CHAPITRE PREMIER
LE <i SYNDICAT »
Boisdeffre, dans rattenle du combat qui tardait à s'engager, avait imaginé qu'Esterhazy prît les devants, se nommât lui-même et réclamât de passer devant un conseil de guerre (i)-. Esterhazy dit, avec raison, que c'était absurde. Puis, quand parut la lellre de Malineu Dreyfus, il adressa à Billot, sur un avis de Du Paly, et après en avoir averti Saussier, ces quatre lignes :
Je lis dans les journaux de ce matin rinfâmo dénonciation portée contre moi ; je vous demande de faire faire une enquête, et je me tiens prêt à répondre à toutes les accusations.
Cette brève riposte parut conforme à la poétique du théâtre : si l'accusé pâlit, il est coupable; s'il se. redresse sous le coup imprévu, il est innocent.
(i) Esterhazy, Dép. à Londres (Éd. do Bruxelles), Cvi.
2 HIST0I1ÎE DB 'l'affaire DREYFUS
Eslerhazy -r^'ç.^*! d'Henry l'assurance formello qu'il ne serait p5t*ja*^rêté; — sinon, il avoue, il raconte tout ; — quV.ifçune perquisition (d'ailleurs inutile) ne serait faite chW lui (i). Ainsi sera-t-il établi que l'État-Major • le sait'innocent, victime d'une détestable machination. S^ussier était consentant.
\l\\ * Une autre réponse eilt été plus probailte qu'une demande d enquête : poursuivre Mathieu Dreyfus en cour d'assises, où la preuve est admise, prodiiile, disculée publiquement au ^rand jour (2).
Pour qui eût rétléchi, choisir, au lieu <le la pleine lumière des assises, les pénombres d'une enquête à huis clos, c'était déjà l'aveu et du crime et de la collusion.
A l'État-Major, Boisdelîre (mais sous le coup de fouet de Drumont) s'engagea à fond.
Drumonl, ce matin même, l'avait vertement tancé pour la mollesse de son attitude. Il le frappait à l'endroit sensible, lui reprochant d'exploiter l'alliance russe, de s'en faire une réclame près des badauds, d'ailleurs incapable (3).
Esterhazy avBit u fait marcher >• aussi Vfniransigeaiil.
On ignore qui fil la paix deBoisdelTre avec Drumonl ;
•,\) l)ép. à [jyndres i"" mars ï*jhx>). — Billot dit que ce fui Saiissier qui décido dv laisser ^«ilerhazy on » liberté provisoire » ; il place celle décision au mocnenl de la seconde enquête de Pellieux Hennea, II, 174. Oe même, Gonse : « tsterliazy avait été laissé en liberté, chose qui nous échappe encore c(miplèlement. par onlrt* du général Saussier. IJKIal-Major n'y élail absolument pour rien ; je liens à le déclarer bien netlemenl. •> [Rennes, 11, lOi.) Gonse dit qu'en conséquence Esterhazy était « un accusé pas ordinaire, un accusé spécial »».
i>.) Aulorih' dii ft décembre iSfjy, article de Gassagnac.
3 H 11 exploite la sympathie un peu badaude qui s'attache à tout ce qui louche à la Russie... Notre nouveau Berlhier a été au-dessous de tout. »> .Libre Parole du 16 novembre.)
il envoya son chef de cabinet chez Rocheforl (i).
Paufiin l*avait connu sur les champs de course; il lui
confia que TÉtal-Major tenait en réserve des preuves
.décisives du crime de Dreyfus, « ignorées encore du Syndicat » : le bordereau annoté, les lettres de l'Empereur d'Allemagne.
Rochefort, depuis trente années, insultait pôle-raéle les militaires et les civils ; nul n'a vomi plus d'outrages contre l'armée {9.) ; mais il était sans défense dès qu un officier le flattait dans son orgueil, saluait en lui le
.maître de Topinion.
1 Au procès Zola (I, 20?,), Pauffin affirma qu'il avait fait celte démarche « de j^a propre initiative. On prêtait, dit-il, h l'Klatmajor une attitude équivoque... » La démarche est donc bien la réponse à l'arlicie de Druinont où Boisdeflre était malmené. • J'ai rru pouvoir dire à M. Hochefort, que je connaissais un pea i>our le rencontrer de temps en temps, ce qu'on disait hautement autour de moi, à l'État-Major. » Mais « il ne peut pas dire exactement ce qu'il lui a dit » et rléclare « qu'il ne lui a porté aucun dossier ». — Boisdefîre a reconnu, comme je le raconterai par la suite, qu'il avait envoyé Pauffin chez Rochefort. — Esterhazy dit formellement que les lettres de l'Empereur d'Allemagne furent révélées h Rochefort par Pauffin. [Dép. Londres 26 fév. lOoo.j
'-i) An liasard, je cite quelques extraits : « Ah ! voilà assez longtemps qu'on nous embête avec l'honneur militaire ! •> '< Zurlinden lèche les bottes de l'armée allemande. » « Le général Ferron n'est pas un grotesque, c'est un criminel. >» Saussier est <• un hippopotame, un idiot, un fessier à envoyer au dégraissage, le roi des poltrons ». « Tuer un civil constitue pour le militaire lin acte méritoire. » « Les officiers se conduisent envers leurs hommes cr>mnie ils ne se conduiraient pas peut-être envers des animaux. » a E)ans le militarisme, un voleur n'est pas plus un voleur qu'un assassin n'est un assassin. » « Les chefs, ces bourreaux inibécile.s... » «« Une combinaison favorable nfa emjM>cliéde faire partie de celte belle armée frantjaise où je n'aurais donné peut-être d'autre exemple que celui de la désertion » « Les assassins elles chapanleurs prussiens ont à peine commis la moitié des crimes dont les armées françaises s<» sont rendues coupables avant de donner leur démission à Sedan. »> [L'Armée jugée par /ex naiionaliste», avec renvoi, pour chaque citation, à rintransifjeant..
Au conseil des minisires, Billot parut embarrassé. Ses collègues (sauf Méline) entendaient pour la première fois le nom d*Esterhazy. Il en parla comme d'un bon soldat, dont la vie privée, toutefois, n'était pas sans reproche.. Félix Faure ne dit rien des lettres qu'il avait reçues du bandit. On décida d'ouvrir une enquête.
Un peu plus tard, à la Chambre, le prince d'Hénin, dès le début de la séance, réclama des explications « nettes et précises » ; « l'armée et le pays les attendent ».
Billot, mal à Taise et se roidissant* lut une déclaration concertée avec Méline. 11 n'y affirmait plus la culpabilité de Dreyfus, mais seulement, que « le résultat de ses recherches (avant et depuis les démarches de Scheurer) n'avait ébranlé nullement, dans son esprit, Tautorité de la chose jugée ». Bien plus, il a invité Scheurer à saisir le garde des Sceaux « dans les formes prescrites par la loi ». (Il n'écarte donc pas l'idée de la revision comme une hypothèse absurde.) Maintenant, c'est la famille de Dreyfus elle-même qui intervient. Dès lors, le Gouvernement se voit obligé de mettre le dénonciateur « en mesure de produire ses justifications » ; « il le doit î^i la justice et à l'honneur môme de rofficier qui est en cause ».
Billot évoqua enfin w l'iionneur de l'armée » ; « il en est le gardien, il veillera à la sûreté du pays (i). »
Avant la séance, Leblois, que je voyais pour la première fois (2), m'avait raconté ce qu'il savait de l'ovt^nturede Picquart et fait Hre les lettres de Gonse. J'observai Billot pendant qu'il occupait la tribune; il était très pâle, luttant contre une honte que la Chambre prit pour un doute ; elle applaudit à peine.
[i] S<^ance du iG noveml)i'c 1897.
(2) Ce jour-lA, il vit égalcinenl Démange pour la première fois [Procès Zola, I, 384, Démange. )
Brisson s'étanl hâté de clore l'incident, les députés se répandirent dans les couloirs et dans la salle des Pas-Perdus, grouillante de journalistes. Rochefort , encore tout chaud deTétreinte de Pauffin, y déblatérait contre Billot, Taccusant d avoir sacrifié Esterhazy à Dreyfus (i). La plupart des radicaux, non moins irrités, firent leurs confidences à Papillaud (2). Les députés de la droite et les anciens boulangistes manifestaient une indignation bruyante.
Il y avait, en efTet, une inquiétante contradiction entre Tenquôte annoncée sur Esterhazy et celte certitude du crime du juif, si hautement affirmée naguère, rappelée aujourd'hui d'une phrase molle. Goblcl, ancien président du Conseil, le constata : « Les amis de Dreyfus auront seuls le droit de triompher (3). » Lockroy, Bourgeois prédirent que « la multiplicité des incidents amènerait fatalement le ministère à ordonner la revision (4) »•
Ces commentaires, Tespoir et la crainte, également rail dissimulés, des partisans et des adversaires de la revision, trouvèrent leur écho au Sénat. Le Provosl de L'aunay avait assisté à la séance de la Chambre ; il courut au Luxembourg y dénoncer la faible réponse du ministre : « Quoi! le Gouvernement n'a pas eu une parole de défense, de protestation en faveur d'Esterhazy ! » Comme sanction, il demanda la discussion, dès la prochaine séance, du projet de Mercier sur l'espionnage et la trahison.
(1) Libre Parole du 17 novembre 1897, récit de Papillaud.
{'2] Déclarations de Bazille, de Dujardin-Beaumelz, etc. « C'est une infamie, dit Camille Peilelan, le ministre a bafouillé afin dVmbrouiller encore une situation déjà pas mal louche. » Libre Parole du 17.)
i.S Libre Parole^ conversation de Goblet avec Papillaud,
';4. Aulorilé du 18, récit de Cassagnac.
Ainsi pourra-t-on cmpi^cher loule révélation utile, fermer la bouche « à quiconque se sera procuré des documents ou renseignements dont le secret intéresse la sûreté de TEtat ».
L orateur affirma qu'il n'était Tami ni de Dreyfus ni d'Esteriiazy (i); il Tétait de Drumont.
Scheurer resta impassible à son banc, mais avec un air de confiance qui frappa le Sénat : Trarieux protesta : « Un poids lourd })èse sur la conscience publique; la discussion d*un pareil projet doit être }>oursuivie dans le calme, en dehors de toute passion. » Morell^t, rapporteur de la loi, et le garde des Sceaux Darlan appuyèrent Trarieux, qui eut gain de cause.
Après la séance, comme Freycinet l'interrogeait, Scheurer répliqua : « Soyez trancjuille, j« le tiens et je le tiens bien. »>
Billot, en rentrant au ministère, fut vivement objurgué par BoisdelTre. Il avait promis son concours aux collaborateurs de Mercier; à la première rencont^^ il lîU-hait pied; on exigea de lui un gage. A son habitude, il regimba, puis céda. II avait, depuis deux jours, sans savoir qu'en faire, la lettre par laquelle Est<M*hazy restituait la photographie de la pièce secrète. Il consentit à lui en accuser officiellement réception, et. i)lus encore, à authentiquer, dans sa réponse, la fable i\o la dame voilée. Le chef de son cabinet, le général de
(i Oiu'hjues jours uuparavanl. il avail raconl<'» on /•'/»/</; loulo In ATrsion df* l'Htat-Major tctlc qu'elle parut, sous la î*ignî turc DLvi, dans le journal de Drumont (Mémoires de ScHEi ker).
i.E syndic;at 7
Toivv, dul signer, par ordre, la lrUj*e minislérielJe qif uu oHicier 4l'Élal-Major porla chez Eslerhtizy (i).
Lnc seconde lettre raverlil de se tenir à la disposition tlu (iouverneur de Paris, son chef hiérarchi(|ue. <« Conforniénient au désir qu'a exprimé b^slerhazy (:>) »>, une encjUiHe va être ouverte.
11 reçut ces huîtres <»n rentrant, pour la première fois, vers le soir, au domicile conjugal. Sa femme y avait appris par les journaux la catastrophe. Elle se désolait, le croyait en Angleterre {IV).
Beaucoup s'attendaient à le voir arrcler, au moins ()réventivement, comme Tavail été Dreyfus; mais Billot tint les pr(»mess(»s tlllenry. Kt c()mm»\ depuis quinze
(i \'i»i<*i le li-xti' iiv <Ttl** lellr*' :
« Ii<*piil»li<{iie fraji(,*aiï<o. — 'Miiiinli.Te «k* I.i Giiern'. — Caitiiiol du Miiiistrt*.
■ P«ri>. Il» iioveiiibrc i*i[fj- — L*' Minislre '/«• la (iiuu-rr à M. Ir tomnoni- 'lunl Eitlfrh'ïZij f'i Paris.
' Cumiiianfluul, J'ai riuuiiieiir de \ou^ ucni>er ivc.rptioii d** vtArv letlrv du i/| noveuiiirc par laquelle vous me faites parveuir la photourapliie il'une pièce qui vous nvnil vAè renii«'e par uuo feuiine inconnue coinnie provenant du ministère de la (iuerre.
• Par ordr»- :
• Ij* i'.hrf lit' rahinfl. Oéiieral i>i; Tol•.^..^.
