‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 4)Chapitre 11 sur 22 · CHAPITRE VII LA COLLUSION · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII LA COLLUSION

Depuis la fin de juin, Esterhazy s'était retiré à Dommartin (i). Henry, tout l'été, le tint au courant. Il s'absenta plusieurs fois, se faisait adresser à Paris, au Cercle militaire, certaines lettres (2). En septembre, il annonça son départ pour l'Italie. Déjà, plus d'une fois, il a menacé de se mettre, parla fuite, à l'abri. Du moins, il sauvera sa peau .

(1) Cass., II, 228, Esterhazy {Enq. Berlulas).

(2) Il dit à Bertulus qu'il ne s'absenta quen juillet, pour acheter des chevaux à Paris, et, trois fois, pour aller à Châlons. C'est un mensonge. On a vu que Scheurer n'avait pas été satisfait des premiers spécimens de l'écriture d'Esterhazy que lui avait procurés l'agent Jaume ; celui-ci, s'étant remis en chasse, fit adresser, de Marseille, à Esterhazy, une lettre dont le signataire demandait un rendez-vous pour causer d'affaires. Esterhazy répondit, d'Épernay, le 11 septembre; il priait son correspondant de préciser : « Je compte partir pour V Italie d'ici peu de jours. Si vous avez quelque chose de sérieux à me dire, je pourrai vous voir en passant à Marseille. Adressez votre réponse au Cercle militaire à Paris. » Donc, il se faisait adresser certaines lettres au Cercle militaire, où il allait les prendre lui-même. — Il vint certainement à Paris, le i^r octobre. (Voir p. 5Gi, note 1.1

C'était le plus sage. Tôt ou tard, il faudra en venir là, Mais cela ne faisait l'affaire ni d'Henry, ni de Boisdeffre. En fuyant, Esterhazy avouait. Nulle démonstration plus éclatante. Scheurer aura vaincu, sans même av-oir combattu.

Les nerfs dominent Esterhazy, las, usé, qui n'a plus rien à attendre de la vie. Les autres, bien lotis, dans les honneurs, ont tout à perdre. Ils ne se résignent pas si vite à la défaite. Henry, surtout, garde son sang-froid.

On l'entend qui sermonne Esterhazy, le remonte, lui promet le concours des grands chefs. L'ayant, une première fois, couvert, ils sont à sa merci. Sa perte, c'est leur perte. Ils ont partie liée avec lui, sans qu'il soit besoin d'un contrat. Et ces hommes qu'il tient, ils tiennent eux-mêmes les maîtres de l'opinion et du pouvoir, Billot par ses tares (i), Mélirie par Billot, Faure par Drumont (2), Drumont par ses accointances avec Esterhazy (3). Et l'on achètera la presse (4). L'armée, les Chambres, le peuple, suivront le mouvement.

Quels que fussent son mépris des généraux, sa haine de l'armée et de « ce peuple de femmes saoules (5) », Esterhazy restait sceptique à ces assurances. Que la

(1) C'est la version constante d'Henry : « Le soir, dit Esterhazy, je reçus un mot d'Henry me disant d'aller voir Guénée, qui demeurait au diable, rue Marie-Louise, derrière le canal il devait me donner des renseignements complémentaires sur les tripotages financiers de Billot, que l'État-Major visait toujours. » [Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 94-)— H précise, dans sa déposition du 4 mars 1900 : « Les dettes de Billot, l'affaire de la banque de la rue Turbigo, les billets en souffrance chez les marchands de fer de la rue de la Roquette, ceux en pension chez un homme d'affaires de la rue de Londres, les sommes qu'il s'est fait remettre sur lés fonds secrets. *

(2) Voir p. 199.

(3) Voir p. 385.

(4) C'est le propos de Bertin à Fernand Scheurer. (Voir p. 558.)

(5) Lettre à Mme de Boulancy. (Voir p. 30.)

France, militaire et civile, prît fait et cause pour lui, se levât pour sa défense, cela était bouffon, impossible.

Il ne connaissait pas l'histoire. Les plus nobles passions (amour de la patrie, amour de l'armée ou de la liberté), combien de fois ojit-elles été soulevées par des coquins, exploitées par des scélérats !

Esterhazy promit qu'il patienterait, mais, par précaution, se pourvut d'un viatique. Il fit venir Christian à la campagne et lui extorqua une nouvelle somme de 17.000 francs pour « l'affaire Rothschild (i) ».

A-t-il, vers cette époque, dans un accès de peur, passé une première fois la frontière ? Un aubergiste de Lugano croit l'avoir vu, pendant quelques jours (2). Il ne serait revenu que sur des assurances formelles, écrites. En tous cas, il était le 18 octobre à Dommartin.

L'avant-veille, comme je l'ai raconté, Bertin avait télégraphié au ministre le résultat de sa conférence avec Scheurer. Henry, le jour même, fut informé et avisa aussitôt Esterhazy. Celui-ci reçut la redoutable communication dans la matinée du 18 (3) ; un grand frisson le secoua. Aussitôt, il saute dans le premier train, confère avec Henry au débotté. Dans la soirée, chez la fille Pays, où il s'installe, il explique son retour par une querelle avec sa femme et paraît « très soucieux (4) ^>.

(1) « Reçu de M. le comte Esterhazy, demeurant à Beautiransur-Gironde, et à titre de dépôt, la somme de 17.000 francs, qu'il a versée au crédit de mon compte, 5o233, au Crédit lyonnais, et dont le présent reçu lui assure la légitime et complète propriété. — Paris, le i^r octobre 1897. "

(2) Mémoires de Scheureh.

(3) Il fixe lui-môme à cette date son départ pour Paris [Cass., I, 577) cela a été vérifié à Dommartin.

(4) Cass., I, 802, Pays.

HISTOIRE DE L AFFxVIRE DREYFUS

A ce moment précis, qu'est-ce que Scheurer a fait savoir à Billot? Simplement qu'il est convaincu de l'innocence de Dreyfus et qu'il est résolu de poursuivre la revision du procès. Par quels moyens, par quelles preuves? Scheurer n'en a rien dit. Le nom d'Esterhazy, il ne l'a prononcé à personne. Mais les agents d'Henry, en juin, ont suivi Picquart chez Leblois, plus tard Leblois chez le vice-président du Sénat.

Imaginez Scheurer sur une autre piste. Trompé par de faux renseignements, c'est un autre officier"qu'il va désigner. Le ministre de la Guerre, le chef de l'État- Major en ont connaissance. Vont-ils s'émouvoir? Ils laisseront le maladroit s'embourber; ils ne feront pas à l'innocent l'injure de croire qu'à la première nouvelle d'un tel soupçon, le plus horrible qui soit, il prendra la fuite (i).

Si Dreyfus est l'auteur du bordereau, qu'importe que Scheurer accuse ou non Esterhazy d'être le traître? Tant mieux au contraire ; car l'effondrement de l'accusation, ce sera la fin d'une détestable légende. Mais tous ces chefs s'émeuvent, s'effarent : pourquoi ?

La fièvre n'atteint pas, chez tous ces hommes, la même intensité. Le pouls de Billot ne bat pas aussi vite que celui de Boisdeffre. En effet, Billot, s'il croit Dreyfus

(i) Rennes, I, 325 : « Démange : Pourquoi un homme innocent comme Esterhazy avait-il besoin que l'on vînt à son secours? — Il est certain, répond Roget, que je ne l'aurais pas fait. »

coupable, ne croit pas qu'Esterhazy soit innocent; Boisdeffre en sait davantage. Ces principaux personnages de la tragi-comédie qui va se jouer diffèrent, entre eux, autant par les responsabilités encourues que par le caractère ou le physique. Il va falloir, pour chacun d'eux, tirer sur une autre ficelle.

Henry les connaît tous, non pas comme un psychologue de salon ou d'académie, mais à la façon, plus sûre, d'un marchand de bœufs ou d'un maquignon de foire. Il a mesuré, chez chacun, les limites de l'intelligence, celles de l'honnêteté, de la candeur ou de la sottise, pesé le courage et Ténergie, la vanité et l'orgueil. Sous l'homme extérieur, solennel ou famiHer, sec ou souple, brodé, décoré et chamarré, c'est l'homme intérieur qui l'intéresse, « l'homme invisible » (i). Il le cherche, le trouve et l'exploite.

Ainsi, pendant près de deux ans, il a trompé Picquart. Plus facilement encore, il joue des autres, parce qu'il vise toujours à leur faible. La terreur de ce superbe BoisdelTre esld'une éclaboussuresur sa gloire d'apparat ; il est pr^t à tout pour y échapper : Henry lui demande seulement de le laisser faire. Gonse est timide : Henry le bouscule, lui fait honte de ses derniers scrupules comme d'une lâcheté. Du Paty, d'apparence insolente et rogue, est le plus crédule des hommes, très inflammable. Henry ne propose pas à Làuth, correct et gourmé, les mêmes besognes qu'à Gribelin. S'il ne cherche pas à approcher Billot (2) , — car ces deux paysans madrés eussent vite fait de se reconnaître, — il sait que BoisdelTre répond du ministre, et pourquoi.

(1) Taine, Liitér. angl., 1,9.

(2) Cass,, I, 55i, Billot : « Je n'ai pas vu Henry plus de deux ou trois fois. »

Au surplus, à toute cette affaire qui redevient menaçante, il s'intéresse seulement pour le bien du service, car il ne connaît pas Esterhazy — ou si peu (i).

Le jour môme de Fentrevue de Bertin avec Scheurer, Gonse convoqua Du Paty à un premier conciliabule auquel assistèrent Henry et Lauth (2).

Du Paty, sous-chef du troisième bureau, n'avait avec Henry que des rapports de service, peu fréquents d'ail-

(1) Billot, Boisdeffre et Gonse savaient qu'Henry avait travaillé avec Esterhazy, en 1877, au bureau des Renseignements. D'autres l'ignoraient (ou ce sont de faux témoins). Ainsi Roget : « D'après tout ce que je sais, je suis porté à croire, d'une façon très ferme, qu'Henry et Esterhazy ne se connaissaient pas... Henry n'a eu aucun rapport avec Esterhazy pendant la durée du procès ; il n'a été en rapport avec lui que postérieurement au procès Zola. » {Cass., I, 99.) — « Gonse, écrit Esterhazy, a essayé de dire qu'Henry m'avait à peine connu ; Roget, croyant que sa déposition ne serait jamais rendue publique, a été jusqu'à dire qu'Henry ne me connaissait pas. Or, j'ai vécu dans le même l3ureau qu'Henry... etc. » {Dép. ù Londres, 1^^ mars 1900). De même, Cass., I, 58o.

(2) Cass., I, 558, Boisdeffre; H, 197, Gonse; I, 4^3, Lauth; I, 444; H, 190, 200; jfnslr. Tavernier, 6 juin 1899, Du Paty: « Le général Gonse me fit chercher au bureau des opérations militaires. » Du Paty fixe cette première réunion au 16 octobre; il avait précédemment donné la date du 28, mais il explique qu'il y eut plusieurs réunions du même genre, doù son erreur. Depuis, il a consulté les notes qu'il a prises pendant toute cette période et qu'il a mises en lieu sûr. l\ se réserve de les produire devant ses juges, iinsîr. Tavernier, 7 juin.) — Gonse dit à Rennes (H, i58) qu'il prévint Du Paty, « le i5, le 16 ou le 17 » : <( Je lui dis qu'il allait venir avec moi, et je le pris quelques jours après. »

leurs, et, marquis de fraîche date (i), traitait de haut cet officier de fortune, mal dégrossi, qui n'était pas de son monde. Une seule fois, il Pavait invité à sa table, en garçon (2) ; la marquise ne se fût pas commise avec la fille du cabaretierde Péronne. Henry, humilié, le détestait, mais cachait sa haine; il connaissait, par le menu, l'aventure suspecte où s'était compromis naguère ce hautain aristocrate et il avait pénétré jusqu'au tuf ce cerveau bizarre, romanesque, très cultivé et très sot. Il le savait ambitieux, dévoré de la soif de paraître, de jouer un rôle, sans scrupule et d'un dévouement illimité à Boisdeffre. C'était l'homme qu'il lui fallait.

(1) Il était, comme on l'a vu (tome I", 211), Tarrière-petitfils du président Dupaty de Bordeaux. Le président Dupaty eut neuf enfants, dont Charles Dupaty, le statuaire, l'auteur du Louis XIII de la place des Vosges, et Emmanuel Dupaty, de l'Académie française, l'auteur des Délateurs. Le frère du président, mousquetaire à cheval, auteur d'un traité d'équitation, affilié aux illumines, prit le nom de Clam, d'un manoir qu'il possédait à Saint-Georges-de-Cubillac, dans le Poitou. (Rain- GUET, Bibliographie Sainlongeoise, à Saintes, i844-) Son fils servit en Espagne sous Thiébaud. {Mémoires^ III, 225.) Le général Dupaty, petit-fils du' président, prit à son tour le nom de De Clam, écrivit son nom de famille en deux mots et devint marquis du Pape. Prisonnier de guerre en Allemagne, en 1870, il adressa à la Gazette de Cologne une lettre où il traitait le gouvernement de la Défense Nationale de « gouvernement d'aventuriers )'. C'est le père du lieutenant-colonel.

(2) Cass., I, 344, Cuignet : « Du Paty connaissait le petit bleu, et c'est même à partir de ce moment qu'on le vit fréquenter Henry, l'introduire peu à peu dans son intimité. » Ces assertions sont démenties par Du Paty : « Pendant l'été, à l'époque d'une absence de Mme Henry, j'ai invité une fois Henry à déjeuner (en 1895). Il n'est presque jamais venu chez moi, en dehors de cette invitation, sauf pour affaire de service. Mme Henry est venue plusieurs fois voir ma femme au moment de la naissance d'un de mes enfants; nous ne l'avons jamais invitée à notre table. » {Cass., I, 456; Rennes, III, 5o4.) Cela est confirmé par Lauth à l'instruction Tavernier (3 juillet 1899). Lauth dépose qu'il tient l'information d'Henry lui-même.

Comme Du Paly étaitréputé Fauteur principal du procès de 1894, il était naturel qu'on le consultât à Theure où la grande œuvre menaçait ruine. Henry, toujours modeste, s'est employé à lui faire attribuer cette gloire ; il se plaisait dans l'ombre, fuyait, prudemment, les premiers plans, la lumière crue de la rampe. Picquart, l'an passé, a dédaigné, sauf sur une question d'écriture, de se renseigner auprès de Du Paty. Henry, au contraire, ne demande qu'à s'effacer devant lui. Du Paty, flatté dans sa vanité, glissa au piège (1).

Il n'a pas été sans inquiétude sur la condamnation de Dreyfus; mais Boisdeffre l'a rassuré. D'autre part, il ne connaît pas Esterhazy; il ne s'est rencontré que deux fois avec lui, en Afrique, au cours de l'expédition de Tunisie, sans lui parler, il y a dix-sept ans (2).

Dès ce premier conciliabule (avec Gonse, Henry et Lauth) (3), il fut mis vite au fait. Ce fut Gonse luimême qui, s'adressant directement à Du Paty, comme au futur sauveur, lui exposa l'objet de la réunion, le « lança (4) »• H révéla, partiellement, « la campagne entreprise, depuis dix-huit mois, pour substituer Esterhazy à Dreyfus (5) ». Sans doute, Esterhazy, de grande famille et solide soldat, n'est pas sans reproche; il est

(1) Cass., II, 178, Du Paty : « J'étais un des plus intéressés à la manifestation de la vérité. »

(2^ Cass., I, 444, 416; Inslr. Tauernier (6 juin 1899), Du Paty. — De même Esterhazy {Cass., I, 579).

(3) Lauth {Cass., I, 428) dit « qu'il n'y eut jamais de réunion au sens propre du mot »: Affirmation qui est démentie par Du Paty {Cass., II, 190; Instr. Tauernier) et par Gonse lui-même {Cass., II, 197; note du 10 septembre 1898 a l'enquête Renouard). '— Lauth n'assista pas à la réunion du 22 octobre, la plus importante, celle où furent écrites les lettres anonymes.

(4) Cass., II, 3i, 190; Insir. Tauernier, 6 juin 1898, Du Paty.

(5) Instr. Tauernier, Du Paty. — Il dit qu'il n'avait rien su jusqu'alors des événements de l'année précédente.

endetté et libertin. — Henry, interrompant, affirme que, (( malgré ces écarts de conduite», Esterhazy est « absolument digne d'intérêt » ; et que Picquart la accusé sans preuve. — Gonse continue : c'est à cause de ces défaillances que les Juifs ont choisi Esterhazy pour lui imputer le crime de Dreyfus. Accusation détestable a dont une longue et minutieuse enquête » a démontré la fausseté. Mais c'est un malade d'une nervosité excessive, aigri, capable de perdre la tête ; si la dénonciation de Scheurer le surprend à l'improviste, il est homme à gagner la frontière ou à se tuer : alors, tout croule ; de redoutables complications extérieures se produisent; les plus grands malheurs vont s'abattre sur le pays et sur les chefs de l'armée. Il est donc nécessaire, conclut Gonse, de prévenir Esterhazy, de ne le laisser ni étrangler, ni s'affoler (i).

C'en était assez pour une première fois. Le cerveau de Du Paty va travailler sur cette idée que le plus brillant de ses titres de gloire est compromis, que son intérêt (donc l'intérêt de Tarmée) exige de parer à un tel danger. Et les jours suivants, Henry et Gonse réchauffèrent, accrurent ses inquiétudes (2).

Henry ne confia à personne qu'il avait déjà averti Esterhazy et l'avait fait venir à Paris. Outre qu'il eût risqué d'éveiller des soupçons, il importait que les grands

(1) Cass., I, 444; IIj 3i, 177, 2o5; Insir. Tavernier, Du Paty.

(2) Rennes, II, i65, Gonse : « Je suis persuadé que Du Paty s'est entendu avec Henry. » Du Paty dit qu'il vit Gonse presque toujours en présence d'Henry [Instr, Tavernier).

chefs commissent eux-mêmes T acte irréparable, révélateur de leurs craintes : rassurer le traître.

Il usa, en conséquence, après s'être concerté avec Esterhazy, d'un de ses procédés coutumiers. Le 19 octobre, par une coïncidence qui. Feût dû surprendre. Billot reçut une lettre où il était mis en demeure d'agir contre Scheurer et Picquart qui ont comploté de substituer Esterhazy à Dreyfus. La lettre est d'une écriture dissimulée, « sensiblement la même » que celle de la fausse lettre à l'encre sympathique ; elle présente la même ornementation bizarre des caractères, ces boucles étranges qui avaient étonné Picquart (1). Henry, apparemment, s'était adressé au même faussaire. La lettre, était anonyme. Billot la remit à Gonse, qui la porta au bureau des Benseignements, où se trouvaient Henry et DuPaty (2).

Il fut évident, dès les premiers mots échangés, qu'il y avait urgence à avertir Esterhazy. Mais comment? Du Paty proposa de le faire venir au ministère (3).

(1) « Cette carte est écrite avec une écriture dissimulée qui est sensiblement la même que celle du faux Weyler, avec cette différence que, dans l'un des documents, les boucles qui altèrent la physionomie des lettres sont en haut, et que, dans l'autre, je précise, les susdites boucles sont en bas. » (Esterhazy, Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 91.) — Cuignet {Cass., I, 343) donne de cette lettre la même description, moins le détail sur la disposition des « boucles ». — Il en résulte qu'Henry montra la lettre à Esterhazy avant de l'envoyer à Billot.

(2) Du Paty place ce conciliabule le 19 ou le 20 octobre {Inslr. Tavernier). La lettre reçue par Billot est du 19; donc le conciliabule est du 20. — Gonse, à Rennes, dit qu'il s'agissait de la lettre anonyme qui fut reçue, le 21, par Boisdeffre ; que Boisdeffre en reçut une seconde le 26 ou le 27 ; et que la réunion serait postérieure au 27. Or, l'entrevue de Montsouris est du 23. Gonse dit d'ailleurs que « tout cela se passait après l'entrevue de Montsouris » (II, 169), ce qui est absurde. Il confond la lettre P. D. G. avec celles que Boisdeffre reçut plus tard.

(3) Cass., II, 177, Du Paty.

L V COLLUSION HCO

A Texamen, cela fut écarté ; la venue d'Esterhazy pouvait être connue. On s'arrêta à l'idée, qui avait été déjà agitée, d'une lettre anonyme (i). Cela parut à Gonse très pratique. Henry proposa un texte très court qui se terminait par ces mots : « Attendez crânement (2). » Du Paty rédigea une missive plus développée, la copie, presque textuelle, de la lettre anonyme que Gonse venait de leur apporter (3). Dès que Du Paty l'eût démarquée, Henry la reprit, pour ses archives. Mais avant de la classer, il y fit ajouter (par l'un de ses faussaires) les initiales de Du Paty, P. D.. G., pour qu'elle lui fût attribuée plus tard. Si la lettre, quand Du Paty l'eût sous les yeux, avait porté ses propres initiales, sa signature, il s'en fût aperçu (4).

(1.) Roget dit que ce fut Du Paty qui en eut l'idée {Rennes, I, 325) ; Du Paty dit qu'il lui serait impossible de préciser si ce fut Gonse ou Henry {Instr. Tavernier, 7 juin), et que l'idée préexistait à cet entretien. Gonse dit [Rennes, II, 169) que la proposition fut faite par Henry.

(2) Gonse avait conservé ce brouillon, qui fut produit, le 7Juin 1899, à l'instruction Tavernier, et reconnu par Du Paty.

"(3) Cass., I, 445; II, 3i, Inslr. Tavernier, Du Paty. — Lauth dit qu'il ne se souvient pas de l'incident dont conviennent formellement Gonse (II, 197) et Boisdeffre (I, 558). « Ou bien, dit Lauth, j'ai quitté seul la chambre, en laissant les trois autres interlocuteurs. » {Cass., I, 423.) J'ai montré (p. 566, note 3) que Lauth assista seulement à la première réunion préparatoire du 16 octobre. De là, sa divergence avec Boisdeffre, Gonse et Du Paty sur ce point. D'ailleurs, vers cette époque, il quitta l'État-Major pour un régiment.

(4) La lettre, qui a été versée au dossier des diverses instructions, porte ces initiales. A la Cour de cassation, le président Lœw interroge Du Paty « sur la lettre P. D. G. « : « J'ignore, répond Du Paty, à quel document il peut être fait allusion. C'est la première fois que j'en entends parler. Je ne sais donc pas à quelle époque il faut l'attribuer. » Puis il raconte la réunion où «Ton a agité les moyens de prévenir Esterhazy» et dit qu'il proposa un texte, « la copie, presque textuelle, d'une lettre anonyme que le ministre venait de recevoir » (I, 445). Or, cette lettre, c'est la lettre P. D. C.

On savait Esterhazy à la campagne, mais où ? Henry, ostensiblement, le demanda à Gribelin, qui n'en savait rien; il envoya alors Tarchiviste se renseigner chez l'agent Desvernine qui, par ordre de Gonse, n'avait pas cessé de surveiller Esterhazy et qui donna l'adresse (i). Henry vérifia avec Du Paty l'emplacement exact de Dommartin sur la carte (2).

Gonse, qui, apparemment, avait les instructions de Boisdeffre, alla trouver Billot et lui rendit compte. Mais le ministre se fâcha, défendit d'envoyer à Esterhazy la lettre anonyme qui avait été préparée (3). Par surcroît de précaution, Billot réitéra directement ses ordres à Boisdeffre (4).

Gonse rapporta à Henry et à Du Paty la défense de Billot : « Voilà, dit-il, où nous en sommes, vous connaissez la situation. » Et il l'exposa de nouveau (5). Du Paty, qu'Henry avait mis au point, fit quelques objections (6) ; Gonse reprit que les ordres du ministre étaient formels, qu'il fallait s'incliner {7). Il sortit en mâchon-

(1) Cass., I, 434; Rennes, I, 599, Gribelin. — Cette déposition de Gribelin réduit à néant l'allégation de Roget {Cass., I, 102) et celle de Cuignet (I, 346) que Du Paty serait allé demander l'adresse d'Esterhazy au bureau des Renseignements, le 16 octobre, le jour même où arriva la dépêche de Rertin. Du Paty, dès qu^il connut l'accusation, la démentit. (Instr. Tauernier^ 6 juin.)

(2) Instr. Tavernier, Du Paty.

(3) Cass., I, 547, Rillot; I, 558, Boisdeffre; Rennes, II, 159 et 168, Gonse.

(4) Cass.,'I, 547, Billot.

(5) Jbid., II, 32, Du Paty.

(6; /6/d., 197, Gonse.

(7) Ibid., I, 558, Boisdeffre; II, 191, Du Paty. — Gonse, à Rennes (II, 159), dépose qu'il ditàHenry etàDuPaty: «Ilestindispensable que vous n'ayez aucune espèce de relations ni directes ni indirectes avec Esterhazy , il va être l'objet de plaintes, de dénonciations... » Et il ajoute cette phrase, qui suffit à le convaincre de mensonge : '< Je ne sais pas si à ce moment la plainte de Mathieu Dreyfus était arrivée, mais c était dans les environs et cela se sentait. »

nant : « Voilà où nous en sommes (i). » Henry, se tournant vers Du Paty : « Vous comprenez ce que parler veut dire (2). » Du Paty a compris « qu'il y a une initiative à prendre (3) », mais il réfléchit.

Henry, tout de suite, avec sa tranquille audace accoutumée, passa outre. Il était indispensable à ses combinaisons qu'Esterhazy pût se dire averti par un autre que par lui des projets de Scheurer. Il rédigea en conséquence, selon la combinaison même qui venait d'être rejetée par Billot, une lettre anonyme, qui sera attribuée par la suite à Du Paty, et qu'il fît recopier — par Lemercier-Picard ou Guénée — en caractères d'imprimerie. Esterhazy la mit dans sa poche. Plus tard, quand il la produira, il attestera qu'il l'a reçue à Dommartin, sur quoi, bouleversé, furieux, il est parti aussitôt, le 20 octobre (4), pour Paris.

(1) Cass., II, 3ti, Du Paty.

(2) Ibid., 201 : « Je n'appartenais pas au service des Renseignements ; on me fait venir, on me fait faire un acte blàmaiile en écrivant une lettre anonyme; j'en conclus qu'on voulait se ser\ir de moi pour prévenir Esterhazy. » Et encore : « Il n'y a pas à se défendre d'être allé au secours d'Esterhazy, du moment où, comme le général Gonse me Ta affirmé, à plusieurs reprises, on avait de nouvelles preuves de la culpabilité de Dreyfus et où on était convaincu de l'innocence d'Esterhazy. » {Rennes^ III, 5o5, commission rogatoire.) — Gonse, à Rennes (II, i65), finit par dire : « Du Paty a agi de sa propre initiative, mais, en définitive, il entendait ce que je disais et je ne lui ai pas caché que je trouvais cette campagne singulière, bizarre et même tout à fait fâcheuse, et que, si Esterhazy était innocent, c'était un piège qu'on lui tendait. » Et encore : « J'explique Du Paty qui est un homme très emballé par les conversations que je tenais devant lui. « ~ De même Boisdeffre : « J'ai dit à cette époque ma conviction absolue de la culpabilité de Dreyfus ; j'ai dit et j'ai répété très haut qu'il était abominable de vouloir lui substituer un homme de paille, si taré qu'il fût. » (II, 528.)

(3) Cass., II, 201, Du Paty.

(4) /6/rf., I, 577, Esterhazy. Il dit qu'il quitta'Dommartln le 18, ce qui a été vérifié, « mais qu'on (Ilenry) lui avait prescrit de dire que c'était le 20 ».

La lettre est signée Espérance (i). Déjà, dans l'un de ses faux, Henry avait fait usage de la même signature en italien. Speranza, en 1896, pressait Picquart de revenir pour rétablir l'œuvre compromise par son départ; en 1897, Espérance avertit Esterhazy que « son nom va être l'objet d'un grand scandale ». La lettre est rédigée dans le même jargon que les autres faux d'Henry, également révélatrice de son origine par le style, la précision de certains renseignements et la grossièreté des maladresses intentionnelles. Les noms de Dreyfus et de Picquart y sont mal orthographiés ; Picquart a acheté à un sous-officier, à Rouen, des spécimens de l'écriture d'Eslerhazy ; il les a remis, avant de partir pour le Tonkin, à la famille du condamné, qui les publiera; « on compte ainsi affoler le commandant, qui s'enfuira en Hongrie, chez ses parents ; cela indiquera qu'il est coupable (2) ».

(1) A la première audience de son procès (128), Esterhazy dit que la lettre était signée Speranza; à la Cour de cassation (I, 577), il dit qu'elle était signée Espérance, ce qui est exact. Roget, qui répète la version d'Henry, affirme que la lettre fut écrite, le 20 octobre, par Du Paty {Cass., I, io3); il en donne pour preuve la prétendue démarche de Du Paty, le 16 octobre, au bureau des Renseignements. De même Cuignet (I, 346). Or, l'adresse d'Esterhazy fut demandée par Henry. — Du Paty {Instr. Tavernier) dit qu'il vit la lettre, pour la première fois, quand Esterhazy la lui montra.

(2) Voici le texte complet de cette lettre : « Votre nom va être l'objet d'un grand scandale. La famille Dreffus va vous accuser publiquement comme étant l'auteur de l'écrit qui servit de base au procès Dreffus. Cette famille possède de nombreux modèles de votre écriture pour servir de points d'examen. C'est un colonel qui était au ministère l'année dernière, M. Picart, qui a remis les papiers à la famille Dreffus. Ce monsieur est maintenant parti pour le Tonkin, je crois. La famille Dreffus compte vous affoler en publiant votre écriture dans les journaux, et que vous vous enfuirez en Hongrie chez vos parents. Cela indiquera que vous êtes le coupable; et alors on demandera la revision du procès pour proclamer l'innocence

L'adresse de cette lettre eût été précieuse, si la lettre avait été sincère; Esterhazy racontera que, le jour où il la reçut à Dommartin, son courrier était abondant, « parce qu'il avait fait des annonces pour vendre des chevaux et des chiens », et qu'il jeta l'enveloppe, avec d'autres, dans la cheminée (i). Cependant, il avait eu le temps d'observer, avant qu'elle brûlât, que l'enveloppe était rose et timbrée de la rue Daunou, que l'adresse était « assez baroque » : au lieu de Dommartin, « comme écrivent les gens du monde », le nom local : « La Planchette (2) ». — En fait, comme il avait fabriqué lui-même la lettre, à Paris, avec Henry, il n'y avait pas d'enveloppe timbrée.

« Espérance » deviendra bientôt « la dame voilée » et, plus tard, Boisdelfre et ses associés s'appliqueront à l'identifier avec une cousine de Picquart, la femme d'un ancien magistrat. Henry et Lauth la connaissaient de vue, parce qu'elle avait assisté, l'automne passé, d'une fenêtre du ministère de la Guerre, à l'entrée du Tsar (3). Elle avait le même confesseur que Boisdelfre,

de Dreffus. C'est M. Plcart qui a donné les renseignements à la famille. Ce M. Picart a acheté votre écriture à des sousofficiers de Rouen l'année dernière. Je tiens tout cela d'un sergent de votre régiment, auquel on a donné de l'argont pour avoir de votre écriture. Vous voilà bien averti de ce que ces scélérats veulent faire pour vous perdre. C'est à vous maintenant de défendre votre nom et l'honneur de vos enfants. Hàtezvous, car la famille va faire agir pour vous perdre. Amie dévouée, EsPKRANGE. Ne montrez jamais cette lettre à personne. C'est pour vous seul et pour vous sauver des grands dangers qui vous menacent. « (Cote 102 du dossier Bertulus; Cass., 111,58.)

(1) Cass., II, 91, Enq. Pellieux.

(2) Ibid., 223, 257, Enq. Bertulus.

(3) Le G octobre 1896. — Rennes, III, 467, Laulh. — Esterhazy, dans ses lettres au Président de la République et dans ses dépositions aux enquêtes, ne parle que d'une seule «inconnue » qui le protège. A son procès, il distingue, mais sans y insister, en réponse h une objection du général de Luxer, entre « Espé-

le^père Du Lac (i), qui avait su ses dissentiments avec son mari au sujet de Picquart, puis sa rupture avec le colonel, la promesse qu'elle avait faite à son mari de ne plus le revoir. Ainsi était descendu jusqu'à Henry, à travers d'immondes commérages, le secret de la confession trahi par un jésuite.

rance » et la « dame voilée ».

(i) Le père Du Lac m'a dit, à moi-même, le lo juin 1899, qu'il avait supposé que [la dame voilée était son ancienne pénitente, qu'il convenait de s'être trompé, mais qu'il n'avait point violé le secret de la confession à son égard. Il me priait d'obtenir de Mme M... qu'elle rétractât la déclaration qu'elle avait faite, d'abord verbalement, puis, par écrit, au juge Bertulus. Celui-ci en avait déposé devant la Gourde cassation en ces termes : « Mme M... me dit qu'elle était l'objet d'une machination et que les éléments aécessaires à cette machination n'avaient pu être fournis que par quelqu'un très au courant de ses dissentiments avec son mari au sujet de Picquart, et ensuite de sa réconciliation avec son mari obtenue grâce à une lettre d'elle promettant de ne plus revoir Picquart. Elle disait enfin que la seule personne qui ait pu donner les renseignements permettant d'insinuer qu'elle était la dame voilée, parce que, seule, elle présentait les conditions requises, la grande affection et la rupture, ce ne pouvait être que le père Du Lac, son directeur, celui aussi de son mari, qui avait pris la part la plus active à son retour au foyer conjugal. » Deux fois, par lettre, au cours du procès Zola, le jésuite l'avait mandée auprès de lui, mais elle avait refusé de s'y rendre, « ne voulant pas lui dire en face le soupçon qu'elle avait contre lui » {Cass., I, 235, Bertulus; dossier, lettre de Mme M... relatant ces incidents). — Au cours du procès Zola, Mme M... avait été dénoncée à Bertulus, comme étant la dame voilée, par les généraux Gonse et de Pellieux {Cass., I, 284). Gela est avoué par Gonse (I, 570). Esterbazy la désigna également à Bertulus (II, 22G). Il dit que « son nom lui avait été révélé par le général de Pellieux, qui pensait que ce pouvait être la dame voilée » (II, 278).

