‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 4)Chapitre 10 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SGHEURER-KESTNER

Méline, de très bonne foi, crut Taffaire finie, parce qu'il croyait Dreyfus coupable. Il avait suffi, pour faire évanouir le spectre, de marcher sur lui.

Son garde des Sceaux, Darlan, eût voulu ouvrir une enquête sur les accusations portées à la tribune par Castelin; surtout, poursuivre Bernard Lazare pour avoir, dans sa brochure, divulgué des documents secrets. La loi, dont il était le gardien, lui en faisait un devoir.

Le jeune écrivain Fy avait provoqué par une lettre publique. Méline observa que ce serait le recommencement scandaleux, au grand jour, du procès de 1894 (1).

La visite de Forzinetti à Rochefort et à Jaurès avait été dénoncée au général Saussier ; le gouverneur de Paris y vit un manquement à la discipline, refusa de recevoir les explications du commandant du Cherche-

(1) Bernard Lazare écrivit à Rochefort : « Si quelqu'un redoute la lumière, ce n'est pas moi, mais plutôt le gouvernement. >♦ {Intransigeant du 28 novembre.)

Midi, lui demanda sa démission. Forzinetti la donna ( i); mais Billot, sans l'accepter ni la refuser, maintint le vieux soldat à son poste. L'incident eût fait du bruit, et le bruit ne fait pas de bien.

La sagesse commandait de faire le silence sur limportune tragédie. Ce fut le sentiment de la Chambre comme de Méline. Le Comité des pétitions vota Tordre du jour sur la requête de Mme Dreyfus. Le rapporteur (2) invoquait le respect de la chose jugée, « considération qui domine tout », la solennelle affirmation de Billot que Dreyfus' a été régulièrement condamné (3) et les paroles du président Brisson flétrissant les traîtres.

La presse elle-même se tut. Rochefort, au lendemain de rinterpellation de Castehn, avait publié un inquiétant article. Il avait reproché à Billot, « l'un des plus notables battus de la guerre de 1870 », d'avoir osé dire « que l'honneur de l'armée est au-dessus de toute suspicion », « ce qui est une sottise », et « d'avoir rendu tout à fait obscure une question qui n'a jamais été très claire (4) ^>. On le fit rentrer dans le rang; Drumont

(1). Par lettre du 28 novembre. — Gaston Méry, dans la Libre Parole du 8 décembre, y fit allusion. — Forzinetti reçut, à cette époque, diverses lettres (anonymes) de menace.

(2) Loriot, député de l'Eure. Rapport sur la pétition n^ 2707 (3 décembre).

. (3; « La pétition, écrit Yves Guyot dans le Siècle, s'appuiç sur un article de VÉclair. Il est évident que les allégations d'un journal ne peuvent suffire pour déterminer une commission des pétitions à demander la revision d'un procès. Si on a produit, en dehors de la défense, une pièce sur laquelle aurait été basée la condamnation, c'est là un acte inqualifiable et qui frapperait le jugement de nullité. Mais il faudrait le prouver. »

(4) « L'armée, c'est l'armée, c'est-à-dire un corps spécial et privilégié qui jouit du droit d'exterminer les civils comme les Kurdes massacrent les Armémiens. » {Intransigeant du 20 nO' vembre,)

SCHEURER-RESTNER 4^5

donna pour consigne de |ie plus prononcer le nom du traître (i).

A Tile du Diable, Lebon fit redoubler de précautions. Dreyfus était maintenant aux mains de Deniel. Le nombre des surveillants fut porté de cinq à dix (2). Après avoir suspendu entièrement « pendant quelques semaines (3) » la correspondance du condamné, le ministre trouva lui-même a que ce traitement était trop rigoureux » ; mais, alléguant la lettre à Tencre sympathique, il ordonna que les lettres du condamné et celles des siens ne seraient plus transmises qu'en copie (4) ; cette douceur, voir l'écriture de Fêtre cher, la tenir en mains, fut retirée à ces malheureux. Les envois de livres que sa femme lui faisait tous les trois mois furent suspendus; désormais, il devra faire directement ses commandes; mais les deux premières ne lui parvinrent qu'au bout de plusieurs mois et il ne futjamais répondu à la troisième, « de sorte qu'il dut vivre sur le fonds qu'il s'était créé précédemment (5) ». Ainsi, après avoir privé son corps de tout exercice, dans l'étroite enceinte de la nouvelle palissade, et ses yeux de la vue de la mer, on privait son intelligence de tout aliment vivi-

(1) Le 17 novembre, la Libre Parole avait dénoncé Bernard Lazare comme ragentdu Syndicat; celui-ci protesta par une lettre que Drumont inséra, en la faisant suivre de ces deux lignes : « Nous nous garderons de tous commentaires pour éviter à nos lecteurs une nouvelle épître. » — Le i°" décembre, la Libre Parole raconta que c'était un faux Dreyfus qui était à l'île du Diable et, le 1, qu'un bateau avait été affrété au Havre pour le délivrer (Qui ? le faux Dreyfus?) Puis, plus rien.

(2) Cinq années^ 243.

(3) Rennes, \, 2^2, Lebon.

(4) Gabriel Monod, qui avait appris cette mesure, pria Hanotaux de la faire rapporter ; Ilanotaux ne lui répondit pas. [Cass., I, 458, Monod.) Cependant, Mme Dreyfus reçut de nouveau quelques lettres autographes.

(5) Cinq années, 243.

fiant. La bête avait refusé de mourir; on cherchait à tuer Tâme.

Henry avait un grave défaut : il n'avait jamais assez vaincu.

Dreyfus renfoncé dans son tombeau, Esterhazy sauvé, Picquart en disgrâce, Billot intimidé ou trompé, et luimême, enfin, à la tête du service des Renseignements, sous la direction nominale de Gonse (i), de tels succès eussent contenté tout autre. Cependant, il resta soucieux, interrogeant l'avenir. Il connaissait trop bien le passé.

Prévoyant de futures batailles, il s'y prépare. Et, pour que ces combats soient de nouvelles victoires, il fabrique de nouveaux faux.

Dreyfus avait son compte, pour la seconde fois; il s'agissait maintenant de déshonorer Picquart, dans les dossiers.

Picquart, en quittant Paris le 16 novembre, avait prescrit à Gribelin de lui faire parvenir son courrier (2). Gribelin le remit à Henry, qui le décachetait par les procédés du cabinet noir (3) ; il prenait copie des lettres

(1) Cass., I, 55i, Billot: « Au dépari du colonel Picquart, je confiai au général Gonse lui-même l'exécution du service ; il dut, à partir de ce jour, venir lui-même, à midi, apporter au ministre le bulletin des renseignements, et, pendant tout le reste de mon ministère, je n'ai pas vu le colonel Henry plus de deux ou trois fois. » — Procès Zola, I, 217, Henry: « Le successeur du colonel Picquart est le général Gonse. »

(2) Procès Zola, I, 288 ; Cass., I, 192 ; Rennes, l, 456, Picquart.

(3) Procès Zola, I, 288, Picquart : « Après que j'eus quitté Paris (c'est le général de Pellieux qui me l'a appris), on décachetait rnon courrier à mon ancien bureau. » De même, à la Cour de cassation : « Mon courrier était décacheté et lu avant de m'étre réexpédié. Le général de Pellieux me l'a affirmé et

qui lui paraissaient intéressantes, puis refermait le pli sans qu'il y parût.

L'une de ces lettres, datée du 27 novembre fi) et écrite moitié en français, moitié en espagnol (2), émanait d'un ancien soldat, Germain Ducasse, qui avait servi autrefois sous les ordres de Picquart (3). Celui-ci l'avait employé, par la suite, à de menues besognes, sous le nom de Durand, au bureau des Renseignements (4), et l'avait placé comme secrétaire chez une vieille amie, la comtesse Blanche de Comminges (5). Ducasse professait pour Picquart, qui l'aimait beaucoup (6), un grand dévouement. Il avait, par malheur, la manie des surnoms baroques, des désignations mystérieuses. Henry tomba en arrêt devant le passage suivant :

Le grand œuvre est accompli; Cagliostro est redevenu Robert Houdin... Le demi-dieu demande tous les jours à la comtesse quand il pourra voir le bon Dieu... — Signé : J. (7).

Le « grand œuvre », c'était le ramonage des cheminées dans la maison truquée de la rue de Lille, en

m'en a montré la preuve. » (I, 192.) De même au conseil d'enquête du 1^^ février 1898 (Cass., II, 161), à l'instruction Fabre (172), à Rennes (I, 456). — Pellieux, dans ses nombreuses dépositions, n'a jamais contredit le fait que' Gonse, au contraire, a démenti : « Les lettres de Picquart n'ont jamais été décachetées. » [Cass., II, 161). A l'instruction Fabre, pressé par Picquart, il refusa de répondre, sur quoi Picquart refusa de signer le procès-verbal delà séance. {Inslr. Fabre, 172; Cass., I, 198.)

(1) Enq. Pellieux, 3o nov. 1897, Pellieux; Cass., I, 192, Picquart.

(2) Cass., II, 21 3, Picquart.

(3) Au 126e de ligne.

(4) Inslr. Fabre, 22, 64, Ducasse.

(5) Cass., I, 192, Picquart.

(6) Procès Zola, I, 288, Picquart.

(7) J..., initiale de Just, du nom d'un personnage deLessing; le fidèle serviteur du major de Tellheim, dans Minna de Barnhelm.

face de Tambassade d'Allemagne. Desvernine (que Ducasse appelait Gagliostro) avait si habilement placé les phonographes dans les cheminées que les ramoneurs ne s'en étaient pas aperçus ; dès lors, son rôle était fini ; il redevenait simple commissaire spécial (Robert Boudin). Ducasse, qui avait été mêlé à Taffaire, informait Picquart de ce résultat, Le « demi-dieu » était le capitaine de Lallemand, officier d'ordonnance du général des Garets, qui fréquentait chez la comtesse de Comminges. De passage à Paris., il regrettait de n'y pas trouver son ami Picquart, le « bon Dieu » (i).

Cette lettre eût étonné tout autre qu'Henry. Peut-être s'en amusa-t-il seulernent. Le certain, c'est que, l'ayant fait copier ayant de la réexpédier (2), il en employa la phraséologie pour la confection d'un nouveau faux. C'est le procédé classique, qui lui était famiher. Le i5 décembre (3) , il porta le document à Gonse : c'était une lettre adressée « au lieutenant-colonel Georges Picquart ; » il l'avait ouverte, parce qu'il avait pensé qu'elle venait d'un espion (4) ; il en ressortait que son ancien chef était au service du Syndicat des Juifs. La signataire « Speranza » écrivait dans le syle des faussaires ordinaires d'Henry (5) :

Paris, minuit 35. -^ Je sors de la maison; nos anus

(1) Cass.^ I, 192; II, 2i3, Picquarl] II, 268, Mlle de Comminges.

(2) Procès Zola, J, 288, Picquart.

(3) C'est la date de la lettre que Pellieux montra à Picquart. [Procès Zola, l, 288 ; Cass., I, 192 ; Rennes, L, 4^)i.)

(4) telle est la version de Gonse : « Une letlre venanl d'Espagne a été ouverte, mais elle avait toutes les allu^'es d'une correspondance provenant d'un agent du service des Renseignements. » {Cass., II, lOi.) Gonse se coupe; en précisant qu'il s'agit d'une lettre venant d'Espagne, il désigne bien la lettre de Ducasse, écrite moitié en espagnol, moitié en français.

(5) Comparer avec la lettre à l'encre sympathique, aycc la fausse lettre Panizzardi, etc.

SCHEUKER-KESTNER 459

sont dans la consternation; votre malhoureux départ a tout dérangé. Hâtez votre retour ici, hatez-le vite... vite ! Le moment des fêtes étant très favorable pour la cause, nous comptons sur vous pour le 20. Elle est prête, mais elle ne peut et ne veut agir qu'après vous avoir causé. Lç demi-dieu ayant parlé, on agira (1).

Sur lenveloppe : « Pressée, faire suivre. » Le faux était stupide ; il eût été plus stupide encore d'envoyer à Picquart la lettre recachetée (2). Henry s'en garda bien, ce qui suffit à prouver qu'il ne s'était pas mépris sur la pensée de Ducasse. Mais il classa dans le dossier de Picquart, qu'il commençait à nourrir, la copie de la lettre de Ducasse et cette lettre de « Speranza », avec l'enveloppe, pour les en sortir au bon moment.

Il y avait précédemment inséré le rapport de Guénée sur les manœuvres de Picquart et un second rapport du même, plus récent (3). Guénée y nommait enfin u le vieil ami » qui avait conseillé le colonel ; c'était l'avocat Louis Leblois, « fils d'un ancien pasteur; il va fréquemment, avec sa femme, en Allemagne, à Strasbourg; dans le quartier, on l'a surnommé l'Allemand... C/est un homme aigri, haineux, ergotant sur tout, à la figure de chafouin, au regard oblique et méchant, qui s'occupe de spiritisme et qui, s'il n'était pas fortuné, serait un ennemi de la société (4). »

(1) Cass., II, 267, Texte communiqué par le ministre de la Guerre.

(2) Picquart ne la connut que le 27 novembre 1897, à l'enquête Pellieux : « D. Je vous présente 'une lettre qui vous a été adressée, le i5 décembre 1896, au ministère de la Guerre, portant l'indication: pressée, faire suivre. Cette lettre a été saisie ; je vous en donne connaissance. » — Estcrhazy, à l'enquête Bertulus, déclare qu'il a été absolument étranger à la confection de celte lettre. (II, 244.)

(3) Du 21 novembre.

(4) Rapport du 21 novembre i8c)G {Dossier Tavernier).

Guénée tenait à garder son gagne-pain ; Henry eut moins de succès avec Tomps.

Déjà, avant le départ de Picquart, il avait essayé de lui faire entendre qu'on lui saurait gré de désigner le chef du service comme Fauteur de la publication du bordereau par le Matin. Picquart parti, Henry pressa Tomps de pousser son enquête (i). L'agent rapporta bientôt que le fac-similé provenait d'un expert, sur quoi Henry et ses acolytes le malmenèrent (2). L'archiviste le bouscule; Lauth l'accuse « de subir une influence »; Henry repousse son rapport : « Je n'ai pas besoin de lire ce papier ; je sais ce qu'il y a dedans (3). »

Il y avait, « là dedans », la vérité ; il voulait autre chose.

Gribelin, par ordre d'Henry, se rendit alors chez l'informateur de Tomps, lui fît des promesses ; mais ce malheureux lui-même refusa de faire un mensonge. Comme Lauth avait menacé de renvoyer Tomps, l'agent riposta qu'il était prêt à partir, « mais la tête haute, après avoir défendu son honneur de fonctionnaire ». Henry battit en retraite (4).

Dans l'intervalle, il avait procédé à une opération plus importante.

Picquart lui avait remis le petit bleu. On a vu qu'Henry, dans une occasion précédente, avait gratté

(1) Cass., I, 766; Rennes, III, 364, Tomps. —Dans un premier rapport, Tomps avait relaté que « le fac-similé du Matin provenait d'une personne qui le détenait par ses fonctions. » Comme cette désignation pouvait s'appliquer aussi bien à un officier qu'à un expert, Henry, comptant que « cette personne » deviendrait Picquart, félicita l'agent et lui dit que « cela concordait ».

(2) Cass., I, 766; Rennes, III, 364, Tomps ; lettre du 6 décembre 1896, à Gribelin. {Cass., I, 772.) .

(3) Cass., I, 767 ; Rennes, ill, 364, Tomps.

'4) Cass., I, 767, 772 ; Rennes, III, 365, Tomps,

sur une lettre de Schwarzkoppen un nom qui Tinquiétait et qu'il l'avait remplacé par Tinitiale de Dreyfus (i). Il appliqua ce procédé, en le perfectionnant, à l'adresse du petit bleu. Il y gratta le nom du commandant Esterhazy, toutes les lettres et tous les intervalles des lettres ; et il commença à gratter « le chiffre 7 du 27 rue de la Bienfaisance » ; puis il rétablit ces mêmes lettres, à demi effacées ou altérées par cette opération, toutefois en les empâtant, sans les lier les unes aux autres et d'une écriture qui diffère de celle du texte (2). Ainsi, le jour

(1) Voir p. 388.

(2) Dossier Tavernler, 3i oct. 1898, Rapport des experts en écriture : « Ce qui frappe d'abord, lorsqu'on examine le nom : Esterhazy, de l'adresse du petit bleu, c'est qu'il a été l'objet de surcharges et de grattages. Les surcharges, faites avec une encre plus noire, sont visibles sur plusieurs lettres du mot : E initiale, /, h et y. Ces surcharges ne sont pas toutes de la môme date. Les unes sont ancienijes et se trouvent déjà dans les clichés sur verre et dans les épreuves photographiques qui en ont été tirées ; les autres sont plus récentes et ne figurent pas dans ces clichés et dans ces épreuves. Les grattages ont particulièrement atteint les lettres t et/2. Ils affectent, en outre, avec plus ou moins d'étendue, tous les intervalles qui séparent les neuf lettres du mot... Nous avons d'abord été surpris par la régularité et par le plan des grattages. Ils occupent tous, en effet, les intervalles des lettres et ont tous fait disparaître des parties plus ou moins grandes de la ligne horizontale imprimée sur laquelle le nom d'Esterhazy a été écrit... A aucun endroit, — peut-être cependant faudrait-il faire exception pour le premier jambage de l'/i, — le grattage n'a porté que sur les parties du papier qui correspondent aux pointa de contact des lettres actuelles avec la ligne imprimée... Certains de ces grattages, sinon tous, — on comprendra que cette restiction est nécessaire, — ont été faits depuis l'exécution des clichés photographiques qui nous ont été remis... Aucune des lettres du nom d'Esterhazy qui peuvent être l'objet d'une comparaison n'est absolument semblable à celle de ces mêmes lettres qu'on retrouve dans les autres parties du petit bleu. Nous constaterons, en outre, que ces lettres ne sont pas liées entre elles, qu'elles sont toutes isolées, alors que les lettres isolées ne sont représentées dans le reste de la pièce que par deux exemples sans valeur probante... Signé: Couderc, Etienne

OÙ on regardera de près le petit bleu, il apparaîtra que la carte-télégramme était destinée à une personne autre qu'Esterhazy, mais demeurant dans la même mai- •son, et que Picquart a effacé son nom pour y substituer celui de Tami d'Henry (i). « Schwarzkoppen n'aurait pas été assez bête » pour confier à la poste une carte aussi compromettante, « où, lui-tnême, il aurait nommé son espion (2) » !

Charavay, Varinard. » — Cetisoiement des lettres fut remarqué par Picquart quand Pellieux, le 2G novembre 1897, lui montra le petit bleu. — Il est remarquable qu'un faux à peu près identique se soit produit, au iv siècle, dans un procès égyptien dont nous avons le protocole sur un papyrus de Berlin (n» 388). La faussaire Rolinaïs, conservant par devant elle le véritable acte d'affranchissement d'Eucairos, lui en a délivré un autre, fait à un autre nom, mais après avoir gratté ce ndm pour le remplacer par le sien. (Ghadenwitz, Einfuhrimg in die Papijriiskunde, xii; l'auteur fait le rapprochement avec le petit bleu.)

(1) Rapport : « L'hypothèse très naturelle que la constatation des grattages et surcharges nous a d'abord amenés à faire, c'est que nous nous trouvions en présence d'un nom substitué à un nom gratté ; mais cette hypothèse n'a pas été confirmée par un examen plus attentif... Nous avons vainement cherché, en suivant la trace des grattages à l'aide du microscope et de la loupe, à reconstituer, avec quelque vraisemblance, une lettre quelconque. M. L'Hôte (l'expert chimiste), d'autre côté, nous a déclaré qu'il n'avait pu faire revivre aucune parcelle des caractères supposés grattés. » — De même Picquart: « Ces grattages et surcharges sont de nature à tromper lors d'un examen superficiel. » [Cass., I, i45 ; Rennes, I, 4^40 Lt Roget : «Le petit bleu a les apparences d'un document frauduleux. » [Cass., I, 110.) De même à Rennes (I, 296). — Ce sont ces apparences qui, jointes aux dénonciations de Lauth et de Gribelin, motivèrent, plus tard, les poursuites en faux et usage de faux intentées contre Picquart par le général Zurlinden. A Rennes, Zurlinden reconnut, « que le grattage ne peut êlrc attribué au lieutenant-colonel Picquart » (III, 476).

(2) Procès Esterhazy, i33, Esterhazy : « Il n'est pas admissible que, si j'avais des relations louches avec la personne visée par M. Picquart, elle soit assez bête pour m'écrire, à moi qui serais un espion, d'une telle façon, en mettant mon nom, mon grade, mon adresse sur une carte ainsi jetée à la poste, une

Henry porta ensuite, sans mot dire, la pièce à Gonse, qui renferma dans son armoire (i).

Il avait le génie du faux, mais, par malheur, tantôt par ig-norance, tantôt parce qu'il mettait trop de hâte à réaliser ses rapides pensées, il compromettait par des négligences matérielles les plus étonnantes conceptions de son fertile esprit.

Ainsi, quand il eut gratté Tadresse du petit bteii, il oublia de détruire les clichés et les épi^Uves photographiques que Picquart en avait fait prendre par Lauth (2).

carte qu'on laisse traîner, qui peut être ouverte par mes domestiques, par les concierges, par ma famille. »

(1) On a vu (p. 445) que Gonse ne se souvient pas si le petit bleu lui fut remis par Picquart au moment de son départ. Picquart dit qu'il le remit à Henry et pourquoi. Puis Gonse ajoute : « Maisj'ai la notion bien exacte que, peu de temps après le départ de Picquart, j'ai eu ce dossier dans mon armoire : je ne saurais dire si c'est Henry ou Picciuart qui me l'a remis. » {Instr. Tauernier, 10 oct. 1898.) La fdiation est donc bien établie. Et, comme Gonse précise que le petit bleu ne sortit de son armoire que pour être joint au dossier Esterhazy quand Billot, en novembre 1897, l'envoya à Pellieux, il en résulte que le grattage du petit bleu fut opéré par Henry dès 1896. Picquart Croit, au contraire, que ce fut en 1897, au moment où il reçut le télégramme Blanche : « On a la preuve que le bleu a été fabriqué par Georges. » {Rennes, l, 465.) Mais cette hypothèse ne résiste pas à la chronologie : la dépêche Blanche est, en effet, du 10 novembre, c'est-à-dire antérieure de cinq jours à la dénonciation d'I^sterhazy par Mathieu Dreyfus et de sept jours à la désignation de Pellieux pour l'enquête. La- dépêche Blanche est donc postérieure, évidemment, à la falsification de la carte télégramme.

(2) Rapport : pièces n^s 6 et 7. — Instr. Tauernier, 12 octobre 1898, Lauth :« Toutes ces photographies proviennent du second essai que nous avons fait (Junck et Lauth). Quant aux clichés et tirages sur papier qui ont été faits les premiers, ils avaient été, en partie, donnés au colonel, d'autres ont dû rester entre nos mains; mais, comme c'étaient des essais non réussis, je les détruisais au furet à mesure.» — Cass . , 1, 1^7, P/cr/«arf;<( Si Lauth m'a remis les premières épreuves, ce qui est possible, on doit les retrouver. J'ai remis au général Gonse toutes les pièces de mon enquête sur Esterhazy ; je n'ai rien détruit, pas même

Ces clichés et ces épreuves montrent déjà une surcharge qui n'est qu'une retouche (i) ; mais ils ne portent trace d'aucu» grattage.

Et, encore, il se trompa de bouteille à encre. Le texte et l'adresse du petit bleu avaient été écrits, en effet, avec de l'encre à base de noix de galle, et cette encre se retrouve non seulement dans les parties intactes du petit hleu^ mais même dans la pâte du papier, aux endroits ©ù il a été gratté (2). Or, Henry effectua ses surcharges avec une encre différente, plus noire (3), à base de campêche (4), Fencre même dont Lauth se servait pour ses retouches photographiques (5).

les moindres notes au crayon ; et je puis affirmer que Lauth ne m'a jamais remis de clichés. »

(1) Lauth, à l'instruction Tavernier, nie qu'il en soit l'auteur: « Ètes-vous bien certain que, pour les besoins de la photographie, aucun mot de ce document et, particulièrement, de l'adresse, n'ait été retouché par vous à l'encre ? — Lauth : J'affirme que je ne l'ai pas retouché ; jamais je n'aurais eu l'idée de retoucher à l'encre un pareil document. » (12 octobre 1898.) De même Junck. — Picquart dit qu'il ne s'est jamais occupé des détails matériels de photographie et qu'il n'a jamais fait cette retouche. {Cass., 1, i45, 147 ; Rennes, I, 465.)

(2) Rapport de l'expert chimiste L'Hôte. (.3) Rapport des experts en écriture.

(4) Rapport de l'expert chimiste, conclusions: « i» L'adresse du petit bleu a été écrite avec de l'encre à base de noix de galle. Les surcharges qu'on observe sur le t (de commandant) et sur VE et sur Vh (d'Esterhazy) ont été effectuées avec une encre différente, qui est à base de campêche. 2° Le texte du petit bien a été écrit avec de l'encre à base de noix de galle. Signé: L'Hôte. » — Rennes, I, 446, Picquart: « Je crois que, si les encres avaient été les mêmes, la constatation des experts aurait été moins facile, moins probante. »

(5) L'expert L'Hôte constate que toutes les surcharges, celle de la lettre E qui apparaît déjà sur les clichés, et les autres qui sont postérieures, ont été faites avec la même encre à base de campêche. Il en résulte qu'Henry se servit de l'encre de Lauth. C'est ce que Picquart fait observer à Rennes (I, 4^5). Rien ne permet de croire que Lauth ait été le complice de cette

De sorte que l'adresse du petit bleu, reg-ardée à la o upe, diffame Picquart, mais qu'examinée par un chimiste, elle condamne Henry.