A R<Miiie«* m. ^SS). Hiliol explique \\\\y •• le iiiiiiif(ère do la CiiMM'n» r«*<joit i.'->ck> lollros p;!!- jour : i.<)»j(> (ni i. •».<)«) répoiisi's soiil fait^'s. I.e ministre do la (iuerro sitrne «le sn \\\a\\\ les choK(.*< tïraves et iiiipoi'l.'Uite*^ : les choses du -iervice i'oiir.'inl sont sipnét»s pai" le chef de service, r.e-it uiu» chose «pii a p,'i-«"*ê comme service coiir.'inl et à l;upielle le«i service-^ n'ont pas attaché d'autre importance. »> Le pré«iidenl du ct>ns«Ml di* v:ueii-e oh'a4»rvo : «• L:i lettre «"^l siiriiée par onlrv: i-'est connue si elle étail siirnée du mini-^tre. •• — La lettre parut pi»ur la première l'ois dans le Fujaro du i\\ novend)ie : le texh* en i*sl un peu dilTérenl. — Cas*.. L V»-*» t^** Paly : « J'ai entendu dire au minislèn^ i\ui\ fallail envoyer un reçu. "
'2 lirho de Paria ilu i*j novembre \>*^,ç.
3 Tempg. Jour. Journal. vU\. des i») et 17. — Mme K-lerha/.y était renU'ée la veille à l*ari<.
jours, à l'école d'un maître, il avait parachevé son expérience des hoiDimes au pouvoir, il poursuivit hardiment son offensive (i).
Cette nuit^Ià et les nuits suivantes, on ne vit que lui dans les bureaux des journaux.
Sauf à. quelques naïfs, il y parut ce qu'il était : un homme à tout faire, très intelligent.
Seulement, quelque impression sinistre ou fâcheuse qu'il produise, ou quelque charme bizarre qu'il exerce, demi-bandit, demi-magicien, brutal et vénéneux, les journalistes le représentent tel qu'il veut l'être : un animal superbe, de vie orageuse, de volonté indomptable, passionné d'honneur jusqu'à la frénésie, qu'on doit attacher pour qu'il ne tombe pas sur ses diffamateurs à grands coups d'épée, le poème vivant de TEnergie.
Il no fut jamais plus éloquent, excité par la fièvre d'une telle aventure.
Il n'alla pas seulement chez les amis nouveaux ou les vieux complices, Rochefort, Drumont, Vervoort, mais, d un pas délibéré, au Figaro^ qui, le premier, avait ouvert le feu contre lui.
Il était sanglé dans des vêtements usés, comme, autrefois, les officiers en demi-solde; et celle redingote râpée, sa taille courbée, sa tête, à l'ossature en saillie, enfoncée dans les épaules, son teint jaune, fatigué, la peau ridée du crapaud, les yeux, à la fois vifs et las, au
(i; Le bruit courut qu'Eslerhazy, amené par VervoorI, avait assisté h la séance de la Chambre et qu'il avait dit à ^^ijn nouvel ami : « Oui,j*ai fait le bordereau : mais je ne suis<|u un faussaire, je ne suis pas un traître. >* Il s'était contenté d'attendre, dans une voiture de place qui stationnait place de la (Wmcorde. le résultat delà séance. Un rédacteur du JourXcXux annonça. Il fut très ému, se plaignit amèrement que Billot ne le il t pas défendu et dit qu'il avait écrit le bordereau par ordre. Allusion évidente au bordereau sur papier fort.
fond de leur orbite, creusée comme un trou et ombragée d'épais sourcils, Tair d'un grand oiseau de proie, féroce et triste, tout disait Tintime misère de Thomme déchu.
La maladie le minait; depuis longtemps, un seul de ses poumons fonctionnait; il se soutenait par Talcool, mangeait beaucoup, dévorait. Un feu intérieur le brûlait lentement.
Mais il se redressait et, d'une voix hachée, tantôt basse, tantôt douce, tantôt éclatante, agitant ses mains fines et nerveuses, ornées de bagues, tour à tour goguenard et tragique, pathétique et orduricr, toujours inquiet, il débitait son roman. Pourtant, il ne le savait pas aussi bien que le lui avait recommandé Henry ; il brouillait les épisodes et les dates, se coupait parfois, ce qui fut remarqué par quelques esprits critiques.
On Ta dit en fuite : le voici. Il est revenu ce matin même d'Angleterre, juste à temps. Il y avait mis en sûreté le document protecteur dont Tavait muni une femme inconnue, la preuve irréfutable du crime de Dreyfus, une pièce si terrible que, révélée, ce serait aussitôt la guerre. Il exhibe Taccusé de récei)lion de Billot. « D'ordinaire, ce n'est pas un reçu qu'on envoie à celui qui détient un document secret, mais un billet de logement pour le Cherche-Midi. » Il va traîner Mathieu devant les tribunaux ou, mieux, l'assommer, le tuer comme un chien (i), et Scheurer aussi. L'officier félon, qui, pour le perdre, a documenté Scheurer de fausses pièces, s'appelle Picquart, d'origine juive. Les
(i) Les journaux l'y excitèrent : « Si jetais le comte Estoiiiazy, je ne laisserais à personne autre le soin de lui casser la figure. » (AlbertRogat, -^lu/or/Mdu 17 novembre 1897.; «« Au moins faudrail- U le fouetter publiquement... Cela seulement eùl été vraiment digne des Gaulois de Gaule, des Français de France. » Jile> Delauaye. Libre Parole du 18.)
juifs lont acheté, ainsi que Scheurer. Il n'attend pas qu'on lui objecte l'écriture <lu bordereau, mais explique en ricanant pourquoi elle offre une ressemblance « effrayante (i) » avec la sienne : Dreyfus Ta décalquée. Il ne se défend pas de connaître Schwarzkoppen ; ses parents d'Autriche sont liés avec l'officier allemand ; il est allé chez lui ouvertement, plusieurs fois, en uniforme, à la prière de son colonel. 11 n'esl question au bordereau que de documents relatifs à raHillerie, à rÉtat-Major. Or, il est fantassin, il n^a été emf)loyé au ministère de la Guerre que pendant huit jours; en i8<)/|, il n'est pas allé aux manœuvres. Qu'il ait perdu sa fortune au jeu et s'il vit en marge de la société, cela ne regarde personne.
Son « ami » Drumont l'avait prévenu <lu complot qui se tramait contre lui; une dame voilée, en de mvstérieux rendez-vous, à la tombée de la nuit, dans des endroits écartés, lui en a confié les moindres détails; il en a averti Félix Faure. Il ne tient pas à la vie, mais à un héritage de gloire qu'il saura défendre. Ses aïeux ignoraient la peur; il ne craint rien. Il fera éclater son innocence, dût-il mettre le feu aux quatre coins de Paris. Aucune force humaine ne l'arrélera. Il méprise ses diffamateurs ; il sommera l'Empereur dAllemagne de leur jeter sa parole au visage comme un gant ; il les « emmerde (!>i ».
Les observateurs clairvoyants étaient stupéfiés; pas
1 Echo de Paris du 17 novembre 1897; Libre Parole, etc. Il tint le mémo propos i\ Papillaud qui le rapporta à Jaurès. [Provèfi Zola, I, 3<M.-
(i) I*r<)pos (IKslorhazy à V Agence nationale, au Jour, au Malin. à y Echo de Paria, an Figaro, au Tenipft 17, iS et 19 iioviMubre^ H Alla tous les s^oirs, pendant une semaine, au Figaro, y lisait (en épreuves les articles où il était malmené, plaisantait, recommençait ses tirades.
un cri du c<rur, nulle tempête sous ce front, rien que de la haine.
Les journaux répandirent à des millions d'exemplaires ces propos qui plurent beaucoup. II n'y a de soldatesque, chez Esterhazy, que le langage. 11 parut à la foule celui d'un vrai soldat injusleinenl accusé. Dreyfus n'a jamais trouvé de tels accents. L'origine exotique d'Eslerhazy ne le desservit nullement; son nom, sonore comme une fanfare, évoquait un pays romantique, les magnats légendaires qui 'allaient au combat comme à une fête, étincelants de pierreries, empanachés de plumes de héron; et aussi les hussards, à la pelisse gris d'argent, dont les chevauchées avaient illustré les dernières guerres de la Monarchie. Sa noblesse (prétendue) lui fut également comptée : elle» rendait sa situation plus tragique. Au contraire du juif alsacien, le gentilhomme hongrois n'est pas plutôt accusé qu'il est innocent.
Surtout, l'épisode de la dame voilée enchanta le j)ublic. On la reconnaissait pourTavoir vue cent iVûsdaus les romans et les mélodrames. Ce devint un jeu de chercher qui c'était. Les nouvellistes chuchotèrent des noms, la femme d'un diplomate, Mme de Boisdclïn', unr belle juive, maîtresse de Picquart, (|ui lui tenait Tétrier quand il montait à cheval, qu'il avait délaissée et qui s'était vengée (i).
A peine si quelques honnêtes gens haussèrent les é()aules. Ils parurent hardis. Pourtant ils n'attribuaient
(1 Libre Parole dos •.».'» et •.>G iiov<»inl)rc iSyj ; Inlranaujeanl »I<'s '2f* cl '^4 • yifilin (lu '>ii : Soir des '><). i- : Di-htils du -.'(». <'lr. \Slnlran»itjeanl i\\ii\\\'\\ s'iigil <i"iinc Mme M...: KslcrliazN r.Mv.iil d«^signé<' 1res rlaircrneiit ;i un rédacloui' du Soir ' hj iinvonilnc . — Une avonturièro, Mme .loufTioy (rAI)I)ans, essaya de s<' fain^ passer pour la (lame \oilée, puis s'en drfVndil. — Iranci-i i'.harnies Hevue des Deux Mondes du i*' ilécendire ne met pas on doute l'existence de la dame voilée.
qu*au seul Eslerhazy ces impudentes inventions. Ils crurent cependant que le document libérateur avait été envoyé à Esterhazy par TÉtat-Major, pour le rassurer, « comme un cordial (i) ».
Non seulement tous les journaux acceptèrent ou feignirent d'accepter comme sincère cette défense d'Esterhazy, — les uns qui épousaient sa querelle (et c'était l'immense majorité, toute la presse à grand tirage et à bon marché), les autres sans oser y contredire autrement que sur des détails, — mais en même temps qu'Eslerhazy était célébré comme la victime des juifs, le juif de Tîle du Diable était écrasé sous une nouvelle avalanche de mensonges. Le conte de la dame voilée, dès la première heure, jeta l'esprit public en plein merveilleux. La sotte histoire se fût effondrée sous le ridicule si le seul Esterhazy l'avait alléguée ; mais elle a été consacrée officiellement par le ministre de la Guerre. Dès lors, seul le vrai parut invraisemblable, moralement impossible (i>), parce que c'eût été trop affreux; et l'on n'ajouta plus foi qu'à l'absurde. En effet, l'absurde rassurait les consciences qui avaient failli s'inquiéter; et il s'imposait à tous les bons Français, puisqu'il était contresigné par les chefs de l'armée.
C'était Henry, surtout,' qui alimentait la presse (3).
(i) Procès Xola, I, 3<)3, Jaurès.
{'2} Écho de Paris du iG novembre i8<)7 : « Êlre Jésus et se voir traiter de Judas, c'est atroce, mais c'est impossible. »> Article de Lepelletier.
^3, Guénée portail les communications d'Henry à VÉcho de Paris.
Il excelle dans celte partie de son métier. Il prend un document exact et voici un faux; une parcelle de vérité, et voici une imposture. Par sa fonction, il sait tout des antécédents de Taffaire, et tout de ce qui se passe ou se prépare. Par Eslerhazy, il sait le reste. Il combine ainsi, avec des faits réels d,e trahison, commis par tel obscur espion ou, même, par Eslerhazy, des chefs nouveaux d'accusation contre Dreyfus. Ses propres méfaits, il en charge Picquart. On pourrait écrire toute celte histoire rien qu'en transposant ses menleries.
Les journalistes, payés ou sincères, ne mirent pas en doute les récits d'Henry. Il était d'autant moins suspect qu'il cherchait moins à paraître, fuyait la réclame et le bruit autour de son nom. Soldat modeste, il ne demande qu'à rester dans l'ombre où il fait son devoir et renseigne les bons Fram^ais. Tout en lui inspire confiance : son origine plébéienne; — donc, dans ce conflit, il ne défend point des préjugés de caste; — sa brillante carrière, bien qu'il sorte du rang; — donc, sa vertu est telle que, dans le royaume même du favoriliî>m<\ il a fallu s'incliner devant elle ; — sa fonction de chef du bureau de statistique, du mystérieux service qui préside à l'espionnage; — donc il est informé de tout ; — et l'absence de tout intérêt personnel dans l'affaire, sa brusquerie de soldat, sa larg(î poitrine, la simplicité affichée de sa vie. Bien phis que ce médiocre Gonse, il est le second, Vacllalus de BoisdefTre, du chef d'Élat-Major auréolé, intangible, (jui incarne l'alliance russe.
