie Walsin d'Esterhazy, fille de Walsin dEsterhazy.

(4) Mort à Nîmes le 11 mai 1840. — L'acte de décès le désigne comme suit : Jean-Marie-Augustè Walsin d'Esterhazy, propriétaire, âgé de septante-trois ans.

EbT-miIAZY 15

(Polytechnique et École d'application de Metz), partit pour rAfrique. Le service sévère de rartillerie s'accordait mal avec son humeur emportée et le tempérament de cavalier qu'il avait hérité de ses ancêtres. Comme il avait appris l'arabe, il s'attacha au fameux Yusuf , qui lui obtint le commandement d'un escadron de cavalerie indigène, le Mag-hzen d'Oran (i). Ces Moukhalias (portefusils) ressuscitèrent, sous le burnous, les hussards d'Esterhazy. Ils en avaient l'élan et la sauvagerie.

Après le combat de la Mouïla, ils dressèrent, sur le champ de bataille, une pyramide de cent cinquante têtes (2).

Ces renégats de la patrie arabe, sous les ordres du petit-fds d'un transfuge hongrois, furent maudits par les patriotes qui suivaient l'étendard vert d'Abd-el- Kader; mais ils restèrent fidèles à leur trahison. Esterhazy fait ainsi leur éloge : « Les préjugés, le fanatisme, les sympathies peut-être se turent devant leur intérêt, ce souverain mobile des actions des hommes (3). » Ce furent encore les Moukhalias qui emportèrent à l'Isly, avec les spahis de Yusuf, le camp du Sultan du Maroc. Avant que les batteries déployées sur le front de bandière eussent pu tirer une seconde charge, ils étaient sur les canonniers et sabraient tout(/i).

Esterhazy, entre deux combats, écrivait des livres sur l'organisation de la conquête algérienne. Dans le pre-

(1) Camille Rousset, La Conquête de V Algérie (1841-1857), I, 54. — Souvenirs du général du Barail, I, 121. — Il fut cité trois fois à l'ordre du jour. Capitaine en i84o, chef d'escadi-on en 1842, colonel en 1847, il ne rentra en France qu'en i8'',8 et fut nommé général de brigade en mai i852.

(2) C. Rousset, I, 827.

(3) Notice tiistorique sur le Maghzen d'Oran, par le colonel Walsin-Esterhazy (Oran, 1649), 198.

(4) C. Rousset, I, 359, 862; Du Barail, I, 253.

mier, il propose en modèle le système turc : « Les idées d'humanité et de justice ne sont, chez les nations qui les appliquent à la conquête, que des symptômes de décadence et de caducité ; laissons les philanthropes crier à la barbarie ; la conquête est fille du sabre, elle ne grandit et ne s'établit que par lui (i). » Dans le second, il explique, tout au contraire, l'impuissance de la force seule « à désarmer une nation qui lutte pour son indépendance » ; la France doit cesser de se révéler seulement « par la razzia, le meurtre et 1 incendie » ; si la génération actuelle est fatiguée de la guerre, « qui nous répond de la génération à venir (2) » ?

Il passe ainsi d'un système à un autre, comme ses aïeux ont changé de patrie, ou comme lui-même et son frère (3) changent de parti politique. Dans ces cervaux, d'une effrayante mobilité d'idées, un seul principe est fixe : l'intérêt. On ne les vit jamais que tournés vers les soleils levants.

Esterhazy était en mission à Tunis (4) quand il y apprit le coup d'État de Décembre. Il écrivit aussitôt au préfet de Constantine : « Ce sera toujours un bien vif regret pour moi de ne pas avoir été en position de rendre des services dans les événements qui viennent de s'accomplir ; je ne suis qu'à moitié consolé par la pensée qu'il yen aura encore à rendre (5). »

(1) De la Domination turque dans Vancienne Régence d'AUjer, introduction, v, ix, xiii, etc. Ailleurs : « Il faut faire trembler les Arabes. »

(2) Le Maghzen d'Oran, 5, 209, 235, 262, etc.

(3) Jean-Louis Esterhazy sortait de l'École de Saint-Cyr; il fut attaché, comme capitaine, à la maison militaire de Louis- Philippe et promu général de brigade en i85o.

(4) La mission militaire de Tunis avait été précédemment dirigée, avec beaucoup de succès, par son frère. (A. de Haux, La Régence au xix^ siècle^ 176.)

(5) Catalogue Gharavay, n» l^ù, pièce 4</>.

ESTnlIiHAZY 17

On doit croire que ses solides qualités de cavalier, plus que ce regret, le firent désigner pour l'expédition de Grimée. Il s'y distingua au combat d'Eupatoria ou de Kanghill (i), l'un des derniers de la guerre, et fut nommé, le même jour que son frère, général de division (-2). Mais les fatigues du siège de Sébastopol, le terrible hiver (3) et le typhus des armées, plus terrible encore, l'avaient usé. Il languit quelques mois, au climat natal de Provence, et mourut à Marseille, âgé à peine de cinquante ans.

De son mariage avec Mlle de Beauval, il laissait un fils et une fille.

(i) 29 septembre 1855. — Un ordre général du maréchal Pelliss.er (n» 3i) porte à la connaissance de l'armée « le combat d'Eupatoria qui fait grand bonneur au général d'AllonvilIe, au 4^ régiment de bussards, aux 6^ et 7^ régiments de dragons, à la batterie Armand de l'artillerie à cheval, ainsi qu'aux généraux Walsin-Esterhazy et de Champeron. » Camille Rousset (Hiaîoire de la guerre de Crimée, II, 4i4) ^it seulement que « ce succès fil beaucoup d'honneur au général d'AllonvilIe ». D'après un autre récit, << le général Walsind'Esterbazy traversa les rangs des Russes, la canne à la main, semant sur le sol son étatmajor et son escorte ». (Mismer, Souvenirs d'un dragon, 286.) — Esterbazy s'est vanté souvent du rôle de son père dans ce combat : « Mon père, le sabre à la main, à cinquante pas en avant de son premier rang, cbargea, avec quatre escadrons du 4*^ hussards, deux batteries d'artillerie et deux régiments de cavalerie russes, sabra les canonniers ennemis sur leurs pièces, eut tout son peloton d'escorte, son aide de camp et son officier d'ordonnance défoncés autour de lui et foutit la canaille russe en déroute. C'est le plus brillant fait d'armes dont puisse s'enorgueillir la cavalerie française. » (Lettre à Serge Basset, de Londres, juillet 1899.)

(2) 18 mars i856.

(3) Le 20 décembre i855, le thermomètre descendit à 27" audessous de zéro.

Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy avait dix ans à la mort de son père (i); sa mère s'établit, dans des conditions très modestes, à Paris (2).

Ses camarades du lycée Bonaparte (3) ont gardé le souvenir d'un garçon maigre, au teint mat, le nez pointu, les lèvres minces, et presque pauvrement vêtu, d'une longue blouse qui semblait coupée dans un vieux manteau de général, le col de velours très haut, crasseux, masquant l'absence de linge. Il vivait à l'écart, ne cherchait pas à se lier, tranchant et sec, de répartie prompte, et trouvait alors le mot acéré et méchant. On ne l'aiinait pas, mais on avait le sentiment qu'il n'était point banal, d'une intelligence précoce, si parfaitement étranger aux jolis enthousiasmes de son âge, dur de cœur, aigri déjà de ne pas être riche, sans autre ambition que la volonté nette de le devenir et de jouir de la vie.

Sa mère avait décidé qu'il entrerait à l'École de Saint- Cyr, ne concevant pas d'autre carrière pour le fils d'un général et le descendant de tant de soldats. Mais Esterai) Né le 16 décembre 1847 à Paris, 28, rue de Clichy. Il était de trois ans l'aîné de sa sœur.

(2) Elle occupait un petit appartement au n» 18 de la rue de Berlin.

(3) Esterhazy entre au lycée Bonaparte (classe de quatrième) en 1860. Il suit, à partir de la ti'oisième, la section des sciences. Au palmarès de 1861, il est porté pour cinq accessits ; à celui de 1862, pour un second prix de narration française et un accessit. Il suit les cours de seconde jusqu'en mars i8ô3 et quitte alors le lycée. Je note, parmi ses professeurs, Camille Rousset pour l'histoire, Desbovcs et Tombeck pour les mathématiques, Cucheval et Legouëz pour les lettres.

hazy quitta le lycée, sans qu'on sache pourquoi, avant la fin de ses études (i), et, sa mère étant morte peu après (2), il laissa là ces perspectives militaires et ferma ses livres (3).