Une activité infatigable, la fièvre, une terreur secrète le dévoraient. Quoi qu'il fît, il ne se sentait pas en sûreté. Les remparts de faux qu'il avait construits lui semblaient toujours trop bas; il y ajoutait sans cesse. Le beau-père d'Esterhazy, le marquis de Nettancourt, étant mort le 4 janvier 1897, Henry découpa dans VÉclair du lendemain la notice nécrologique du vieux gentilhomme (1) et, l'ayant datée, au crayon rouge, du 5 janvier 1896 (2), il la classa en tête du dossier d'Esterhazy que Picquart avait remis à Gonse (3).

fourberie, ni qu'Henry se soit servi de Tencre de Lauth avec l'arrière-pensée d'accuser, le cas échéant, son camarade. Il prit, tout naturellement, l'encre de Lauth.

(1) « Le marquis de Nettancourt- Vaubecourt est mort hier matin en son château de Nettancourt, dans la Meuse. Il était le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la vieille chevalerie de Lorraine... etc. » La notice est évidemment d'Esterhazy lui-même.

(2) La fraude fut découverte par le commandant Tavernier au cours de son enquête ; le général Gonse, interrogé, reconnut aussitôt que l'annotation était de l'écriture d'Henry: « Je suis, dit-il, surtout frappé par l'allure graphique des chiffres et particulièrement, par celle du 9. » (2 novembre 1898.) Dans une déposition suivante, Gonse explique « qu'il est fort possible que ce soit en raison du changement très rapproché du millésime qu'Henry ait coihmis une erreur d'année dans la notation au crayon, la mort du marquis de Nettancourt datant de janvier 1897. » Il ajoute : « L'entrefdet, qui m'a été remis par Henry, ne m'a certainement pas paru avoir une grande importance, car, s'il en avait été autrement, j'aurais joint à cetentrefdet une note explicative, comme je le faisais d'habitude quand les affaires avaient un certain intérêt. » (10 novembre 1898.) — Picquart observe que l'article est encadré au crayon rouge, « ce qui ne se faisait, au bureau, que pour les choses importantes ». [Cass., I, 147.)

(3) Le dossier porte cette mention : « 28 novembre 1896 ; dossier secret constitué en 1896 par le lieutenant-colonel Picquart

|t66 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

Picquart a toujours affirmé qu'il n'a connu Esterhazy que par \e petit bleu (i), au printemps de 1896. Ouvrez maintenant le dossier; vous y trouvez d'abord la découpure du journal, antidatée d'un an, mais qui songera à vérifier? Donc, dès janvier 1896, Picquart guettait l'ami d'Henry dans la pensée de le substituer à Dreyfus; il s'est trahi lui-même en recueillant cette nécrologie; son mensonge est démontré. Et c'est un indice de plus que, sur l'adresse du petit bleu, c'est Picquart qui a gratté le nom du véritable destinataire et l'a frauduleusement remplacé par celui d'Esterhazy (2) !

Dans ce. même mois de janvier, Henry envoya Lauth et Junck à Luxembourg pour s'y rencontrer avec Guers. L'entrevue avait été préparée par Picquart (3). li eût été imprudent de la eontremander. Mais Henry afîecta de ne pas s'y rendre lui-même (4).

Les deux officiers rapportèrent (5) que Guers avait cherché encore à les « apitoyer sur son sort » ; le major Dame lui a montré récemment une lettre menaçante de Lajoux; cependant, il refuse toujours

contre le commandant Esterhazy et remis par ledit colonel au général Gonse en octobre 1896. Signé : A. Gonse. » Cette date d'octobre, indiquée comme celle de la remise du dossier, est inexacte. On a vu que Picquart n'a remis le dossier d'Esterhazy à Gonse que la veille de son départ, le i5 novembre.

(1) Cass., I, 147 ; Rennes, I, 418, Picquart.

l'i) Ce faux n'ayant pu être commis que postérieurement au 6 janvier 1897, il en résulte que le grattage du petit bleu par Henry est antérieur ; la fausse date, inscrite par Henry sur la découpure' de rÉclair, explique, en effet, le grattage ; elle en est le commentaire. C'est un argument de plus à ajouter à ceux que j'ai exposés plus haut.

(3) Cass., I, 4iy; Bennes, I, 626, Lauth.

(4) Cass., I, 419, Lauth: « Henry s'en souciait si peu... etc. »

(5) Rapport du 20 janvier 1897 {Dossier Tavernier). — L'entrevue eut lieu la veille. — Cass., I, 420, I^uth ; Rennes, 1,620, Lauth ; 648, Junck.

d'entrer au service français. Lauth et Junck Font invité (bien qu'ils le tiennent pour un provocateur) à s'établir à Paris ou en pays neutre ; il n'a rien voulu entendre (i); il a confirmé, d'ailleurs, son récit de Baie, sans y rien ajouter. Plus tard, « à son heure, il prou^ vera qu'il est sincère ».

Telle fut la version officielle de Lauth.

Le hasard lui-même se fît le complice d'Henry.

Il y avait, comme huissier, au bureau des Renseignements, un vieux turco du nom de Baschir, qui avait servi d'ordonnance à Sandherr. 11 savait bien des choses. Esterhazy prétend que l'Arabe le vit souvent entrer chez Henry (2). Un matin, on trouva Baschir mort dans son Ht, asphyxié par le gaz. On n'expliqua pas comment le robinet du bec de gaz avait été ouvert.

Gonse, de son côté, ne restait pas inactif. Il promenait Picquart d'un bout de la France à l'autre, exécutant ainsi le plan qui avait été conçu par Billot et concerté avec Boisdeffre.

Picquart était parti le 16 novembre pour sa fausse mission. Il visita, d'abord, le 6^ corps et adressa, le 17 et le 18, deux rapports à Gonse. Celui-ci l'en remercia, le 19 : « Vos renseignements nous ont bien inté-

(1) « II se retranche d'une manière invariable derrière la phrase : « Je ne veux quitter à aucun prix Berlin, où mon enfant est enterré,... » pour refuser toute communication ultérieure ou éluder l'éventualité de son installation à Paris ou en pays neutre. » {Rapport de Lauth.) — Rennes, I, G48, Junck.

(ti) Conversation avec un journaliste anglais. — Çass., 11^155, Leblois: « Il est fâcheux que Baschir soit mort. »

ressés. Tenez-nous au courant de tout ce qui peut se présenter dans" votre voyage (i). » Il lui recommande, au nom du ministre, a de continuer, sans interrompre, sa tournée et de ne pas se presser pour bien voir les choses ». Le commandant du 7*^ corps a déjà été prévenu ; « les deux régions ne vont pas Fune sans Fautre ».

Comme Picquart était parti précipitamment, il n'avait emporté qu'une valise ; il demanda à Gonse Fautorisation de repasser par Paris avant de se rendre de Châlons à Besançon. Cette simple requête produisit une panique au bureau. Coup sur coup, Gonse lui télégraphia « de ne pas bouger avant d'avoir reçu une nouvelle lettre (2) ». La lettre, bien que toujours très affectueuse, fut catégorique. Gonse avait référé à Boisdeffre et à Billot, et « le ministre prescrivait à Picquart de continuer, sans revenir à Paris, sa tournée au y'' corps ». Au surplus, dès qu'il aura terminé « cette visite détaillée », il devra, « sans désemparer, examiner les i4^ et i5^ régions ». Là, tout est à créer. Les Alpes après FEst. « Dussiez-vous ne rentrer que dans cinq ou six semaines, il faut absolument que le travail soit fait; . c'est l'ordre formel du ministre (3). »

Cette fois, Picquart comprit ; mais il fit semblant de ne pas comprendre. Il envoya, de chacune de ses nouvelles stations, des rapports circonstanciés à Gonse; et, régulièrement, Gonse lui répondait, recommandant, avec une même sollicitude, la discrétion et une « sage » lenteur. « Ne vous pressez pas.... Prenez tout le temps nécessaire... Voyez tout... Après la visite à un corps

(i) Picquart versa ces lettres au procès d'Esterhazy; elles firent ensuite partie des divers dossiers d'instruction.

(2) Cass., I, 190; II, i65, Picquart.

(3) 21 novembre. — La décision du ministre, qui prescrit à Picquart de poursuivre sa mission sur le territoire des 14*^ et 15e régions est datée du 21 novembre ; Vordre du 28.

d'armée, prenez du repos... Finissez tout au i4® avant de passer au i5®; vous y aurez beaucoup à faire (i). » Picquart ayant été souffrant à Lyon, Gonse espère « qu'il se remettra assez vite (2) » . Il l'avait prié d'abord (3) de n'écrire que tous les deux ou trois jours; à la réflexion, il parut plus prudent de l'obligera une lettre quotidienne. Ainsi, on ne perdra jamais sa trace. Gonse transmet ce contre-ordre en précisant que « le ministre et le chef d'État-Major général désirent avoir plus fréquemment de ses nouvelles (4) ». Jamais les grands chefs ne s'étaient tant intéressés à un jeune officier. Ses rapports sur sa mission (dont il rougissait (5) devant les commandants des 1^^ et 15^ corps) étaient trouvés excellents, donnaient toute satisfaction ; il faisait de bonne besogne. Pour que Id comédie fût parfaite, Gonse chiffrait, çà et là, des phrases insignifiantes (6).

Henry lui écrivit aussi, mais cacha sa fourberie plus profondément, sous de la franchise :

Ainsi que je vous l'ai dit plusieurs fois avant votre départ, je suis fixé personnellement sur toutes les histoires en question, et j'ai les preuves les plus convaincantes sur ce que vous savez. Mais je ne veux rien dire et ne pourrai parler (ou agir si c'était nécessaire) qu'une fois en retraite, si le bon Dieu me prête vie. C'est-à-dire une fois libre de mon individu, alors que je ne serai plus soumis aux règles de la discipline.

(1) 23 et 28 novembre ; 1, 6, 9, 12, i/J, 19, 22, 28 et 26 décembre.

(2) 22 décembre.

(3) 23 novembre.

(4) 28 novembre.

(5) Cass.^ I, 191, Picquart.

(6) ler décembre : « Envoyez-moi le résumé de vos instructions à votre écouteur de la rue de Lille. » M. s'agit de l'appartement aux microphone». {Rennes, I, 553, Gonse.)

J'estime trop mes chefs et j'aime trop mon métier pour jamais déroger aux principes qui font sa force et sont sa raison d'être.

Je sen& comme vous le malaise dont vous parlez, mais je dois vous dire franchement et d'homme à homme que, si vous aviez voulu m'écouter le jour où vous m'avez dit que « je parlais d'or », il y a longtemps que ledit malaise se serait dissipé. Actuellement, je n'y puis plus rien et je le regrette profondément (i).

Lorsque Gonse eut sûrement conduit Picquart de Châlons à Besançon, de Dijon à Grenoble et de Chamhéry à Briançon, il le prévint, « confidentiellement », que le ministre allait se rendre à Nice et comptait l'y voir (2), Quelques jours après (3), Billot décida que ce serait à Marseille, où Picquai:t était invité à se rendre (J'urgence. Picquart accourt et, le 28 décembre, il y reçoit, au débotté, cette flatteuse communication de Gonse (4) * ^ he ministre vient* de me dire qu'il donnait à votre mission une ampleur nouvelle ; il vous charge d'aller organiser le service des Renseignements dans l'Algérie et dans la Tunisie. » Le général La Roque, à Constantine, et le général Leclerc, à Tunis, sont déjà prévenus. Ordre de s'embarquer sur le bateau du lendemain (5).

(1) 4 décembre. — Dans une lettre précédente, Henry avait informé Picquart « qu'on avait essayé d'incriminer dans la divulgation du bordereau par le Matin ce brave homme de Teyssonnières ; mais que ceux qui l'ont fait auront à s'en repentir ». II visait Picqusrrt et Tomps. Picquart lui répondit qu'il ne comprenait rien à ces rébus et qu'il désirait en avoir l'explication.

(2) 19 décembre.

(3) 23 décembre.

(4) Du 26 décembre. — L'ordre ministériel qui prescrit à Picquart de se rendre en Algérie et en Tunisie est de la même date ; un second ordre, du 28, complète le premier.

(5) « Vous devez partir par le paquebot pai^tant de Marseille

Mais Constantine est encore' trop près ; Picquart y est à peine arrivé que Gonse lui prescrit de partir « pour la Régence, où il va trouver un travaij de longue haleine qui demandera beaucoup de tact et la plus grande discrétion, en raison du voisinage ». Et, comme les insignes de FÉtat-Major que Picquart porte encore seraient de nature à éveiller l'attention des agents secrets (de lltalie), le ministre, qui pense à tout, l'a affecté « provisoirement au 4^ régiment d^^ tirailleurs ». Il pourra « circuler partout et librement » sous cette tenue nouvelle, dont il n'aura pas, d^ailleurs, à supporter la dépense : « Il va de soi que vous toucherez l'indemnité de changement de tenue. » Et Gonse, plus affectueux que jamais, lui souhaite « bonne santé pour son beau voyage (i) ».

Cette question d'argent tient une grande place dans les lettres de Gonse (2). Le colonel sera couvert de tous ses frais ; ses chevaux lui seront directement expédiés ; le ministre lui-même a décidé de porter son indemnité journalière de dix à vingt francs (H) ; il aura en plus une indemnité spéciale de mille francs (4); « si les mouvements qu'il va faire entraînent des frais nouveaux et imprévus », il ne doit pas hésiter à le faire savoir (5). Il ne s'agit, bien entendu, que de rendre sa mission aussi agréable qu'importante, car il n'en est pas que Billot suive avec plus d'attention (6). Le ministre va lui

le mardi 29 décembre pour Philippeville. Vos chevaux pourront vous rejoindre par un paquebot subséquent, si vous le désirez. »

(1) 6 janvier 1897.

{2) Procès Zola, I, 349, Picquart.

(3) 16 janvier.

(4) 3o janvier.

(5) 23 mars.

(G) « Continuez à m'écrire ; le ministre aime bien être au courant. » (16 janvier.)

faire envoyer des directives nouvelles; il lui recommande de ne pas faire connaître sa présence en Tunisie (i); «cette partie capitale de sa mission doit être absolument secrète et inaperçue pour l'extérieur (2). «

Henry, de même, fait montre d'une grande sollicitude. Picquart avait laissé à Paris un cheval, «un vieux camarade, un compagnon d'armes qu'il eût été désolé de savoir en de mauvaises mains » ; Henry assure à l'animal « de bons Invalides (3) » ; il espère, d'ailleurs, que le colonel reviendra bientôt.

Picquart ne fut pas dupe de Gonse, mais il fit mine d(? l'être. Il continua donc à écrire au général des lettres d'une amicale déférence ; et il remercia Henry, mais en toute sincérité ; « il a gardé le meilleur souvenir de tous ses subordonnés, officiers de choix, et il est fier de les avoir eus sous ses ordres (4) ». H confia d'autre part ses craintes au général Millet, qui, naguère, l'avait fait entrer au bureau des Renseignements. Millet lui répondit de se rassurer, « mais qu'il avait probablement cessé de plaire (5) ». C'était bien la disgrâce.

Comme le mensonge de sa mission lui pesait, il de-

(1) « Le point important dans la pensée du ministre, c'est que votre présence en Tunisie soit ignorée. »> (16 janvier.)

(2) « Je répète et je souligne ces expressions avec insistance pour bien vous pénétrer du caractère et de la nature de votre mission. »

(3) Picquart l'en remercia par une lettre affectueuse, de Sousse, le 7 février 1897.

(4) « Je puis dire que, tant que j'ai été avec vous, je n'ai eu de tous que les plus grandes satisfactions, et je désirais que ces messieurs n'ignorent pas mes sentiments et le plaisir que j'ai eu à les avoir sous mes ordres... Encore une fois, cordialement merci, mon cher Henry, et bons souvenirs au petit zouave. Mes amitiés à tous ces messieurs. A vous. »

(5) Cass., I, 191, Picquart.

manda à rentrer franchement dans la troupe (i). Billot s'y refusa : c'eût été convenir que Picquart était frappé, éloigné, pour avoir commis quelque faute. Gonse équivoqua : d'une part, « les intentions du ministre sont toujours les mêmes au sujet d'une mission qui est de toute confiance » ; d'autre part, « sa mission une fois terminée, Picquart n'aura qu'à se consacrer complètement au service de troupe ». Il ajouta, non sans ironie : « En dehors de la satisfaction que vous aurez à servir dans un régiment d'Afrique, vous êtes certain de travailler pour votre avenir, car vous savez que les campagnes font toujours bien sur les notes d'un officier (2). »

Tant d'hypocrisie et d'astuce fit souffrir Picquart, non seulement pour lui, mais pour cette armée, livrée à de tels chefs. Pourtant, il restait dans le rang, pris entre deux craintes : celle de briser sa carrière par une protestation qui serait tardive et vaine ; celle de se salir à ses propres yeux par un silence qui, à la longue, deviendrait de la complicité.

Désabusé, il voyait toute la triste complexité de son cas. Des hauteurs où le destin propice l'avait élevé, quand il avait découvert l'erreur judiciaire, il a glissé peu à peu, sur une pente rapide; ses chefs l'ont joué, soldat discipliné et parfois candide ; il s'en rend compte. C'est l'évidence que ces ruses, cette peur qu'on a de lui, n'ajoutent pas seulement au crime : elles en sont l'aveu.

(1) 16 janvier. {Cass., I, lyi ; II, i65, Picquart.)

(2) 25 janvier.

Cependant, le crime triomphe. Et lui, qui eût pu être le justicier, le voici, humilié, désarmé, dans un coin perdu d'Afrique ! Et peut-il même se plaindre, quand l'autre est là-bas ?

Sa pensée subtile cherchait à tout concilier, ses deux devoirs, le militaire et le moral, ses deux intérêts, d'honnête homme et de soldat. Il avait espéré une crise ministérielle. Il parlerait, ce jour-là, à un autre ministre, plus loyal, moins timoré, à quelque Cavaignac, pourchasseur breveté d'abus et défenseur patenté de la vertu. Il pensa aussi soit à donner sa démission, soit à prendre sa retraite, — dans trois ans, — après vingtcinq ans de service, et il se renseigna à cet effet. Puis, comme il aimait encore son métier et qu'il était sans fortune, il écarta ces combinaisons et imagina de demander à quitter l'armée de terre pour l'infanterie de marine ; ce changement d'arme opéré, il s'ouvrirait à son nouveau chef, qui, peut-être, aurait le courage d'avoir une conscience, n'étant pas le prisonnier d'un Etat-Major lui-même prisonnier du passé. Il écrivit, confidentiellement, à son ami, le lieutenant-colonel Mercier-Milon, de lui chercher un permutant.

Idée ingénieuse, mais dans combien de temps la pourra-t-il réaliser ? Et, s'il meurt d'ici là, que deviendra l'autre, déshonoré à jamais ? et sa propre mémoire ?

Il a dit à Gonse qu'il n'emportera pas ce secret dans la tombe ; le secret, du moins, sortira de sa tombe ; ce que le vivant a tû, le mort le révélera.

Il ajouta, de Sousse, le 2 avril, un long codicille à son testament (1). Il y racontait le hasard qui l'avait mis sur la piste du traître ; l'infamie du personnage et

(1) Instr. Fabre, 5, Scellé n» 1 bis.

son audace, puisque, récemment encore, Esterhazy a essayé d'entrer au ministère de ]a Guerre, « par le moyen de son ami Weil, peut-être son complice », et par l'influence du général Saussier ; — comment cette découverte le mena à une autre, plus tragique encore ; que Dreyfus a été condamné pour le crime d'un autre, injustement et illégalement, sur des- pièces secrètes qui, depuis, ont été peut-être détruites ; — - comment Boisdeffre a « retourné » Billot qui, d'abord, avait admis les preuves dont Picquart l'avait saisi ; — enfin, comment il a été envoyé en Afrique, « dans l'intention évidente de l'éloigner du service des Renseignements (i) ». n enferma ce récit dans un pli scellé sur lequel il inscrivit ces lignes :

En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République, qui seul devra en prendre connaissance.

G. Picquart, Lieutenant-colonel au 4® tirailleurs.

Gonse, en récompense de ses services, avait été porté au tableau d'avancement pour le grade de divisionnaire (2). Henry eût joui enfin de sa victoire, n'étaient les ennuis que lui causait Esterhazy.

Celui-ci n'avait pas été très long à se remettre de sa dernière alerte. Au contraire, son impudence redoubla.

(1) Voir Appendice III.

{2) H fut promu le 14 juillet suivant (1897).

Il ne prit guère qu'une précaution, celle de modifier son écriture, désormais connue par la publication du fac-similé du bordereau (i). Mais sa fougue l'emportait et son graphisme redevenait naturel.

Gonse avait demandé à Desvernine s'il pensait, en continuant à surveiller Esterhazy, pouvoir arriver à quelque résultat (2). L'agent n'y voyant pas d'impossibilité, Gonse l'invita à poursuivre son enquête, avec prudence et discrétion, et à le tenir au courant. Mais la surveillance ne donna rien (3).

Cependant Esterhazy eut, vers cette époque, une entrevue avec Schw^arzkoppen (4). Picquart parti et remplacé par Henry, il avait pensé à reprendre, en pleine sécurité, son métier interrompu par la découverte du petit bleu. Mais l'attaché allemand le reçut par ces mots : « C'est vous l'auteur du bordereau. » Il avait, en effet, reconnu sur le fac-similé du Matin, l'écriture de son correspondant et compris l'épouvantable drame (5). Ainsi,

(1) Procès Esterhazy, i4i, Mathieu Dreyfus. Cette transformation porta surtout sur les majuscules il/, K, A, pour lesquelles Esterhazy adopta les formes allemandes avec boucle. Le fait fut vérifié par Scheurer-Kestner, par Gaston Grenier, [Cass., I, 715.)

(2) Cass., I, 733 ; Rennes, 253, Desvernine ; il explique à Gonse qu'il est édifié sur la moralité d'Esterhazy ; cependant il n'a encore rien trouvé qui puisse légitimer une accusation de trahison ; mais l'homme est dans une situation telle « qu'il est, peut-être, sur le point d'être accessible à certaines propositions ».

(3) Elle dura jusqu'au 23 octobre 1897.

(4) Cette visite fut connue de Desvernine et signalée par lui à Gonse (Cass., 1, 733).

(5) C'est ce que précise le comte Tornielli dans son mémoire : « Ni Schwarzkoppen ni Panizzardi n'avaient jamais vu le bordereau, mais ils savaient parfaitement tous deux avoir reçu, dans le temps, les quatre documents cités dans cette pièce. L'écriture était bien celle de l'envoyeur des documents et celui-ci n'était pas Dreyfus. » — Rennes, III, 44o> Trarieux, même récit d'après Tornielli.

en s'abouchant avec Esterhazy, il n'avait pas seulement manqué à la parole qui avait été donnée que les attachés allemands s'abstiendraient désormais, à Paris, de toute tentative d'espionnage, mais il avait causé la plus tragique des catastrophes. Schwarzkoppen en éprouva un violent remords. S'il n'osa pas se confesser à l'ambassadeur, dont il craignait les justes reproches, il se fût fait horreur en reprenant des relations avec le misérable qui, tranquillement, laissait un innocent expier son crime.

Esterhazy ne broncha pas : « Donnez-moi par écrit, dit-il à Schwarzkoppen, que vous avez eu des rapports avec Dreyfus et je vous fournirai désormais des renseignements importants et toujours exacts. — Vous êtes, lui cria l'Allemand, la plus grande canaille qui ait jamais existé ! » Et il le chassa (0.

Frustré dans son espérance et pressé d'argent, Esterhazy se retourna une fois encore vers Weil, et, comme les mendiants des Sierras espagnoles, l'escopelte au poing, il menaça . « Je remettrai à Drumont^ écrit-il, une note où seront rapportés tous vos elTorts contre les lâchetés, les abandons de ceux qui auraient pu me sauver ; il sait tout ce que j'ai fait et saura me venger (2). » Weil n'eut garde de montrer cette lettre, mais il réussit à émouvoir à la fois l'abbé Seigneur et le grand-rabbin, et récolta une dizaine de mille francs (3).

(1) Cette anecdote fut racontée dans le Figaro, à l'époque du procès de Rennes, le 10 août 1899. Esterhazy déclara le lendemain, à un rédacteur du Malin, que cet entrefdet était stupide et que, si Schwarzkoppen lui avait tenu ce langage, il lui aurait tout simplement répondu qu'il était trop modeste et ne s'était jamais regardé dans une glace [Malin du 12). Le démenti parut faible. L'incident m'a été confirmé depuis.

(2) De Rouen, décembre 1896.

(3) Cass., I, 307, Weil : « Au moins 10.000 francs. »

Il les versa directement aux créanciers d'Esterhazy et exigea des reçus, « afin de pouvoir, le cas échéant, établir, preuves en mains, ce que les Juifs avaient fait pour lui ». Esterhazy eût préféré garder l'argent.

