MA VISITE CHEZ LEBON
Voici le texte de la lettre que j'avais écrite au capitaine Dreyfus, et que Lebon refusa de transmettre :
Paris, le 12 septembre 1897.
Monsieur, Peut-être ne nous sommes-nous jamais vus ; nous n'avons certainement jamais échangé une parole. Cependant, presque
au lendemain de votre inculpation, j'ai eu le sentiment que vous n'aviez point commis le crime abominable dont vous étiez accusé, que vous étiez la victime d'une effroyable erreur judiciaire. Un crime sans mobile me paraissait une impossibilité matérielle. Le fait d'un officier français, jeune, ardent, ambitieux, assuré d'un brillant avenir, et trahissant pour le plaisir de trahir, me semblait une impossibilité morale. Votre attitude au jour de l'horrible cérémonie de la dégradation, votre volonté évidente d'être soldat jusqu'au bout achevèrent de me convaincre.
L'hiver dernier, un écrivain de grand talent et de grand cœur, M. Bernard Lazare, eut, le premier, le courage d'affirmer votre innocence dans une brochure signée de son nom. Cependant, comme il n'avait pu réunir encore que des preuves simplement négatives, le succès ne répondit pas, du moins immédiatement, à ses espérances, à celles des vôtres, à celles de vos amis inconnus. Nous dûmes recommencer à nous taire, à attendre. Vous étiez le cauchemar de nos nuits. Le silence nous pesait durement. Puis, la pensée de l'iniquité à réparer, de vos souffrances, de la douleur si touchante des vôtres, nous stimulait, et nous nous remettions à l'œuvre. Depuis quelques mois surtout, nous avons fait d'importants prosélytes, officiers, écrivains, savants, historiens, politiques, dont vous saurez plus tard les noms. M. Bernard Lazare n'a pas cessé de travailler, avec une invincible obstination, à propager sa conviction et à réunir de nouvelles preuves.
Le i3 juillet dernier, la lumière définitive se fit dans le cerveau d'un homme qui, par sa. situation politique, par sa haute valeur morale, par son origine alsacienne, semble prédestiné à être enfin l'avocat victorieux de votre juste cause. Je suis autorisé par lui-même à vous le nommer, et c'est d'accord avec lui que je vous écris. C'est M. Scheurer-Kestner, ancien député de la Haute Alsace et de la Seine à l'Assemblée nationale, sénateur inamovible, premier vice-président du Sénat, l'un des plus dévoués amis de Gambetla. Je n'ai pas à vous dire comment il acquit la certitude de votre innocence. Je dois me contenter de vous dire que, le i/J juillet, il faisait part de sa conviction à ses collègues du Bureau du Sénat et qu'il demanda ensuite à ses amis de crier urbi et orbi que lui, M. Scheurer- Kestner, est convaincu que vous êtes la victime d'une erreur judiciaire. M. Scheurer-Kestner me pria d'aviser Mme Dreyfus afin qu'elle vous donnât aussitôt cette grande et heureuse nouvelle. Ai-je besoin de vous dire la joie de cette admirable femme ? Elle vous a écrit par le premier courrier, mais sa lettre vous est-elle parvenue ? Vous est-elle parvenue intégralement?
Elle a eu quelque sujet d'en douter, et la dernière lettre (Qu'elle a reçue de vous, qu'elle m'a communiquée et dont j'a t'ait part à M. Scheurer-Kestner, était si triste et si douloureuse, malgré l'irréductible confiance dans l'avenir que vous y exprimez encore, cette lettre nous a si profondément émus que j'ai décidé, d'accord avec M. Scheurer-Kestner, de vous écrire moi-même. Dans la lettre que j'ai reçue de lui ce matin, M. Scheurer-Kestner m'affirme encore, et dans des termes plus formels que jamais, sa profonde, son inébranlable certitude. 11 agira avant la fin de l'année. Il a mis tout son cœur dans cette œuvre de justice. Il m'écrit : « Justice sera faite ou j'y périrai. .>
Aujourd'hui, M. Scheurer-Kestner tient surtout à ce que vous soyez avisé. Il pense, il sait que la certitude que votre cause, loin d'être abandonnée, vient de trouver le plus résolu des défenseurs, vous rendra, dans le long et terrible martyre qui vous est imposé, la force de vivre, la force morale et la force physique. Il ne nous suffirait pas que votre mémoire fût réhabilitée; il faut que justice vous soit rendue à vous-même. Espérez donc ; que l'idée du secours que va vous apporter ce patriote, vous soutienne dans vos épreuves, aux dernières heures de votre supplice si courageusement supporté ; vivez, vivez pour votre noble femme, vivez pour vos enfants, pour vos frères dont le dévouement ne s'est jamais lassé ; vivez, Monsieur, — je le dis avec confiance, — et pour la France et pour l'armée.
JosEi>H Reinach, député.
Je vous serais obligé de m'accuser immédiatement réception de cette lettre à l'adresse suivante : 6, avenue Van Dyck, Paris. Il est essentiel que nous sachions, M. Scheurer-Kestner et moi, que cette lettre vous est parvenue, originale, intacte, sans coupures.
