ESTER II A ZY
sonpassag-e au service des Renseignements tunisiens ( i), où il échappait à la surveillance de ses chefs de corps, Esterhazy avait transcrit sur ses états de service, comme une citation à Tordre de l'armée, la version mensongère, de pure invention, dont il était Tauteur (2).
Ce faux, qu'il exhibait au bon moment, fit quelques dupes.
Il continua, d'ailleurs, ses filouteries habituelles, achetant, à crédit, pour revendre. Il bafouait ses créanciers et, jouant au marquis, traitait leurs réclamations d'insolences (3). L'un de ces faquins, l'ayant
rcusoment ; les officiers et la troupe ont rivalisé d'entrain et de vigueur. Je suis heureux de pouvoir citer particulièrement le commandant Brouillet, le capitaine adjudant-major Pasquin et le capitaine Esterhazy qui, avec sa ligne de tirailleurs, s'est précipité dans le bois , en enlevant ses hommes avec un entrain et un élan remarquables. » Ordre du i«^'" septembre 1881, iv 82. \\o\v Procès Zola, II, 2i3 ; Cass., l, 607, Esterhazy. 1
!i) 11 semble y être entré sur la recommandation du général (alors colonel) de Pellieux. (Notes d'un ancien officier du i3.V.) Il y fit la connaissance de Sandherr. {Dép. à Londres, i^r mars 1900,)
(2) Cass., 1,616, 'général Guerrier: « Au moment de l'inspection générale de 1896, j'ai été frappé par une inscription, sur ses états de services, d'une citation à l'ordre de l'armée. En voyant la date du fait auquel cette citation se rapportait, j'ai été certain que cette inscription ne pouvait être justifiée par la raison péremptoire que cette affaire, qui avait été malheureuse, n'avait donné lieu à aucune citation pour personne. » L'ordre du colonel Corréard, qui ne nommait d'ailleurs pas Esterhazy, n'était qu'un ordre de régiment; les ordres du jour de l'armée figurent seuls, sur les états de service, à un feuillet spécial. Guerrier rendit compte au commandant du 3^ corps, et le ministre Billot; ordonna la radiation de la fausse citation [Procès Zola, I,3i4, Picquart) ; elle n'en figura pas moins, au pluriel, sur les notes qui furent communiquées au conseil de guerre de 1898: « Très beaux services de guerre, citations, etc. » [Procès Eslerhazij, i38.i
(3 Sur son agenda de i885, à la date du 18 mai: « Lettre au carrossier Gibert pour réclamation insolente. » .l'ai sous les yeux cet agenda, qui fait partie de la collection d'autographes d'Auguste Molinier.
poursuivi en justice, lui déféra le serment; il jura qu'il avait payé. Les juges, nécessairement, crurent l'officier (i).
Tout cela, pourtant, ne l'avançait guère. Sa caisse, fêlée de toutes parts, va être à sec. Au printemps de i885, il lui reste 7.000 francs de valeurs et 3o louis en or (2). Pendant les manœuvres des Alpes, son agenda le montre en proie aux soucis d'argent les plus violents, harcelé pour des sommes minimes, « de plus en plus désespéré ». Ce petit cahier, où il note, au jour le jour, ses impressions, fait apparaître, avec un singulier relief, l'étonnante multiplicité de l'homme. Il suit les manœuvres avec attention, regarde bien le pays, écrit, tous les jours, une vingtaine de lettres, télégraphie, entre deux étapes, des ordres de Bourse, poursuit une intrigue, fait tête aux huissiers, engage des procès, et, certainement, a été remarqué par ses chefs pour son intelligence et sa décision.
A la première page : Ave, dea, morltiirus te saliital. La déesse se nomme Clélia; il appelle son cheval du même nom. Je copie au hasard :
Réclamations du i35'' pour 28 francs de nécessaire d'armes... Écris à Clélia... A Aups, les lieutenants organisent un petit bal où va Mathieu dont le père est mort ilya quinze jours. Rétlexions noires... A Castellane, logé chez du Villars. Chocolat et punaises... Suis d'avant-garde. Lettre charmante de Clélia... Écris Bermond (son homme d'affaires). Écris Crédit lyonnais... Lettre infecte de Clélia.
(1) Affaire Brion-Esterhazy. (Tribunal de Marseille, audiences des 17 et 24 février i885.) — Jl s'agit d'un appartement où Esterhazy a installé sa maîtresse et d'où il a déménagé sans payer son terme.
(2) En juin, 7. 85o francs, dont 7.100 en valeurs, le reste en monnaie. — En juillet O.ooo francs.