11 fut ainsi avéré que le dossier de rÉlat-Major regorgeait de preuves contre Dreyfus. Le bordereau ne vient plus du fameux panier à papiers ; il a été dérobé par des inspecteurs de police qui, surpris dans leur
opération, se sont jetés à l'eau d'où ils sont sortis un peu plus loin avec leur précieux papier, mouillé, mais intact; Berlillon Ta photographié, à la lumière oxhydrique, à deux heures du matin (i). — Plus tard, il aura été pris à la faveur d*un incendie par Esterhazy luimême et des agents déguisés en pompiers (i>). — Nul autre qu'un officier d'État-Major n'a pu fournir les notes du bordereau; Fun de ces documents est relatif à la mobilisation « de tous les corps d*armée »» ; tout le fruit des trava^ix de Boisdcffre fut ainsi perdu; il proposa des mesures de précaution qui ne furent pas admises, crainte d'inquiéter ou d'irriter rAllemaghe; on se contenta de refaire les plana; la dépense dépassa un million (3). Dreyfus a été condamné sur quatorze chefs d'information ;/|) ; il a livré des renseignements d'une importance capitale : sur le canon Déport, sur les expériences de Puteaux, sur les fusils Lebel (5). — Les fuites ont cessé dès l'arrestation du juif (6). (Aucun argument plus décisif}. — Dreyfus a été photographiée Bruxelles en compagnie de l'attaché allemand, Schmettau (7): la photographie existe, — œuvre de Guénée (8).
Le lendemain du jour où rarreslalion du traître fut rendue publique par le journal de Drumonl, Mertian (dit de Muller-, avocat à Lille, avant été introduit, à Po*ildam, dan? la ithambre à coucher de rEmi>ereur
(1 Écho de Paris du 18 novembre 18^.
(*?.) Soir et Gaulois «lu 3 janvier ^H^y^).
(3) /iV/io (le Paris du 18 novembre 1897.
f/i) Soir du •.> décfmbre.
;r>) fjr/io du 18 novembre.
r>; Ihi(L — Éclair^ Libre Parole, Inlransiyeanl, elc.
^7 Eeho du :>3 novembre.
S Rennes, ïll, 356. Mayel : « Guï^née médit : Nous )ios8édon.s au ministère de la (iueiTe une pholograpbic instantanée... elc. >» — Ce genre de faux photo^rapht(]ue «M-ait |»rati(|ué, depuis longtemps, par des entrepreneurs de publications obscènes.
allemand, a vu, sur la table du souverain, un annuaire annolé de sa main et un numéro de la Libre Parole avec, au crayon bleu, ces mots : « Le capitaine Dreyfus est pris (i). >»
Avec la légende des aveux, ces sottises, commentées par les « vrais » Français, reproduites par tous les journaux, raffermirent les convictions. On crée le fait en répétant qu'il existe. Décidément, le châtiment du juif est « trop bénin (2) » ; Tun de ses gardiens devrait bien avoir le courage de tirer sur lui (3) ».
On avouait d'ailleurs la forfaiture de Mercier, mais pour lui en faire gloire et pour mettre dans les esprits une terreur salutaire. En effet, il y a encore d'autres preuves, celles du dossier secret, mais si redoutables que la divulgation d'une seule de ces pièces eût précipité la France dans la guerre. Aujourd'hui encore, « Tincendie peut naître de Tétincellc qui est renfermée dans ce dossier ». En défiant le ministre de le produire, les amis du traître commettent un crime de plus. Quiconque aura Findignité d'interroger le ministre à ce sujet, il le faudra abîmer « sous le mépris et les huées (4) ». *
Supposez une opinion sans prévention ni préjugé d'aucune sorte ; eût-elle résisté t\ la vigueur et à la promptitude d'une telle offensive ? Tous ces journaux marchaient, comme au commandement, tels des régi-
'\) Dépèche (do Lille; du 21 novembre 1897. Tous les journaux reproduisirent rarlicle. Merlian de Muller) en a déposé h Rennes (II, 274). L'annotalion, selon Merlian, éUiit en allemand : Dtr Kapilain Dreyfus Ut gefangen. Le isecrélaire de rKinpereur, qui sait Tallemand, aurait écrit Haiiptmann et non Kapilain, ertappl et non ge fange n.
{2) Drumont, dans la Libre Parole du uj novembre.
i3' Vcrvoort dans le Jour du 18.
'4; Judet, dans le Pelil Journal du ly: de ménic Lepellelier dan<? VÉcho du 17 ; etc.
mcnts à la parade. Rien que cet ensemble imposant portait la conviction avec lui. Il parut que la vérité seule pouvait réunir tant d'éléments disparates, des moines et d'anciens massacreurs d'otages, le juif Meyer et Drumont. Du matin au soir, des centaines de vendeurs occupaient la rue, offrant leur papier, avec les titres des articles en gros caractères, prometteurs de joies patriotiques. Dans les départements, Tinfluence qui emporta toutfut celle du Pelil Journal^ avec son débit quotidien de plus d'un million d'exemplaires, alimentant trois ou quatre millions de lecteurs, tout le menu peuple. L'homme d'un seul livre est à craindre; combien plus rhomme d'un seul journal, réputé impartial î Toute la presse locale suivit, poussée par la même vague.
II n'avait pas été difficile de prévoir quel rôle décisif jouerait la presse dans ce tumulte, et que l'opinion, encore une fois, jugerait avant les juges. Cependant Scheurer, malgré les instantes prières de Ranc et les miennes, avait refusé de s'aboucher avec les rédacteurs des principaux journaux, non pour les corrompre, mais pour les convaincre, les intéresser à sa cause.
Ce grand bourgeois républicain méprisait la plupart des journaiisLes; par peur qu'on TaccustU de payer la presse, il l'ignora. 11 n'en fut que plus violemment suspecté de l'avoir achetée. L'eûl-il vraiment soudoyée, les vendus ne se seraient pas dénoncés eux-mêmes. Ceux qui se vendirent ailleurs (i) n'en ont rien dit.
Dès lors, à la masse des journaux qui proclament la culpabilité certaine de Dreyfus, nul contrepoids, ou si faible! Défaire le mal est plus difficile que l'empêcher ; on ne l'empêcha pas. Les grands organes libéraux (>) se réfugient dans une triste neutralité ; enregistrant
(r Voir l. H, 55S.
■2; Tempa^ Débals.
LE SYNDICVT 17
tous les mensonges, ils contribuent à les répandre. À peine quelques timides réserves sur la prétention des meneurs d'en flnir tout de suite, sans autre examen, de fermer la bouche aux défenseurs du traître. Cassagnac, un malin sur deux, réclame la révision d'un verdict illégal ( 1 ) ; le lendemain, il insulte Scheurer et les juifs (2) . Clemenceau distille, à petites doses, son ironie (3). Les plus braves, comme Ranc, gardent le camp et se le reprochent. Les socialistes [se réservent, évidemment troublés, mais sans sympathie (/|).
Presque seuls, les rédacteurs du Figaro tinrent le coup, sans engager encore de controverse, et refusèrent les communications de TËtat-Major. Ils prirent Eslerhazy en flagrant délit d'imposture. 11 a affirmé (c'est son grand argument) qu'il n'estpas allé aux manœuvres : or, il y est allé, un document officiel en témoigne ; il a donné l'adresse de la maison 0(1 il aurait demeuré à Londres et mis en sûreté le document libérateur : c'est une boutique, une vulgaire agence postale; pourquoi ces mensonges? Arène raconta comment s'était formée la conviction de Scheurer, énuméra les charges que le sénateur avait déjà réunies. Huret, à Rouen, interrogea les officiers du régiment d'Eslerhazy; l'événement n'a surpris aucun d'eux ; l'étrange camarade était mésestimé, tenu à Técart ; on le savait besoigneux, indélicat; on connaissait et blâmait sa collaboration anonyme à la Libre Parole ; on se remémorait des coïncidences; il
1) Autorité du 18 novembre iSt»;.
,2^ Autorité des 17, 20, 2^, etc.
"3; « Le général Billot 0 promis de faire son devoir : non?* n'avons pas le droit de douter de sa parole. » (Aurore du 17.) « LafTaire semble plutôt compliquée... Il est fAcheux pour M. Esterhazy qu'il soit en aussi bons termes avec M. de Schwarzkoppen. » (19.)
(4; Lanterne du 19, Petite République du 20.
posait des questions bizarres ; jamais on ne l'avait regardé comme un vrai Français (i).
Ces révélations irritèrent Eslerhazy ; il se vanta d'avoir écrit à chacun des officiers du régiment : « Quelqu'un a dit quelque chose. Ce quelqu'un est un drôle. Est-ce vous (2) ? » Mais les officiers ne reçurent que la consigne ministérielle de se taire. Le colonxîl les réunit pour la leur communiquer.
Enfin, le Figaro (3) osa publier le fac-similé du bordereau, ceux des écritures de Dreyfus et d'Esterhazy. El cette seule preuve eût dû suffire, si elle avait été mise sous tous les yeux. Chacun eût dû faire, et sans peine, une comparaison décisive. Mais les journaux de TÉtat- Major se gardèrent de risquer Texpérience; bien mieux, et plus efl'rontés qu'Esterhazy lui-même, ils jurèrent que son écriture n'ofl'rait qu'une lointaine ressemblance avec celle du bordereau (4). Au surplus, Dreyfus a décalqué récriture d'Esterhazy. Assertions contradictoires : on peut choisir.
Ainsi Scheurer avait tiré le pays d'un calme profond pour reprocher aux chefs de l'armée la plus tragique des erreurs. Mais il n'avait pas su parler à son imagination et se contentait de lui demander une chose aussi impossible que sensée : atlendre que la justice, seule compétente, se fût prononcée.
Quoi ! pour un 3 pareille accusation qui a remué chaque homme et tout le pays jusqu'aux entrailles, attendre comme pour un procès quelconque», pour une afl'aire de mur mitoven !
L'émotion, le trouble, la colère étaient partout,
(i; Figaro des 17, 18, 20 el 21 novembre 1897.
(2) Jour du 20.
(3) Zo novembre.
(4) Libre Parole «lu 18, Jour du 24, Hclair^ Éehp^ Croix ^ etc.
d'un bout à l'autre du pays, jusque dans le moindre village.
Dans cette fièvre des esprits, l'étonnante histoire du Syndicat ne fut pas mise en doute.
La légende s'était lentement développée depuis le procès de 1894. Maintenant, le Syndicat sort de Tombre protectrice où, seuls jusqu'alors, quelques yeux clairvoyants Tout aperçu, et il devient une chose énorme, formidable.
Les juifs français, depuis la Révolution et devant la loi, sont des citoyens comme leurs autres compatriotes, catholiques ou protestants, soumis aux mômes devoirs et investis des mêmes droits. Or, Tantisémitisme a imaginé de les représenter comme une nation dans la nation, formant un bloc, financiers et artisans, ouvriers manuels et ouvriers de la pensée, une vaste société secrète, sans patrie, avec des ramifications mystérieuses dans tous les pays du monde.
Ici, déjà, on reconnaît Tinspiration jésuitique. Une telle société, il n'y en eut jamais, môme dans l'Orient musulman; et une seule, publiquement, a nourri cette ambition : « Dicter ses volontés dans tous les rovaumes et n'obéir à aucun roi sur la Terre (1) .»
Donc, les juifs, « qui, en tous pays, font profession d'être une race à part (2) », n'ont jamais accepté la condamnation de Dreyfus. Et, du premier jour, ils ont voulu sauver Judas, ce qui implique qu'ils se solida-
(1) La Chalotais, Consliluiions des Jésuite.<i^ 335.
(2) Libre Parole du 18 novembre i8<,7.
risent avec lui (i). Leurs grands banquiers (qu'on ne nomme pas, mais qui ne les reconnaît?) ont cherché à corrompre les experts et les juges (2), puis à faire évader l'infâme. Enfin, comme ces projets ont échoué, ils ont noué un « infernal » complot, pour substituer un chrétien à leur juif, « sacrifier une victime humaine », acheter les consciences, soudoyer le gouvernement et la presse (3). « Leur méthode a la simplicité des grands forfaits (4). »
Cependant les fondateurs de rAfl*aire ont de plus vastes desseins. Le Syndicat, où l'Allemagne est représentée par le pasteur Gunther, conseiller privé de l'Empereur (5), et qu'alimente « une caisse internationale dont la clef principale est à Berlin (6) », a entrepris « de tuer Tarmée par le soupçon ; son ambition est de briser ainsi toutes les forces et toutes les énergies qui pourraient retarder la déchéance de la race et de la patrie françaises ». Alors, maître du pouvoir, « quand il aura livré tous les secrets de la défense à de nouveaux Bismarck », le Syndicat n'aura plus qu'à ouvrir les portes à l'étranger (7).
Déjà des monceaux d'or — six millions — ont été dépensés à fabriquer de faux documents et à enrôler les mauvais Français. << Cette pourriture s'étale jusque dans
(1) Libre Parole du 20 novembre 1897.
(2} Intransigeant du 17, Libre Parole du 18.
(3) Libre Parole des 17, 20 ; Patrie des 18, 2.4, etc. ; Jour des lO, 22, 23, 25, elc. ; Dépêche de Toulouscj, du 24. — L'article de la Dépêche fut reproduit par tous les journaux.
(4) Petit Journal du 2 décembre.
(.">) Patrie et Intransigeant du 10 janvier i8ç|8.
(G) Récit fait par un officier (Pauffin' à Rocheforl (Intransigeant du 17 novembre i8<)7, Patrie, etc.».
(7 Libre Parole, Intransigeant, Jour, Patrie, Éclair du 2(» novembre : Écho de Paris des 22, 24, 28, 3o : Petit Journal des 18, 24, 20; Matin du 19: elc.
les enceintes législatives (i) ». La liste des chefs de lentreprise est, depuis deux ans, aux mains du gouvernement (2). Le gouvernement sait <« grAce à quels subsides les commis-voyageurs en innocence » poursuivent leur besogne (3). La France va-t-elle laisser salir, décou rager, assassiner son armée ?