Les DÉPÊCHES Blanche ET Speranza
Esterhazy a déclaré, d'abord, « qu'il était absurde « de mêler Du Patyà l'affaire des télégrammes (1). Ha raconté
(1) Cass., II, 243, Enq. Berlulus, Esterhazy.
ensuite (i), que DuPatylui fit remettre ces deux dépêches, la première par l'un de ses fils, la seconde par sa femme (2) ; qu'à chaque dépêche était jointe une note « de l'écriture ordinaire des communications du colonel (3) », avec l'ordre formel d'expédier les télégrammes à des heures différentes (4) ; que Du Paty, en rédigeant la première dépèche, avait mal orthographié le nom de Picquart, « ce dont il s'aperçut trop tard, dans la journée, en consultant ÏAnnuaire (5) » ; que ce fut la cause de la seconde dépèche, bien orthographiée et bien adressée; qu'il obéit, en soldat discipliné, bien qu'il trouvât le procédé fâcheux; qu'il le dit le lendemain au marquis ; mais que celui-ci répliqua que les scrupules étaient hors de saison et que ce n'était d'ailleurs pas Esterhazy « qui commandait le mouvement (6) ».
D'Henry, pas un mot.
Henry a fait à peu près le même récit à Bertulus ; il rejette tout sur Du Paty (7).
Du Paty déclare qu'il n'a ni écrit ni expédié les dépêches, qu'il les connut seulement quand elles furent saisies (8),
(i) Dép. à Londres, 26 juin 1900.
(2) Dans le texte authentique de sa déposition à Londres (26 février 1900), il dit que les deux dépêches lui furent remises par le fils de Du Paty; dans l'édition belge, la dépêche B/ancAe iui a été remise par la marquise.
(3) La formule est vague ; rien ne prouve que « l'écriture ordinaire des communications du colonel » soit l'écriture de Du Paty ou de la marquise.
(4) La dépêche Speranza au bureau de la rue Lafayette, la dépêche Blanche an bureau de la Bourse. — Esterhazy et Marguerite Pays firent le même récit à Christian {Cass., H, 280).
(5) C'est le récit fait par Esterhazy à Christian (Enq. Berlulas, i8» juillet 1898, Christian). —11 n'est pas douteux : 1» qu'Esterhazy a fait ce récit à Christian ; 2» que Du Paty connaissait l'orthographe du nom de Picquart. Dès lors, les choses ne se sont pas passées comme le raconte Esterhazy, la faute d'orthographe a été intentionnelle, etc.
(6) Dép. à^ondres, Edit. de Bruxelles, 3i.
(7) Le 18 juillet 1898, à l'instruction Bertulus {Cass., I, 226, Bertulus).— De même, Roget {Cass., I, 102).
(8) Enq. Berlalus, 20 février 1898, Du Paty: « Il proteste énergiquement, déclare qu'il n'est pour rien dans le télégramme Blanche (le seul qu'il est accusé d'avoir libellé ou inspiré), mais reconnaît qu'il a connu Mlle de Comminges ». {Cass., H, 268.) De même, à Rennes (III, 505).
qu'il en fut d'abord dupe, mais qu'il s'aperçut ensuite que c'étaient des faux ; et il est certain qu'il n'hésita pas à le dire, dès le mois suivant. D'ailleurs, il n'avait aucune cause de haine ou d'animosité contre Picquart.
Picquart dit, de même, « qu'à son retour à Paris, Du Paty, loin d'afficher de l'animosité contre lui, témoigna de la sympathie à son égard (i) ». L'inimitié de Picquart et de Du Paty est une invention de Cuignet (2) etde Roget(3).
Enfin, à l'instruction Bertulus, Christian Esterhazy dépose en ces termes : « En ce qui touche le télégramme signé Blanche, jamais Du Paty ne m'a dit qu'il en fût l'auteur, c'est-à-dire qu'il l'eût écrit. Il a reconnu devant moi que ce télégramme était faux comme le télégramme signé Speranza, mais il n'est pas allé jusqu'à dire, je le répète, qu'il l'eût écrit. C'est Mme Pays et Wahin-Eslerhazy seuls qui m'ont affirmé bien souvent que l'auteur du télégramme Blanche était Du Paty (4). »
Les dépêches manuscrites Blanche et Speranza furent soumises à l'expertise; l'expert Couderc déclara formellement qu'elles n'étaient de l'écriture ni de Du Paty ni de la marquise (5).
L'accord d'Henry et d'Esterhazy pour attribuer à Du Paty l'inspiration des deux faux télégrammes est, à lui seul, révélateur de la vérité. Ils les avaient rédigés (surtout la dépèche Blanche) de façon à diriger les soupçons, le cas échéant, contre Du Paty. Dès que Du Paty commença à dire que la pièce produite par le général de Pellieux, au procès de Zola, était un faux, Henry commença à insinuer que Du Paty était l'auteur des fausses dépêches Blanche et Speranza.
C'est ce que Du Paty déclara (6) formellement à l'instruction Tavernier : « Je constate, dit-il, qu'à partir du mois de
(1) Cass.,l. ai3, Picquart.
(2) Ihid., 346, Cuignet.
(3j Ibid., 102, Roget.
(4) Ibid., II, 238, Christian.
(5) Ibid., 34, 38; Rennes, III, 5o4.
(6) i3 juillet 1899.
lévrier, époque à laquelle j'exprime des doutes sur Tauthenticité de la pièceproduite par Henry, Henry cherche à me compromettre dans FalTaire des télégrammes et entame une campagne de dénigrement à mon égard auprès de ses subordonnés. » Tavernier, l'interrompant, lui donne lecture des dépositions conformes de Valdant et deJunck. « J'avais doncdeviné juste, poursuit Du Paty.Lebutd'Henry était de me faire attribuer les faits qui ont dû se passer au cours de ses relations obscures avec Esterhazy. »