D'autres opérations encore furent engagées.

Le retour de Scheurer à Paris était annoncé pour la fin de la semaine (i) ; il n'y avait pas de temps à perdre.

Le témoignage de Picquart était ce que les protecteurs d'Esterhazy redoutaient le plus.

Boisdeffre savait, par Gonse, que Picquart allait prendre son congé annuel, venir à Paris (2). Il manda, en conséquence, au général Leclerc, d'abord de garder Picquart à Sousse, puis de « lui faire continuer sa mission sans interruption (3) ».

Cependant l'éloignement du témoin principal n'est qu'un palliatif.

Ce même jour où Henry remit la lettre Espérance à Esterhazy et où Boisdeffre envoya ses instructions au général Leclerc, le capitaine Lebrun-Renault fut mandé par Gonse à l'État-Major (4). Au lendemain de la

(1) Il y rentra le samedi 22 octobre. On put savoir par son concierge la date de son retour ; Boisdeffre put savoir également que le bureau du Sénat était invité à chasser, le dimanche 23, chez le Président de la République, à Rambouillet.

(2) Cass., I, KJ7, Picquart : « Gonse s'en était assuré auprès d'un de mes amis, en prétextant qu'il avait des papiers à me remettre, ce qui était absolument inexact. »

(3) Cass., I, 197 ; Rennes, I, 461, Picquart. — Cass., I, 25^, Gonse : « On donna l'ordre au général Leclerc d'envoyer Picquart à Bizerte, où l'on faisait de nombreux travaux, afin d'y organiser la surveillance des étrangers. »

(4) Gonse dépose que Billot lui avait prescrit «de réunir tout ce qui avait trait aux aveux de Dreyfus et de faire faire, notamment, une déclaration écrite au capitaine Lebrun-Renault, ce qui fut fait vers la fin d'octobre 1897 » {Cass., I, 246). Billot n'en dit rien. Gonse dit qu'il sortit de l'armoire de fer la lettre

dégradation, quand il a comparu deyant Gasimir-Perier, l'officier de la garde républicaine ne lui a pas dit un seul mot des prétendus aveux de Dreyfus qu'un commandant inconnu avait racontés, la veille, à un rédacteur de la Libre Parole (i). Dans son rapport de service, il n'a signalé aucun incident. Aujourd'hui, devant Gonse et Henry, Lebrun-Renault déclare « que, le 5 janvier 1895, Dreyfus lui a fait l'aveu suivant : « Je suis innocent ; dans trois ans, mon innocence sera prouvée ; le ministre sait que, si j'ai livré des documents sans importance, c'était pour en obtenir de sérieux des Allemands. »

Il y avait, en effet, près de trois ans que Dreyfus avait répondu par un hautain refus à Du Paty, quand celui-ci, par ordre de Mercier, le visita dans sa cellule et lui promit, en échange d'un aveu d'amorçage, que sa peine serait atténuée.

De la visite de Du Paty à Dreyfus et du récit que le condamné en a fait à l'officier qui le gardait (2), pas un

qu'il prétend avoir écrite, le G janvier 1895, à Boisdeffre au sujet du récit que Lebrun-Renault lui aurait fait ce jour-là. — Pourquoi n'en avait-il pas parlé à Picquart pour lui démontrer la culpabilité de Dreyfus? —J'ai établi précédemment (tome !«>•, 63i) que cette lettre a été fabriquée par Gonse en 1898. — Lebrun -Renault dépose : « En octobre 1897, quand la campagne en faveur de la revision du procès Dreyfus commença, — elle n'avait pas encore commencé, — le général Gonse me fit appeler et me demanda de lui donner par écrit la déclaration que je lui avais faite verbalement, le 6 janvier 1896. » {Cass., I, 276.) — Gonse, à Rennes (I, 55o), dit qu'il fut étonné d'apprendre, de Lebrun-Renault, ce silence à l'égard du cbef de l'Etat : l'officier lui expliqua alors qu'il avait été « interloqué, décontenancé », parce que, dans le salon d'attente, il avait entendu « une conversation où on le traitait fort mal ». Lebrun-Renault confirme ce récit (III, 81), dont il n'avait pas soufflé mot devant la Cour de cassation.

(1) Voir t. I*r, 5i4 et suiv.

(2) Voir t. I", 496.

mot dans la déclaration de Lebrun-Renault. On espérait encore que cet incident resterait inconnu.

Lebrun-Renault écrivit de sa main cette imposture, la data et la signa (i). Quand il se retira, il portait sur son visage la vilenie qui lui avait été commandée (2). Il avait vu récemment Forzinetti et lui avait déclaré, comme à bien d'autres, que Dreyfus n'avait jamais fait d'aveux (3).

Un peu plus tard, Gonse et Henry attestèrent, dans une note annexe, que cette déclaration avait été faite et écrite en leur présence (4).

Lebrun-Renault, semble-t-il, fut seulement intimidé; on essaya, mais en vain, d'acheter le témoignage d'une pauvre femme. Deux individus, l'apparence d'officiers en civil, allèrent trouver au village (5) une paysanne qui avait été la nourrice de la fille de Dreyfus ; ils lui proposèrent, contre argent, de déclarer qu'elle avait

(1) Cass., II, 182 : « Paris, le 20 octobre 1897. Signé : Ch. Lebrun-Renault. »

(2) Récit d'un témoin.

{3) Cass., I, 828, Forzinetti; I, 481, Mme Marie Lapeyre : « Lebrun-Renault me répondit : « Tout ce que les journaux ont raconté, c'est de la fantaisie; Dreyfus ne m'a rien dit. Du reste, j'ai fait mon rapport. »

(4) " Le capitaine Lebrun-Renault, de la garde républicaine, a fait la déclaration ci-dessus en présence du général Gonse et du lieutenant-colonel Henry et l'a écrite de sa main. Paris, le 20 octobre 1897. èigné : A. Gonse, Henry. » Cette date du 20 octobre, exacte en ce qui concerne la déclaration de Lebrun- Renault, constitue, sur le document signé d'Henry et de Gonse, un véritable faux. En effet, le 20 octobre 1897, Henry n'était encore que chef de bataillon; il ne fut promu lieutenant-colonel que le 10 novembre suivant : « Hors cadre; détaché au service géographique » {Journal officiel du 12 novembre 1897, n^ 807, p. 6820, col. 8). Il n'aurait pas commis, le 20 octobre, sous les yeux de Gonse, une usurpation de titre. Quand, plus tard, il rédigea la note, il oublia, en mettant la date, que sa promotion était postérieure à la déclaration de Lebrun-Renault.

(5) Aux Sarreix, près de Thiers.

mis à la poste la lettre qui renfermait le bordereau. Elle refusa (i).

Précédemment, Henry s'était débarrassé de l'ancien agent Lajoux, devenu gênant depuis que, s'étant rencontré avec Cuers, il avait appris de lui la vérité (9.). Lajoux n'était plus au service depuis deux ans ; Picquart Pavait congédié, en 1895, après lui avoir fait prendre ses papiers, à Bruxelles, par un policier (3). Mais, quelque taré que fût l'individu, dès qu'il commença à colporter les confidences de Cuers, Henry en eut peur, Tattira dans un guet-apens, le fit interner dans un asile d'aliénés (4), et, finalement, traita avec lui. Lajoux accepta de s'expatrier. Gribelin vint lui-même à Anvers

(1) Cette brave femme, Mme Doyoul-Martinet, fit ce récit à M. Fleury-Bomiard, dessinateur à Lyon, qui en informa Mme Dreyfus (9 février 1898). Les deux tentateurs lui avaient défendu, sous menaces, ainsi qu'à son mari, de rapporter leur démarche à son ancienne maîtresse.

(2) Rennes, II, 16, lettre de Lajoux (du 11 juin 1899) au ministre de la Guerre. Lajoux s'était rencontré à Luxembourg avec Cuers qui lui aurait tenu ce langage : « Il y a actuellement au ministère de Guerre un . monsieur qui voit tout, qui sait tout, qui envoie au Thiergarten rapports sur rapports et qui a expédié, à Berlin, une longue note sur le nouveau matériel d'artillerie. Il est décoré, va en plein jour voir Schwarzkoppen; on dirait qu'il sait tout ce qui se passe au ministère. » — Il raconta les confidences de Cuers au D' Delanne, qui les rapporta plus tard à Ph. Dubois, rédacteur à P Aurore. (2, 12 mai 1899.)

(3) La perquisition fut ordonnée, à la requête du bureau des Renseignements, par le directeur de la Sûreté générale (Poirson); un policier enivra la femme de Lajoux et, pendant qu'elle dormait, fractura son secrétaire et s'empara des papiers. (Rennes, I, 6i5, Lauth.) Picquart dépose : « Je n'ai pas eu à entrer dans les détails; j'ai averti la Sûreté.» {Rennes, I, 687.)

(4) Lajoux, dans sa lettre au ministre de la Guerre, raconte qu'il demanda une audience à BoisdelTre; sur quoi, il aurait été interné, arbitrairement, à Saint-Anne, avec les fous. Lecture de cette lettre fut donnée à Kenne«, le 22 août 1899, devant Boisdefïre, Gonse et Gribelin, qui ne firent entendre aucune protestation.

surveiller son départ pour le Brésil, ne lui fit remettre qu'à bord du navire en partance le prix convenu du silence (i), et promit qu'une mensualité continuerait à lui être servie (2).

Gonse et Henry reclassèrent aussi le dossier secret du procès Dreyfus; ils y ajoutèrent, notamment, les quelques fragments de lettres qui avaient été recueillis à Tambassade d'Allemagne depuis 1894 et que Picquart et Boisdeffre lui-même avaient jugés sans importance, et la fausse lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen.

Enfin, Henry sortit de l'une de ses cachettes le dossier ultra-secret que Sandherr, disait-il, avait réuni en 1894, dont /a L/6re Paro/e, immédiatement informée, avait menacé les Juifs, et qui avait été caché à Picquart.

Ce dossier comprenait, maintenant, deux jeux de faux.

Le plus ancien se composait des prétendues photographies de huit lettres, sept de Dreyfus à l'Empereur allemand, la huitième de l'Empereur au comte de

(1) Cela est formellement reconnu par Gribelin : a Je me rendis à Anvers ; je négociai le passage de Lajoux. » Il déclare lui avoir remis 5oo francs. {Rennes, I, 592, 598.) La somme fut beaucoup plus forte, ainsi qu'il résulte du dossier de Rennes (I, 332, Démange). Lajoux s'embarqua le 24 septembre 1897. — Dans une lettre du 10 mars 1898, adressée à Hanotaux, Billot déclare que « cette somme a été remise à Lajoux dans un but humanitaire et nullement pour éviter des révélations ». {Rennes, II, 12.) Alors pourquoi le voyage de Gribelin à Anvers?

(2) Il n'est pas établi que cette mensualité ait été régulièrement servie à Lajoux. En tout cas, elle fut rétablie par Freycinet, ministre de la Guerre dans le cabinet Dupuy, au mois de mars 1899. Elle fut fixée à 200 francs sur la proposition du commandant RoUin, qui en dépose {Rennes, II, n, 21). Un officier se déplaça pour porter à Lajoux, alors en Italie, une somme importante, à condition qu'il retournerait au Brésil. {Rennes, I, 332, Démange, d'après des pièces du dossier.)

Munster, qui avaient été dérobées à l'ambassade, et dont il avait fallu, sur une sommation menaçante de Berlin, restituer les originaux. L'Empereur, dans sa lettre, nommait Dreyfus et, comme par hasard, le terme allemand (Schurke)^ dont il le qualifiait, correspond à l'expression française (canaille)^ qui avait rendu fameuse une autre pièce secrète (i).

Le second lot contenait le même nombre de pièces, sept ou huit photographies d'un faux qui apparaît comme une variante perfectionnée de la lettre de l'Empereur allemand à son ambassadeur. Le vrai bordereau avait été écrit sur papier fort ; en outre, le Juif avait inscrit, en regard de chacune des pièces qu'il offrait, des prix qui parurent excessifs à Schwarzkoppen ; l'attaché allemand envoya la missive de l'espion à FEmpereur ; l'Empereur la retourna avec une annotation de sa propre main. Il s'y servait encore du même terme que dans sa lettre à Munster : « Cette canaille (Dieser Schurke) de Dreyfus devient bien exigeante; toutefois, il faut hâter la livraison des documents annoncés. » C'était signé de l'initiale impériale : W. Puis, ce bordereau annoté tomba aux mains d'Henry. Mercier Ta rendu lui-même à Munster pour éviter la guerre, mais il l'a fait photographier au préalable. Et Sandherr l'a fait copier (moins l'annotation) par Esterhazy, employé secrètement à des besognes mystérieuses (2). Il

(1) Sur les lettres de l'Empereur allemand, voir t. I"'", 3^7, etc. — Henry en parla (exactement à cette époque) à Paléologue, le 2 ou le 3 novembre 1897 {Cass., I, SqS; voir p. 636) ; j'appris, le T) ou le 6, que Boisdeffre, amené par d'Ocagne, avait fait la môme confidence à la princesse Malliilde.

(2) Dès le 4 novembre 1897, laLibreParole raconte «que lapièce accusatrice dont il a été tant parlé (le bordereau) » n'a pas été produite en original devant le conseil de guerre ; elle constituait « une preuve si accablante de la culpabilité de Dreyfus »

avait, sous ses ordres, dix officiers et secrétaires ; cependant, il s'est adressé à Esterhazy qui, par hasard, s'est servi de son papier pelure ordinaire et dont l'écriture, par un autre hasard, ressemble si singulièrement à celle de Dreyfus que tout l'Etat-Major, trois experts et sept juges s'y sont trompés... Mais Sandherr était mort depuis plusieurs mois.

La coexistence de ces deux jeux de faux, dont il sera, par la suite, fait un usage alterné^, s'explique par

que Munster vint, trouver Mercier et le somma de la restituer... Si le ministre refusait, c'était la guerre ; le général Mercier céda. Mais il fit photographier la pièce; l'original fut rendu, et c'est la photographie qui fut mise sous les yeux des juges ». ■Drumont tient ce récit « d'un officier général » . Son article fut reproduit, le lendemain, dans V Intransigeant. — Cette version, comme je l'établirai ultérieurement, fut répandue par Mercier à Rennes, pendant le procès de 1899, avec quelques variantes ; elle détermina le verdict de plusieurs juges à qui furent communiquées les prétendues photographies du faux. — Pour r « histoire » du bordereau annoté, je suis, de préférence aux versions de 1897, celle qui parut, le i4 août 1899, dans le Gaulois. L'article, inspiré, dicté par Mercier, est intitulé : « Lettre ouverte au général Mercier. » En voici la conclusion : « Vous possédez un des exemplaires de cette photographie et vous l'avez emporté avec vous à Rennes. Ces faits expliquent le quiproquo Esterhazy : il a pu dire avec vérité que le bordereau avait été écrit par lui, et vous avez pu soutenir avec vérité qu'il était l'œuvre de Dreyfus. » Cette lettre fut reproduite par rintransigeant eila Libre Parole au i5; ces journaux furent envoyés aux juges. Le 14 août, le jour même où la lettre parut, dans le Gaulois, mais avant que ce journal pût parvenir à Rennes, l'un des memljres du conseil de guerre posa au général Mercier la question suivante : « N'a-t-on jamais fait l'hypothèse que le bordereau sur papier calque pouvait être la copie d'un bordereau original?» (I, 149.) Le 16, le lieutenant-colonel Brongniart et le capitaine Beauvais posèrent à Mme Henry une question qui tendait au même but : « Ce papier (du bordereau) que votre mari dépouillait le soir, vous rappelez-vous si c'était un papier épais? »;^(1, 263.) L'expert Belhomme a, lui aussi, entendu dire qu'il y avait~deux bordereaux, mais il ne le croit pas. (Il, 569!] — Voir t. I", 35o.

un repentir d'artiste d'Henry. La lettre de l'Empereur Guillaume à Munster fut une première ébauche, grossière ; ayant creusé Tidée, il fabriqua le bordereau annoté. Il lui avait suffi de faire écrire par Lemercier- Picard sur un fac-similé du bordereau la note marginale de TEmpereur, et de faire photographier cette photographie ainsi complétée.

L'extrême impudence de ces faux n'a arrêté aucun des grands chefs, dupes volontaires ou complices. Boisdeffre, familier des empereurs et des rois, trouve vraisemblable que le César allemand discute, règle lui-même les comptes d'un espion !

Supposez-leur une imbécile créduHté : rien n'eût été plus simple que de s'informer de ces étonnantes histoires, sinon auprès de Mercier, terriblement inquiet depuis qu'il a eu vent des événements qui se préparent, du moins auprès de Casimir-Perier et de ses ministres d'alors, Hanotaux et Dupuy.

Mais Boisdeffre et Gonse n'en firent rien, ni Billot. Ils ne produiront pas publiquement ces pièces, par trop honteuses, mais ils les garderont pour forcer^ dans l'intimité, les convictions récalcitrantes. Et Henry en parla gaîment à Esterhazy : que pèseront les preuves graphologiques de Scheurer devant ces lettres de l'Empereur allemand (qu'il appelait « le cul couronné»)? Mais Esterhazy haussait les épaules; c'était « idiot », « cela dépassait les limites permises de la bêtise (i) ».

Le bruit se répandra bientôt qu'il y a, quelque part, dans les arcanes les plus secrets de l'État-Major, un dépôt de preuves décisives, une réserve qui n'apparaîtra sur le champ de bataille qu'à la dernière heure, la <( garde impériale ».

(i) Dép. à Londres, 26 février 1900. Esterhazy ajoute qu'on a fait disparaître ces faux avec le dossier ultra-secret.

Henry, jusqu'à présent, n'avait pas réussi à rassurer Esterhazy; au contraire, la défense faite par Billot de le prévenir, fût-ce par une lettre anonyme, l'obligation où ils se sont trouvés, Henry et lui, de la fabriquer eux-mêmes, la nouvelle que Sclieurer va rentrer à Paris, ont porté à l'extrême l'agitation du misérable. Dès qu'Henry n'était plus là pour le secouer, il s'effondrait et ne pensait plus seulement à la fuite, mais au suicide.

Il jugeait les promesses d'Henry fallacieuses, ses combinaisons ridicules, ses faux parfaitement ineptes. Au premier choc s'effondrera tout cet échafaudage de niaiseries. Et las de tout, écœuré de lui-même, il abandonnait la partie, renonçait à la lutte.

Il a gardé l'orgueil de son nom ; il ne le verra pas souillé. Il a eu l'étoffe d'un homme ; il l'a gâchée. Mieux vaut s'en aller tout à fait, ne pas achever la comédie en farce, l'achever en tragédie. Ce sera l'aveu, — une bonne action et une belle vengeance.

Il passait ses journées chez la fille Pays, « affaissé dans un fauteuil, anéanti (i) », perdu dans de noires pensées. Bien qu'elle eût d'autres amants (2) (un jeune homme, un vieux sénateur), elle lui restait attachée, parce qu'il l'avait tirée de la rue et qu'il conservait, dans son abjection, un attrait singulier, cet air fatal qui plaît

(1) Procès Eslerhazy, i55, Autant père : « Mme Pays me dit que le commandant... etc. »

(2) Cass., I, 789, Gérard.

à beaucoup de femmes. Il lui fit, dans un besoin d'épanchement irrésistible, quelques confidences. Il lui montra la lettre signée « Espérance », raconta qu'il Tavait reçue à la campagne, qu'il allait être dénoncé comme l'auteur du bordereau. Elle observa qu'il s'alarmait beaucoup pour une lettre anonyme (i). Il lui dit qu'il avait décidé de se tuer.

L'appartement commun était au nom d'Esterhazy; il écrivit au gérant de la maison que, « pour des raisons majeures, il ne pouvait rester son locataire » ; il le priait de faire annuler son bail ; sa maîtresse en prendrait la suite (2). Gomme la réponse tardait, la jeune femme alla trouver le gérant (l'architecte Autant), le pressa de conclure, dans les vingt-quatre heures, car l'affaire était urgente, ne souffrait nul retard. Et, très émue, elle en donna la raison : parce que son amant, dont la situation est très grave, va se brûler la cervelle ; il y est fermement résolu. Or, tous les meubies sont à elle, bien que le loyer ne soit pas à son nom. « S'il se tue dans ma chambre, bien qu'il m'ait promis de ne pas se suicider chez moi, la famille posera des scellés, et cela créera des ennuis pour mon mobilier (3). »

(ï) Cass., I, 802, Marguerite Pays.

{2)Ibid., II, 173, conseil d'enquête Eslerhazy^ rapport du colonel de Kerdrain : « Nous laisserons au conseil le soin d'apprécier les causes de cette substitution de nom sur les rôles des contributions. » — J'ai sous les yeux le fac-similé de la lettre qui fut versée au procès Esterhazy ; elle est datée du 20 octobre.

(3) Esterhazy, à son procès, nie qu'il ait annoncé à sa maîtresse son intention de se tuer; même dénégation de la fille Pays. « N'ayant pas réussi, explique Esterhazy, dans une demande que j'avais faite, j'ai attribué l'insuccès de ma démarche à l'irrégularité de ma vie . Lorsque j'ai voulu demander au ministre de la Guerre de faire une enquête sur moi, j'ai voulu qu'on ne trouvât pas que j'avais continué à avoir cet appartement à mon nom; c'est très simple (i32, lOy). » Sa maîtresse répète la même version (i56, 159), quitte à

En fait, EsLerhazy était trop lâche pour se tuer, môme en rêvant de terribles funérailles. D'ailleurs, nul esprit plus mobile. Pendant toute cette crise, il passe, incessamment, du désespoir à la confiance, s'abandonne et s'exalte, se résigne, à la façon d'un fataliste d'Orient, et met fiévreusement la main à la pâte, se désole et s'agite, et, dans la même minute, rumine vingt projets, mort, fuite et bataille.

Henry travaille avec une autre méthode. D'un calme imperturbable, comme s'il n'avait rien à craindre pour lui-même, il est partout à la fois, ranimant les courages qui défaillent et les énergies trop vite lassées, retenant Esterhazy par la promesse du secours de l'État-Major, et effrayant l'État-Major par la menace de la désertion ou du suicide d'Esterhazy. Il s'apphque surtout à mettre Du Paty en mouvement, à l'enfoncer dans l'affaire jusqu'au cou. Et il ne l'attaque pas directement, sauf pour lui affirmer qu'Esterhazy est un brave soldat (i). Mais il pousse Gonse sur Boisdeflre, qui, d'une phrase insidieuse, d'une allusion équivoque, d'un désir à peine formulé, peut faire de Du Paty ce qu'il veut. Ce n'est pas un Picquart qui ne cherche pas à comprendre la secrète pensée des chefs, qui réclame des ordres formels, écrits. Ce vrai soldat devine à mi-mot, à un geste,

convenir plus tard quelle a menti aux juges {Cass., I, 788, Gérard). Autant père, le gérant, est formel dans sa déposition {i56, 160) ; son fils la confirme (i58). — Au procès Zola (II, 157), il la renouvelle. — Le 26 octobre, Esterhazy écrivit une seconde lettre, sur papier du Cercle militaire, donnant congé à son propriétaire; l'acte, transférant le bail à la fille Pays, fut signé par les contractants chez M^ Agnellet, notaire, le 8 novembre. Le propriétaire ayant écrit, au dernier moment, qu'il demandait encore à réfléchir, Esterhazy menaça le principal clerc d'aller, le soir môme, trouver son client et de lui « tirer les oreilles ». [Procès Esterhazy, 167, Autant.) (i; Cass., II, 196, 200, Du Paty.

à une inflexion de voix (i). Pour exciter son amourpropre, il suffira que BoisdefTre regrette, devant lui, l'obstination de Billot à laisser aller à vau-Feau le vaisseau où ils sont embarqués ; « le ministre laisse sacrifier Esterhazy, innocent, au Juif coupable, cent fois coupable (2). »

Les ministres passent; combien de ministres ont déjà passé ! Mais BoisdefTre, inamovible, survit à tous; il est l'avenir. Du Paty se dévouera.

S'il renâcle, se dérobe, à quoi bon? Ou'Esterhazy l'emporte, il aura manqué de courage à l'heure difficile, celle où les services comptent double (3). Et si c'est Dreyfus, il est ruiné ; sa carrière, si brillante, est à jamais compromise, finie.

BoisdefTre, avec sa réserve habituelle (mais ses moindres indications n'en ont que plus de poids), donna à entendre qu'il conviendrait d'entrer en relations avec Esterhazy, soit par son beau-frère, le marquis de Nettancourt, soit par le capitaine Bergougnioux (4).

(1) Ca.ss., II, 32, Du Paty : « J'ai marché droit au but, cnergiquement, de bonne foi, sur des incitations qui, pour des officiers, sont des ordres. » Et encore : « J'ai compris ce que parler veut dire. On m'a dit : « On veut que nous le prévenions, je ne puis le faire. Qui se dévouera?» C'est alors que je me suis sacrifié.» (191.) Ailleurs^: « J'ai compris le jeu des physionomies. » (196.) — Ces incitations, qui sont des ordres, on a vu que Picquart les dénonce comme une des hontes de l'État- Major.

(2) Instr. Tauernier, i3 juillet 1899, Du Paty : « M. le général de Boisdcffre reconnaît qu'en ma présence il a affirmé hautement, à l'automne de 1897, l'innocence d'Esterhazy, son inébranlable conviction de la culpabilité de Dreyfus et son indignation de voir qu'on voulait substituer Esterhazy à ce dernier. »

(3) Cass., II, 201, Du Paty : « Je sentais que l'on serait content que j'agisse. »

(4) Cass., II, 191, Du Paty {Enq. Renouard). — Cass., I, 559, Boisdeffre : « Je me rappelle que le colonel Du Paty me fit part des inquiétudes de M. de Nettancourt et j'ai dû certaine-

Gonse, chauffé par Henry, insista avec plus de verbosité et d'abandon. Aussi bien le ministre n'a-t-il défendu que de prévenir Esterhazy par une lettre anonyme ; il n'a point interdit de le faire mettre sur ses^gardes par un ami sûr, ou directement, mais en secret, avec les précautions nécessaires. Distinction subtile. Mais il ne faut jamais oublier que le directeur de Boisdeffre est un jésuite; je tiens de ce jésuite lui-même que Boisdeffre lui a annoncé le complot contre Esterhazy, ancien zouave pontifical, alHé aux plus nobles familles, aux mieux pensantes.

Au surplus, pour décider Boisdeffre, qui décidera Du Paty, Henry lui fait envoyer, dans la môme matinée, une lettre et une carte-télégramme, nécessairement anonymes (i), mais de plus en plus inquiétantes: «Ester-

ment lui répondre qu'il pouvait être parfaitement tranquille. » — De même. Gonse; Du Paty lui ayant demandé l'autorisation de parler à Nettancourt : « Est-ce un homme honorable?— Oui, il est membre du Cercle.— Alors, on peut lui dire tout naturellement que, si son beau-frère n'a rien à se reprocher, il n'a rien à craindre. » {Rennes, II, 160.) « A quelques jours de là, Du Paty me déclara que M. de Nettancourt, ne voulant plus s'occivper de l'alîaire, était parti pour la campagne. » {Cass., II, 197.) Gonse dit encore « qu'il avait formellement défendu à Du Paty toute démarche auprès d'Esterhazy» iCass., I, 566). — Ces deux dépositions, qui semblent concertées, se heurtent à cette objection : par qui et comment M. de Nettancourt aurait-il su qu'il était question de « substituer », comme dit Boisdeffre, « Esterhazy à Dreyfus »? Bertulus {Cass., II,. 258) posa la question à Esterhazy qui répondit que son beau-frère n'avait «jamais » été prévenu de la campagne qui allait s'ouvrir contre lui. — La version de Du Paty est bien plus vraisemblal)le; elle est conlirmée par ce fait que BoisdelTre, plus tard, lui interdit de revoir Esterhazy.

(1) Cass., I, 558, Boisdeffre; II, 197, et Rennes, II, i58, Gonse. — Roget attribue ces missives à Du Paty {Cass., I, 102). — D'ailleurs, dit-il, « toutes ces histoires n'ont alDSolument aucun rapport avec l'affaire Dreyfus ; il y a simplement conilit entre Picquart et Du Paty ».

hazy ne tiendra pas le coup; à peine désigné, il commettra quelque irréparable folie. »

Ce même jour, Henry, probablement en présence de Gonse, explique de nouveau à Du Paty combien les soupçons contre Esterhazy sont injustes, et quelles hautes considérations militent en sa faveur (i). Leur devoir de soldats est d'aller à son secours.

Gonse s'étant retiré, Henry et Du Paty convinrent de donner rendez-vous à Esterhazy pour le lendemain (2). Ils iront tous deux, bravement, avec Gribelin. Car Henry ne recule pas devant le danger. Pourtant, c'est Du Paty qui parlera à Esterhazy. En effet, « bien qu'Henry, depuis sa promotion au grade de capitaine, n'ait pas vu Esterhazy, celui-ci, très sûrement, le reconnaîtrait; il saurait alors de qui lui vient l'avis (3) ». C'est ce qu'il faut éviter; l'État-Major est une hermine qui mourrait d'une tache. Au contraire, Du Paty est inconnu d'Esterhazy et pourra, d'ailleurs, se déguiser.

Tout cela plut beaucoup à Du Paty.

Henry, alors, rédigea une lettre (toujours anonyme) pour inviter Esterhazy au rendez-vous, le samedi 28 octobre, à cinq heures, au parc Montsouris. Puis, ayant appelé Gribelin, il lui commanda de porter et de remettre lui-même, afin d'éviter toute indiscrétion, ce billet à Esterhazy.

Cette mission de planton n'agréait pas au personnage

(1) Cass., I, 448, 455; II, 200, Du Paty. — Gonse, en réponse, dit que Du Paty « s'est laissé emporter par son zèle », que « sa conduite ne peut être attribuée qu'à une véritable aberration ». {Cass., I, 566, 568.) Et Roget : « Je m'explique très mal l'intervention de M. Du Paty. » {Rennes, I, 324.)

(2) Cass., I, 448, Du Paty : « La première entrevue que j'ai eue avec Esterhazy a été organisée par Henry, au service des Renseignements » .

(3) Cass., I, 435; Rennes, I, 600, Gribelin.

que se croyait Tarchiviste. N'ayant pas rencontré Esterhazy au Cercle militaire, où il se rendit d'abord, il ne consentit à aller chez la fille Pays que sur un ordre catégorique d'Henry et de Du Paty. Il tenait à ne pas compromettre sa dignité. « Prenez des lunettes, lui dit Henry, et une fausse barbe. » Cela sauvegardait l'honneur de l'armée. Gribelin se cacha les yeux sous de vastes conserves bleues. Mais le commandant était absent. Henry lui enjoignit d'y retourner, le lendemain, à la première heure (i).

Esterhazy, en effet, avait opéré de son côté. H existait à Paris, au passage de l'Opéra, un singulier bureau dont le tenancier se chargeait de faire envoyer, de province ou de l'étranger, les lettres qui lui étaient remises à cet effet par ses clients parisiens. Ainsi, les destinataires de ces missives croyaient que leur correspondant avait écrit de l'endroit d'où la lettre était timbrée (2). Les maris volages et les amants infidèles usaient de cette agence qu'on appelait Y Alibi Office. Esterhazy y porta une lettre à l'adresse du beau-père de Dreyfus et demanda qu'elle fût expédiée de Lyon. Il ne se nomma pas, mais sa mine étrange (une tête volumineuse, avec un mufle léonin et de grosses moustaches) frappa le directeur de l'agence (3). Un autre inconnu (Guénée ?) l'accompagnait. Esterhazy parti, l'industriel remarqua

(1) Cass.^ I, 434; Rennes, I, 600, Gribelin; Cass., I, 577, Esterhazy. Cuignet {Cass., I, 347) confirme ce récit, sauf sur un point : il dit que Gribelin rentra chez lui, répugnant à la mission qu'il avait acceptée, mais qu'il l'accomplit le lendemain, « pris de remords ».

(2) Procès Esterhazy, i36, Esterhazy.

(3) Ibid., 164, Féret-Pochon, directeur de l'agence postale. — - Il dit que ce fut lui-même qui reçut la lettre d'Esterhazy ; selon Mathieu Dreyfus (142), ce fut l'un des employés de l'agence, Geiger.

la suscription ; et comme, pour être autorisé à faire son trafic, il était tenu à des complaisances envers la police, il ouvrit le pli (ou ce fut l'un de ses employés) et envoya à la Préfecture copie de la lettre (i). Elle était anonyme, écrite, comme les autres lettres d'Henry, en caractères d'imprimerie, et contenait, contre Hadamard et Mathieu Dreyfus, de violentes menaces : « Un pas de plus et la mort est sur vous deux. » L'original, réexpédié de Lyon, parvint le surlendemain au marchand de diamants (2). Il comprit que le mystérieux traître savait l'imminence du danger.