A première vue, nulle calomnie plus niaise, et nulle plus gratuite. Non seulement il n'y a pas de Syndicat, mais nul plan concerté : Scheurer ne connaît pas Picquart, que je n'ai pas vu depuis quatre ans ; il n'a dit à Ranc ni à moi le nom d'Esterhazv: il a tenu Mathieu Dreyfus à Técart; je me suis rencontré, pour la première fois, avec Mathieu en octobre, avec Leblois la veille; Picquart a appris par les journaux le recommencement du drame; aucun de nous n'est en relations avec Rothschild. Mais, précisément , il était invraisemblable qu*une telle atlaire eût été livrée au hasard. Au contraire, quoi de plus plausible» qu'un nouveau crime des puissances d'argent î Voilà des années (jue les mêmes gens habituent ce pouple à croire «pie tout est à l'encan sous la République, décorations, «Miipluis, votes, secrets de la défense nationale, et qu'il n'est ni un fonctionnaire ni un législateur qui ne soit à vendre, pc^urvu que l'acheteur y mette le prix î Dès lors. Torganisme intoxiqué de longue date absorbe comme de l'eau tous les poisons.
Celui-ci, le plus violent de tous, a élé préparé par les Jésuites.
■'i. Pairie du 'Jtù novembre iSyj.
(2I Dépêche du i»/|.
3i Écho de Paris du 2ft.
C'est la politique, la méthode, Tart, vraiment admirable, de la Société de Jésus, d'agir, le plus souvent, sans se montrer. A travers tîmt d'événements qu'elle a conduits depuis qualre siècles, surtout depuis la On de l'ancien Régime, on la sent, si je puis dire ; on ne la voit pas.
Il en avait été de môme, jusqu'à présent, dans l'histoire que je raconte. Partout, le même genre d'action, la même méthode se manifeste. Mais le moteur n'apparaît point.
Du premier jour où éclata la tragédie, la Société l'avait suivie avec une attention soutenue, et avait découvert, d'un œil qui voit loin, l'immense parti qu'elle en pourrait tirer : faire du crime d'un seul le crime de toute une race, « le fond du Juif étantla trahison, la fourberie et le mensonge ( i ) « ; puis, cette première barrière renversée, submerger sous le même flot « les alliés » des juifs, protestants et francs-maçons, tous les fils de l'Encyclopédie. Et ce sera la victoire du Si/llahus, qui dit anathème à la liberté de conscience, la revanche de l'Église contre la Révolution, que ce soit sous un roi ou quelque Césarion restauré, ou sous une République plus misérable que la plus faible des Monarchies.
On lit dans TAvertissement de Vfnstruction du Procès entre les Jésuites et leurs adversaires sur la ma-
(i TmiorniLi: Valkntin, /-Veu/'s de rifisloire, i r.>. ^Toiiloiist», chez Privai, ;ivec l'approbation du cardinal Dosprcz, arclicv<>([uc de Toulouse, de l'évOque de Mende. des vicaires généraux de Paris, du l*uy, etc.
Hère de la Calomnie (i) : « Les calomnies quon doit alléguer pour instruire ce procès devant le public doivent avoir deux qualités : l'une, d'être si certainement des calomnies qu'on n'en puisse pas raisonnablement douter; l'autre, que ce ne soit pas seulement la faute d'un particulier, mais qu'elles soient accompagnées de circonstances qui fassent voir que votre Compagnie y avait pris part. »
Pourtant, quelle preuve d'un pareil dessein, et de cette invention monstrueuse?
Que Du Lac (par Odelin) a fondé la Libre Parole et qu'apparemment il ne l'a pas donnée pour rien à Drumont; — que le même Du Lac est le directeur de Boisdeffre et le voit tous les jours ; — que l'existence du Syndicat a été confirmée à Rocliefort par un officier de Boisdeffre ?
On peut toujours discuter de ce genre de présomptions; mais, voici la preuve écrite, tout le plan de campagne, qui faillit réussir, exposé, longuement développé par la Civillà Calolica, l'organe officiel du (iésu :
LVmancipalion des juifs a été le corollaire des soi-disant principes de 1789, dont le joug pî'sc au col de tous les Français. Ces juifs de France, augmentant toujours par 1 émigration des juifs allemands, sont au nombre de cent trente mille (2).
Ils se sont emparés de la maçonnerie; Dreyfus est à la fois juif et maçon (3) ; et la maçonnerie est, notoirement, maîtresse de l'État français. Ainsi, ils tiennent entre leurs mains la République, qui est moins française qu'hébraïque... Sur 2G0 milliards qui ronstiluenl la fortune de la France, les juifs en détiennent 80 d- Us régnent sur
(1) Paris, iCnj^y.
(2) Le ctiiffre esst faux : 71. .kx), dont 'i^.ooo à Pnri*. .3; Dreyfus n'était pas franc-maçon.
;i) Ces chiffres sont de pure fantaisie.
2i HISTOIRE DE L*AFFAIRE DREYFUS
la politique étrangère comme sur Tintérieure. L^abandon de rÉgypte à TAngle terre est Tœuvre d'un de ces juifs qui, pour le compte du Gouvernement de Londres, a corrompu la presse, les ministres, le Parlement...
La condamnation de Dreyfus a été, dès lors, pour Israël, un coup terrible ; elle a marqué au front tous les juifs cosmopolites à travers le monde, mais, surtout, dans celle de leurs colonies qui gouverne la France. Cette flétrissure, ils ont juré de l'effacer. Mais comment? Avec leur subtilité ordinaire, ils ont imaginé d'alléguer une erreur judiciaire. Le complot a été noué à Bâle, au congrès sioniste, réuni en apparence pour discuter de la délivrance de Jérusalem. Les protestants ont fait cause commune avec les juifs pour la constitution d'un Syndical. L'argent vient surtout d'Allemagne. Pecuniœ obediunl omnia est le principe des juifs. Ils ont acheté, dans tous les pays de l'Europe, les consciences, les journaux à vendre...
Le juif a été créé par Dieu pour servir d'espion partout où quelque trahison se prépare. Au surplus, la solidarité ethnique, qui relie les juifs entre eux, les empêche, malgré les naturalisations, de devenir des citoyens loyaux et fidèles. Cette démonstration sortira, plus claire tous les jours, de l'affaire Dreyfus. D'économique, l'antisémitisme deviendra ce qu'il doit être : politique et national. Les juifs allèguent une erreur judiciaire; la véritable erreur, c'est celle de l'Assemblée constituante, qui leur a accordé la nationalité française. Cette loi, il la faut abroger.
L'égalité des hommes entre eux, la communauté des droits n'est qu'une farce (juand les conditions sociales sont disparates... El ce n'est pas seulement en France, mais en Allemagne, en Autriche et en Italie, que les juifs doivent être exclus de la nation (i).
Alors, dans la belle harmonie d'autrefois enfin rétablie, les peu|)les retrouveront leur bonheur perdu (2).
Comment le Gêsu de Rome, si prudent d'ordinaire,
!r C'est la vraie ambition des aniiscmite* : <» La roligion fait la race ; le drapeau flotte au piod de la croix. » (Léon Daudet, Gaulois du i3 août i<k)i.;
i'.i. C'wUlà CaloUca, numéro «lu 5 février i8<j8 : Il caso Dreyfus.
a-l-il commis cette imprudence : révéler lui-même son projet ?
Par orgueil, sans doute, dans la joie d'un premier triomphe, si facile, qui parut définitif. Il amis la griffe, enfin, sur la France, sa plus ancienne ambition. Il ne peut s'en taire.
Cependant, il serait excessif de tout rapporter aux Jésuites. Ce serait tomber dans leur mensonge favori : tout rapporter aux Juifs, aux francs-maçons. Dans l'Église même, il y eut, comme sous la Ligue, d'autres foyers d'intrigues et d'action. Les grossiers assomptionnistes, qui ont succédé aux capucins d'autrefois (les '< chiens des jésuites »), les dominicains, véhéments ou subtils, des curés populaires ou mondains (celui de Sainte-Clotilde, à Paris) auraient, comme les théatins ou les carmes d'autrefois, « le droit de réclamer (i) ». Toutefois, la grande inspiration profonde, c'est celle du Gésu.
Depuis un quart de siècle, par une lente infiltration, les Pères se sont emparés de l'éducation des classes riches, aisées. Ils ont préparé des générations pour les grandes écoles (navale, militaires) ; leurs élèves, ayant depuis peu l'âge d'homme, sont partout, dans les professions libérales, avocats et médecins, à la tête de la grande industrie, du grand commerce. L'Université, quand elle a formé ses bacheliers, ne les connaît plus. Eux, jamais ne lâchent les élèves dont ils ont façonné le cerveau, pétri le cœur ; ils les suivent dans la vie, les pou-ssent, les marient. Dans toutes les carrières, même administratives, surtout dans l'armée, cire recommandé (secrètement), soutenu par les Pères, c'est un avantage sans prix. Et ce qui échappe à l'éducation,
.1, Ccsl ce que dit Michclct Jlisloire de France, X, iiO).
à celte tutelle prolongée, le confessionnal le leur ramène. Peu à peu, dans le beau monde aristocratique et le monde boui^eois qui « pense bien », le jésuite a remplacé, comme directeur, les autres moines, le simple prêtre, bon pour les petites gens. Il pénètre ainsi au secret des familles, documente une immense agence d'informations.
Partout des milliers d'obligés, de fidèles, attendent, pour le colporter, le mot d'ordre, qui vient de la petite cellule du père Du Lac, si simple, un crucifix sur le mur nu, et, sur la table de travail, toujours ouvert et annoté, V Annuaire.
Il fut manifeste, au bout de peu de jours, que ce coup d'audace réussirait,^ que la France prendrait parti contre cet ennemi imaginaire : le Syndicat.
Assurément, la résistance passionnée que rencontre ridée de la revision a d'autres causes, profondes ou accidentelles. Pourtant, l'organisation, si parfaite qu'elle soit, des défenseurs de la chose jugée, la difficulté de croire à une vérité plus invraisemblable, dans son horreur, que tous les mensonges, les inlcréls politiques qui sont en jeu, ne suffiraient pas à expliquer une aussi éclatante et longue victoire de l'Iniquité.
Kn elïet, pour que le juste fût sauvé, il ciU suffi que la question soulevée, qui étail seulement judiciaire, reslût sur le seul terrain de la justire. Là, si les bruits «lu dehors n'y parviennent pas, le crime d'Esterhazy es! trop certain pour qu'il ne soit pas reconnu. Partant, d(î deux condamnations inconciliables sort la revision.
Il fallait donc, de toute nécessité, déplacer la bataille, la porter sur un terrain où pussent s'unir les partis.
II a existé (c'est Tévidence) des convictions préétablies : TArmée, par discipline, par esprit de caste, parce qu'il faut suivre les chefs, parce qu'elle croit en eux ; l'Église, ses milices et ses fidèles, la vieille noblesse et la bourgeoisie cléricale, parce qu'il s'agit d'un juif; et tout le troupeau qui s'est habitué à laisser agir, parler, penser pour lui les corps constitués, laïques, ecclés^iasfiques ou militaires. Examiner soi-même, contrôler, critiquer, c'est un effort, une peine; et puis, cela est révolutionnaire, c'est faire le jeu du socialisme et de l'anarchie. Maintenant, le pli est pris, l'ordre règne, on n'a pas encore réfléchi « combien une injustice fait d'injustes (i) ^. Mais toute cette grande démocratie, ouvriers et paysans, républicains et socialistes, qui sont indifférents aux choses de la religion ou qui ont la haine du parti prêtre, ce cpii reste de la bourgeoisie libérale, tout cela fut entraîné par autre chose (juc la haine du juif ou l'intérêt de quelques généraux.
Ce peuple, jadis belliqueux, est devenu pacifique pour avoir connu la défaite; et, par les lois qui ont créé le service militaire obligatoire et personnel, il l'est devenu davantage encore, parce cjue l'armée qui devra se battre, c'est lui-même. En même temps, durant ce quart de siècle de paix casquée (la paix-guerre, si je puis dire), les partis ont prêché à tous ces hommes (jui ont porté l'uniforme et qui en ont gardé l'cMnprcinle, un patriotisme excessif, intolérant, oppresseur de tout droit individuel, qui a durci les mœurs et affaibli la pitié. Ce peuple aime donc son armée comme il ne
1 A'o/« jnédilcs) de Monod.
l'avait jamais aimée ; elle lai donne l'orgueil de la force et lui garantit la paix. Qu'il la croie insultée, menacée, il oublie tout le reste, vole au drapeau.
Tout était difficile avant que se produisît la suggestion (le complot du Syndicat contre Tarmée); dès qu'elle eût créé Tidée fixe (qui ramène tout à elle), tout devint facile.
Elle opéra, avec une promptitude qui surprit l'hypnotiseur lui-môme, comme sur une hystérique dont la personnalité se dédouble dans le sommeil provoqué (i). Chacun, pour lordinaire de la vie, conserve sa mentalité première, son indifférence ou ses passions politiques. Mais l'âme collective de la foule n'est point la inovennc de ces diverses mentalités : c'est autre chose, vraiment un être différent, nouveau.
De la réunion d'individus de bon sens et de bon cœur, on peut obtenir une assemblée délirante et féroce, comme, en chimie, de la réunion de deux gaz, on peut obtenir un liquide (2).