Il se trouvait ainsi, à dix-huit ans. à la tête de quelque argent et maître de ses actions. Le monde parisien l'attirait et il comptait y faire figure.

Entre tant d'Esterhazy qui ont fait du bruit dans l'histoire, il semble avoir choisi dès lors son modèle, ce comte Ladislas qui, par la faveur des femmes (/|), était parvenu aux grands emplois et à la fortune. Il racontait avec complaisance les amours du bel Eslerhazy avec Marie- Antoinette, et, de ce que son grandoncle aurait couché dans le lit d'une reine de la maison de Habsbourg (5), il se disait cousin de l'Empereur d'Autriche. Il prit le titre de comte et joua au grand seigneur.

Il est probable qu'après avoir gaspillé en peu de

(i) Il est porté sur les registres du Lycée Bonaparte (aujourd'hui Condorcet) comme ayant quitté la classe de seconde, section des sciences, en mars i8<)3. Il avait alors seize ans.

(3) II ne passa même pas l'examen du baccalauréat ; le fait a été contrôlé à la Sorbonne. Cependant, le président Ballot- Beaupré écrit dans son Rapport : « Esterhazy, après avoir fait ses études en Autriche, mais obtenu en France les diplômes de bachelier ès-lettres, bachelier ès-sciences et licencié en droit... » {Cass., III, 128.) Les renseignements qui ont été fournis à la Cour de cassation sont autant de faux. Esterhazy, qui a fait ses études au lycée Bonaparte, n'a passé aucun de ces examens.

(4) Feuillet de Conçues, Louis XVI et Marie-Anioinelte, IV, 7, 8, 10, 16, etc., d'après les Mémoires inédits de Ladislas.

(5) L'accusation, née dans la société du comte de Provence, fut accréditée par les pamphlétaires du Palais-Royal et par ceux de la Révolution ; on a vu (p. 71 que Ladislas se comporta, notamment dans une querelle qu'il chercha à Lauzun», de façon à justifier les soupçons. [Mémoires de Lauzun, 238^

20 IIISTOIREDE L AFFAIRE DREYFUS

temps son médiocre patrimoine, il s'embourba dans quelque aventure fâcheuse et fut obligé de quitter Paris. Ce n'est pas sans motif qu'il a cherché à donner le change sur ces premières années d'une vie agitée. Un parent d'Autriche l'aurait recueilli en i865 et fait élever à l'École militaire de Wiener-Neustadt ; il en serait sorti, l'an d'après, officier de cavalerie dans l'armée impériale et aurait reçu, à Custozza,un coup de lance ( i ). Or, tout ce roman qu'il répéta cent fois et qu'il agrémentait de détails, selon la qualité de ses auditeurs, n'est qu'un tissu d'impostures.

Aucun des Esterhazy d'Autriche n'eut jamais de rapport d'amitié avec les descendants de Marie-Anne ; ils leur contestaient jusqu'à leur nom et leur suscitèrent, dans la société, d'humiliantes difficultés (2). Les registres de l'Académie militaire de Vienne (3) ne portent la trace que d'un seut Esterliazy, Louis, comte de Galantha, qui fut admis à l'École en 18^9 (4) i Ferdinand Walsin avait alors deux ans. Enfin, les annuaiœs de l'armée autrichienne (5) mentionnent, dei865 à 1867, plusieurs officiers portant le nom d'Esté rliazy (6), mais

(1) Caas., I, 715, Gaston Grenier. Ce témoin répète le récit qu'il tenait d'Esterhazy. —Même récit à des journalistes en 1897. (2I Lettre à Christian Esterliazy, (Voir p. tfçp.)

(3) Die Theresianische M ilitscr- Académie zu \\iener Neusladt iind ihre Zœglinge, von Johannes Svoboda, 3 vol.. Vienne, 1894-

(4) Ludwig Esterliazy de Galantha, né à Presbourg le 24 juillet 1837 ; entré à l'Académie le i^r mars 1849 ; sorti le 29 mai 1857. — D'après Svoboda, on ne connaît de cet Esterhazy que ses années d'école ; il mourut probablement au sortir de l'Académie.

(5) Mililœr Schenialisniufi des Œslerreichen Kaiserlhiims fur i865. 1866, 1867. (Vienne, imprimerie impériale.)

(6) Alexandre, comte Esterhazy, à Szent-Laszlo, général majO: sans emploi. (Annuaire de i8()5, 107.) — Prince Aloïs Esterhazy de Galantha, lieutenant en ic au 6<^ régiment de hu-

ce sont (les Esterhazy de la branche légitime : les contrôles de tons les régiments autrichiens ont été vérifiés (i) ; le nom de Walsin n'y figure pas (2).

Ce qu'on peut retenir de son récit, c'est qu'il a intérêt à cacher ce que fut sa vie, de dix-neuf ans à vingtdeux(3), etqu'il passaalors (juelque temps en Allemagne. Il s'y perfectionna dans l'usage de la langue qu'il avait apprise sommairement, au lycée, avec le bon « monsieur Charles ».

On ne le relrouve avec certitude qu'en 1869, à la légion d'Antibes. La dévotion au vicaire du Christ ne l'y avait pas conduit; il ne croyait ni a au dieu des armées (\) », ni à aucun autre. Mais il était sans ressources, et sans courage pour en chercher d'honnéles dans la vie civile.

Esterhazy débuta à Rome, comme il fera toujours, par jeter force poudre aux yeux des gens. Le premier

lans. Même Annuaire, \-20.! — Les deux mêmes noms à l'Annuaire de 1866(107 et 418). — IJAnnuaire de 1867 ne mentionne idus le comte Alexandre Esterhazy, mort, sans doute, en i866- I.e prince Aloïs y figure toujours, au 6^ régiment de liulans (466). Au i2« régiment de hussards, Georges, comte Esterhazy, sous-lieutenant (454)-

1) Ces recherches furent ordonnées par l'Empereur d'Autriche, en 1897, quand Esterhazy, dénoncé par Mathieu Dreyfus, prétendit avoir servi dans l'armée autrichienne. Le rapport du ministre de la Guerre 'n° 11923 est daté du 26 décembre 1897.

(2) Selon une autre de ses versions, Esterhazy aurait été, non pas officier, mais cornette, en 1866, au i3« régiment de hulans, dits « Ilulai'is de Trani », prince des Deux-Siciles, sous les ordres du colonel Pulz. Les recherches faites dans les contrôles de ce régiment ont porté sur les années 1860 h 1869.

(4) CuRiSTiAN Esterhazy, Mémoire au procureur de la République, 48, lettre d'Esterhazy. — Cependant la première fois où il vit le Pape (Pie 1X\ il fut ému et se dit à lui-même : « Voilà le bon Dieu et, toi, tu n'es qu'un sale cochon. » (Récit fait à un journaliste, Charles Roche.)

élonnemenl passé, on ne lardait pas à découvrir la barre de bâtardise sur son nom et, sous sa divertissante faconde et son élégance de théâtre, la rouerie d'un faux g-entilhomme besoigneux. Il se dégoûta du métier en moins d'un an et donna sa démission (i).

Il a raconté lui-môme qu'à son retour en France, au printemps de 1870, le général Walsin (2), son oncle, le décida à prendre service dans la légion étrangère. L'Empereur le nomma sous-lieutenant (3) et lui fit remettre trois cents louis pour son équipement. Esterhazy alla les jouer à Bade.

Il y était encore quand la guerre éclata. Il vit les régiments allemands recevoiî*, dans un silence religieux, la bénédiction des pasteurs, rentra à Paris, assista, sur les boulevards, aux manifestations des braillards qui criaient : A Berlin ! et comprit aussitôt que « nous étions perdus » (4)-

Ainsi, le destin, un ensemble de circonstances, les unes vulgaires, les autres tragiques, le ramenaient à cette carrière militaire où sa mère l'avait destiné.

Nommé sous-lieutenant, après le Quatre-Septembre, au litre français, il fitd abord campagne sur la Loire (5),

(1) Mars 1870 ; il était entré dans la Légion romaine en mai i8()9. {Cass., III, 123.)

(2 Depuis 1860, dans le cadre dz réserve, mais bien en cour. De son mariage avec une Anglaise, miss Sarah Lee, il n'avait qu'une fille.