Esterhazy, quand il rentra chez sa maîtresse, apprit la visite de l'homme aux lunettes bleues. Il fut ou feignit d'être intrigué, alla, s'il faut l'en croire, s'enquérir à son domicile personnel, attendit toute la soirée. Henry, ou l'un de ses agents, l'avisa que tout allait à souhait. Le lendemain matin, à sept heures, Gribelin revint avec sa lettre. Il prétent}*qu'il se contenta d'une réponse affirmative transmise par la concierge; Esterhazy raconte qu'ils allèrent dans un square voisin où l'archiviste lui dit de ne pas se préoccuper et lui indiqua, sur un plan, le lieu du rendez-vous, à

(i) Inslr. Rauary, 20 déc. 1897; Procès Esterhazy, 142, Mathieu Dreyfus. — Le directeur de l'agence nie que cette indiscrétion ait été commise, soit par lui, soit par son employé; on comprend l'intérêt « professionnel » de ce démenti. «Ayant pour habitude de ne jamais recevoir de lettre adressée à des personnages en vue», Féret aurait voulu rendre celle-ci; mais l'inconnu était déjà parti. « D'ailleurs la lettre pouvait être innocente, etc. » [Procès Esterhazy, 164.) Or, c'était Geiger qui avait raconté l'incident à l'un de ses parents, le colonel Croissandeau, qui en informa Mathieu Dreyfus (142). — Selon Croissandeau, « Esterhazy était un client habituel du bureau ».

(2) Procès Esterhazy, 142, Mathieu Dreyfus. — Esterhazy, aux enquêtes et à son interrogatoire, dit que toute cette histoire est mensongère : « Je ne me sers jamais d'une lettre anonyme... etc. » (187.)

l'angle du réservoir des eaux de la Vanne, en face de Montsouris (i).

Gribelin se croyait quitte ; mais Henry lui demanda» comme un service, de venir, lui aussi, à l'entrevue. Il prit l'archiviste par son faible : « Le procès de 1894 nous a causé assez d'ennuis ; il a désorganisé le service ; il faut empêcher une nouvelle affaire. » Il lui exposa ensuite, comme il avait fait la veille à Du Paty, que, connu d'Esterhazy, il devra lui-même se tenir à l'écart; il fera le guet; d'autre part, il ne faut pas que Du Paty aille seul : « Il cause trop ; s'il s'emballe, secouez-lui le pardessus. » (iribelin s'inclina; il dit, pourtant, qu'il aurait préféré aller au feu (2).

Esterhazy, avant de se rendre à Montsouris, se fit conduire, en voiture, chez Schwarzkoppen (3). L'agent Desvernine le suivit. De la maison d'en face, une surveillance continuelle était exercée sur l'ambassade. Esterhazy dit qu'il le savait fort bien (4). Il payait d'audace.

Il y avait près d'un an que l'attaché allemand, enfin

(1) Cass.^ I, 577; II, 181, Esterhazy; Cass., I, 4^4; Bennes, I, (xK), Gi'i])elin. — Gribelin donna 5 francs à la concierge {Cass.^ l, 804, Choinet).

(2] Cass., I, 434, 435; Rennes, I, Goo, Gribelin. — Selon Cuignet (Crtss., 1, 347), Henry aurait dit. à Gribelin que lentrevue était voulue par Du Paty et qu'elle était nécessaire pour prévenir un acte désespéré d'Esterhazy, fuite ou suicide.

(3) Cass., I, 733, Desvernine : « Esterhazy s'est fait conduire en fiacre, à Tambassade, à trois heures de l'après-midi. »

(4^ Dép. à Londres, 5 mars 1900.

édifié, l'avait chassé en le traitant de canaille. Esterhazy ne s'arrêtait pas longtemps à ces bagatelles.

Schwarzkoppen fut surpris de le revoir. Esterhazy, sans nul embarras, lui dit l'objet de sa visite : tout est découvert; en conséquence de quoi, il est menacé d'aller remplacer le Juif à l'île du Diable ; mais l'attaché militaire n'est pas moins compromis que lui ; il sombrera, lui aussi, dans un immense scandale. Il n'y a qu'un moyen, un seul, d'empêcher le désastre; il faut que Schv^arzkoppen aille déclarer à Mme Dreyfus que son mari est coupable et que tous ses efforts pour le réhabiliter sont vains (i).

Il exposa son idée comme l'affaire la plus simple du monde. Schwarzkoppen, à la nouvelle que son espion va être dénoncé, a pâli; maintenant, il s'est ressaisi. Dans un grand dégoût : « Vous êtes fou, dit-il, Monsieur le commandant! »

Esterhazy reprit qu'il était, au contraire, très sensé, que l'Allemand fermait les yeux au danger ; ne sont-ils pas complices? Avec quelque hauteur, l'attaché militaire rappela ses immunités diplomatiques ; l'employeur d'un espion n'est pas son complice.

Alors Esterhazy eut un accès effroyable de désespoir, qui, peut-être, n'était pas entièrement feint, car il est de ces comédiens qui ne savent plus quand ils jouent la comédie ou quand ils ne la jouent pas. Il se roula sur un divan, poussant des cris, d'affreux jurons, et sanglotant. Puis, tout à coup, tirant un pistolet de sa poche, il le braqua sur l'attaché allemand, hurlant qu'il

(i) Esterhazy dit qu'il pria seulement Schwarzkoppen « de répéter ce que l'attaché lui avait confié, sinon de Dreyfus, du moins de son fameux capitaine d'artillerie, et du rôle des Juifs dans une armée. Comme je ne peux pas prouver cette conversation, je n'insiste pas ». {Dép. à Londres, 5 mars.)

allait le tuer et qu'il se ferait ensuite lui-même sauter la cervelle. Schwarzkoppen, très tranquille, alla à la sonnette.

Cela calma Esterhazy, et quelques grandes rasades d'eau-de-vie qu'il se fît verser lui rendirent sa raison. La conversation continua sur un ton plus rassis. De menaçant, il devint suppliant : « Je vous aurais couvert, lui dit Schwarzkoppen (soldat prussien chez qui sommeille un Souabe sentimental), si Vautre n'était pas làbas. » Esterhazy lui confie alors qu'il pourra peut-être se débrouiller d'une autre façon ; exhibant la lettre anonyme qui lui aété remise par Gribelin,il racontequ'il va avoir, tout à l'heure, un rendez-vous (i) avec des officiers qui lui sont envoyés par l'État-Major. Et, comme il lui est impossible d'ouvrir la bouche sans mentir, il exprime une vague crainte que ce ne soit unguet-apens. Peut-être va-t-il être empoigné, coffré. Si on ne l'a pas attiré dans un piège, il reviendra dans la soirée (2).

Il reprit son fiacre qui l'avait attendu devant l'ambassade (il était en vêtements civils, l'entretien avait duré près d'une heure) ; et, toujours suivi par Desvernine, il alla dans un établissement de crédit, puis au journal la Patrie, dont le rédacteur était desj amis d'Henry. C'était ce Millevoye qui avait porté à la tribune de la Chambre les faux du mulâtre Norton et qui s'était effondré sous les huées. Il se rendit ensuite au jardin du Luxembourg, où Desvernine le perdit (3).

Arrivé au parc de Montsouris, il vit descendre d'une voiture son visiteur du matin, les yeux toujours cachés sous des conserves bleues, et un autre personnage,

(1) Il dit, ou Schwarzkoppen comprit : « Au parc Monceau » pour « Montsouris ».

(2) Récit de Schwarzkoppen à Panizzardi. (3)'Cass.,U, 734, Desvernine.

grand, élancé, rigide comme un officier prussien, orné d'une fausse barbe noire (i). Leur compagnon^ Henry, resta dans la voiture (2), mais observant la scène par la lucarne de derrière (3). Du Paty aborda brusquement Esterliazy : « Commandant, vous savez de quoi il s'agit (4)? » Puis, d'une voix précipitée (5), et verbeux à son ordinaire, il raconta les machinations de Scheurer et des Juifs; mais leur complot est connu des chefs de l'armée; la culpabilité de Dreyfus est certaine, confirmée par des preuves postérieures (6) ; Esterhazy, injustement accusé, aura des défenseurs résolus; son nom même ne sera pas prononcé, mais à la condition qu'il obéisse aux instructions qui lui seront données (7). A cet effet, il devra se rendre tous les soirs dans le salon d'attente du Cercle militaire, où l'homme aux lunettes bleues lui transmettra les ordres (8).

(1) Cass., I, 435, Gribelin; I, 448, Du Paty; I, 678, Esterhazy. — • L'entrevue de Montsouris fut révélée par Esterhazy luimême, devant le conseil d'enquête qui le mit en réforme, le 26 août 1898 {Cass., II, 182).

(2) Cass., I, 448, Du Paty. — Esterhazy dit, plaisamment, « qu'il ne put voir la figure de cette personne » [Cass., 1, 579).

(3) Instr. Tauernier, 23 juillet, Du Paty : « Ce mystère dont Henry a entouré ses relations avec Esterhazy rend d'autant plus étrange sa présence à l'entrevue de Montsouris, à distance, dans un fiacre d'où... etc. »

(4) L'entrevue de Montsouris est du 23 octobre. « Je suis à peu près certain, dépose Roget, que la première entrevue entre Du Paty et Esterhazy doit être du 3i octobre. » {Cass., I, 99.) C'est la date de la seconde lettre d'Esterhazy à Félix Faure.

(5) Cass., I, 578, Esterhazy.

(6) Ibld., 455, Du Paty : « Je lui ai dit qu'on savait après une longue et minutieuse enquête... etc. »

(7) Cass., I, 610, lettre d'Esterhazy au président Lœw : « A partir de ce moment, je n'ai cessé d'être en relations constantes, directes ou indirectes, avec mes supérieurs, dont je recevais des instructions auxquelles je me suis strictement conformé... Tous mes écrits, depuis le mois de septembre 1897, m'ont été ordonnés ou dictés par mes chefs. »

(8) Cass., I, 579, Esterhazy.

LA COLLUSiaN 595

Eslerhazy s'échauffa contre ses dénonciateurs ; son ton parut sincère à Du Paty (i). Il montra la lettre « Espérance (2) », entra, à l'étonnement de ses interlocuteurs, dans des détails assez précis, parla de Sand heiT comme s'il Tavait connu, ce qui amena une rectification de Gribelin (3). S'emportant. il dit que des faux avaient été préparés contre lui, et qu'il s'adressera au besoin à l'Empereur d'Allemagne (4). Du Paty chercha à calmer l'impudent comédien ; il eut l'impression que quelqu'un l'avait déjà prévenu (5); mais, se laissant aller, il renouvela avec plus de force l'assurance que des protecteurs puissants et français ne lui manqueraient pas (6). Enfin, il lui posa diverses questions relatives à sa vie privée et aux manœuvres, celles que vise le bordereau (7). Tout le temps, Esterhazy feignit d'ignorer que ses interlocuteurs étaient des officiers. Oribelin lui ayant recommandé beaucoup de prudence, à cause de la police : « Vous en êtes donc? » interrompit Esterhazy, en goguenardant (8).

Du Paty, au bout d'une demi-heure, alla rejoindre Henry et revint avec lui en voiture, jusqu'à la place Saint-François-Xavier, où le fourbe dit qu'il avait rendez-vous avec la Bastian (9). Gribelin partit de son côté ; pour ce qu'on avait dit à Esterhazy, il eût été plus simple, pensait-il, de le faire venir au minis-

(1) Cass., I, 448, Du Paty.

(2) Ibid., 435, Gribelin ; 448, Du Paty.

(3) Ibid., 448; II, 35, Du Paty.

(4) Ibld., I, 45o; II, 177, etc., Du Paty.

(5) Ibld., II, 194, 200, Du Paty. — « C'est un fait, dit Gonse, que j'igTKjrc complètement. » (II, 198.)

(6) Ibid., I, 450, Du Paty.

(7) Ibid., 435, Gribelin.

(8) Ibid. — Esterhazy dit qu'il savait que c'étaient des officiers (I, 578).

(9) Inslr. Tauernier, 23 juillet. Du Paty.

tère (i). Et, tranquillement, Esterhazy retourna à lambassade d'Allemagne (2), après avoir passé chez une fleuriste.

Schwarzkoppen Favait attendu, fort troublé. Esterhazy, tout à fait ragaillardi, une rose à la boutonnière, lui conta son entrevue avec deux officiers, « délégués du ministère de la Guerre ». Ces officiers lui ont promis le concours du gouvernement, « qui ne laissera pas faire les amis de Dreyfus ». L'un d'eux est un major. Ils lui ont remis un document qui lui permettra de se défendre contre toute accusation.

Esterhazy recommanda à l'attaché de dire, à l'occasion, qu'ils s'étaient connus à Carlsbad. Puis tous deux sortirent ensemble; l'Allemand le mit en voiture (3).

Boisdeffre et Gonse ont-ils connu Tentrevue de Montsouris? Gribelin, familier d'Henry, le crut ; Du Paty l'affirme ; les grands chefs le nient (4). L'évidence, c'est

(1) Cass., I, 435; Rennes, I, 600, Grihelin.

(2) Cass., 11,192, Du Paty^

(3) Esterhazy (Dép. à Londres, 5 mars). — Cette seconde visite a été également racontée par Schwarzkoppen à Panizzardi.

(4) Boisdeffre, sous serment, dépose qu'il ne connut la démarche de Du Paty (il ne parle pas d'Henry) auprès d'Esterhazy « que bien après le procès Zola ». {Cass., I, 558.) Il ne les apprit, dit-il, « qu'imparfaitement, par suite d'absence ou de maladie ». Et, chose extraordinaire, il n'en aurait pas informé Gonse, qui atteste n'avoir connu l'entrevue de Montsouris qu'au mois de juillet 1898, par Henry, quand Du Paty en avait ;déjà parlé à Cavaignac. Celui-ci voulut interroger aussi Gribelin, qui, avant de se rendre chez le ministre, dit à Henry : « Du reste, le général Gonse doit le savoir. » Sur quoi, Henry aurait détrompé Gribelin et rendu compte à Gonse (I, 566). A Rennes (H, 157), Gonse fait un récit un peu différent; il aurait assisté à la conversation entre Gribelin et Henry, Du Paty dit et répète formellement« que ses relations avec Esterhazy ont été provoquées, connues, utilisées par les chefs, notamment par le général Gonse » (Cass., I, 444» 449; H, 82, 35); « Moi vivant, m'a dit ce général, vous ne serez jamais sacrifié.» (H, 179.) Au conseil d'enquête d'Esterhazy, en réponse à cette question

qu ils ne donnèrent nul ordre, laissèrent faire, surent et approuvèrent. '

Desvernine fît son rapport à Gonse : comme quoi il avait suivi Esterhazy à l'ambassade d'Allemagne (i). Ni Gonse ni Boisdeffre n'en référèrent à Billot. Imaginez Dreyfus ayant dîné, une seule fois, par hasard, avec Schwarzkoppen !

Pourtant, on fit sermonner l'imprudent. Henry lui dit « qu'un ami de Dreyfus aurait pu le voir entrer chez Schwarzkoppen » ; Du Paty, « que c'était très crâne, mais qu'il ne fallait pas recommencer (2) ».

Le jour même où il reçut la visite d'Esterhazy, Schwarzkoppen se confessa au comte de Munster. C'était la première fois qu'il lui parlait d'Esterhazy ; jusqu'alors, il s'était borné à protester qu'il n'avait jamais connu Dreyfus (3). En même temps, il adressa un rapport détaillé au général de Schlieffen, à Berlin. Il rapporta également l'incident à Panizzardi, et, cette fois,

« Est-ce sur votre initiative que vous l'avez aidé ? — Je ne veux pas le dire devant lui. » (II, 191, 192.) « Je n'ai pas reçu d'ordre, mais j'ai cru comprendre qu'il fallait y aller.» [Instr. Tavernier, 7 juin, etc.) — Gonse et Boisdeffre se taisent sur les rapports d'Henry et d'Esterhazy. Du Paty en fait la remarque (Cass.^ II, 34).

(1) Rogei [Rennes, I, 325) trouve la démarche « singulière » et « ne sait à quel mobile obéissait Esterhazy ». — Dans sa déposition à Londres (5 mars), Esterhazy mentionne le rapport de Desvernine.

(2) Esterhazy, Dép. à Londres; Cass., II, 192, Du Paty.

(3) Renseignements inédits.

enfin, lui nomma Esterhazy ; il lui annonça les prochains scandales, ainsi que son propre départ, désormais imminent.

Il existe, en effet, un protocole de l'espionnage diplomatique. Quand le complice d'un attaché militaire se laisse prendre, cet attaché est aussitôt rappelé par son gouvernement. C'est Faveu public, officiel. Schwarzkoppen avait été maintenu à Paris, après la condamnation de Dreyfus, afin qu'il fût bien établi qu'il n'avait jamais entretenu de relations avec l'infortuné. Dès que le rapport de l'attaché sur Esterhazy parvint à Berlin, l'Empereur ordonna son rappel immédiat, qui fut signifié, selon les règles, au gouvernement français, huit jours après la visite du traître à l'ambassade. En même temps, le Moniteur militaire annonça la nomination de Schw^arzkoppen au commandement du 2*^ régiment de grenadiers delà garde (i).

Pendant les quelques jours qu'il passa encore à Paris, Schw^arzkoppen fut accablé de lettres anonymes. Il n'eut aucun doute sur leur provenance. Les scribes ordinaires d'Henry l'avertissaient qu'il sera terriblement compromis, que Scheurer possède un redoutable dossier, qu'il doit se hâter d'intervenir s'il veut écarter l'orage ; sinon, surtout s'il se fait le complice des Juifs, on saura tirer vengeance de lui; il sera frappé dans son honneur, dans ses affections (2). Une angoisse cruelle s'ajouta à ses remords.

Il reçut un jour la visite de l'un des agents d'Henry, qu'il avait déjà vu rôder autour de l'ambassade, Lemercier- Picard. L'individu, après un bref préambule, lui montra quelques lettres où Schwarzkoppen reconnut

(1) 2 novembre 1897.

(2) Renfteignsmenls inédifs.

avec effroi son écriture (i). Il s'écria que c'était des faux. Son visiteur en convint ; imiter les écritures n'est pour lui qu'un jeu ; il a fabriqué, notamment, une fausse lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen où Dreyfus est nommé. Puis, ayant salué, il se retira (2).

Schwarzkoppen raconta cette autre aventure à Panizzardi ; l'Italien rapporta tout à son ambassadeur; le comte Tornielli informa son gouvernement (3). Panizzardi avait fait photographier plusieurs lettres d'Esterhazy à Schwarzkoppen qui servirent à des comparaisons d'écriture.

A Paris, dans toutes les ambassades et légations, le brusque rappel de l'attaché allemand fut considéré comme Tindice certain de graves événements.

Maintenant Du Paty est tout entier à sa nouvelle mission. Il a quitté son service régulier et Gonse l'a pris, explique le général, « comme auxiliaire », « parce qu'il a été mêlé déjà à l'affaire Dreyfus », pour profiter de son expérience et « pour copier les pièces dont le ministre veut avoir le double (4) ». (Quelles pièces? Le dossier

(1) Cass., I, 467, Trarieux : « L'attaché allemand, m'a dit le comte Tornielli, sait qu'il a existé un agent qui imitait avec beaucoup d'habileté son écriture ; c'était Lemercier-Picard. » A Rennes (I, -288), Roget nie audacieusement que Le mercier ait jamais été au service de l'État-Major.

(2) Renseignements inédits. — Cette histoire fut contée, dès le 16 avril 1898, à Mathieu Dreyfus par un Italien, N... R..., qui fréquentait à l'ambassade d'Italie.

(3) Le comte Tornielli raconta la visite d'Esterhazy chez iSchwarzkoppen à Seheurer, à Trarieux {Cass., I, 466), à moimême; Panizzardi la raconta à Casella {Procès Zola, II, 520^.

{^) Cass., 1,559, Boisdeffre; 1,56?; Rennes, II, i58, Gonse.

judiciaire de 1894 est sous scellés, et la copie du dossier secret, ce serait la besogne d'une heure, incombant d'ailleurs à Gribelin.)

En fait, si Du Paty, trois mois durant (1), a été détaché du bureau des opérations militaires (2) au bureau de Gonse, c'est pour cette autre opération : surveiller, diriger Esterhazy. Et il s'y employa de son mieux, d'une sottise extrême, pensant parfois que son client relevait « du conseil de santé », s'effrayant de ses propos, — quand ce forcené racontait que « la bande voulait tout faire sauter, surtout Boisdeffre », ou quand il menaçait de certains documents, « gênants et ennuyeux » pour des personnalités miUtaires (3); — puis, fier de « l'avoir remonté (4) » et s'imaginant le conduire par la main, alors qu'il n'était que le paravent d'Henry.

Le lendemain de l'entrevue de Montsouris, Du Paty se rencontra deux fois avec Esterhazy, d'abord, dès le matin, au cimetière Montmartre (5), et sans se nommer encore (6), car, prudent dans ses extravagances, il tremblait d'être suivi par quelque policier et il eût voulu rester un inconnu pour l'homme dont il s'était institué le sauveur. Mais Esterhazy savait à qui il avait affaire.

Gomme Esterhazy parlait toujours d'appeler l'Empereur d'Allemagne à son secours, Du Paty l'invita à s'adresser plutôt au ministre de la Guerre, au chef su-

(1) Cass., I, 567, Gonse : « Du Paty a travaillé avec moi depuis fin octobre 1897 jusqu'au mois de janvier 1898. »

(2) Ibid., 444, E)u Paty : « J'y étais chargé d'un travail secret, urgent et important. »

(3) Ibid., II, 178, i85, conseil d'enquête Esterhazy, Du Paty.

(4) C'est ce qu'il dit à Gribelin {Cass., I, 435).

(5) Cass., I, 579; II, 182, Esterhazy. Du Paty ne précise pas le lieu du rendez-vous.

(6) Ibid., II, 192, Du Paty.

prême de rarmée, qui, « gardien de Thonneur d'e ses officiers )>, leur doit aide et protection (i). L'autre, qui n'avait brandi sa menace que pour en arriver là, résista un peu, puis céda. Tout en se promenant parmi les tombes, Du Paty lui dicta une demande d'audience, en style noble. Esterhazyla porta lui-même au ministère.

Billot, quand il eut la lettre, en fut à la fois irrité et alarmé. Il ne savait rien des pourparlers entamés avec Esterhazy (9). Violemment, il se refusa à le voir, mais ne serait-ce pas folie de l'exaspérer? Il prit un de ces moyens termes habituels et décida de le faire recevoir par le général Millet, directeur de l'infanterie, l'ancien protecteur de Picquart.

Esterhazy en fut aussitôt informé, d'abord par lettre officielle (3) ; puis par Gribehn, au Cercle mihtaire ; l'archiviste l'emmena en voiture et lui renouvela la promesse que les plus hautes protections ne lui feraient pas défaut (4). Il revit ensuite Du Paty et se plaignit vivement de n'avoir pas audience du ministre lui-même, ou, à son défaut, du chef de son cabinet, Torcy, ou de Boisdefîre. Du Paty lui expliqua que, tout au contraire, c'était fort bien ainsi, qu'évidemment le chef de l'État- Major se réservait (5). Esterhazy s'amusa à l'appeler par son nom. Du Paty cessa de dissimuler ; il crut à quelque indiscrétion policière (6), ne soupçonnant pas Henry de l'avoir livré. Pourtant, il sut, peu après, d'Ester-

(1) Cass., I, /i5o, Du Paty; I, 679, Esterhazy.

(2) Il l'affirme (Cass., I, 547), et cela paraît probable.

(3) Cass., I, 58o, Esterhazy.

(4) Ibid., et II, 181. Gribelin ne fait pas mention de cette promenade; il dit, en terminant son récit de l'entrevue de Montsouris, « qu'il n'a plus revu Esterhazy qu'au conseil de guerre ». [Cass., I, 435.)

(5) Cass., I, 58o, Esterhazy.

(6) Ibid., II, 193, Du Paty.

hazy lui-même, qu'Henry lui adressait des communications chiffrées ( i ) .

Plus tard encore, au soir, Esterhazy conféra de Taudience du lendemain avec Henry, qui Tattendait à sa porte, dissimulé dans une voiture (2). Henry lui fit répéter son rôle.

C'était, depuis longtemps, la préoccupation de Gonse et de Boisdeffre : comment défendre Esterhazy quand il sera publiquement accusé, quand il suffira de rapprocher du bordereau Fécriture de leur protégé pour que Févidence du crime apparaisse aux yeux non prévenus ?

Le système auquel on s'arrêta est peut-être le résultat d'une collaboration ; il est, plus vraisemblablement, l'œuvre d'Henry. On y reconnaît ses grosses malices, rudimentaires, et la vulgarité puérile de ses inventions. Il est peuple; il sait avec quelle facilité le peuple se prend aux gros mensonges. Grand lecteur du Petit Journal, que dirige son ami Judet, il est imbu de la même httérature que les deux à trois millions de lecteurs de ces feuilletons romanesques qui, avec les comptes rendus détaillés des grands procès criminels, ont fait autant que l'alcool pour gâter l'esprit français. Il leur servira une tranche de leur pâture habituelle. Ils l'avaleront et la digéreront comme le reste. Que comp-

(1) Cass., II, 35, Du Paty.

2) Ibid., 1, 58o, Esterhazy.

tent les quelques centaines de délicats qui répugnent à cette grossière nourriture ?

Esterhazy a prétendu que son plan de défense lui fut, jusque dans les plus minutieux détails, imposé par Du Paty, au nom de Boisdeffre, qu'il le trouva absurde, mais que, rabroué par le porte-parole de FÉtat-Major et soldat avant tout, il s'inclina, obéit (i).

Il est manifeste, au contraire, qu'Henry se concerta avec lui, obtint de lui des indications que nul autre n'eût pu fournir. Il connaît, d'ailleurs, par le menu, Fenquête de 1894 ; il y a trouvé le germe de quelquesunes de ses inventions.

Du Paty, évidemment, fut informé des arguments qu'Esterhazy allait faire valoir. Et il y souscrivit, les trouvant ou de bonne guerre ou plausibles, et sans apercevoir les perfides maladresses qui, plus tard, quand elles seront relevées par des esprits critiques, mais insuffisamment informés, les égareront sur sa propre piste (2).

Esterhazy (le 26 octobre) débita au général Millet ces bourdes (3). La lettre (il la montra) d'une amie inconnue, u fée bienfaitrice » ou maîtresse qui se venge d'un infidèle, l'a surpris dans le calme des champs : il a appris ainsi le complot tramé contre lui par Picquart (4),

(1) Cass., I, 58i, Esterhazy.

(2) Instr. Tavernier, 28 juillet, Du Paty : « Esterhazy a intérêt à me compromettre. Henry a le raêm« intérêt pour écarter l'orage qui plane sur lui. Tous deux se concertent. »

(.3) Lettre du 25 octobre 1897 au minisire de la Guerre : «. Suivant les instructions de M. le Directeur de l'Infanterie, j'ai Ihonneur de vous adresser le récit de ce que j'ai dit à cet officier général. » (Procès Esterhazy, 124.)

(4) Le nom, dans la lettre d'Esterhazy à Billot, est orthograplîic : « Picard. « On en déduira qu'Esterhazy n'est pas au courant des choses ni des hommes du ministère. 11 savait, au contraire, que cette orthographe irritait particulièrement Picquart. — (Voir p. 209.)

jusqu'au nom de cet homme (i). « Son premier mouvement a été de le rechercher, de le tuer ; mais Picquart n était pas à Paris ». Il s'est reporté alors au fac-similé du bordereau publié, l'an passé, par un journal. Si l'ensemble de celte écriture diffère de la sienne, certains mots sont d'une ressemblance si frappante qu'on les dirait calqués. Précisément, «dans l'un des documents publiés à ce propos, il a lu que le bordereau a été écrit sur papier calque ». Or, « malheureusement pour lui, son écriture traîne depuis longtemps chez les banquiers, les prêteurs d'argent, les marchands bijoutiers et autres gens avec lesquels Dreyfus pourrait avoir des accointances ». « Au moment des duels Mores, Crémieu, Mayer, il a reçu de nombreuses lettres d'officiers israélites ; il leur a répondu par un mot de remerciements ; Dreyfus était peut-être du nombre. » Mais surtout, et ses souvenirs sont, à cet égard, très nets, il a reçu, au commencement de 1894, l'année du bordereau, une lettre signée d'un officier du ministère, le capitaine Brô (2), « qui avait un travail à faire sur le combat d'Eupatoria » ; Brô « pour avoir des renseignements circonstanciés », s'adressait, naturellement, au fils du héros de cette rencontre. Esterhazy écrivit, en conséquence, «une notice assez volumineuse sur Eupatoria », bourrée de mots techniques, et l'envoya à son correspondant, non pas au ministère, mais à une adresse particulière qu'il ne saurait plus préciser (3).

(1) Assertion qui n'empêchera pas Esterhazy de dire plus tard qu'il faisait partie du contre-espionnage. Étrange agent qui ne connaît pas le nom du successeur de Sandherr !

(2) Pour Brauli, autre faute intentionnelle.

(3) Ce manque simulé de mémoire est bien dans la manière d'Henry. «Je devais, d'après ma consigne, explique Esterhazy, ne plus me rappeler si c'était rue de Ghàteaudun ou rue Lafayette. » {Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 56). Hadamard, le beau-père de Dreyfus, demeurait rue de Châteaudun.

Cette notice serait-elle tombée sous les yeux, entre les mains de Dreyfus ? Alors tout s'explique. Muni de cette pièce, le Juif a décalqué l'écriture d'Esterhazy pour fabriquer le bordereau.

Au surplus, Esterhazy n'est « qu'un simple officier de troupe, aussi peu répandu que possible dans le monde militaire » ; comment aurait-il connu les documents énumérés au bordereau ? « Un seul a été entre ses mains, le projet de manuel de tir, ou le manuel définitif. » Un officier juif le lui a prêté ; — Bernheim, au contraire, refusa de le lui prêter ; — mais c'est « à une époque bien postérieure aux seules manœuvres pour lesquelles il ait été désigné (i) ». (Manœuvres de cadres, en mai ; Esterhazy sait, par Henry, que la fausse date d'avril a été attribuée au bordereau.) A une époque où l'expédition de Madagascar n'était pas décidée, il n'en pouvait rien savoir. Autre argument : « Un homme de l'éducation d'Esterhazy et élevé dans son milieu, s'adressant à l'attaché mihtaire, ne l'aurait pas appelé « Monsieur » ; il lui eût donné son grade ou son titre. » Aussi bien, il n'était pas seulement désigné par son écriture et sa situation gênée « pour être la victime de cette affreuse machination » ; mais les Juifs

(i) Ainsi, c'est bien Esterhazy qui raconte le premier que Bernheim lui a prêté le manuel. Cela n'empêchera pas Pellieux de dire, au procès Zola : « On a voulu prouver que le commandant Esterhazy avait eu cette pièce entre les mains, et on a appelé au témoignage d'un lieutenant Bernheim qui, par hasard, s'est trouvé être Israélite, et qui est venu déposer. Cet officier a élé obligé de reconnaître qu'il n'avait pas communiqué à Esterhazy le manuel, mais un règlement d'artillerie sur les pièces de siège... etc. » (II, 12). C'est .cette version qu'Esterhazy adoptera, dès qu'il sera informé des déclarations de Bernheim; il dira alors qu'il n'a eu que ce règlement, « qui vaut 80 centimes et qu'on peut trouver dans toutes les librairies » [Cass.^ II, 99, Enq. Pellieux; Procès Esterhazy, i3i.)

connaissaient aussi « ses rapports, peu fréquents, mais très ouverts, avec Schwarzkoppen, qui a rencontré ses parents à Carlsbad » ; « il se cachait si peu de cette relation qu'il alla, en plein jour, à plusieurs reprises, en uniforme, à l'ambassade d'Allemagne, pour rendre service à son colonel »,

Millet écouta, « sans souffler mot », ce bizarre récit ; il dit seulement à Esterhazy d'écrire en détail au ministre ce qu'il venait de lui conter (i). C'est ce que lit le soir même Esterhazy (2), d'accord avec ses amis et de l'assentiment formel de Boisdeffre. Il termina sa lettre par ces phrases, qui sont bien de son style, matamore qui retrousse ses moustaches et regarde vers la porte de sortie :

Parler plus longtemps sur ce sujet semblerait un plaidoyer, ce qui est loin de ma pensée. 11 me reste à vous demander si, dans le cas où une allusion serait faite publiquement à ma personnalité, vous prendriez la défense de mon honneur, ou si je ne dois compter que sur moi-même. Ma vie est beaucoup moins que rien, mais j'ai un héritage de gloire à déTendre. Au besoin, je m'adresserai à l'Empereur d'Allemagne. Quoique ennemi, c'est un soldat, lisait ce que représente le nom que je porte, et je ne doute pas qu'il autorise officiellement son aide de camp à protester contre l'infamie dont je suis victime (3).

(1) Cass.y I, 58i, Esterhazy.

{1) Lettre du 25 octobre 1895. (Dosaier de la Cour de cassation, liasse n- 2, annexes au n° 74.) — Même récit, plus tard, avec de légères variantes, aux enquêtes et à son procès.

(3) Esterhazy dit tantôt {Cass., I, 58i) que tout le texte de son épître à Billot lui fut dicté mot à mot par Du Paty ; tantôt (Dép. à Londres, 1'^ mars) qu' « on » lui a remis — on, c'est Henry — le brouillon « écrit, lui a-t-on dit, de la main ou, sous la dictée de Gonse pour qu'il l'apprenne >> ; et, encore (Dessous de r affaire Dreyfus, 179), que le brouillon, de l'écriture contrefaite de Du Paty, porte, in fine, cette note autogr*aphe

Les patrons d'Eslerhazy complaient que Billot remettrait aussitôt cette lettre à Boisdelïrc ; dès lors, le chef de TEtat-Major général sera, lui aussi, régulièrement saisi de l'affaire ; on marchera (i).

