‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 4)Chapitre 3 sur 22 · ESTER II AZ Y · texte numérisé non relu

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dénoncés, en bloc, comme une plaie de l'armée, un (langer public. Vienne une guerre a et Rothschild se fera communiquer les plans de mobilisation ; — on pense bien dans quel but ».

Le capitaine Crémieu-Foa, du 8*^ dragons, releva le gant. Il adressa une provocation à Drumont : « En insultant les trois cents officiers français de Tarmée active qui appartiennent au culte israélite, vous m'insultez personnellement. » La Libre Parole réphqua : « Si les officiers juifs sont blessés par nos articles, que le sort désigne parmi eux: le nombre qu'ils voudront de délégués et nous leur opposerons un nombre égal d'épées françaises (i). » Cette antithèse", d'un côté les épées françaises, et, de l'autre, lesépées juives, était une insulte déplus. L'article portait une signature collective : « Edouard Drumont ; la rédaction de la Libre Parole ; Mores et ses amis (2). »

Crémieu Foa me pria d^ l'assister (3). Je lui fis observer qu'officier, il devait, surtout dans une telle affaire, s'adresser à des officiers. Le même jour, devant les

il) 28 mai.

(2) Le marquis de Mores (né le \\ juin i858, mort le 9 juin i8i)()) était le fils du duc de Vallombrosa. Il avait passé quelque temps dans l'armée, puis, ruiné au jeu, partit pour l'Amérique, où il fit le commerce des bœufs. Il se jeta, vers 1890, dans l'antisémitisme par haine des Rothschild, qui étaient les amis de son père, mais que ses demandes répétées d'argent avaient lassés. Lors du mariage de Mlle de Rothschild avec le baron Léonino, il organisa une manifestation aux portes de la synagogue; des camelots lancèrent des boules d'assa fœlida sur les robes des invitées. Il avait épousé .^une Américaine.

(3j II était mon camarade de collège. Le lendemain, il vint me retrouver, me dit ([ue le comte Esterhazy s'était mis à sa disposition et me pria d'être son second témoin. Je lui dis que, s'il ne trouvait pas un second officier, je serais à sa disposition, mais qu'Esterhazy avait une réputation })lut(jt fâcheuse. Il m3 répondit: « C'est la nature la plus g'néreuse que je connaisse ! »

bureaux de son frère, il rencontra Esterhazy, qui le g-ueltait, le félicita de son initiative et « lui offrit avec insistance d'être son témoin ». L'autre témoin fut le capitaine Dévanlay ; Esterhazy lui fit la leron. Dru mont constitua Mores et le colonel (en retraite) de Brémond d'Ars. Une rencontre fut décidée.

Dès la première reprise (i), où Crémieu fut fouetté d'un coup d'épée à l'aine et son adversaire effleuré à l'œil gauche, le médecin de Drumont intervint (2). C'était contraire au procès-verbal, qui stipulait que u les médecins n'interviendraient que sur la demande des combattants (3)». Mais les témoins arrêtèrent le combat.

Les blessures étaient si légères, que, le soir même, l'officier rentra à son régiment et Drumont à son journal. Le lendemain, Pradel de Lamase écrivit à Crémieu qu'en ne lui demandant pas raison d'articles qui portaient sa signature, il l'avait offensé. De quoi Lamase exigeait réparation (4).

La prétention était tardive. De plus, Mores avait déclaré aux témoins de Crémieu que « Lamase n'était pas l'auteur des articles, que c'était un officier de l'armée active, désireux de garder l'anonyme (5) ».

(1) -Le duel eut lieu, h lépéo, le i<^'" juin, à SaLnt-Gormain.

(2; « A la suite de rinlervenlion du D'" Fauquelin, les témoin?; ont dû arrêter le combat. » (Procès-verbal de rencontre, dans la Libre Parole du 2 juin. )

(3) Procès-verbal du 3i mai, réglant les conditions de la rencontre. (Libre Parole du 2 juin.)

(.^1) Le texte de cette lettre a été publié dans la Libre Parole du 3o août 1892.

(5) Procès-verbal de rencontre entre Crémieu-Foaet Lamase : « M. de Lamase reconnaît qu'il a signé lesdits articles sans en être l'auteur, l'auteur de l'article étant un officier de l'armée active qui désire garder l'anonyme. » — Au procès Mores, le président Delegorgue demande à l'accusé de déclarer, sur sa parole d'honneur, si cet officier existe ; Mores répond affirmalivemenL (Droil du 3o août i8()2.)

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Qui était ce diffamateur masqué? Mores et Drumont refusèrent de le livrer ; Esterliazy déposera, par la suite, qu'il chercha en vain à se le faire nommer, « afin, dit-il, que l'armée pût le chasser à coups de bottes ( i ) ».