Lui écris liuit pages. Tir de combat. Terrain éreintant... Écœuré complètement. Pense au mariage... Dépêches rassurantes liquidateur... Autre lettre de Clélia. Ingrate femelle !... Lettre de Delpiano. Embêté... Toujours souffrant, triste et écœuré... (A la frontière italienne): Les Italiens a«s8/ nous foutront une pile... Exercice de télégraphie... L'artillerie et le génie ont fichu des mulets dans les ravins... Écris Fischer (son agent de change) pour six obligations... Incroyable énervement dans Tattente du courrier... Mrnœuvre au Pas des m«/e//ers... Lettre Fischer mauvaise pour les banques ottomanes... Combat à Thorame; éreinté... Le commandant me dit que j'ai de fort belles notes... Horriblement embêté, volé et roulé. , . Lettre huissier; lettre B... Quelle canaille!... Nouvelle lettre ignoble de B... Écris au procureur de la République... Lettre ignoble de Clélia annonçant tout fini et reprend sa liberté. Lui écris trois lettres, lui envoie deux télégrammes... Aucune réponse de la rosse... Si je ne me marie pas, il faut filer au Tonkin.
Cà et là, entre ces pages, des fleurs séchces.
A bout de ressources, il se maria (1886). Déjà, pendant ces ménaes manœuvres des Alpes, il s'était adressé à des agences matrimoniales, de celles qui offrent des jeunes filles « avec tares », avait envoyé sa photographie et versé des avances. Une jeune fille, « de cinq millions », qu'il croyait tenir, le refusa (i). Un prêtre, attaché à l'une des grandes paroisses de Paris, l'introduisit enfin dans la famille du marquis de Nettancourt- Vaubecourt. Le marquis, d'une vieille famille lorraine, très royaliste, qui s'était engagé bravement pendant la guerre, honnête homme, un peu bizarre, avait mangé sa fortune personnelle ; il s'était retiré dans ses terres
i) Arjenda, 9 et 28 juillet; /J, 10 et 20 août; 5, 6, 10, 17 et 18 septembre, avec les noms et adresses «ics correspondants.
de la Meuse (i); la marquise, de souche bourgeoise, dévole, entichée de son titre, était riche et avait vécu longtemps séparée de son mari. Esterhazy jugea la situation d'un œil rapide. « Le fait que j'avais servi à Rome, écrit-il, donna à ma belle famille des illusions sûr moi (2). » Pour Mlle de Nettancourt, il eut vite fait de l'éblouir par le feu d'artifice de sa conversation, le récit de ses exploits et ses grands airs. La dot était de deux cent mille francs (3). L'entremetteur en reçut six mille. Esterhazy, le jour du contrat, n'avait plus rien que ses bardes et quelque argenterie.
Le mariage, avec une femme aimante, qui le faisait entrer dans la meilleure société, monarchiste et religieuse, et lui donnait un foyer, ne le sauva pas. Il semble, au contraire, qu'il ait été pris (à Marseille jusqu'en 1889, puis à Paris où il obtint de revenir) d'une frénésie accélérée, achetant des objets d'art, des armes, un château (4),multiphant les opérations de Bourse (5),
(1) Château de Nettancourl, près de Révigny. — Le marquis de Nettancourt avait un fils et deux filles, l'une qui épousa un capitaine de frégate, l'autre qui devint Mme Esterhazy.
(2) Lettre à Maurice Weil, de juin 1894.
(3) Un fac-similé du contrat de mariage, recopié de la main d'Esté rhazy, a paru dans le Journal du 17 novembre 1897. Par l'article 3 du contrat, Esterhazy déclare apporter en mariage : 1° ses habits, linge, effets et bijoux pour 4.000 fr. ; les meubles meublants, objets mobiliers, objets d'art, argenterie et bibliothèque, estimés à la somme de ^Z.ux) francs ; ensemble : 47.'i5o francs. — La dot de Mlle Anne de Nettancourt fut constituée par sa mère ; cette dot comprenait un trousseau d'une valeur de 5.ooo francs et 2.225 francs de rente 4 112. Mlle de Nettancourt apportait en outre au mariage : 1" des effets et objets d'une valeur de 2.000 francs ; 2" le montant d'un legs de i5o.ooo francs qui lui venait de sa grand'mère, Mme de Rogier ; ensemble : 207.000 francs.
(4) A Dommartin-la-Planchette (Marne\ à 5 kilomètres de Sainte-Menehould. « Les terres sont inlouables ou invendables; bien dotal. » [Cass., I, 706, lettre à Jules Roche.)