A Rouen, à son régiment qu'il avait rejoint, ses affaires allaient mal.

Pendant longtemps, malgré sa vie déréglée, ses dettes et tant de désordres, ses notes militaires avaient été excellentes. En 1896, il était désigné par son chef <ie corps comme un « officier des plus distingués, servant avec un dévouement absolu et pouvant aspirer aux grades les plus élevés de la hiérarchie par son saveir, son expérience, l'énergie de son caractère et l'élévation de ses sentiments... A pousser avant que l'âge ne soit un obstacle (1) ». Le général de brigade, le général de division, le commandant du corps d'armée avaient repris ces notes en les amplifiant : « Excellent chef de bataillon, dont la manière d'être et de servir ne laisse rien à désirer (2)... Officier de grand mérite et d'ave^ nir (3)... » Par trois fois, il avait été présenté pour officier de la Légion d'honneur et lieutenant-colonel. Et encore, en 1896 : « Conduite très bonne. Moralité bonne, caractère froid, très énergique (4)--« » Mais brusquement, à l'inspection de cette môme année, le général Guerrier s'était aperçu que cet officier, jusqu'alors apprécié par lui-même avec tant de faveur (5), avait inscrit sur ses états de service une fausse citation à l'ordre du jour de l'armée (6) ; il en avait rendu compte, et la

(1) Procès ,Esterhazy, i38.

(2) Notes du général de brigade.

(3) Notes du général de division.

(4) Notes du chef de corps.

(5j Noies du général de l)rigade pour 1895.

(6) Voir p. 47- — Le 7 novembre, dans une Icltre à Weil (voir

SCHEURER-KE9TNER 479

citation avait été rayée (i). L'incident avait fait scandale. Puis, des rumeurs circulèrent; la disgrâce, dès qu'elle menace, délie les langues. Enfin, le colonel Abria, quand il vit la photographie du bordereau, avait été frappé de l'étonnante ressemblance entre cette écriture et celle du commandant. Il n'avait pas osé conclure, mais les communications de Picquart lui revinrent à l'esprit (2).

Esterhazy, respirant mal dans cette atmosphère de défiance, redoubla alors d'efforts pour entrer au ministère de la Guerre. Il suivait ses idées. Trois jours après l'interpellation de Castelin, onze jours après la publication du Matin, il harcèle de nouveau Montebello et Jules Roche pour qu'ils l'imposent, étant membres de la Commission de l'armée, au ministre récalcitrant (3). Billot, évasif, ajourna sa réponse après le vote du budget. Esterhazy ne se payait pas de cette monnaie (4).

Henry, jusqu'à sa victoire sur Picquart, inquiet terriblement pour lui-même et dans une situation subalterne, n'était pas de ces puissants dont le concours

p. 433), Esterhazy s'inquiétait de l'incident : « Le Guerrier me taquine de toutes manières... etc. »

(1) Cass., I, 616, Guerrier.

(2) Lettre du colonel (aujourd'hui général) Abria.

(3) Cass., l, 708, lettre à Jules Roche, du 21 novembre. Le 7 décembre, Jules Roche écrit à Billot : « Je viens de nouveau, au nom de Montebello et au mien, vous prier trèa instamment de prendre, dans les services du ministère, notre ami, le commandant Esteriiazy. Nous ne saurions vous dire combien nous tenons au succès de notre démarche auprès de vous, qui êtes maintenant le seul arbitre et n'avez qu'à consentir, toutes les bonnes volontés étant certaines et toutes les petites difficultés étant levées. Vous ne pouvez faire preuve de bienveillance envers un officier plus méritant. » (Cass., I, 555.)

(4) Cass., I, 705, lettre du i5 décembre à Jules Roche : « Jusqu'au budget, le ministre a peur de vous et de Montebello ; après, il m'enverra faire f..., moi et les miens. »

peut servir un solliciteur. Mais, vainqueur maintenant, chef effectif du service des Renseignements et maître des secrets de Boisdeff're et de Gonse, il n'a apparemment qu'un mot à dire pour que la requête de son ami soit entendue. Faire entre*' Esterhazy à FÉtat-Major ne saurait être plus difficile que d'en faire partir Picquart. Et comment s'y refuserait-il ?

Cette exigence d'Esterhazy parut à Henry le comble de la folie. Quoi! il ne suffît pas à Esterhazy d'avoir été sauvé par lui, et au prix de quels dangers ! Billot, s'il a été dupe de la fausse lettre Panizzardi, n'en tient pas moins Esterhazy pour un forban. Et Henry viendrait l'appuyer de son influence, attirant sur soi de redoutables soupçons ! Même Boisdeffre, auréolé de l'alliance russe, au comble de la faveur, ne l'oserait pas !

Henry, cependant, ne repoussa point la demande d'Esterhazy, parce qu'il avait peur de lui, et il lui promit d'agir sur Boisdeffre, qui déciderait Billot. Mais il n'en fît rien ou, sans doute, mieux encore, appela l'attention de Boisdeffre et de Gonse sur le danger qu'il y aurait, non pas même à introduire Esterhazy au ministère, mais à le recommander à Billot et à risquer un irrémédiable éclat. Que ferait Picquart s'il en était informé ?

Esterhazy, d'autre part, n'était pas homme à se laisser berner. Ayant eu l'audace d'aller voir, au ministère, Thévenet, l'un des offîciers d'ordonnance de Billot, il fut reçu « fraîchement », c< en coup de vent ». Il en fut ulcéré : « S'il arrive un jour à ces gens-là tout ce que je leur souhaite. Dieu leur réserve plus tard quelques moments désagréables » ; et il appelle de tous ses vœux « une bonne révolution sanglante, qui mènera au césarisme (i) ». Puis, s'étant informé, il ne fut pas

(i) Lettre du 17 janvier 1897 à X...

long à deviner le double jeu d'Henry, lui promettant son concours, mais le desservant ou se terrant ; et, parce qu'il était incapable de toute contrainte, il ne se contenta pas de le menacer directement de sa colère, mais il le dénonça à ses amis comme l'un de ceux qui l'empêchaient, méchamment, d'obtenir satisfaction. Il se plaignit, notamment, au fils de son ancien chef, Gaston Grenier, qui lui portait encore intérêt ; ayant rencontré Henry, Grenier lui fit des reproches ; Henry protesta vivement, affirma que, bien au contraire, il aidait Esterhazy « de tout son pouvoir », promit qu'il l'aiderait encore « de tout cœur » et pria instamment Grenier de le lui répéter (i). Grenier, le soir même, répéta les propos à Esterhazy, l'accusant « d'avoir l'esprit chagrin » et d'avoir méconnu l'amitié d'Henry. « Eh bien ! il ne manquerait plus que cela, par exemple, qu'Henry ne fût pas gentil pour moi (2) )> l

Mais Henry continua à n'être « gentil » qu'en paroles et, quand Billot, hésitant toujours à dire à ses solliciteurs le fond de sa pensée, allégua, pour expliquer son refus obstiné, que leur client était criblé de dettes, avait une maîtresse et menait une vie de débauches, Esterhazy éclata en cris de rage contre l'ami qui, certainement, avait suggéré une telle réponse :

J'ai tout lieu de supposer, écrit-il à Jules Roche, que cette ordure émane du service des Renseignements. Ce service, qui devrait renseigner sur ce qui se passe en Allemagne et qui laisse dépenser 200 millions par l'ennemi sans en trouver l'emploi, a, parmi ses hauts chefs, un chef

(1) Cass., I, 714 \ Rennes, II, 9, Gaston Grenier.

(2) /6/c/. — Roî?el {Cass., I, 107) feint d'ignorer les rapports d'Esterhazy et d'Henry : « Si Esterhazy avait connu soit Du Paty, soit Henry, il n'aurait pas manqué de les intéresser à ses démarches. »

de bataillon, officier de la Légion d'honneur (qui, par parenthèse, ne sait pas un mot d'allemand, d'italien ou d'anglais), qui emploie les fonds destinés à autre chose, à faire le métier de mouchard et à faire surveiller, par des agents louches de vingtième catégorie, ses camarades... On est terrifié de penser que la réputation, l'avenir, les intérêts des bons officiers sont à la merci des délations, sans appel, d'un homme dont l'abject métier devrait être, avant tout, sujet à défiance, d'un homme qui colle ses épaulettes d'officier sur la défroque d'un argousin, et on a le droit d'être écœuré et révolté quand, comme moi, on a obligé cet homme et qu'on sait aujourd'hui ce qu'il vaut. Le commandant Henry, en effet, est mon débiîeiir depuis 1876 ; je lui ai prêté quelque argent qu'il ne m'a jamais rendu, qu'il me doit encore. Gela explique bien des choses (i).

Et de même, à Grenier, avec plus de violence encore et une menace plus caractérisée contre Henry, pour qu'elle lui soit rapportée :

Quand, pour me perdre et m'achever, le ministre de la Guerre abandonne l'officier, pour chercher dans ma vie privée, et écoute les calomnies intéressées d'un^drôle quelconque en épaulettes, et vraisemblablement du sieur Henry, mon débiteur et mon obligé, j'avoue qu'il est hors de mes forces de supporter ce traitement. Si le ministre se refuse à m'entendre et à me mettre à môme de lui prouver qu'il a été trompé et qu'il me cause, en acceptant toutes ces calomnies, un préjudice énorme, je dirai quelles accusations ont été portées contre moi, que j'ai demandé à être entendu et que je n'ai pu l'être. Je me demande sous quelle forme présenter cela, par la presse ou le livre (2) ?

(1) Cass., î, 709, lettre à Jules Roche (sans date).

(2) Rennes, II, 6, "lettre à Grenier, du lO f«Miior 1897.

Esterhazy avait fait valoir à Grenier, fils d'un général, lé souvenir qu'il avait gardé de ce brave soldat, ses propres faits de guerre et ses notes brillantes. A Jules Roche, qui n'était qu'un civil, il déclara « sur l'honneur » qu'il n'avait point de dettes et que sa vie n'était point d'un débauché : il a, sans doute, une amie qui, « moyennant une modeste rétribution, veut bien de temps à autre dénouer sa ceinture » ; c'est que les médecins lui ont fait, dans l'intérêt de la santé de sa femme malade et nerveuse, certaines recommandations ; cependant, « il est un homme (i) ».

Grenier, bien que les propos d'Esterhazy contre l'armée l'eussent plus d'une fois inquiété (2), et Jules Roche, parce que le fait, pour un officier, d'avoir une maîtresse ne lui semblait pas un scandale inattendu et sans précédent, firent, successivement, une dernière démarche auprès de Billot. Celui-ci, au * premier mot que lui dit d'abord Grenier, entra dans une violente colère et, jetant en l'air les dossiers qu'il avait sur sa table, bousculant les meubles : « Vous vous êtes donc tous entendus, cria-t-il, pour me faire rouler par cette canaille, par ce gredin, par ce bandit (3) ! » Puis, lorsqu'il reçut Jules Roche et que le député lui objecta le peu de valeur des raisons invoquées contre son client, Billot, comme s'il eût voulu se décharger d'un poids, montra un dossier qu'il avait près de lui et laissa deviner la vraie raison qui lui dictait son refus : « C'était la plus grave de toutes les suspicions qui pût frapper un Français (4). »

(1) Cass., I, 706, 708, lettre à Jules Roche.

(2) Ibid., 712, Grenier.

(3) Ibid., 714, Grenier.

(4) Ibld., 697 ; Rennes, II, 249, Jules Roche. — Ces entrevues eurent iicu vers le i5 février 1897.

Ni Grenier ni Jules Roche ne recommandèrent plus Esterhazy.

Vers cette même époque (i), Weil rompit avec lui. Il n'avait pas cherché à percer le mystère de la lettre anonyme où il était associé à Esterhazy comme le complice de Dreyfus ; en effet, il avait peur du bruit. Mais il avait vu récemment une photographie du bordereau et, de son propre aveu, il en avait reconnu l'écriture. Il a été, à son insu, l'ami d'un traître ; il ne veut pas le rester consciemment.

Seulement, il se tut. La loi n'ordonne la dénonciation qu'à ceux qui ont été témoins d'un crime (2). Il n'a qu'une présomption, mais qui, pour lui, est une preuve. Légalement, il a le droit de se taire. Mais, moralement, quand un innocent est au bagne ?

Un homme dont le passé eût été intact aurait fait venir Esterhazy : « Vous êtes un traître ; ^n voici la preuve : vous allez, sur l'heure, quitter l'armée, la France ; une fois en sûreté, avouez, ou je vous dénonce. » W^eil n'osa pas, redoutant moins la honte de dénoncer un ami que l'éclaboussure dont pourrait l'atteindre le rappel de ses propres défaillances.

Ainsi, les injustes soupçons qui, bientôt, vont coller à sa peau, c'est lui-même qui se les attache, — par peur du soupçon (3).

(1) Février 1897. {Cass., I, 809, Weil.)

(2) Article 3o du Code d'instruction criminelle,

(3) C'est sans doute en raison de sa rupture avec Weil qu'Esterhazy écrit à Roche : « Je vous demande de n'en point parler à Weil. (Il s'agit des accusations portées contre sa vie privée.) C'est un excellent homme, mais il a supporté sans broncher les plus effrayants des soup(;ons et les plus abominables des outrages, et, comme je n'ai point la même manière de voir, il ne comprendrait rien à ma colère. » Esterhazy craint, visiblement, que Weil ne fasse part à Roche de la découverte qu'il a faite au sujet du bordereau.

Esterhazy s'était vanté d'avoir épargné « à Billot des attaques qui lui auraient été fort sensibles » ; il aurait aussi empêché un gros scandale où Saussier eût été convaincu « d'avoir fait payer par des grades de colonel et de général » les complaisances d'un mari (i). Il se targue maintenant de déchaîner Drumont contre ces grands chefs ingrats. « Mes amis, écrit-il, ont commencé dans diflerents journaux, pour me venger de cette canaille de Billot, une campagne qui fait hurler la charogne. Ce vieux drôle ne se doute pas d'où cela part (2). »

Il précise quelques jours après (3) :

Pour mon cochon (Billot), j'ai prié Drumont de le faire attaquer par tous les bouts, sans repos ni trêve. Il a été parfait. Paul de Cassagnac a été aussi très bien; et, grâce à Drumont qui fait marcher, non seulement sa feuille, mais d'autres — entre autres VInîrandgeanî, — la crapule n'a plus de répit. Quelques échantillons amusants cijoints.

Drumont m'a dit : u Je vous promets que nous aurons sa peau... » Ceci n'est qu'un léger prélude. On va lui sortir son rôle dans l'Est, son lâchage de Cremer sur les champs de bataille; mais tout cela, en le distillant, amoroso.

Drumont projette même une petite brochure : V Armée de la décadence, k tirer à 6.000 exemplaires, 3.ooo à vendre et 3.000 à distribuer gratis. Parlement, presse, régiments.

(1) Cass., I, 708, 709, lettre à Jules Roche.

(2) Lettre du 16 mars 1897 à X...

(3) Lettre du 21 mars 1897.

Je suis corps et âme dévoué à mes amis, mais je ne pardonne jamais à ceux qui m'ont fait du mal ; ce misérable vieillard m'en faisant énormément, je me venge et je me vengerai, tant qu'il vivra.

Pour Saussier, après ce que j'avais fait pour lui, il aurait dû me demander personnellement près de lui au lieu de faire donner de l'avancement à un b... qui ne sait pas le vent d'un coup de canon.

Si je ne peux pas me recoller, si je m'en vais, je leur réserve une histoire qui fera un scandale dont on parlera dans le monde entier.

Dans une lettre précédente à Grenier, il a déjà esquissé la même menace (i). Il a écrit, de même, à Jules Roche « q^'il n'est pas un résigné et qu'il est, comme un Romain de bonne époque : au point de ne rien dire, en état de tout faire (2) ». Si Boisdeffre, Gonse et Henry ont connaissance de ces propos, ils comprendront : Esterhazy va se dénoncer lui-même comme l'auteur du bordereau. Il se perdra, mais il les perdra avec lui. Ou plutôt, il ne perdra qu'eux, puisqu'il aura pris la précaution de passer la frontière (3). Et il prépare ce coup de tonnerre, en racontant que Dreyfus est innocent. Il Fa dit à sa maîtresse, à Weil, à Ernest Crémieu, à Grenier, à d'autres encore (4).

On voudrait connaître ses conversations d'alors avec Henry, et s'il poussa l'audace jusqu'à écrire directement à Boisdefîre.

Ainsi, il faisait de sa propre infamie une arme contre les chefs qui l'avaient sauvé, et contre Henry, Si ce

(1) Rennes, II, 6, Grenier.

(2) Cass., I, 710.

(3) « Si je m'en vais... » Le terme est volontairement équivoque.

(4) Cass., I, 3o8, Weil ; 715, Grenier; 792, Louise Gérard.

SCIIEUllER-KESTNER ib?

n'est pas pour monter en grade ou pour entrer à l'Ëtat- Major, ce sera, du moins, pour avoir de Fargent. Ge hautain et heureux Boisdeffre devient le prisonnier, non seulement du crime, mais du criminel.

La vie intérieure de cet homme dut être atroce, marchant dans la gloire et dans les honneurs, sachant Fabîme sous ses pieds, tremblant, à chaque minute, d'apprendre que le hideux bandit a franchi la frontière et que de loin, à Fabri, il va lancer sa bombe, chargée de boue, plus meurtrière que toutes celles des anarchistes.

Henry, au bureau, portait beau, d'apparence toujours tranquille, dans sa rudesse de vieux soldat et de campagnard. Pourtant, quelques observateurs plus pénétrants s'aperçurent de son inquiétude (i).

Esterhazy, tourmenté de sa manie d'écrire, répéta dix fois sa menace :

J'en ai assez. Je vois me passer sur le dos tous ces porte-galons dont Fimmense majorité est lâche au feu, plate et basse devant les chefs, hypocrite et ignorante... Et quand, au bout de vingt-sept ans, je demande la seule place qui puisse me permettre de m'en aller décemment, ce misérable Billot me traite comme un chien !

Dans une lettre à moi destinée à ma vingtième année, mon père, qui fut un vrai chef, — je n'en veux que le témoignage du prince Frédéric-Charles dans ses conférences sur la cavalerie, — et dont toute cette racaille d'épaulettiers n'aurait pas été digne de lécher les éperons, mon père m'écrivait : « N'oublie jamais un bienfait, ne pardonne jamais une offense, »

Cette canaille m'a injurié ; elle le payera cher, je le jure. Ah ! le Billot est en colère, pauvre vieux ! Moi, je ne le suis pas, mais je sais haïr et je le ferai voir. Il paraît que

(i) Récit d'un ami d'Henry à Cordier.

ces attaques répétées l'affolent. Il a envoyé plusieurs personnes pour demander qu'on le laisse tranquille. Ça ne fait que commencer !

Pour vous, si vous avez jamais besoin de faire passer quelque chose dans les feuilles de mes amis, zii dienslen (i).

En effet, ses journaux marchaient. On reconnaît sa marque de fabrique, sa science frelatée et ses haines, dans une série d'articles de la Libre Parole et de /Y/ztransigeanl qui firent alors quelque bruit. Il y répète, ou fait répéter, ses diatribes habituelles contre les généraux et contre Henry (2). Rochefort publie de longs extraits d'une lettre qu'il a reçue « d'un officier supérieur en activité de service » et dont le style ne laisse nul doute :

' Le haut commandement est au-dessous de tout : dites-le, répétez-le, criez-le... C'est une vraie monstruosité de voir le commandement suprême de l'armée aux mains d'un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, en paix comme en guerre, a été jugé depuis longtemps à sa valeur, qui est nulle... Au i8« corps, en 1870, Billot a été de la plus insigne faiblesse, au-dessous de tout; récemment, aux manœuvres du Nord, il fut piteux... Quant à Boisdeffre, sottement entiché d'une noblesse qui n'a môme pas le mérite, mince aujourd'hui, d'être sérieuse, c'est un paresseux, ignorant comme une carpe, tellement rossard qu'il n'a pas eu le courage d'apprendre un mot d'allemand. Ce que les Prussiens doivent se tordre et se moquer de nous !

Et voici l'avertissement à Henry :

Du reste, grâce à ses chefs, ~ tel maître, tels sousordres, — cet État-Major suprême est tellement singu-

(1) En allemand: A votre service.

(2) Libre Parole des 12, ]3, i4, i^, 19 mars, sous la signature du G^ Z. ; Intransigeant du 28 février, du 3 mars, etc. — J'ai sous les yeux les coupures mêmes qu'Esterhazy envoya à son correspondant.

lier que l'officier supérieur à la tête aujourd'hui du fameux S. S. (service des Renseignements) ne sait pas lui-même un traître mot de langue étrangère... On peut juger du nouveau et terrible guêpier où nous serions en cas de coup de torchon (i).

Gassagnac paraphrasa la prose d'Esterhazy dans un long article (2) :

Gomment pouvez-vous espérer qu'un général de division, jeune, intelligent, actif, obéira sans résistance à une vieille bourrique de même grade, maintenu dans le service mihtaire jusqu'à soixante-douze ans, non point en récompense de ses services militaires, mais pour des complaisances politiques, et alors que ces vieilles bourriques sont depuis longtemps incapables de monter à cheval et appartiennent, de droit, à la Société des cent kilos ?

Et, comme Esterhazy, Gassagnac annonce la défaite, « car la République est condamnée à nommer généraux d'armée des imbéciles ou de plats courtisans ». Un général victorieux la confisquerait (3).

Boisdeffre savait la valeur persuasive des raisons sonnantes ; Billot ne l'ignorait pas. Peu après, la campagne de presse cessa brusquement. Esterhazy fut réduit à des manifestations épistolaires.

De jour en jour, au régiment, il se sentait plus gêné,

(i) Inlransigeanl du 3 mars iSyy. — Le rédacteur, Cloutier, qui signe Charles Roger, ajoute : « Tout commentaire affaibhrait, l'intense intérêt de cette violente mais juste critique, écrite par un homme du métier, — cela se voit ! »

(2) Autorité du 18 mars, le Haut Commandement.

(3) La Libre Parole visa plus directement Saussier dans deux articles, où il fut pris à i)artie, en coropagnie de l'un de ses anciens otneiers, Berger. (27 février et 18 mars.) Le 25 février, Esterhazy (à qui Berger n'avait prêté que deux mille francs) écrivait: « Il aura de mes nouvelles, demain, dans la Libre Parole. »

490 HISTOIRE DE lVfFAIRE DREYFUS

pour effronté qu'il fût : « J'y suis, avoue-t-il, en très mauvais point, comme tout homme que l'on sait maltraité par les grands chefs (i). » Et encore : « Ces gens là (ses camarades) font preuve à mon égard delà lâcheté qui est le fond habituel de leur caractère (2)... »

On remplirait des volumes de ses imprécations. Les Furies le tenaient.

Puis, à son tour, il se calma ; et Henry redevint son meilleur ami.

Il avait, d'ailleurs, des soucis de toute espèce et s'inquiéta notamment d'avoir été découvert par Weil. Son infidèle ami est un corehgionnaire de Dreyfus ; les Juifs passent pour unis entre eux, dans une étroite solidarité. Depuis quelque temps déjà, Henry avait chargé Guénée de surveiller Weil (3). L'agent sut seulement « qu'il dessinait beaucoup et décalquait des dessins ». (C'était pour ses études d'histoire militaire.) Un peu plus tard, Guénée signala l'arrivée à Paris d'Isaïe Levaillant, l'ancien directeur de la Sûreté générale, « fort dangereux individu, qui a renoué avec des agents renvoyés, Souffrain, Cesti, Dupas ; mais on ignore s'il a vu Maurice Weil, qu'il connaît très bien ».

Une autre conséquence de la rupture avec Weil n'était pas moins fâcheuse pour Esterhazy : la bourse

(1) 24 mars 1897.

(2) 5 avril.

(3) I^e premier rapport de Guénée sur Maurice Weil est du 7 décembre 1896; le rapport sur Levaillant est du 29 janvier. La filature continua tout l'hiver. {Insîr. Tauernier.)

SCIIEURER-KESTNER 491

des riches Juifs lui sera désormais fermée. Il chercha ailleurs, ne trouvant nulle odeur à l'argent.

Depuis quelque temps, il avait amorcé une nouvelle escroquerie, et il en tira, un an durant, de fortes sommes.

A l'automne précédent, pendant son séjour à la campagne, il y avait appris la mort de son cousin Paul Esterhazy (i),qui laissait une veuve avec quatre enfants', trois filles, dont deux religieuses, et un fils de vingt ans. Esterhazy n'avait eu que peu de rapports avec lui. Le père de Paul, commerçant à Marseille, avait été sauvé autrefois de la faillite par l'intervention de ses frères, les deux généraux Walsin-Esterhazy, l'oncle et le père du commandant (2). Esterhazy songea à récupérer cet argent, avec les intérêts, sur la veuve de son cousin.

Il ne l'avait vue qu'une seule fois, quatre années auparavant, pendant une visite d'une heure qu'elle avait faite à Dommartin, avec son fils Christian (3). Cela lui

(i) i5 octobre 1896.

