‹ Histoire de l'affaire DreyfusChapitre 3 sur 26 · I.'kSOUÊTE BE PEI.LIELX · texte numérisé non relu

I.'kSOUÊTE BE PEI.LIELX

La première pièce, d'ailleurs, suffisait ii i« tromper; elle a diHerminé bien d'autres convictions d'une sincét\\{- qui dt'-fie le soupçon ; el l'idée ne pouvait lui venir qu'elle n'était pas authentique, que les généraux. lîoisdelTre el ( îonse, et le ministre de la (jiierrc faisaient sciemment usage d'un faux pour sauver un Iratire. Lauth venait de photographier la pièce et <• la trouvait merveilleuse (i) ".

I*cllieux s'élonna-t-il que les minislres et l'Étal- Major. armés d'une telle preuve (qui expliquait tout, répondait à tout| la gardassent eecrèle, qu'elle ne fut même pas au dossier? Henry avait ses raisons pour ne p»s produire son Taux en public. Il prôforail le nionlrer à huis dos. (îonse invoqua des raisons supérieures d'ordre diplomatique.

Fellicux, pourtant, ne se rendit pas sans résistance ft ce?* prétextes.

(Ionse lui révéla encore comment Schwarzkoppen pouvail affirmer fi bon droit qu'il n'avait pas connu Dreyfus; Panizzardi était l'internièdiaire. C'est oc que

l'.'l]iriix riil mntiilê au minîMlirc d<; lu (;iieirr .ni Itcisili-ffro lui lit r<i[iiiiMini<]itrT jiiir (i(>[w<> lu Tnussi' l<>lli'c' il<> 1*.ini/.x)U--li ■■ .-ivt^i: hfniiriiup d'iiutroH », |ii<rmi [«aiiui-IIfmIc:^ IrtlrcH il<- l'Kmpcn-iir iitlPHinml: " V.i- ii'Ciit, dit-il, ni un tninlinur ni nii^mo nn lîeulrnniit-col(ini*l 'jiii l'ussrnl pu Tiiirc um- pni'i'illp coiiiimiuîcaUon ■le ii<>*:iini<>nla ultr.i-spcrcts el cDnllilt'TilicIs h un onicirT f;énéral ". — Maiziferc el E><l<-rli.i/.y ilÎHi-iit Ions ili-iix ipii- lu roniniuniratiiin eiiLlten - mi roiirs ili- rciii|iii^ti- ".Il s'iit;il, i^vîdcjiiiiifnl, (II- roiii[iiiMe jiidli'iairc.l>i'Iliri|i(.raii-'iitit lei''|inivciMl)reiMy7)iviM' Srhcnrpr. lit nllusimi nu fiiiix rlll.'iuy (Voir p. i/yi. Il Inv.iililon.î ciinou pnlre le ai. dati- di' s.i ni)miiii<liiiti, i-l cello «iitri-viic. — (ionise Jlrnnr», 11, itiiii dit " c[iril jnmitr.'i ii l'iHlifiix li-s pii'it's • |iii iiûurmienl loi iMr** miles -. : ■. 11 les px.imtnn. ic< clmiiit. l'I jf Ic^ lui tia cnvojfr doux un Irois juiu>i iipri-s ]mr Imnli-rPHU ■ iflliii-l r^itfné du iiiiiiîhlri-. ■: MiiiM il m- nnnlv du pn-ri-i-r ■[iii'JlcM

IKtal-Miijor jiisip[ii|irfcs «o iipiâlv. "

Mi Hennei. I, t)33, Laulli.

Gonse et Henry ont dit à Paléologue, Boisdeffre à Picqiiarl, Mercier aux jiij<es de i8ç)'|. ATappiii de celte version, le faux d'Henrv.

Tout cela se tenait très bien.