Cette Ame inconsciente des foules, bien connue des psychologues (3), se caractérise essentiellement par une émotivité extraordinaire; elle est accessible seulement aux idées qui revêtent une forme à la fois très exagérée et très simple, aux mots qu'elle prend pour des idées et dont le sens exact lui échappe, impulsive, mobile, respectueuse seulement de la force, par conséquent brutale, dédaigneuse de la bonté comme dune faiblesse, incapable de toute criticfue et de toute
li PiEURK Janet. Xévroscs el Idées fixes. 1, ir>8, Histoire d'une Idée fixe, iJdée du choléra.
il) E. Fehhi, Nouveau.v Horizons, 351.
(3 Tarde, Les Foules criminelles : G. Ledon, Psychologie des Foules: Scirio Sighele, Lu Foule criminelle ; Henry Foi'rmal, La Psychologie des foules el les fiesponsabililés collectives^ etc.
LE SYNDICAT 2i)
réflexion, (i). — De là, aux temps troublés, quand éclatent ces émotions contagieuses, Tascendant extraordinaire, cent fois constaté, de véritables fous échappés la veille d'un asile. — Elle sent, mais ne raisonne plus. Vous essayez en vain de lui démontrer une erreur on une vérité. Comme le sujet dans Thypnose appartient au médecin qui Ta endormi el, tant que dure le sommeil provoqué, n'obéit qu'à lui, insensible aux bruits et aux excitations du dehors (2), de même la foule, sourde à toute autre voix, appartient au meneur, parfois anonyme, qui s'est emparé d'elle et qui la conduit despotiquement où il veut, comme un automate.
Aussi bien, le spectacle d'un seul individu irrité ou qui joue la colère suffît-il à communiquer à toute la m^seune fureur sincère, « car c'est une loi universelle dans tout le domaine de la vie intelligente que la représentation d'un état émotionnel provoque le même état chez celui qui en est témoin (3). » Et plus la concentration de la pensée est faible, plus les mouvements, qui naissent de rnallucinalion, sont impétueux et violents.
Telle on a vu la foule, le peuple, dans toulos les grandes commotions historiques, guerres et révolutions. Or, c'est une guerre civile qui commence, et une seule idée domine cette masse en délire : Comme jadis la patrie, aujourd'hui c'est Tarmée qui est en danger.
(1) Balzac, Du Gouvernement moderne : « Le peuple ne voit jamais, il sent. » — Kierkegaard, le plus grand penseur des pays Scandinaves, dit plus durement encore : « La foule est la non-vérité. » — G. Lebon, 2O, 35, 55 ; Sighele, i-j, i5, G5.
2) Paul Sollier, Genèse et nature de r hystérie, I, 33.
;3.) EspiNAS, Des Sociétés animales^ 380. — De inOme (Iad.vms, Œuvres comptèles, III, préface, 1/5.
30 HISTOIRE DE l'aFF.VIRE DREYFUS
Il restait, après avoir suggestionné le peuple, à intimider le Gouvernement et la Chambre.
Les professionnels de l'injure n'en sont plus à ignorer qu'elle laisse insensibles les hommes de devoir. Cependant, dénoncés chaque jour comme des agents de l'étranger et menacés, s'il n'est plus d'autres juges, de la justice populaire ( i), les calomniés n'en sont pas moins salis par le déluge de boue qui tombe sans interruption, affaiblis d'autant. Surtout, le beau du système, c'est d'effrayer par tant de mauvais traitements, infligés à ceux qui ont engagé le combat, ceux qui seraient enclins à les rejoindre. Quelques-uns seulement vont trouver qu'il est plus honorable de recevoir les crachats de Drumont (2) que d'être laissés en paix.
Déjà la peur promenait sa contagion dans toute la Chambre. Au début, dans l'attente énervée, les anciens amis de Boulanger et quelques royalistes avaient été seuls à parler haut, d'un ton rogue, sans qu'on osât les contredire, parce qu'on sentait derrière eux Rochefort et Drumont. Puis, du renfort leur était venu, surtout Cavaignac et Humberl.
L'ancien rédacteur du Père Duchène^ depuis (fu'il avait rec^'u, comme président du Conseil municipal, un amiral russe à l'Hôtel de Ville, se croyait l'un des gar-
(1) Libre Parole du 17 novenibro 1S97: «« Scheurer est un misérable au([U('l tout le monde a le droit de cracher son mépris. >• Le 20 : « Vieux satyre, lurpide, insondable canaille..., etc. »' Mêmes injures à l'adresse deMonod et de Leblois, à la mienne.
i'2') Autorilé^ Jour el Patrie du iS noveiubre ; Croix, etc.
diens de la patriotique alliance. Instruil, intelligent, orateur vigoureux, rompu aux affaires, il s'était imposé malgré son sanglant passé, tout en continuant à inquiéter, socialiste d'étiquette et ministériel par intermittence. Il se porta garant d'Eslerhazy ; il tient de source sûre des preuves du crime de Dreyfus ; il raconte, par le détail, les méfaits du Syndicat. S'il n*est plus en mesure de faire connaître ù ses ennemis « le goût des bons pruneaux de six livres (i) », il les remplace par des calomnies non moins meurtrières.
Plus discret, d'autant plus redoutable, Cavaignac menait la même campagne. Nufle ambition plus âpre, plus tenace, servie par une belle force de travail, mais cerveau étroit et sans humanité. Du parti modéré dont il avait été rornemenl, il était passé au radicalisme. Tout enfant, sa mère lui avait dit : « Tu seras Président de la République! » Déroulèdele lui avait répété (2). Il suivait son rêve, Toeil fixé sur TÉlvsée, marchant sur ses idées et ses amitiés d'autrefois, bilieux, haineux, justicier de profession, d'autant plus vertueux que la Vertu fauchait d'embarrassants rivaux. Cette hautaine intransigeance s'accommodait de complicités, à peine cachées, avec les boulangistes de la Chambre, au dehors, avec les antisémites. On lui croyait une conscience rigide et la connaissance de tous les secrets du ministère de la Guerre, où il avait passé quelques mois. En fait, il n'avait pas vu le dossier de Dreyfus ; mais, cousin de Du Paty et ami particulier de Mercier et de Boisdeffre, il répétait leurs propos, d'un ton sec et tranchant, surtout la légende des aveux. Il incriminait les hésitationsde BilIot(moyen commode de se créer une clien-
(i) Père Duchéne du 22 germinal an 79 (12 avril 1871 . (2, Chambre des Députés, séance du 8 février i8<j3.
tèle militaire) et réclamait l'arrestation, en bloc,du Syndicat. Il y croyait, ou feignait d'y croire (i). Pour en finir avec'cctte entreprise scélérate, il suffisait d'envoyer une douzaine d'individus à Mazas. Il Teût fait comme il le disait (2).
Cette propagande enragée de Cavaignac fut décisive; il savait comme pas un Tart subtil de « travailler » les couloirs. Presque tous les radicaux vinrent à lui. Ils s'étaient fort diminués pendant leur passage au pouvoir, cherchaient un programme (3) : le patriotisme adjectival leur en tiendra lieu. Ils avaient la haine des congrégations et glissèileiit à leur piège.
Cavaignac ne connaissait pas Du Lac, seulement Boisdeffre; mais, par Hoisdeffre, c'était le Jésuite qui le faisait parler.
Albert de Mun, à droite, était un autre porte-parole des Jésuites, mais conscient ; il était l'intime ami de Du Lac, en correspondance suivie avec lui, le visitant souvent dans sa cellule, l'interprète éloquent de la politique du Gésu à la tribune. Il l'habillait d'une éloquence harmonieuse et qui semblait généreuse, comme le chrysocale paraît de l'or.
Drumonl,î^ouvenl, lavait malmené pour ses relations avec la haute banque juive ; mais, avalant l'injure, riiéritierde Montalembert s'était réconcihé avec le successeur de Maral.
Toute la droite catholique, monarchistes impénilenls
i) II dira, plus tard, à Du Paty : « Le Syndicat se brisera, contre moi, Cavaignac, comme contre ce mur. » Jnstr. Tavernier, i3 juillet iSyy.) ,2) Il le proposera. Tannée d'aprè?*, iH Brisson.
3) C'e^it ce c[iie Waldeck-Housseau leur avait dit, à Reims, le 2/| octobre 1897, dans un dif^cours ([iii lit grand bruit: «« Le radicalisme a tellement perdu sa raison d'être, ((u'il ne parait môme pas avoir gardé la mémoire de son jtrogramme. »
LE SYNDia\T 33
OU ralliés, plus ou moins gangrenés (rantisémitismc, suivit.
Quelques royalistes seulement déploraient ces violences, le vieux BulTel, au Sénat, et son ancien secrétaire, Eugène Dufeuille, qui avait remplacé Othenin d'Haussonvillc auprès du duc d'Orléans. Ce délégué du prétendant était reslé libéral ; démocrate de tempérament et d'esprit, il refusait de renier la Révolution. L'antisémitisme lui faisait horreur, comme un retour honteux au moyen âge. Il croyait Dreyfus innocent et osa le dire à son prince. Il eût souhaité que ce successeur de Uini de rois ne laissât pas à quelques républicains cette belle cause, qu'il s'en emparât, faisant tomber les préventions, repoussant le joug de l'Église et replaçant, à l'exemple de ses ancêtres, le trône sur l'autel.
Entre la droite et la gauche flottait le centre, tout à coup désemparé, dérangé dans ses calculs par la soudaine tempête, préoccupé seulement des élections prochaînes et de sauver son Méline.
Je sentis bientôt, chez mes plus anciens amis, une sourde colère ; ils m'accusaient d'avoir entraîné, débauché Scheurer.
Le petit groupe socialiste, si uni jusqu'alors et si actif, s'arrêta pour ne pas se diviser. Jaiu'ès hésitait encore à abjurer publiquement son ancienne erreur: u Dreyfus réhabilité, c'est l'opportunisme qui remonte ; Dreyfus accusé, c'est la réaction cléricale (|ui triomphe; voilà le sens social que les intérêts donnent à la lutte (i) ». Pourtant, son cœur, sa raison, son élo(|uenc<î avaient choisi. Il multiplia les efforts pour convaincre ses amis. Mais la plupart refusèrent de s'engager, les uns parce qu'ils étaient las de sa brillante suprématie ; les autres
'i; Pelile République du ii diM-embrc iSyj.
par calcul, eux aussi dominés par le souci électoral, pour ne pas se brouiller avec Rocheforl; d'autres, eoGjQ, par un manque de clairvoyance dont ils s'accuseront plus tard. Guesde, Groussei, Rouanet, le coiffeur Chauvin, Gérault-Richard, furent presque seuls à discerner le devoir et l'intérêt supérieur. Pelletan, couramment, dénonçait le Syndical, s'irritait qu'on eût osé rappeler le souvenir de Calas et évoquer le grand nom de Voltaire à propos de cette affaire suspecte (i). Le gros du parti, avec Millerand et Viviani, se rapprocha de Cavaignac.
Plusieurs anciens ministres, modérés ou radicaux, notamment Ribot et Bourgeois (2), avaient déjà douté de la culpabilité de Dreyfus. Leur autorité était grande, comme leur talent. L'eussent-ils exercée à temps, il leur eût été aisé de retenir leurs troupes. Surtout, l'intervention de Bourgeois eût été efficac4>. 11 y eut une heure où, d'un mot, il eût pu retournerles événements. Mais il laissa fuir cette heure rapide, soit indécision, soitfaibles.se. L'exemple de Scheurer n'était pas pour lui faire envie ; il s'en confessait : « I^ courant est trop foH ; il emportera tout ; je ne veux pas être emporté (3) .» Ribot non plus ne voulut pas nager contre le fleuve.
il} Dépêche du5«léccinbroi8«)7: « On rcconnaîtrnilbion peu dans la savante tactitiue du Syndical los cris poijifnanls d'un grand cœur ulc4^ré. »
(•2: Voir t. II, i82.
3 Dans la m<^ni(î séan<T où Billol lut sa dc^claralion. Bourgeois, au cours de la discussion du budget, prononça, sur l'audace croissante des Congrégations, un discours dont la Chambre, très remuée, ordonna raflîchage. Il y signalait la toute-puissance des inlluencrs catholi([u«'s dans l'armée, les officiers, de j)eur de compromettre leur avancement, s'empressant d'aller k la messe, envoyant b'urs enfants chez les moines. L'ex-lieutenant-colonel du lïalgoi't j)i'otesta • énergiquemeiit contre ces paroles, au nom de riionneur des clu'f< de l'ainuM*». !i6 novembre iH r.
Brisson, de son fauteuil, attendit, pour découvrir le complot clérical, qu'il fût par lui frappé et meurtri. Il avait fait de la politique de l'Église et des moines Tétude acharnée d'une partie de sa vie. 11 refusa toujours de croire à la sincérité des ralliés qu'il appelait les « perfides », et quand les Pères Blancs, autour du cardinal Lavigeric, entonnèrent la Marseillaise^ W n'en fut pas charmé, mais effrayé. Il pensait volontiers que la tolérance n'est pas diie aux intolérants et m'a reproché d'avoir ré clamé << l'Édit de Nantes des partis » pour ceux qui l'avaient violé (i). Mais il croyait que Dreyfus avait été justement condamné, ne se souriait pas encore qu'il l'eût été en violation de la loi et redoutait des complications diplomatiques. L'année précédente, il avait engagé Castelin à renoncer à son interpellation (2).