Mais Billot, au rapport du lendemain, n'en dit rien à Boisdeffre, ce dont celui-ci s'inquiéta ; et, selon l'habituelle filière, Boisdeffre en informa Gonse, qui avertit Henry et Du Paty, qui, tous deux, avisèrent Esterhazy (2).

de Du Paty, de son écriture naturelle : « Copiez votre lettre et sachez-la bien ; réclamez le manuscrit de la plaquette. » On ne voit pas la corrélation entre cette note, d'ailleurs authentique, et la lettre d'Esterhazy à Billot, Au surplus, la lettre à Billot est datée du 25 octobre, et la plaquette (voir p. 682) ne fut remise à Esterhazy, selon son propre récit, que plus tard. — Il dit en effet (De'p. à Londres) que Du Paty lui remit la plaquette dans les premiers jours de novembre, que la fille Pays la porta à Timprimerie de la Croix (le 5 ou le 6, précise le Père Bailly), que le Père Bailly refusa de publier l'article et que Du Paty le réclama alors pour le remanier. — C'est là, déjà, une preuve péremptoirc que la note où il est question de la plaquette à réclamer (5 ou 6 novembre) ne fait pas corps avec le brouillon de la lettre du 25 octobre, qui, dès lors, ne peut pas être de Du Paty. Mais, ici encore, Esterhazy a dû finalement se convaincre lui-même de mensonge. Relatant ces incidents devant la Cour de cassation : m Je vous dépose, dit-il, le texte qui m'a été donné et je vais vous déposer la note. » (I, 58i.) Et, en conséquence, il déposa deux pièces (liasse n^ 2, annexes au n° 74).

(ij Cass., I, 58i, Esterhazy.

(2) Ibid. : « Au .bureau de poste de la rue du Bac, Henry me prévint que le général de Boisdeffre n'avait pas encore reçu du général Billot communication de ma lettre. J'insiste sur ce fait que, si le colonel Henry était informé de ce retard, il n'avait pu l'être que par le général de Boisdeffre attendant donc l'effet de ma lettre et, par conséquent, en connaissant l'emploi. Henry me dit : « Le ministre va garder ça pendant cinq ou six jours avant de prendre une décision, selon son habitude... » —Du Paty écrivit, dans l'après-midi, à Esterhazy : « Votre lettre n'est pas encore arrivée au général de Boisdeffre ; il a été décidé que vous le saisiriez directement ; trouvez-vous ce soir, à onze heures, à l'endroit ordinaire, pour lettre à lui adresser. » {Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 55.)

Il fut décidé qu'Esterhazy brusquerait les choses. Il demandera directement à Boisdelïre d'ouvrir une enquête sur la lettre du capitaine Brault. Si Brault n'a pas écrit à Esterhazy pour lui demander des renseignements au sujet du combat d'Eupatoria, on en déduira que la lettre était l'œuvre d'un faussaire et que ce faussaire était Dreyfus.

Dans le premier interrogatoire que Du Paty avait fait subir à Dreyfus, au Cherche-Midi, il lui avait montré la photographie de cinq mots du bordereau (i) : « Il me semble vaguement, avait dit le malheureux, — mais il se rétracta aussitôt, — que cette écriture ressemble à celle du capitaine Brault (2). » Récemment, un rapport de Guénée a signalé à Henry que dans la maison habitée par le beau-père de Dreyfus a demeuré un nommé Braut (3). Or, « c'était cette exclamation de Dreyfus, cette homonymie et cette demeure qui avaient suggéré le roman d'Eupatoria (4) >>.

Il y avait bien des objections à faire à cette défense graphologique d'Esterhazy bâtie sur un propos furtif de Dreyfus. Pourquoi Dreyfus aurait-il choisi Esterhazy pour lui emprunter son écriture ? La ressemblance entre l'écriture d'Esterhazy et la sienne ne suffisait-elle pas à motiver un autre choix? Si l'auteur du bordereau, quel qu'il soit, a eu l'intention de dissimuler son écriture, pourquoi ne s'est-il pas servi simplement de la

(1) « Je vais partir en manœuvres. »

(2) Voir t. Ie^ 157.

(3) Esterhazy, Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 56. — Selon Esterhazy, ce Braut était un ami d'Hadamard; ils ne se connaissaient même pas. L'immeuble qu'ils habitaient est, en fait, composé de deux maisons, l'une ayant son entrée au 53 de la rue de Chàteaudun, où habitait Hadamard, l'autre au 62 de la rue de la Victoire, où habitait Braut.

(4) Esterhazy, Dép. à Londres, i^r mars 1900.

machine à écrire ? Si Dreyfus, cependant, a décalqué l'écriture d'Esterhazy, pourquoi n'a-t-il pas, à la première interrogation de Du Paty, dénoncé Esterhazy comme l'auteur du bordereau ? Pourquoi s'est-il laissé condamner, dégrader, enfermer, depuis trois ans, sur un rocher, sans nommer Esterhazy ? Pourquoi, au lieu de nommer Esterhazy à Du Paty, lui parle-t-il de Brault, le dernier nom qu'il devrait prononcer, puisqu'il livrerait ainsi le secret de sa machination ?

Nul ne fit ces réflexions si simples. Le génie d'Henry, c'est sa confiance illimitée dans la sottise des hommes qui, sans réfléchir, sans discuter, acceptent les histoires les plus niaises quand elles servent leurs passions. Et sa force, c'est de bien connaître les chefs : ils couvriront ses inventions de leur nom et de leur prestige, quand ils croiront en pouvoir tirer profit, un répit d'un jour.

Esterhazy paraît avoir trouvé que cette histoire était par trop bête, donc dangereuse. Il hésita à réclamer une enquête. Mais Boisdeffre ayant dit à Gonse (27 octobre) qu'il n'avait rien reçu d'Esterhazy, Henry et Du Paty le chapitrèrent. « Le général, lui écrit Du Paty, attend la lettre convenue pour Brô ; il marchera aussitôt ». Et Henry : « Du Paty a dû vous dire d'envoyer de suite au général B. la lettre Brô ; il ne peut rien faire sans cela ; au trot ! Urgent. Il attend (l'i. »

Esterhazy obéit. Ce niême jour, enfin, Billot saisit

(1) Dép. à Londres, icr mars. — Esterhazy montra ces diverses lettres, et celles qui seront reproduites plus loin, au consul de France devant lequel il déposait et qui les transcrivit dans le texte officiel, Esterhazy attribue tous les billets anonymes à Du Paty, qui les aurait écrits d'une écriture contrefaite ou fait copier par sa femme. Selon Christian {Mémoire^ io5), Esterhazy lui aurait dit qu'il avait brûlé tous les billets de Du Paty, sauf un seul, un jour qu'il craignait une perquisition. Il n'aurait donc gardé que les billets d'Henry : pourquoi ?

Boisdeffre de la lettre qu'il avait reçue d'Esterhazy (i).

Cependant, on poussa, jusqu'au bout, la comédie jugée bonne. Il fut convenu qu'Esterhazy demanderait à Brault s'il ne se souvenait pas d'avoir prêté la notice sur Eupatoria « à un officier du ministère de la guerre », et de la lui avoir envoyée à son domicile (2). Henry écrivit à Esterhazy d'adresser sa lettre à Toulouse : « Brô est à Paris, mais vous l'ignorez. » Il lui annonce que « le général va faire interroger cet officier et qu'on en établira un procès-verbal (3) ».

Brault, absent de Toulouse, ayant tardé à répondre, Esterhazy lui adressa une dépêche comminatoire : « Votre silence plus prolongé me confirmera que vous avez communiqué ma notice à un tiers de votre grade. » Sur quoi, Brault répondit à Esterhazy qu'il entendait son nom pour la première fois, ne s'était jamais occupé d'Eupatoria, ne lui avait point demandé

(1) Dép. à Londres^ 1"^ mars.

(2) Cette lettre, du 29 octobre, fut produite à l'enquête Pellieux, à l'instruction Ravary et au procès Esterhazy. En voici le texte : « Mon cher camarade, permettez-moi défaire appel à vos souvenirs pour un renseignement du plus grand intérêt pour moi. En février 1894, je vous ai envoyé, sur votre demande, une notice relative au rôle joué en Crimée par le 4' hussards à Eupatoria, un des régiments qui se trouvaient alors sous les ordres de mon père. Bien que je vous aie envoyé ce petit travail chez un de vos amis, rue de Lafayette ou rue de Châteaudun, si mes souvenirs sont exacts, parce que vous alliez partir en permission, je n'ai pas reçu de réponse de vous. J'aurais grand intérêt à savoir, le plus tôt possible, si vous n'auriez pas le souvenir d'avoir à cette époque, ou par la suite, prêté ce petit travail, sans valeur poyr eux, à un de Vos camarades du ministère delà Guerre. Veuillez agréer, etc.. »

(3) Dép. à Londres, 1"^ mars 1900. — A son procès, comme aux enquêtes précédentes, Esterhazy raconte : « J'ai cherché au ministère de la Guerre; le capitaine Brault n'y était plus; il était parti sans laisser d'adresse, mais j'ai su qu'il était en garnison à Toulouse. » (127.) — «Je finis par découvrir qu'il était à Toulouse. » (Cass., II, 98.)

de notice sur ce combat et ne connaissait personne à l'adresse indiquée (i). Esterhazy fit part de cette lettre à Billot et à Boisdeffre. Puis, Gonse fit régulièrement interroger le capitaine, qui confirma ses dénégations ; un commissaire aux délégations (2) fut chargé de rechercher l'autre Braut, qui avait bien habité dans la même maison que le beau-père de Dreyfus, mais qui (Henry s'en était assuré) avait déménagé et cnsparu (3).

Ainsi, tout était soigné jusqu'aux moindres détails. On prenait d'ailleurs toutes les précautions. Henry et Du Paty remirent, chacun, une grille à Esterhazy pour leur correspondance (4). Et, comme Gonse craignait qu'Esterhazy fût surpris, un jour, par quelque ami de Dreyfus, en compagnie d'un officier de l'État-Major, il le fit prier par Henry de désigner un intermédiaire (5). Il eût voulu le marquis de Nettancourt, à qui Boisdefîre avait déjà pensé et qui faisait partie du même cercle que Du Paty, ou quelque officier de troupe. Esterhazy proposa sa maîtresse, qui fut acceptée. Du Paty la reçut chez lui, en présence de sa femme. La marquise ellemême porta des lettres à Esterhazy, rapporta les réponses (6). Elle l'attendait, au rendez-vous fixé laveifie,

(1) Lettre du 3 novembre produite aux enquêtes et au procès Esterhazy.

(2) Beriiard.

(3) Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 58 et Bg : « Il était mort, écrit Esterhazy, ou disparu. »

(4) Cass., I, 584, Esterhazy. — Ces grilles furent saisies par Bertulus. {Cass., II, 235, cote 5 du scellé 4-)

(5) Esterhazy {Dép. à Londres, 26 février 1900) donne le texte du billet d'Henry : « Le général Gonse demande que vous désigniez si possible un intermédiaire sûr pour communiquer. On a pensé à votre beau-frère. Réfléchissez et répondez ce soir ; urgent. Vous donnerez la réponse à D, P. »

(6) Cass., I, 182, {Cons. d'enq.), Esterhazy : « Quelques jours après l'entrevue de Montsouris, Du Paty arrive avec une femme

dans un fiacre, jouant, elle aussi, à la dame voilée. Elle écrivait elle-même les notes qu'elle lui remettait, afin, dit Du Paty à Esterhazy, « qu'il pût jurer devant Dieu de ne lui avoir jamais écrit (i) ».

Pendant que cette collusion se poursuivait avec activité et méthode, Scheurer s'apprêtait à offrir au gouvernement riionneur de faire la revision.

Dès son retour à Paris (2), une première déception Tatteignit. A Fribourg, lors de leur dernier entretien, Leblois l'avait autorisé à se réclamer du témoignage de Picquart et du sien. Maintenant, cette licence qu'il a donnée, après tant de résistance, l'avocat la retire à nouveau, brusquement. Pour l'heure, il ne lui permet plus que de nommer Esterhazy au Président de

voilée au pont Alexandre-III et me fait connaître qu'il ne peut plus avoir avec moi de relations directes; Mme Pays est acceptée comme intermédiaire. » De même, Cass., I, 58i. Plus tard (Dép. à Londres, 26 février), il dit qu'il rencontra «tous les jours» Mme Du Paty, à une heure fixée et à un endroit désigné la veille. — Précédemment, à l'enquête Bertulus, Esterhazy avait affirmé qu'il avait vu Mme Du Paty pour la première fois le jour où il était allé demander au colonel de lui servir de témoin contre Picquart (II, 247). — Marguerite Pays dit tantôt qu'elle n'a vu Du Paty et la marquise que deux fois {Cass., l, 797), tantôt qu'elle n'a jamais vu Mme Du Paty (II, 240).— Cass., I, 444, Du Paty : « Mes relations indirectes ont eu lieu par des intermédiaires, dont les uns m'ont été désignés ou imposés par mes chefs, et dont les autres se sont imposés à moi ou m'ont été imposés par les circonstances. » Au conseil d'enquête d'Esterhazy, Du Paty convient que Marguerite Pays fut l'un des intermédiaires choisis (II, i85).

(1) Dép. à Londres, 26 février 1900.

(2) 23 octobre 1897.

la République et aux ministres ; il pourra réclamer de Billot une enquête « loyale » ; en cas de refus, il saisira l'opinion. Mais le nom de Picquart ne doit même pas être prononcé. Ainsi lié, comment Scheurer pourra-t-il justifier que le traître, c'est Este rhazy ? « En vérité, observe-t-il doucement, ce n'est pas facile (i). »

Leblois, lui aussi, n'était pas à Taise et sa situation n'était pas commode ; surtout, il l'a lui-même empirée.

Déjà, lors de ses premières conversations avec Leblois, puis, pendant les longs mois de son séjour en Alsace, quand il correspondait avec lui, Scheurer s'était impatienté de Féternel « donner et retenir » de l'avocat. Le plus droit et le plus résolu des hommes, une fois qu'il avait pris une décision, il ne s'expliquait pas ces variations agaçantes. Tantôt Leblois semble séduit par la perspective de jouer son rôle, au côté de Scheurer, bien qu'il ne se dissimule aucun des dangers de l'entreprise, mais parce qu'il en a certainement aperçu la beauté. Tantôt, au contraire, il veut être seulement l'avocat de Picquart, il n'a d'autre mission que de le défendre, et « c'est méconnaître ses intentions et les faits » que le croire animé du seul désir de substituer le traître à l'innocent (2). Ainsi, tour à tour plein d'ardeur et plein

(1) Mémoires de Scheurer.

(2) Procès Zola, I, 97, Leblois : « Je suis l'avocat du colonel Picquart. » C'est ce qu'il ne cessa de dire à Pellieux, à Ravary, à Fabre : « Vous n'avez en réalité, lui dit le juge, songe qu'à une chose : amener le gouvernement à poursuivre Esterhazy pour trahison? — Je proteste, répond Leblois, contre cette interprétation de mes actes ; elle est contraire aux faits et à mes intentions. » (196.) Fabre lui rappelle la décision du conseil de l'Ordre qui l'a frappé pour avoir fait à Scheurer une communication qu'il n'avait pas le droit de faire, comme avocat ; Leblois répond que « l'interprétation donnée par le juge à cette décision devrait, si elle était fondée, lui assurer le

d'incertitude, combattif et ergoteur, voulant et ne voulant pas, il n a pas plutôt poussé Scheurer en avant qu'il le rappelle et l'arrête.

Scheurer ignorait, en effet, que Leblois n'avait rien dit à Picquart de leurs projets (i).

Au début de l'été, l'avocat avait écrit deux ou trois fois à Picquart, pour lui faire préciser quelques détails (2) et l'aviser qu'il s'était ménagé un sûr accès auprès du gouvernement, grâce à des amis influents, que, d'ailleurs, il ne nomma pas. Mais Picquart avait repris son service sous un chef et parmi des camarades qui l'estimaient. Les autres, ceux qui veulent que Dreyfus soit et reste coupable, il les oubliait avec ces vrais soldats, dans le paisible accomplissement de son devoir militaire. Le nuage avait passé. Il répondit en conséquence à Leblois « de ne plus le mêler à cette affaire et de ne pas continuer à s'en occuper » ; il lui renouvela seulement « la consigne d'agir si jamais il était à nouveau menacé (3) ». Au surplus, quand il viendra en congé, à Paris, il verra par lui-même ce qu'il convient de faire.

Leblois comprit aussitôt qu'il était allé trop loin ; mais il n'osa pas avouer à Picquart combien il. l'avait déjà engagé, et se tut. Il craignait les reproches du colonel, et, pis encore, quelque désaveu qui eût tout compromis. Deux mois durant, il ne lui écrivit pas un mot (4). Son propre frère, officier d'artillerie, se rendit

bénéfice de la maxime : Non bis in idem. D'ailleurs les événements ont prouvé que Picquart avait besoin d'être défendu. » {Intr. Fahre, 116, 177, 181, 196, etc.)

(1) Enq. Pellieax, 3o nov. 1897, Picquart; Instr, Fabre, i38, Leblois.

(2) Enq. Petlieux^ 3o nov., Picquart.

(3) Bennes, I, 461, Picquart.

' (4) Enq. PellieuXy 3o nov., Picquart.

à Tunis; il ne lui confia aucun message. — Ce voyage l'ut connu d'Henry et d'Esterhazy, qui le rattachèrent au complot de la «bande (i) ». — Pour le congé de Picquart, Boisdeffre avait pris ses précautions.

Picquart, exactement informé, n'eût-il pas ratifié, dès lors, les démarches de Leblois ? Il Ta fait plus tard. N'eût-il pas délié Scheurer d'un secret trop étroit s'il avait connu le nom de l'homme, de son compatriote fllsacien qui avait pris en main la cause de l'innocent? Il s'y refusera par la suite. En tous cas, Leblois eût dû lui rendre compte.

Silence invraisemblable, désastreux et combien inutile, puisque Boisdefïre et ses collaborateurs sont persuadés que Picquart, par Leblois, a tout divulgué à Scheurer, et que cette conviction centuple leurs haines!

Ainsi pris entre sa conscience et son amitié, Leblois se désolait, appelait le hasard au secours. En attendant, il s'efforçait de tout concilier, car il eût voulu à la fois sauver Dreyfus et ne pas compromettre Picquart, et il aggravait le mal. Il s'en rendait compte, en souffrait cruellement. Il cherchait parfois des chemins de traverse pour sortir de cette impasse; alors il s'embourbait davantage, et Scheurer avec lui.

Cette loyauté impeccable de Scheurer, ces variations perpétuelles de Leblois, c'est, en effet, la défaite assurée dans une telle bataille et contre de tels adversaires. Leblois, avocat, renouvelle l'erreur de Picquart, soldat. Le professionnel a parlé trop, l'homme trop peu. Et cependant, bribe par bribe, lambeau par lambeau, il va falloir, l'un et l'autre, qu'ils disent tout, qu'ils se laissent tout arracher. Mais trop tard. La bombe, éclatant tout à coup, eût tout emporté. Ils tirèrent à chevrotines.

(i) Cass., 11,97, Enq. Pellieiix, Esterhazy.

Cet entretien entre Scheurer et Leblois eut lieu à rheure môme où Esterhazy se rencontrait à Montsouris avec Du Paty. Le justicier avait déjà perdu l'offensive.

D'une grande bonté, il n'en voulut pas à Tavocat, s'avouant que, presque tout ce qu'il avait appris de lui, il le lui avait extorqué (i). Et il continuait à avoir confiance dans l'autorité de sa propre parole, dès qu'il aura révélé la vérité aux républicains qui sont au pouvoir.

Il écrivit donc à Lucie Faure, la priant de lui ménager un entretien avec son père : « Le plus tôt sera le mieux, car la maison commence à brûler » .

Le lendemain (2), il chassa avec le Président, qui ne lui dit rien du billet qu'avait reçu sa fille. D'autre part. Billot s'impatientait. Déjà, il avait fait prier Scheurer de venir le voir, était passé chez lui. Le soir, il eut la lettre d'Esterhazy demandant audience, mais rien de Scheurer. Il le pria à déjeuner pour le jour suivant (3). Il signa : « Ton vieil ami, Dumanet ». Scheurer déclina l'invitation, car il voulait, d'abord, entretenir le Président de la République ; il répondit : « Je te préviendrai dès que cela sera possible ; mais il ne faudra pas faire le malin avec moi. »

Deux jours se passèrent sans que Scheurer reçût de

(1) Mémoires de Scheurer.

(2) 24 octobre.

(3) 25 octobre.

Félix Faure la lettre d'audience qu'il attendait. Ses amis le savaient à Paris, s'inquiétaient de sa réserve à leur égard. Ranc alla le voir (i), le questionna. Engagé d'honneur avec Leblois, Scheurer refuse toute explication ; il déclare toutefois que sa conviction, loin de faiblir, s'est fortifiée, qu'il est résolu à poursuivre la re vision du procès de Dreyfus et que ses amis, comme il les en a déjà priés, lui rendront service en répandant la nouvelle.

Cet honnête savant n'avait mesuré ni l'étendue de sa tâche, ni la force des résistances qui lui, seront opposées. A ridée qu'un soldat innocent a payé pour un traître, cette nation généreuse va s'émouvoir ; et qui soupçonnera Scheurer d'agir perfidement ou à la légère ? Les propos de ses amis reviendront au gouvernement et auront raison du sot amour-propre qui hésite à reconnaître une erreur. Il escomptait une pression favorable à ses desseins : ce fut une tempête qui éclata.

Ranc, en quittant Scheurer, rencontra Paschal Groussel. C'était un vieux compagnon de luttes sous l'Empire. L'ancien délégué de la Commune aux relations extérieures, évadé de la Nouvelle-Calédonie avec Rochefort, avait étudié en Angleterre les mœurs d'un pays libre. Après l'amnistie, loin de la politique, il avait préconisé, dans d'agréables écrits, la renaissance des exercices physiques qui font des corps sains pour des esprits robustes. Puis, le goût de la bataille lui étant revenu, il fut élu député à Paris ; mais ses rares interventions à la Chambre ne furent pas heureuses. C'était lui qui, par ses attaques virulentes contre Gailiffet, avait préparé à Mercier un éclatant triomphe. Il avait conçu, de longue date, des doutes sur la culpabi-

(i) 27 octobre.

lité de Dreyfus et, Fan passé, au cours de rinterpellation de Castelin, il eût voulu intervenir.

Dès que Grousset sut de Ranc quels étaient les projets de Scheurer, il alla les raconter à quelques députés et aux journalistes qui, à la Chambre, dans la salle des Pas-Perdus, guettent les nouvelles. Le bruit s'en répandit aussitôt. On m'interroge; je confirme que Scheurer est, en effet, convaincu de Tinnocence de Dreyfus, mais je n'en sais pas davantage.

Il y eut, ce jour-là, parmi les députés, plus de curiosité que d'émotion. Mais la meute des chiens courants de la presse, hardis, adroits à saisir les pistes, à forcçr les secrets au gîte, à faire débucher les scandales, donna aussitôt de la voix et se mit en chasse. La chasse dura trois ans.

Ces nouvellistes « aux pieds agiles » avaient pris un nom anglais, reporter, d'un mot français déformé (rapporteur). Dès le lendemain, ils se précipitèrent chez Scheurer. Il n'aimait pas la presse, détestait les habitudes qu'avait créées le besoin d'informations, en était resté aux journalistes d'autrefois, les Nefftzer et les Peyrat. Surpris par cette invasion de questionneurs indiscrets, il ne les reçut point comme des ambassadeurs du quatrième Pouvoir, le plus redoutable de tous parce qu'il fait l'opinion. Il confirma seulement, avec quelque brusquerie, les propos de ses amis, mais dit que son devoir était de s'adresser au gouvernement. Ils lui firent sentir que c'était à eux, d'abord, qu'il devait ses confidences, les pièces de son dossier. S'il refuse de leur rien dire, c'est qu'il n'a rien à dire. Un collaborateur de Drumont (i)Jui reprocha ses lenteurs. Il con-

(i) « Gaston Méry s'installa dans un fauteuil... Je n'aurais jamais cru qu'un homme appartenant à un pareil journal se permît de venir chez moi. » {Mémoires de Scheuuer.)

LA COLLUSION (il9

signa sa porte, pour avoir, au moins « la tranquillité matérielle », et se résigna à « avoir une mauvaise presse ».

Les journalistes, en effet, le traitèrent comme ils avaient été reçus par lui, avec mauvaise humeur ; et, comme ils furent accueillis, au contraire, avec empressement dans les bureaux de TÉtat-Major, ils répétèrent tout ce que voulaient Boisdeffre et ses acolytes. Il est convenu que les parlementaires sont des menteurs et les militaires, par profession, les plus véridiques des hommes. Ces guerriers, incapables de farder la vérité, étaient indignés de l'injure faite à leurs camarades, aux sept officiers qui, à Tunanimité, la mort dans Tâme, ont condamné Dreyfus. Ils firent aussitôt leurs confidences aux braves journalistes, aux bons Français, qui venaient au secours de Tarmée insultée.

Il fut donc établi, dès la première heure, que Scheurer était la dupe d'une intrigue. Il n'a rien dans son fameux dossier. Il s'est trouvé un misérable qui a accepté, contre une forte somme ^'argent, d'endosser les crimes de Dreyfus, mais qui est à l' abri, en Suisse. On le connaît « en haut lieu». Bien plus : Billot a offert à Scheurer de lui montrer les preuves formelles, irréfutables, qui ont décidé, en 1894, l'unanime verdict et « les documents qui sont venus s'y ajouter par la suite ».Mais l'obstiné sénateur n'a rien voulu entendre. On signale, en outre, que, tout l'été, il a été en correspondance suivie avec moi (1) ; ne suis-je pas Thomme de tous les mauvais coups?

Pour comble, Drumont feint de s'apitoyer sur Dreyfus. Si Scheurer possède les preuves de l'innocence du condamné, son retard à les produire est criminel (2). « Qu'il

(1) Matin du 29 octobre 1897.

(2) Libre Parole du 29.

parle, et tout de suite, sous peine de passer, lui aussi, pour un scélérat ! »

Scheurer, après quatre jours d'attente, avait adressé un nouvel appel, très chaleureux, à la fille du Président de la V République. Il pensait toujours que l'initiative de la réparation devait venir du gouvernement et de Farmée, « d'en haut et non d'en bas (i) -».

Félix Faure, cette fois, répondit lui-même : il recevra Scheurer u avec plaisir » ; il s'étonne que le vice-président du Sénat, l'autre jour, à la chasse, ne l'ait pas entretenu, tout simplement (2).

On a vu Billot cherchant à engager la conversation avec Scheurer, dès son arrivée. Il tenait beaucoup, ainsi qu'il lui avait fait dire par Bertin, à être le premier à recevoir ses confidences. Quand Scheurer, à la réflexion, pensa qu'il devait parler d'abord au chef de l'État, il lui parut loyal d'en informer Billot. Le ministre en rendit compte à Boisdeffre. Aussitôt, Esterhazy on fut avisé.

Un fil télégraphique avec, à un bout, le chef de l' État- Major général de l'armée, à l'autre, ce traître, c'est l'exact tableau de cette prodigieuse collusion.

Ainsi un nouveau danger surgit : Scheurer va informer directement le Président de la République et, sans nul doute, l'inviter à faire venir Picquart.

Boisdeffre alla au plus pressé. Il avait déjà prescrit

(1) Procès Zola, I, ii3, Scheurer.

(2) Lettre du 28 octobre 1897.

au général Leclerc de faire continuer à Picquart sa mission sans interruption ; il lui ordonne maintenant d'envoyer le colonel à la frontière tripolitaine (i).

Au sud de Gabès et de son golfe jusqu'à la province de Tripoli s'étendent 200 kilomètres de désert. Les pirates du sable, Ourghamas etHammamas, y exercent, depuis des siècles, leurs brigandages. Mores s'était engagé dans ces parages malgré la défense du résident général à Tunis ; il n'avait pas tardé à y trouver la mort. On n'y chevauche pas impunément (2).

Le général Leclerc s'étonna d'un ordre aussi étrange ; il convoqua Picquart, à Tunis, lui demanda des explications. Pour la première fois, Picquart lui conta les causes de sa disgrâce. L'honnête général lui dit de ne

(1) Procès Zola, I, 809; Instr. Fabre, 175; Cass., I, 197, Picquart : « On prenait pour prétexte un rapport que le général avait envoyé, quelque temps auparavant, qui signalait un rassemblement de cavaliers sans aucune importance à la frontière tripolitaine. Le général Gonse devait avoir eu connaissance de ce rapport, car il avait sous ses ordres la section dite d'Afrique. » — Cass., 1,253, Gonse :«Vers le mois d'octobre (entre le 10 et le i5), le général Leclerc signala au ministre des rassemblements assez nombreux dans le vilayet de Tripoli. Cette lettre nous fut envoyée avec une annotation, de la m-ain même du ministre, prescrivant détendre la mission de Picquart à la frontière tripolitaine et ordonnant d'en prévenir officiellement le ministre des Affaires étrangères. »

{2) Procès Zola, I, 809, Picquart : « Ce n'est pas un des points... les plus sûrs. » — I, 869, Gonse : « Nous n'avons pas l'habitude d'envoyer faire tuer nos officiers pour rien du tout... Il ne s'agissait pas d'aller dans des parages dangereux, mais d'aller dans des postes où nous avons des officiers qui circulent tous les jours très facilement... Jusqu'à présent, depuis l'occupation de la Tunisie, il n'y a jamais eu d'accident. » — De même, à la Cour de cassation : « Les dangers de cette mission étaient purement imaginaires. » (I, 254.) — Bennes, I, 172, Billot: « On n'a jamais songé à se débarrasser de Picquart. On a dit : « Il a été envoyé dans le sud de l'Afrique pour y trouver la destinée de Mores. » Ces procédés ne sont ni dans nos mœurs ni dans le caractère du général Billot. »

pas se presser de partir, et, en aucun cas, de n'aller plus loin que Gabès (i).

Ce fut Henry lui-même qui mit Esterhazy au fait : « Tous ces gens-là, lui dit-il, ne marchent pas. Méline et Billot et tout le gouvernement sont pris par l'approche des élections, effrayés par Scheurer-Kestner et Reinach... Si on ne leur met pas la baïonnette au derrière, ils sacrifieraient toute l'armée française. » Il lui expliqua alors sOn plan. « Sabre à la main ! nous allons charger (2). »

Puis, Du Paty remit à Esterhazy le canevas d'une lettre à adresser d'urgence au Président de la République, « qui est le père de tous les Français » ; cela valait mieux que d'avoir recours à l'Empereur Guillaume (3). Esterhazy prétend avoir objecté au texte qui

(1) Procès Zola, I, 879, Picquart : « Le général Leclerc me parla du prétexte pour lequel je devais aller sur la frontière et qui était je ne sais quoi, — quelques cavaliers qu'on y exerçait, — et il me dit : « Cela n'existe plus, cela vient d'être démenti; tout cela ne tient pas debout, et je ne veux pas que vous alliez plus loin que Gabès. « — De même, Cass., I, 197; Rennes, I,46i. — Cass., 1,254, Gonse : «Le général Leclerc écrivit au ministre que tout était calme sur la frontière, qu'il faisait partir Picquart pour Gabès. » — Boisdeffre dit seulement « qu'il a été tenu au courant des lettres successives que Gonse écrivit au sujet des missions de Picquart en Tunisie ». {Cass., I, 264.)

(2) Cass., I, 582, Esterhazy..

(3) Ibid.; Dép. à Londres, 22 février 1900, Esterhazy. — Après quelque hésitation, Du Paty est convenu qu'il communiqua à Esterhazy le canevas de cette lettre, mais ce projet, dit-il, « ne contenait pas toutes ces paroles ». {Cass., I, 45i ; H, 177, i85, 192, 193, conseil d'enquête d'Esterhazy.) La lettre originale d'Esterhazy à Félix Faure lui fut montrée plus tard; il la trouva « charentonnesque » et en fit l'observation à Esterhazy. (Il, 178.) Pour les deux autres lettres, Du Paty en a reçu communication, quand elles ont été transmises par FélLx Faure au ministère de la Guerre; il ne les a pas inspirées (I, 45i, 4^2; II, 198). Il en a, dit-il, blâmé la rédaction; pourtant, il a connu la menace de s'adresser à l'Empereur d'Allemagne (II, 178). II tient d'Esterhazy que ces lettres lui auraient été dictées (192).

lui aurait été dicté, Du Paty affirme avoir seulement donné le sens général de Tépître. Or, elle est bien du style d'Esterhazy ; cette prose éclatante, empanachée, à la fois tragique et bouffonne, n'est pas de ce pitoyable Du Paty, mais du plus grandiloquent des Pantalon.

Félix Faure reçut, le 29 octobre, la sommation du bandit.

Esterhazy a appris par une lettre anonyme ( 1 ) qu'il va être dénoncé comme l'auteur du bordereau; il ne lui plaît pas d'attendre « que son nom ait été livré à la publicité pour savoir quelle sera l'attitude de ses chefs » ; déjà, mais en vain, il a eu recours au ministre de la Guerre, son protecteur naturel :

M. le Ministre de la Guerre ne m'a pas répondu. Or, ma maison est assez illustre dans les fastes de l'histoire de France et dans celles des grandes Cours européennes, pour que le Gouvernement de mon pays ait le souci de ne pas laisser traîner mon nom dans la boue.