(5) 11 perdit une forte somme dans la faillite d'un agent de change à Marseille. (Lettre à Maurice Weil.)
s'affichant avec des drôlesses (i). En moins de cinq ans, tout ce qu'il put distraire de la fortune conjugale, par un remploi dotal frauduleux (2) et d'autres manœuvres, fut dilapidé. Sa femme dut réclamer la séparation de biens (3).
Et, dès que l'argent manqua, il retomba aux pratiques, aux escroqueries d'avant son mariage. A Courbevoie, il déménage sans payer son terme et, poursuivi, jure qu'il a perdu la quittance de loyer (4). Au tailleur Rieu, qui lui réclame son dû, il exhibe de faux talons de poste comme une preuve d'acomptes qui se seraient perdus en route (5). Un autre fournisseur,
(ly Impliqué dans une affaire de délouinenient de mineures (Cass., I, 713, Grenier), il ne s'en tira qu'en achetant le silence des maîtres-chanteurs qui l'avaient dénoncé.
(2) « En 1892, Esterhazy, de concert avec..., négocia i35. 000 fr. de bonnes valeurs appartenant à Mme Esteihazy et, à titre de remploi dotal, acheta un immeuble (grevé dhypolhèques), d'une valeur fictive de iSS.ooo fr., qu'il paya en réalité 100000. >> {Rapport dePiçquarl au ministre delà Guerre, noxembrc 1896.) — L'immeuble est situé à Belleville, 42, rue des Cascades. — (Cf. Procès Zola, I, 3i3, Picquart :Cos.5., 1,706, lettre d'Esterhazy à Jules Roche ; I, 7i3, Grenier.) L'annulation de la vente fut prononcée, le 17 juillet i()oi, à la requête de Mme Esterhazy, par la première chambre du tribunal de la Seine. Le jugement condamna .so//i/a/reme/2/ Esterhazy, les vendeurs et le notaire à rembourser 96.381 francs.
(3) Par jugement du tribunal civil de la Seine, en date du 8 juin 1888. — Dans une lettre d'Esterhazy à un agent d'affaires: « A la suite de grandes pertes faites à la Bourse et qui avaient compromis la fortune de ma femme, le Tribunal... » etc.
0^) Procès Zola,], 3i3, Picquart; Instr. Tavernier, Rapport Desvernine. — Tribunal civil de Rouen, audience du 23 juin 1894. Le tribunal, ne pouvant mettre en doute la parole d'un officier, déboute le propriétaire de l'immeuble, mais n'accorde pas à Esterhazy les 5oo francs de dommages-intérêts qu'il avait eu l'audace de demander. (Affaire Raulin c. Esterhazy.)
(5) Ca.ss., I, 673, Schmidt, agent d'affaires ; G74, Rieu, tailleur. — I^etlre d'Esterhazy (sur papier pelure), datée de Courbe voie, le 17 avril 1892.
ajourné de mois en mois, menace de mettre opposition sur ses appointements ; il écrit à l'avoué :
Il y a, en Franco, une catégorie de drôles qui s'imaginent que les galons d'un soldat et les croix gagnées sous les balles et au prix du sang versé, comme c'est mon cas, doivent servir à toutes les malpropres tentatives de chantage qu'il leur plaît d'inventer. Ces canailles auraient besoin du bois de lance d'un hulan prussien pour savoir comment on traite des soldats (i).
Au mois de mai 1892, il entra en rapports avec Drumont (2), qui venait de fonder la Libre Parole et de l'inaugurer par une campagne contre « les officiers juifs dans l'armée (3) ».
Il y a des dessous, encore mal connus, au rôle d'Esterhazy dans cette afîaire (4).
Les articles de la Libre Parole (5) étaient signés d'un comte Pradel de Lamaze, déjà condamné deux fois pour diffamation (6). Les officiers juifs y étaient
(i.) Lettre saisie chez Lortat-Jacob, avoué, en réponse à une lettre recommandée du 20 août i8qi, dont la copie est au dossier de la Cour de cassation. — Esterhazy déclare (naturellement) « qu'il n'a jamais refusé de payer les termes échuià ».
(2) Cass., 1,712, Grenier.
(3) Voir t. I, 217.
(4) Cass., 1,71/1, Grenier :« Malgré les maux qu'il a causés à la famille Crémieu-Foa, par une intervention au moins maladroite, sinon louche, maintenant encore ceux-mèmes qu'il a le plus atteints lui gardent un arrière-fond de regrets .»
(5) Des 23 et 24 mai. Il y en eut deux autres, le 26 et le 28.
(6) Acte d'accusation tlu marquis de Mores. (Lot du 3o août 1892, Droit, Gazelle des Tribunaux, etc.)