(2) Valentin-Joseph Esterhazy (1802 — 1856) était le frère aîné des deux généraux. De son mariage avec Mlle Lenormand, il eut trois fils : Edmond, marié à Mlle Barthélémy, dont la descendance habite encore la Provence ; Ernest, qui ne se maria pas et mourut à 22 ans ; enfin Paul, né à Marseille en i836, préfet, puis adjoint au maire de Bordeaux, qui épousa Louise de Faultrier, d<^ famille messine. De ce mariage naquirent cinq enfants : Valentin, tué au Tonkin ; Marthe, mariée au vicomte de Goitisolo ; Alice, religieuse des Dames de l'Assomption ; Everilda, religieuse dominicaine, et Christian.

(3) Mémoire de Christian esterhazy, 3o. — Ce mémoire, adressé au procureur de la République, a été publié par son auteur, avec diverses autres pièces, dans une brochure intitulée: La Plainte en escroquerie contre le commandant Esterhazy. — Cass.,l, 233, Bertulus: « Ma confiance en Christian Esterhazy est née du fait que jamais ce jeune homme n'a essayé, dans ses diverses dépositions, de dissimuler quelque chose pouvant être, au point de vue de la délicatesse et de l'honneur, durement qualifié... .Je n'ai jamais réussi à relever contre lui aucune inexactitude. » — Néanmoins, je ne reconstitue tout cet épisode qu'à l'aide des seules lettres autographes d'Esterhazy dont j'ai les photographies sous les yeux.

avait suffi pour juger Texcellente femme, très dévote et d'une ignorance complète des affaires du monde.

Le jeune Christian, huit jours après la mort de son père, fut très fier de recevoir une belle lettre du commandant qu'il tenait pour le grand homme de la famille. Esterhazy ne se contentait pas d'y exprimer des sentiments d'une chaleureuse sympathie, mais il s'enquérait avec sollicitude de la situation où se trouvaient ces pauvres gens, laissés seuls, et si subitement, dans la vie. Christian, par retour du courrier, exposa que l'héritage paternel n'atteignait pas 5.ooo francs, mais que sa mère cherchait un placement avantageux pour les 170.000 francs qu'elle avait tirés de la vente d'une propriété. Elle se défiait des journaux, dont les renseignements sont intéressés, et des notaires, dont les désastres sont fameux. On lui avait conseillé des valeurs turques.

La réponse d'Esterhazy (1) à-a son cher Christian » paraîtrait au théâtre d'une excessive bouffonnerie. Il lui promet d'abord de reporter sur lui toute l'affection qu'il avait pour son père, « dont la mort laisse dans sa propre vie un bien grand vide », — ils ne s'étaient pas vus deux fois depuis dix ans, — et, comme il n'a pas de fils, « tout ce qu'il pourra faire désormais sera pour ce cher enfant ». Ainsi, il est l'ami intime d'Edmond de Rothschild, qui veut bien l'intéresser, «sans aucun risque ni aléa », à ses affaires. Or, cette aide puissante, dont il a fait profiter naguère, en secret, le père de Christian, il la leur offre, au fils et à la veuve de son ami, mais à cette condition formelle qu'ils s'en tairont à tous, parce que la moindre indiscrétion mettrait un terme immédiat à ses relations avec les grands ban-

(1) Lettre du 3o octobre 1896.

quiers. Quelle « canaille » ou quel <( crétin » a pu leur proposer de placer leur argent dans des fonds ottomans ou égyptiens (i) ? Les affaires de Rothschild sont autrement sûres. Au surplus, pour que la mère de Christian ait l'esprit en repos, il lui garantira, « sur ses propres biens, l'intégralité du capital » qu'elle mettra dans l'affaire. — La solvabilité de Rothschild, avec l'aval d'Esterhazy, que peut-on exiger de mieux ? — « C'est bien entendu : un minimum d'intérêt de 25 pour loo payables mensuellement, ce qui ne veut pas dire 25 pour 100 par mois », — la bonne dame pourrait s'y tromper, — « mais bien 2 et une fraction par mois. »

Ces gens simples furent éblouis ; le nom de Rothschild évoquait à leurs yeux les trésors des contes arabes. Et combien délicats les procédés d'Esterhazy ! Ils sont presque des inconnus pour lui, de lointains parents au cinquième degré ; cependant, à la première nouvelle de leur malheur, il vient à eux, et leur tend, dans leur coin perdu, une main secourable, lui, le fds du grand général, officier supérieur, décoré, le gendre de la marquise de Nettancourt et l'ami intime du Roi de l'Or !

Mme Esterhazy, par discrétion, n'envoyaau commandant que 5.000 francs. Il en accusa, très correctement, réception, garantit, personnellement, par un acte en règle, « le remboursement de la somme, pour le cas où il viendrait à mourir », et annonça que l'affaire était conclue; « cela n'avait souffert aucune difficulté (2). »

(1) « Le jour où la question d'Egypte se rouvrira ; — et on semble vouloir s'en occuper sérieusement ; c'est même le seul point vraiment soulevé par le voyage du Tzar ; — ce sera la dégringolade. » Pour la Turquie, « ce pays va sombrer ».

(2) L'escroquerie d'Esterhazy fut dénoncée par Christian à l'enquête Bertulus (séance du 9 juillet iSyS) ; il remit au juge d'instruction toute la correspondance, les reçus, etc. Confronté avec Christian, Esterhazy commença par tout nier : « Ce sont

Le mois suivant, il envoya à sa cousine le premier dividende, io3 francs.

Ainsi mis en goût, son appétit redoubla. Ayant fait venir Christian à Paris, pour quelques jours, il n'eut pas de peine à s'emparer entièrement de lui (i). Le premier, il lui fît visite, le traitant, malgré la différence d'âge, en égal, et, chaque matin, il le venait prendre à son hôtel et le promenait, au Cercle militaire, à la Bourse, dans les théâtres, Tétourdissant de son ramage et ne tarissant pas sur l'affaire Rothschild, la plus belle du monde, aubaine exceptionnelle où sa mère avait bien tort de n'avoir mis que cinq mille francs (pourquoi pas cent sous ?), et dont c'était folie de ne pas profiter. A la Bourse, devant Christian, ahuri du bruit qui remplit ce temple de la Fortune, il causait familièrement avec les financiers, leur donnait (ou feignait de leur donner) des ordres, car il spéculait à coup sûr, renseigné, « tuyauté », par son grand ami. Mais cela, il ne le confiait qu'à Christian (2).

Le bon jeune homme, à son retour à Beautiran, vanta à sa mère la bonté et le prestige de son admirable parent. Il venait d'atteindre sa majorité, obtint une avance d'hoirie qu'il expédia aussitôt à Esterhazy (3). « Ce

des mensonges infâmes... etc.» (Cas.s., 11,242). Le 6 novembre 1899, la neuvième chambre correctionnelle le condamna, par défaut, à trois ans de prison et à la restitution des 33.5oo francs qu'il avait escroqués à Christian. Il fut établi, au cours du procès, qu'Esterhazy n'avait jamais eu aucun rapport d'affaires avec la maison Rothschild ; il n'en reçut, à plusieurs reprises, que des aumônes, inscrites, régulièrement, au compte '( Pauvres ».

(1) Janvier-février 1897.

(2) Mémoire, 5^, 55.

(3) Le reçu de cette somme (exactement i6.5oo francs) est daté du 25 février 1897 : i5.ooo francs pour l'affaire Rothschild ; i.5oo à faire valoir dans une petite spéculation.

SCIIEURER-KESTNER 495

qu'il y a de plus sage, lui écrit le commandant, c'est que je fasse pour ces i5.ooo francs comme pour les autres ; car, là, c'est absolument sûr. »

Et, maintenant, par correspondance, en de volumineuses lettres qui arrivent chaque semaine et que Christian dévore, Esterhazy achève l'éducation du malheureux. Savamment, il tue en lui les croyances, toutes les illusions de son enfance. Il s'applique, d'abord, à l'inquiéter dans l'orgueil de son nom historique, car c'est la seule richesse que se connaisse Christian, et, dès qu'il la saura précaire, il sera à la merci de son bienfaiteur. Il lui révèle donc que ce nom a été pour l'excellent homme qui vient de mourir, comme pour lui-même, « la cause de bien des tristesses », et qu'il a fallu <( durement combattre pour le défendre ». En effet, les Esterhazy d'Autriche sont leurs ennemis ; la branche française, entachée de bâtardise, ne figure pas dans VAlmanach de Gotha qui est entre les mains « de tous les gens du vrai monde (i) » ; et, pour le titre comtal qu'ils portent, ils n'y ont pas droit. Lui, il est un soldat; il a forcé, par ses alliances, les portes de la société ; cependant, lui-même, il est écœuré « de cet infernal nom, il en crève de rage rentrée et d'humiliations avalées ». Mais Christian entre dans la vie avec un poids plus lourd encore sur les épaules, le souvenir des mauvaises affaires de son grand-père, souvenir qui a été|réveillé « par des négociants de Bordeaux ». Il n'y a qu'Esterhazy qui n'ait pas oublié cette vieille histoire ; les négociants implacables de Bordeaux, c'est lui qui les invente ; bien plus, selon l'un de ses procédés ordinaires, il fait adresser à la mère de Christian une lettre anonyme où ce triste passé est longuement

(1) Lettre du 20 novembre 189O.

rappelé. Nécessairement, Christian Ten informe, et il s'en lamente alors avec lui, retournant le couteau dans la plaie : « C'est d'autant plus écœurant, mon cher enfant, que c'est à une femme qu'on s'est adressé cette fois... Mais, hélas! c'est la vérité, et toute tentative pour châtier ces gens ne ferait qu'augmenter le scandale (i). » Il faut donc regarder bien en face cette situation (( abominable » ; et la conclusion, c'est qu'à de tels maux, il n'existe qu'un u palliatif » : rien qu'un riche mariage peut sauver Christian, et, encore, bien qu'il ait à peine vingt et un ans, à condition qu'il se hâte, qu'il devance ses ennemis, avant que les calomnies répandues ne lui rendent impossible cette unique chance de gagner la bataille de la vie :

Crois-moi, plus on ira, plus Fargent sera tout, le maître souverain du monde. Et, dès lors, sois riche, très riche, applique toutes tes forces, toute ta volonté, toute ton intelligence à ce but unique... Je regrette bien de ne pas l'avoir compris plus tôt. Toi, au moins, profite de mon expérience et de ce que j'ai souffert; tu m'en remercieras (2).

Au surplus, « il n'y a, pour Christian, qu'une manière de se marier richement, c'est de tromper les gens (il faut dire les choses comme elles sont), en se faisant passer pour un gentilhomme, avec une fortune très modeste, mais titré, porteur d'un nom illustre, comte Palatin et descendant d'Arpad. »

L'idée étant venue à Christian de se faire d'abord une situation par le travail, d'entrer, par exemple, dans le journalisme, ou dans une maison de coulisse : « Cela est idiot et grotesque, lui répond le

(1) Lettre de mars 1897.

(2) Même lettre.

commandant ; cela ne pose pas. » Quand on joue à raristocrate, on peut dire, sans inconvénient, « qu'on s'occupe de politique et d'économie politique » ; mais on ne s'est pas fait graver des armes, « une grande épée et un griffon » , pour vendre des primes et établir des comptes de report :

Du reste, ne t'emballe pas; rien ne dit que nous réussirons, car les gens deviennent malins, et le marquis de Presles ne devient plus facilement le gendre du père Poirier, droguiste de la rue des Lombards... Affecte des dehors très sérieux, entièrement sérieux; surtout, tâche de te faire une tète un peu plus vieille ; fonce-toi les cheveux, cela vieillit les blonds; puis, ne fréquente que des jeunes gens ou des hommes très bien posés; évite tout ce qui pourrait donner lieu à la moindre réflexion malveillante; tu te rattraperas après et feras ce que tu voudras, quand tu auras de l'argent. C'est la partie d'où dépend toute ta vie que tu vas jouer; il s'agit de jouer serré... Afiiche des sentiments royalistes... Dans le mariage, il y a toujours l'un des deux qui est trompé, il faut tâcher d'être l'autre... Je t'embrasse (i).

Ainsi (j'entends du même ton) parlèrent Polonius à Laërte, Mentor au jeune Télémaque. Et il connaissait bien le « monde », les nobles et les bourgeois, et la cote des opinions politiques !

Aussi bien, il apporta tous ses soins à cette grande affaire, ne négligeant aucun détail. Par exemple, il se fit donner « des photographies avantageuses » de Christian et une ample collection d'articles nécrologiques, élogieux, sur le comte Paul (les discours prononcés aux obsèques), « car il faut exploiter, avant que

,ij Avril 1897.

le souvenir n'en soit refroidi, la carrière politique de ce fidèle royaliste (i) ». Il spécifia nécessairement que le futur époux, si la combinaison aboutissait, aurait la gestion des fonds ; Esterhazy les placera chez Rothschild. « Prie le Dieu des armées, dans lequel je n'ai nulle confiance du reste, de te couvrir de sa protection... Mais, surtout, compte sur moi (2). »

Il procéda avec méthode. D'abord il fit « marcher », à Finsu de Christian (3), la tenancière d'une maison de rendez-vous, où il avait une part de commandite (5.000 francs) (4) ; il avait, en outre, procuré à la dame

(1) Lettré d'avril 1897.

(2) Lettre de mai 1897.

(3) Christian, dans une lettre du 6 décembre 1898 qu'il adressa au journal te Rappel^ proteste qu'il n'a rien connu de cette négociation, « rien, absolument rien ».

(4) Cass., II, 173, Dossier du conseil d'enquête Esterhazy, rapport du colonel Kerdrain en date du 22 août 1899 • " Dans un autre rapport de police, qui revêt un caractère de haute gravité, M. le commandant Esterhazy est accusé d'avoir accepté de commanditer, pour une somme de 5. 000 francs, une proxénète qui tenait une maison de rendez-vous dans le quartier de la gare Saint-Lazare. Dans une des entrevues, le commandant déclara se nommer « Rohan-Chabot » et, quelques mois plus tard, il déclina son véritable nom: « Walsin-Esterhazy, officier supérieur de l'armée française. » A un certain moment, la proxénète dontles affaires étaient,paroît-il, moins que prospères, fit part de sa situation à celui qu'elle appelait « son associé ». Le commandant Esterhazy lui proposa de se charger, moyennant une forte somme, de trouver une jeune fille pour marier son neveu, âgé de 21 ans, qui habite Bordeaux avec sa mère. La susdite tenancière le mit, déclare-t-elle, en rapport avec un certain Roussel, sorte d'argent matrimonial, qui avait une jeune orpheline très riche à marier. Ledit Roussel posséderait des lettres du commandant. Nous avons, d'ailleurs, retrouvé au dossier une lettre rédigée sous forme de billet, dans laquelle le signataire (une simple lettre ali)habétique pour le désigner) l'engage à faire toutes les démarches nécessaires, lui assurant, en cas de réussite, la somme de 10.000 francs. » — Esterhazy convient, d'abord, des faits (séance du 24 août 1898; Cass., II, 180). Puis, le 27, « il prétend qu'on imite si bien son

SCIIEURER-KESTNER 499

(( i.5oo à 1.800 adresses », et il faisait le rabatteur, parlant discrètement, dans les cercles, de la maison pour y attirer des clients (i) » ; on lui devait bien, en échange, une nièce « à millions ». Il « mobilisa » ensuite, « en leur promettant un pont d'or, toutes les commissions possibles et imaginables (2) », un prêtre, un Juif, un ancien officier et un couturier. Il leur donna ces instructions : « La moralité (de la jeune fille et de la famille) est question secondaire ; on passerait sur toute espèce de choses scandaleuses pourvu qu'elles ne crevassent pas les yeux (3). » Mais ces diverses négociations échouèrent.

Christian, d'ailleurs, s'était avisé qu'il n'avait pas fait encore son service militaire. Il a bien été ajourné une première fois ; le sera-t-il encore ? Esterhazy lui en indiqua le moyen, qui réussit : feindre une grave maladie qui ne se puisse vérifier, se faire soigner par un « thérapeute sérieux » qui en attestera, et « se purger, deux ou trois fois, au moment de passer au conseil, pour se donner tout à fait mauvaise mine (4). »

Entre temps, il rappela Christian à Paris et lui fit honte de n'avoir pas su décider sa mère à mettre plus d'argent dans une série de belles spéculations qu'il avait imaginées. Mais la vieille dame commençait à avoir des scrupules, bien qu'il payât régulièrement les

écriture qu'il s'est déjà trompé à diverses reprises sur des lettres (lui lui ont été présentées » (II, 184 ; compte rendu officiel signé des membres du conseil d'enquête).

(1) Cass., III, 4*22, rapport de police du 18 novembre 1897.

(2) Lettre de l'abbé Villaume du i5 août 1897 ; j'en possède la photographie ; l'original a été versé à l'instruction du procès en escroquerie. Christian, dans son Mémoire, mentionne la lettre de « l'eclésiastique », mais ajoute, entre parenthèses : « Signature vraie ou fausse ? ».

(3) Cass., Il, 274, Rapport du colonel de Kerdrain.

(4) La lettre n'est pas datée. — Cass., II, 253, Esterhazy.

intérêts de la prétendue affaire Rothschild (i). « Hélas! s'écria-t-il, tout craque, et cet imbécile de ministre des finances (Gochery) veut faire un impôt sur les valeurs de Bourse (2) ! »

Malgré l'apparent échec, Mathieu Dreyfus se sentait fort encouragé : des sympathies nouvelles lui étaient venues ; surtout, il avait enfin le fac-similé du bordereau. Un heureux hasard lui apportera peut-être récriture du vrai coupable. En attendant, il demandera aux graphologues les plus qualifiés, en France et à l'étranger, d'expertiser récriture du bordereau et celle de son frère. Il publiera alors leurs rapports. Ce travail dura six mois.

L'historien Monod fit la première expertise (3) ; elle fut formellement négative : le bordereau, malgré une certaine similitude, qui disparaît à un examen attentif, n'est pas de Dreyfus. Les autres graphologues conclurent de même. La plupart émirent l'avis que l'écriture du bordereau est spontanée, naturelle (4); trois

(1) Cass., II, 243, Eslerhazy. .

(2) Lettre d'août 1897.

(3) Cass., I, 458, Monod. — Cette expertise n'a pas été publiée. Monod la fît à la demande de Bernard Lazare, son ancien élève à l'École des hautes-études. Il ne connaissait encore aucun des Dreyfus.

(4) Gustave Bridier (d'Issoudun), A. de Rougemont (de Neuf châtel), E. de Marneffe (de Bruxelles), Walter de Gray-Birch (employé au département des manuscrits du Brilish Muséum), Thomas Henry Gurrin (expert du ministère des Finances, de la Préfecture de Police, de la Banque), J. Holte Schooling

seulement qu'elle est l'œuvre d'un faussaire qui a cherché à imiter celle de Dreyfus (i).

Crépieux-Jamin (2) appliqua son ingénieuse méthode à déduire des deux écritures le caractère du condamné et celui du traître inconnu. Dreyfus est d'intelligence vive, « à la fois très sensible et très renfermé, presque insaisissable » ; « quelque chose de dur et de hautain éloigne la sympathie affectueuse » ; « il est doué d'énergie et de persévérance » ; et « médiocrement sociable ». Au contraire, l'autre écriture indique « un esprit faux et illogique », une « émotivité extrême », une énergie « faible et inconstante », « des passions à la merci des caprices de l'imagination », un « jugement médiocre », « un homme tout en dehors, extrêmement fourbe et dangereux (3) ».

Le suisse Rougemont (d'ailleurs antisémite) a la même vision des deux hommes. Le Juif, a qui est le plus jeune », est un être « plein de vie et d'action », un caractère « tout d'une pièce, tout d'un jet » ; on devine chez lui « une simplicité d'allures, une précision et une concision toutes militaires » ; sa volonté est « vive,

(membre de l'Institut des Actuaires). — Preyer, de Berlin, l'auteur de la Psychologie de VÉcriliire, conclut dans le même sens, mais mourut avant de pouvoir rédiger son mémoire.

(1) Crépieux-Jamin (de Rouen), Paul Moriaud (professeur à l'Université de Genève), Carvalho (expert judiciaire à New- York).

(2) Son livre sur l'Écriture et le Caractère a été ainsi apprécié par le philosophe Tarde: « Ouvrage tout pénétré du suc d'observations accumulées et coordonnées dans le plus judicieux esprit. » {Revue philosophique du i^r octobre 1897.) De même, Drumont : « Esprit sagace, à la fois Imaginatif et attentif ; son volume est tout à fait exquis, plein d'observations charmantes, de fines déductions, d'aperçus parfois un peu subtils, mais toujours curieux. » [Libre Parole du 17 novembre 1895.)

(3) U Affaire Dreyfus, deuxième mémoire, par Bernard Lazare, avec des expertises, iod.

aiguë, facilement irritée » ; il cherche à se dominer; point sentimental ni aimable. « sec et cassant )>, mais « fortement aimant et capable de grands dévouements » ; d'ailleurs positif et pratique, très intelligent et très cultivé ; fier, conscient de sa valeur, ayant une haute idée de lui-même, sincère et droit, incapable de flatterie, et tenace, d'une énergie indomptable.

L'autre « n'est point un être vulgaire, loin de là » ; d'ailleurs « éminemment doué » ; il paraît d'une intelligence très réfléchie; dans sa vilenie, « il a conservé des dehors corrects et donne ainsi le change » ; c'est « un fourbe qui se cache », « à la physionomie sournoise, lourde, sensuelle », avec des passions violentes et promptes, mais calme et prudent dans l'action, maître de lui, « d'une souplesse et d'une habileté de dissimulation rares», « un dévoyé »; des vestiges de loyauté surnagent dans le naufrage de son être moral ; sa vie est pleine « de tristesses secrètes » et de l'amer sentiment de sa déchéance (i).

En même temps qu'il sollicitait ces expertises, Mathieu poursuivait ses recherches policières. L'un de ses agents sut de la concierge de l'ambassade d'Allemagne que la pièce qui avait été révélée par V Éclair n'était pas une lettre de Panizzardi à Schw^arzkoppen, mais de l'attaché allemand à l'attaché italien ; le nom de Dreyfus n'y figurait pas. Elle raconta aussi que l'un des employés de l'ambassade décachetait le courrier du comte de Munster et celui de Schwarzkoppen, copiait des

(i) Deuxième mémoire^ i54, i55, i56, 160. — Voici le chiffre des honoraires qui furent, sur leur demande, accordés à ces experts pour leurs travaux : 26 livres sterling à Schooling, 3oo francs à Marneffe, 1.000 francs à Paul Moriaud, i.5oo francs à Bridier, S.ooo francs à Crépieux-Jamin. Le concours de Rougemont, de Gray-Birch et de Carvalho fut gratuit, comme l'avait été celui de Monod,

SCIIEURER-KESTNER 503

lettres, transmettait ces copies à un autre espion français, le concierge de la maison d'en face, la maison truquée (i).

Mathieu, à plusieurs reprises, crut être sur la piste du coupable, fit suivre des officiers qui lui étaient signalés. Mais, à Fexamen, ces dénonciations furent reconnues mensongères.

Henry lui fît tendre des pièges, lui adressa des agents provocateurs, des émissaires qui lui proposèrent, en vain, de faux documents.

Bernard Lazare continuait sa propagande. Il publia une seconde édition de son mémoire augmenté de quelques renseignements nouveaux et d'un fac-similé du bordereau, d'après celui du Matin. Il trouva, cette fois, un éditeur parisien, Stock, qui devint un militant. Sa brochure et ses fac-similés en mains, il essaya de convaincre des personnalités politiques et littéraires. Goppée l'écouta avec émotion ; l'idée d'une erreur judiciaire avait troublé son sommeil. Zola loua le courage du jeune écrivain, mais absorbé par le roman qu'il écrivait alors (2), ne lut pas son mémoire. Glaretie fut sceptique, Sarcey indifférent. Mirbeau, Brulat, Quillard, Héricourt eurent l'instinct du drame et en furent troublés. Judet, Edmond Lepelletier hésitaient. Le sénateur Isaac, un mulâtre de grand cœur, mais sans influence, promit son concours. Bérenger, légiste, l'auteur de la loi de sursis, eut une entrevue avec Démange, mais ne fut pas convaincu. Berthelot écrivit à Bernard Lazare qu'il n'était qu'un chimiste et lui conseilla de s'adresser à un jurisconsulte. Goblet (3), Albert de

(i) Souvenirs de Mathieu Dreyfus.

(2j Paris.

(3) 6 mai 1897 : « J'ai en horreur le crime imputé au capitaine Dreyfus, et rien ne m'autorise à croire que les officiers

Mun(i), déclinèrent toute entrevue. Ranc fut très cordial et chaleureux.

J'avais reçu la visite de Mme Dreyfus et de son père. L'attitude de cette jeune femme, simple, mais très digne, la tête haute dans le deuil immérité de l'honneur, m'avait profondément ému. Elle me donna à lire quelques lettres de son mari; c'étaient les lettres d'un innocent.