Je m'adresse donc au chef suprême de l'armée, au Président de la République, et je lui demande d'arrêter le scandale comme il le peut et le doit.

Je lui demande justice contre l'infâme instigateur de ce complot, qui a livré aux auteurs de cette machination les secrets de son service pour me substituer à un misérable.

Si j'avais la douleur de ne pas être écouté du chef suprême de mon pays, mes précautions sont prises pour que mon appel parvienne à mon chef de blason, au suzerain de la famille Esterhazy, à l'Empereur d'Allemagne (2). Lui est un soldat et saura mettre l'honneur d'un soldat, même ennemi, au-dessus des mesquines et louches intrigues de la politique.

(1) Il joint à sa lettre à Félix Fourc le texte de la lettre « Espérance ».

(2) Cette suzeraineté est de pure invention.

Il osera parler haut et ferme, lui, pour défendre l'honneur de dix générations de soldats.

A vous, Monsieur le Président de la République, de juger si vous devez me forcer à porter la question sur ce terrain.

Un Esterhazy ne craint rien ni personne, sinon Dieu.

Rien ni personne ne m'empêchera d'agir comme je le dis, si on me sacrifie à je ne sais quelles misérables combinaisons politiques (i).

Quand Scheurer, quelques heures après, se présenta à rÉlysée, il trouva Félix Faure très gêné, « les yeux roidis » ainsi que le corps, le ton sec et tranchant (2). C'avait été un homme aimable et gai, bon compagnon, à la façon d'un commis-voyageur de grande maison qui se sait beau garçon, bien découplé, d'une élégance vulgaire, mais alerte, respirant la santé et l'amour de la vie ; et ce n'était pas un méchant homme, amateur des plaisirs faciles en même temps que bon père de famille, cordial, serviable,de peu de culture, mais d'intelligence ouverte avec le goût du travail, très peuple, dans le fond, jusqu'à son goût du paraître, et sincèrement patriote, bien que, dans l'orgueil démesuré qui lui était venu de sa prestigieuse fortune et de la fréquentation des empereurs et des rois, il eut pris l'habitude de se confondre avec la France. Il était devenu tranquillement et sereinement ridicule. Sa mégalomanie se trahissait jusque dans son écriture, qu'il avait grandie pour qu'elle ressemblât à celle des rois, ses prédécesseurs, qu'il avait vue sur des parchemins. A la simplicité républicaine d'un Grévy, à la correction, déjà trop apprêtée, de Carnot, il avait fait succéder, à l'Elysée, le faste et

(1) Cass., III, 472.

(2) Mémoires de Scheurer.

le cérémonial d'un bourgeois gentilhomme. Il avait rêvé d un costume. Cependant, sous les dehors brillants d'une force physique dont il était fier, il cachait une constitution usée par des excès de toutes sortes et, sous la rayonnante sottise du contentement de soi, une pauvre âme apeurée par l'obsession des secrets de famille que détenait Drumont. Il avait fait de son siège présidentiel une sorte de trône, mais qui, à chaque instant, risquait de disparaître comme en une trappe de théâtre.

Son entretien avec Scheurer fut très court. A l'offjre des confidences du sénateur alsacien, il répondit par un refus net de les recevoir ; les reçût-il, il n'en pourrait faire usage. Scheurer, ainsi repoussé du premier mot, n'osa pas insister ; il recommanda seulement une grande méfiance à l'endroit des renseignements officiels. « Accordez-moi, au moins, une neutralité bienveillante. »

Félix Faure, comme soulagé d'un grand poids, la lui promit (i).

Le lendemain, Scheurer se. rendit chez le ministre de la Guerre.

Billot tombait au plus bas. D'une intelligence laiguiséc, il se rendait compte que des machinations ténébreuses s'opéraient autour de lui, mais, incapable d'y mettre un terme, il faisait mine de les ignorer. Et d'autant plus s'enhardissaient BoisdeflVe, Gonse, Henry, jus-

(1) 29 octobre. —Mémoires de ScHEunER.

qu'aux derniers sous-ordres de l'insolent chef d'État- Major.

Il y a quinze mois, Picquart, dans un même entretien, avait révélé à Boisdeffre la trahison d'Esterhazy, et signalé que le ministre, sur les cent mille francs de crédit supplémentaire alloués au service des Renseignements, en avait retenu quatre-vingt mille. « Pour ma police secrète », explique Billot (i). Quelle police? La pohce militaire est tout entière au bureau des Renseignements. Pour lui-même, raconte Henry (2). Cela suffisait à Boisdeffre pour effrayer Billot, le faire marcher, consentir à tout. S'il y eut autre chose encore, c'est possible, mais cela suffisait.

Billot, à l'en croire, se serait décidé, « après des nuits d'insomnie », à tenir Dreyfus pour coupable; cependant, il savait que le capitaine avait été illégalement condamné, et, aussi. qu'Esterhazy était un espion (3). Or, il prend sa part dans le sauvetBge du traître.

D'abord, comme Méline s'est inquiété de tout ce bruit, il lui affirme qu'il n'a nul doute sur la culpabilité de Dreyfus, que Scheurer est dupe d'.agitateurs sans scrupules, que cette intrigue, sans consistance, a été montée par des juifs. Il lui montre, ou lui récite, la fausse lettre de Panizzardi (4). Il rassure également les autres ministres. Il faudra que le nom de Picquart éclate publiquement (par Henry, par Esterhazy), pour

(1) Rennes, I, 566, Billot.

(2) Voir p. 56o.

(3) Cass., I, 697, Jules Roche; 294, Poincaré.

(4) Méline a su précédemment de Billot que des pièces secrètes avaient été communi(iuçes aux juges, et qu'il y avait des « preuves récentes «. Il l'avait dit quelques mois auparavant à Démange, son compatriote vosgien et son ancien confrère, qu'il rencontra dans la rue, toutefois sans insister, vaguement et doucement.

qu'il se résigne à leur conter, à sa manière, Taventure de cet officier, lui aussi, circonvenu et trompé par les coreligionnaires, du condamné.

Et il accepte la besogne, plus honteuse encore, de berner Scheurer, son ami de trente ans, de le faire patienter, sous de mensongères promesses, de gagner ainsi le temps nécessaire pour corrompre l'opinion.

Billot, pour entretenir Scheurer, Favait conduit dans un salon « d'où Ton ne serait pas entendu » et dont il ferma la porte à clef (i) ; vers la fin de la conversation seulement, il le mena dans son cabinet (2). Après quelque préambule où Scheurer vit devant lui un nouveau Billot qu'il ne connaissait pas encore, bien qu'on le lui eût souvent décrit, « faux et fourbe, à l'œil fuyant (3) », il lui fit le récit de ses longues recherches : « J'ai appris enfin qu'un officier supérieur a été mis en non-activité pour infirmités temporaires... — Par moi. — Oui, par toi. » Billot ne bronche pas ; Scheurer nomme Esterhazy ; le ministre reste impassible ; puis, comme le sénateur lui montre un fac-similé du bordereau : « C'est donc la pièce elle-même que tu as? » observe Billot, faisant la bete.

La vieille amitié croule dans une seconde.

La conversation continue : « Nous avons, dit Bifiot,

(1) Je suis pas à pas le récit de Scheurer dans ses Mémoires ; il l'a résumé dans, ses dépositions. [Procès Esterhazy, i54; Procès Zola, I, ii3; Instr. Fabre, 109.) — Ce récit est, sommairement, confirmé par Billot à Rennes (I, 168).

(2) Rennes, I, 168, Billot : « Il a passé deux heures à ma table, deux heures dans la salle de billard, une heure dans mon cabinet.» — Procès Eslerhazij, i5i, Scheurer: «La conversation dura quatre heures. »

^3) Billot dit ({u'au début de la conversation, il tint ce langage : « Je suis ministre de la Guerre. Le garde des Sceaux, seul, peut être saisi d'une demande de revision. Dans ces conditions, incompétent moi-même, je ne pourrais pas en accepter le poids. » (I, 168.)

trouvé trois fois des écritures exactement semblables (i), cela ne prouve rien. » Scheurer répète que le coupable, c'est Esterhazy. « Quelles preuves en as-tu ? interroge BiMot. — Fais ton enquête, mais ne te laisse pas tromper. — Je fais cette enquête tous les jours depuis que je suis ministre (2) ; mes renseignements m'ont été donnés par le général Gonse, un brave homme. — Es-tu sûr que Gonse lui-même n'a pas été trompé ? — Je ne dis pas que Dreyfus n'ait pas eu de complices ; on en a toujours ; d'ailleurs, il a avoué ses relations avec un attaché étranger. » Scheurer proteste contre cette nouvelle invention : « Je ne te croyais pas aussi naïf. — Tu ne sais pas, réplique Billot, le quart de cette histoire. >> (Il voudrait lui faire nommer Picquart.) — « Démontremoi que Dreyfus est coupable et je m'en irai tranquille. » Alors Billot patauge. Faire cette démonstration, il ne le peut pas ; des pièces ont été dérobées à l'ambassade d'Allemagne ; à son ambassade, l'Allemagne est chez elle ; quand l'affaire a éclaté, Hanotaux en a été malade ; c'est une des causes de la démission de Casimir-Perier ; on a été à la veille de la guerre. « Te moques-tu de moi ? » dit Scheurer. Il lui fait observer que le bordereau a été publié, reproduit en fac-similé dans toute l'Europe ; pourtant, l'Allemagne n'a pas bronché. (( Dreyfus, interrompt Billot, a été condamné sur d'autres pièces. — Lesquelles ? -^ Je ne puis pas te le dire. » Il était excité, les pommettes rouges, l'inquiétude peinte sur son visage. Il chercha plus d'une fois à rompre les chiens: « Je suis ici dans une jésuitière. Depuis que Miribel a passé ici, le ministère est envahi

(1) Billot n'a pas osé reprendre ce mensonge dans ses dépositions.

(2) Rennes, I, 169, Billot: « Je me mis à l'état permanent d'enquête... »

par les élèves des jésuites. Il n'y a que Jean-Baptiste Billot (et il se frappait la poitrine) qui ne soit pas un jésuite (i). » Et encore : « Voici Saussier atteint par la limite d'âge. Je vais le remplacer par Jamont à la viceprésidence du Conseil supérieur. Mais qui nommer au gouvernement de Paris ? Conseille-moi. Connais-tu Bill ? Est-il républicain ? Et Kessler ? »

Ces vulgaires roueries ne trompent pas Scheurer ; il revient à Dreyfus, et, d'une chaude parole, il supplie Billot de ne pas se fier plus longtemps aux prétendus braves gens, d'ouvrir une enquête personnelle, sérieuse : « Il te faudrait tout juste une demi-journée pour la faire ; je te donne quinze jours (2). »

Imprudente parole dont Billot s'empare aussitôt. Il promet de faire cette enquête. Pendant ces deux semaines, Scheurer, d'autre part, se taira à tous (sauf à Méline et à Darlan) de leur entretien : « Tu as déjeuné chez moi ; cela, nous ne pouvons pas le cacher ; mais nous ne nous sommes rien dit. » L'honnête homme souscrit à ces exigences ; en partant, sur le seuil : « Je t'avertis que, si tu ne fais pas ton devoir, je ne faillirai pas au mien (3). »

Une heure après, Esterhazy recevait ce billet de Du Paty, ou plus probablement d'Henry :

(1) Scheurer lui fit observer qu'il avait placé^son fils au collège Stanislas.

(2) Procès Zola, I, 116, Scheurer. — Rennes, I, 169, Billot : « Alors il me glissa dans l'oreille : « Tâche de faire une enquête personnelle ; fais-la toi-même ; je te donne quinze jours. »

(3) Rennes, I, 169, Billot : « En me quittant, il me dit : « Consulte Picquart. » Je ne lui avais pas parlé de Picquart. » — Cette assertion de Billot est démentie par Scheurer et par tous les incidents qui suivirent; la lutte de Scheurer contre Lcblois fut d'obtenir l'autorisation de nommer Picquart à Billot.

Le ministre quitte à Finstant Sch.-K., avec lequel il a déjeuné; longue entrevue confidentielle. Tout va tout à fait bien. L'ennemi est fixé (i).

Dès le lendemain, la parole de Billot fut violée ; la presse, qui recevait les communiqués de l' Etat-Major, raconta que Scheurer avait rendu visite au ministre, mais qu'il ne lui avait fourni aucune preuve de l'innocence de Dreyfus ; la cause était entendue (2).

Atteint au cœur par cette déloyauté, Scheurer adressa aussitôt un noble appel à Billot (3). Il ne l'accuse pas de l'indiscrétion, mais son Etat-Major: « Fais taire les imprudents qui t'entourent ! » Et surtout, il l'invite à « courageusement, loyalement » poursuivre l'enquête promise », à ne pas permettre à d'autres de s'en mêler » :

L'armée, que j'aime autant que toi, ne pourrait qu'y perdre. Elle peut s'en tirer honorablement encore ; demain, peut-être, il serait trop tard.

Je t'en conjure, au nom de cet intérêt sacré, foule aux pieds toute considération secondaire; c'est digne de toi...

En quoi l'armée serait-elle touchée si les généraux reconnaissaient eux-mêmes qu'il y a eu peut-être une erreur judiciaire? Ils en seraient grandis, et le général Mercier et les autres. L'opinion publique serait avec eux, sois-en certain.

Que si, au contraire, on parvient à étouffer ce qui ne

{1) Dép. à Londres^ 26 février 1900.

(2) Matin, Intransigeant, Libre Parole, Patrie, etc., du 3i octobre 1897.

(3) ler novembre.

doit pas l'être dans notre pays de France, sauf à succomber plus tard devant la réalité, songe au désastre, non seulement pour toi, mais pour cette armée à laquelle nous accordons toute notre admiration et toute notre sollicitude.

Il faut donc que nous combinions nos efforts pour éviter un pareil malheur, et je suis prêt, tu l'as bien vu, à m'y employer de toute mon âme

Mon vieil ami, écoute-moi donc !

Mais le vieil ami ne récoiita pas. Et tout le temps que va durer ce long pacte de silence, imprudemment consenti, mais religieusement tenu par Scheurer, le vent de mensonge souffla en tempête à travers la presse, et souleva l'opinion contre le téméraire qui troublait le repos du pays.

On a déjà vu à l'œuvre ces hommes, les mêmes qui, en 1894, républicains ou royalistes, avaient assommé Dreyfus avant qu'il fût jugé. C'étaient les gens de la Libre Parole^ puis Rochefort, Judet, Millevoye, les Janicot et les Veuillot, Alphonse Humbert, un autre ancien fonctionnaire de la Commune, Lepelletier,le père Bailly et les Assomptionnistes de la Croix. Il y faut ajouter quelques goujats de lettres, deux Juifs qui voulaient se faire pardonner de l'être, Arthur MeyeretPollonnais (1), et Vervoort, le beau-frère de Rochefort (2).

Aussi bien, pour préparer cette grande entreprise d'empoisonner l'âme française, TÉtat-Major n'avait pas attendu l'incident qui, tout à coup, comme une rencontre de cavaliers aux avant-postes, a fait éclater les hostilités. Déjà, depuis plusieurs semaines, les directeurs des journaux à gros tirage ont été pressentis

(1) Directeurs du Gaulois et du Soir.

(2) Directeur du Jour.

par Henry et par d'autres émissaires (i). Et l'argent (des fonds secrets et de la caisse noire des Jésuites) réchauffa certaines convictions (2). On nomma alors les patriotes qui (peut-être sans se vendre) se firent payer ; pourtant, aucune preuve ne fut produite, sauf que, de notoriété générale, ils étaient coutumiers de ces trafics.

Quelques-uns savaient, non seulement que Dreyfus était innocent, mais encore que le traître était Esterhazy : Drumont, Arthur Meyer (3) ; d'autres étaient sincères, vraiment persuadés que les sept juges n'avaient point condamné sans des preuves formelles et que Billot, Boisdeffre, tous ces gens de guerre ne leur mentaient pas. Mais tous manquèrent d'équité, car il eût fallu attendre les explications de Scheurer. En d'autres temps moins endurcis, une telle initiative, si courageuse, on en eût fait honneur à la seule générosité d'âme de celui qui la tentait. Or, toute cette presse l'attribua à une machination savamment ourdie par la famille du condamné et par les Juifs (4).

Scheurer ne connaissait pas Mme Dreyfus, même de

(!) Henry fut vu à l'Écho de Paris et à V Éclair ; Esterhazy fréquentait depuis plusieurs années à la Libre Parole ; dès le 23 octobre, Desvernine signale qu'il se rendait aux bureaux de la Patrie.

(2) Le commandant Bertin en avait averti Fernand Scheurer. (Voir p. 558.) — Au procès Zola (I, i4^), Boisdeffre affirme sous serment : « A ma connaissance, ces articles n'émanen" pas des bureaux de la Guerre. J'ai fait une enquête et interrogé les officiers. Je m'en tiens à leur parole. »

(3) Un de ses amis lui porta, avec une photographie du bordereau, des lettres d'Esterhazy ; Meyer constata l'identité des écritures. Il eut la velléité de publier les fac-similés, puis s'en laissa dissuader par un de ses collaborateurs qui m'en a fait l'aveu.

(4) Libre Parole des 2, 4 novembre, etc.; Inlransigeanl du 3i octobre, des 1, 4> 5 novembre, etc.; Presse des 5, 8 novembre; Pairie, Croix, etc.

vue, et n'avait eu avec Mathieu que de rares entretiens; il n'en fut pas moins dénoncé comme leur complice, lié à eux par de sordides intérêts d'argent (i). Nul, au siècle précédent, n'avait reproché à Voltaire d'avoir reçu les Calas chez lui.

Il était, pour le moins, « un naïf dupé par des canailles (2) », et le plus détestable de ces malfaiteurs, c'était moi, « l'organisateur du complot (3) ». La loi nouvelle sur la Revision, dont j'avais été, bien avant le procès Dreyfus, l'un des promoteurs (on disait l'auteur), je l'avais fait voter dans le seul intérêt du traître, mon coreligionnaire, « l'encagé de l'île du Diable (4) ».

Le jury de la Seine avait acquitté l'un des gendres de Scheurer (5), accusé, lors des procès du Panama, d'avoir été corrompu par le baron de Reinach ; il en résulte que des secrets honteux nous unissent (6). Je suis « Téminence grise de la trahison », « un gorille lipomateux », « une immondice qu'il faut pousser à l'égout (7) ».

Scheurer est riche ; il est cependant *à la solde de la haute banque (8) ; « on entend un bruit vague de gros sous (9) ». Etaussi à la solde de la Prusse (10). Ce vieux républicain, qui incarne l'Alsace fidèle, est le commensal du prince de Hohenlohe, le cousin du banquier Bleichrœder, le valet du sous-préfet allemand de

(1) Libre Parole, Intransigeant des 2, 4» 5 novembre, etc.

(2) Pairie du 3i octobre; Éclair, etc.

(3) Intransigeant du 1" novembre.

(4) Matin, Jour, Intransigeant, Libre Parole, etc., des 29 et 3o octobre.

(5) Gobron, ancien député des Ardennes.

(6) Intransigeant du i^r, Libre Parole des 2 et 4 nt)vembre, etc.

(7) Patrie des 11 et 12.

(8) Libre Parole, Intransigeant du 4, du 7, etc.

(9) Patrie du 9.

(10) Patrie du 14.

Mulhouse, Tami de tous les oppresseurs des provinces perdues (i). Rochefort, son obligé, qu il a aidé de sa bourse à s'échapper de la Nouvelle-Calédonie (2), le traite couramment de « Prussien » : « Qu'on renvoie le sénateur Kestner au Herrenhaus, et le député Reinach au Reichstag (3) ».

Son silence (la trêve consentie à Billot) est l'indice « d'un coup monté». S'il n'est pas un « scélérat », c'est un « aliéné » : la maison de santé s'impose (4).

D'ailleurs, Méline, Billot, Darlan font son jeu, par ordre de l'Empereur allemand (5). Leur devoir serait d'arrêter Scheurer et ses amis, « pour manœuvres contre la sûreté de l'État (6) ». Il faut exterminer (au sens classique du mot), expulser les Juifs (7).

Depuis quelque temps, la presse avait signalé de

(1) Intransigeant du 3 novembre ; Journal du 6. — Mme Adam (Juliette Lamber), dans une lettre adressée au Journal, raconte que Scheurer avait eu des conciliabules, au sujet de l'affaire, à Schirmeck (où il n'était jamais allé), avec un secrétaire du prince de Hohenlohe, Bodenheimer (qui était mort depuis plusieurs années).

(2) La souscription (25.000 fr.) fut organisée par Gambetta.

(3) Intransigeant du 3 novembre 1897. — Procès Zola, I, 117, Scheurer : « On m'a traîné dans la boue, on m'a traité de malhonnête homme, de misérable, appelé Allemand et Prussien. »

(4) Éclair et Libre Parole du 3i octobre ; Patrie du 4 et du 12 novembre ; Écho de Paris du 5. — Camille Pelletan écrit dans la Dépêche du 3i octobre : «Est-ce que vous croyez qu'on a le droit de dire : « Cet accusé est innocent, le conseil de guerre a fait une infamie...» et puis de ne rien ajouter. Allons donc!... Je n'ai pas besoin de dire pourquoi je ne crois pas un mot de la prétendue découverte de M. Scheurer-Kestner. »

(5) Intransigeant des 3o, 3i octobre, du 5 novembre, du 17 : « Dreyfus est un misérable, Scheurer en est un autre, et Billot un troisième. » — De même, Libre Parole, Croix, Soleil, etc.

(6) Libre Parole du 29 octobre; Patrie du 4 et du 6 novembre; Jour du 16, etc.

(7) Libre Parole du 2.

nombreuses erreurs judiciaires ; celte même justice devient infaillible dès qu'il s'agit de Dreyfus. Par une coïncidence qui eût dû faire réfléchir, la Cour de cassation allait procéder à la réhabilitation solennelle de Pierre Vaux et reviser Terreur des juges de i852 (i). Les mêmes gens applaudissent aux défenseurs du forçat innocent, et traitent Scheurer d'insulteur de l'armée.

Pour son client, « la solution serait qu'une balle intelligente en débarrassât » le pays (2). L'idée de la re vison est plus absurde encore que coupable. L'État-Major a cent preuves, en plus du bordereau. Les fables imbéciles qui ont rempli les journaux à l'époque du procès, reparaissent l'une après l'autre ; et l'on en a inventé de nouvelles. Dreyfus remettait, dans un café du boulevard, des documents à Schwarzkoppen. A la veille de son arrestation, il traitait pour la livraison des nouveaux canons. Il a fait des voyages suspects à Bruxelles (3). L'un de ses frères est capitaine en Prusse (4).

Et surtout, le traître a avoué (5). La légende des aveux, étouffée dès sa naissance, au lendemain de la dégradation, par ordre de Mercier, ressuscite maintenant que sont dissipés les nuages d'alors et que Lebrun- Renault a signé l'imposture. Mme Dreyfus proteste (6) ; son mari est innocent, il n'a pas cessé de crier son innocence. Qu'en sait-elle ? Ce mensonge devient l'argument définitif des psychologues : un soldat irrépro-

(i) L'arrêt de revision fut rendu le 16 décembre 1897.

(2) Presse du 5 novembre, signé : « L. Balby. »

(3) Écho de Paris du i3. — L'article, qui affecte le ton d'une communication officieuse, fut reproduit par toute la presse.

(4) Pairie du 1" novembre.

(5) Intransigeant du 3i octobre, des 1, 2, 7 novembre; Patrie, Croix, Gaulois, Éclair, etc.

(6) Lettre du 2 novembre à V Agence nationale.

chable n'eût jamais fait l'aveu d'un prétendu amorçage.

Enfin, dans leur ardeur à écraser « le complot juif », Boisdeffre, Henry et leurs associés révèlent ou confirment à nouveau leurs propres méfaits. Ils font raconter qu'une pièce terrible est tenue en réserve, qui s'abattra sur Scheurer comme un coup de massue (i) (c'est le faux d'Henry) — que la conviction des juges de 1894 a été faite en chambre du conseil (à l'insu de l'accusé) par des documents décisifs (2), — et qu'il existe quelque part, dans un inaccessible coffre-fort, la photographie d'une lettre qui émane de l'Empereur allemand, où Dreyfus est nommé (3). Ce faux, stupide, invraisemblable entre tous, Boisdeffre lui-même en atteste l'authenticité au colonel Stoffel, à la princesse Mathilde (4) ; Henry, causant avec Paléologue, y fait allusion (5). Le bruit s'en répand partout (6).

Contre cette avalanche de mensonges et d'outrages, Scheurer est impuissant. Il avise bien Billot qu'il connaît l'origine de cette campagne, qu'Henry lui a été signalé comme faisant des communications à la presse (7). Nécessairement, Billot répond que «rien n'est

(1) Éclair du 3i octobre et du i^r novembre ; Libre Parole du 2; Intransigeant et Patrie du 4; Croix, etc.

(2) Patrie du i^r; Gaulois, Éclair du 3; Intransigeant du 5.

(3) Libre Parole du 4? Intransigeant du 5.

(4) Boisdeffre (Cass., I, 55o) affirme « qu'il n'a jamais entendu parler de cette lettre autrement que par des racontars de journaux et que, par conséquent, il lui a été impossible d'en parler, comme on l'a prétendu, dans les salons où il n'avait guère le temps d'aller ». Or, j'ai établi précédemment (t. I", 349, note 2) qu'il en parla à la princesse Mathilde et au colonel Stoffel. Son chef de cabinet, Pauffin, en parla par la suite à Roche fort.

(5) Cass., I, 393, Paléologue.

(6) Ibid., 612, Louis de Turenne.

(7) Mémoires de Scheurer.

sorti de chez lui ». D'ailleurs, il fera une enquête (i). Et Scheurer est lié partons les engagements qu'il a pris ; son silence condamne au silence les amis qui eussent voulu parler.

De rares journaux comprennent que le devoir de la presse est de calmer, non d'agiter l'opinion. Ils s'abstiennent de reproduire les fausses nouvelles et cherchent, péniblement, à faire patienter le public (2). Mais le public s'énerve, se fâche, comme dans une salle de théâtre où le rideau tarde trop à se lever. Il fera porter à l'auteur, aux interprètes, la peine de cet agacement.

Ranc et moi, nous faisions part à Scheurer de nos inquiétudes ; il nous répétait qu'il n'était pas libre : « On devrait comprendre que mon vif désir est d'être déchargé du poids qui m'oppresse. Encore un peu de patience. Je me suis engagé dans une rude voie. Je vais droit mon chemin. On me jugera plus tard sur les faits. »

Vaughan, l'ancien administrateur de V Intransigeant^ s'était séparé de Rochefort. Il fonda un journal, l Aurore^ où il fit entrer Clemenceau, Mirbeau, Urbain Gohier, rédacteur au Soleil^ Bernard Lazare (3) ; celui-ci, depuis son mémoire pour Dreyfus, avait été exclu de tous les journaux. Clemenceau l'appréciait fort, mais à condition qu'il ne parlât pas de Dreyfus (4). « Ne savez-vous donc pas que Dreyfus est innocent ? » lui dit Ranc ; et il l'envoya chez Scheurer.

C'étaient de vieux amis, mais que la politique avait souvent divisés et qui ne se voyaient plus qu'à de longs

(i) Procès Zola, I, 117, Scheurer.

(2) Temps, Figaro, Radical.

(3) Parmi les autres collaborateurs de l Aurore : Berthier, Henri Varennes, Leyret, Jaclard, Philippe Dubois, Descaves, Geoffroy, Quillard; plus tard, Francis de Pressensé.

(4) Vaughan, Souvenirs sans Regrets, 67.

intervalles. Clemenceau respectait le caractère de Sclieurer ; l'honnête Alsacien lui avait gardé son amitié aux heures sombres où le redoutable orateur, l'homme qui avait brisé tant d'hommes, s'était brisé lui-môme à la révélation de ses accointances avec un ténébreux personnage (i).

Clemenceau, dans sa longue carrière parlementaire, n'avait fait œuvre que de destructeur. Pourtant, il ne s'était pas attaqué aux choses de l'armée. Il lui avait imposé, un jour, un chef de son choix, Boulanger, mais il avait contribué aussi, sur le tard, à en débarrasser la République. S'il savait beaucoup de généraux imbus d'idées rétrogrades et cléricales, il les croyait sincèrement attachés à leur tâche, tous dominés par le sentiment du devoir. Il avait pensé, en conséquence, qu'il les fallait laisser tranquilles et il n'avait combattu, mais par passion politique, que Miribel et Galliiïet. Il ne suppose pas que les juges militaires sont infaillibles, rnais il ne met en doute ni leur loyauté ni leur souci du droit. Ainsi, il a cru Dreyfus coupable, parce que condamné, et s'est indigné que les jurisconsultes aient assimilé la trahison à un crime politique : « Nous n'avons même pas été capables de fusiller Bazaine (2). »

Nulle intelligence plus prompte et plus brillante que la sienne, mais d'une extrême légèreté. Des esprits bien moins pénétrants que le sien ont été frappés, depuis trois ans, de tant d'indices qu'une erreur judiciaire a été commise. Il n'y a pas pris garde, peut-être parce que toute sensibilité profonde lui fait défaut.

Scheurer, esclave de sa parole, ne donna à Clemen-

•(1) Le 20 décembre 1892, Déroulède avait dénoncé Clemenceau comme le complice de Cornélius Herz. (2) Justice du 25 décembre 1894.

ceau aucune preuve de Finnocence de son client ; mais son attitude, sa résolution, son calme soiis l'orage, troublèrent son visiteur. Artiste, il pressentit un beau drame ; fils de V Encyclopédie^ une belle bataille contre un retour offensif du moyen âge. Cela lui suffît. Il continua à écarter l'idée que l'homme de File du Diable n'était qu'une victime. Mais il déclara, dans deux vigoureux articles (i), qu'il n'y avait qu'un moyen de délivrer le pays de ce cauchemar : la pleine lumière. « S'il y a des présomptions notables d'erreur, le procès doit être revisé. »

Cassagnac, de môme, seul parmi les journalistes de droite, se prononça, et plus énergiquement encore, pour la revision. Il renouvela sa protestation contre l'usage des pièces secrètes : « Il y a un trou béant, noir, insondable dans ce jugement. Toute condamnation dans les ténèbres est un assassinat juridique. Vainement viendra-t-on arguer du secret d'État ; ce secret d'État serait une lâcheté... La pensée de l'innocence de Dreyfus m'a toujours hanté; elle m'épouvante (2). »

Quelques journaux républicains osèrent reproduire ce défi à « l'opinion prévenue et déchaînée ». Ce fut tout. Les socialistes gardèrent une attitude expectante.

Henry pensait toujours n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire.

Il combina alors, avec Esterhazy, l'un de ses coups les plus audacieux.

(1) Aurore des 2 et 8 novembre 1897.

(2) Autorité du i^r.

Cette femme mystérieuse, fille de son cerveau nourri de méchants romans (Speranza^ puis Espérance)^ tantôt associée à Picquart et tantôt le trahissant, avait continué à protéger Esterhazy. Maintenant, à une nouvelle entrevue, où elle arrive étroitement voilée, elle lui confie, pour qu'il s'en fasse une arme, « la photographie d'une pièce que Picquart a dérobée dans une ambassade étrangère et qui compromet gravement de hautes personnalités diplomatiques (i) ».

Précédemment, Esterhazy avait entretenu Du Paty de Guénée et de divers inconnus qui le renseignaient sur les manœuvres de ses adversaires (2) ; il lui confia, sur ces entrefaites, qu'une femme était sa principale informatrice ; mais bien loin d'en faire une héroïne de roman, il la représenta sous les traits d'une femme du monde ou du demi-monde qui lui portait intérêt (3). Il ne parla point davantage de rendez-vous nocturnes, sous le voile, aux lieux même où il avait coutume de se rencontrer soit avec Du Paty, soit avec la marquise, ce qui eût pu éveiller le soupçon; l'aventure était piquante, mais banale. Même un jour que Du Paty le questionna

(1) Cass.\ III, 473, Esterhazy, lettre à Félix Faure. — De même, Procès Esterhazy, laS. — On a vu (p. 578, note 1) que, dans tous les premiers récits d'Esterhazy, « Espérance » et la « dame voilée » ne sont qu'un seul personnage ; il ne distingue entre elles qu'à son procès. — Henry, à l'enquête Pellieux (28 nov. 1897), dit que « cette pièce n'a pu sortir du ministère que par la faute ou par la négligence de Picquart. » — Instr, Tayerrt/er,! 3 juillet, Du Paty : «Henry avait les éléments nécessaires pour pouvoir inspirer à Esterhazy l'histoire de la dame voilée. »

(2) Cass., I, 449; II» 195 ; Instr. rayern/er, 28 juillet 1899, Du Paty. (8) Enquête Èenouard, 9 septembre 1898, Du Paty : « A un

moment donné, Esterhazy a môme cité le nom. » — De même, Cass., I, 449- — Instr. Tavernier, 26 juin 1899. « Esterhazy ne m'a jamais parlé de la dame voilée, mais dune inconnue gui le renseignait; ce n'était pas invraisemblable; je l'ai cru. »

de plus près, il nomma la dame, du premier nom qui lui vint à Tesprit. Et comme les renseignements qu'il était censé recevoir d'elle se trouvèrent exacts, le pantin dont il tirait les ficelles fut aisément trompé. Esterhazy dit encore, mais incidemment; que son amie lui avait promis un document important qui Taiderait à se tirer d'affaire.