(3) La nomination parut au Journal militaire officiel, p. 2oy : « N" 160, par décret impérial du 24juin 1870, Régiment étranger, 2^ tour, au titre étranger, en remplacement de M. Martin, décédé, Walsin-Esterhazy (Marie-Charles-Ferdinand), ancien officier au service du Gouvernement pontifical. »

(4) Récit fait à Serge Basset.

(5) Le 29 septembre, au 2^ régiment de zouaves. Ce régiment fut formé par le lieutenant-colonel (depuis général) Logerot et prit part à la bataille de Coulmiers. Logerot avant été nommé colonel au 38« de ligne, le 2^ régiment de

ESTERIIAZY 23

fut attaché ensuite au général Rebillard (i), et eut, pour éducatrices rincurie et la défaite. On connaît la douloureuse histoire de ce XV® corps de l'armée de TEst, ses longs retards à paraître sur le terrain de la guerre (2), Faffreuse retraite à travers les neiges du Jura (3), la désagrégation des troupes exténuées à leur retour sur Besançon (\). Si Esterhazy, qui avait été promu capitaine, s'était signalé pendant ces jours terribles, on le saurait de lui-irnême ; il a confessé, au contraire, qu'il prit peur, au premier combat où il assista (5).

Bien qu'il eût été rétrogradé par la commission de revision, il resta dans l'armée après la conclusion de la paix, soit par pis aller, soit qu'il lui fût venu un

zouaves passa sous le commandement du lieutenant-colonel Chevalier et fît la campagne de l'Est à la 2^ division du XVe corps, sous les ordres du général Rebillard.

(1) L'Etat-Major du général Rebillard était ainsi composé : Uhrich, capitaine, faisant fonctions de chef d'État-Major ; de Liéderke, capitaine, sous-chef, Walsin-Esterhazy, lieutenant, et marquis de Brissac, officier d'ordonnance. {Enquête patiemeniaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationa'e, VU, 77 ; lettre du général Rebillard au président de la Commission. )— Esterhazy fut promu lieutenant (à titre provisoire) le 27 novembre et capitaine le 27 décembre ; la commission de revision des grades, par décision du 3i décembre 1871, le replaça sous-lieutenant. {Cass., III, 128.)

l'i) E?iquêie, III, 120, rapport Perrot : « Le mauvais fonc lionnement du service des transports s'accentua de plus en plus... Le XVe corps mit plus de dix jours à franchir une dislance qu'il aurait dû parcourir en 48 heures. »

(3) Freycinet, La Guerre en province, 271.

(4) Rapport Perrot, i25 : « Le découragement se j)ropageait comme une fatale contagion et avec une rapidité effrayante. La 2^ division, bien qu'énergiquement commandée, se maintenait avec peine ; l'autre, exténuée par une succession de fatigues excessives, échappait absolument. » — Le général Rebillard protesta contre ces appréciations. {Lettre au président de la Commission dEnquête, VII, 76 0177.)

(r>) Récit fait à Charles Roche.

goût passager pour le métier. Il vécut alors (de 1872 à 1876) les années les meilleures de sa vie. Après un stage de quelques mois en Afrique (1), il était devenu Tofficier d'ordonnance d'un chef excellent, modèle de loyauté et de droiture, le général Grenier, qui avait été le camarade de son père, en Crimée, etTami de son oncle (2). Cette âme trouble parut se clarifier dans cette atmosphère d'honneur. Le vieux général n'eut qu'à se louer de lui. Il était la gaieté de la maison par les vives saillies d'un esprit curieux, souple, toujours en mouvement. Il avait beaucoup lu, beaucoup retenu (jusqu'à abuser des citations classiques), s'était assimilé toutes sortes de connaissances et était lui-même une espèce de livre, amusant, entre tous, à feuilleter. D'une imagination fébrile, il improvisait, dans le feu du discours, des romans dont il était le héros; il lui arriva d'y croire lui-même.

Le pétillement de ses idées divertissait tout le monde. Ceux qui l'ont fréquenté à cette époque gardèrent de lui le souvenir d'un séducteur (3). Les jets subits de colère où il éclatait déjà, ses explosions contre les choses et les hommes, révélaient le fond du volcan, mais passaient pour des boutades. Même quand il aura

(1) Au 2^ régiment de zouaves, à Oran.

(2) Cas.s., T, 711, Gaston Grenier. — Le général Walsin-Esterhazy était mort à Lyon en 1871. Il était rentré au service, au commencement de la guerre, en qualité de commandant de la province d'Oran, y avait proclamé la République au 4 septembre et avait été nommé (24 octobre) gouverneur intérimaire de l'Algérie. A la suite d'une émeute, où il paraît avoir manqué de sang-froid, il fut obligé de s'embarquer pour la France, {Enquête, III, 2e division, i5, 86. 87, etc.) — Esterhazy fut amené au général Grenier par l'un de ses officiers d'ordonnance, le capitaine Uhrich, fils du défenseur de Strasbourg. Uhrich et Esterhazy avaient fait la campagne de l'Est à l'État-Major du général Rebillard.

l3) Cass., I, 712, Grenier.

ESTERIIAZY 25

croulé dans la crapule et dans le crime, sa parole brûlante, sa mimique endiablée, une intensité merveilleuse de vie, la frénésie communicative de cet étonnant comédien continueront à fasciner ( i ).

En fait, et physiologiquoment, c'est un malade, fils de tuberculeux et tuberculeux lui-même (2), et il existe des relations certaines entre les affections du poumon et celles du cerveau. Déjà Hippocrate observe que la phtisie produit parfois u un transport avec délire loquace (3) ». La science contemporaine a établi que l'intoxication tuberculeuse, si elle entraîne rarement la folie caractérisée, est souvent la cause déterminante d'une surexcitation morbide, d'un énervement extrême des facultés intellectuelles ou morales, avec ou sans lésions artificielles (^i). Or, tous les signes pathologiques du double mal apparaissent chez Esterhazy : irritabilité chronique, perversions mentales, besoin exaspéré des femmes, absence presque totale de sommeil. Une race va finir avec lui, cette branche bâtarde des Esterhazy, transportée dans un sol trop léger, appauvrie par des croisements vicieux ou de hasard, alors que la tige mère reste, au contraire, pleine de sève et riche en frondaisons, malgré l'épaisse atmosphère des chancel-

(1) Par exemple, l'auteur de l'article : Qui est Eslerhazy ? dans le Dailij Telegraph du 25 septembre 1898.

'2) Crt.ss., I, 712, Grenier. — Ses camarades de régiment le savaient atteint de tuberculose. [Figaro du 18 novembre 1897.)

(3) Œuvres d Hippocrate, trad. de Littré, V, G81.

(4) Griesinger, Traité des maladies mentales, i58, 280, etc. ; EsQuiROL, Maladies mentales, I, 74 ; Scipion Pinel, Recherches sur quelques points de laliénation mentale, 26 ; IIahn, Des Complications qui peuvent se présenter du côté du système nerveux dans la phtisie pulmonaire chronique, 7, 11, 29, 59,781; Lemat, Des TroulAes psychiques dans le cours de la phtisie, 9, 14, 23, 3o, 33 ; Kéraval, Pratique de la médecine mentale, 4^7 ; Maurice Letulle, Essai sur la psyc/iologie du phtisique, dansles Archives générales de médecine, 1900.

leries et des cours, parce que ses racines continuent à puiser les sucs vivifiants de la terre natale d'où est sorti, il y a des siècles, le sauvao^eon primitif.

Après la mise à la retraite du général Grenier, Esterhazy, laissé à lui-même, recommença à déchoir. Il répugnait à la vie laborieuse, monotone, du régiment (i). Il réussit à se faire détacher au bureau des Renseignements (2), comme traducteur d'allemand (3), et il y fit îa connaissance de deux hommes dont la vie fut désormais mêlée étroitement à la sienne, Henry et Maurice Weil (4).

Henry, alors lieutenant comme Esterhazy, sortait du rang (5). Il avait gagné son premier galon pendant la guerre. Le général de Miribel, qui l'eut, à une heure troublée, auprès de lui, le fit placer au service de sta-

(1 II était lieutenant, depuis 1875, au Si^ régiment de ligne, à Beauvais, mais il n'y parut jamais (Voir p. 82). — Il publia, un peu plus tard, une petite brochure sur les batailles deMalplaquet et de Denain, d'après des documents du temps. (PariS; 1877, Publication de la réunion des officiers. — Une plaquette de /|0 pages, avec carte.)

(2) 1876. — Le chef du service était alors le commandant Campionnet; il avait pour second le capitaine Roufï qui faisait fonctions d'archiviste. {Rennes, II, 5i8, Cordier.)