Scheurer-Kestner restait perplexe. D'un instinct sûr, Ranc et moi, nous nous obstinions à voir en lui Fauteur de l'inéluctable revision. Nous savions la vaillance de ce grand cœur ; par l'universel respect qui l'entourait et par son autorité morale, le premier viceprésident du Sénat était l'homme de cette belle entreprise. Il ne nous échappait pas qu'elle serait rude, hérissée d'obstacles de toutes sortes, que l'opinion, d'abord, serait hostile, que les antisémites et les patriotes de profession auraient recours à leurs violences et à leurs

français qui l'ont condamné à la suite d'une instruction régulière, et malgré les efforts de son éminent défenseur, aient pu s'égarer au point de commettre l'irréparable erreur que vous supposez. Si des doutes sérieux subsistaient sur la culpabilité du capitaine Dreyfus, ce serait à son avocat de les faire valoir. Pour moi, je n'ai aucune qualité ni aucune raison pour intervenir dans cette affaire. René Goblet. » — Cette lettre fut publiée par Goblet lui-même dans la Dépêche du 3o novembre

(1) 10 mai 1897 : « Puisque vous vouiez bien me faire connaître d'avance l'objet dont vous désirez m'entretenir, je dois vous dire que je ne crois pouvoir accepter aucune conversation sur ce sujet. A. de Mun. »

mensonges ordinaires, que les chefs de Tarmée et les pouvoirs publics résisteraient. Mais, quand Scheurer aura parlé, qui, parmi ceux qui le connaissent, mettra sa parole en doute? Il ne compte dans tous les camps que des amis. Alsacien, patriote, il a Toreille de Billot, des généraux les plus influents. Aucune calomnie, depuis près de trente ans qu'il siège dans les assemblées, ne l'a atteint. Il est intact. Il n'a rien demandé à la brigue ; une fortune constante l'a porté aux plus hautes situations. Que le président du Sénat, Loubet, soit rappelé aux affaires, il héritera de lui. Que la présidence de la République devienne vacante, l'ancien député du Haut-Rhin y peut aspirer.

Ainsi, tout ce que nous pouvions avoir de puissance persuasive, Ranc et moi, nous l'employions à le convaincre. Mais il résistait ; s'il était plus troublé qu'il ne nous en faisait l'aveu, il refusait de se contenter de preuves morales pour se faire une opinion ; habitué aux procédés scientifiques, il exigeait d'autres démonstrations, plus positives, qu'il nous était impossible de lui fournir.

Ailleurs encore, chez des amis alsaciens, Blech (de Sainte-Marie-aux-Mines), Lalance, on l'entretint de Dreyfus, des doutes qui étaient venus aux meilleurs, aux plus avisés. Une fatalité semblait le ramener au tragique problème, lui imposer l'âpre mission de le résoudre.

Quoi! dans l'automne de sa vie, laborieuse, mais paisible, au seuil de la vieillesse, il entreprendrait une telle tâche! Il s'en défendit longtemps, lutta ; puis, tout à la fois angoissé et piqué au jeu, il voulut savoir, sortir du doute.

(i) Instr. Fabre, 112, Scheurer-Kestner.

Vers le printemps, l'idée s'était emparée tout à fait de lui, l'obsédait, le faisait souffrir; il n'eut plus un moment de repos (i). Il chercha, de tous côtés, à se renseigner. Son enquête, il la poursuivra avec une persévérance inlassable, selon la méthode et avec la rigueur d'un savant obstiné qui vérifie tout par lui-même (2). Pas de sentiment, pas de commisération préalable. Il étudiera ce cas singulier en chimiste, comme, dans son labx)ratoire, entre ses cornues et ses alambics, il analyse un cristal et décompose un gaz. Si le jugement a été bien rendu, il le saura. Si les juges se sont trompés, il le saura aussi. Et, si une injustice a été commise, il ne se dérobera pas à ses devoirs d'homme, de citoyen : il consacrera ce qui lui reste de vie à faire réparer une pareille erreur.

Au cours de cette enquête, au hasard des confidences qu'il recueillit, tantôt il crut Dreyfus innocent ; et il se le représentait sur son rocher, séparé du monde entier, « se demandant comment, à la fin d'un siècle issu de la Révolution, il était possible de payer d'un tel martyre son origine et sa religion » ; tantôt il l'imagina coupable ; et il n'y a pas de châtiment trop terrible pour un soldat qui a trahi l'armée, pour un Alsacien qui a vendu la France.

Au fond de lui-même, il l'eût voulu coupable. C'eût été plus simple. Quand il recevait des avis défavorables au condamné, il en éprouvait un soulagement. Il va donc, enfin, être débarrassé de ce cauchemar et, apaisé, pouvoir recommencer à vivre ! Puis, il se remettait à l'œuvre.

Sa première expérience lui fut une leçon salutaire. Un soir, chez son ami Blech, il dit ses inquiétudes.

(1) Mémoires de Scheurer-Kestner.

(2) Procès Ester hazy, 147, Scheurer-Kestner.

Plusieurs convives, alsaciens, parlèrent dans le même sens. Un officier, le commandant Boyer, intervint. Il raconta qu'il avait été mêlé lui-même à l'instruction de l'affaire ; la comptabilité de Dreyfus avait été examinée, trouvée en règle; mais cette régularité même éveilla les soupçons, et l'on découvrit que le traître possédait à Paris une maison, d'une valeur de 200.000 francs, dont il n'existait aucune trace sur ses livres. Devant ce récit, toutes les objections tombèrent. Scheurer s'en retourna avec un poids de moins sur le cœur.

Le vendredi suivant, il me raconta l'incident, non sans ironie. Voltaire, de même, après avoir reçu une lettre du maréchal de Richelieu, dit un jour au conseiller Tronchin : « Il ne faut plus se mêler de rien ; Galas était coupable (1). » Comme Tronchin, j'exprimai un doute catégorique, tout en ajoutant que j'irais aux renseignements. Démange me dit qu'il n'avait jamais été question, au conseil de guerre, d'un pareil argument, qu'on n'aurait pas négligé d'opposer aux dénégations de son client ; Mathieu Dreyfus déclara à Bernard Lazare que son frère n'avait jamais possédé de maison, ni à Paris ni ailleurs, qu'il était facile de s'en assurer aux bureaux des hypothèques et de l'enregistrement, et que tous les livres de sa belle-sœur, tutrice légale du condamné, étaient à la disposition de Scheurer et à la mienne.

Scheurer vérifia aussitôt ces assertions, qui se trouvèrent exactes ; il courut chez le commandant Boyer qui, confus, allégua qu'il avait parlé par ouï-dire et s'était laissé entraîner (2).

(1) Gaullieur, Étrennes Nationales, III, 204, Anecdotes inédites sur Voltaire; Raoul Allier, Voltaire et Calas, 11.

(2) 17 mai 1897. — Procès Esterliazy, 148, Schourcr-Kcsiner.

Une pareille légèreté chez un officier étonna Scheurer. Il avait vu à l'œuvre les prétoriens du Deux-Décembre, les traîneurs de sabre et les colonels d'antichambre de TEmpire, frivoles ou brutaux, et ignorants, les prôneurs de coups d'État, les camarillas réactionnaires et cléricales. Mais, tout cela, c'était le passé. L'armée nouvelle, la jeune armée de la République, n'est-elle pas une autre armée, d'esprit plus solide et plus droit, scrupuleuse et loyale, régénérée par la terrible leçon de 1870, par un labeur opiniâtre, et, selon l'amoureuse parole de Gambetta, pure comme les drapeaux sans tache qu'elle a reçus?

Scheurer avait été le beau-frère de Charras, l'ami de Faidherbe, de Chanzy, de Denfert. Il croyait le nouveau corps d'officiers, qu'ils fussent ou non républicains, animé de l'âme de ces grands modèles, tous hommes de devoir et d'honneur. Il avait le culte, la superstition de l'uniforme. Dirai-je que cet homme excellent, dans l'ardeur naïve de son patriotisme, avait été, pendant une heure, la dupe de Boulanger (1)? Surtout, il ignorait le long travail patient de l'École de la rue des Postes, pépinière des grandes écoles militaires, la lente infiltration de l'esprit jésuitique dans les États-Majors et les commandements.

Scheurer passa les vacances de Pâques en Alsace. Il y apprit la mort de Sandherr, qui avait succombé enfin, le 24 mai, après une horrible agonie ; des amis mulhousiens lui avaient rendu visite ; quand on lui parlait de Dreyfus, son visage se crispait.

A Belfort , Scheurer eut un long entretien avec

(1) Je n'eus jamais qu'une discussion avec lui, dans une assemblée des actionnaires de la République française, au printemps de 1887, où il me reprocha mes attaques contre Boulanger.

le commandant Bertin-Mourot (i), qui y tenait garnison et qu'il avait connu autrefois (2). Bertin fit Fimportant; ils n'étaient que cinq à savoir l'exacte vérité (3) ; pourtant, les récits des principaux journaux n'étaient pas mensongers.

Bien qu'il eût mal noté Dreyfus quand il l'avait eu sous ses ordres, il avait, disait-il, repoussé d'abord l'accusation et passé par le doute, Finquiétude, l'insomnie. — En fait, dès le lendemain de l'arrestation de Dreyfus (4) , Bertin l'avait chargé violemment dans une note qu'il remit à Du Paty. — Et il était décidé à prendre sa défense quand, « une nuit », il avait découvert la dernière preuve qui manquait. « Demandez aux frères de Dreyfus ; ils vous diront qu'il n'avait pas l'intention de rester dans l'armée. Une fois décoré, il eût pris sa retraite, se serait installé à l'usine de Belfort et, de là, eût continué à renseigner les Allemands (5). »

Bertin conseilla enfin à Scheurer de faire part de ses angoisses au ministre de la Guerre ; lui-même, il le con-

{1) Mémoires de Scheurer-Kestner ; Rennes, I, i65, Billot; II, 52, Bertin. L'entrevue fut provoquée par Scheurer, qui savait que Bertin avait été mêlé à l'affaire. Il lui demanda un rendezvous par une lettre datée du 24 niai, que Bertin versa aux débats de Rennes (II, 4i)'

(2) Rennes, II, 44? Bertin.

(3) A Rennes (II, 56, 57), Bertin convient du propos : « Je me considérais comme un des cinq (pourquoi cinq? je ne m'en souviens plus) mêlés à la découverte de la culpabilité. » — Il est possible que ce chiffre ne soit qu'une hâblerie de Bertin,

(4) Voir t. 1er, 145.

(5) Bertin raconta encore à Scheurer que Démange, au procès de i8y4, avait plaidé « l'amorçage », que Dreyfus avait un jour ouvert une armoire secrète pour y copier des documents et avait été pris sur le fait. Démange, questionné par moi, démentit le récit qui le concernait ; Bertin lui-même, à Rennes, n'osa pas répéter qu'il avait surpris Dreyfus en flagrant délit d'indiscrétion.

naissait beaucoup ; il s'offrit à lui répéter leur conversation, Scheurer y consentit et, quelques jours après, Bertin avertit Billot (i).

Dans une deuxième entrevue, un peu plus tard, Bertin ne réussit pas davantage à lever les doutes de Scheurer. Celui-ci l'avait trouvé passionné, haineux, incertain de la culpabilité qu'il affirmait, mais qu'il ne démontrait pas.

D'autres informations, mais favorables à Dreyfus, se trouvèrent, après examen, exagérées ou iaexactes.

Lalance avait raconté à Scheurer que des Mulhousiens, préoccupés de la même pensée que lui, étaient allés à Berlin et que le chancelier, ayant à leur demande interrogé l'Empereur, avait rapporté cette réponse : « Je donne ma parole d'honneur, non d'Empereur, mais de gentilhomme, que Dreyfus est innocent. »

Scheurer, voulant vérifier l'anecdote, s'adressa à l'un des Alsaciens qui auraient fait la démarche ; Théodore Schlumberger lui dit aussitôt qu'il n'était pas allé à Berlin, mais que Mieg-Kœchlin et lui avaient écrit au prince de Hohenlohe pour rassurer leur conscience. Le chancelier leur avait fait cette réponse : « Dès le début de l'affaire, le gouvernement allemand a déclaré, officiellement et spontanément, au gouvernement français qu'il n'a jamais eu de relations avec Dreyfus (2). »

. (1) Rennes, I, 1G8, Billot : « Au mariage de Mlle de Miribcl, auquel assistait le colonel Beitin, il demanda à me voir et, dans la soirée, me mit au courant de la pensée de Scheurcr- Kestner. » De même Bertin (II, 4»)'

(2) Scheurer donne, dans ses Mémoires, le texte môme de cette lettre, qui lui fut remise par Théodore Schlumberger : « Je comprends le but que vous poursuivez ; votre démarche est des plus honorables. Mais, dès les premiers moments de cette affaire, le gouvernement allemand a déclaré, officiellement et spontanément, au gouvernement français qu'il n'avait jamais été en relations avec Dreyfus. Depuis lors, il y a eu

A son retour à Paris, Scheurer reçut la visite de Bernard Lazare, qui lui était adressé par Ranc et qui lui remit, avec des fac-similés du bordereau, quelques lettres autographes de Dreyfus. Un journaliste (i) avait récemment confié à Bernard Lazare (ou celui-ci avait cru comprendre) que Dreyfus n'avait pas été condamné à l'unanimité; le soir du verdict, il avait voyagé avec Fun des juges du capitaine; il l'avait entendu dire à un camarade qu'il n'avait pu se décider à condamner.

« Ilmefaut,ditScheurer, le journaliste et l'officier (2). » Le journaliste se rendit à son appel; il avait seulement entendu le commandant Gallet dire qu'il avait été navré d'avoir eu à condamner un officier pour un crime aussi affreux (3). Et ce propos même, Gallet a affirmé plus tard qu'il ne l'a point tenu (4)-

Scheurer conclut de cette première enquête que les accusateurs de Dreyfus propageaient de véritables mensonges, mais que certains de ses défenseurs avaient l'assertion légère.

Il se livra alors à l'examen des écritures ; il lui parut que le bordereau n'était pas de Dreyfus (5) ; mais, comme il n'avait aucune compétence particulière, la méthode

chose jugée, et il serait inconvenant, de la part de l'Empereur, de revenir sur une chose jugée d'après les lois du pays. »

(i) Destez, rédacteur à la France, journal boulangiste et antisémite.

(t>.) Mémoires de Scheurer.

(3) Figaro et France du 3o octobre i8ç)8.

(4) Je tiens ce démenti de Gallet lui-même. Il était alors eu garnison à Saint-Germain, Il y rentra, avec un autre officier, le soir inéme de la condamnation de Dreyfus; le journaliste se trouvait dans le môme compartiment; Gallet déclina toute conversation avec lui et, même à son camarade, ne dit pas un mot du procès.

(5) Procès Esterhazy, i48, i53, Scheurer.

lui commandait de se renseigner auprès des professionnels.

Il avait déjà entretenu de ses recherches deux de ses collègues du Sénat, Bérenger, qui resta sur la réserve, bien que la procédure suivie en 1894 lui parût suspecte, et Trarieux, qui témoigna, au contraire, d'un vif empressement, car, à lui aussi, pesait la crainte d'une erreur (ij. L'ancien ministre s'était ouvert récemment de ses inquiétudes à l'un des experts de 1894, Teyssonnières, qu'il avait obligé et qui en était encore reconnaissant (2). Teyssonnières lui communiqua son dossier, essaya de lui démontrer, pièces en mains, que le bordereau était de l'écriture déguisée de Dreyfus. Mais Trarieux contesta, avec beaucoup de force, cette hypothèse : l'écriture est ou n'est pas celle de Dreyfus, mais ce n'est pas une écriture déguisée ; le traître, s'il eût songé à un déguisement, ne se fût pas borné à mettre un voile transparent; il se serait masqué (3).

Comme Scheurer jugerait plus scientifique de ne pas s'adresser aux experts qui s'étaient prononcés en faveur de Dreyfus, il pria Trarieux de lui envoyer Teysonnières (4)-

L'expert accourut chez le vice-président du Sénat (5) et vida aussitôt son dossier, qui comprenait la photographie du bordereau (6), diverses lettres de Dreyfus et

(1) Procès Zola, I, 176; Rennes, III, 412, Trarieux.

(2) Procès Zola, I, 444, Teyssonnières ; I, 4^3, Trarieux.

(3) Procès Zola, l, 177, 465; II, 35; Rennes, III, 4i4, 4i5, Trarieux. — Le 2 janvier 1897, Teyssonnières écrivit à Trarieux : « Il m'a semblé que vous n'étiez pas entièrement convaincu de la culpabilité du traître qui m'a occasionné tant d'amertumes. »

(4) Trarieux manda Teyssonnières par une lettre qui fut produite au procès Zola (II, 27).

(5) Le 20 juin. {Procès ZolCy I, 447, Teyssonnières; II, 22, Scheurer.)

(6) Procès Esterhazy, i53, Scheurer.

SCHEURER-KESTiNER 513

des décalques, toutes pièces provenant du ministère de la Guerre. Comme Scheurer manifestait quelque surprise, l'expert lui conta quelques-uns de ses mensonges habituels : ce dossier a été déposé chez lui, le 16 novembre 1896, par un visiteur inconnu ; mais c'est Bertillon,de son propre aveu, qui a communiqué le fac-similé au Matin ; Teyssonnières en a informé le procureur de la République; en 1894, son rapport accusateur avait été mal vu à la préfecture de police, hautement approuvé au ministère de la Guerre : a Enfin, lui avait-on dit, voilà un honnête homme ! » Aussi, les Juifs le poursuivaient de leur haine.

Enfin, il lui fit une démonstration graphique qui, sur le moment, parut probante. De nouveau, Scheurer se sentit soulagé, remercia l'expert (1) ; Dreyfus était coupable. Mais, le lendemain, il procéda à une nouvelle étude des textes, et toute la démonstration de Teyssonnières s'écroula (2). Il le pria alors de revenir (3), discuta avec lui. L'expert parut très troublé (4).

Scheurer vit aussi Démange (5), qui lui parla longuement, avec émotion, mais qui ne le convainquit pas encore. Depuis qu'il avait reçu les confidences de Salles, il méditait de saisir le garde des Sceaux d'une demande

(1) Procès Esterhazy, i48; Procès Zola, II, 28, Scheurer. — Cass.^ I, 5o/l, Teyssonnières.

(2) Mémoires de Scheurer.

(3) n juillet. — Procès Zola, I, 448, Teyssonnières; II, 28, Scheurer : « Je m'absentai pour quelque temps (il retourna en Alsace où il eut sa seconde entrevue avec Bertin) et, lorsque je revins à Paris, le trouble était si grand chez moi que je priai Teyssonnières de revenir. »

(4) Mémoires de Scheurer.

(5) Teyssonnières prétendit, au procès Zola (I, 447)> que Démange était venu chez Scheurer et qu'il tenait le fait de ce dernier. Scheurer (II, 28) déclara que ce fut lui-môme qui alla chez Démange; Bernard Lazare l'accompagna et assista à la conversation.

en annulation de Tillégal jugement. Mais la preuve juridique lui faisait défaut que la loi avait été violée. Il en serait, dès lors, réduit à demander au ministre d'ordonner une enquête ; et pour cela, il lui fallait l'assistance de ses confrères et d'hommes politiques. Or, ses amis l'invitaient à temporiser : « C'est trop tôt, lui disaient-ils, attendez (i). » Il engagea Scheurer à se faire montrer la pièce secrète par Billot.

Scheurer^ quelques jours après, ayant rencontré Billot au Sénat, lui demanda une preuve inédile, décisive, du crime de Dreyfus.

Billot, mis sur ses gardes par Bertin, prend son air malin ; il dit à Scheurer qu'à la vérité il ne peut pas lui ouvrir le dossier de l'affaire ; mais il lui confie, comme au meilleur de ses amis, que, l'an passé, à l'époque de l'interpellation de Castelin, ses agents ont trouvé une pièce qui supprime toute incertitude. Dans le même panier où ils avaient déjà ramassé le bordereau, ils ont pris une lettre déchirée, mais qui a été reconstituée, de Panizzardi à Schwarzkoppen. Il lui en donna un texte approximatif (2) ; le nom du Juif, de Dreyfus, s'y trouve ; ce sont ses complices eux-mêmes qui le dénoncent ; c'est « le coup de massue (3) ». Scheurer s'étonne : « Et

(1) Proeès Zola, I, 879, Démange.

(2) Scheurer, de mémoire, le nota comme suit, le jour même : « Tu vas partir pour Berlin comme je vais partir pour Rome. Le ministre de la Guerre est très ennuyé de cette interpellation. Il doit être bien entendu que, si nous sommes questionnés chez nous, nous affirmerons n'avoir jamais eu de rapports avec ce juif de Dreyfus. »

(3) Teyssonnières déposa, au procès Zola (I, 448), que Scheurer lui avait raconté, lors de leur entrevue du 29 juin i8()7, sa conversation avec Billot. Comme Scheurer avisait le ministre que les défenseurs de Dreyfus s'agitaient : « Qu'ils y viennent, aurait répliqué le ministre, je les assomme d'un coup de massue ! » Et Teyssonnie''res ajouta : « C'est ce « coup de

tu crois à rauthenticité d'une pareille pièce ? — Oui, dit Billot, il n'y a pas à s'y tromper ; elle est de l'écriture de Panizzardi (i). »

Scheurer resta sceptique. Ainsi, outre la pièce secrète qui avait été montrée aux juges, il y en avait une autre encore, et combien extraordinaire !

Toutefois, il se sentait découragé. « Je chercherai, nous dit-il le 9 juillet, jusqu'aux vacances ; si je n'ai rien trouvé d'ici là, j'y renonce. » Ranc protesta. Je dis à Scheurer qu'il se calomniait : « Tant que vous aurez un doute, un seul, vous chercherez. »

Ainsi, tant d'efforts restaient vains : ceux de Mathieu Dreyfus et ceux de Scheurer. Et leurs efforts à venir n'auraient pas été moins inutiles si Henry, quelque temps auparavant, n'avait pas commis, non pas dans l'insolence de son triomphe, mais par excès de précaution, une imprudence.

Gomme Billot avait trouvé plus politique de ne pas relever Picquart de ses fonctions au bureau des Renseignements, et de ne pas lui donner officiellement de

massue « que j'avais raconté à un journaliste et qui a fait le tour de la presse. « — Scheurer (II, 22, 28) releva diverses erreurs dans la déposition de Teyssonnières, mais il ne contesta pas qu'il lui eût fait un récit de son entretien avec Billot. Dans ses Mémoires, il ne mentionne pas la phrase sur « le coup de massoe »; mais il l'a citée fréquemment à ses amis, sans préciser dans laquelle de ses entrevues avec Billot elle fut prononcée. — Billot, dans ses diverses dépositions, se tait (pour cause) de cet entretien où il fit usage du faux d'Henry. (1) Mémoires de Scheurer.

successeur, — petite habileté d'où vont découler de grandes catastrophes, — les agents extérieurs du service ignoraient, selon le jargon du lieu (i), « la mort » de leur ancien chef, et ils continuaient à s'adresser à lui. .

Quand Henry ne reconnaissait pas récriture de ces correspondants dePicquart, il ouvrait leurs lettres ; il lui expédiait les autres, témoignant ainsi de son respect pour le secret des correspondances (2).

Plusieurs agents, s'étant rendus au bureau, s'informèrent de Picquart; il leur fut répondu que le chef du service était en voyage, et qu'on ignorait la date de son retour; ils lui écrivirent leur déconvenue (3).

Picquart avait souffert de sa fausse mission, du rôle « antimilitaire » qu'il avait dû jouer. Ces lettres achevèrent de l'excéder (4). Le 18 mai, il en reçut une, d'un commissaire spécial. Il la renvoya, avec cette note « personnelle », à Henry:

Que l'on dise donc une bonne fois aux gens que j'ai été relevé de mes fonctions ou que je n'occupe plus mes fonctions. Je n'ai aucune raison d'en rougir ; ce qui me fait rougir, ce sont les mensonges et les mystères auxquels ma mission donne lieu depuis six mois.

Cette note parvint à Henry quatre ou cinq jours après. Il la montra à Gonse, annonçant son intention « d'écrire immédiatement au colonel Picquart, avec de la bonne encre, car il en faisait une affaire personnelle (5) ».

(1) Cass., I, 3o3, Cordier.

(2) Instr. Fabre, i4o, Henry.

(3) Ibid., 79, Picquart.

(4) Procès Zola, I, 289 ; Cass., I, 195, Picquarl

(5) Instr. Fabre, i^o, Henry.

Gonse, avec son ordinaire hypocrisie, lui dit seulement « de ne pas s'emporter, de réfléchir (i) ».

Le ton de Picquart était vif ; mais Picquart n'a pas cessé de témoigner à Henry une cordiale confiance ; les mensonges qu'il dénonce, c'est l'évidence qu'il ne l'en rend pas responsable; Henry est son inférieur hiérarchique; c'eût été au supérieur, à Gonse, qu'il eût appartenu de répondre.

Sur ces entrefaites, Bertin rapporta à Billot et à Boisdeffre, qui en instruisit Gonse, la conversation qu'il venait d'avoir à Belfort avec Scheurer (2). Qui renseignait le sénateur alsacien? Évidemment, d'autres Alsaciens, les Dreyfus, Picquart ? On ne pouvait rien contre les frères du condamné. Il ne serait pas superflu de donner un avertissement au justicier, qu'on avait cru calmé, parce que dépaysé, mais qui continuait ses intrigues.

Henry a achevé son dossier de faux ; le moment semble venu de le brandir.

Il soumit sa réponse à Gonse (3) qui la communiqua à Boisdeffre (4).

(1) Cass., I, 257, Gonse; Instr. Fabre, i4o, Henry. Gonse aurait averti Henry qu'il s'exposait soit à une punition de Picquart, soit à une plainte qui le pourrait mettre dans une situation difficile.

(2) Le 29 mai.

(3) Instr. Fabre, i4i, Henry ; « Le général me dit: « Envoyez cela, si vous le voulez. » Il dit plus loin : « Mes chefs n'ont en rien épousé notre querelle purement personnelle.» — Cass., I, 257, Gonse.