Ainsi Du Paty connut assez de cette nouvelle fourberie pour en être dupe, mais Esterhazy lui cacha avec grand soin les détails pittoresques qui, par la suite, donnèrent à cette histoire sa saveur et sa popularité, en môme temps qu elles désigneront à une critique hâtive le sot et antipathique marquis comme Tinventeur de la fable. En effet, s'il n'était pas incapable d'ourdir de louches machinations, il se fût gardé de conseiller cellelà, comme il s'en défend avec raison, parce qu'il avait déjà été soupçonné d'avoir pratiqué la pareille et qu'il ne se fût pas mis de gaîté de cœur en état de récidive (i).

Du Paty, quelques années auparavant, fréquentait, avec d'autres officiers (2), chez cette vieille comtesse de Comminges dont Picquart était l'ami ; il courtisa sa nièce. Quand la jeune fille fut fiancée à un autre, son père reçut à son sujet une lettre anonyme et bassement mensongère. Il en accusa Du Paty et porta plainte au préfet de police (3).

Le général Davout étant intervenu. Du Paty protesta qu'on l'accusait à tort (4) et qu'il était lui-même victime d'une intrigue ; puis, il rendit les lettres

(1) Inslr. Tavernier^ i5 juillet 1899, Du Paty : « C'est la similitude avec les faits présentés par un rapport odieux qui montre clairement qu'on a inspiré cette histoire à Esterhazy dans un hut hostile à mon égard. »

(2) Le capitaine Lallemand, le commandant Curé, etc.

(3) Lozé.

(4) Cass., I, 346, Cuignet : « Je crois que Picquart avait fait

qu'il avait reçues, sauf une seule ; une femme la lui avait volée et ne la voulait restituer que dans un lieu écarté, la nuit, contre arg-ent comptant. 11 convoqua, en conséquence, divers rnembres de la famille de Gomminges sur les bords de la Seine, à Fendroit où fut jeté plus tard le pont Alexandre ; c'était le soir du Vendredi Saint. Une femme voilée y vint(i). Du Paty Faborda et, après quelques instants d'entretien, il rapporta une enveloppe où se trouvait la leittre (2).

connaître à la famille de Gomminges l'existence de lettres compromettantes écrites à Du Paty. C'est cette trahison de Picquart qui avait motivé la rupture entre lui et Du Paty. » — Du Paty déclare qu'il n'existait aucune inimitié entre Picquart et lui {Cass., I, ^56; II, 82). Leurs rapports, en effet, furent toujours corrects, mais Picquart n'estimait pas Du Paty.

(1) « Abritée sous un parapluie. » [Procès Zola, I, io3, Leblois.) — Du Paty lui aurait remis cinq cents francs.

(2) Procès Zola, l, io3, Leblois; Cass., I, 346, Cuignet, — Cette histoire fait l'objet d'un dossier à la préfecture de poUce, dossier qui était connu d'Henry, dont il fut question au procès Zola (I, 63), et qui fut versé plus tard à la Cour de cassation. — Du Paty, à l'Instruction Tavernier (i5 juillet 1899), proteste faiblement; il convient de la scène finale, mais en rejette la responsabilité sur les Comminges : « Pendant l'hiver de 1891 à 1892, j'ai été attiré dans une famille où se trouvait une jeune fille en âge d'être mariée; des pourparlers furent engagés entre moi et une sœur mariée de cette jeune personne, en vue d'un mariage ; j'ai cette correspondance. Mais la famille, dont la situation de fortune était modeste et dans tous les cas fort inférieure à la mienne, avait des vues différentes et songeait à un parti beaucoup plus avantageux sous le point de vue matériel. Les pourparlers n'aboutirent donc pas ; la jeune personne fit quelques difficultés pour accepter la décision de ses parents; et quelqu'un de son entourage, pour modifier ses senlinienls, imagina un procédé romanes([ue au cours duquel eurent lieu des manœuvres à mon égard, précisément inverses de celles exposées par le commandant Guigne t. » — Du Paty, ajoute qu'il a conservé des « pièces probantes ». Le rapport de la Préfecture fut « obtenu « pour parer à la divulgation de ces lettres. — Enfin le général Davout, duc d'Aucrsleedt, grand ch^incelier de la Légion d'honneur, « voulut Inon apporter son concours pour

Cette affaire bizarre dont s'était occupée la police, Henry, comme bien d'autres, la connaissait (i). Il lui parut ingénieux et commode de la remettre en scène à son profit et au plus grand détriment à la fois de Du Paty et de Picquart. D'abord, toutes les communications qu'Henry a faites à Esterhazy, celui-ci les attribuera à la dame voilée, et, comme tout le monde, depuis le dernier rustaud delà Basse-Bretagne jusqu'au Président de la République, acceptera, les yeux fermés , la divertissante histoire, ou fera semblant de ne pas la mettre en doute, les soupçons ne s'égareront pas sur lui. Puis, quand l'opinion sera revenue de son premier affolement de crédulité romanesque, c'est Du Paty qui sera accusé d'avoir caché sous les jupes de l'inconnue son pantalon rouge et ses bottes éperonnées, parce qu'il est notoirement un détraqué et parce que les amis de Picquart ne manqueront pas de raconter Taventure similaire où Toxtravagant personnage a joué autrefois un rôle (2). Plus tard, c'est la marquise Du Paty

terminer cette affaire ». Davout, en effet, écrivit par la suite à Du Paty : « L'impression que j'ai gardée de mon entrevue avec M. de Comminges a été si loin de vous être défavorable que je vous ai, depuis, servi de témoin pour votre mariage et présenté au Cercle de l'Union. » (8 février 1898.) Cette lettre fut publiée dans les journaux, avec l'autorisation de Davout, après avoir été communiquée par Du Paty à Billot et à Boisdeffre.

(1) Picquart la connut par la comtesse de Comminges {Cass., I, 2i3), Henry par la police. Du Paty dit qu'il la leur raconta luimême (à sa manière) « comme exemple d'intervention de la police dans les alïaires d'ordre privé » (Insîr. Tauernier, i5 juillet 1899).

(2) C'est ce qui arriva en effet. Le Préfet de police communiqua à Barthou le dossier de l'affaire Du Paty-Comminges; Barthou en donna connaissance à Méline, à Billot et à Milliard, « parce qu'il paraissait jeter une certaine lumière sur la remise du document libérateur à Esterhazy dans les mêmes circonstances ». {Cass., I, 337, Barthou ) Picquart, lui aussi, tomba en plein au piège d'Henry : « Dès que j'ai entendu parler d'une

qui sera dénoncée comme la dame' voilée par Esterhazy lui-même (i). Enfin, après Du Paty, ou en même temps que lui, Picquart sera atteint à son tour, quand le père Du Lac signalera à Boisdeffre Tune de ses pénitentes, celle dont il connaît ramitié pour l'ancien chef du bureau des Renseignements et les tristesses conjugales (2). Et, tout ce temps encore, Henry, à son ordinaire, restera dans Tombre.

Esterhazy adressa donc une seconde lettre à Félix Faure (3). Il y constate que uni le chef de l'État ni le chef de Tarmée ne lui ont fait répondre un mot d'appui ou de consolation » ; apparemment, des « considérations de politique parlementaire les en empêchent ». Ainsi, « les services rendus depuis cent soixante ans à la France par ses ancêtres, le sang versé, la mémoire des braves gens tués à l'ennemi, tout cela serait payé d'infamie pour servir de pareilles combinaisons ». Non, cela ne sera pas. « On l'accule à user de tous les

dame voilée, j'ai pensé à Du Paty, et lorsque j'ai vu que les rendez-vous se 'donnaient près du pont Alexandre-III, je n'ai plus eu aucun doute, Du Paty ayant organisé une scène de dame voilée au Cours-la- Reine, en 1892. » [Cass., 1, 2i3.) Ce furent ensuite Mlle de Comminges, qui raconta l'aventure à l'enquête de Bertulus, et Leblois, qui la révéla publiquement au procès de Zola. (I, 102.) Bientôt, pour la presse du monde entier, la dame voilée. fut Du Paty; des centaines de dessins, de caricatures, le montrèrent sous ce déguisement saugrenu. Avec Zola, Ranc, Clemenceau, Jaurès, Yves Guyot, etc., je suivis alors (et je m'en accuse) l'erreur commune (Vers la Justice, les faussaires, ii"« série). Il n'y a, d'ailleurs, dans toute cette série d'articles, qu'à remplacer le nom de Du Paty par celui d'Henry. L'État-Major, presque tout entier, accusa ou lâcha Du Paty.

(i) Cass., II, 182, Cons. d'enq., séance du 24 avril 1898, Esterhazy : « Du Paty, quelques jours après, arriva avec une dame voilée au pont Alexandre. » Esterhazy fit le môme récit à Tézenas.

(2) Voir p. 574.

(3) Procès Esterhazy, 125, Esterhazy: «.leprévins le ministre, le Président de la République. » (Cass., I, 582; Dépos. à Londres.)

moyens en son pouvoir », « k faire arme de tout dans cette lutte désespérée, où tous les appuis lui manquent et où sa cervelle éclate ». Soit ! En conséquence, il prévient le Président du nouveau secours que vient de lui porter « la femme généreuse » qui le protège. Cette pièce volée, si grave, quelle est-elle ? Il se garde de le dire, bien qu'Henry lui eût déjà décrit toutes les pièces de ses dossiers, y compris ses propres faux (i) ; mais les menaces vagues, obscures, sont terrifiantes entre toutes : « Si je n'obtiens ni appui ni justice, et si mon nom vient à être prononcé, cette photographie qui est aujourd'hui en lieu sûr, à l'étranger, sera immédiatement publiée (2). »

Ce même jour (3), appuyant Taudacieux, la Libre Parole racontait qu' « un haut fonctionnaire du ministère delà Guerre avait livré des documents à Scheurer ».

Nulle tentative d'intimidation mieux caractérisée (4). Une telle lettre ne comporte qu'une réponse : un mandat d'arrêt porté par deux gendarmes (5). Félix Faure (affolé, sans doute, par d'autres menaces, plus précises et plus personnelles) capitula sur l'heure.

Non seulement Esterhazy n'est pas arrêté, ni interrogé, ni même requis de restituer la pièce secrète qu'il prétend détenir, mais le Président n'ose pas' faire connaître à ses ministres civils, au garde des Sceaux directement intéressé, le chantage dont il est l'objet. Il a la

(i) Dép. à Londres, 26 fév. : « Reinacli, dans [une brochure absolument stupidc, s'étonne que j'aie connu le faux Panizzardi; mais je connaissais, sinon de vue, du moins pour en avoir entendu parler, toutes les pièces du dossier. »

(2) Lettre du 3i octobre 1897 (Cass., III, 473).

(3) Libre Parole du Si, article signé : C Z.

(4) Article 179 du Code pénal.

(5) Esterhazy le dit lui-même [Cass., I, 583; Dépos. à Londres, 26 février 1900).

pudeur de ne s'en ouvrir qu'à Billot et à BoisdefTre, et, du coup, devient leur complice.

Ce n'étaient pas des imbéciles. Dès lors, aucun d'eux ne crut que Picquart eût dérobé un document qui, révélé, pourrait déchaîner la guerre (car il n'existe pas de tels documents), qu'une femme lui a soustrait cette pièce, et que, pour se venger d'un infidèle, elle l'a donnée à un traître. Mais ils feignirent d'y croire (i). Ils savaient, au surplus, que le crime qu'ils imputaient à Dreyfus, c'était Esterhazy qui l'avait commis. Ils étaient les premiers de l'Etat et de l'armée.

Ainsi, ils accueillirent la fable d'Eâterhaiy et d'Henry comme l'expression de la vérité. Et, sans retard, au lieu de sévir contre le maître-chanteur, on frappa, à nouveau, sur Picquart. Billot, dès le lendemain (2), fit télégraphier par Boisdeffre au général Leclerc « que Picquart s'était laissé voler par une femme la photographie d'un document secret de la plus haute importance et compromettant pour un attaché militaire étranger; le gouvernement en était informé ». On ignorait toutefois quel était ce document. Leclerc était invité, d'urgence, à interroger Picquart.

(1) Procès Zola^ I, i38, Boisdeffre : « J'ai à affirmer que je ne sais absolument rien sur la personnalité de la dame voilée et sur la dame voilée, et que je n'en ai entendu parler que parles journaux. » — Mensonge, puisque, dès le 3i octobre 1897, il a connu la lettre d'Esterhazy à Faure, qu'il a télégraphié le lendemain au général Leclerc, etc. :I1 en convient plus tard : « J'ai eu connaissance de l'incident; nous avons cherche vainement... » (Cass.,I, 264.) — De même Gonse (I, 567). —Billot se dérobe : « La femme voilée existe. On a dit que c'était une personne ayant eu des relations avec Picquart, chez qui celui-ci aurait oublié ce document. — Vous n'avez pas cru devoir ouvrir une procédure judiciaii-e sur cette disparition? — Non. A défaut d'indications précises, ce n'était pas le cas. » {Cass., I, 12, i3.)

(2) 10»" novembre. {Cass., I, 12, Billot.)

Celui-ci se trouvait précisément à Tunis, où il était venu prendre les ordres du général au sujet de sa mission à la frontière tripolitaine. Il écrivit une déclaration très nette : aucune femme n'a pu lui dérober de documents, attendu qu'il n'a jamais sorti du ministère aucune pièce de son service ; il n'a jamais eu de relations avec des femmes employées à Tespionnage; il ne les connaît même pas de vue. Il rentra alors à Sousse, attendant. Leclerc lui recommanda de persévérer « dans une franchise absolue (i) ».

Une instruction judiciaire s'imposait contre Esterhazy, détenteur, de son propre aveu, d'un document volé. Billot fit charger Henry d'une vague enquête (2). Gonse, par contre, prescrivit de saisir, à la poste, toute la correspondance de Picquart.

La presse fait l'opinion et l'opinion est devenue la conscience des Assemblées.

Scheurer s'en aperçut dès qu'il retourna au Sénat. Jusqu'alors, il n'y avait compté que des amis. L'accueil fut froid. Les plus fermes républicains lui en voulaient d'avoir provoqué un pareil trouble, et avec une telle maladresse, annonçant, laissant annoncer des révélations décisives qui étaient sans cesse retardées. Il devenait compromettant. Trarieux, Bérenger, pour s'être

(1) Procès Zola, I, 290; Instr. Fabre, 171 ; Cass., I, 198; Rennes, I, 461, Picquart.

(2) Procès Zola, I, i38, Boisdoffre ; Cass., I, 12, Billot; I, 264, Boisdclïre ; I, 567, Gonse; Enq. Pellieux, 28 nov., Henry.

entretenus avec lui dans la salle des séances, ont été dénoncés par Drumont. L avertissement ne fut pas perdu pour Freycinet;unjourqueScheurer s'assit à son côté, il dit qu'on serait mieux dans un coin discret de la Bibliothèque (i). D'autres s'assurent, avant de lui parler, que les journalistes ne les observent pas. Le duc d'Audiffret-Pasquier, qui le recherchait, ne le connaît plus. Toute la droite s'écarte de lui, sauf Grivart et Buffet qui le félicita de son courage. Le vieux parlementaire fît tristement allusion à la violence de la presse royaliste et de ses collègues : « J'ai trop vécu; ce n'est plus mon parti (2). »

La Chambre était à six mois du terme de son mandat; d'autant plus, le souci.de la réélection paralysait les courages, énervait les énergies.

L'affaire Dreyfus, dès l'origine, avait pesé lourdement sur les députés, non que le souci d'une erreur judiciaire les tourmentât, mais par la crainte des haines et des fureurs que soulevait le drame. Quelques-uns seulement se plurent à exploiter les passions ; la plupart les détectaient, mais sans ressort pour y résister.

Jamais session parlementaire ne s'était ouverte sous de plus favorables auspices, dans une sécurité plus profonde. Le gouvernement de Méline a dépassé en durée les plus longs ministères ; il a la double consécration du temps et du Tsar. Et voilà que cette histoire

(1) Mémoires de Scheurer.

(2) Le 3 novembre, m'étant absenté de Paris pendant les vacances de la Toussaint, j'y revins, de Nancy, avec Buffet. Il m'honorait de son amitié. Pendant presque toute la durée du trajet, il se fit raconter, m'écoutant avec une grande émotion, ce que je savais de l'Affaire. Avant mon départ, je n'avais pas moins vivement ému la princesse Mathilde. Dès mon retour, je fus informé de la démarche que Boisdeffre avait faite auprès d'elle. (Voir p. 636.)

reprend ! Scheurer et ses amis, slls Tavaient fait exprès, n'auraient pu choisir une heure moins opportune. Estce que Finnocent (s'il est innocent) ne peut pas attendre les élections ? Qu'est-ce que cette Justice qui trouble, dérange les combinaisons des candidats ?

Ainsi raisonnent les amis du ministère ; mais ses adversaires, radicaux et socialistes, ne raisonnent pas avec plus de noblesse. Seule, la politique les obsède. La cause de la revision n'est pas populaire; il suffit. Si Méline suit le courant, ils le suivront avec lui (i).

Cependant, malgré la mauvaise humeur qui est générale, la grande majorité des députés attend le verbe ministériel, soulagée et rassurée si Méline et Billot déclarent que Dreyfus a été bien jugé, mais capable encore de sang-froid si le Président du Conseil, que ses adversaires eux-mêmes tiennent pour un honnête homme, et si le ministre de la Guerre avouent que Dreyfus a été illégalement jugé et qu'il existe, en sa faveur, des présomptions d'innocence. La Chambre, non sans ennui, eût laissé la parole à de nouveaux juges.

C'était encore l'espoir de Scheurer. Si le Président de la République a refusé de l'entendre et si Billot a rusé avec lui," Méline, du moins, fera son devoir. Il

(i) Dépêche du 3i octobre 1897: a L'accusé, écrit Camille Pelletan, était trop soutenu pour être de ceux que l'on condamne sans motifs. Les preuves que le conseil de guerre, si sollicité qu'il fût, a jugées suffisantes, semblent ne laisser aucune place au doute. On parle des tortures du condamné ; mais il y a un autre intérêt en jeu : l'honneur du conseil de guerre. »

n'est ni un parvenu de la politique grisé par le pouvoir et jaloux de popularité, ni un soldat retors, prisonnier de ses subordonnés, mais un vieux républicain, Tami et le collaborateur de Ferry, et, jusqu'à ce jour, d'une loyauté insoupçonnée.

Scheurer se rendit, en conséquence, chez Méline(i) et, tout de suite, il apprit un nouveau mensonge de Billot : il aurait interdit au ministre de la Guerre de rien révéler de leur entretien au Président du Conseil. Scheurer protesta qu'il avait, au contraire, averti Billot de son intention de saisir lui-même Méline. Et tout ce que Leblois lui a permis de dire, il le dit, notamment que Billot sait, depuis longtemps, à quoi s'en tenir, puisque le véritable auteur du bordereau a été découvert au ministère de la Guerre.

Méline feint d'ignorer que l'homme, qui va être dénoncé par Scheurer, l'a été déjà par un officier. En tout cas. Billot lui avait parlé du faux d'Henry. Il observe, en effet, qu'il existe d'autres preuves que le bordereau contre Dreyfus: « le témoignage de deux hommes qui n'ont aucun intérêt à tromper (2) ». C'est la lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen, et Méline la juge authentique. Il croit tout ce que lui dit Billot (3).

Scheurer lui montre .alors des fac-similés du bordereau, des lettres de Dreyfus et d'Esterhazy. Méline regarde d'un œil distrait; il trouve que l'écriture de Dreyfus ressemble plus que celle d'Esterhazy à celle du bordereau; d'ailleurs, il n'est pas expert.

Scheurer, très déçu, supplie Méline de surveiller lui-

(1) 2 novembre. — Mémoires; Procès Esierhazy, i54.

(2) Mémoires de Scheurer.

(3) Chambre des Députés, i3 décembre 1900, Méline : « M. Jules- Louis Breton a eu raison de dire que le général Billot, c'était moi. »

même Tenquôte de Billot ; il atteste que Dreyfus est innocent. Méline reste froid.

Il parut évident à Scheurer que Tétroite consigne do Leblois ôtait toute force probante à ses discours. Il supplia donc Tavocat de le dégager. Celui-ci accepta de montrer lui-môme les lettres de Gonse au Président du Conseil et il accompagna Scheurer au ministère (i).

Mais Méline refusa de recevoir Leblois tant qu'il n'aurait pas fait, d'abord, ses confidences à Billot; ce fut dès lors Scheurer qui, sous le sceau du secret, pendant que Leblois se morfondait dans un salon d'attente^ lui raconta riiistoire de Picquart (2); il conclut en demandant que Picquart fût mandé d'urgence à Paris. Méline objecta, avec raison, que seul le ministre de la Guerre pouvait rappeler un officier en mission; or, Scheurer lui a fait promettre de ne pas nommer Picquart à Billot.

Scheurer, en s'en retournant avec Leblois, le conjura de passer par les exigences de Méline et d'aller chez Billot avec lui. Ils reviendront ensuite ensemble chez Méline et ne laisseront pas à TÉtat-Major le temps de poursuivre ses manœuvres.

L'avocat consentit, puis se ravisa, à la porte même du ministre de la Guerre : raconter à Billot une histoire qu'il connaît de reste, lui montrer les lettres de Gonse, ce serait « se jeter dans la gueule du loup », perdre Picquart. Malgré les prières les plus vives, il resta inébranlable.

Le pauvre Scheurer se rabattit de nouveau sur Mé-

(1) 3 novembre.

(2) Ni Leblois, ni, par conséquent, Scheurer ne connaissaient le petit bleu. (Voir p. 52i.) Leblois savait seulement qu'une « pièce interceptée avait mis Picquart sur la piste d'Esterhazy». Il connut seulement le petit bleu par le rappol't Ravary [Instr. Fcibre, 120).

line; il lui écrivit (i) que Theure était trop grave pour s'arrêter à un vain formalisme et lui demanda en grâce de recevoir lui-même les communications de Leblois. Il se rendit ensuite (2) chez le ministre de la Justice ; mais, au premier mot, Darlan observa que la loi qui fait du garde des Sceaux l'un des juges des requêtes en revision, lui impose de n'en pas connaître à l'avance et en secret.

Et la presse hurlait toujours. Son autorité morale, qui lui avait paru, comme à ses amis, l'un des principaux éléments du succès, Scheurer la voyait s'en aller par lambeaux, en pure perte.

Au Sénat, ce jour-là, il sentit une hostilité, mêlée d'ironie, qui lui fit mal : « Parlerez-vous bientôt? —J'ai engagé ma parole. — A qui ? — A Billot. » On haussait les épaules (3).

N'y pouvant tenir, il se rendit à la présidence du Conseil, où il ne rencontra qu'un secrétaire de Méline. Il lui signifia qu'il était excédé des procédés de Billot : « Tous les jours, le ministre me fait attaquer dans sa presse; je considère que la trêve est rompue et je vais informer les journaux des causes de mon silence. »

Une heure après, Méline le convoqua pour le lendemain matin; mais, déjà, Scheurer avait adressé au Figaro une courte note. Il s'y disculpait simplement du long retard qu'on lui reprochait : « J'ai fait part au gouvernement des éléments sur lesquels se fonde ma conviction. Il est naturel que je lui laisse le temps de prendre les mesures nécessaires (4). »

Une communication, d'un tout autre ton, parut à la

(1) 4 novembre.

(2) 5 novembre.

(3) Mémoires de Scheurer.

(4) Figaro du 6 novembre.

même heure, dans le Matin : « Il est temps que cesse cette comédie » ; Scheurer, non content d'être la dupe et le complice d'un « homme de paille », fait dire que, s'il ajourne ses révélations, c'est que le ministre de la Guerre Fa prié d'attendre ; « il dira bientôt que, s'il ne parle pas du tout, c'est que le ministre lui a ordonné le silence ». Or, « le gouvernement tient depuis longtemps, toute la trame du complot». Si le vice-président du Sénat « s'obstine dans son inexphcable mutisme », il faut que le gouvernement soit sommé de parler.

Scheurer, dans son entrevue (la troisième) avec Méline, l'aborda vivement : « Le ministère de la Guerre sortira déshonoré de cette affaire. Ce n'est pas par la violence, le mensonge, la calomnie que l'on défend une juste cause. En ayant recours à de telles armes, l'Etat- Major me donne une preuve de plus que Dreyfus est innocent. — Quoi ! interrompt Méline, vous pouvez croire que Billot sache Dreyfus innocent et ne fasse rien pour que justice lui soil rendue ? — Certains militaires, répond Scheurer, ont de leurs devoirs une autre conception que nous. Ce qu'ils appellent « l'honneur de l'armée » leur semble, parfois, plus important que l'honneur tout court ». Encore une fois, il offre à Méline de lui faire connaître la correspondance de Picquart et de Gonse : « M. Leblois, dit Méline, a commis un abus de confiance en vous remettant ces lettres. — C'est affaire entre M. Leblois et sa conscience. — Eh bien, non, riposte Méline, je ne veux pas connaître ces lettres. — Vous parliez autrement il y a peu de jours; les intérêts les plus sacrés de l'État exigent que vous en preniez connaissance. — Non, non, je ne veux pas les lire ! — Ah I s'écrie Scheurer, se levant et marchant vers Méline très pâle, ni Gambetta, ni Ferry, ces hommes d'État, n'auraient refusé de m'entendre. »

Pourtant, Méline s'obstine : « Saisissez le garde des Sceaux d'une requête. « Scheurer, en vain, lui montre les inconvénients de cette procédure : « Je vous apporte les moyens de faire justice vons-meme, sans bruit, sans scandale superflu; c'est vous-même qui me provoquez à la bataille ». Et il le conjure encore : « Donnez-moi la preuve, l'une de vos fameuses preuves que Dreyfus est coupable et je vais, en sortant de votre cabinet, confesser mon erreur sur la place publique ». Mais tout fut inutile (i).

Un peu plus tard (2), à l'issue du Conseil des ministres, Barthou, ministre de l'Intérieur, fit une communication verbale aux journalistes. Il déclara que Scheurer, en efTet, s'était entretenu avec Méline et Billot de TafTaire Dreyfus, « mais qu'il ne leur avait communiqué aucune pièce » ; dès lors, a le gouvernement ne peut s'en tenir qu'au fait existant, c'est-à-dire au jugement qui a condamné l'ex-capitaine ».

Cette note contenait une grave inexactitude, puisque Scheurer avait apporté aux deux ministres l'écriture d'Esterhazy et offert à Méline les lettres de Gonse. Bien plus, selon certains journaux, Barthou aurait ajouté : « Et le gouvernement considère que ce jugement a été aussi régulièrement que justement rendu (3). »

La Chambre, bien que nerveuse, attendait, comme on a vu, la parole du gouvernement. Seuls, les patriotes de profession s'agitaient. Déjà, deux d'entre eux, Mirman et Castelin, avaient écrit à Méline et à Billot qu'ils les questionneraient sur leurs rapports avec Scheurer. Méline les pria de n'en rien faire ; ils y consentirent,

(1) Mémoires de Scheurer.

(2) Le même jour, 6 novembre.

(3) Patrie^ Libre Parole, Gaulois^ Intransigeant du Q et du 7, etc. La version « tronquée » parut dans le Temps (antidaté) du 7.

mais lui demandèrent, en retour, de préciser le sens de Tofficieuse communication : qu'est-ce que le ministre de l'Intérieur a dit exactement aux journalistes? Méline leur promit d'en conférer, au prochain Conseil, avec ses collègues (i). En effet, le point précis d'aiguillage était là : Le gouvernement se bornera-t-il, correct et juridique, à constater le fait existant, ou vat-il, s'échappant de la neutralité, déclarer que la condamnation de Dreyfus a été juste et régulière, repousser, sans autre examen, la re vision ?

Les incidents de ces derniers jours avaient été portés, par la filière habituelle, à la connaissance d'Esterhazy (2) et d'Henry. Ils agirent en conséquence.

Le résultat de la dernière letlre d'Esterhazy à Félix Faure ne s'était pas fait attendre : Picquart a été mis en demeure de s'expliquer; il a été interrogé sur le prétendu vol d'un document secret ; ordre a été donné de saisir sa correspondance. C'est bien là, à l'Elysée, qu'il faut frapper.

D'accusé devenu accusateur, et accusateur redouté, qui est obéi sur l'heure, Esterhazy écrit aussitôt une troisième lettre au Président de la République (3) ; il le

(1)8 novembre.

(2) Cass., I, 58'2, Esterhazy.

(3) 5 novembre. — Cass., I, 582, Esterhazy : « On me fit faire la lettre du document libérateur » On, c'est, d'habitude, dans le langage d'Esterhazy, Henry. En tous cas, il ne met pas en cause Du Paty, qui affirme n'avoir pas dicté cette lettre; il la connut seulement par Gonse, (jui la lui communiqua quand Félix Faure l'eut renvoyée à Billot. (Voir p. 658.)

prévient, toutefois « qu'il s'adresse, pour la dernière fois, aux pouvoirs publics ».

Et, brandissant d'un geste impérieux le document libérateur : « Cette pièce est une protection pour moi, puisqu'elle prouve la canaillerie de Dreyfus (i), et un danger pour mon pays, parce que sa publication, avec le fac-similé de l'écriture, forcera la France à s'humilier ou à faire la guerre. »

Il insiste sur cette menace : « Que dira le monde entier quand cette lettre deviendra publique ? Que pensera-t-on dans le monde quand on saura la lâche et froide cruauté avec laquelle on m'a abandonné? Mon sang va retomber sur vos têtes. » Non, il ne laissera pas son honneur servir de rançon aux querelles des partis, il le défendra par tous les moyens si Félix Faure ne se décide pas à « forcer les Ponce-Pilate de la politique à faire une déclaration nette et précise au lieu de louvoyer pour conserver les voix de Barrabas ». « Toutes les lettres que j'ai écrites vont arriver entre les mains d'un de mes parents qui a eu l'honneur, cet été, de recevoir deux Empereurs. »

Félix Faure n'en a reçu qu'un seul !

Il termine par cette sonore et burlesque péroraison :

Je pousse le vieux cri français : « Haro à moi, mon prince, à ma rescousse ! » Je vous l'adresse à vous, Monsieur le Président, qui, avant d'être le clief de l'État, êtes un honnête homme, et qui devez, au fond de votre ame, être profondément écœuré de la lâcheté que vous voyez.

Qu'on me défende et je renverrai la pièce au ministre

(i) Cass., I, 583, Esterhazy : « Je n'avais pas matériellement ce document, mais je le connaissais. » C'est l'évidence que nie d'ailleurs Rogct. {Cass., I, loo; Rennes, I, 822, etc.) Il est vrai qu'Esterhazy, à son procès, avait dit qu'il ne connaissait pas la pièce (i25).

de la Guerre sans que personne au monde y ait jeté les yeux ; mais qu'on me défende vite, c^r je ne puis plus attendre, et je ne reculerai devant rien pour la délense ou la vengeance de mon honneur indignement sacrifié (i).

Ce brevet d'honnête homme, décerné par un espion au pauvre homme que Drumont poursuit de ses menaces, et surtout, avec le « Haro ^) si bien amené, ce titre de prince qui, jadis, a fait aller le bourgeois gentilhomme jusqu'à la bourse tout entière, Félix Faure n'y fut pas insensible. Mais il fut surtout épouvanté de l'audace croissante de son étrange solliciteur. Il communiqua aussitôt cette nouvelle lettre à Billot et à Boisdeffre qui, tous deux, venaient de recevoir des missives semblables (2) ; et, encore une fois, pleine et entière satisfaction fut accordée au bandit.

La lettre d'Esterhazy, le soir même où elle fut transmise à l'État-Major, donna lieu, dans le bureau de Gonse, à une scène de haute comédie (3). Gonse, en

(1) Cass., III, 474.

(2) Ibld., II, 268, Enq. Berhihis, Esterhazy.

(3) Du Paty, à l'instruction Tavernier (17 juin 1899), a d'abord placé la scène au 3 novembre ; il rectifie ensuite (21 juillet) cette erreur de date ; la scène eut lieu le 5 novembre 'au soir; en effet, le lendemain 6, il fut chargé par Billot d'écrire au Gouverneur de Paris une lettre où il était fait mention de la lettre d'Esterhazy. — Gonse, devant Tavernier, convient de cette scène, sauf des réserves insignifiantes de détail; ainsi, il n'aurait pas entendu la phrase sur « l'habit militaire » ; d'ailleurs, il avait déjà raconté à la Cour de cassation (21 janvier) ce propos de Du Paty : « A moins ((ue ce ne soit la pièce Ce canaille de D...»; mais, sur le moment, Gonse n'avait pas attaché grande importance à ce propos (1, 567), — Enfin, Rogct fait, lui aussi, le même récit qu'il tient d'Henry. 11 y a donc accord entre les témoins de la scène. Seulement, de cette remarque judicieuse de Du Paty sur la pièce « Canaille de D... », Roget conclut que c'est Du Paty qui a remis à Esterhazy le document libérateur (I, 102). « C'est, ajoute Roget, l'étonne-

présence d'Henry, la fait voira Du Paty. Henry, « d'un air ingénu », demande quel peut bien être ce terrifîque document dont Esterhazyose menacer Félix Faure. Du Paty s'étonne de la question : « Du moment, dit-il, où il est question de la canaillerie de Dreyfus, il ne peut s'agir que de la pièce : Ce canaille de D... » — Il n'en connaissait pas d'autre qui pût s'appliquer au Juif ; c'est pourquoi Henry, faisant la bête, avait voulu que Du Paty lui-même, devant Gonse, désignât la pièce secrète. — Et Du Paty, bel esprit, se tournant vers le rustre :

En vous voyant sous l'habit militaire, J'ai deviné que vous étiez soldat.