Cependant Grémieu ne déclina pas la rencontre et chargea de nouveau Esterhazy et Devanlay de ses intérêts. Lamase désigna Mores et Guérin (2). « Mores et ses amis » habitaient la même maison (3).

A partir de ce moment, l'attitude, déjà suspecte d'Esterhazy, ne laisse aucun doute qu'il s'était offert à Grémieu, à la demande des gens de la Libre Parole^ pour faire commettre des maladresses à son ami et pour le perdre. Il a consenti à le représenter, tout en lui conseillant de ne pas se battre avec le prête-nom de l'officier anonyme; puis, bien qu'il voie familièrement Mores, qui l'avait conduit chez Drumont (/|), il prend si mal ses

(1) Procès Mores, audience du 3o août. (Loi du ler septembre.) — Esterhazy ajoute : « Je ferai même déshabiller les deux chasseurs qui l'expulseront, pour qu'ils ne salissent pas leur uniforme. » — Les journaux de toutes nuances sommèrent en vain l'officier anonyme de se nommer.

(2^ Jules Guérin, né à Madrid, le i4 septembre 1860. Il lit, pendant plusieurs années, des affaires qui tournèrent mal. En 1888, il s'associa h deux Allemands de Hambourg, Menesser et Ackermann, dans une affaire d'huiles minérales, pour faire concurrence à la maison dont il était le représentant. Les associés y perdirent 200.000 francs. Déclaré en faillite le i5 octobre 1889, il s'associa, en 1891, pour le commerce du pétrole, avec un sieur Roblin qui y perdit tout son avoir. Il fut l'un des organisateurs des groupes antisémites. {Haute Cour de Justice, procès de 1899, IV, 4 et 5.)

(3) 38, rue du Mont-Thabor.

f4j Cass., 1,712, Grenier; il insiste sur les «relations incessantes d'Esterhazy avec MM. Drumont, de Mores, Guérin, etc., pendant toute la durée de l'affaire des duels, relations qui n'ont pas cessé depuis avec la rédaction de la Libre Parole. Ces relations avec Mores et Drumont remontent au printemps de 1892. » — Dans une lettre d'avril 1894 a Ernest Crémicu-Foa, Esterhazy rappelle que la Libre Parole pu!)Iia, .le i*-'" juin, au lendemain du

mesures que les témoins n'arrivent pas à se joindre (i). Le cinquième jour, Mores et Guérin écrivent à Crémieu que, s'il ne fixe pas de date à la rencontre, ils dresseront contre lui un procès-verbal de carence. L'inflammable officier leur envoie aussitôt un double cartel qui est accepté, mais à la condition que Lamase recevra d'abord satisfaction (2).

Quand les choses furent si bien embrouillées que Crémieu se trouva acculé à passer par ce duel, sous peine d'avoir l'air de fuir devaijt Mores, bretteur émérile, et devant Guérin, sorte de géant qui répandait la terreur, Esterhazy rendit son mandat.

. Toutefois, il ne cessa pas de suivre l'affaire, mit au courant les nouveaux témoins, le capitaine Mayer et le lieutenant Trochu. Cette fois, tout marcha vite, trop vite. Les témoins de Lamase refusèrent de faire décider par un jury d'honneur si un officier peut se rencontrer avec un homme de paille (3) ; ceux du capitaine Crémieu

duel, une noie courtoise, « note, Mores est vivant pour l'affirmer, Drumont est prêt à le dire, qui n'avait été écrite qu'à ma demande expresse et à ma considération ».

(1) Le 12 juin, les témoins de Lamase, qui n'ont pas reçu à temps la lettre des témoins de Crémieu-Foa, manquent au rendez-vous; aussitôt, Esterhazy et Devanlay écrivent à Mores et à Guérin que cette absence équivaut à une déclaration qu'il n'y a pas lieu à suivre. Mores et Guérin protestent, réclament un autre rendez-vous. Esterhazy prétend n'avoir reçu leur lettre que le 16. Dès le 17, Mores et Guérin provoquent Crémieu-Foa. Le 18, Esterhazy et Devanlay se retirent, parce qu'ils ne sauraient consentir à assister leur client dans un duel avec un homme de paille.