(3; Notes semestrielles de 1880 : « A toujours été détaché au ministère de la Guerre comme traducteur d'allemand. » {Cass., 111,424)

(4) Cass., I, 53, Picquart; I, 3o6, Weil; I, 58o, Esterhazy.

(5) Né à Pogny-sur-Marne le 3 juin 1846. Engagé en i865 au .36e de ligne, caporal en 1866, sergent en 1867, sous-lieutenant le 28 octobre 1870, lieutenant le i4 décembre ; rétrogradé par la commission de revision des grades, il reçut son second galon en 1874.

ESTE«1IAZY 27

lislique : <* 11 en sait long; il peut parler dans un régiment; gardez-le-moi (i). » On le lui garda. Maurice Weil avait fait, lui aussi, la campagne de 1870 ; capitaine de réserve, il était employé, depuis plusieurs années, à des missions secrètes en Allemagne et à diverses besognes, sans titre officiel, d'ailleurs rétribué. Le paysan parvenu et l'amateur militaire furent également ilattés de cette camaraderie avec le « comte » Esterhazy. Soi> nom, européen, historique, sa noblesse usurpée, son faux luxe (2), ses hâbleries éloquentes, c'était plus de chnquant qu'il n'en fallait pour faire illusion (3). Weil avait la manie (tantôt profitable, tantôt dangereuse) d'offrir ses services ; obliger faisait partie de sa pohlique. Esterhazy prêta quelque argent à Henry, qui ne le lui rendit jamais (4). Ils travaillaient côte à côte

(1) Le général de Miribel avait été appelé à l'État-Major sous le ministère Rochebouët, qui prépara un coup d'État contre la Chambre. (Novembre-décembre 1877.)

(2) Quand la fortune (au jeu ou à la Bourse) lui (Hait favorable, il allait au ministère dans une voiture élégante, lui-môme de mise très recherchée, une large fleur à la boutonnière. Il demeurait, rue des Écuries-d'Artois, dans un immeuble qui appartenait, disait-il, à sa famille — ce qui était faux — et dont il occupait le rez-de-chaussée.

(3j Cass., I, 5()4, Esterhazy : « Weil qui, quand j'étais heureux et honoré, était trop fier de se montrer avec moi. »

i4) Lettre d'Esterhazy à Jules Roche, décembre i8()(j : « Le commandant Henry, en effet, esl mon débileur depuis 1876 ; je lui ai prêté quelque argent qu'il ne ma jamais rendu, qu'il me doit encore. >- [Cass., I, 709.) - Lettre d'Esterhazy à Grenier, 10 février 1897 : « Le ministre écoute les calomnies intéressées d'un drôle quelconque en épaulettes, et vraisemblablement du sieur Henry, mon débiteur cl mon obligé. » {Rennes, II, 6.) Môme propos à Christian Esterhazy i)endant l'hiver 1897-1898 {Mémoire, 72.) — Déposition à Londres, i^i" mars: « Je lui ai rendu de petits services d'argent. » — Il existe trois versions de la déposition d'Esterhazy à Londres : i» texte original ^inédit), écrit, sous sa dictée, par le consul général de France, André Lequeux, les 22 et 2C février, i^"^ et 5 mars 1900, signé du consul et d'Es-

à la môme table (i), et se familiarisèrent ensemble aux vilenies contagieuses du métier (2).

Au dehors, Esterhazy pateaugeait dans le bourbier parisien. Comme il n'était pas venu à Paris pour se pousser plus vile, sous l'œil des grands chefs, mais pour y lâcher la bride à ses passions, et d'abord à la plus brûlante, à celle qui permet de satisfaire aux autres, il alla tout droit aux deux usines où se fabriquent les fortunes rapides, au tripot et à la Bourse.

Il n'est pas certain que, né riche, il eût rêvé de gloire ; mais il n'a que sa solde, avec quelques épaves de l'héritage paternel ; dès lors, sa pensée dominante, c'est l'argent.

Il écrira plus tard, regrettant d'être jamais entré dans l'armée, « qu'il eût mieux fait de laisser pour les affaires ce stupide métier (3) ». Il avait, en effet, une certaine intehigence de la spéculation et des com-

terhazy ; — 2° texte publié par le journal le Siècle, au moi^: de mai 1901, puis en brochure, d'après un manuscrit autographe dEsterhazy qui a été conservé ; — 3» texte publié par V Indépendance belge, à la mémo époque, puis en brochure, d'après un autre manuscrit d'Esterhazy. Les versions du Siècle (Édition de Paris) et de V Indépendance belge (Édition de Bruxelles) sont substantiellement conformes au texte original, mais elles sont beaucoup plus développées, « enrichies » de détails nouveaux et de commentaires. Esterhazy tire à la ligne, comme un bon fabiicant de romans-feuilletons. — Le texte publié par le Siècle fut payé 5.000 francs par V Agence nationale : l'Indépendance paya le sien 3.ooo. — Les documents originaux que produit Esterhazy sont d'un grand intérêt. Son propre récit est rempli de mensonges. Aucune de ses assertions ne peut être acceptée sans un contrôle sévère. On peut le tenir pour véridique lorsqu'il n'a aucun avantage à mentir. Encore ment-il parfois pour le plaisir, par habitude.

(i) Dép. à Londres, 1" mars 1900.

(2) Routî dit à Cordier qu'Ësterhazy faisait fort peu de besogne ; « il aimait beaucoup à se promener et à s'amuser ». {Rennes, 11, 5i8.)

(3) Lettre à Christian Esterhazy. [Mémoire, 47.)

binaisons de l'agiolage, en possédait surtout le vocabulaire ; il élait financier, comme il élail soldai, boursier-marron et soudard. Mais il n'avait pas plutôt réalisé quelque gain qu'il le dépensait, amoureux de paraître et du luxe extérieur, en chasse, tous les soirs, dans les lieux de plaisir (i). Au cercle (2), il fit si bien (ju'il devint suspect ; il engageait ses collègues dans des opérations de bourse qui, trop régulièrement, tournaient au désastre ; on éconduisit cet agioteur galonné. La société riche où il eût voulu pénétrer, qu'il eût exploitée et amusée, lui ferma obstinément ses portes. Il ne faisait sonner que plus haut ses relations nobiliaires, procédé familier aux chevaliers d'industrie, et, battant monnaie de son litre, parada dans le demi monde et les coulisses des théâtres, fit des dupes et s'encanailla. Nécessairement, dans celte course à l'argent, quand la fortune cessa de lui êlre propice, il emprunta, accumula les dettes ; sa signature traîna chez tous les usuriers (3). Puis, il glissa plus bas encore, aux grosses friponneries^ à l'argent des femmes, et, toujours plus bas, dans les moments dé grande détresse, jusqu'au vol, vol de titres et vol de bijoux (4). Par deux fois, il se

(1) Procès Eslerhazy, i34 : « Il est évident que j'ai toujours eu des besoins d'argent. » — Cass., I, 711, Grenier: « Il menait la grande vie sans fortune suffisante. »

(2) Au cercle de la rue Royale. Il y <;ntra en 1870, présenté par MM. Passy et Lecouleuxde Caumont. En 188/4, le cercle décida de se dissoudre, non pas faute de ressources (c'était déjà l'ijn des cercles les plus riches de Paris), mais pour se reconstituer en éliminant, sans scandale, quelques-uns de ses membres compromis dans des histoires de jeu ou dans d'autres affaires fâcheuses. EsLerhazy n'osa pas se représenter, craignant de ne pas être agréé.

3) Procès Eslerhazy. 126 : « Mon écriture a, malheureusement, traîné chez bien des gens dont le métier est de prêter de l'argent. » — De même, à l'enquête Pellieux. [Cass., 11,92.)

(/i) Le détournement de Ulres fut commis par Esterhazy chez

vengea, en ruffian, des maîtresses qui le congédiaient; il adressa aux amants plus âgés qui les entretenaient les lettres qu'elles lui avaient écrites (i).

Balzac, qui a tout vu, a deviné Esterhazy; il l'a décrit, comme s'il l'avait eu pour modèle, dans le colonel Philippe Bridau, emporté par le même torrent dans les mêmes hontes, fanfaron et brutal, endurci par l'exercice de la force, irrité parla pauvreté, dépravé parla débauche, cachant sous « le laisser aller militaire » une astuce d'aigrefin, théoricien du vice, filoutant ses maîtresses et (^ devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement un chenapan (2) ».