El tous écoutaieift avec inquiétude le tumulte croissant du dehors, les menaces de Dru mont, ('omme toutes les tyrannies, celle de la presse est insatiable. Moins elle trouve de résistance, phis elle exige. Bientôt, le silence des représentants du peuple ne lui suffira plus. Se taire, c'est refuser de prendre parli conire les traîtres (3).
La violence des passions déchaînées elVrava surtout les ministres. Ils avaient cru désarmer les h(>stilil«»s en déclinant l'honneur de faire eiix-nit^mes la revision.
'1; n. Brisson, La Congri*galton, i^ et i5. f2) Séance du 19 décembre 1898 : récit de Castolin, ronfinné par Brisson.
(3) Libre Parole du 17 novembre iSyj.
C'était donner à comprendre qu'à les dénoncer, eux et le Président de la République, comme les complices secrets des défenseurs de Dreyfus, on obtiendrait tout de leur faiblesse. Drumont raconte que Scheurer, par deux fois, s'est rendu à TÉlysée pour y plaider la cause du ' juif ; aussitôt Félix Faure fait prier Scheurer de démentir roffensante information (i). Turrel, ministre des Travaux publics, cause au Sénat avec Scheurer ; Drumont s'en indigne ; le ministre s'excuse, explique qu'il s'est borné à demander à son vieil ami l'adresse d'un pâtissier (î2).Et Ton fera marcher Billot, littéralement, à coups d'injures.
Dès le lendemain de sa déclaration à la Chambre, les « patriotes » s'étaient déchaînés contre lui. Ce n'est pas insulter l'armée que d'en traiter le chef de « fantoche » et de « faussaire », ou de « vieillard sans honneur (3) ». Bien plus, il est le complice de ScBeurer et le mien ; nous avons payé ses dettes (4) ; il a autorisé le frère aîné de Dreyfus à construire à Belfort, en pleine zone militaire, unchAteau qui est le repaire des espions allemands (5) ; ses collègues écœurés (Méline, Barthou) vont le chasser du ministère (6) ; c'est un voleur; il a volé l'argent des fonds secrets, près de cent mille francs (7).
CMc dernière accusation, c'était celle qu'Esterhazy avait connue d'Henry, de (luénée, qui la lui précisa à
(1) Mémoires (Je Scnv:vnF.n\ Libre Parole du 24 novembre 1S97.
(2j Ménwirea ; Malin du 'ÏA.
(3) ïntransigennl et Libre Parole des 17, 18, ly, y.o, aH, pI), i>8 novembre, etc. I.e Jour, la Pairie, VÉcho de Paris cl VÉelair sont aussi durs sans (Mre aussi injurieux.
i'i) Libre Parole du 9/1, Inlransiyeanl du '.».5.
(T)) Jnlransif/eanl du 19, du lU ; Libre Parole du '2S, elr. Hillot envoya à VAyence Ilavas une note pour élablir <|u<' cette maison se trouve en dedans du mur d'enceinle.
((V Intransigeant du 90, Libre Parole du 2'|, Jour, etc.
(7 Libre Parole du 28.
plusieurs reprises, avec des détails, pour qu'il la colportât dans ses journaux (i).
Billot, d'abord, ne comprit pas d'où venait le coup, pourquoi ces mômes gens lui faisaient un crime d'avoir ordonné une enquête et h Esterhazyùn titre d'honneur de l'avoir réclamée. Bientôt, une indiscrétion Tédifia. Hochefort raconta la visite qu'il avait reçue d'un officier supérieur, mais sans le nommer, sinon dans des conversalions particulières (2). Selon le sort commun des secrets, le nom de Pauflin ne tarda pas à (Hre imprimé : il avait parlé au nom du général de BoisdelTre lui-même; quel contrasteentre«la courageuse initiative du chef de l'État- Major et l'hésitation équivoque du minisire CS) >y !
Ainsi, Boisdeffre avait traité avec ilniransigeanl, et c'étaitau lendemain de la visite de Pauffinque Rochefort, commentantces confidences, avaitécrit: « Dans cette sale affaire, il y a, au moins, deux traîtres : Dreyfus, qui a livré la France à l'Allemagne ; Billot, qui. trahit ouvertement Tarmée dont l'honneur lui est conlié. » Il avait exprimé aussi le regret qu'Eslerhazy n'eût pas souffleté « cette venimeuse baderne (/|) ».
Encore mal habitués aux coups de cravache de l'État- Major, des députés, plusieurs sénateurs, firent des obser>'ations à Méline. Est-ce l'impartiale enquête qui a été promise, qui peut, seule, mettre un terme au trouble des esprits ? Que devient la discipline si le chef de rÉtat-Major général fait injurier par la presse le ministre
.11 Dép. ci Londrea, 5 mars lytx).
2' Jour nntidaUVi du 18 novembre i8<j7. Patrie, air.
3 Presse (antidatée) du 18.
"♦/ Intransigeant (antidaté) du 17. — Rochefort, dan> un Ilot d'injures, dénonçait encore Billot comme le compiler de «• l'cncagé de Pile du Diable », de ««Keslner. dit Moule ;i uillos ■. cl d.» ■' U^in^i 'h, (lii Boule-de Juil'.. Celle culolie de peau i\ un derrière à la place du cœur. >»
de la Guerre ? Un tel scandale, s'il n'est aussitôt réprimé, on va le porter à la tribune.
Billot, peut-être, eût dévoré l'injure ; Méline ne redoutait rien tant qu'un nouveau débat sur Tinsupportable affaire. Pourtant, quelques ministres ne cachèrent pas leur mécontentement. Darlan, surtout, qui n'était pas des pirejvaveugles, osa dire que l'écriture du bordereau était identique à celle d'Esterhazy. Billot répondit : « On a tué un traître à travers le bordereau (i). »
Boisdeffre, interrogé par Billot, ne nia pas que Pauf fin fût allé chez Rochefort, mais démentit que ce fût par son ordre. Il le prit de très haut : les officiers de rÉlat-Major, Tarmée tout entière s'irritent d'être si mal défendus. 11 plaida à peine, menaça.
Le Conseil des ministres décida que Boisdeffre luimême, pour écarter les soupçons que lui valaient l^es éloges de Rochefort et de Drumont, frapperait de trente jours d'arrêts de rigueur le chef de son cabinet. D'autre part, Billot révoqua Forzinetti de ses fonctions au Cherche-Midi (2) pour avoir commis précédemment la même faute que Pauffin, et être allé, lui aussi, chez Rochefort. Celui-ci, comme pour Pauffin, avait livré le nom de son visiteur, malgré la parole d'honneur engagée (3).
(1} La Dépêche du î?.i novembre 181)7 attribue un propos analogue h un ministre : u Quand il serait prouvé que le bordereau n'est \)jas de la main de Dreyfus, nous répéterons encore que le condanuié de ViU*. du Diable a élé justement frappé. »
(2; Conseil des ministres du 18 novendjre. Le décret est antidalé de la veille.
(3) Pour Pauflin, Rochefort dit lui-même «piil s'était engagé à taire le nom de son visiteur (Jour du 18 novembre). — C'est Forzinetti qui déclare que Rochefort avait pris le même engagement h son égard; ([u'il lui donna '< sa parole d'honneur ». (Lettre du 3i octobre à Kératry, dans le Journal du ly novembre.)
Ainsi sera pansée rhumiliation infligée à Boisdeffre ; les défenseurs de Dreyfus ne pourront triompher de la déconvenue des protecteurs d'Esterhazy, et Billot apparaîtra, au-dessus des passions, comme l'arbitre serein, l'homme de la justice distribu tivé.
11 y avait plus d'un an que Forzinetti avait été dé nonce, une première fois, pour cette visite et mis en demeure par Saussier de donner sa démission. Il Tavait donnée, mais elle n'avait pas été acceptée. On Tavait gardé tout ce temps, pour Tempécher de crier trop haut. Maintenant, il n'y avait plus de raison de le ménager.
Forzinetti se vengea, lui aussi. Il fit, dans le Figaro (i), le récit de la captivité de Dreyfus au Cherche- Midi, attestant Tinnocence du prisonnier qu'il avait observé pendant de longs jours et dont la douleur Tavait convaincu. D'ailleurs, cette conviction, beaucoup la partagent avec lui dans les hautes sphères militaires (Saussier, d'autres encore). « Mais la lâcheté humaine les a empêchés de le dire hautement et publiquement ; je n'ai pas voulu être du nombre. »
Ce simple récit fit verser des pleurs, opéra quelques conversions ; Rochefort et Dru mont s'appliquèrent aussitôt à déshonorer ce témoin émouvant. On l'avait vu dans les cercles; il en résulte (jue, vendu à la famille de Dreyfus, il commandite ces tripots et qu'il y joue l'argent de la corruption {n). Le vieux soldat provoqua
Cela est confirmé par Bernard Lazan» et n'a pas été démenti par Rochefort. — La dénonciation publique de Kocheforl contre Forzinetti datiiit d'une vingtaine de jours. {Intransigeant du 3i octobre.) A la suite de cet article, Forzinetti avait été interrogé par le général de Pellieux, commandant le département de In Seine. Il ne se défendit pas, convint de tout, dit que Dn'vhiri était innocent. (5 novembres.)
(i) 21 novembre i^yj.
h.\ Libre Parole, Intranaifjeanl', Patrie.
Rocheforlqui déclina la reûcontre «avec un infirme(i)». Forzineiti avait été blessé à la jambe, mais était très solide. 11 traita Rochefort de « lâche >>.
Cependant, Boisdeffre n'avait pas accepté sans résistance la punition de Pauffin. Son entretien, à ce sujet, avec Billot tourna à une scène violente. Du vestibule, on entendit les cris des deux hommes, « des coups de poing sur la table », la tempête de leur colère (2). Henry informa Esterhazy qui, devenu l'inséparable du beau-frère de Rochefort, fit révéler l'incident par le Jour. Exaspéré jusqu'à la déraison , Rillot voulut se battre en duel avec Boisdeffre, son subordonné ; on eut de la peine à Ten dissuader. Il comprit finalement ce qu'on voulait de lui: qu'il abandonnât l'enquête à Boisdeffre, partant à Henry. Il y consentit, se consola par des phrases. Aux obsèques du général de Jessé, il compara l'armée au soleil « dont les taches, loin d'assombrir sa lumière, donnent h ses rayons une plus éclatante splendeur (3) ».
C'était le règne du chantage. D'ailleurs, les maîtres chanteurs se menaçaient entre eux. Henry tient Esterhazy, qui ne le lâche pas. Drumont se défend d'être des amis d'Esterhazy (/|) ; prompt à la riposte, celui-ci l'accable ostensiblement de leur vieille intimité.
Le tumulte descendit bientôt dans la rue. Les jeunes gens des cercles catholiques, Guérin et sa bande, des
d Intransitjeanl du i>i novomhre 1897.
{.>. Jour (antidaté du 21; Libre Parole du •.>3. Ces deux journaux placent la prène au hj novembre.
!3i 2G novembre.
fV Lihrf* Parole <lu 17 : «< Le eominandant Esterhazy u'a^l pas de nos amis; il i\ v\v le témoin de Crémieu Foa contre moi, ce (jui prouve, tout au moins, qu'il n'était pas animé de sentiment'^ antisémites bien violents. •' — Voir t. Il, 55.
badauds, se réiiDirent dans ud « meeling d'iadignalion (i) ». Las organisateurs nous avaient convoqués, Sclicurer et moi. -Nous déclinAmcs l'invitation et l'asscmbl/'C nous Jlétrif. Les discours roulèrent sur ce thOme : » Des hommes fi la solde de l'Allemagne ont ■ entrepris d'enlever à nos soldats la conliance qu'ils ont dans leurs chefs et de dt-truire l'armée (:>.) ». Le poison pcnéirail. On vota que les juifs fussent exclus de l'armée et des fonctions puhiiques. Des étudiants, en marche sur le Sénat, pour y huer Scheurer, furent dispersés par la police. La laideur de cette jeunesse, qui avait rem- |)lacé parla haine Ick belles paHsionsd'aulrcfoi.s, attrista seulement quelques vieillards. Un premier vent d'émeute passa sur Paris.
