‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 4)Chapitre 14 sur 22 · LE TESTAMENT DE PICQUART · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DE PICQUART

En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République, qui seul devra en prendre connaissance.

G. Picquart, Lieutenant-colonel au 4' tirailleurs.

Sousse, 2 avril 1897.

Je soussigné Picquart, Marie-Georges, lieutenant-colonel au 4® tirailleurs, précédemment chef du service des Renseignements au ministère de la Guerre, certifie sur l'honneur l'exactitude des faits suivants, que, dans l'intérêt

(1) Rennes, I, 523.

(2) Cass., I, i65; Instr. Tavernier, io4

de la vérité et de la justice, il est impossible d'(( étouffer», comme on a essayé de le faire.

Au mois de mai 1896, mon attention avait été attirée sur le commandant Walsin-Esterhazy, du 74® d'infanterie, à qui une carte-télégramme, contenant des indications fort suspectes, avait été écrite par une personne de Fambassade d'Allemagne (probablement le lieutenant^colonel Schwarzkoppen, attaché militaire). De l'enquôte appro-r tondie à laquelle je me suÀs livré, et dont le résultat *es,t consigné dans une note du 1^^ septembre 1896 remise par moi au général Gonse, il résulte que le commandant Walsin-Esterhazy est un agent de l'Allemagne. Les preuves abondent, et la situation pécuniaire désespérée d'Esterhazy, son manque absolu de scrupules dans le choix des moyens qu'il emploie pour se procurer de l'argent ne font que corroborer les prejives matérielles recueillies.

Au mois d'août ou de septembre, Esterhazy fit agir plusieurs députés et, par le moyen de son ami Lucien Weil (peut-être son complice), il mit même en mouvement le général Saussier pour obtenir d'être placé à la Direction de V infanterie ou au Service des Renseignements ?l\x ministère de la Guerre. Le compte rendu que j'avais Xaitau ministre au sujet d'Esterhazy ne permit pas à ce dernier d'aboutir, malgré de nombreuses et pressantes démarches.

JEn étudiant l'affaire Esterhazy, je fus frappé de cecj : c'est que certains faits attribués à Dreyfus cadraient parfaiterpent avec des faits qui se rapportaient à Esterhazy.

•Oireyifus aya-at été inculpé d'avoir écrit une pièce adressée à l'attaché militaire allemand à Paris, j'eus la curiosité de GO-mpçirer l'écriture d'Esterhazy avec celle de cette pièce. À ma grande stupéfaction, il y avait indentité.

Trois experts avaient déclaré (sur 5) que la pièce incriminée était de récriture de ï^rey fus modifiée, déguisée. S^ trouvais, moi, qu'elle étaii de l'écriture nalur^iie d'Esterhazy-.

Ne voulant pas me fier à mes seules lumières, je portai à l'un des experts, le plus convaincu^ M. ©ertitlon, un

exemplaire de récriture d'Esterhazy, sans lui en indiquer la provenance. M. Bertillon déclara sans hésitation et immédiatement que cette écriture était celle du document Dreyfus; il me pressa même de questions pour savoir d'où j'avais cet échantillon, trouvaïiit, disait-il, « que lesdéguisements dont s'était servi Dreyfus étaient tellement bien rendus dans cette écriture qu'il fallait que la personne qui avait fait cela se fût livrée à des études toutes spéciales ».

Or, tous les échantillons d'écriture d'Esterhazy (et j'en ai recueilli d'époques très diverses) sont identiques.

Je rendis compte de ces faits d'abord au général de Boisdeffre, puis, avec son assentiment, au général Gonse, et enfln au ministre, général Billot. — Le général de Boisdeffre et le général Gonse, qui ont en somme fait faire^ sous la direction du général Mercier, le procès Dreyfus, se sont montrés assez embarrassés. Le ministre a admis toutes mes preuves et m'a dit qu'au besoin il fesrait mettre « le grappin » {sic) sur Esterhazy. En attendant, je devais continuer mes recherches. — Sur ces entrefaites, arriva la campagne de presse en faveur de Dreyfus et l'interpellation Gastelin. Le général Boisdeffre vit le ministre et après leur conférence celui-ci parut tout retourné. Il me dit très ostensiblement (et je me permets de croire que ce n'était pas vrai) que, par sa police particulière, il avait des preuves de la culpabilité de Dreyfus, sans me dire lesquelles. ■— Le général Gonse me demanda avec une certaine anxiété si je croyais bien ce que me disait le ministre. Comme j'affirmais toujours que je m'en tenais aux preuves que j'avais recueillies, on iine .fî.t partir un jour en mission au 6* corps (le 16 novembre), puis on m'envoya au 7°, puis au 14®, au i5^. Enfin on m'affecta au 4° tirailleurs, tout ceci sans me laisser prendre haleine un instant etdans l'inteur tion évidente d'éloigner du service des Renseignements quelqu'un qui venait de faire une découverte fâcheuse.

Or, toutes les preuves que j'ai eues en mains et qu'on m'a retirées quelques jours avaat qu'on m'envoyât en soi-

disant mission démontrent de la façon la plus claire :

1° Que Walsin-Esterhazy (et peut-être aussi son ami Weil) est un agent de l'Allemagne ;

2® Que les seuls faits palpables reprochés à Dreyfus sont à l'actif d'Esterhazy;

3° Que le procès Dreyfus a été mené avec une légèreté inouïe, avec l'idée préconçue que Dreyfus était coupable, et avec le mépris des formes légales. (Dossier secret communiqué en chambre du conseil aux juges ; composé de quatres pièces dont une se rapportant à Esterhazy, une autre à un individu désigné par l'initiale D., et qui ne peut être Dreyfus étant données les pièces visées, deux autres n'ayant aucune importance et reposant sur des simples racontars.) C'est le dossier non communiqué à l'accusé et à l'avocat qui a amené la condamnation de Dreyfus. Il a fait de l'effet sur des juges indécis qui n'avaient personne pour les éclairer et qui étaient obligés de se décider rapidement. Il ne peut pas supporter une discussion raisonnée, et l'avocat l'eût certainement réfuté de la manière la plus complète.

Je le répète ; toutes ces pièces m'ont été retirées successivement par le général Gonse au fur et à mesure de mes découvertes. Je crains même que celles du dossier communiqué en chambre du conseil à la fin du procès Dreyfus aient été détruites.

G. PiCOUART.

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