Vï

Il s'est trouvé de tels hommesdans toutes les armées; la plupart se sont montrés aussi misérables dans la guerre que dans la paix, parce quele courage physique, tout inférieur qu'il est au courage moral, s'accorde mal avec certains vices; — quelques-uns à peine ont bifurqué vers la gloire, quand la bataille leur a fourni l'emploi de forces qui s'exaspéraient dans l'inaction.

Esterhazy n'a pas eu cette fortune ; lui fût-elle venue

une ancienne danseuse de l'Opéra dont il était l'amant. Dans une des lettres à Mme de Boulancy, il est fait allusion à une autre affaire du même genre, où la plaignante est aussi une danseuse.

(i) L'un de ces incidents a été raconté, à plusieurs reprises, tant par la comédienne. Léonide Leblanc, qui en fut victime, que par le duc d'Aumale, qui n'appelait Esterhazy que « celle canaille ». — Esterhazy, au temps où il était l'amant de cette comédienne, racontait qu'il l'était par ordre du Gouvernement, pour « surveiller le duc ».

(2) Scènes de la vie de province : Un ménage de garçon (Édit. de i853), VI, 94. — Voir Taine, Nouveaux essais de criiique^ 112.

ESTERIIAZY 31

qu'il l'aurait laissé passer. En elïet, il n'est brave qu'en paroles, — le Matamore de la comédie italienne qui s'est battu dans cent duels les mime avec d'effrayants détails et n'a jamais eu devant lui la pointe nue d'une épée(i). Et, surtout, il hait ses chefs, l'armée et la France.

Il faut placer ici, à leur date, les fameuses lettres à Mme de Boulancy (2). Quand elles furent i-évélées, en novembre 1897 (3), Esterhazy venait d'être dénoncé par Mathieu Dreyfus. Elles sont, en fait, antérieures de plus de dix ans à sa trahison, d'autant plus importantes pour l'intelligence de l'homme, du traître eh.puissance qui, si longtemps, couva son crime.

La France s'est trompée parfois dans ses injustices ; au lieu d'éprouver seulement les ûmes nobles qui ne l'en aiment que plus, il lui arrive, par mégarde, de frapper des ûmes viles qui éclatent en imprécations et se vengent.

Mais cette excuse même échappe à Esterhazy. Offi-

(i; Eïsteihazy s'est vanté de s'être battu vingt-deux fois en duel : « Jamais pour des femmes et deux fois pour mon chien. » II n'existe, naturellement, aucun procès-verbal de ces rencontres. — Il se disait friand de la lame et « d'une belle force à l'épée » ; l'un de ses anciens camarades du 135^ régiment de ligne raconte, dans des notes manuscrites que j'ai sous les yeux, qu'il fit assaut avec lui et lui « flanqua, par deux fois, une pilo terrible ». Ce même officier l'ayant provoqué en duel, Esterhazy fit des excuses. (Voir p. 38.)

(2) Eugénie- Marie-Gabriel le Cartier, veuve du colonel de Boulancy, née en 1846 : « Les lettres qu'Esterhazy m'a écrites de 1881 à i88/| et que j'ai mises en lieu sûr. » (Interrogatoire de Mme de Boulancy par le juge Bertulus, le 12 février 1898 ; Procès^ Zola, I, TxDQ.)

(3) Ces lettres parurent, pour la première fois, dans le F ùjaro du 28 novembre 1897, qui n'en donna, d'ailleurs, que des extraits. Les lettres complètes ont fait partie des dossiers du conseil d'énquète Esterhazy {Cass., II, 171), et de la Cour de cassation (III, 124, 257, etc.).

cier d'emblée, lieutenant à vingt-sept ans (i), capitaine six ans après (2), au choix et hors tour (3), détaché, bien que sans brevet, à TÉtat-major général, puis, hors cadre, au corps expéditionnaire de Tunisie (4), il a eu de l'armée (hors Fargent, le miUion rêvé) tout ce qu'elle peut donner à un soldat, grades et croix (5). Son avancement, loin d'être tardif, a toujours surpris ses chefs immédiats : « Officier inconnu au régiment, disent ses notes de 1879 ; a trouvé moyen, sous n'importe quel régime et n'importe quel prétexte, de rester détaché au ministère de la Guerre depuis un temps immémorial ; proposé néanmoins pour l'avancement, ce qui tient du scandale. » De même, au semestre suivant : « N'a pas encore paruau5i« de hgne. » De même en 1880: «N'a jamais fait une heure de service... Tout à fait inconnu dans les corps où il n'a fait que passer (6). »

(1) 21 février 1874. Au 5ic régiment de ligne. — A Y Annuaire de 1873, il a le n° 1296 sur la liste d'ancienneté des sous-lieutenants.

(2) 14 septembre 1880. Au même régiment. — A VAnniiaire de 1879, il a le n» 621.

(3) Esterhazy prétend qu'il a dû sa nomination, « au choix, hors tour, à l'intervention personnelle de Gambetla ». {Cass.. I, 699, lettre à Jules Roche.) Il est possible qu'Esterhazy se soit fait recommander à Gambetla, alors président de la Chambre, par l'un de ses secrétaires, Arnaud (de TAriège), qu'il avait rencontré dans le moride des théâtres. — L'ancien officier du i35e de ligne, dont j'ai déjà cité les notes, reproduit ce propos d'Esterhazy : « J"ai deux cent mille francs de dettes et, si mon ami Arnaud ne répondait pas pour moi, je ne saurais comment faire pour modérer mes créanciers. »

(4) Esterhazy venait d'être nommé au i35c régiment de ligne quand le premier bataillon, dont il faisait partie, fut envoyé en Tunisie (juillet 1881). Il y fut incorporé d'abord à un régiment de marche, sous les ordres du lieutenant-colonel Corréard, puis attaché au service des Renseignements et, pendant deux ans (1882-1883), aux affaires indigènes.

(5 Chevalier de la Légion d'honneur pendant son séjour Tunisie. {Annuaire de 1882.) (6) Cass.^, III, 423, 424.

ESTERIIÂZY 83

Le seul grief positif, qu'il formulera plus lard, est imaginaire : nommé, en 1870, lieutenant et capitaine en moins de deux mois (1), il aurait été rétrogradé, Tannée suivante, « parce qu'il s'était prononcé pour la continuation de la guerre (2) ». Les officiers qui ont fait leurs études aux grandes écoles n'ont pas gagné plus vite le troisième galon, Picquart en huit ans, Dreyfus en neuf (3).

D'une intelligence alerte et prompte, fort instruit, mais indiscipliné et p'aresseux, il est capitaine à trentedeux ans, comme le plus heureux des officiers sortis du rang ; Henry, d'un an son aîné, est capitaine à trentetrois ans (4); Dreyfus, qui sort de l'École polytechnique et de l'École de guerre, ne sera capitaine qu'à trente ans. Les désordres de sa vie, tant de dettes et d'affaires véreuses, le soupçon, qu'il a laissé au ministère, d'avoir disposé de fonds secrets pour son usage personnel (5), auraient causé la disgrâce de tout autre ; les ministres successifs (6) ont fermé les yeux. Plus tard, quand il a été envoyé en Tunisie, il n'a occupé encore que des situations privilégiées ; et, bien qu'il s'y soit compromis, que le général de la Rocque ait jugé nécessaire de le faire surveiller et qu'il ait été môle à une affaire de malversations « qui l'eût dû conduire devant un

(1) Cass., lU, 123.

{■2) Lettre du 19 août i8(/) à Jules Roche. (Cass., I, 699,)

(3) Picquart entre en 1872 à Saint-Cyr ; capitaine en 1880, à 26 ans. Esterhazy et Picquart sont capitaines de la môme j)romotion, du i/f novembre. — Dreyfus entre à TÉcole polytechnique en 1880 ; lieutenant en 1882, capitaine en 1889, à 3o ans.

(4) Né le 2 juin 1846, capitaine le iG décembre 1879.

(5) Cass., I, 97, Roget : « J'estime (c'est une simple opinion de ma part) qu'il n'y a pas fait autre chose que de dis|)oser peut-être de fonds secrets p«ur son usage personnel. »

'G Borcl, Gresley,* Farre.

conseil d'enquête (i) », il a été nommé, à son retour en France, dans une troupe -d'élite (les chasseurs à pied) et dans une garnison de choix (2).

Chez un officier ainsi favorisé, la reconnaissance envers les chefs serait simplement de la pudeur. On va voir dans quel enfer de haine il s'enfonça, pendant ces années d'Afrique, crevant de fiel, déjà prêt à tout, se répandant en menaces sinistres, sans qu'il précise d'ailleurs et sans qu'on puisse deviner le prétexte de ses fureurs.