Henry ne bronche pas, mais « d'un air de plus en plus ingénu » : « En quoi, demande-t-il, cette pièce prouve-t-elle la culpabilité de Dreyfus ?» — En elîet, elle ne la prouvait nullement. — « Mais vous le savez bien, farceur, réplique familièrement le marquis, puisque c'est vous, en 1894, qui avez été chargé de constituer le petit dossier. »

Observation topique, qui cloua, selon Du Paty, la bouche à Henry et qui donna à Gonse « l'idée de vérifier le petit dossier ». Il le tira de son coffre-fort,' où il était enfermé dans une enveloppe close qui portait au dos la signature d'Henry. Il en vérifia le contenu : un bordereau énumératif des pièces incluses, écrit et signé par Henry; une partie des pièces du dossier secret ; enfin, des photographies, inconnues de Du Paty, qu'il compta : « Votre compte y est », dit-il à Henry (1).

mcnl exprimé par Henry dans cette circonstance qui a fait qu'il s'est souvenu du fait pour me le révéler quand j'ai fait mon enquête. »

(1) Inslr. Tavernier, 17 juin 1899, Du Paty. — Plus tard, Henry dira à Billot qu'on n'en connnaissait pas le compte, w Est-ce

C'est une question de savoir si le compte y était (i), si Henry, autrefois, n'avait pas déjà soustrait Tune des photographies de la pièce Ce canaille de D... En tout cas, Henry, un peu plus tard, se fit remettre le dossier par Gonse et l'enferma dans sa caisse (2). Et, peut-être, fit-il observer à Gonse qu'il y avait d'autres pièces qui prouvaient la « canaillerie » de Dreyfus, mais que ce bavard de Du Paty, par bonheur, ne les connaissait pas. C'étaient le bordereau annoté et la lettre de l'Empereur allemand à Munster; le Juif, en effet, y était qualifié également de « canaille », et par l'Empereur luimême, non par un simple attaché ; et ces pièces étaient autrement conpromettantes que la vieille pièce, connue de tous depuis l'article de l'Éclair ; Esterhazy pouvait bien publier celle-ci une fois de plus, sans aucun inconvénient, si, toutefois, c'était bien là sa sauvegarde. On voit Henry s'appliquant à effrayer Gonse, et, par lui, Boisdeffre, Billot, Félix Faure, à l'idée que l'une des terribles photographies du dossier ultra- secret serait tombée aux mains d'Esterhazy. Ce n'était pas le facsimilé de l'écriture de Schwarzkoppen qui « forcerait la France à s'humilier ou à faire la guerre ». Esterhazy,

moi, demande Du Paty à Tavernier (27 juillet 1899), qui avais la garde du dossier? Suis-je le chef de service qui a osé prétendre qu'on ne savait môme pas le nombre exact de ces photographies ? »

(1) Esterhazy [Dép. à Londres, 26 février 1900) dit que la photographie de la pièce Ce canaille de D..., fut remise par Gonse à Henry. — Inslr. ^Tavernier, 28 juillet 1899, Du Paty : « La signature d'Henry était intacte sur l'enveloppe fermée. Henry en a préparé une semblable. Je"' n'ai pas assisté à la remise des documents dans cette enveloppe, m'étant absenté pendant (jue le général Gonse remettait les pièces. >>

(2) Cass.^ I, 890, Paléologue : « Pour me convaincre, Henry m'annonça qu'il allait me montrer différentes pièces et il ouvrit son colïre-fort. H venait d'étaler des documents... etc. » Celle visite de Paléologue à Henry est du 17 novembre.

dirigé par Henry, n'avait pas fait usage, sans intention, du mot de a canaillerie » qui peut s'appliquer à des pièces différentes. Il faisait cuire les grands chefs dans leur jus.

Cette scène, où les trois acteurs paraissent si bien au naturel, si Henry la conta à Esterhazy, dut fortement divertir le pandour.

Le jour suivant, Billot, en présence de Boisdeffre et de Gonse, chargea Du Paty d'écrire au général Saussier qu'il aurait, le lendemain, à interroger Esterhazy (i). A cette dépêche était jointe une copie de la lettre d'Esterhazy à Félix Faure.

Esterhazy fut averti qu'il serait entendu par Saussier : (( Le général vous interrogera sur la pièce. Refusez de parler et dites que vous l'avez en lieu sûr. Il n'insistera pas, du reste. Tout va bien (2).

Rassuré ainsi sur le succès de sa dernière lettre au Président de la République, Esterhazy se rendit chez

(1) Cette lettre (du 6 novembre) a été versée, en copie, à l'instruction Tavernier (n° H^ du dossier des archives de la Guerre, n" 3, cote 3 de ^'instruction). Tavernier la communiqua à Du Paty, qui expliqua les conditions où il l'avait écrite (21 juillet 1899).

(2) Esterhazy, devant la Cour de cassation, dit qu'il fut averti par Henry (I, 583). Dans sa déposition à Londres (26 février 1900), il dit « que la lettre est de l'écriture contrefaite de la marquise Du Paty ». En voici le début : « Vous allez être convo(iué pour demain par le Gouverneur. La convocation vous est adressée au Cercle militaire et, en double, rue de la Bienfaisance. Allez la chercher immédiatement... etc. » — Esterhazy observe que le ministre de la Guerre savait fort bien « qu'il était descendu rue de Douai », chez la fille Pays, et qu'il était plaisant de lui faire adresser cette communication, en double, « au Cercle militaire, endroit bien vague pour faire parvenir une communication urgente, et à son domicile (conjugal) où il n'avait pas paru ». Mais on n'osait pas mettre Saussier au courant de toutes les malpropretés de la collusion.

Saussier, « qui le reçut avec la plus grande bienveillance (i) ».

Saussier l'avait connu par Weil et il l'avait protégé, moitié par faiblesse, moitié parce qu'il le savait informé de quelques-unes de ses aventures galantes de vieux soldat et très lié avec Drumont. ^laintenant, un grand scandale va éclater autour de ce fâcheux personnage, et Saussier craint que quelque éclaboussure n'en rejaillisse sur lui, au terme de sa belle carrière, moins de deux mois avant de prendre sa retraite. Sans doute, sa vie a été celle d'un honnête homme, et, s'il aima les femmes, s'il les aime encore, est-ce un crime ? Pourtant, il a peur que ces histoires ne soient racontées. Plus jeune, il s'en fût amusé ; à soixante-dix ans, il en sera ridicule. Mieux vaut ne donner à Esterhazy nul sujet de plainte. Au surplus, Billot, Boisdeffre affirment que l'individu, pour taré qu'il soit, n'est pas un traître.

Mais il a toujours cru que Dreyfus est innocent !

Un combat, il faut le supposer, se livra dans sa conscience, combat très court. Il avait la bonté molle des hommes gras. Après tout, ce ne sont pas ses affaires.

Il a toujours été le plus discipliné des soldats et le plus respectueux. Quoi ! il ne mettra même pas aux arrêts cet officier qui menace d'un document volé le Président de la République, et de faire appel à l'étranger, et d'exposer son pays à une humihation ou à la guerre !

S'abaisser à un tel rôle dut lui paraître très pénible. Il s'y abaissa, toutefois, puisque Esterhazy sortit de chez lui indemne, libre, la tête haute.

Esterhazy, feignant l'exaspération, refusa de préciser

( 7 novembre. — Cass., II, 95, Enq. Pellieiix ; Procès Esterhazy, 125, Esterhazy.

quel était le document dont il était muni (i) ; bien plus, sur le conseil d'Henry (2), ilditFavoir mis lui-même en sûreté en Angleterre (3). Le gouverneur de Paris observa qu'il eût suffi de faire photographier la pièce protectrice; il ne lui fît d'ailleurs aucun reproche « pour avoir quitté la France sans autorisation»; il écouta, sans y objecter, la fable de la dame voilée.

Ce môme jour, tant pour appuyer, au besoin, son imposture d'un semblant de preuve que pour expliquer à sa femme sa longue absence, Esterhazy lui fît parvenir, par l'agence postale, une lettre datée de Londres (4).

Mais Saussier n'a-t-il pas eu à subir d'autres propos, vaguement comminatoires (5) ?

S'il les entendit, habile à comprendre à mi-mot, il ne protesta pas ; mais il adressa à Billot un rapport où il excusait l'attitude d'Esterhazy. Puis, le surlendemain, il le fît revenir et lui dit, paternellement, qu'il comprenait ses colères (6), mais qu'il l'engageait à ne plus écrire de pareilles lettres et à retourner la pièce au

(1) Procès Esterhazy, 12b : « Le gouverneur me demanda des détails. » Cass., I, 583; II, 196 : « Malgré Pétat d'exaspération où je me trouvais, j'ai poussé la discrétion jusqu'à ne pas dire au gouverneur quelle était la nature de cette pièce. » — Rapport de Saussier au ministre de la Guerre.

(2) Dép. à Londres, 22 février upô.

(3J Cass., II, 95, Enq. Pellieiix, Esterhazy.

(4) Il le reconnaît à rinstruction Ravary iCass., II, 119) et à son procès (i36). — Mme Esterhazy, le jour où son mari fut dénoncé par Mathieu Dreyfus, le croyait encore à Londres « pour régler des affaires de famille ». Elle le dit à plusieurs journalistes {Temps, Patrie, Jour du 17 novembre). Et elle donna son adresse : 2, Hanway Street, Oxford Street. C'était celle du correspondant de VAlibi-Office, • -

(5) La correspondance d'Esterhazy abonde en anecdoctes sur Saussier ; on n'en peut rien citer, ni les noms qui sont authentiques, ni les détails, d'ordinaire obscènes, qui, manifestement, sont inventés.

(6) Cass., I, 583 ; Dép. à Londres, 22 février 1900, Esterhazy.

ministre. Esterhazy répondit qu'il le ferait, mais à son heure (i).

Ainsi, Saussier lui-même glissa dans la collusion.

Pour la première fois, au Conseil des ministres du 9 novembre, il fut question, pendant quelques minutes? de l'affaire Dreyfus.

Méline, brièvement, rapporta dans quelles circonstances il avait promis à Castelin de faire connaître la pensée du gouvernement par une note officielle. Barthou Tavait préparée d'avance ; il y avait inséré la formule exigée: que « Dreyfus a été régulièrement et justement condamné ».

Darlan objecta qu'il pouvait être saisi de deux sortes de requêtes : en annulation, en revision ; il en sera le premier juge ; dès lors, il ne saurait déclarer, d'avance, que Dreyfus a été « régulièrement » condamné.

Félix Faure intervint durement : « Vous devriez être le dernier, vous, garde des Sceaux, à ne pas prêcher le respect de la chose jugée. »

Il sait que Dreyfus a été condamné, en violation de la loi, sur des pièces secrètes; mais Esterhazy a réclamé « une déclaration nette et précise ».

Méline, lui aussi, connaissait la forfaiture (2), et, de même. Billot, Hanotaux, Lebon. Tous quatre se turent, Hanotaux après un instant d'hésitation, comme s'il eût eu la fugitive pensée de libérer sa conscience.

(1) Cass., II, 96, Enq. Pellieiix ; 260, £'«</. Berf «/«s, Esterhazy.

(2) Il connaissait aussi le faux d'Henry. (Voir p. 65o.)

La rédaction de Barthou fut adoptée : « C'est la seule formule, dit-il, à opposer aux journaux (i). »

Pourtant Darlan se risqua à observer qu'une interpellation, sans doute, lui serait prochainement adressée et qu'il lui serait difficile d'y répondre, si Billot, au préalable, ne lui communiquait pas le dossier de 1894.

Billot y consentit ; Darlan, naïvement, espérait trouver dans le dossier la pièce secrète, la preuve que le jugement était illégal.

Mais pas un mot ne fut dit, ni des lettres d'Esterhazy à Félix Faure, ni de l'enquête de Picquart, Tannée précédente. Ces deux noms, les ministres (sauf Méline, Lebon et Billot) les apprendront seulement, la semaine suivante, par les journaux.

Darlan, dès ce jour, fut suspect.

Au Conseil de cabinet qui suivit (2), il réclama à Billot le dossier qu'il avait vainement attendu. Billot allégua qu'il était sous scellés. Darlan offrit d'aller luimême en prendre connaissance au ministère de la Guerre, en présence de Méline, de Billot et de Boisdeffre. Un procès-verbal en sera dressé. Cela fut admis. Puis, deux jours après, au Conseil qui se tint à TElysée, comme Darlan s'étonnait de n'avoir pas été convoqué au ministère, Billot riposta qu'à la réflexion il valait mieux ne pas rompre les scellés ni regarder le

(t) Cass., I, 3H6, Barthou : « Le cabinet estimait qu'il devait faire respecter l'autorité de la chose jugée. La décision rendue par le conseil de guerre avait pour lui la vérité de la force légale.- Il ne prenait à son compte ni la culpabilité de Dreyfus ni la régularité de la procédure, mais il devait les respecter et les faire respecter tant qu'elles n'auraient pas été contredites par une décision rendue conformément aux dispositions de la loi. Et cette même note citait les termes mêmes de l'article 443 du Code d'instruction criminelle. »

(2) 11 novembre. -

dossier(i). Mélinel'appuya (2); l'intérêtnianifeste des ministres est de ne pas connaître du fond de cette affaire. Un soldat français a-t-il été condamné injustement, en violation de la loi ? Ces sortes d'incidents ne sont pas du ressort des hommes d'État.

Dix-neuf cents ans auparavant, c'avait été, après quelque honorable hésitation, la politique d'un gouverneur de la Judée.

Esterhazy l'emportait ; Henry ne lui avait pas menti : l'État-Major, le Ministère, le Président de la République, entraînant l'opinion, prennent position contre Scheurer, contre Dreyfus,

Il n'y avait plus pour Esterhazy et Henry qu'à attendre les événements. Ils crurent qu'il fallait profiter de l'occasion pour écraser Picquart. Et ils fabriquèrent deux faux de trop.

A la demande de Boisdeffre, la poste communiquait au bureau des Renseignements (à Gonse et à Henry) les minutes des dépêches qui étaient adressées à Picquart. Deux télégrammes (3), relatifs à des affaires privées, échauffèrent les imaginations : « Il faut qu'Alice renvoie immédiatement les lettres de Berthe... Écrivez

(1) Cass., I, 336, Barthou : « L'altitude générale (qui avait été adoptée au Conseil du y novembre) explique que nous n'ayons pris connaissance d'aucun dossier. »

(2) Chambre des députés, i3 décembre 1900, Méline : « J'accepte la responsabilité de la conduite du général Billot et de la direction donnée par lui à l'affaire. »

(3) Du 5 novembre.

désormais avenue de la Grande-Armée (i). » Henry fît saisir au bureau que révélait le télégramme intercepté, toute la correspondance de Tunisie ; il y trouva deux lettres de Picquart, en style convenu, qui n'avaient trait d'ailleurs ni à Esterhazy ni à Dreyfus et dont le destinataire était désigné par un numéro et par des initiales (2). Un agent guetta la personne qui les viendrait réclamer : c'était la comtesse Blanche de Comminges (3).

Le cabinet noir continua à retenir les lettres de Picquart (4), qui prenait ainsi figure de suspect, presque d'accusé.

Esterhazy commença par adresser à Picquart, sous la dictée d'Henry (5), une lettre de menace (6). Il en fit

(1) Cass., ï, 345, Cuignet. —Picquart dépose que «sa correspondance a cessé de lui parvenir à partir du 7 novembre ». [Cass., lï, 266.) La date coïncide avec celle que donne Cuignet.

(2) 19 novembre. — Procès Zola, I, 266, Pellieux : « Il a été retiré de la poste restante de l'avenue de la Grande-Armée des lettres qui portaient l'indication « P. P. >^et un certain numéro. » Pellieux ajoute que ces lettres furent retirées par Mlle de Comminges : « Le colonel Picquart me l'a avoué et m'a dit que, s'il avait fait retirer ces lettres de la poste restante, s'il s'était fait adresser des lettres poste restante, c'est parce qu'on retenait sa correspondance au ministère de la Guerre. » — De même Cuignet {Cass., I, 345).

(3) Insîr. Ravary, 10 déc, Henry : « La Sûreté nous a informé que cette dame de Comminges recevait du colonel Picquart des lettres qu'elle allait retirer elle-même au bureau de l'avenue de la Grande-Armée. » Ce rapport de police, ainsi qu'il fut constaté par Bertulus et i)ar Tavernier, est postérieur à l'envoi des dépêches Blanche et Speranza. Du Paty en tira argument {Rennes, III, 564) pour se disculper dans l'affaire des télégrammes. Le fait est exact, mais l'argument est sans valeur, quil s'agisse de Du Paty ou d'Henry qui, tous deux, savaient que Picquart était l'ami de Mlle de Comminges.

(4) Enq. Pellieux, 27 nov.; Procès Zola, I, 3io, Picquart.

(5) Cass., II, 182; Dép. à Londres, 26 février 190a, Esterhazy.

(6) Le 7 novembre [Insîr. Fabre, 260).

parvenir une copie à Boisdeffre (i), et celui-ci, pour que la comédie fût complète, l'en fît blâmer. Saussier reprocha à Esterhazy de n'avoir pas tenu sa promesse de ne plus écrire (2). La lettre était outrageante : « Vous avez, disait-il à Picquart, soudoyé des sous-officiers pour avoir de mon écriture, détourné du ministère de la Guerre des documents confiés à votre honneur, pour en composer un dossier clandestin que vous avez livré aux amis du traître. J'ai aujourd'hui en ma possession une des pièces soustraites à ce dossier. » Il le sommait de se justifier. Le nom de Picquart était mal orthographié sur l'enveloppe (Piquart) (3) ; malice coutumière d'Henry, trop souvent rééditée. La même orthographe défectueuse fut employée dans un petit bleu anonyme, en majuscules alphabétiques, qui fut adressé à Scheurer : « Piquart est un gredin ; vous en aurez la preuve par le second bateau de Tunisie (4). »

Esterhazy procéda ensuite à une opération plus importante. (10 novembre.)

D'abord, dans la même matinée, il envoya à Picquart une lettre anonyme et une dépêche. La lettre, écrite en caractères d'imprimerie, était ainsi conçue : « A craindre ; toute l'œuvre découverte ; retirez-vous doucement ; écrivez rien (5). » La dépêche portail : « Arrêtez le demi-dieu ; tout est découvert ; affaire très grave. Spe-

(1) Cass., II, 96, Enq. Pellieux, Esterhazy.

(2) Ibid.

(3) Procès Zola, I, 291, Picquart.

(4) Mémoires de Sciieurer. — La carte (du 9 novembre) fut versée par Leblois à l'enquête Pellieux {Procès Zola, I, 243, 270, Pellieux).

(5) Enq. Pellieux, 27 nov. 1897; Procès Zola, I, 292, Picquart. — Toutes les lettres qui lui furent adressées à cette époque furent retenues, sauf celle-ci '( qui arriva, seule, avec des journaux ».

ranza. » — Le demi-dieu, c'était, maintenant, Scheurer (i); Speranza, après avoir livré les secrets de Picquart à Esterhazy, était prise de remords ; elle avertissait Picquart pour essayer de le sauver après avoir tout fait pour le perdre. Seulement, comme elle a rompu depuis quelque temps avec lui, elle n'est plus informée de sa résidence exacte et elle adresse son avertissement en Tunisie, sans préciser (2). Et, encore tne fois, le nom de Picquart est mal orthographié, par une vieille habitude de faussaire, qui, dans l'espèce, était une faute, car Speranza, naguère, a écrit correctement le nom de son ami (3). Esterhazy, pour que son écriture ne traînât pas dans les bureaux de poste (4), fit copier par la fille Pays (5) le texte de la dépêche. Il la déposa lui-même au bureau de la rue Lafayette (6), où il

(1) Procès Zola, I, 95, Leblois.

(2) Enq. Pellieux, l'j nov. 1898, Picquart : « J'habitais Sousse et tous mes amis le savaient pertinemment. »

(3) Dans la lettre du i5 décembre 1897.

(4) Cass., I, 796, Pays.

(5) Elle l'avoua, le i5 juillet 1898, au juge d'instruction Bertulus : « C'est moi qui ai écrit le télégramme Speranza. » [Cass., I, 223, Bertulus ; II, 233, procès-verbal signé : Pays, Bertulus, André.) Puis, le 18 juillet, elle se rétracta (II, 239). Or, ce même jour, Henry déclara à Bertulus que les auteurs des deux télégrammes étaient Esterhazy et Du Paty (Cass.,I, 226), « que le faux Speranza était de Mlle Pays et que le faux Blanche venait de Du Paty » {Rennes, I, 345). S'il essaya d'équivoquer par la suite, Bertulus ne l'en obligea pas moins à confirmer ses déclarations dans une déposition signée (Cass.,I, 229)- Christian Esterhazy déposa alors qu'il tenait d'Esterhazy et de sa maîtresse que l'écriture du télégramme Speranza était de la fille Pays (II, 23o) et il le maintint, avec énergie (242), quand il fut confronté avec le commandant. Celui-ci nia de la façon la plus absolue (243). Mômes dénégations de Marguerite Pays quand Bertulus procéda à la comparaison entre l'écriture de la dépêche et celle de diverses lettres émanant de l'inculpée (256). Enfin, dans sa déposition à Londres (26 février 1900), Esterhazy adopta la version d'Henry.

(6) Enq. Pellieux, 28 nov. 1897, Henry : « Voici les' renseigne-

aperçut un policier en disgrâce, Souffrain (i); rencontre heureuse qui lui permettra, plus tard, comme à Henry, d'attribuer cette dépêche à l'ancien agent de la sûreté, « devenu celui du Syndicat (2) ».

Mais cette dépêche ne faisait intervenir que la capricieuse « dame voilée (3) ». On décida de compromettre également Mlle de Comminges, puisqu'on la savait l'amie de Picquart. En conséquence, Esterhazy expédia, le soir môme, à dix heures, un j^autre télégramme ainsi conçu : « Lieutenant-colonel Picquart, Sousse. On a preuve que le bleu (4) a été fabriqué par Georges.

ments que donne la Sûreté : ce télégramme a été déposé au bureau de la rue Lafayette. » — « Il m'a été prescrit, dit Esterhazy, de le porter au bureau de la rue Lafayette. » {Dép. à Londres, 26 fév. 1900.) La dépèche (n» 4? -851) fut expédiée à midi 20 {Cass., II, 262). Esterhazy donna une prétendue adresse de l'envoyeur : « Mme Keller, Grand-Hôtel. »

(1) Procès Esterhazy, i36 : « Connaissez-vous Souffrain? — Non. » — Cass., II, 288, Christian : « La présence de Souffrain au môme guichet a été trouvée étonnamment heureuse ; plus tard, on s'est empressé de diriger les soupçons contre lui. »

{2) Esterhazy : « J'appris que l'enquête (du ministère de la Guerre) l'attribuait à Souffrain. » {Dép., 3o.) — Inslr. Ravary

10 décembre 1897 : «■ Ravary : C'est même grâce à vous qu Ton a pu découvrir que le télégramme Speranza est de Souffrain.— Henry : Cest la Sûreté générale qui nous a informés. » — Picquart, dans sa plainte au procureur de la République, désigne Souffrain comme auteur probable de la dépèche (4 janvier 1898).

11 explique ensuite que cette piste lui a été indiquée par le général de Pellieux (II, 214, 2i5). Roget répète, ici encore, la version qu'il tient d'Henry {Cass., I, io3). Cuignet convient que Souffrain, à l'enquête Bertulus, a établi un alibi probant (il établit seulement que la dépèche n'était pas de lui), et, dès lors, que l'expéditeur doit être Du Paty, qui, pour l'occasion, se serait affublé d'une barbe noire {Cass., I, 346).

(3) A l'enquête Bertulus, Esterhazy dit « que la dame voilée lui a affirmé n'avoir aucun contact avec la personne qui signai Speranza » (II, 224). De même, lors de son procès (126). Il s'amuse, ou veut accroître la confusion de l'affaire.

(4) Picquart observe [Enq. Pellieux, 2^ nov.) que le petit bleu n'était connu que de Billoi, de Boisdeffre, de Gonse, d'Henry,

Blanche (i) ». Georges est le prénom de Picqiiart, Blanche celui de la comtesse de Comminges. Elle n'avait pas cessé de correspondre avec Picquart ; elle connaissait donc ses déplacements. L'un des faussaires ordinaires d'Henry avait imité son écriture (2), sur quelque lettre d'elle saisie à la poste ou volée. Faux grossier, d'ailleurs : le confident d'un crime n'avertit pas en ces termes, en clair, l'auteur du crime que tout est découvert (8).

Ordre ayant été donné précédemment de saisir les télégrammes à l'adresse de Picquart, ces deux dépêches n'ont été fabriquées que pour être interceptées. En effet, elles furent, le lendemain, communiquées, en

de Lauth, de Junck et de Gribelin. Il n'en avait parlé à personne, ni à Mlle de Comminges, ni à Leblois. Esterhazy raconta à Pellieux (Cass., II, 94) et à Ravary que la « dame voilée » lui avait révélé l'existence du petit bleu. — Pour Du Paty, il connut seulement le texte du petit bleu le 19 novembre et il l'établit à l'instniction Tavernier (25 juillet 1899).

(1) La dépêche (n° 40.998) fut expédié.e à 10 heures et demie du soir, ainsi que cela a été vérifié, et non le matin, comme cela est imprimé par erreur aux pièces annexes de la Cour de cassation (II, 262). — Christian dépose qu'il tient d'Esterhazy et de la fille Pays que le second télégramme a été expédié à l'adresse exacte de Picquart « pour qu'aucune confusion ne fût possible » {Cass., II, 289).

(2) Enq. Pellieux, 3o nov. 1897 5 Instr. Ravary, 29 déc. 1897, Picquart : « Cela a l'air d'une écriture d'homme, mais le c de colonel est pareil aux c de Mlle de Comminges. »

(3) Cass., I, 345, Cuignet : « Les amis de Picquart n'auraient pas été assez naïfs pour lui adresser en clair des télégrammes de cette nature, alors surtout qu'ils avaient, avec lui, un moyen de correspondre en style convenu. » — A l'enquête Pellieux (28 nov.), Henry^ dit « qu'il n'a aucune Indication sur la dépêche Blanche. » — A l'instruction Ravary (10 déc), il dépose : « Cette dépêche émanait d'une dame Rlanche de Comminges, demeurant à Paris, 189, rue de l'Université. La direction de la Sûreté nous en a informés. » Esterhazy dit qu'il ne connaît pas Mlle de Comminges, « parcie qu'il ne h'équente pas dans le demi-monde ».

copie, à Gonse qui les remit à Billot. Tous feignirent un grand scandale.

On fit photographier les originaux (i) et la Sûreté générale fut invitée à rechercher les mystérieux associés de Picquart. Ces deux dépêches avaient convaincu le directeur de la Sûreté, René Gavard, que Picquart était l'associé d'un abominable complot. Il le dit à Henry.

Mais Picquart, ayant compris que le coup venait des amis d'Esterhazy (2), adressa une plainte en règle à Billot et le pria d'ouvrir une enquête (3). Il dit, nettement, « que la personnalité d'Esterhazy et ses accointances étaient trop connues du ministre » pour que celui-ci pût s'étonner de son refus « d'avoir avec lui aucun rapport d'aucune sorte ». S'il a demandé au colonel Abria des spécimens de l'écriture d'Esterhazy, c'est avec l'assentiment du ministre. « Il n'a jamais composé de dossiers clandestins ni pour luimôme, ni pour personne, w Estjgrhazy n'a aucune qualité pour détenir une pièce d'un dossier « et peut être poursuivi de ce fait ». Enfin, il rattache les deux télégrammes à la lettre menaçante qu'il a reçue, au prin-

(1) Enq. Pellieux, 28 nov,, Henry.

(2) Il reçut le télégramme Blanche le 11 novembre, à 8 heures et demie du matin, le télégramme Speranza (qui fut réexpédié de Tunis à Sousse, à cause de la fausse adresse), le 12 novembre et la lettre anonyme le 17. Ne pouvant, ce jour-là, porter la lettre anonyme au général Leclerc, il la déchira « pour ne pas rester un instant en possession d'une pièce qui aurait pu être extrêmement compromettante en cas de fouille ou depeniuisition ». {Enq. Pellieux, 27 nov. ; etc.)— De môme, quand il avait reçu la dépêche Blanche, il n'y avait rien compris et l'avait déchirée. II comprit seulement quand il reçut la dépêche Speranza et demanda une nouvelle expédition de l'autre télégramme,

(3) Lettre du i5 novembre 1897. [Enq. Pellieiix, 27 nov. 1897 ; Procès Zola, I, 291 ; Cass., I, 199; Rennes, I, 4^3, Picquart.)

temps, d'Henry; on veut jeter sur lui « le soupçon d'une monstrueuse machination » ; la dépêche signée Blanche <( ne peut provenir que de quelqu'un qui connaît un fait des plus secrets, la carte qui a, pour la première fois, appelé son attention sur Esterhazy » ; or, « cette carte n'est connue que d'un petit nombre de personnes liées par le secret professionnel ».

Il tenait le coupable dans ce cercle étroit ; il en sortit lui-même ; et le coupable, momentanément, échappa.

Il ne désigne encore personne, mais il a déjà fait son choix entre les deux officiers « qui ont un intérêt immédiat et direct à le compromettre (i) ». Henry ou Du Paty? Il avait encore quelques illusions sur Henry. Il conclut, dès lors, que le faussaire était Du Paty, acharné à défendre son chef-d'œuvre : la condamnation de Dreyfus, et qui avait des causes d'animosité contre Mlle de Comminges (2).

Or, Du Paty proteste qu'il ne savait encore rien du petit bleu (3) ; en tout cas, il ignorait que la cartetélégramme avait été « grattée » par Henry, donc fabriquée par Picquart.

Deux jours après (4), Henry fut promu lieutenant-colonel.

Scheurer eut une dernière entrevue avec Méline, a l'issue du Conseil des ministres du 9 novembre. Comme

(1) Rennes, I, 464; Cass., II, 217, Picquart.

(2) Cass., II, 220, Picquart. — Ce fut également le sentiment de Mlle de Comminges, qui, la première, le 21 janvier 1898, nomma Du Paty à Bertulus (II, 268).

(3) Voir Appendice V.

(4) 12 novembre.

il s'obstinait dans l'idée que Méline n'était pas irréductible, il avait supplié encore Leblois de lui donner carte blanche, de l'autoriser à montrer à Billot les lettres de Gonse, puisque c'était le seul moyen d'obtenir ensuite du premier ministre que lui-même les lût. Après deux jours de lutte acharnée, il finit par arracher la permission de nommer Picquart, mais sans montrer les lettres. Méline lui dit alors qu'il était trop tard : « Il ne vous reste qu'à saisir le garde des Sceaux d'une requête (i). »

En quelques jours, Scheurer avait perdu plus d'illusions qu'en trente années de vie politique. Il en était très endolori. Pour avoir pris en mains la cause d'un innocent, il était vilipendé, sali ; son passé, tant de services rendus, ne comptaient plus ; les ministres le traitaient en ennemi.

Pourtant, il lui était venu des encouragements qui l'avaient ému, d'utiles concours. Des savants, des hommes de lettres (2), quelques magistrats, beaucoup d'inconnus, le félicitèrent de son courage. Au dehors, surtout en Angleterre, en Hollande, dans les pays Scandinaves et en Allemagne, la presse célébrait sa belle initiative. Un Français seul, disait-on, est capable de donner un si noble exemple. Toutefois, il s'inquiétait de ce concert d'éloges, sachant combien, à certaines heures, le sentiment national devient susceptible et jaloux.

Un ancien officier, le capitaine Laget, lui confia que le général Jung l'avait assuré de l'innocence de Dreyfus ; le vieux soldat alsacien réunissait un dossier quand la mort le surprit ; sur son lit de mort, il répétait : « Laget ne va-t-il pas venir ? » Il emporta son secret dans la tombe.

(1) Mémoires de Scheurer; Procès Zola, i54.

(2) Duclaux, Boutmy, Ary Renan, Raoul Allier, l'ex-père Hyacinthe, etc.

Un éloquent article de Lanessan, ancien député de Paris, qui rendait hommage à l'intrépidité civique de Scheurer (i), lui fit du bien. Il écrivit ce jour-là (2) : « J'ai derrière moi une longue vie qui n'a pas été tout à fait inutile. J'ai mangé d'abord mon pain blanc. J'accepte la dure vieillesse. Je ferai tout mon devoir. »

Monod (3), dans une. lettre publique (4), racontait l'histoire de sa propre conviction : « Je puis me tromper, écrivait-il, je dirai même : je voudrais qu'on me démontrât que je me trompe, car j'échapperais amsi à cette torture de penser que mon pays a condamné un innocent à une telle peine pour un tel crime. » Et il réfutait l'imbécile formule, devenue un argument quotidien, que la revision du procès serait une insulte à l'Armée : « Aucune honte ne saurait être attachée à une erreur consciencieusement commise et consciencieusement réparée. »

Cette lettre ayant valu à Monod de violentes injures, les élèves de l'École normale supérieure protestèrent : est-ce que la jeunesse allait se réveiller?

Scheurer s'occupait de saisir le garde des Sceaux d'une requête.

(1) Dans le Rappel.

(2) 6 novembre.

(3j II avait écrit au mois de juillet à Alphonse Humbert, qu'ij savait des amis d'Hanotaux, pour le prier d'agir sur le ministre. Humbert ne répondit pas, mais dénonça Monod comme le complice de Scheurer. [Éclair du i«»" novembre.) Monod revint de Rome pour adresser au Temps la lettre où il se prononçait pour la revision. (Cass., 1,459, Monod.)