Henry, en sa qualité de chef du bureau des renseignements, porta à Pellieux les dossiers secrets (arrangés par lui) de Dreyfus et d'Esterhazy. Le dossier de Dreyfus comprenait la pièce Canaille de D.,. et la récente déclaration de Lebrun-Renault ; celui d'Esterhazy, le pelil hleii, avec Tadresse grattée et récri t(».

l^^llieux savait en quelle estime TKtat-Major tenait Henry. 11 venait d'être promu lieutenant-colonel en récompense de ses s(»rvices, de son dévouement à toute épreuve, de son impeccable loyauté. (Vest Boisdeffre lui-même (pii parle par sa bouche. Dans le passé qui s'éloigne, les ombres de Sandherr et de Miribel le protègent. L'excellent prince d'Arenberg (i), qui avait été l'ami de Miribel et Tétait de HoisdelVre et de Galliffet, me disait pour expliquer sa perplexité : ^' Il n'y a pas de plus honnête homme que I^i<*quarl ni de plus brave homme qu'Henry ).

Nécessairement, I*ellieux le croira sur parole, ou c'est Hoisdell'n» (ju'il vù[ suspecté d'imposture. Henry sera désormais le j^rand témoin, à la fois témoin et accusateur. Avant (le dé|)oser sous serment, il met Pellieuxau (touranl. — Il était léi^ilimc* (\\w Pellicux se fît renseigner. Et j)ar qui plus sûrement «pie par le chef du service de statistique? — Or. c'est dans c(»s tétxvà tète <in'excell(» Menrv, caria grande lumiènMles audiences publiques le gène: il n'y connaît d(^ ressources, contre la dialcclitpie tropsei-rée d'un contradirtenr, que la

(j) Drimli'' (lu (Ihor. itkmhIuc de riiistilul.

LENÇLÈTE DE PELLIKIX 77

violence calculée des coups d'éclat qu'il ne serait pas adroil de renouveler Irop souvent. Rien de tel à craindre dans le cabinet de Pcllieux. Sa ruse de paysan y est à l'aide, se joue des crédulités complaisantes. Ce qu'il montre, tout ce qu'il dit, devient article de foi (i).

llrnrj' ne cacha pas qu'il avait connu autrefois Kslerhazy, tout comme Peliieux lui-m^me. D'ailleurs, il ne le déchargeait que de l'accusation de trahison : le bordereau a élé décalqué par Dreyfus sur l'écriture d'Esterhazy et le /)e/[/ Weu est une pièce suspecte. 11 n'ess.iya nullement de faire passer Estcrhazy, dans sa vie privée ou militaire, pour un modèle. On peut calomnier un joueur, un libertin, comme un honnête homme.

Auirsi bien, Henry lui-même n'a-t-il pas été accusé do trahison et presque en même temps qu'Eslerhazy?

En effet, après avoir raconte^, à sa façon, les entrevues de Baie el de Luxembourg avec Cucrs, Henry conlïa â PeUieux que l'officier français incriminé par lagcul étranger, c'était lui-même. ■< D'une lettre, dit-il, qui existe au ministère de la Guerre et qui est arrivée ilaus les premiers jours tie novembre, il ressort iiue c'est moi qui étais le chef de bataillon visé (2). »

Il eût fallu du génie à Peliieux pour observer alors que celte lettre (qui n'a jamais été produite) arrivai! à l'Ktal-Majorà un moment bien op|>itrtun.

,il Jcdnniie ini, eliion h laiiiili- >lu -fH iiuvitiiibj'e, le résiiiiiù Oc In <l'-]H)siti»n d'Hcnrj- ilvviitil l'pllicuï. Il rtiMiiltc, eu cITi;!, ili;a i|UP'iïionsi>nsécHpiirl'dlirux;i l'ii'iiuarl, le 'A) i-l li- '.(j niivi-iiibrii, ■lu'il '^tiiit di^jJi un courant iIim <Ijmts inciilenls iiiii s'i'liiifiit )ii-o<luit!i h l'h^lat-Mnjnr, ilu {)rinl<-iu[is il l'uutmiint; Je iNiili. .\iiisi, II- ■/!>■, u Je vous pli» de ma taive Haviiir iliui-s iiiu'l Iml \iiLi-4 iivet fail (liM|mrnltro, ilmia la |ili(>l»icr<'i|)liir ilii tcvlc ti-s lruM->< de iliVhirun! qui existaient nur l'orlKinui ? ■■ 0I1-.