Cette conquête de la Tunisie a été le premier sourire de la fortune à la France depuis la guerre ; l'amie d'Esterhazy, veuve d'un officier, s'en réjouissait. Esterhazy, au contraire, s'en irrite. Cette guerre, u contre des bergers sans armes et des troupeaux de chèvres qu'on appelle des réguliers noirs », les bulletins de victoire expédiés pour la prise des « murs en carton de la ville sainte de Kairouan... », tout cela est ridicule. « Il est moins dangereux d'assister à ces combats épiques que de traverser le boulevard Montmartre à cinq heur s du soir ; c'est honteux de voir tout le remue-ménage que ces généraux font pour quelques cavaliers qui devraient les faire rougir en leur montrant l'exemple du courage et de la hardiesse. » Puis, brusquement, cette même Tunisie, dont il a tourné la trop facile con-

(1) Procès Zola, I, 295, Picqiiart : «Le colonel Dubuch m"a fnil dire (à Tunis) par le commandant Sainte-Chapelle qu'Estcrhazy avait eu, en 1882, à Sfax...» etc. « Grâce à la longanimité très grande de l'autorité militaire et à ses supplications, Esterhazy avait échappé au conseil d'enquête et au conseil de guerre... Le fils du général La Rocque m'a dit qu'Esterhazy avait été surveillé par son père, alors que celui-ci commandait la subdivision de Constantine. » — Ses relations affichées avec Bulow, l'attaché militaire allemand, contribuèrent à le rendre suspect.

(2) A Marseille, en 188.^,.

ESÏERIIAZY 35

quête en dérision, il annonce qu'elle va devenir le tombeau des Français. « Les Arabes vont bientôt recommencer et, cette fois, tout à fait appuyés par les Turcs ; et si ces derniers se mêlent de la chose, vous pouvez compter que les Français recevront ici la plus splendide tripotée du monde. » En effet, « tous ces généraux g-rotesques ont encore la botte prussienne marquée plus bas que le dos ; ils tremblent de peur devant leur ombre ». Et, si les Turcs rechignent à la besogne, d'autres s'en chargeront, les Allemands, Bismarck, qui vient d'amener l'Italie à la Triple-Alliance (i) : K De graves événements se préparent, j'espère, et, à la première vraie guerre, tous ces grands chefs, ridiculement battus, poltrons et ignorants, iront, une fois de plus, peupler les prisons allemandes qui, encore une fois, seront trop petites pour les contenir ; toutes les farces de tous ces sauteurs seront de peu de poids devant les beaux régiments prussiens si bien commandés. » Cette image des Français vaincus, des généraux prisonniers, lui met l'àme en joie ; il la reprend sans cesse, l'embellit de couleurs plus vives : « Si les Prussiens arrivaient jusqu'à Lyon, ils pourraientjeter leurs fusils en gardant seulement les baguettes pour chasser les Français devant eux... Avant qu'il soit longtemps, les Allemands mettront tous ces gens-là à leur vraie place... Le général Saussier est un clown que, chez eux, les Allemands mettraient dans un cirque (2)...

(1) Précisément, à la suite des événements de Tunisie. Le traité du. 20 mai 1882 fut annoncé au Reichstag, le 12 juin, par le prince de Bismarck.

(2) Esterliazy donne le propos comme ayant été tenu devant lui par des officiers prussiens. (Procès Zola, I, 52i ; II, i49, Albert Clemenceau.) — Esterliazy reconnut, dans une conver- ■fiation avec un journaliste, Tauthenticité de ces diverses lettres. Figaro du 17 février 1898.)

Voilà la belle armée de France! » — Enfin, de Marseille, s'ouvrant de ses projets à sa maîtresse : « La patience de ce stupide peuple français, qui est bien la plus antipathique race que je connaisse, est sans limite ; mais la mienne est à bout : je ne resterai pas plus longtemps avec ces imbéciles et ces brutes, voués d avance à la défaite. » Il a commencé par s'offrir aux Turcs : « Si on me propose un grade qui me convienne, j'irai làbas ; » — à Constantinople ; il a exposé précédemment que les Turcs vont intervenir en Afrique pour en chasser les Français ; — « mais je ne partirai pas sans avoir fait à toutes ces canailles une plaisanterie de ma façon. » Et comme la réponse turque n'a pas été satisfaisante, il s'adressera ailleurs :

Je suis absolument convaincu, écrit-il (i), que ce peui)le ne vaut pas la cartouche pour le tuer; et toutes ces petites lâchetés de femmes saoules, auxquelles se livrent les hommes, me confirment à fond dans mon opinion.

Il n'y a pour moi qu'une qualité humaine, et elle manque complètement aux gens de ce pays ; et si, ce soir, on venait me dire que je serai tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux.

Je regrette de tout mon cœur de n'avoir pas été à Aïn- Draham, bien que ce soit un fichu pays, et d'avoir remis les pattes dans cette France' maudite ; j'ai fait toutes tentatives pour retourner en Algérie et je t'envoie deux lettres qui te démontreront, et qu'Aïn-Draham est un sale pays, et qu'il n'est pas facile d'aller en Algérie, puisque la confiance que tu as en moi est telle que je suis obhgé de

(i) Esterhazy, quand cette lettre fut publiée par le Figaro, allégua quelle avait été u ujaquillée » ; Mme de Boulancy déposa une plainte en faux contre X.. . L'instruction se termina, le 22 mai 1898, par une ordonnance de non-lieu, d'où résultait raulhenticité.

prouver désormais tout ce que j'avance, pièces en main.

Tu te trompes complètement sur ma nature et mon caractère ; je vaux certainement, au point de vue général, infiniment moins que le dernier de tes amis, mais je suis un être d'une tout autre espèce qu'eux; c'est du reste làdessus qu'on se trompe généralement sur mon compte ; mais, à l'heure présente, exaspéré, aigri, furieux, dans une situation absolument atroce, je suis capable de grandes choses si j'en trouvais l'occasion, ou de crimes si cela pouvait me venger.

Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir. Aussi, tous les petits potins de perruquier en goguette me mettent-ils dans une rage noire ; et si je pouvais, ce qui est beaucoup plus difficile qu'on ne croit, je serais chez le Mahdi dans quinze jours.

Ah ! les on-dit que, avec le on anonyme et lâche, et les hommes immondes qui vont d'une femme à une autre colporter leurs ragoûts de lupanar et que chacun écoute, comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d'assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres !

Voilà une fête que je rcve.

Ainsi soit-il !

On chercherait en vain, dans la littérature, pourtant riche, des gallophobes, dans le Misogallo d'Alfieri ou chez Menzel, le « mangeur de Français », une plus furibonde invective ; aucune plume, ni allemande ni italienne, n'a craché pareil jet de haine. Et ce n'est ni un accès passager de rhétorique ni un coup subit de folie. Ces « lettres à Mme de Boulancy », il les parle depuis plusieurs mois à quiconque, militaire ou civil, veut l'entendre (i). Plus d'une fois, des camarades, d'abord

[\)Cass., I, 7i3, Grenier: « E^terhazy causait incessamment ses lettres à Mme de Boulancy ; je veux dire par là qu'il tenait

S^ HISTOIRE ni!: LAIFAIRE DREYFUS

amusés de ses grandes phrases, puis indignés, lui ont imposé silence. Comme il s'obstinait à développer d'insultantes comparaisons entre les officiers français, presque tous roturiers, et les officiers allemands qui, eux, du moins, « ont du sang bleu dans les veines », le plus ancien capitaine fut délégué pour le provoquer en duel. Il s'excusa piteusement (i). On le soupçonna dès lors d'espionnage et, dans la huitaine, il quitta le régiment pour s'embusquer, selon son habitude, dans les bureaux (2). Il déclare ailleurs qu'il écrivait à son amie « comme pensant avec lui-même (3) ». Et c'est bien ainsi qu'il lui écrit, à elle et à d'autres, jetant sur le papier les idées, les mots qui bourdonnent dans sa tête, les images, désordonnées ou atroces, qui l'obsèdent, au galop de sa plume débridée, et d'une telle fougue qu'il se livre lui-môme et se montre à nu. Ainsi se détache cette noire figure sur la banale turpitude des soudards vulgaires. S'il médisait seulement des chefs, Esterhazy ne se distinguerait pas encore de beaucoup de mécontents ; de tout temps, la colère est montée vite, en gros mots, à la bouche des militaires. Mais sa rage, sa haine ont une autre envergure. De toutes ses forces et du plus profond de son être, il déleste l'armée dont il porte l'uniforme, la patrie où il

(les propos injurieux pour la France et Tarmée. » — Dans la lettre d'un officier, du 6 janvier 1898 : « Ce qu'Esterhazy a écrit à Mme de Boulancy, je le lui ai entendu exprimer de vive voix, en Tunisie, en 1882, et il fut môme vivement pris à partie par des camarades »

(1) Il fit d'abord le bravache : « J'appellerai tous ces messieurs sur le pré. w Le capitaine lui dit alors qu'il était à ses ordres. Comme c'était l'officier qui avait fait assaut avec lui à Paris et dont il savait la supériorité, il réfléchit un instant, puis s'excusa.