(2) Mores avait été, à Saint-Cyr, le camarade de Crémieu-Foa. Il lui écrivit le 18 juin : « Je suis à l'heure actuelle un des témoins de M. de Lamase. Depuis quinze Jours nous vous attendons; nous avons à ce sujet un dossier complet. »

(3) Crémieu-Foa reprocha à ses témoins de n'avoir pas insisté sur la question du jury d'honneur; Mayer répondit que Mores avait parlé tout le temps et l'avait étourdi. L'incident fut assez vif. [Procès Mores, Libre Parole du 3o août; Mémoire justificatif par Ernest Crémieu-Foa, 36 et 87.)

demandèrent que le procès verbal ne fût pas publié, parce qu'ils « répugnaient à l'idée de voir leur nom dans les journaux (i) ». En conséquence, Mores etGuérin acceptèrent de déclarer, sous leur signature, que Lamase avait seulement signé les articles et qu'un officier, qui ne voulait pas se révéler, les avait écrits.

Le frère de Crémieu-Foa s'indigna de cette convention qui laissait le public dans l'ignorance de la honteuse vérité. Esterhazy l'engagea à divulguer, quand même, le procès-verbal (2). Ce jeune homme le tenait pour le plus loyal des soldats, un type de chevalerie. Quelqu'un, cependant, l'avait averti : « Il ne regarde jamais en face; il vous trahit. » Esterhazy passa la soirée à la Libre Parole (3); le procès-verbal parut dans un journal du lendemain (4).

Cette incorrection eut de terribles conséquences. Les deux adversaires avaient à peine échangé quatre balles, sans résultat, que Mores, sur le lieu même du duel, accusa le capitaine Mayer d'avoir manqué à sa parole en publiant le procès-verbal. Mayer, qui avait vivement reproché son indiscrétion à Ernest Crémieu (5), réphqua à^Morès qu'il n'y était pour rien, mais qu'il se tenait à sa disposition (G). Lui aussi, il avait peur de paraître

(1) Acte d'accusation : « Le proccs-vci-bal sera communiqué seulement aux intéressés, aux adversaires et à leur entourage immédiat. » La demande fut formulée par Mayer.

(2) Cass., I, 711, Grenier : « C'est lui qui a donne à mon beau-frère Ernest Crémieu-Foa le conseil de publier le procès-verbal du duel Lamase, publication doù sont résultées la mort du capitaine Mayer et la disqualification d'Ernest Crémieu. » — Esterhazy, dans ses dépositions et dans de nombreux écrits, a fréquemment injurié Gaston Grenier, mais sans jamais contester ce fait précis.

(3j II le dit lui-même à Ernest Crémieu.

(4) Matin du 20 juin 1892.

(5) Mémoire, 43.

(6) Procès Mores. {Libre Parole, Droit, etc., du 3o août.)

reculer devant les injures des anlisémiles et tenait à montrer que le souci, non pas de l'honneur, qui n'était pas en jeu, mais du point d'honneur, n'était pas moins vif dans son âme de juif que dans celle d'aucun chrétien. Mores reconnut que Mayer était étranger à l'incorrecte divulgation (i), mais prétendit qu'il en nommât lui-même l'auteur (9). C'était rendre le duel inévitable. Mayer repoussa cette indignité, qui était une nouvelle injure.

Mores et Guérin savaient que l'indiscrétion commise était le fait d'Ernest Grémieu, qui l'avait avouée, spontanément, aux témoins de son frère. Le lieutenant Trochu, tout de suite, en avait avisé Guérin (3).

Visiblement, les antijuifs, Mores, Drumont, cherchaient à étendre le scandale, la ligne de bataille.

Quelques jours auparavant, dans la salle des Pas- Perdus, au Palais de Justice, Guérin, disait-on, se serait écrié : « Que nous ayons un bon cadavre de juif et vous verrez toute la France en l'air (4)'- »

(ij Procès-vei'bal de rencontre, signé : pour Mores, comte de Lamase, J. Guérin; pour le capitaine Mayer, capitaine Delorme, capitaine Pou jade.

(2) Procès Mores, audience du 29 août 1892 : « Si le capitaine Mayer, demande le président Delegorgue, avait dénoncé Fauteur de l'indiscrétion, vous l'auriez considéré comme un lâche, » Mores garde le silence. A l'audience du lendemain, Estherhazy dit que la « proposition était inacceptable; si le capitaine Mayer avait fait cela, il eût été mis en quarantaine par ses camarades. »

3) Procès Mores y audience du 29 août, interrogatoire de Guérin, déposition du lieutenant TrocJiu. A l'audience du 29 août, Mores prétendit n'en avoir rien su. Mais Guérin avoue formellement que Trochu avait nommé Ernest Crémieu-Foa {Droit du 3o août 1892) ; il est impossible que Guérin n'en ait pas informé Mores. '

(4) Acte d accusation : « Le i5 juin, alors qu'on attendait le verdict du jury sur la poursuite dirigée contre le directeur du journal la Libre Parole [pav Burdeau, dansTalYaire de la Banque

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