Ainsi les choses tournaient ù souhait pour Eslerhazy- Pendant tous ces jours, il se divertit beaucoup. Ses idées noires, de fuite ou de suicide, qui lui reviendront, s'étaient disr^ipées. Le bruit énorme qui se fait autour de lui, l'agitation tiévreuse de tout un peuple à sou sujet, le relcnLissemenl du drame, dont il est le héros, il travers le monde qui, tout de suite, [iril feu, oublia tout pour suivre avec passion l'étonnant spectacle que la France va de nouveau donner; son nom dans tous les journaux du globe et sur toutes les bouches ; l'ardeur des milliers et des milliers de braves gens qui ont surgi pour sa défense, de qui, la veille, il était inconnu et qui le célèbrent comme la victime et le martyr des juifs détestés ; les chefs les plus illuslres de l'armée s'cngageant avec lui et entraînant l'armée avec eux ; le ministre de la tiuorre, tout à tour délié, fouaillé quand
.1. 1,c ■>! novcmliro, au Gvmnasc Paï<cnuil,
■1) Discours .le Dulnic. 1,c vi.tcimto iflfuRuc». d<-|>iili-. i-t Mil- Ipvoyo phrciil également la parole. [Temps. Malin, lAUrt Purolt, i-lc, ilu Irnilciniiin.
il fait mine de ne pas le protéger suffisamment, qui traite avec lui de puissance à puissance; le chef de TÉlat plus insolemment encore défié et plus vite encore humilié ; le Gouvernement, qui, jusqu'alors, a marché de succès en succès, tout à coup arrêté, paralysé devant le fossé entr'ouvert, et qui le devra sauter ; quiconque doute de lui, le traître, aussitôt honni comme un traître; sa cause devenant celle des patriotes ; ses plus insolents mensonges promus au rang d'intangibles vérités ; son rêve de haine et de vengeance, le furieux rêve de toute sa vie, enfin réalisé et au delà de toute espérance; « toutes ces canailles », « ces grands chefs ignorants et poltrons », « la belle armée de France » et « cette France maudite » qu'il avait souhaité de voir s'abîmer seulement dans l'incendie u d'un rouge soleil de bataille », sombrant, pour le sauver, dans l'imbécillité : que de sujets d'orgueil et d'ûpre joie ! Il respirait à pleins poumons cette atmosphère de gloire infâme; nul César, Néron lui-môme devant Rome en feu, n'avait goûté pareille volupté. Ce bandit était poète à sa manière et ne manquait pas de philosophie : être, comme il en avait conscience, un immonde gredin, et occuper le monde de son nom, se faire acclamer par le pays de Turenne et de Hoche en l'éclaboussant de ridicule et de honte, c'était une jouissance incomparable d'artiste, et son infini mépris des hommes était pleinement satisfait.
Le jour môme où ^^athieu Dreyfus dénonra Kstorhazy, Scluvarzkoppen lui nMju j>ar Félix Faurc en audience
de congé. Il lui déclara qu'il n'avait jamais connu Dreyfus. Le soir, il partit pour Berlin (i).
C'était, en langage diplomatique, l'aveu formel de ses rapports coupables avec Esterhazy. BoisdefTre ou Henry, en conséquence, firent raconter, dans leurs journaux, que le Syndicat avait projeté de déférer le serment à Schwarzkoppen au sujet de Dreyfus ; l'officier allemand « a préféré s'éloigner que se parjurer (2)». Rochefort trouva que cela faisait « gran<l honneur au colonel prussien (3) ».
Une telle impudence, tant de mensonges répandus par la presse, indignèrent Schwarzkoppen. Il eût voulu parler, dire publiquement la vérité. Mais l'Empereur, le chancelier (Hohenlohe), le général de SchlieflFen, en jugèrent autrement. Ils s'étaient persuadés qu'ils n'avaient pas le droit de prendre une telle initiative, de trahir le traître. Si 4e témoignage de Schwarzkoppen est réclamé par le gouvernement français, il sera autorisé à déposer, soit devant lambassadeur de France à Berlin, soit devant une autorité judiciaire (4). D'ici là, le gouvernejuent allemand se bornera à affirmer au gouvernement français qu'il n'a jamais connu le prisonnier de Tîle du Diable.
A la première réception diplomatique (5) qui suivit le départ de Schwarzkoppen, le comte de Munster avait renouvelé, en effet, ses précédentes déclarations. C'étaitle lendemain du jour où Icnomd'Esterhazy avait éclaté. Le vieil ambassadeur parla avec force, se redres-
(1) 15 novembre 1897. — L'audience eut lieu dans l'après-midi ; ]a lettre de Mathieu fut écrite dans la soirée.
(2) Inlransigtant et Pairie du 24 novembre.
(3) Intransigeant du 2'|.
(4 Déclaration de Schwarzkoppen an docteur Muhlintf (Cnx.v 1 I, 460, Monod).
(5) Mercredi 17 novembre 1897.
sant dans sa haute taille, détachant chacune de ses paroles, le geste bref, les yeux dans les yeux d'Hanotaux. Il dit que Schwarzkoppcn « protestait, sur l'honneur, n'avoir eu, ni directement ni indirectement, aucune relation avec Dreyfus». Lui-môme, jusqu'àces derniers jours, il n avait jamais entendu parler d'Esterhazy. Il n'était pas vraisemblable que le bordereau eût été trouvé dans la chancellerie de son ambassade (i). Cela voulait dire que son ancien attaché n'avait pas rc(^u le bordereau, ce qui était exact.
Hanotaux convient qu'il ne mit pas en doute la sincérité de l'ambassadeur^ parlant au nom de son souverain (2). Bien plus, « s'il a eu, précédemment, l'impression que des tentatives ou des manœuvres d'espionnage ont pu avoir lieu, par les agents spéciaux, au désu des ambassadeurs (3) », l'objection, plausible hier, aujourd'hui ne résiste pas au fait- brutal du rappel de Schwarzkoppcn. Si Boisdeffre et Henry en ont compris la signification, elle ne lui a pas échappé (4).
(1) Ca««., I, 392, Paléologue; 044, Hanotaux.— Paléologue dépose « au nom du ministre des AITaire.s étrangères. »
(?) Cass., I, 392, Paléologue.
(3 Cass., I, 044. Ilanolaux.
(4) Il en fait lui-même l'aveu, d'une manière indirecte, détournée, mais qui n'en est, peut-être, que plus significative. Il raconte comment il fut ému, le G janvier 1895, par le brusque rappel de Uessman, ambassadeur d'Italie, coïncidant avec la démarche de Munster auprès de (lasimir-Perier. »« Ces deux faits, rapprochés, ont dû et devaient émouvoir le gouvernement » {Hennea^ 1, 222). Kn d'autres termes, le gouvernement devaitcroire h la parole de Munster affirmant que Schwar/koppen n'avait pas connu Dreyfus, et interpréter le départ de Ressmaii comme la preuve des rapports de Pani/.zardi avec le condamné. En effet. Hanotaux explique un peu plus loin sa pensée : « Je dois ajouter, d'ailleurs, que le rappel de M. Ressman n'avait rien l\ faire avec l'affain» Dreyfus: il s'agissait de démêlés on l'a su j)lus lard) entre le président du (lon-^eil, ou le ministre des Affaires étrangères d'alors, et M. Uessman; à ma connaissance, le rap-
hi: SYNDICAT 46
Hanotaux a toujours eu des doutes sur la culpabilité de Dreyfus ; en 1894, il a supplié Mercier de ne pas engager Taffaire ; il a dit, plus lard, qu'elle était le malheur de sa vie. II a l'habitude des textes : il a pu comparer les écritures. Il est diplomate ; il sait la valeur des mots, celle de la communication qu'il vient de recevoir. Entre tous les collaborateurs de Méline, c'est rintelligence la plus cultivée et la plus fine. Des excuses que peuvent invoquer les lecteurs du Petil Journal, laquelle cet académicien pourrait-il alléguer ?
L'autre jour, Henry, causant avec Paléologue, a fait allusion aux lettres de l'Empereur allemand (1). Une autre fois, Henry a récité à Paléologue la lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen (2). Lequel de ces faux aurait convaincu l'historien de Richelieu ?
Nul plus que lui n'a été grandi par les événements, par l'Alliance russe. A cette date ( 17 novembre), son inlerventi<m serait décisive. Rien que la menace de sa démission ferait pencher la balance. Il n'a qu'un mot à dire : qu'il ne saurait, au nom de la France, <lonncr à entendre à un ambassadeur, qui a fait auprès do lui une démarche solennelle, qu'il le tient pour un fourbe. Il se tait. Assurément, les communications qu'il recjoit, il ne les garde pas pour lui ; correctement, il les transmet à Billot, en informe Méline et Félix Faure. Mais juger entre Dreyfus et Kslerhazy n'est pas de son emploi.
pel de M. Ressman. qui offrait une coïncidence exln^inenîcnl singulière, n'avait rcpendani Irait en quoi (lue ce soit li l'alTairo qui nous occupait à ce moment-là. » ^i, •223. ) La coïncidence du rappel de Schwarzkoppen, en 1897, était plus « sinf?ulière »» encore.
(1 Cas»., I, 393, Paléologue.
(2) Paléologue place celte conversation en septembre ou octobre, l'autre dans les premiers jours de novembre.
Sachant ce qu'il sait, il affecte encore de trouver cette affaire « ténébreuse (i) », indéchiffrable. Et, surtout, elle ne le concerne pas. Le « nihil humani », en devenant ministre, il Ta oublié.
Paléologue alla, de sa part, porter à Henry la déclaration de Munster, ainsi qu'une dépêche, un peu, antérieure, du chargé d'affaires de France à Vienne : « Schwarzkoppen n'a pas eu de relations avec Dreyfus ; il en dopnera, avant de partir, sa parole d'honneur au ministre de la guerre ; le gouvernement allemand ignore nécessairement si Dreyfus a eu quelques relations suspectes avec un agent d'une autre puissance (2). »
Henry écouta le jeune diplomate, puis objecta : « Nous n'avons jamais dit que Dreyfus eût des rapports directs avec l'Allemagne ; vous savez bien que Panizzardi était l'intermédiaire (3). » — Il avait répandu les deux versions qui eussent dil s'infirmer, mais (jui se fortifiaient l'une l'autre. — « Que faites-vous, reprit Paléologue, de la dépêche du 2 novembre ? » (la dépêche chiffrée, d'une
11) Casf;., I, 4î>9. lellro, du 2O novombro 1897. i\ Monod : « Je nrelTorco do voir, do «lavoir et de j)r(^Aoii'. Mais, vraiment, il faut plus qu'une ronsrieuce ferme, il faut une lumit'^re supérieure pour vous f?uider dans toutes ces ténèbres. •»
{'?.}. Dépêche du 5 novembre iSyj iCass., I. 3î|o.i — Le prince Lichnowski, secrétaire de l'ambassade d'Allematîne .'i Vienne, racontait que Schwarzkoppen, son ami personnel, lui avait affirmé n'avoir jamais eu aucune relation avec Dreyfus. CV/ss., I, 4O0, Monod.)
3 (mss., I. 3i^>. Paléologue.
sincérité criante, où Panîzzardi, dès la première heure, rend compte à son État-Major que ni lui ni Sehwarzkoppen n'ont connu Dreyfus). Alors, pour convaincre son interlocuteur, Henry ouvre son coffre-fort, en sort divers documents et les étale sur son bureau. D'abord, il commente le rapport d'un autre attaché miHlaire (ni r Allemand niritalien) « où il est question des rapports de Dreyfus avec un agent prussien (Schmettau) en Belgique [i] »>. Donc, l'intermédiaire n'est déjà plus Panizzardi. A ce moment, entre Gonse. Même dialogue. Môme objection de Gonse (que Dreyfus n'a pas été en relations «lirectes avec Sclnvarzkoppen), et même riposte de Paléologue. Henry, qui voit patauger Gonse, intenient, mais pour « couper court » i\ rentretien. Il parle, o avec un certain trouble », des pièces (Ju'il a tirées de sa caisse pour les montrer à l'envoyé d'Hanotaux, mais il ne les montre pas (2).
Tout cela (les lettres de l'Empereur allemand, la prétendue lettre de Panizzardi, ces versions contradic toires, cet embarras) eût dû paraître suspc^ct à Paléologue , diplomate informé , psychologue délicat, et d'esprit droit. Mais il estimait Gonse» et croyait à Tiinpeccable loyauté du bon et rude soldat que hii paraissait Henry. Au surplus, il pensa que cette affaire était très embrouillée et n'éprouva pas le besoin d'en démêler les fils.
La seule pièce qu'Henry ait fait voir (ou qu'il ait lue) à Paléologue était le brouillon d'une note du colonel Schneider, attaché militaire autrichien. Ce brouillon, chiffon informe, ne port^itnidateni signature; il avait été ramassé,^ l'ambassade d'Autriche, pendant l'automne
'1, CasSf, I, 563, Gonse*.
'•2 Cass.. I, 390, Paléologue.
48 HISTOIRE DE L AFFAIRE DRI^YFrS
de i8i)<>, lors des polémiques qui suivirent la fausse nouvelle de l'évasion de Dreyfus et préeédèreni Tinterpellalion de Castelin. Schneider relatait, dans ce rapport, les propos, favorables îI Dreyfus, qu'avaient tenus les deux attachés allemand et itidien; mais rAutrichien restait sceptique : il continuait îi croire que le juif avait été à la solde « des bureaux confidentiels all(*mands de Strasbourg et de Bruxelles (i) ».