(4) Instr. Fabre, 61, Boisdeffre : « Je n'ai connu les lettres échangées qu'une fois la chose faite. » io5, Picquart: « Je voudrais savoir si c'est après que la lettre d'Henry a été écrite ou après qu'elle a été envoyée, car quatre jours se sont écoulés entre les deux opérations. » — Cass., I, 214, Boisdeffre : « Je n'ai connu l'échange de lettres qu'après réponse faite. »

Henry, dans cette lettre prévenait Picquart « qu'il résultait de l'enquête (i) » poursuivie au ministère, à la suite de la note du colonel, que le mot « mystère », qui y était contenu, s'appliquait à trois ordres de faits qui s'étaient produits, en 1896, à la section de statisti<|ue :

1° Ouverture d'une correspondance étrangère au service et dans un but que personne ici n'a compris ; — 2° Propositions faites à deux membres du personnel de la section de statistique et qui consistaient à témoigner, le cas échéant, qu'un papier classé au service avait été saisi à la poste et émanait d'une personne connue ; — 3° Ouverture d'un dossier secret et examen des pièces y contenues au sujet desquelles des indiscrétions se produisirent dans un but étranger au service.

On a « les preuves matérielles de ces faits ». « Quant au mot mensonges également contenu dans la note précitée, l'enquête n'a pu déterminer encore où, comment et à qui ce mot doit s'appliquer. »

Les dernières illusions de Picquart tombèrent : quoi, Henry, lui aussi (2)!

Ces menaces, dans leur obscur jargon, sont claires pour lui. Il est accusé d'avoir indûment saisi la correspondance d'Esterhazy, d'avoir cherché à suborner des officiers, d'avoir divulgué le dossier secret, et d'avoir menti à ses chefs (3).

(i) Instr. Fabre, 61, Boisdefïre : « La lettre d'Henry ne pouvait être le point de départ d'une enquête quelconque. » io5, Picquart : « Je le crois bien puisque, d'après l'affirmation d'Henry, l'enquête avait eu lieu avant. » i4i, Henry : « Si j'emploie cette expression, c'est que j'ai tenu, avant de lui écrire, à m'assurer près de mes collaborateurs que ce que je voulais lui reprocher personnellement était exact. » — Cass., I, 258, Gonse : « Le mot enquête était exagéré. »

(2) Instr. Fabre, 198, Picquart.

(3) Procès Zola, I, 2.Sq', Instr. Fabre, 180, Picquart.

SCHEURiLlJ-KESTiNER 519

La letlre est datée du 3i mai, timbrée, à la poste, du 3 juin; donc elle n'a pas été écrite par Henry dans une minute de colère, mais mûrement délibérée avec Gonse et Boisdeffre (i). Jamais subordonné n'aurait osé écrire pareille lettre à un supérieur en grade, à son ancien chef, sans se savoir soutenu. Par l'exemple de Dreyfus, Picquart sait comment, d'un innocent, on fait un coupable. C'est lui-même (croit-il) qui a porté aux juges du Juif le dossier secret; un dossier secret (Henry est bien bon encore de l'en avertir)- est déjà préparé contre lui-même ; et, depuis qu'il a vu celui de Dreyfus, il sait ce que valent « les preuves matérielles » de la section de statistique (2).

Il réfléchit trois jours, bouleversé.

La lettre lui était parvenue, à Gabès, le 7 juin; il répondit seulement le 10, et brièvement, sans formule d'aucune sorte :

Reçu lettre du 3i mai. Je proteste de la manière la plus formelle contre les insinuations qu'elle contient et la manière dont les faits y sont exposés.

Il se fût mis dans la posture d'un coupable, s'il eût gardé le silence.

S'inquiète-t-il a tort? On va voir se réaliser l'une après l'autre les menaces d'Henry. Ce plan de campagne sera méthodiquement suivi. Ce papier, c'est l'exact résumé des futurs réquisitoires. Tous les mensonges, tous les faux témoignages sont prêts.

Il a obéi à tous les ordres, s'est résigné, cherche à

{1) Procès Zola, I, S/Jg; Inslr. Fabre, 80, 147; Cass., I, i()5 ; Rennes, I, 459, Picquart.

(2) Procès Zola, I, 290; Inslr. Fabre, 81, 147; Cass., I, 196; Bennes, I, 4^>9, Picquart.

se faire oublier sur la terre d'Afrique. L'inquiète conscience des chefs ly poursuit quand môme. Il a commis le plus grand des crimes : il sait leur crime. Cela est inexpiable .

S'il n'essaie pas de réveiller la justice endormie, il n'est pas en son pouvoir qu'un autre ne l'éveille. Fatalement, elle s'éveillera. Si son témoignage est invoqué, il dira la vérité. Aussitôt s'exécuteront les représailles annoncées par Henry. Il sera discrédité comme témoin, comme soldat (i).

Pour assurer sa sécurité, il ne peut rien que se taire, — en attendant l'heure où se taire serait un mensonge. Mais son honneur, il le mettra à l'abri.

Picquart, depuis huit mois, n'avait eu qu'un congé de quelques jours, en mars, pour régler des affaires de famille (2). Il demanda au général Leclerc un second congé pour aller à Paris. Il y arriva le 20 juin et, dès le lendemain, se rendit chez Leblois (2), son plus vieil ami et le seul avocat qu'il connût (3).

Il ne lui dit d'abord que sa détresse ; il peut d'un moment à l'autre être l'objet de mesures graves ; pourtant, avant de le mettre au courant des incidents qui bouleversent sa vie, il veut consulter deux de ses an-

(1) Cass., I, 197; Rennes, ï, 460, Picquart.

(2) Inslr. Fabre, 235, lettre de Gonse du 10 mars 1897. — Cass., II, 225, Esterhazy : « La dame voilée m'a appris que Picquart était venu à Paris, dans le plus grand mystère, au printemps de 1897, et ouvertement en juin. »

(3j Instr. Fabre, 81 ; Cass., I, 196, Picquart.

ciens chefs qui lui ont témoigné de l'amitié et qui le pourront guider et lui venir en aide (i).

C'était fort sage. Mais il trouva porte close chez le général Jamont(2); le général Nismes l'écouta, prit part à sa peine, mais ne lui donna que des conseils militaires : « Ne rien dire au civil » et « faire le mort (3) ».

Picquart revint alors chez Leblois et, se confiant à Tavocat, il lui raconta comment il avait découvert la trahison d'Esterhazy — toutefois sans préciser par quels moyens et sans parler du petit bleu (4), — et rinnocence de Dreyfus.

Gomme preuves matérielles de son dire, il montra à Leblois quatorze lettres de Gonse (5) ; il en résulte que son enquête contre Esterhazy a été autorisée et qu'on Ta éloigné pour le punir de sa clairvoyance. Et la vengeance se poursuit : Henry, porte-parole des chefs irrités, le menace et l'insulte.

Par la suite, quand Picquart, devant vingt juges, militaires et civils, protestera comme accusé, et, sous serment, affirmera comme témoin (6) qu'il n'a pas fait ses confidences à Leblois dans le dessein (noble ou scélérat) de combiner quelque plan pour rendre au martyr de Tîle du Diable l'honneur et la liberté, mais qu'il a été préoccupé seulement de sa défense personnelle, « qu'il ne pensait plus à autre chose qu'à sa défense (7) », il

(1) Enq. Pellieiix, 3o nov. 1897, Picquart.

(2) Cass., I, 196, Picquart.

(3) Procès Zola, J, 290; Inslr. Fabre, 81, Picquart.

(4) Procès Zola, I, 97, Leljlois; Instr. Fabre, 71, 182, Picquart; 114, Scheurer; 120, 185,197, Leblois; Cass., I, 197, Picquart; etc.

(5) Instr. Fabre, 78; Cass., I, 197; Rennes, I, 460, Picquart.

(6) Enq, Pellieiix, 80 nov. 1897; Inslr. liauary, c^ déc; Conseil d'enquête du lei- fév. 1898 (Cass., II, 166); Procès Zola, l, 290; Inslr. Fabre, 81, etc.; Cass., I, 196; Instr. Tauernier, 22 oct. 1898; Rennes, I, 460.

(7) Instr. Fabre, 198, Picquart.

oL'2 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

dit vrai, il ne se parjure pas, il ne se réfugie pas dans Féquivoque.

L'accusation, qui va être portée contre lui, si elle était exacte, le grandirait-elle ? Le problème ne lui échappe pas. Mais il est incapable de mentir, même pour embellir son personnage dans la légende. Son cas est simple , humain. Il ne chevauche le cheval ni d\in héros de la Table-Ronde ni du héros de la Manche. Il a sous les yeux l'exemple terrifiant de Dreyfus; il cherche à éviter pour lui-même un pareil destin.

Leblois fut très intéressé : à la fois inquiet pour son ami et profondément ému par l'inattendue et dramatique révélation (i).

Il avait été juge d'instruction et s'entendait à débrouiller les affaires confuses ; et il était le fils de ce pasteur alsacien qui prononça, au Temple-Neuf, le fameux sermon contre l'Intolérance (2). « La lumière de Dieu, dit l'Évangile, éclaire tout homme qui vient au monde (3). » Dreyfus est victime des haines religieuses !

D'un regard qui allait tr«ès avant dans Tavenir, Leblois vit que le sort de Picquart, celui de Dreyfus, sont désormais liés, indissolublement, l'un à l'autre. Pour avoir voulu sauver Dreyfus, Picquart s'est perdu ; dès lors, Picquart ne peut plus être sauvé que par Dreyfus; donc, il faut, d'abord, faire éclater l'innocence du Juif, car cette innocence est la justification de Picquart. L'humanité le commande, et le souci de la justice, non moins, plus haut, que l'intérêt bien entendu.

Picquart hésita longtemps devant l'audace très sen-

(i'» Procès Zola, I, 92; Instr. Fahre, 196, Leblois : « J'avais cru Dreyfus coupable. »

(2^ Discours prononcé le 5 août 1860.

(3) Jean, I, 9.

séc de cette conception. A chacune de ses tentatives en faveur de Dreyfus, il a été frappé sansnul profit pour le malheureux (i). S'il s'obstine, n'en sera-t-il pas de même?... Oui, certes, il en sera ainsi jusqu'au triomphe final. Un autre sentiment, moins égoïste, le retenait : le respect de la discipline militaire. En confiant cette histoire, même à un avocat, sous le Sceau du secret, dans le seul intérêt de sa propre défense, n'a-t-il pas, déjà, manqué à la règle étroite? Très scrupuleux, un peu casuiste, il a fait deux parts entre les incidents qui lui sont advenus, les faits qui sont yenus à sa connaissance à l'Etat-Major : ceux qu'il croit pouvoir révéler sans inconvénient, pense-t-il, pour la chose publique; ceux qu'il juge « particulièrement secrets » et dont il se taii (2).

Cette lutte se poursuivit entre Picquart et Leblois pendant plusieurs séances. Picquart ne fit son récit que par lambeaux (3). Tous les soirs, pendant son séjour à Paris (21-29 juin), le colonel et l'avocat discutèrent, Leblois, d'heure en heure plus pressant, plus curieux de détails, plus passionné pour cette grande cause qu'il avait l'ambition de faire sienne ; Picquart perplexe, tourmenté de doute, sans boussole.

Ces visites de Picquart à Leblois furent connues d'Henry, qui s'en inquiéta et en informa Esterhazy (4).

Enfin, comme son congé expirait, Picquart donna à l'avocat un mandat général de défense, s'en remettant à lui, à son amitié, à son expérience (5). Il rautorisait,le cas

(1) Instr.Fabre, 147, Picquart.

(2) Ibid., 82; Cass., I, 197, Picquart.

l3) Enq. Pellieux, 3onov. 1897, Picquart.

(4) Cass., II, 225, Esterhazy [Enq. Bertulus).

(5) Ibid., II, 166; Procès Zola, I, 290; Instr. Fabre, 175, 176, 192; Cass. y I, 197, Picquart. — Cass., II, 159; Insir. Fabre, i83, 195, 200, Leblois : « J'ai bien été l'avocat du colonel Picquart;

échéant, à avertir le Gouvernement (i) (celui-ci ou un autre, car il escomptait toujours la chute de Méline et de Billot), et « à faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour le soustraire aux machinations dont il se sentait entouré (2) ». Défense formelle, d'autre part, d'aviser le frère ou l'avocat de Dreyfus ; toute démarche qui n'aurait pas pour objet direct d'informer le Gouvernement, toute indiscrétion serait « un abus de conflance à son égard (3) ». Il lui laissa en dépôt les lettres de Gonse (4), la plus précieuse et la plus solide de ses sauvegardes, et repartit pour Sousse, où il attendra la volonté d'Allah.

La situation de Leblois, laissé à lui-même, n'était pas aisée. Picquart ne lui en a pas dit assez pour le faire

c'est en cette qualité que j'ai agi et le fait ne saurait être contesté, car il est établi par une décision du conseil de l'Ordre, passée en force de chose jugée, et qui a été prise à la suite d'une longue enquête, dont une partie a élé faite au ministère de la Guerre. » — C'est comme avocat de Picquart, ayant manqué au secret professionnel, que Leblois fut suspendu pour six mois par le conseil de l'Ordre. (Délibération du 22 mars 1898.)

(1) Cass., I, 197; Rennes, I, 460, Picquart.

(2) Instr. Fabre, 82, 198, Picquart : « Si je n'avais pas pris ces précautions, ces machinations n'auraient pas avorté en partie, comme c'est le cas. »

(3) Rennes, I, 460, Picquart.

(4) Procès Zola, I, 290; Instr. Fabre, 82, 83, 192; Rennes, I, 460, Picquart. — Il précise qu'il ne remit pas à Leblois les lettres qui s'appliquaient à la première partie de sa mission et qui furent, en effet, saisies chez lui. — De même Leblois (198).

« maître de l'affaire ». Cependant, il tient un secret d'État. Et une double responsabilité pèse sur lui : envers Picquart, envers Dreyfus. La pensée de l'innocent l'obsédait. « Et Dreyfus ? » avait-il vivement répondu aux arguments dilatoires de Picquart. Il se fortifiait dans son système : sauver l'un par l'autre. Mais comment passer de la théorie à la pratique ?

La consigne de Picquart lui interdisait de se concerter avec son confrère Démange (i). Il songea à demander audience au Président de la République, au président du Conseil, au garde des Sceaux.

Sur ces entrefaites, il dîna, à Ville-d'Avray, avec les membres du Comité Alsacien-Lorrain qui avait élevé, aux Jardies, le monument de Gambetta (2). Il y fut présenté à Scheurer-Kestner, qui avait été autrefois, à Strasbourg, l'élève de son père. Scheurer, toujours hanté par la pensée de Dreyfus, parla de ses doutes. Leblois l'écouta, ne dit pas un mot. Quelques jours après, il aborda la question avec Risler, le maire du VII« arrondissement, dont il était l'adjoint. Risler, neveu de Scheurer, lui confirma les préoccupations de son oncle. Leblois se décida : « Menez-moi chez lui. » Le premier vice-président du Sénat n'est-il pas l'intermédiaire désigné pour porter au Gouvernement de la République un avis utile (3) ?

L'entrevue eut lieu le i3 juillet. Leblois demanda

(1) Procès Zola, I, 384, Démange: « J'pi reproché à Leblois de n'être pas entré en relations avec moi ; je lui ai dit que nous aurions pu alors nous adresser au ministre de la Justice. »

(2) Procès Zola, I, 92, Leblois ; Jnstr. Fahre, ivi, Scheurer.

(3) Inslr. Fabre, i38, 181, i<)5, 200, Leblois; 176, Picquart: «Je ne connaissais pas M. Scheurer-Kestner et j'avais laissé à Mo Leblois toute liberté d'action... J'approuve ce qu'il a fait. » De même, Procès Zola, I, 290 : « Il a agi comme bon lui semblait, et je l'approuve. »

d'abord à Scheurer de recevoir son récit en toute confidence et de n'en faire usage qu'avec son assentiment. Scheurer donna sa parole (i). Alors, Leblois lui dit tout ce qu'il savait (2) et, notamment, le mot de Picquart à Gonse : « Je n'emporterai pas ce secret dans la tombe. » :

Scheurer fut très ému. Pourtant, il fallait à son esprit scientifique une preuve matérielle : les lettres de Gonse. Leblois l'emmena chez lui, montra les lettres (3).

Il raconte qu'il en fut « terrassé ». Quoi ! un général français fait bon marché du sort déplorable d'un innocent ; avec la complicité du chef de l'État-Major et du chef suprême de l'armée, il éloigne sous des prétextes mensongers l'officier qui lui a révélé la vérité ! Et l'armée s'appelle l'école de l'honneur ! Honneur qui est à l'inverse de celui des simples honnêtes gens, étrange honneur qui consiste à n'avoir jamais tort... Peut-être faut-il qu'il en soit ainsi dans l'armée ? Mais, noai, il y eut d'autres soldats, d'âme plus haute, et leur race n'est pas morte, puisque voici Picquart. Sous l'unifonne, comme sous le vêtement civil, les uns sont probes, loyaux, les autres ne le sont pas ; quelques chefs indignes ne sont pas, à eux seuls, l'Armée (4).

Cependant Scheurer, en même temps qu'il recevait toute la vérité, perdait toute liberté. En elïet, il a promis à Leblois de n'agir que d'accord avec lui, et Leblois précise que le nom de Picquart ne devra être prononcé à personne. Que Scheurer nomme Picquart à Billot, c'en est fait de Picquart.

(1) Procès Esterhazy, 149, Scheurer.

{2) Procès Zola, l, 92, Leblois ; I, io4, Scheurer.

(3) Procès Estherazy, i5o, Scheurer. — Procès Zola, I, 92, Leblois ; io5, Scheurer.

(4) Mémoires de Scheurer.

Ce fut au tour de Scheurer de dire à Leblois ce que Leblois avait dit à Picquart : « Et Dreyfus ?» A quoi sert-il à Scheurer de savoir que Dreyfus est innocent s'il n'en peut donner aucune preuve ? Comment, ainsi ligotté lui-même, pourra-t-il délivrer le malheureux? De quel poids va peser sur lui, sur les événements, une prohibition aussi formelle ?

Leblois ne disconvient pas que tout cela est gênant, mais il va chercher un moyen de sortir d'affaire. En attendant, il autorise Scheurer à prévenir ses amis qu'il a maintenant la certitude de l'innocence de Dreyfus ; mais comment cette certitude lui est venue, défense de le confier à qui que ce soit (i).

Grande autorité que la parole d'un homme comme Scheurer. Tous ses amis le croiront. Mais les antres ?

Le lendemain du jour où Scheurer reçut les confidences de Leblois était la Fête nationale. Ce jour-là, les bureaux des deux Chambres se rendent, officiellement, à la revue de Longchamp, Scheurer arriva au palais du Luxembourg avec quelque retard. Ses collègues s'impatientaient. Il leur dit (au président Loubet, aux autres vice-présidents, aux secrétaires et aux questeurs) qu'il venait de se convaincre que Dreyfus avait été injustement condamné. Quelle preuve ? « Je n'en puis dire davantage ; mais vous pouvez répéter partout que telle est ma conviction (2). »

Les jours suivants, ce fut, dans les couloirs, l'objet

(1) iï/emo/res de Scheurer.

(2) Ibid. — Scheurer m'écrivit, de Thann, le 7 août : « C'est le i3 juillet que ma conviction s'est formée. C'est le i4 qu'avant de quitter le Luxembourg, j'ai déclaré à tous les membres présents, y compris le président, que j 'étais persuadé et que, non seulement je les autorisais, mais (jue je les priais de le dire urbi et orbi. C'est le vendredi iG juillet que j'ai fait part de ma persuasion à notre déjeuner. »

de plusieurs conversations (i); le bruit en arriva à Billot, à Méline. Billot comprit que cela devenait sérieux ; Méline haussa les épaules. En vain, Waldeck-Rousseau, dont les doutes étaient anciens, le pria de faire attention à cette affaire, grave entre toutes. Méline, politique réfléchi, mais à courtes vues, obstiné comme le sont les montagnards, les solides Vosgiens, et dominé par Billot, ne voulut rien entendre.

Scheurer invita quelques-uns de ses amis, dont Ranc et moi, à répandre que sa conviction était faite et que Dreyfus était innocent. Ainsi se créera une atmosphère favorable à ses projets. Mais il refusa d'entrer dans aucun détail ; il avait donné sa parole de garder le silence ; on ne lui tirera pas un mot.

Il m'autorisa toutefois à faire part de sa conviction à Mme Dreyfus et de son ferme dessein de poursuivre la réhabilitation du condamné ; elle pouvait, mais avec des précautions, sans nommer Scheurer, avertir son mari, lui rendre ainsi force et courage (2). J'écrivis, le môme soir, la lettre convenue. La malheureuse femme éclata en sanglots; c'était le premier rayon de soleil qui réchauffait, depuis trois ans, ce pauvre cœur.

Le lendemain, Scheurer eut une nouvelle conférence avec Leblois. Celui-ci se flattait d'avoir trouvé un moyen de tout concilier : saisir le garde des Sceaux d'une demande en annulation, en raison de l'illégale communication faite aux juges (3). Scheurer objecta que

(1) Dans cette même lettre, Scheurer me raconte que Ranc, le 19 juillet, entretint Sorel, l'historien, secrétaire général du Sénat, de la conviction de son ami au sujet de Dreyfus : « Pour qu'un homme comme Scheurer, reprit Sorel, emploie une formule pareille, il faut que ce soit grave. » Quelques jours plus tard, Sorel en parla à Monod.

(2) Mémoires de Scheurer.

(3) Procès Zola, I, 98, Leblois.

cette requête ne serait étayée d'aucune preuve : Picquart a tenu en mains les pièces secrètes ; mais Leblois refuse de « livrer » Picquart.

Scheurer imagina une autre procédure. Il est difficile d'arriver jusqu'à la vérité, quand on la soupçonne seulement, à tâtons, dans les ténèbres. Il est plus aisé de parvenir à elle quand elle resplendit au grand soleil. Par quel chemin ? Par le même qu'a suivi Picquart. Dreyfus a été condamné sur une expertise d'écritures ; que Scheurer réussisse à se procurer de l'écriture d'Esterhazy et le voilà muni, lui aussi, de la preuve matérielle que le bordereau n'est pas de Dreyfus (i). Cette preuve, il l'aura obtenue, en dehors de Leblois, sans compromettre Picquart. Il est trop tard, semble-t-il, pour agir à la veille des vacances parlementaires ; il convient de prévoir la résistance des pouvoirs publics ; Scheurer est insuffisamment armé pour la lutte; il se munira, préparera son plan d'action en Alsace, pendant l'été ; à l'automne, il entrera en scène.

Leblois approuva. Il fut décidé qu'un policier retraité, l'agent Jaume, serait mis en chasse pour chercher des spécimens de l'écriture d'Esterhazy (2).

Si Leblois avait autorisé Scheurer à me nommer Esterhazy, le soir môme, je lui aurais porté dix lettres du misérable. Le souvenir me serait revenu aussitôt que Crémieu-Foa m'avait prié d'être, avec Esterhazy, l'un de ses seconds, quand il se rencontra avec Drumont. Je courais chez le frère de Crémieu ou chez son beau-frère Grenier.

De môme, Démange. Il avait été l'avocat de Mores dans l'afTaire du capitaine Mayer. L'écriture d'Esterhazy était au dossier, au greffe du Palais de Justice.

(i) Procès Esterhazy, i53, Scheurer; Procès Zola, 1,^3, Leblois. (2) Mémoires de Scheurer.

Cette décision prise, Scheurer alla dîner à l'Elysée. Dans la soirée, il prit à part la fille du Président de la République, qu'il savait intelligente et bonne: « Depuis trois jo-urs, lui dit-il, j'ai le cœur gros, la conscience bourrelée. — Pourquoi ? — C'est une histoire atroce ; le capitaine Dreyfus est innocent. N'en parlez pas à votre père, car je ne saurais encore lui dire grand'chose, je ne suis pas libre ; mais réservez-moi votre sympathie. » Lucie Faur« fut émue, mais elle raconta la conversation à son père, pour qui elle avait un culte touchant et point de secrets. Deux jours plus tard, elle écrivit à Scheurer qu'elle l'engageait à parler lui-même au Président (i).

Occasion inespérée ; la victoire, avec un peu d'audace, Scheurer eût pu la remporter du premier coup. Félix Faure était à la veille de son voyage de Russie, et cet homme faible et vaniteux s'en promettait un éclalant triomphe : « Vous ne partirez pas avant d'avoir fait justice. » Il se serait effrayé de partir au milieu dun immense scandale. Peut-être eût-il consenti à s'illustrer à jamais par la plus noble des réparations.

De même, les ministres et, surtout, les généraux, qui ne semblent encore suspects que d'une douloureuse erreur.

Mais Scheurer est le prisonnier de Leblois, comme Leblois l'est de Picquart, ei il n'osa pas; et, encore, il se persuadait qu'il emporterait ks résistances, au jour voulu, par le seul ascendant de son autorité morale, sans violence ni menaces, confiant en lui-même, confiant dans les républicains. Jeter au chef de l'État cette sommation, l'idée même ne lui en vint pas. Au contraire, à peine eut-il reçu la lettre de Lucie

(i) Mémoires de Scheurer. — 19 juillet.

Faure quil quitta Paris le soir môme, avançant son départ pour se dérober à un entretien qu'il jugeait prématuré; et, d'Alsace, il écrivit à la fille du Président que son invitation lui était parvenue trop tard (i).