(2) Notes d'un ancien officier du i35«.

(3) Dép. à Londres (Éd. de Bruxelles), 127.

ESTERIIAZY 31)

es l né, et, les ayant déjà vues malheureuses el vaincues, il leur souhaite de nouvelles défaites et de nouvelles catastrophes.

A vrai dire, il ne les a jamais aimées; bien plus, malgré son acte de naissance, il n'est Français que de nom. Dès le lycée, il paraît dépaysé, non seulement étrange, mais étranger; plus tard, dans les régiments où il passe, il étonne u par on ne sait quoi d'insolite, d'inexplicable ( i) » ; bien qu' ^ insinuant et charmeur », il n'a aucun ami, on l'appelle u le rastaquouère (2) ». Même avant de plonger dans les bas-fonds et de donner libre coursa ses colères, il a toujours parlé en étranger des choses de France; il dira, un jour, de lui-même, <c qu'il n'est Français que par le sabre (3) ». Un phénomène, bien connu des physiologistes, ramène parfois vers les types primitifs de l'espèce les sujets que les croisements successifs en ont éloignés ; il est un exemple de cette loi de retour.

Bien que sa mère soit de pure lignée française, —

11) Lettre d'un olficier, son camarade en Tunisie. — Dans les notes d'un ancien officier du i35' : « Il avait l'air dun étranger. »

^'2} Figaro du 18 noveml)re 1897 ; propos tenus à Jules Huret par un officier du 74* delic:ne, dont faisait partie Eslerhazy : « 11 n'était en somme (ju'un rastaquouère dans l'armée française ! » — Procès Zola, II, i58, Huret : « Voilà le mol le plus grave qui a été souligné à ce moment par la presse et que je maintiens, »

(3) Note manuscrite d'un témoin ; le propos fut tenu à Sainte- Menehould, en plein prétoire.

iO HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

les Beauval sont une vieille famille de la Somme (i), — et que, dans la lignée paternelle, le sang hongrois soit mêlé à seize fois plus de sang français (2), Tinfluence qui l'emporte est de quelque ancêtre primitif. Ces quelques gouttes de sang magyar dominent le mélange, lui donnent leur teinte.

Dès lors, tout en lui est d'un exotique (3), l'allure, qui est le style du corps, ce corps sec, osseux, courbé, trop maigre pour la tête massive et ployant sous elle, ce visage aux pommettes saillantes, barré d'une forte moustache noire, presque sans menton, au teint bistre, comme brûlé par un feu de soufre, le nez busqué, vrai bec d'oiseau de proie, les yeux petits et enfoncés de la fouine, noirs, impénétrables, au regard toujours en mouvement, quelque chose d'oblique, le geste, tantôt brusque, tantôt insinuant, l'accent bref, la voix troublante par des contrastes de violence et de douceur, et, surtout, ce qui dans l'homme est vraiment luimême, la traduction certaine du moi, sa manière de parler et d'écrire.,

Il a quelques-uns des dons de l'écrivain: l'abondance, une trivialité puissante, des trouvailles inattendues, une ironie brutale qui brise tout sur son passage, emporte le morceau, comme une vague de lave qui écume et se précipite. Mais ce style n'est français ni par ses

(1) On trouve, au xiv' siècle, un seigneur Jean de Beauval et de Havesquerquc en diiîérend avec Nicolas Braque, seigneur de Ghàtillon-sur-Loing. (Arrêt du Parlement, 22 novembre i367.)

(2) Valentin-Joseph Esterhazy marié à Philippine de la Xougarède ; Marie-Anne, enceinte des œuvres du marquis de Ginestous ; Jean- Auguste Walsin, marié à Adélaïde Cartier ; le général Walsin, marié à Mlle de Beauval.

(3) En i8()7, quand son nom éclata, ce fut rimpression des journalistes qui se rencontrèrent avec lui : «. Il rappelle bien le type hongrois. » {Temps, du 17 novembre.)

qualités, très particulières, de couleur et de force, ni dans ses défauts. Esterhazy, qui sait très bien l'orthographe et en pratique même, avec beaucoup de soin, les minuties, est rebelle à la grammaire, mais surtout au génie de la langue (i). L'instinct même lui en manque. Son vocabulaire est fourni, mais le sens précis, exact, des mots lui échappe; il les emploie, le plus souvent, dans une acception qui, sans laisser d'être savoureuse, n'est pas celle du parler national ; ses tours de phrase ne sont pas seulement irréguliers ou bizarres. Un Français, qui ignore la grammaire ou l'a désapprise, commet des fautes et des solécismes ; ses incorrections même sont françaises. Celles d'Esterhazy

(i) Procès Zola, I, 545, Louis Havet : « Dans le bordereau, il y a des tournures incorrectes et des tournures impropres, (jui semblent indiquer quelqu'un qui ne connaîtrait pas bien la langue ou qui penserait en une langue étrangère. Ainsi : Sans nouvelles pour sans avis; un nombre fixe pour un nombre délerminé... De même, dans 4'une des lettres à Mme de Boulancy : la belle armée de France pour la belle armée française ; je ferai toutes tentatives pour aller en Algérie. Ailleurs : telle et telle personne doivent avoir conservé toutes traces de cette a/faire. Au contraire, Dreyfus écrit une langue très correcte; j'ai cherché en vain dans toutes ses lettres une incorrection. L'un et l'autre mettent très bien l'orthographe; seulement Dreyfus n'est pas très grammairien, tandis qu'Esterhazy met scrapuleusement les accents, les traits d'union, tous les petits accessoires de l'orthographe. » — Même déposition à Rennes (III, 2^6 à 261), avec de nouveaux exemples. Dans le bordereau : C/iaque officier détenteur pour tout officier détenteur. Dans une lettre à Jules Roche : Atroce à tous points de vue pour à tous les points de vue. Dans la lettre du Hulan : Il n'y a pour moi qu'une qualité humaine. Dans une autre lettre à Mme de Boulancy : Les Allemands mettront tous ces gens-là à leur vraie place pour remettront à leur place. On dit en allemand: in den richtigen Platz setzen. 11 emploie le mot comme dans le sens de l'allemand als : Je serai tué comme capitaine de uhlans. Dans une lettre à Jules Roche : Tous les pauvres miens ; c'est l'allemand : die armen Meiningen. Dans la môme lettre : Si vous le Jugez bien pour si vous le jugez bon. — On pourrait multiplier ces exemples.

ne le sont pas ; on sent que la forme dont il habille sa rapide pensée, si elle détonne en français, n'étonnerait pas dans une autre langue. Son éloquence, écrite ou parlée, toujours semblable à elle-même, ne sort pas d'une source indigène ; c'est de quelque gouffre lointain, inconnu, de la Puzta ancestrale, qu'a jailli la trombe de cette incohérente rhétorique, le flot de ces longues et lourdes périodes, interminables, coupées d'incidences et de parenthèses, comme un torrent est coupé de rochers et de cascades, qui roule pèle-mele les locutions barbares, des mots accouplés contre nature, les images grossièrement impropres ou contradictoires.

Avant que les fables d'Esterhazy sur ses années de jeunesse eussent été percées à jour, on a attribué ses exotismes, les uns d'origine germanique, les autres qui seraient des solécismes en allemand comme en français, à l'éducation qu'il aurait reçue dans sa famille d'Autriche et à l'École militaire de Wiener Neustadt. On attribuait de même à cette influence certaines particularités de son graphisme, notamment le double ss, inversé, le petit avant le grand ( i ). Or, Esterhazy a fait ses études en France jusqu'à l'âge de seize ans, et, s'il a pris l'habitude de certains germanismes pendant les quelques mois qu'il a passés en Allemagne, entre sa dixhuitième et sa vingtième année, le métal sonore de son style était déjà fondu (2). Pour le double ss, il l'inversait dès l'âge de onze ans, comme en témoigne un cahier écrit par lui et que j'ai sous les yeux (3). Cette forme

(i) Procès Zola, I, 5i/J, Emile Molinier ; Cass., I, 65i, Giry.