(i; 'c On avnil déjà émis bion dc>î fois pareille supposition, écrivait Schneider, que le traître est autre (luc Dreyfus, et je no serais [>as revenu là-dessus si, depuis un an, je n'avais appris par des tierces personnes que les attachés militaires allemand et italien avaient soutenu le môme thème, dans les salons à droite et à gauche. Je m'en liens toujours et encore aux informations publiées par le Temps au sujet de l'alTairo Dreyfus. Je continue à les considérer comme justes et esUme que Dreyfus a été en relations avec des bureaux coniidentiels de Strasbourg et de Bruxelles, que le grand Ktat-Major allemand cache avec un soin jaloux mOme à ses nationaux. •• — Ce brouillon, en allemand (n* (i() du dossier secret), fut produit par Cuignet devant la Cour de cassation (I, 3i\-j) : puis commenté par Mornard (t» ^>^3;. Mercier en aviiit une copie (on traduction) qu'il porta à Rennes, dont le grcflior donna lecture et qui fut versée au dossier. «< Ouolle est la date de cette pièce? » demande le président du conseil de guerre. — a 3o novembre i8<i7 •», répond Mercier (1, 7^. Dès qu'il connut cotto déposilion. le colonel Schneider, qui élait malade à Ems (il mourut (|uelques mois après), lélégraphia au Fiffaro pour protester: « La lollro du 3() novomlM-e iSijj, atlribu('*e i\ moi, est un faux. » {17 août iSijcj ) Il expUijua ensuite, dans une letlro du •2'>. août, on tpioi consislail le faux ; '» Le 3<) novembre iSi)7, mon opinitm étail (thsolumenl ronlraire à colle qui se trouve exprimée dans la pièce on question. I/ai»|>osition de l:i date susdite et do ma signaluro au texte que l'on m'attribue constitue un faux. Co faux subsisterai! dans le cas où, ce dont je no puis juger sans l'avoir sous les yeux, le texte luimémo émanerail i\o moi à uiu^ antre date " {liennea, ï, 14^. l'i')}. — Hogol, malirré ce démenti, cliorrba à tirer ai-gument de la pièce ainsi falsiPiée .1, •.>,Si .. Lo commandant Hollin, alors chef du Service dos ronscMgnomonts, dé|>osa qu'il avait vu la note dans snn texte allemand, •• mais qu'il no savait j»as «|ui en avait fait la traduction •■. t^nlin, Moroier ayant refusé de dire par qui il avait été mis en possession de la copie
Schneider, depuis lors, avait changé d'opinion ; il avait acquis (de Schwarzkoppen et de Panizzardi) la certitude que Dreyfus était innocent et que le traître, c'était Esterhazy.
Henry, quelques jours plus tard, data du 3o novembre 1897 ce brouillon de i8(y> et y ajouta la signature de Schneider. Il avait fabriqué, peu avant, pour mettre Tattaché allemand en contradiction avec luimême, un prétendu rapport d'agent : « Schwarzkoppen soupçonne Auguste (un domestique) d avoir dérobé sur son bureau le document écrit par Dreyfus ( i ) », — le bordereau que l'attaché allemand n'avait jamais reçu. Ainsi rÉtat-Major avait jusqu'à trois systèmes différents de la culpabilité de Dreyfus, et Henry avait établi des faux pour chacun d'eux.
Billot savait à quoi s'en tenir. La semaine d'après (2), Munster revint chez Hanotaux et réitéra avec encore plus de force ses dénégations (3).
Ce fut le tour, ensuite, de l'ambassade d'Italie. Déjà, dans une note officielle, le gouvernement de
qu'il avait produite, (11, 23), le président du conseil de i^nerre coupa court au débat. H ajouta, à lorl, que la date du 3o novembre 1897, inscrite sur la pièce, étalL celle « de rentré*» au Service des renseignements » (II, •.>/|}. i-^n etTel, comment expliquer que le brouillon d'un rapport- d'octobre ou de novembre iSyC ne fût parvenu à TI-^tal-Major que \o. 3o novend>rc iS<»7? Au surplus, c'est le 17 novembre iS<)7, qu'Henry montra à i*aléologue le brouillon de Scbneider. O/ss., I, 3f>o.;
Il) Note (inédile) du 5 novembre 1897. [Doiisier secret).
\'2) 24 novembre. H observa (ce qui rassura llanolanx , qu'une intervention publique de l'ambassade n'aurait <|ue des inconvénients [iJosaier diplomatique.
3; Casa., 1, 892, Paléologue.
50 HISTOIIŒ DE l'aFFAIRE DREYFUS
Rome avait déclaré que Panizzardi n'avait été mêlé en rien à l'affaire du capitaine Dreyfus ( i). Le marquis Visconti-Venosta, ministre des Affaires étrangères, le général Pelloux, ministre de la Guerre, le général Primerano, chef de FÉtal-Major, répélaient sans embarras, dans des entretiens particuliers, (jue le traître était Esterhazy (2). Ils s'étonnaient qu'une pareille erreur eût pu être commise et se montraient très résolus à ne pas laisser mettre Tllalieen cause.
Billot lui-même avait donné à Scheurer (de mémoire) le texte de la fausse lettre de Panizzardi, d'octobre iSif) (3). Scheurer ne s'en était pas trt, ni le faussaire ; Henry avait récité son faux à Paléologue, qui s'en étonna; k Esterhazy qui en fit des gorges chaudes ; à vingt journalistes qui, moins perspicaces, annoncèrent qu'au jour voulu Scheurer serait écrasé d'un « coup de massue ». Ils donnèrent des textes variés et inexacts de la pièce, mais d'où résultait que Panizzanli, écrivant à Schwarzkoppen, nommail Dreyfus, le « juif », comme étant à leur service.
Panizzardi avait conté à Tornielli la visite de Lemercior-Picard à Schwarzkoppen et comment le misérable s'était vanté d'avoir fabriqué cette lettre. Dès que les journaux (mi parlèrent, et de la pièce Canaille (le Z>... qui lui était également atlribuée, il dit à son chef que son honneur de soldat exigeait une protestation immédiate. L'ambassadeur n'en voulut laisser 'le soin à nul autre et se rendit aussitôt chez IIanotaux(4).
(1) ('.()nii>te roudu rin <'onscil des ministres du ?.3 novembre.
i'i) Cass., I, /»0o, Monod. Le tfénéml Pelloux m'a fait la môme déelaration, à Rome, au nioi«î d'avril i<yK>.
(3) Voir t. 1I,5l'|. — La principale pliras*- de cette version fui publii^e dan«^ le Cri de Paris du 5 «iécembre i8<)7.
'4' '^7 n<»vend>re iS<)7 Cass., I, 3<|3, l*alé()Iugue.>
L'entrevue fui longue. Tornielli, avec sa courtoisie et sa fermeté habituelles, dit tout ce qu'il avait sur le cœur : son attaché n'a jamais entretenu de rapports avec Dreyfus ; les diverses lettres où Dreyfus « est désigné soit par son nom, soit par une initiale, soit par un appellatif quelconque n'émanent pas de Panizzardi ; dès lors, cet officier a raison de demander ou que Ton cesse d'en parler, et surioul d'en faire usage, ou bien qu on Tentende ; ces pièces, il l'affirme sur l'honneur, sont l'œuvre d'un faussaire ». Aussi bien, « cette déclaration formelle, cette dénégation la plus absolue », Panizzardi les a consignées dans une note écrite, signée, que Tornielli remet à Hanotaux, et il en déposera, sous serment, quand et comme on voudra. L'attaché militaire rappelle à ce propos que son témoignage a été admis, réclamé, dans une autre aifaire d'espionnage, en 1893, parle ministère des Affaires étrangères lui-même.
Hanotaux ignorait ce précédent. Dès le lendemain, Tornielli lui adressa une lettre explicite ( i ), où, renouvelant ses protestations, il rappelait les circonstances de cette affaire (2). Hanotaux expliqua alors qu'il n'était pas
(i) Lettre de Tornielli à Hanot^mx, du 9.8 nov. 1898. [Cass., I, 3981, versée au dossier par Paléologue, d'ordre de Delca6»(^, certifiée conforme par Raindre, directeur des AfTaires politi ques. — C'est de celte lettre que Méline n'a pas hésité à dire, le i3 décembre 1900, à la Cliaml)re: « On n'y établissait nullement le faux Henry. » Tornielli s'y exprimait en ces termes : «Le colonel Panizzardi demande qu'on l'entende sur la sincérité de ces pièces, qu'il déclare sur l'honneur ne pouvoir être (jue l'œuvre d'un faussaire. »
(2^ Un sieur E. A. Chapus, inculpé de tentative d'escroquerie à Marseille, avait réclamé la déposition de l*anizzardi. Develle, alors ministre des Affaires élran^iTcs, transmit colle demande, par une noie du 7 novendjre i8<j3, à raiiiba*sadeur d'Italie iRessman^ Le y, Ressman répondit que Panizzardi donnerait, por écrit, le témoignage qui lui était demandé. Le 6 décembre, Casimir-Perier, qui avait remplacé Develle au quai
52 inSTOIRK DE l'aFFAUŒ DREYFUS
en son pouvoir d'empôcher les racontars d'une presse pour laquelle il ne cachait pas son mépris (bien qu'il fût en rapports suivis avec de nombreux journalistes qui soignaient sa gloire) ; mais il promit qu'il ne gérait pas fait usage d'une pièce que 1 ambassadeur d'une puissance amie arguait de faux.
Au Conseil des ministres qui suivit, Hanolaux raconta son entrevue avec Tornielli (i), que Panizzardi avait donné à l'ambassadeur w sa parole de gentilhomme et de soldat ». Barthou demanda si le minisire des AlTaires étrangères pouvait suspecter une telle parole. Hanolaux répondit affirmativement, cita des précédents.
Le faux resta le pivot de l'œuvre de mensonge.
Ainsi, des la fin de novembre, le gouvernement fut avisé, officiellement, que Schwarzkoppen et Panizzardi attestaient sur l'honneur n'a voi r pas connu Dreyfus ; qu'ils avaient limité leur affinnation à Dreyfus, et que rallachc italien, personnellement mis en cause, arguait de faux, prOt à en déposer sous serment, les deux principales pièces du dossier secret.
d'Orsay, transinil à Hcsjrnian les (ieiix questions du juge d'instruction. Fani/zardi répondit, le <), par écril el ?a rci)onse fut produile au i>r(>cès cie (Uiapns. {(Àiss.^ I, 'Mjn), lettre de Tornielli à Hanolaux.)
(i! Cass.^ I, 0'|4, lïanotaux. — Méline ronvienl ([u Ilanotaux le tint au courant {('.hamhrc des Dépulés, séance du i3 décemhre 900): il ajoute îiu sujet à la lettre de Tornielli. : « D'ailleurs, personne n'y ajoutait d'importance sérieuse au point de vue où l'on se place. >*
Dès lors, OU bien Félix Fauro, Méline, Hanotaiix et Billot ont cru h la sincérité de ces déclarations, — et, de ce jour, ils vont sciemment mentir en proclamant que Dreyfus est coupable ; — ou ils ont cru que l'Empereur allemand, le Roi d'Italie, leurs ambassadeurs et leurs officiers étaient des menteurs, et intéressés à mentir.
Ils firent le silence sur les démarches des ambassadeurs allemand et italien. Bien plus, entre tant de démentis qui remplissaient la presse d'Outre-Rhin, ils n'en communiquèrent qu'un seul par une note officieuse (i) : « Il n'était pas vrai que TEmpereur Guillaume eût intercédé, naguère, par une lettre autographe, en faveur de Dreyfus, auprès de Casimir-Perier. » On insinuait ainsi (sans mensonge positif, puisqu'on se taisait de Texact incident), que TAllemagne, pour cause, s'était désintéressée de la condamnation du traître.
Jamais pays ne fut plus systématiquement trompé.
Les ambassadeurs delà République confirmèrent, dans leursdépôches,lesdéclaralionsdeTornioHiel de Munster.
L'étrange et horrible beauté du drame n'avait pas seulement ému les peuples, mais les souverains. La vieille Reine d'Angleterre écrivit h son petit-fils, l'Empereur allemand, pour savoir la vérité. 11 répondit h « sa chère grand'mère » que Dreyfus était innocent, et la reine Victoria montra cette lettre à son amie, l'impératrice Eugénie, qui se passionna pour l'aiTaire. L'Empereur d'Autriche, celui de toutes les Russies (2),
(1) Note de V Agence Havas du 29 novcmbro 1S97. ï^e dtMiienli de la Gazelle de F Allemagne du Mord rt^pomlait à un article du BappeL
^2) On a déjà vu (l. II,. 542) que lo ministre WiUe doutait que Dreyfus tùt coupable. L'Empereur de Russie nurnit également expruné un doute pendant l'un de ses séjours à la C^ur de Copenhague. (Svenska Dayhladet du 21 novembre 1897.)
les Reines d'Italie (i) et de Hollande, les Rois de Danemark et de Suède, ceux des Belges et des Grecs, s'informèrent de même et furent également édifiés. L'Empereur d'Autriche avertit sa nièce, la duchesse d'Orléans (2), et le Roi d'Italie son neveu, le prince Victor- Napoléon (3). Le Pape voulut également savoir (4) et ses neveux allaient répéter dans Rome qu'Esterhazy était le traître. Quand le vieux roi Christian, père et aïeul de tant d'empereurs et de rois, apprendra Tacquittement d'Esterhazy, il laissera, de colère, tomber sa tasse et, pour la seconde fois de sa longue vie, il doutera.de la France.
(1) La reine Marguerite rt^pélail (ju ayant pris les renseignements les plus précis, elle était certaine de rinnocence de Dreyfus [Cass., !< 4^)0, Monod).
(2) La duchesse d'Orléans le dit au comte de Blois, sénateur, qui le répéta à Ranc. — L'Empereur d'Autriche, en mai 1898, interrogea lui-même Schwarzkuppen, demanda des détails. Le marquis de Reversaux, ambassadeur de France, croyait l'Empereur favorable à Esterhazy, parce que d'origine hongroise. L'Empereur lui fit, un Jour, l'éloge de l'armée française, puis ajouta : « Et pourtant Dreyfus est innocent! »
(3) Le prince Victor le dit au commandant Blanc.
(4) Il dit, un jour, au duc de L... : » Vous savez bien que TafTaire Dreyfus est un prétexte. »