Tous les prisonniers gardent un souvenir très vif des premiers temps de leur captivité. Puis, les mois, les années qui suivent, se fondent dans une unique impression, toujours la même, monotone, étouffante (2). Ces temps étaient venus pour Dreyfus. Il ne mourait pas, ni sa foi obstinée dans la justice; c'était toute sa vie. Ainsi, il était bien de la race qui, depuis des siècles, vers Pâques, du fand des gfaettos -de Gàlicie ou de Pologne, inlassable, insensible aux abjections et aux misères, psalmodie le chant d'espoir : « L'année prochaine à Jérusalem ! »

Toutefois, il s'affaiblissait beaucoup. Le long supphcc du silence avait atrophié sa langue. « Il ne répondait au médecin qu'en faisant des efforts pour articuler. Les phrases ne venaient plus directement ; il était obligé de reprendre les mots pour exprimer sa pensée (3). »

« Il avait été averti, dès son arrivée dans l'île, qu'à la moindre démonstration de sa part, ou de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, il courait le risque de la vie (4). » La consigne fut renouvelée, par ordre de

(1) Mémoires de Sciieurer.

(2) DosTOÏEvsKY; Souvenir de la maison des moris, 25.

(3) Rennes, I, 257, l{aj)poi't du 27 avril 1897, (/J) Jbid., 250, Rapport du 7 mars i8y5.

Lebon, de « prévenir, même par les moyens le» plus décisifs, lenlôvement ou Tévasion du déporté (i) ».

Le 16 juin de cette année, un peu avant 9 heures du soir, le surveillant aperçut « une goélette, ayant le cap au sud-ouest, qui venait d'entrer dans le chenal entre Tîle Saint- Joseph et l'île du Diable ». Il lança une fusée. Deniel, installé à Pîle Royale, fît sonner aussitôt l'appel aux armes et ordonna, par signal, de tirer sur la goélette, d'abord à blanc, puis, si elle continuait à avancer, à balle. Il se précipita ensuite dans un canot, avec huit de ses hommes, et, moins d'une demi-heure après, débarqua à l'île du Diable, où il trouva « le canon en batterie, les surveillants, en armes, à leur poste de combat » . La goélette avait viré de bord et s'était éloignée immédiatement vers Cayenne {2).

On sut, le lendemain, que c'était un bateau anglais (3) qui s'était trompé de route.

Le surveillant rendit compte à Deniel que « le déporté s'était réveillé en sursaut et s'était dressé sur son lit aux coups de feu (4) » ; il avait interrogé le surveillant, qui resta muet (5). « Puis, il s'est étendu sur le dos, ne bougeant plus ; mais l'homme croit avoir vu ses prunelles dardées sur lui (6). »

Surpris par le bruit, si Dreyfus s'était jeté à bas du lit, il eût reçu une balle dans la tête.

Sa case, depuis la construction des palissades, était

(1) Consigne du ler janvier 1897.

{2) Rennes, I, 25o, 25i, Rapport de Deniel du 27 juin 1897.

(3) Le Nepousei, du port de la Barbade, capitaine Nash. — La même aventure arriva au capitaine Azernal, du vapeur Ilorien, au commandant Roth, de la Ville-de-Tanger (Jean Hess, loc. cit., 58).

(4) Rapport.

(5) Cinq Années, 265.

(6) Rapport.

SCIIEURER-KESTNER ilSS

devenue inhabitable (i). Plus d'air, plus de lumière. Le médecin déclara que la mort était certaine s'il restait dans ce tombeau ; il exigea la construction d'une autre case (2).

En août, pendant que les forçats — dont un autre innocent, l'un des frères Rorique (3) — achevaient de la bâtir, Dreyfus fut de nouveau enfermé (4).

Le 25 août, il fut transféré dans la nouvelle case, au sommet du mamelon, entre le quai et l'ancien campement des lépreux. Il l'examina : « Ah ! on va m'enterrer ici (5) ! »

La construction, en bois, un peu plus haute et plus spacieuse que la première, était divisée en deux parties par une solide grille de fer. D'un côté, l'homme ; de l'autre, le surveillant « qui ne peut le perdre de vue un seul instant ». « Des fenêtres grillées, que le déporté ne peut atteindre, laissent passer le jour (6). » Plus tard, aux barreaux de fer fut ajouté un second grillage, en mailles de fer très serrées, qui interceptaient l'air du dehors. Devant chaque fenêtre de cette fournaise (pour que le redoutable captif n'en puisse approcher, y respirer par les journées et les nuits torrides), deux panneaux, l'un de fer, l'autre de tôle (7). « Une palissade en bois, à bouts pointus, entoure la case et masque complètement la vue (8). »

(1) Cinq Années, 269.

(2) Rapport du 26 mai 1897.

(3) Eugène Degrave, Affaire Rorique, le Bagne, 209: « Plus tard, je fus attaché à une corvée volante qui passait à l'île du Diable tous les matins et revenait le soir; nous allions là pour bâtir une nouvelle prison pour le capitaine Dreyfus, une nouvelle caserne pour les quatorze argousins qui le gardaient et une espèce de tour que nous avions baptisée la Tour Eiffel. »

(4) Cinq Années, 268.

(5) Rennes, l, 252, Rapport de Deniel du 25 août.

(6) Rapport du 26 août.

(7) Cinq Années, 274.

(8) Rapport du 26 août.

C'est dans cet enclos qu'il se promènera en plein soleil; et les gardiens y tournent sans cesse autour de lui. Leur nombre fut successivement élevé à quatorze, et leur armement complété par un fusil et une ceinture garnie de cartouches (i).

La description de cette prison fut communiquée aux journaux pour les rassurer :« C'est en somme, une sorte de grande cage, à ciel ouvert, où le condamné e&t désormais et à tout jamais enfermé (2). y^ Rochefort, gaîment, commenta l'information (3).

La case-caserne des gardiens était adossée à la prison ; elle était ornée d'une tour d'observation, de dix mètres de haut, avec une plate-forme couverte, d'où, jour et nuit, une vigie observait la mer. Un canon Hotchkiss, toujours chargé, y avait été hissé.

La construction de cette « résidence » et de ses annexes coûta 60.000 francs. L'humidité y était extrême (4). Au moment des grandes pluies, le sol était une mare. Les botes y pullulaient (5).

Et, de jour en jour, le régime, sous. Deniel, fui plus rigoureux (6). L'exercice prolongé de la tyrannie devient

(i) Cinq Années, 92.

(2) Dépêche coloniale du 26 septembre.

(3) Intransigeant du 28.

(4) Rapport de Deniel du 10 décembre 1897.

(5) Cinq Années, 274.

(6) La consigne générale de la déportation fut affichée dans la case ; en voici quelques extraits : « Art. 24 : Le déporté doit remettre au surveillant-chef toutes les lettres et écrits rédigés par lui. — Art. 27 : Au jour, les portes du déporté sont ouvertes et, jusqu'à la nuit, il a la faculté de circuler dans l'enceinte palissadée. Toute communication avec l'extérieur lui est interdite . Dans le cas où, contrairement aux dispositions de Farticle 4, les éventualités du service nécessiteraient, dans l'île, la présence de surveillants ou de transportés autres que ceux du service ordinaire, le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées temporaires. »

SGHEURER-KESTN-ER 535

une maladie, un besoin. Deniel lui faisait poser par les surveillants des questions insidieuses; ils eurent Tordre de relater ses gestes, les jeux de sa physionomie. Il vivait dans la terreur d'une évasion ; une fumée à l'horizon était rindicc certain d'une attaque possible, la préface de précautions et de sévérités nouvelles (i).

Dreyfus s'enferma dans un impassible dédain ; il voudrait hurler ses douleurs, mais se tait, « et jamais une plainte ne s'exhale de ses lèvres muettes (2) ». Il continue à travailler, à écrire, « fier quand il a gagné une longue journée de vingt-quatre heures ». Et ses lettres vibrent toujours de la même « implacable volonté ». Parfois, une allusion à « cette torture incessante » qu'il subit, « à ce supplice qui déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle ». Mais, aussitôt, il s'excuse d'étaler ces blessures ; c'est « qu'elles sont trop cuisantes, trop brûlantes, et cela fait trop mal (3) ». Et leternelle protestation éclate à nouveau :

Sois forte et vaillante, héroïquement mère et française. Quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos enfants, et dis-toi qu'il faut que tu vives, qu'il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour où la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis (4).

1) Cinq Années, 277, 279.

(2) Lettre du 24 avril 1897.

(3) Lettres des 22 novembre, 24 décembre 1896, 4, 20 janvier, 5 février, 5 mars, 24 avril, 4 mai 1897.

(4) 28 mars 1897.

Scheurer passa trois mois en Alsace (i).

L'agent Jaume lui procura assez vite de récriture d'Esterhazy; d'abord une lettre récente, où le traître, comme il faisait depuis un an, avait déguisé son écriture, sauf sur Tenveloppe ; puis, deux lettres plus anciennes, et une autre encore, contemporaine, d'une écriture courante (2). Il compara avec un fac-similé du bordereau; c'était l'identité.

Il se réjouit d'abord d'avoir entre les mains ces preuves positives (3); à la réflexion, il trouva que c'était peu pour engager une pareille bataille. L'écriture du bordereau a suffi (officiellement) à condamner Dreyfus ; pour le sauver, celle d'Esterhazy ne suffit pas. Les esprits libres, non prévenus, les yeux sincères sont, partout, en minorité. Les experts accusateurs étaient infaillibles ; les experts libérateurs seront disqualifiés; pour la masse du public, simpliste, rebelle à l'idée d'une erreur judiciaire commise par des soldats, toutes les expertises se vaudront. L'État-Major inventera d'autres preuves ; une contre-expertise pèsera peu.

C'était raisonner sagement ; cependant, il n'eut jamais autre chose dans son dossier.

(1) Du 19 juillet au 22 octobre.

(2) 26 juillet, 3 août et 11 septembre. (Voir p. 559.)

(3) Il m'écrivit, de Thann, le 27 juillet, mais sans me nommer Esterhazy : « J'ai une comparaison bien extraordinaire à faire. Je crois que... Mais non ! je ne dis rien de plus. » Puis, d'Allevard, le 3 août : « J'ai, entre les mains, quelque chose de considérable; je viens de faire un immense progrès, car je viens d'aiguiller sur autre chose que sur une négation; mais chut! »

Il écrivit donc à Leblois (i) combien il était « tourmenté » :

Il me semble, dit-il, qu'il y a quelqu'un (Picquart) qui devrait sentir très vivement l'immense responsabilité morale qu'il encourt. Son devoir est de dire ce qu'il sait. Le tera-t-il ? A-t-il le cœur assez haut placé pour affronter les inconvénients qui pourraient résulter pour lui de la divulgation des faits?...

Il est impossible d'admettre qu'un honnête homme garde par devers lui un si terrible secret et laisse un infortuné livré à la torture imméritée de Fîle du Diable, môme pendant un temps limité encore.

Votre ami est certainement un honnête homme ; il en a donné la preuve, mais il ne faut pas que son honnêteté s'arrête en route.

Scheurer a commencé, avec l'approbation de Leblois, « à jeter dans le milieu politique l'idée qu'il est certain de l'innocence de Dreyfus » ; il est décidé à afOrmer prochainement (2) sa persuasion dans une lettre publique: comment la peut-il justifier s'il n'est pas autorisé (par Leblois, par Picquart) à se servir de ce qu'il sait? A quels justes reproches il s'expose, « s'il tarde trop à agir après avoir tant parlé » !

Leblois était embarrassé. Il avait écrit à Picquart, en Tunisie, pour lui demander quelques renseignements complémentaires (3) ; de son entreprise avec Scheurer, il n'avait osé rien dire. Il répondit (4) que

(1) De Thann, le 11 août 1897. — Scheurer a reproduit, dans ses Mémoires toute sa correspondance de cette époque avec Leblois. Ces lettres, avec quelques autres, ont été publiées par Leblois en plaquette et dans le Siècle des 7, 8, 9 et 10 mai 1901.

(2) « D'ici au mois d'octobre ou de novembre. »

(3) Enq. Pellieiix, 3o nov. 1897, Picquart.

(4) De Meiringen (Suisse), le i5 août 1897.

« les déelarations de Picquart ne seraient qu'un appoint » ; pourtant, il essayera « d'obtenir de ce côté tout ce qu'il pourra » ; mais « il doit *éviter de presser trop yivement un homme qui a beaucoup souffert et que Ton pourrait perdre ». Puis : « Il ne faut frapper qu'à coup sûr, après avoir réuni toutes les armes, s'être assuré toutes les alliances... Ces gens-là se défendront; ils sont sans scrupules. C'est tout un monde qui s'écroulera le jour où notre affaire aura reçu sa solution. »

Ici Leblois ne cherche plus des prétextes dilatoires, à son habitude, et il ne court pas les surfaces : il pénètre au fond des choses.

Je venais de mettre Scheurer au courant des deux procédures : annulation, revision, qui, l'une et l'autre, ne peuvent se passer de preuves. Dès le lendemain, il répliqua vivement à l'avocat (i) : « Si le bon Dieu luimême se bornait à demander la revision basée sur le désir de justice, mais sans vouloir confier au garde des Sceaux qu'il a les moyens de le forcer à agir, le ministre et le Parlement feraient le nécessaire pour enterrer l'affaire et, cette fois, d'une manière définitive. » Il demande donc, de nouveau, à être « délié ».

La réponse de Leblois (2) fut longue et confuse. Si le jugement est annulé (mais il n'indique aucun moyen de démontrer l'illégalité commise), « l'absence de preuves entraînera l'acquittement définitif ». Il hésite à interroger son ami, car il prévoit que « sur certains points », Picquart répondra par un refu&. Aussi bien, il est difficile de traiter une question aussi complexe par écrit ; il propose un rendez- vous pour le mois prochain (3).

Scheurer, dans ses lettres, ne me dissimulait point les

(1) De Thann, 16 août.

(2) Du 19 août.

(3) "Dans la première quinzaine de septembre. »

SCIIKURER-KESTNER 539

difficultés qu'il rencontrait (i); mais aucun obstacle ne Tarrôtera. S'il a été lent à se décider, il n'en sera que plus énergique dans l'action; « la résolution une fois prise dans sa tête carrée d'Alsacien », il donnera à cette cause sa vie. (Il la lui donna.) Et l'allég-resse héroïque est en lui : « Vous dire la joie avec laquelle je pense aux bonheurs à reconstituer m'est impossible ; mon cœur bondit (2). » Je lui écris : « Mon cher Arouet... » Toujours simple, il me répond « qu'il n'est qu'un bourgeois passionné contre l'injustice (3) ».

De nouveau, Billot était très perplexe.

Alors même que Picquart, puis Scheurer, n'auraient pas été suivis chez Leblois par qi^lque agent, ces trois noms, forcément, s'associent dans sa pensée. Ainsi le spectre refuse de mourir. Ne serait-il pas plus simple de faire justice ?

(1) « Il me faudra beaucoup de temps pour aboutir. » (Lettre du 26 juillet.) « Je ne suis pas au bout de mes peines. » (7 août.) « Hélas ! je rencontre des difficultés énormes. » (20 août.) Mais, fidèle à sa promesse, s'il me consultait sur les questions juridiques, il restait muet sur les révélations de Leblois et ne me nommait ni Picquart ni Eslerhazy : « S'il faut qu'on me dise tout, il n'en résulte pas la réciproque. » (26 août.)

(2) Lettre du 7 août.

(3) Lettre du 26 juillet : « De ces bourgeois, il y en a, je crois, un certain nombre encore... Ce sont les autres qui n'ont pas de cœur. Or, ce n'est pas du tout la même chose d'avoir un cœur, quand les autres n'en ont pas, que d'avoirun cœur supérieur à celui des hommes qui en ont. Je ne suis que dans le cas des premiers. »

Du Paty lui-même avait exprimé Favis que ce serait folie, s'il y avait eu erreur, d'y persévérer (i).

Mais, d'abord, à tout événement, et à quelque parti que le ministre doive s'arrêter (soit qu'il obéisse à ce qui lui reste de conscience^ soit qu'il estime plus utile à ses intérêts de se solidariser avec Boisdeffre et Mercier), une précaution s'impose : mettre, enfin, Esterhazy dans l'impossibilité de continuer sa trahison.

Billot peut avoir cru sincèrement à la culpabilité simultanée d'Esterhazy et de Dreyfus; Picquart, lui-même, l'a supposé, espéré, pendant une heure, avant d'ouvrir le dossier secret. Il ne gardera pas plus longtemps un traître sous les drapeaux, non par pudeur, mais devant le prochain péril.

Boisdeffre et Gonse ne firent nulle objection ou se résignèrent, pour les mêmes raisons qui inspiraient au ministre son tardif, mais prudent scrupule. Esterhazy fut invité, discrètement, à demander lui-même sa mise en non-activité pour infirmités temporaires. Et il s'y prêta, soit que l'atmosphère du régiment lui fût devenue intolérable (2), soit qu'Henry l'ait prévenu des nouveaux dangers. La bourrasque passée, Esterhazy sera récompensé de sa silencieuse déférence.

Le décret de mise en non-activité est daté du 17 août ; par une anomalie exceptionnelle, il ne fut pas mentionné au Journal officiel^ où Picquart, Leblois et Scheurer auraient pu le lire.

(1) Cass., II, 33. (Voir p. 409.)

(2) Il était en congé depuis le mois de juin. {Cass^ 11, 228, Esterhazy.)

Le lendemain du jour où il signa ce décret, Félix Faure quitta triomphalement Paris pour son voyage en Russie. Une brillante escadre le conduisit de Dunkerque àCronstadt. Hanotaux raccompagna. Une mission spéciale, avec Boisdeffre, prit la voie déterre. Les fêtes de Pétersbourg furent splendides. Au moment de se séparer, dans le déjeuner d'adieu donné à bord du Poihiiau, le Président de la République et le jeune Empereur proclamèrent, pour la première fois, Talliance des deux peuples. Il avait été seulement question, dans les rencontres précédentes, de leur amitié.

Félix Faure rentra à Paris le 3i août; la Fête de V Alliance fut célébrée avec de grandes démonstrations.

La pompe d'un tel voyage, l'écho des acclamations du peuple russe, le grand mot enfin prononcé par le Tsar, la paix du monde consoHdée, et, en apparence, Téquilibre européen rétabli, tant de sujets sérieux de contentement et tant de motifs à illusions accrurent le prestige personnel de Félix Faure et l'autorité du ministère Méline. Depuis plus de dix ans, nul gouvernement en France n'avait été plus fort ; il était vraiment le maître de la situation.

Il ne l'était pas seulement par cet éclat qui lui venait du dehors. Méline avait rassuré les intérêts conservateurs, sans céder encore sur les principes républicains. Il avait, de longue date, lié partie avec les grands propriétaires fonciers et la grande industrie pour l'établissement du régime protectionniste ; il s'était concilié encore leurs représentants par sa bonne grâce, parce qu'il ne les traitait pas en ennemis, leur accordait de

menues faveurs; et par sa politique, parce qu'il repoussait, avec une égale énergie, les entreprises fiscales du radicalisme et les utopies révolutionnaires des socialistes. Le gros du parti républicain ne lui savait pas un moindre gré d'avoir fait échouer les projets d'impôt progressif sur le revenu et d'avoir défendu, comme une liberté, le principe de la propriété individuelle. Il voulait la paix religieuse, et, bien qu'on l'accusât déjà de glisser sur la pente qui mène au cléricalisme, on ne pouvait lui reprocher encore que trop d'indulgence pour l'Église et les moines. On ne l'avait cru longtemps qu'un habile avocat, le défenseur patenté de l'agriculture ; il avait les apparences et il donnait l'impression d'un homme d'État.

La situation paraissait si favorable que certains amis du ministère l'engagèrent à anticiper la consultation nationale de quelques mois. On éviterait ainsi les agitations stériles d'une fin de législature, dominée par les préoccupations électorales, dangereuses entre toutes. Et, surtout, ébloui encore par l'éclat des fêtes russes, le suffrage universel acclamerait le programme du ministère et renverrait sur les bancs de la nouvelle Chambre une forte majorité gouvernementale. Méline n'osa pas.

D'ailleurs, il n'apercevait aucun nuage à l'horizon.

Quelques jours après que Félix Faure eut quitté Pétersbourg, le ministre des Finances russes causait avec un haut fonctionnaire français. « Je ne vois, lui dit-il, qu'une affaire qui puisse causer de grands troubles dans votre pays ; c'est celle de ce capitaine qui a été condamné, il y a trois ans, et qui est innocent (i). »

(i) Ce récit m'a été fait, q^i-elques semaines plus tard, par rintcplociiteur même de M. de Witte (Dubois de l'Estang), en présence de Maurice Paléologuc, du professeur Pozzi et de Becquc, Fauteur dramatique.

SCHETJRER-KESTNER 543

Billot, le 2 septembre, envoya le lieutenant-colonel Bertin en éclaireur (i).

Scheurer, quand il vit arriver Tofficier chez lui, se garda de lui parler, le premier, de Dreyfus ; il le reçut comme un visiteur ordinaire, en ami. Au bout d'une heure, Bertin n'y tint plus : « Vous occupez-vous encore de Dreyfus ? — Oui, reprit Scheurer, et je suis fixé maintenant : il est innocent. »

Mais, malgré des interrogations répétées, il refusa de dire ce qu'il savait. Seulement, « d'une voix grave et les yeux dans les yeux (2) », il déclara qu'il était résolu à faire tout son devoir : « Rien ne m'arrêtera, une fois que je serai lancé. Je ne tolérerai pas qu'une pareille iniquité se perpétue. Le général Billot a manqué de confiance envers moi ; il a eu tort. Je n'ai pas été dupe des fables qu'il m'a contées. Je ne ménagerai pas toujours l'ami qu'il est pour moi. » Et comme l'officier objecte qu'il se fera beaucoup de tort : « Je mépriserai tout ce qui ne concerne que ma personne. »

V^rs la fin de l'entretien, Bertin, à qui Billot avait raconté l'enquête de Picquart sur Esterhazy, formula un blâme contre les militaires qui bavardent. Scheurer

(1) Bertin se rendit en voiture chez Scheurer avec le neveu du sénateur. En passant devant l'usine de Dreyfus, h Belfort, il dit à Fernand Scheurer : « Voilà le champ de Tropmann, le champ du crime. » {Rennes, II, 57.)

(2) Mémoires de Scheurer — Rennes, I, 168, Billot: « Bertin vint me rapporter que Scheurer-Kestner, le regardant avec des yeux d'acier, lui avait dit... »

saisit l'allusion, précisa qu aucun officier ne lui avait fait de confidence, mais il ajouta que le général de Torcy, chef du cabinet du ministre de la Guerre, aurait lui-même (on le lui a dit) exprimé des doutes sur la culpabilité de Dreyfus (i) : « Vous savez maintenant ce que vous avez à faire ; si vous faites votre devoir, je ne paraîtrai même pas ! » Le confident de Billot, comme se parlant à lui-même, murmura : « C'est Mores (2) ! »

Mores avait été des amis d'Esterhazy ; le bruit avait couru qu'il connaissait le secret du drame.

Quelques jours après (3), aux manœuvres, Bertin rendit compte à Billot du résultat de sa démarche. Le ministre parut très ennuyé (4). Grand temporisateur, il chargea Bertin de transmettre cette demande à Scheurer : « Je m'adresse au vieil ami ; qu'il ne fasse rien sans m'avoir vu (5). »

Scheurer y consentit ; ce retard et cette procédure rentraient, d'ailleurs, dans son nouveau plan (6). Il venait, en effet, de conférer avec Leblois, à Fribourg, et l'avocat, changeant de système, l'avait amené à

(1) Scheurer tenait ce récit de l'un de ses amis alsaciens.

(2) Mémoires de Scheurer. — Bertin résume ainsi cette conversation : « Je trouvai Scheurer-Kestner résolu, décidé et traitant avec grand dédain, ce qu'il n'avait pas encore fait, un argument que je lui présentais. Je fus très frappé de la décision, de la conviction que je voyais dans ses yeux. » {Rennes, II, 46.) — De même, Billot (I, 168).

(3) Le 9 septembre. {Rennes, II, 4G, Bertin.)

{^) Rennes, II, 534, Bertin : « Tous les officiers qui ont été présents au déjeuner de Champlitte se souviendront que le déjeuner fut retardé, c^ue le général de Négrier dut attendre, que les officiers d'État-major et d'autres vinrent dire au ministre, à plusieurs reprises : « L'omelette est prête, etc. »

(5) Rennes, I, 168, Billot ; II, 54, Bertin. — Bertin télégraphia, puis écrivit à Scheurer.

(6) Rennes, I, 168, Billot ; II, 5o, Scheurer.

abandonner l'idée d'adresser au garde des Sceaux une requête soit en revision, soit en annulation. Un simple citoyen est réduit à suivre ces voies longues et pénibles ; le premier vice-président du Sénat peut saisir directement le gouvernement de la République. Parmi tant de grands personnages, le Président de la République, le président du Conseil, le ministre de la Guerre, le ministre de la Justice, il s'en trouvera bien un qui donnera à la confidence loyale de Scheurer les suites qu'elle comporte.