(2) Son style lui avait valu ses seuls succès scolaires : en 1862, en seconde, il eut le deuxième prix de nan^ation fran- «jaise.

(3) Morceaux de Mémoire; le cahier, relié, porte le millésime i858. Ce sont des morceaux choisis d'auteurs classiques, en

ESTERIIAZV 43

« physiologique (i) » se troiivo, d'ailleurs, dans nombre d'écritures qui n'ont rien d'allemand (2).

Il faut donc demander à une cause atavique plus profonde l'explication première, non seulement de ce style effréné, sauvage, qui est si bien tout l'homme, mais de cette nature si violemment hostile au génie français, même à l'esprit des malfaiteurs français de même espèce. Le sentiment de la patrie est un produit du sol qui ne fleurit aux arbres importés que s'ils ont été bien transplantés et bien greffés (3) ; les autres éclatent en ronces ou suent le poison. Si forte pourtant que soit chez Esterhazy cette poussée des instincts étrangers, sa corruption acquise est plus forte encore, et tout contribue à la développer jusqu'à l'énorme, les brusques successions de luxe impur et de basse misère qui fouettent sa machine physique et secouent ses nerfs, comme des jets alternés d'eau brûlante et d'eau glacée ; son intelligence, acre comme son sang, aiguë comme un couteau, qui juge sans pitié les autres, et lui-même (4) ; la fortune, qui refuse de transformer, d'un coup de baguette, ses rêves en réalités ; et les dons même qu'il a reçus de la nature, et qu'il gâche à plaisir, parce qu'il n'a, comme une bête affamée et en rut, que des appétits et des besoins.

prose et en vers, copiés de la main d'Eslci'hazy : p. 20 : puissance, dissipée; p. 2.2: passent, épanouissent, jeunesse, avec le double ss inversé.

(1) Procès Zola, I, Soy, Auguste Molinier: « Cette forme (du double ss) est une forme absolument physiologique. >>

(2) Par exemple, dans celles de Berryer, de Gambetta, de Ghallemel-Lacour.

(3) Par exemple, dans l'armée, le maréchal de Bassompierre, Rantzau,, Maurice de Saxe, Berwick, Masséna, Napoléon, Mac Donald, Mac Mahon, O'Connor, etc.

(4) « Je suis un bandit chic. » (l^ropos tenu à G... R...)

ii HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

A Marseille, durant l'année 188^, Esterhazy fut au plus bas : il n'avait pas rétabli ses affaires en Tunisie ; celles qu'il y entreprit avaient mal tourné (1) ; ses créanciers, de toutes parts, se lassaient. Il avait emprunté (ou emporté) une somme considérable à une danseuse de l'Opéra, qui menaçait de porter plainte.

Cette histoire inquiéta terriblement Esterhazy ; il roula dans sa tête des pensées de meurtre. Il écrivit à Mme de Boulancy : « Je suis k l'absolu merci de cette drôlesse, si je commets vis-à-vis d'elle la moindre faute... Je la hais, tu peux m'en croire, et donnerais tout au monde pour être aujourd'hui à Sfax et l'y faire venir. Un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais (2). »

Mme de Boulancy dédaigna de comprendre l'avertissement. C'était une femme d'une cinquantaine d'années, orageuse, à qui Esterhazy, pendant longtemps, avait promis le mariage. Elle était, à un degré éloigné, sa cousine, de cette famille Cartier, de Nîmes, dont une fille avait épousé le bâtard de Marie-Anne (3). A elle aussi, il avait extorqué de l'argent. Tout passait, fondait aux mêmes gouffres, dans des combinaisons admirables qui échouaient toujours.

L'an d'après, elle réclama son argent. Esterhazy

(1) Procès Zola, J, 295. — La Vigie algérienne, du 4 novembre 1898, fait allusion à l'une de ces affaires. — Esterhazy, en 1882. était fort endetté ; il écrivit de Sfax : « Je suis dans ce triste pays, non pour mon plaisir, mais par économie. »

(2) Figaro du 28 novembre 1897.

(3) Voir p. i3.

éclata en fureur; il commença par nier sa dette; riiuissier signifia à dame Gabrielle Cartier, veuve de Boulancy, « que le requérant proteste de la façon la plus formelle contre Tacte à lui notifié )> ; il n'a jamais reçu un centime « des 36.5i7 francs que ladite dame prétend lui avoir versés à titre d'avances (i) ». Il fallut la menace d'un procès pour lui faire rendre six mille francs sur trente-six. On convint, de part et d'autre, de détruire les lettres échangées. Dès qu'Esterhazy supposa que Mme de Boulancy s'était démunie, il lui écrivit : « Vous croyez peut-être que j'ai brûlé vos lettres, j'aurais été trop naïf ; je les ai gardées toutes et je saurai m'en servir au moment opportun. » Et, après deux grandes pages d'injures : « Soixante-dixhuit de vos lettres sont chez un avoué et, môme si je viens à mourir, elles ne seront pas perdues. C'est français, cela ! Je vous salue (2). » Sur quoi Mme de Boulancy répliqua qu'elle avait, elle aussi, gardé les lettres dont la destruction avait été stipulée dans l'arrangement et qu'à la première occasion elle dénoncerait Esterhazy au ministre de la Guerre.

Ses notes militaires, jusqu'à son séjour en Tunisie, avaient été médiocres (3). Désormais, elles sont excellentes, grâce à quelque mystérieuse protection ou par suite d'un aveuglement qui tient du prodige. En 1881: « Manière de servir parfaite ; grande énergie mo-

(1) Acte du 10 janvier i885, signifié par H. Bazin, huissier. Le requérant « fait réserve de tous ses droits généralement quelconques pour réclamer à ladite dame tels dommages-intérêts qu'il avisera pour le cas où elle se livrerait à son égard à des actes de procédure vexatoire ». — Cette assignation fut rendue par Mme de Boulancy à Esterhazy, conservée par lui, puis vendue, avec un lot de vieux papiers^ en 1901, à Dommartin.

(2) Figaro du 2 décembre 1897.

(3j Voir p. 32.

raie (i). » En janvier i883^ le général Etienne loue « son caractère énergique, sérieux, calme ; officier vigoureux, ferme, bien élevé; belle tenue, bonne conduite. » Pour 1884, Tannée de la lettre « du Hulan » , le commandant Paquié n'est pas moins élogieux : « Se fait remarquer par son esprit militaire et ses sentiments élevés. Très discipliné et fort respectueux pour ses chefs. » En juillet i885 : « Militaire dans Tâme; montre en toute circonstance un jugement droit et sain. »

Esterhazy, pendant son séjour en Tunisie, avait forgé un faux dont il tira, pendant plus de dix ans, honneur et profit.

Le bataillon, dont il faisait partie au début de la campagne, avait assisté, sans y être engagé, à deux petits combats, d'ailleurs malheureux (2), et qui ne donnèrent lieu qu'à un ordre de régiment. Le colonel Corréard y citait trois officiers (3) dont n'était pas Esterhazy, puisqu'il était resté étranger à la rencontre et qu'au surplus il avait été malade pendant le combat (4).

Mais Esterhazy en avait envoyé au colonel du i35% à Châtellerault, un récit où il jouait le rôle principal, entraînant ses hommes, se précipitant sur les Arabes et décidant de la prétendue victoire; le colonel Carcanade, à qui l'idée d'une fraude ne pouvait venir, porta aussitôt à la connaissance de ses troupes la belle conduite du i^"" bataillon (5); et, tranquillement, durant

(1) Notes du lieutenant-colonel Cugnier.

(2) A El-Arbaïn, 26 et 29 août 1881 ; la colonne J^e replia le 3o pur Hammam-Lif. Aux combats du 26 et du 29, le bataillon du i35c avait été placé sur la gauche, pour tenir en observation les troupes, douteuses, du bey de Tunis. (Clemenceau, Iniquité, dSS.}

(3j Le capitaine Giovannoni, les lieutenants Jecker et de la Coste. (Ordre du 3i août.)

(4) Notes d'un ancien officier du iSo".

(5) (( Le capitaine Esterhazy a abordé la situation de front ; les Arabes ont été délogés par cette attaque conduite vigou-

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