(4; Temps du 6 novembre 1897,

Quel « fait nouveau » invoquer ? La seule écriture d'Esterliazy ? Mais combien les expertises sont discréditées ! Scheurer eût voulu exposer tout ce qu'il savait de l'enquête de Picquart, et c'était peu de chose ; il ne connaissait même pas le petit bleu. Mais, ici, intervenait son geôlier moral, Leblois. Tantôt il l'autorise à parler; tantôt il s'y refuse ; nommer seulement son ami, c'est le perdre. Il a consulté un des maîtres du barreau, Du Buit, qui lui a recommandé la prudence : « Vous allez faire crosser votre colonel.» Un jour, il oblige Scheurer à annoncer (prématurément) qu'une requête va être déposée ; le lendemain, il jure que c'est la dernière chose à faire ; le surlendemain, il accepte de collaborer avec l'avocat Pelouze. En attendant, il conseille une campagne de presse; mais avec quels éléments ?

Dans cet embarras, j'ouvris un autre avis : demander, non pas la revision, mais l'annulation du jugement ; invoquer la communication des pièces secrètes, devenue de notoriété publique ; au besoin, à la tribune des deux Chambres, dçher Billot et Méline, qui en étaient convenus avec Scheurer, de nier cette violation flagrante de la loi. D'abord, le Droit; le reste viendra par surcroît. Et l'émotion, dans le pays, sera moindre.

Pour Démange, il eût voulu que Scheurer, au Sénat, interpellât le gouvernement, racontât à la tribune le procès de 1894, dénonçât publiquement le véritable traître. Leblois se récria : si Scheurer dénonce Esterhazy, Billot en conclura qu'il a été informé par Picquart. La bouche close par Leblois, Scheurer ne put même nommer Esterhazy à Démange.

Il ne le nomma pas davantage à Mathieu Dreyfus avec lequel il s'entretint, malgré l'opposition de Leblois.

Depuis quelques semaines, j'étais entré en relations

suivies avec Mathieu ; désormais, jusqu'à- la fin du drame, je le verrai tous les jours, délibérant, discutant avec lui. Mais, alors, je n'en savais pas plus que lui ; Scheurer avait refusé de me confier le nom du traître.

Ce silence, imposé par Leblois à Scheurer, a été désastreux. Si j'avais connu le nom en juillet,' Scheurer n'eût pas perdu deux mois à chercher péniblement des lettres de l'auteur du bordereau. Et si Mathieu l'avait connu, il eût employé sa police particulière à réunir un dossier contre Esterhazy.

Un piège, qui eût pu être dangereux, me fut tendu. Je reçus, un jour, une lettre, d'une écriture contrefaite, dont le signataire, Voland, ofï'rait des révélations capitales si je voulais le mettre en rapport avec Mme Dreyfus. Mathieu, un revolver dans la poche et accompagné d'un ami, se rendit à l'adresse indiquée. L'homme, la mine d'un argousin de bas étage, dit qu'il était officier et l'auteur du bordereau. Qu'on lui donne de l'argent pour sa maîtresse et il se dénoncera lui-même. C'était l'homme de paille, le « volontaire de la trahison (i) » annoncé, depuis deux mois, par le moine de la Croix et les journaux de l'État-Major. Mathieu vit l'infâme machination policière, sans doute quelque coup d'Henry ; il dit au misérable d'aller, s'il était le coupable, trouver le procureur de la République.

Entre temps, l'annonce que Scheurer va déposer une requête était traitée, dans le propre journal de Méline, comme une manœuvre pour masquer la retraite (2). Les autres journaux redoublèrent de violence. Scheurer est un « idiot », un « vieillard gâteux », « l'exemple le plus frappant de la stupidité contemporaine (3) ». On récla-

(i) Écho de Paris du i3 novembre 1897.

(2) République du 10.

(3) Jour du 12.

mait contre lui la convocation tantôt de la Haute-Cour de justice, tantôt d'une grande assemblée populaire pour le flétrir. « Que le nom de cet homme devienne un sujet d'opprobre et la conscience publique sera vengée (i). » Et les amis, les meilleurs, de Scheurer, s'énervaient avec Topinion, s'irritaient, ne comprenaient plus rien. Lui, il restait calme, fidèle au pacte de silence qu'il avait consenti (2). Selon le mot admirable de Gœthe à Kestner (l'aïeul de sa femme) , il sait « qu'avec un peu de patience, il verra disparaître tout cela comme un brouillard devant un vent pur du Nord (3) ».

On en était là, dans cette impasse, quand le hasard, enfin, s'en mêla.

A la demande de Scheurer, Bernard Lazare avait retardé la publication de son nouveau mémoire et des expertises qui l'accompagnaient. Le volume parut enfin, dans les premiers jours de novembre. Quelques journaux le discutèrent. Cette question d'écritures amusait le public. Mathieu fît mettre en vente des fac-similés du bordereau et de l'écriture de son frère. Quiconque prendra la peine de les étudier constatera la dissemblance profonde des deux écritures, sous une similitude appa-

(1) Patrie du 12 novembre.

(2) « Je suis fermement résolu à garder le silence. Il est inutile de m'interroger : je ne dirai rien. » {Temps du 4 novembre.)

(3) Correspondance de Gœthe et de Keslner, lettre du 21 novembre 1774.

rente. Et, peut-être, quelque passant reconnaîtra un jour l'écriture du bordereau.

C'est ce qui arriva le 9 novembre. Des camelots vendaient les fac-similés sur le boulevard. Un banquier commissionnaire, Castro, en acheta un exemplaire. Il avait été en relations d'affaires avec Esterhazy. Du premier regard, il reconnut la caractéristique écriture (1). Très ému (2), il procéda à deâ comparaisons avec les lettres qu'il avait dans ses dossiers. Et, lui aussi, il constata l'identité (3).

Il fit part de sa découverte à son beau-frère et è, quelques amis. L'un d'eux avertit Mathieu, lui porta des lettres d'Esterhazy. Nul doute n'était possible. Mathieu éprouva une grande joie, puis une terrible angoisse : « Scheurer est-il sur la même piste ? » Il courut chez lui (4), raconta l'aventure, lui demanda si c'était le même nom. Scheurer s'interrogea : la parole qu'il a donnée à Leblois doit-elle l'empêcher de répondre ? Puis, il n'y put tenir : « C'est le même nom (5). »

Leblois émit tout de suite l'avis que Mathieu lui-même dénonçât Esterhazy : il l'a découvert indépendamment

(1) Procès Zola, I, J23, Castro : « Lorsque, le matin, j'avais un courrier important à dépouiller, je reconnaissais l'écriture du commandant avant même d'avoir ouvert sa lettre. ^>

(2) Ibid., I, ii5, Scheurer: « Jai eu un éblouissement,m'a-t-il dit, »

(3) Ibid., I, 123, Castro.

(4) 11 novembre.

(5) Mémoires de Scheurer ; Souvenirs de Mathieu Dreyfus. — Procès Esterhazy, i4o, Mathieu Dreyfus; i5i, Scheurer; Procès Zola, I, ii5, Scheurer. — Castro, le lendemain, ae rendit à son tour chez Scheurer, lui porta des lettres d'Esterhazy {Procès Esterhazy, i'ô9.).h\in de ses amis avait prié l'avocat Emile Straus de m'informer. J'avisai Ranc. Démange, averti par Mathieu, se rendit au greffe, avec son secrétaire Collenot; il y retrouva récriture d'Esterhazy dans le dossier de l'affaire Mores.

de Scheurer, surtout de Picquart ; il est le frère ; le traître lui appartient.-

Mathieu eût voulu faire, au préalable, une enquête sur Esterhazy ; Scheurer insista pour qu'une requête détaillée, complète, fût adressée au garde des Sceaux.

Il avait plus raison encore qu'il ne le pensait: Darlan aurait accueilli la requête qui était de son ressort exclusif. Le ministre de la Justice était persuadé, maintenant, que la sentence de 1894 était illégale ; il commençait à croire qu'elle était injuste. Le courrier de la Guyane avait apporté deux lettres de Dreyfus, Tune au Président de la République, l'autre au garde des Sceaux. Il y renouvelait sa protestation avec une éloquence dont Darlan fut touché. Le malheureux écrivait à Félix Faure : « S'il faut qu'une victime innocente soit sacrifiée sur Tautel de la patrie, si je dois Tôtre, oh ! que l'on fasse vite, mais que l'on sache pourquoi je succombe. » Au ministre de la Justice, à qui il s'adresse pour la première fois, il déclare qu'il n'est pas l'auteur du bordereau et que les autres accusations accessoires portées contre lui, « jeu, femmes », sont mensongères ; il demande qu'une enquête soit ouverte (1).

Esterhazy écrivait d'un autre ton. Mais Darlan ne connut pas ses lettres ; s'il les eût connues, il n'aurait plus eu un doute. Il était décidé cependant à faire l'enquête réclamée par le prisonnier de Tîle du Diable.

Emmanuel Arène, député de la Corse et rédacteur au Figaro^ était des amis de Scheurer. Il était curieux d'informations pour son journal. Il proposa d'y publier un article qui préparerait l'opinion. Cela fut accepté.

(i) Lettres du 5 octobre à Félix Faure, du 8 à Darlan. Dans sa lettre au ministre de la Justice, Dreyfus fait allusion à sa lettre au Président de la République. Cette lettre fut communiquée au sarde des Sceaux.

Précédemment, avec mille précautions de langage, Leblois avait fait quelques confidences au mathématicien Bertrand, à Zola, au romancier Marcel Prévost, à Coppée. Tous avaient été remués, surtout Zola. Son premier soupçon que Dreyfus était peut-être innocent, datait du soir de la dégradation. Il dînait chez Alphonse Daudet, dont le fils avait assisté à la parade; le jeune écrivain en fit un récit sauvage. Zola s'éleva contre la férocité des foules ameutées contre un seul homme, fûtil cent fois coupable. Et celui-ci n'a pas cessé de crier son innocence ! Ce cri retentit dans son cerveau de poète. Il y ébaucha un roman, l'histoire d'un soldat innocent qui s'immole à la paix de son pays, pour ne pas déchaîner la guerre par ses révélations. Puis, il n'y pensa plus.

Quand Leblois lui montra la correspondance de Gonse et de Picquart, il la trouva d'une clarté « excessive ». Il fut, dès lors, acquis à la revision.

Il fut invité, chez Scheurer, avec Leblois et Prévost. Du récit de l'entrevue, qui lui parut dramatique, de Scheurer avec Billot, il conclut que le dossier secret était vide de preuves. Mais l'indécision de Leblois, qui paralysait Scheurer, l'effraya. Il le dit à Coppée, qui répondit: « Je crois bien que Dreyfus est innocent, mais je n'en sais encore rien (i). »

Le délai, où Billot devait faire son enquête loyale, allait expirer. Scheurer, dans une lettre publique à

(i) Je tiens ce récit de Zola.

Ranc, expliqua les causes de son long- silence. Il y raconta sa conversation avec le ministre de la Guerre , leurs engagements réciproques :

J'ai démontré, pièces en mains (au Ministre), que le bordereau attribué au capitaine Dreyfus n'est pas de lui... Je l'ai mis en garde contre de soi-disant pièces de conviction, plus ou moins récentes, qui pourraient être l'œuvre du vrai coupable ou de personnes intéressées à égarer la justice... Inutilement, j'ai demandé à voir les pièces qui établiraient la culpabilité de Dreyl'us. On ne m'a rien offert, on ne m'a rien montré. Cependant, j'avais déclaré que, devant des preuves, je m'empresserais de reconnaître publiquement mon erreur... J'ai prié le Ministre de faire une enquête sur le vrai coupable ; il me promit cette enquête; depuis lors, j'ai attendu en vain... Malgré l'illégalité, qui paraît certaine, de la production aux juges d'une pièce inconnue de la défense, je n'ai jamais mis en doute la loyauté ni l'indépendance des juges qui ont condamné Dreyfus. Mais des faits nouveaux se sont produits, qui démontrent son innocence ; si, convaincu qu'une erreur judiciaire a été commise, j'avais gardé le silence, je n'aurais plus pu vivre tranquille.

Dans la pensée de Scheurer, cette lettre, préface de la requête en revision, éclairera l'opinion, la fera réfléchir, et aussi le Gouvernement. Elle parut, le i5 novembre, dans le Temps, mais trop tard. Il s'était produit, la veille, un incident qui brusqua mal à propos le dénouement.

L'article d'Arène sur « le Dossier de Scheurer-Kestner » en fut le prétexte (i). En termes mesurés, il y indiquait les arguments du promoteur de la revision : l'écriture, les lettres de Gonse et de Picquart (sans les

(i) Figaro du dimanche i/J novembre, sous la signature « Vidi ».

nommer), les pièces secrètes, la fausse lettre « adressée par une personnalité étrangère à une autre personnalité étrangère ». Esterhazy n'était pas nommé, mais le journaliste donnait de lui ce signalement : « Cet officier n'appartient pas au ministère de la Guerre ; fort connu et fort répandu à Paris, il tient garnison en province, dans une ville non éloignée de la capitale ; il est titré, marié et très apparenté. »

Cet article prématuré était à la fois terriblement clair pour les initiés et trop obscur encore pour les autres.

Depuis quelque temps déjà, Du Paty avait remis à Esterhazy « un résumé des préliminaires de l'affaire (i) » ; Henry l'avait établi (2), mais Du Paty, en sa qualité de lettré, l'avait revu (3) et, prudent, l'avait fait recopier par sa femme (4) ; il conseillait de le publier en une plaquette, à un millier d'exemplaires qui seraient tirés à la machine à écrire du bureau des renseignements et envoyés aux sénateurs, aux députés et à la presse (5). Sur les observations d'Henry (6) que ce procédé était dangereux. Du Paty émit alors l'avis de faire paraître le plaidoyer pour Esterhazy dans la Croix. La fille Pays le porta au père Bailly qui, méfiant, l'engagea à s'adresser à Drumont. Marguerite s'écria que son ami était bien connu à la Libre Parole^ « mais qu'il ne voulait pas s'y adresser (7) ». Henry remania l'article (8),

(1) Cass., I, 453, Du Paty.

(2) Ibid., I, 443; Instr. Tavernier, 25 juillet, Du Paty.

(3) Cass., II, 193, Du Paty.

(4) Ibid., I, 584, Esterhazy.

(5) Ibid., I, 453; Instr. Tauernier, Du Paty.

(6) Cass., I, 453, Du Paty. — Esterhazy dit que ce fut lui qui fit l'observation.

(7) Récit du père Bailly dans le Figaro du 20 novembre. — Le père Bailly dit qu'il fit recevoir la fille Pays par le directeur de la Bonne Presse, l'un de ses journaux.

(8) Cass., 1, 453, Du Paty; I, 584; H, 198, Esterhazy.

le garda en réserve, hésitant entre Drumont et Rochefort (i). Dès qu'éclata la bombe du Figaro, le matin même, Esterhazy se rendit chez Drumont et lui demanda d'insérer sa réponse aux Juifs (2). Drumont n'avait rien à lui refuser.

L'article d'Arène était signé « Vidi » ; celui d'Henry fut signé <( Dixi (3) ». Un haut fonctionnaire du ministère de la Guerre, XY, était dénoncé comme u l'âme du complot ». Déjà, en 1894, pendant le procès de Dreyfus, il a été pressenti par « des Juifs d'Alsace, ses parents » ; du moins, <( il l'a laissé entendre à une femme ». Dreyfus, dans la dernière conversation « qu'on eut la stupidité de tolérer » avec sa famille, « manigança un système de correspondance occulte ». Il put ainsi, de l'île du Diable, « révéler le procédé employé par lui, dans ses correspondances avec l'étranger, pour se protéger contre une surprise. Il les écrivait, sur un papier transparent, de manière à décalquer telle ou telle écriture l'essemblant à la sienne. » Ainsi, pour le bordereau, il a décalqué une écriture qu'il s'était procurée, par une ruse habile. C'était celle d'un officier « léger, insouciant, prodigue, qu'on poussa , dans le désordre pour provoquer une défaillance ». Quand Dreyfus fut arrêté, il ne réussit pas, « par suite de circonstances encore inexpliquées », à mettre en cause

(1) Eslerhazy dit « qu'Henry lui avait demandé s'il connaissait Rocliefort, qui serait un appui très puissant ; il répondit qu'il avait des amis à la Libre Parole. » {Casa., I, 584-)

(2) Cass., I, 453, Du Paty; I, 584, Esterhazy. — Drumont : « Esterhazy a eu, tout de même, une bonne idée de venir me voir chez moi un dimanche, et j'ai eu une bonne idée aussi de le recevoir. » [Libre Parole du 12 janvier 1898.)

(3) Cass., II, 180, Boisandré : « A la rédaction de la Libre Parole, nous n'avons jamais cru que l'article fût d'Esterhazy. Les communications faites par cet officier étaient transmises par ordre. Un document que j'ai vu en fait foi. »

« son répondant ». Deux experts toutefois hésitèrent à lui attribuer le bordereau. Enfin, en février 1896, il fut en mesure d'agir. C'est alors que le Syndicat « embaucha » le haut fonctionnaire de la guerre. « Muni d'avances considérables», celui-ci entra en campagne, « soudoya des subalternes, se procura de l'écriture de la victime, s'acharna pendant des mois entiers à le compromettre, avec l'aide de coquins immondes (1) ». Il lui attribua le bordereau et composa un dossier avec « des pièces fausses provenant, soidisant, d'une ambassade », notamment une fausse lettre de la victime à un diplomate, « fabriquée avec un art si merveilleux que le fourbe eut le tort d'en rêver tout haut ». Au mois de septembre 1896, « tout était prêt » ; on lança la nouvelle de l'évasion de Dreyfus et Bernard Lazare publia sa brochure avec les documents que le fonctionnaire félon lui avait livrés. Cependant, « la tentative avorta », l'instigateur de cette infâme machination, « ayant été éloigné de Paris sous un prétexte qu'on n'a pu encore élucider ». Il y revint plus tard (en juin 1897) pour s'entendre avec son Syndicat. Il est assisté « d'une personnalité juridique qui tombe, comme lui, sous le coup de la loi sur l'espionnage ». Billot, depuis longtemps, aurait dû faire perquisitionner chez ce complice. Mais Billot n'ose pas faire son devoir, « ce qui n'est ni crâne ni honnête ; chez lui, le politicien prime le soldat ». Quoi qu'il en soit, « la victime n'est ni morte ni en Suisse ; elle fera voir qu'elle attend de pied ferme la stupide accusation du vieux pharisien Scheurer ». Au surplus, le bordereau n'est qu'une preuve, entre cent, du crime de

(1) Cass., II, 221, Picquart : « Les mêmes imputations sont contenues dans la lettre qu'Esterhazy m'a écrite le 7 novembre. »

Dreyfus ; une autre pièce est « très compromettante » pour lui; XY l'avait, sottement, introduite dans son dossier. « Elle a été retirée depuis ; elle se retrouvera peut-être. » En effet, « ce dossier a été compulsé par quelqu'un qui s'était associé, de bonne foi d'abord, à cette œuvre, mais qui, écœuré enfin de tant d'ignominies, prévint la victime ».

Cet article de Dixi était beaucoup plus divertissant que celui de Vidi\ c'était un roman de Ponson du Terrail ou de Gaboriau. La petite minorité des gens sensés haussa les épaules ; à l'immense majorité des lecteurs, cela parut plus vraisemblable que la plate vérité. Et c'est, en germe, tout le plan de campagne de l'État- Major, qui fut méthodiquement suivi.

Dans la soirée, le document libérateur rentra au ministère de la Guerre.

Précédemment, Esterhazy avait tenu à confier à Du Paty que c'était la pièce « Canaille de D... » Du Paty, très fier d'avoir deviné juste, dit qu'il connaissait la pièce, « qu'elle était zébrée » et qu'il fallait la rendre ( i). Esterhazy insinua que la pièce avait été montrée, en 1894, par Boisdeffre au colonel Maurel, avant le jugement. Du Paty affirma que c'était un mensonge et lui fit jurer de ne pas le propager (2).

Il n'avait jamais été détenteur du document original ;

(1) Cass., II, 195, Enq. Renouard, Du Paty.

(2) Instr. Tauernier, 17 juin 1899, Du Paty.

Sandherr le lui avait seulement montré et il l'avait sottement appliqué à Dreyfus dans le commentaire auquel Henry substitua la notice biographique ; mais il croyait toujours que le verdict des juges avait été décidé par sa prose et, après en avoir tiré vanité et profitai en éprouvait des inquiétudes, maintenant que la communication des pièces secrètes, transmises par lui, devenait criminelle. On le tenait par là. Pour les photographies de la pièce, il ne les a vues qu'une fois, le jour où Gonse les lui a montrées, en présence d'Henry, quand ils discutèrent la dernière lettre d'Esterhazy à Félix Faure (i).

Il n'en était pas de même d'Henry, qui avait constitué, reconstitué, nourri, trié, gardé le dossier secret, et qui, récemment, se l'était fait rendre par Gonse; pour les photographies de la pièce « Canaille de D... », cet homme exact n'avait jamais su ou voulu en préciser le nombre (2). Rien de plus facile pour lui que d'en distraire une, de l'emporter. A la réflexion, il lui avait, sans doute, paru trop dangereux de faire jouer au bordereau annoté ou à la lettre de l'Empereur allemand le rôle de document libérateur. Ni Du Paty ni Picquart ne connaissaient ces pièces mystérieuses. Il lui suffisait d'avoir donné à entendre aux généraux qu'Esterhazy était informé. Il arrêta donc son choix sur la pièce que Du Paty lui-même avait désignée à Gonse et, l'ayant mise sous enveloppe, il fit écrire par Esterhazy le texte d'une lettre de restitution à l'adresse

(1) Cass., I,45i ; Rennes^ III, 5o4; Instr. Tavernier, 17 juin, etc., Du Paty. — Roget imagine que Du Paty a conservé, du procès de 1894, la photographie de la pièce- {Cass., I, 101.) Comment l'aurait-il conservée, puisqu'il n'en avait jamais eu une seule à sa disposition? Roget tient cette version d'Henry.

(2) Procès Zola, l, 876, Henry : « Sandherr (on 1894) en fit faire deux ou trois photographies, — je ne me souviens plus exactenieni du nombre, — dans tous les cas, deux ou trois... »

de Billot. Esterhazy mit le tout sous double enveloppe, ferma de son sceau (i).

Le soir, vers minuit, le pli fut porté au cabinet du ministre par un des hommes d'Henry (Lemercier- Picard ?)

Billot Feut le lendemain (2) ; et le bruit se répand aussitôt qu'Esterhazy a restitué le document libérateur. Gonse, puis Henry, le disent à Du Paty (3). C'est Esterhazy lui-même, selon Henry, qui Ta rapporté : « L'huissier a très bien reconnu son signalement (4). »

L'huissier ne connaissait Esterhazy ni de vue ni de nom.

(1) Le fait de la triple enveloppe est incontesté : la photographie dans la première enveloppe ; la lettre de restitution dans une seconde enveloppe qui inclut la première; le tout dans une grande enveloppe en papier bulle, fermée à la cire noire par un cachet armorié. (Cdss., I, 100, Roget ; I, 583, Esterhazy.) Roget dit que le cachet est celui d'Esterhazy, Du Paty [Cass., I, 452) dit qu'il ne connaît pas ces armes.

(2} Cass., I, 100, Roget.

(3j Instr. Tavernier, 21 juillet, Du Paty.

(4) C'est la version de Roget, qui la tient d'Henry : « Un individu, dont le signalement se rapporte à celui d'Esterhazy, est venu, vers 11 heures du soir, disant avoir une lettre très importante à remettre au ministre lui-même. » Cette lettre fut remise par le garçon de bureau de service à l'officier de service, le capitaine Nourrisson, qui la remit au général de Torcy. « Celui-ci, voyant qu'il s'agissait de l'affaire Esterhazy dont il ne s'était jamais occupé, replaça le tout dans une enveloppe qu'il ferma. » Il la rendit au capitaine Nourrisson, qui la remit le lendemain au ministre. {Cass.^ I, 100,) — « Comment, observe Du Paty, le capitaine Nourrisson a-t-il pu reconnaître la silhouette d'Esterhazy qu'il ne connaissait pas, dont les journaux n'avaient encore ni parlé ni publié le portrait? » Selon Cuignet, Nourrisson a pris d'abord cette personne pour le général de Torcy. Du Paty insiste sur ce que, « si on a vu la personne entrer, personne ne l'a vue sortir pat* la porte de l'hôtel du ministre ». Et comment Nourrisson pouvait-il même savoir qu'il y avait une affaire Esterhazy? Cet argument topique a échappé à Du Paty.

Le même soir, Esterhazy débita sa fable à Du Paly : « Il a suivi ses conseils ; lui-même, la veille, il a remis son talisman au cabinet du ministre. » Du Paty avait compris que la pièce avait été rendue seulement dans la matinée ; il le dit à Esterhazy qui parut embarrassé, nia, essaya d'obtenir des renseignements sur la topographie du cabinet de service (i).

Par la suite, Esterhazy changea deux fois de version, rien que dans ses conversations avec Du Paty. Il lui conta qu'il avait déposé le pli dans la boîte aux lettres du ministère (2), comme une lettre quelconque ; puis, qu'il l'avait fait porter (3).

Du Paty, qui commençait à se méfier d'Esterhazy, interrogea Henry : « C'est bien Esterhazy, affirma Henry, qui a rapporté la pièce : chapeau melon, pardessus à collet relevé. » Ensuite, il remplaça le petit chapeau par un chapeau à haute forme. Enfin, il dit qu'il faisait une enquête (4).

On ne compte pas les versions contradictoires d'Esterhazy. La plus ancienne, c'est qu'il était allé chercher le document à Londres, où il l'avait mis en sûreté ; il se contenta ensuite de l'en avoir fait revenir (5). Plus

(1) Insir. Tauernier, 21 juillet, Du Paty.

{•j.) De même, dans sa déposition à Londres. « C'est pour cela, aurait-il dit à Du Paty, que le ministre ne l'a eu que le lendemain. » Si Esterhazy dit vrai, il en résulte que le récit de Roget (l'enquête, etc.) est mensonger. Même observation pour la variante suivante. El pourquoi dans la boîte aux lettres? Pourquoi pas chez le concierge? Sans doute, il dormnit!

(3) Instr. Tauernier, 27 juillet. Du Paty.

(4) Ibid.

(5) Cass., II, 97, {Enq. Pellieux), Esterhazy. — De même, à l'instruction Ravary, moins le voyage à Londres; il a fait seulement revenir d'Angleterre la pièce mise en lieu sur (II, 108). A son procès (194), il dit seulement qu'il restitua le document, sans en savoir le contenu. Il avait été plus expHcite avec Ravary : « Cette lettre commençait par les mots : « Je

lard, il dit qu'il le reçut seulement la veille du jour où il le restitua (i). Quand il renonça à la dame voilée, il fabriqua un autre roman : « Du Paty lui a remis le document le soir même, à la nuit, si bien qu'il n'a pas pu en prendre connaissance et qu'il dut entrer dans un cabaret du voisinage pour fermer et sceller le pli (2). » Dans la journée, un billet, de l'écriture de la marquise Du Paty, lui avait enjoint de restituer immédiatement la pièce « dont réception lui sera officiellement accusée (3) ». Tantôt il a rapporté la pièce vers le soir, tantôt dans la nuit (4). Mais c'est toujours à l'Esplanade des Invalides qu'il l'aurait reçue, soit de la dam€ voilée (5), soit de Du Paty (6), c'est-àdire près des lieux mêmes où s'était passée, autrefois, une scène analogue entre le marquis et les Comminges. Du Paty, pour avoir admis que Picquart avait volé un document secret, souffrira de la même injuste accusation ; et pour avoir cru à l'existence de la protectrice inconnue d'Esterhazv, il deviendra lui-même « la dame

vous... » et finissait par « Alessandra ». C'est tout ce que, pour l'instant, je puis vous dire. » {Cass., III, io8,) (i)7:ass., II, 2^8 [Enq. Bertulus), Esterhazy.

(2) Récit fait par Esterhazy à Christian (Cass., 23i). Ici encore, il y a des variantes : tantôt Marguerite Pays a assisté à la scène (récit à Christian) ; tantôt elle n'y a pas assisté {Cass.^- II, 247, Esterhazy). — Juridiquement, toute l'accusation portée contre Du Paty repose sur les récits d'Esterhazy et de la fille Pays à Christian, et sur les suppositions de Picquart et de Mlle de Comminges.

(3) Dans sa déposition à Londres, devant le consul (22 février 1900), il dit que l'ordre derestituer lui fut donné verbalement par Du Paty ; dans l'édition belge, qu'il reçut un billet de la marquise Du Paty; dans l'édition de Paris (8), il dit simplement qu'il reçut l'ordre.

(4) Insir. Tavernier, 21 juillet, Du Paty ; « Il a varié dans l'indication de l'heure jusqu'à ce qu'il ait été mis au point. »

(5) Enq. Pellieux; Insir. Ravary, etc.

(6) Cass., I, 583 ; Dép. à Londres.

voilée » ; encore quelq^ues jours et le monde entier va ridentifier avec elle.

Ce détraqué, qui se disait omniscient, était tombé entre les mains de bandits beaucoup plus forts que luii (i).

Pendant que se jouait, dans Tombre, cette comédie, l'article du Figaro faisait grand bruit. Les journalistes se mirent à la recherche de l'officier titré qui y était désigné. L'un d'eux, rédacteur à la Liberté, imprima que c'était un officier d'artillerie démissionnaire, Denis de Rougemont. Vidi avait précisé que le traître était en garnison près de Paris, donc en activité de service. Mais le reporter n'y regardait pas de si près. Il lance un nom, provoque un scandale, fait vendre son journal a quelques milliers d'exemplaires. Il n'a pas perdu sa journée.

Denis de Rougemont était connu de Scheurer, qui avait assisté à son mariage avec la fiilç du grand chimiste Wurtz.

Scheurer, le soir, lut avec stupeur une manchette de journal ainsi conçue : « Un officier supérieur accusé de trahison par Scheurer-Kestner. » Il adressa aussitôt

(i) Inslr. Tavernier, 21 juillet, Du Paty : « Quant à moi, je le répète et déclare sur mon honneur de soldat, que je Ji'ai re.uiis ni fait remettre sous pli ouvert ou fermé, ni autrement, la photographie du document « ce canaille de D... » à Es.terhazy, et que j'ignore quelle est la personne qui a déposé le pli renfermant ce document au cabinet du ministre. »

une lettre chaleureuse à Rougemont pour protester contre cette infamie. Mais les journaux du lendemain (i5 novembre) exploitèrent l'incident avec rage : « Estce que ce vieux misérable va déshonorer, Tun après l'autre, tous les officiers (i) ? »

Son collègue, Le Provost de Launay, antisémite, ancien boulangiste, lui écrivit qu'il allait dcimander au Sénat la mise immédiate à Tordre du jour de la loi sur respionnage ; à cette occasion, il mettra Scheurer en cause.

Un peu plus tard, Scheurer reçut la visite de Jules Roche, qui lui raconta que, rapporteur du budget de la guerre en 1894, il travaillait alors avec le contrôleur général Prioul. Celui-ci lui parla de Dreyfus : a Mercier est fou, s'était-il écrié, faire u,ne ajfpgrire pareille ! Et il n'y a rien ! »

Scheurer ne put retenir cette question : « Pourquoi avez-vous recommandé Esterhazy à Billot? rrr Quoi il s'exclama Roche, subitement éclairé, ce serait lui, cet homme du xvi^ siècle, ce condottiere fourvoyé ! »

Alors il conta à Scheurer le dernier entretien qu'il avait eu avec Billot au sujet d 'Esterhazy.

Il revint de toutes parts à Scheurer que l'incident de la veille était cruellement exploité contre lui. Il pensa d'abord que sa protestation immédiate et sa lettre à Ranc suffiraient à calmer la fièvre de ces agités. Il comprit ensuite que l'heure avait sonné de donner satisfaction à la curiosité de l'opinion. A.u Sénat, quand Le Provost de Launay le provoquera, que dira-t-il ?

Il fit donc venir Mathieu Dreyfus, lui expliqua son embarras et lui demanda, à titre de service, de dénoncer lui-même, dès le soir, Esterhazy au ministre de la

(1) Libre Parole, Intransigeant, du i5 novembre.

Guerre (i). Mathieu y consentit (2).

(1) Procès Esierhazy, i52; Procès Zola^ I, ii5, Scheurer.

(2) Il écri\it en ces termes à Billot :

« Monsieur le Ministre, .

« La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre mon malheureux frère est une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d'une puissance étrangère.

«J'ai l'honneur de vous faire part que l'auteur de cette pièce est M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant d'infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires au printemps dernier.

« L'écriture du commandant Esterhazy est identique à celle de cette pièce. Il vous sera très facile de vous procurer de l'écriture de cet officier.

« Je suis prêt, d'ailleurs, à vous indiquer où vous pourriez trouver des lettres de lui, d'une auUienticité incontestable et d'une date antérieure à l'arrestation de mon frère.

« Je ne puis pas douter, Monsieur le Ministre, que, connaissant l'auteur de la trahison pour laquelle mon frère a été condamné, vous ne fassiez prompte justice. »

Mathieu Dreyfus dénonçait Esterhazy comme l'auteur de la trahison; Démange lui avait dit : « Puisque vous n'avez que l'écriture, bornez-vous à dénoncer M. Esterhazy comme l'auteur du bordereau, et n'allez pas plus loin. » {Procès Zola, I, 878, Démange.)

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