Scheurer était dans une de ses heures d'optimisme. Il jugeait les autres d'après lui-même. Malgré l'expérience qu'il eût pu acquérir depuis quelques années, il croyait que les hommes au pouvoir étaient de la race des vieux républicains, ses maîtres et ses compagnons d'armes d'autrefois. La seule idée d'une aussi terrible erreur les remplira d'angoisses ; ils voudront savoir la vérité. S'ils hésitent, sa parole les y décidera.

Leblois promit à Scheurer qu'en attendant ces entrevues décisives, il s'efforcerait « d'agir doucement » sur Picquart ; si on l'effarouche, le lieutenant-colonel est homme à redemander à son ami les pièces qu'il lui a confiées ; peut-être pourra-t-il venir à Paris en octobre ; il accompagnera alors Scheurer et Leblois chez Félix Faure.

Leblois dit que Picquart songeait à donner sa démission pour se rendre libre. Scheurer se récria : ce principal témoin perdrait toute autorité, il passerait pour un mécontent qui cherche seulement à se venger (i).

(i) Mémoires de Scheurer. — L'entrevue eut lieu le 12 septembre.

Je me trouvais, vers la même époque, ^ Vichy, avec le ministre de la Justice, Darlan, girondin de bonne souche, d'apparence fruste et de cœur chaud, qui avait fait preuve, fréquemment, de courage, avisé et solide, mais, bien qu'il eût le sentiment de ses devoirs, inférieur à une charge où, pour conjurer la crise menaçante, il n'eût pas fallu unmoindre homme que d'Aguesseau ou Mole. Sur l'invitation pressante de Scheurer (i ), je l'informai de ses desseins et de ce que je savais de l'affaire, de mon ancienne conviction et de la crise redoutable que je prévoyais, si le gouvernement n'entreprenait pas lui-même la réparation de l'erreur judiciaire. Je venais de recevoir de Mme Dreyfus la copie d'une des dernières lettres de son mari, l'une des plus belles et des plus déchirantes qu'il ait écrites (2) :

Et ce but, disait-il (la revision de son procès), tu dois, vous devez l'attendre en bons et vaillants Français qui souffrent le martyrp, mais qui, ni les uns ni les autres,

(1) Je l'avais consulté sur l'opportunité qui s'offrait à moi d'entretenir Darlan. II me répondit le 7 septembre : «■ Vous m'auriez aidé en criant urbi et orbi : Scheurer-Kestner est persuadé ! Pourquoi ne l'avez-vous pas dit à Darlan ? Par discrétion, m'écrivez- vous ! Mais je ne vous l'ai pas demandée. » — J'avais précédemment informé des desseins de Scheurer-Kestner plusieurs de mes amis : en juillet, à BayreUth, Huijues Le Roux, Adrien de Montebello ; en août, à Riez, le docteur Prosper Allemand, ancien représentant des Basses-Alpes, et son fils ; à Vichy, Anatole Leroy-Beaulieu, membre de llnslitut, Henri Monod, Edmond Goudchaux (de Metz). Je fis, un peu plus tard, la môme communication à Edouard Aynard, député de Lyon, à Albert Sorel, qui avait été avisé déjà par Ranc, etc.

(2) Du 10 août 1897.

quels qu'aient été les outrages, les amertumes, n'ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où la vérité sera découverte, et il faut qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil, eh bien ! si je ne suis plus là, il t'appartiendra de laver ma mémoire d'une flétrissure que rien n'a justifiée. Si atroces qu'aient été les tortures qui m'ont été infligées, et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions et de leurs égarements, il y a la patrie ; et c'est à elle alors qu'il appartiendra d'être mon juge suprême.

Dans un adieu qui semblait devoir être le dernier, il remerciait sa femme de son dévouement et tous les siens, les amis qui n'avaient pas douté de lui.

Nous suivions, Darlan et moi, les bords de l'Allier, pendant que je lui faisais ces révélations inattendues, car les propos de Scheurer n'étaient pas encore venus à lui, et ni Méline ni Billot ne l'avaient informé de rien. Il ne me répondit pas seulement par des phrases sur le respect de la chose jugée, mais allégua une prétendue preuve postérieure à la condamnation, cette copie (il disait : ce brouillon) du bordereau qui avait été prise, à l'île de Ré, dans un vêtement de Dreyfus. Je n'eus pas de peine à lui démontrer combien était absurde l'hypothèse que le traître, quel qu'il fût, eût fait et conservé un brouillon de l'infâme missive. Et, si Dreyfus avait tenu à en emporter une copie dans son bagage, c'était une preuve de plus qu'il était innocent, car, coupable, il n'aurait pas eu besoin de s'en remémorer le texte (1).

(1)8 septembre 1897.

Je montrai également au ministre la dernière lettre de Scheurer :

Je continue ma campagne de propagande; la ville de Mulhouse en est fort agitée. Le général Billot m'a fait sonder avec l'habileté d'un militaire... Il faut continuer à faire avertir Dreyfus que quelqu'un s'occupe de lui. Si, contre toute vraisemblance, on retenait les lettres dans lesquelles on lui annonce mon intervention, je lui écrirais moi-même. Il faut que justice soit faite. Et justice sera faite ou j'y périrai (i).

Ces dernières lignes, cette promesse solennelle, et qui fut tenue, frappèrent vivement le ministre. Il me dit que, dès son retour à Paris, il s'enquerrait de l'affaire et qu'il m'autorisait à lui faire adresser par Démange une note détaillée sur le procès de 1894.

Mais la bonne volonté de Darlan fut aussitôt paralysée. Au premier mot qu'il dit à Félix Faure de mes confidences, celui-ci l'invita brusquement à ne pas aborder ce sujet. Méline ne lui fît pas meilleur accueil: il sait ce qui se passe et ne s'en inquiète pas.

Rentré à Paris, je fis une autre démarche.

En communiquant à Scheurer la lettre de Dreyfus que j'avais montrée à Darlan, je lui en avais fait observer la profonde tristesse, comme d'une voix qui serait déjà d'outre-tombe. Scheurer me pria d'aller, de sa part, chez le ministre des Colonies ; à sa demande, il en était certain,

(1) De Thann, 7 septembre.

Lebon m'autoriserait à faire parvenir à l'infortuné une lettre ouverte où je l'aviserais du prochain salut (i).

Le 1 5 septembre, Lebon, après avoir écouté mon récit avec son flegme habituel, refusa immédiatement de transmettre et, même, de recevoir la lettre que j'avais préparée pour Dreyfus (2). La correspondance du déporté était lue dans les bureaux de la Guerre, où les indiscrétions sont fréquentes, et par le personnel pénitentiaire de la Guyane, qui lui est suspect ; ma lettre serait connue ; cela me créerait, à moi Juif, des ennuis.

Je remerciai Lebon de sa sollicitude :, ayant l'habitude des responsabilités, je prenais celle d'écrire à un martyr que le premier vice-président du Sénat le croit innocent et s'occupe de lui.

Nouveau refus, sur le même ton calme, mais très formel. Lebon convint d'avoir lu une lettre (3) où Mme Dreyfus informait son mari « qu'une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en mains ». Il avait suppriméla lettre. Il ignorait qu'il s'agissait de Scheurer, mais il l'eût également arrêtée, s'il l'avait su (4).

Le dialogue, qui dura près d'une heure, ne tarda pas à devenir très vif: « Il est donc impossible de faire savoir à ce malheureux, qui désespère, qui se meurt, que le salut est proche ? — Je puis vous rassurer et vous pouvez rassurer Scheurer. Sa santé est fort bonne. D'ail-

(1) De Tliann, 11 septembre : « Je vous engage à employer tous les moyens en votre pouvoir pour faire savoir au pauvre maudit que je suis convaincu de son innocence et que je m'occupe de sa réhabilitation ; il importe qu'il conserve son espérance afin de se conserver lui-même. »

(2) Voir, Appendice IV, le texte de cette lettre.

(3) Du 20 juillet.

(4) Il avait laissé passer toutefois une autre lettre du 25 juillet où se trouvait cette phrase qui resta énigmatique pour Dreyfus : « Nous avons fait un pas immense vers la vérité ; malheureusement, je ne puis pa^i ion dire davantage. »

leurs, sa femme lui écrit régulièrement qu'on s'occupe de lui. — Quoi ! vous ne voyez pas la différence entre ces formules vagues, banales, ressassées depuis trois ans, et une lettre nette, précise, qui nomme Scheurer ! — Je ne transmettrai pas votre lettre. Si Scheurer, qui est vice-président du Sénat, écrit lui-même, je saisirai le Conseil des ministres, qui décidera (i), » J'essaye de lui faire comprendre l'étendue de sa responsabilité si Dreyfus meurt avant que Scheurer ait pu agir, avant de recevoir cette assurance, au moins, que sa mémoire sera réhabilitée. Et tout ce qu'on peut dire à un homme, je le lui dis. Mais Lebon s'obstine. Au surplus, il ne croit pas à l'innocence de Dreyfus ; il a lu, sans émotion, ses lettres, toujours les mêmes ; à sa place, il serait mort depuis longtemps. Sans doute, son métier de geôlier le dégoûte ; mais sa charge lui en fait un devoir. Et, tout à coup, comme pour m'apitoyer sur son propre sort : « Songez que, l'année dernière, quand on a fait courir le bruit de son évasion, j'ai dû le faire mettre aux fers pendant un mois, et, cependant, la nouvelle était fausse ! »

Ainsi me fut révélée par Lebon lui-même l'horrible torture dont Dreyfus s'était tû dans ses lettres.

Je m'indignai : « Quoi! parce que la Libre Parole a annoncé une fausse nouvelle, vous avez infligé à ce malheureux un pareil supplice, sans autre raison que cellelà ! »

Mais toutes mes paroles furent vaines et Lebon, quand je me retirai, se plaignait encore : « Ah ! quel métier ! »

Je rendis compte, le jour même (2), à Scheurer, de

(1) Lebon a, lui-même, confirmé son refus de transmettre ma lettre, et sa déclaration au sujet d'une lettre éventuelle de Scheurer h Dreyfus. (Lettre au Temps, 24 mai 1901.)

(2) Lettre du i5 septembre. (Cette lettre a été souvent publiée ; elle a été reproduite dans la plaquette : Lettres de Scheurer-Kestner et de Leblois, 11 à i3.)

cette entrevue et je racontai à de nombreux amis l'acte de froide cruauté dont Lebon s'était lui-même accusé.

Lebon rendit compte à Méline de notre conversation ; il écrivit ensuite à Scheurer que sa lettre, celle que je lui avais montrée, Tavait « stupéfié » ; il le supplie, « dans un intérêt supérieur, de ne pas faire un pas de plus dans la voie où on l'engage, avant d'en avoir causé avec les ministres compétents (i) ».

« Je suis étonné, me répondit Scheurer (2), et, cependant, je connais la lâcheté humaine. » Toutefois, il faut s'arrêter là, attendre, jusqu'en octobre. « Refoulons Findignation et la honte avec la douleur. »

Il avait préparé une lettre à Lebon. Il protestait d'abord que, lui seul, il s'était fait sa conviction, en dehors de toute influence des Dreyfus ; c'est lui-même qui m'a prié de faire une démarche auprès du ministre des Colonies. Mais il n'insiste pas sur l'incident ni sur son désir de prévenir Dreyfus que « l'iniquité va cesser ». Il veut s'expliquer sur une plus haute question :

Vous savez si je suis homme à rechercher le bruit, la popularité malsaine, et à faire parler de moi. La mission réparatrice que je me suis imposée ou plutôt que ma conscience m'impose, que l'honneur de la République commande, je la remplirai jusqu'au bout. Vous me connaissez sans doute assez pour vous dispenser d'illusions sur ce qu'on pourra obtenir de moi !

Qu'il s'agisse de politique ou d'autre chose, je ne me souviens pas d'avoir jamais reculé, lorsque je jugeais l'honneur en jeu. Et, dans la circonstance, c'est l'honneur des hommes qui gouvernent, comme celui de la République, c'est le mien qui sont enjeu!

(1) 17 septembre.

(2) De Thann, 17 scpleml)re.

Je VOUS dis que Dreyfus est innocent ; je vous dis qu'il est la victime d'une erreur judiciaire; je vous dis qu'o/2 le sait ; je vous dis qu'on préfère charger sa conscience d'un crime — car c'en est un aujourd'hui — que de reconnaître publiquement qu'on s'est trompé. Je vous dis que de pareilles choses sont inacceptables au xix° siècle ; je vous dis qu'elles déshonorent la République ; je vous dis qu'elles feront dans l'histoire une triste place au gouvernement d'aujourd'hui ; je vous dis que, dussé-je y perdre ma situation dans le monde, je remplirai mon devoir!

Leblois (i) déconseilla l'envoi « de cette admirable lettre ». Pourquoi discuter avec les « petits » ministres? Il ne faut parler qu'à Félix Faure. Atendtez d'avoir vu Picquart ; « or, il suffit d'un mot pour empêcher son voyage. »

Scheurer se rendit à ces arguments, mais, tout en cédant une fois de plus à Leblois, il maugréait. Je lui fis part d'une observation qui m'inquiétait. On savait, dans les bureaux de rédaction, son intention de prendre en mains la cause de Dreyfus; pourtant, Drumont se taisait : pourquoi ? Il me répondit : « Laissons ces gen là, et, sans nous occuper d'eux, allons droit notre chemin (2). »

Si le silence de Drumont ne lui paraissait pas significatif, la lecture de certains journaux l'indignait. La

(1) De Gernsbach, 19 septembre.

(2) De Thann, 22 septembre.

Pairie (i) racontait que Dreyfus s'affaiblissait, « dans une rapide décrépitude, les joues hâlées par l'affreuse solitude, l'œil terne, les épaules remontées ». A propos d'une tournée d'inspection aux îles du Salut : « M. Artaud (l'inspecteur) pourra, sans manquer au devoir, lui dire que sa sépulture a déjà eu les honneurs de la sollicitude gouvernementale. Pour qu'il n'y ait pas de tricherie, Dreyfus, mort, sera photographié, embaumé et expédié sous bonne garde à Paris. » Déjà^ Lebon a envoyé tout un matériel d'embaumement.

Le vieux républicain méditait tristernentsur la férocité d'un jeune ministre qui prescrit de telles" mesures, sur l'avihssement d'une presse qui publie, avec joie, de telles turpitudes, sur la veulerie d'une opinion qui ne proteste pas (2).

Pour se consoler, il relisait les lettres de Dreyfus.

Il eut d'autres sujets de tristesse. Il aimait le chimiste Berthelot autant qu'il l'admirait. Il comptait sur son concours. Berthelot étant venu le voir à Thann,il voulut lui exposer la redoutable affaire. L'illustre savant, l'un des plus grands du siècle, ne lui répondit pas par la phrase atroce : u De quoi te mèles-tu (3) ? )> Il ne voulut rien entendre. Non qu'il manquât de courage civique, mais par égoïsme scientifique. La pensée constante d'une telle iniquité pèserait sur son cerveau, le distrairait de ses recherches. 11 est vieux. Il ne doit ses dernières années, ses derniers efforts intellectuels qu'à la chimie.

Des impatiences se manifestaient. Hanotaux, il y a

(i) Du i4 septembre. (D'après le Combat^ de Cayenne.)

(2) Mémoires de Scheurer.

(3) Balzac, Un Ménage de garçon, G7 : « Tous ceux que Ihoniiôle chef (Bridau) sollicitait lui répètent cette phrase atroce : « De quoi te môles-tu? »

quelques mois, avait raconté à Monod (i) ses propres angoisses au sujet de la déplorable affaire : En 1894, il a vainement supplié Mercier de ne pas s'y engager ; son collègue a employé des moyens abominables pour faire condamner le Juif ; u la culpabilité de Dreyfus n'est peut-être qu'un roman » ; cette histoire « restera le malheur de sa vie » (2). Maintenant, Monod poussait Ranc à commencer une campagne de presse, et Bernard Lazare eût voulu publier sa collection d'expertises. Il y avait joint un nouveau mémoire où, ramassant les faits connus, il dénonçait la comédie des antisémites qui, de Dreyfus innocent, ont fait le Traître par excellence; dix autres espions, officiers et soldats, « n'ont pas offensé la conscience nationale », parce qu'ils n'étaient pas Juifs.

Scheurer me pria d'empêcher cette publication : d'une part, certaines expertises, qui concluent à uneforgerie, lui semblent fâcheuses; d'autre part, il ne veut pas avoir l'air d'être à la remorque des Dreyfus. En effet, « l'affaire ne doit pas devenir juive » (3) ; ce serait une lourde faute ; sauf avec moi, il ne veut avoir de rapports avec aucun Juif. Et, certes, il n'est pas suspect d'indulgence pour l'antisémitisme; a c'est la honte du xix^ siècle ». Mais il faut être sage et prudent.

Je comprends, m'écrit-il, l'impatience de Monod ; car il est, comme moi, comme vous, un homme dont la cons^ cience parle impérieusement ; mais il faut qu'il attende

fi) Dans un déjeuner, au domicile particulier d'Hanotaux. {Cass., I, 458, Monod.)

(2) A Rennes, Hanotaux affirme qu'il ne fit allusion, devant Mopod, « qu'aux préoccupations patriotiques qu'il avait eues en 1894 » (I, 225).

(3) Mémoires de Scheurer.

comme vous, comme moi aussi. Croit-on que je ne souffre pas moi-même de tant de retards ?... Ah ! si seulement le pauvre martyr a la force d'attendre ! Il m'est impossible de vous dire combien je m'en sens tourmenté... Mais il ne s'agit pas de crier haut, de lever de grands bras, d'enfler la voix, de s'indigner même ! Tout cela est inutile, donc nuisible. Ce qu'il faut, c'est. sauver l'individu, rendre l'honneur à sa famille, — et sauver l'honneur du gouvernement républicain. De tels intérêts sont sacrés. Plus tard, vous saurez tout et, alors, vous me rendrez la justice que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour aboutir au plus vite... J'ai dit que j'agirai. Mon caractère ne se démentira pas, je le jure; je le jure, silencieusement, à ces pauvres martyrs auxquels je donne, chaque jour, une pensée douloureuse (i).

La publication des expertises fut ajournée.

D'ineptes, mais dangereuses légendes, commencèrent à circuler. Un jeune diplomate, attaché au cabinet d'Hanotaux (2), « savait » qu'un sous-offîcier véreux, moyennant finances, se dénoncerait comme Tauteur du bordereau. Il me le dit à moi-même, et j'en avisai Scheurer (3). Ainsi ressuscitait l'homme de paille, né jadis du cerveau fumeux de Bertillon. Picquart luimême y avait cru, sur la foi de Du Paty ; bien d'autres vont y croire.

La Croix (4) raconta cette histoire en même temps que Rochefort annonçait la prochaine évasion de Dreyfus (5). Scheurer en conclut que le ministre des Affaires étrangères avait des accointances, directes ou indirectes, avec le journal des Assomptionnistes.

(i) De Thann, 4 octobre.

(2' Maurice Borel.

(3) Par lettre du 1er octobre.

(4) 3 octobre.

(5) 5 octobre.

55f) HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

Hanotaux laissait seulement colporter ce mensonge. S'il avait cru que Scheurer était victime d'une pareille supercherie, son devoir eût été de l'en avertir. Il s'en garda.

. Entre temps, on colportait que Scheurer, dès la rentrée, interpellerait le gouvernement sur Dreyfus. Un journaHste lui demanda confirmation de la nouvelle. Scheurer répondit qu'il n'avait fait part à personne d'un tel projet(i).

C'était rigoureusement exact. Mais on interpréta le démenti comme un désaveu du bruit qui s'étaitrépandu que Scheurer poursuivait la revision du jugement de 1894. Il reçut des lettres inquiètes dont il s'amusa, se félicitant du succès de son équivoque. « Il n'y a donc que les interpellations qui comptent (2) ? »

Lui supposant un dossier, je l'engageai à consulter deux des maîtres de la barre, Waldeck-Rousseau et Barboux, avant toute autre démarche. Il me répondit qu'il était doublé d'un avocat moins illustre, mais très fin et très délié ; c'était Leblois.

Billot, lui aussi, croyait au dossier de Scheurer et en eût voulu connaître le contenu. Un jour que je lui ren-

(1) MatinduS octobre.— Il m'avait écrit, dès le22 septembre: ■ « Je ne compte pas commencer par le Sénat. Si, à la suite d'une

interpellation qui aurait l'avantai^e de me mettre en vue, de faire parler de moi, comme d'un simple député en quête de popularité ou d'impopularité, le Sénat votait l'ordre du jour pur et simple, le malheureux serait un peu plus enfoncé qu'avant. Or, c'est ce qu'il faut éviter. Ce n'est donc pas ce que je ferai. «

(2) De Thann, i3 octobre : « J'ai parfaitement atteint mon but. Si je l'ai dépassé, cela n'offre aucun inconvénient. Quand on tient un renard par le cou, dans un bon nœud, et par la queue, on se moque pas mal de ses résistances et de ses remarques. » Il observe que la presse allemande n'a pas été dupe de sa réponse ambiguë: « Il est remarquable, a écrit la Gazette de Francfort, que le sénateur démente l'interpellation, mais ne dise pas un mot de la question de l'innocence de Dreyfus. »

dis visite pour rentrctenir d'une question relative à la défense des Alpes, il me demandâmes pronostics sur la prochaine session parlementaire. Devinant le pièg-e, je répondis par des banalités. Le 28 septembre, le contrôleur général en retraite Martinie se rendit chez le beaupère de Dreyfus. Il lui dit, ainsi qu'à Mathieu, que Billot, homme « bon, juste et loyal », étranger entièrement au procès de 1894, dès lors libre de ses mouvements, n'a qu'un désir, de savoir la vérité ; de quels éléments dispose Scheurer? Martinie, au nom du ministre, mais à titre officieux (non officiel), vient, s'en enquérir. Si Dreyfus est innocent, la responsabilité de deux généraux, Mercier et un autre, est terriblement engagée.

Mathieu répondit qu'il ignorait sur quelles preuves reposait la conviction de Scheurer. La démarche de ce visiteur était si surprenante qu'il supposa quelque fourberie : un intrigant quelconque, un agent, a, pour venir à lui, pris le nom de cet officier général. Il dit, en conséquence, qu'il avait lui-même quelques indications importantes, mais il ne les communiquerait à son interlocuteur que si celui-ci lui donnait rendez-vous 'à son propre domicile.

Martinie y consentit et, le lendemain, Mathieu se rendit à l'adresse indiquée, demanda à voir l'ancien contrôleur et fut reçu par son visiteur de la veille. Mathieu répéta qu'il ne connaissait pas le contenu du dossier de Scheurer ; Martinie lui recommanda le secret le plus absolu (1).

(1) Souvenirs de Mathieu Dreyfus. — Cet incident fut raconté, pour la première fois, dans le Siècle du 5 janvier 1898. Martinie écrivit le même jour au directeur du journal : « Si, au mois de septembre, j'ai eu un entretien avec M. Iladamard, rue de Chàteaudun, et avec M. Mathieu Dreyfus, chez moi, c'est tout à fait à. titre privé, et le nom du ministre n'a pas été prononcé, non plus que le nom d'aucun général. » — Ainsi, cet

Billot ne comptait plus que sur Berlin. L'officier informa Scheurer « qu'il avait mission de le voir(i) ». Scheurer retarda la conversation jusqu'au 16 octobre. Bertin lui répéta alors que Billot le suppliait de ne pas agir sans avoir causé avec lui. Scheurer promit de nouveau, mais ajouta : « Je n'ai d'ailleurs rien à lui dire, si ce n'est que je sais tout. »

Bertin, s'en retournant à Belfort avec le neveu de Scheurer, soupira : « Votre pauvre oncle ! On a acheté la presse pour le terrasser (2) ! »

Et il télégraphia au colonel Thévenet, officier d'ordonnance du ministre : « Il sera fait comme vous l'avez demandé (3). » Billot comprit que la bataille était désormais inévitable. Il le dit à BoisdefTre, qui informa Gonse ; celui-ci avertit Henry; — et Henry, d'urgence, manda Esterhazy à Paris.

ancien officier général, ami personnel de Billot, serait allé trouver la famille Dreyfus de sa propre initiative, à une date où l'opinion n'était pas encore saisie des projets de Scheurer, mais où le ministre de la Guerre s'efforçait, par tous les moyens, de connaître le menaçant dossier ! — Martinie écrivit encore a Rochefort : « Mathieu Dreyfus, que j'avais vu dans un intérêt national et désintéressé, s'était engagé formellement à considérer notre entretien comme confidentiel. Il m'a trahi comme son frère a trahi la France. Mol, j'aime mon pays avant tout. » Cette lettre fut portée h la tribune de la Chambre par Ernest Roche, le 24 février 1898, au cours de son interpellation « sur les relations de M. le ministre de la Guerre avec la famille Dreyfus ». Dès le 12 février, quand finterpellation fut déposée, Billot démentit en ces termes le récit du Siècle : « Jamais personne, de la part du général Billot, ministre de la Guerre, n'a été chargé de faire à la famille Dreyfus aucune communication d'aucune nature. » 11 renouvela sa déclaration le 24, jouant audacieusement sur les mots. — L'un des amis de Mathieu, Jeanmaire (de Mulhouse), avisa aussitôt Scheurer de l'incident. (4 octobre.)

(1) Cass., III, 459, lettre (du 28 mars 1899) à Ranc; Hennés, II, 5o, Scheurer-Kestner; 53, Bertin.

(2) Mémoires de Scheurer.

(3) Rennes, II, 55, Bertin.

Page 1