12 lie miîino Lumli ; « Lu (iciwMinc <|uc Gu«is uvait vouiii désigner n'était autru (|ut; le .^ominainlanl ll<'iiry 1ui-nit>iiii?. " i-j8 novembre 1897.)

Donc, Cuers est un misérable, indigne de toute créance, quelque agent à la solde ou de TÉtat-Majoi prussien ou du Syndicat juif.

Coup d'une admirable audace et (jui porta fortement.

Du moment qu'il se trouve des hommes assez pervers ou assez fous pour accuser Henry, quoi d'étonnant qu'il s'en trouve pour accuser Esterhazy, viveur endetté et imprude.. - !

Ces contradictions d'un agent étranger, qui tantôt nomme Henry, tantôt semble désigner Esterhazy, prouvent à la fois et l'inanité de ses dénonciations et l'intérêt des Allemands à disculper Dreyfus.

Si Cuers, initié aux mystères du fameux Thiergarten^ a vraiment signalé Henry comme Tinformatenr d'Esterhazy, celte allégation (qui aurait pu être redoutable), maintenant qu Henry la révèle lui-môme, ne pèse plus rien.

Henry ertt pu taire cet incident h Pellieux. Ah î l'honnête homme qui fonce sur la calomnie ! Le témoignage d'un tel soldat est» inatta^juable (\) ».

Les premiers propos de ce misérable Cuers, qui paraissaient viser Esterhazy, Pic((uart, naturellement, les a accueillis.

lljLîury dul charger son ancien chef de l'air d'un soldat qui accomplit, dans un inlérêt supérieur, un pénible devon*. Et (jribclin, Lanth vont confirmer tous ses mensonges. El, eux aussi, ce sont des hommes honorables.

Ces accusations ({ui vont se préciser, en se renouvelant, (le va«i:ues devenir formelles, s'accroî-

(i: r/ost ro (juc «lii-a curoro iN'Ilioiix à riiislructioii ral>re : «i Leur lioriora!)ilil('* («Illcnrv et «le (inl>elini rend leur léiuoigiiage inattaquable . "

l'eNQII^TE de PELIJEl X 79

Ire de dc^lails nouveaux (retrouvés subitement dans la mémoire de ces officiers qui se suggestionnent les uns les autres), et, encore, s'exagérer des inventions de la presse, et devenir ainsi, h force d'être répétées, des faits acquis, Henry les a, de longue date, préparées. Non pas d'un seul coup, mais au jour le jour, profilant de cent menus faits qu'il a recueillis, toujours en éveil, dénaturés et signalés à (jon3e, tantôt avec la collaboration presque inconsciente de Lauth et de Oribelin, tantôt avec celle de ses faussaires habituels, Lemercier-Picard et Guénée.

Premier chef d'accusation :

Pîcqiiart a communiqué à l'avocat Leblois le dossier secret du procès Dreyfus et, notamment, la pièce Canaille de /)... « Un jour qu'Henry est entré brusquement dans "le bureau », il les a vus ensemble qui compulsaient le dossier, ouvert devant eux, et d'où sortait la photographie de la pièce secrète. Il précise la date : en octobre 189^, et que la pièce était près du coude du colonel. (Leblois, en octobre, n'était pas à Paris.) a Mon opinion, dit Henry à I^ellicux, c'est que cette pièce (le document libérateur) n'a pu sortir du ministère que par la faute ou la négligence de Picquart. >^

Dès lors, tout s'enchaîne et s'explique : Picquart, par Leblois, a renseigné Scheurer et les Dreyfus; il a emporté chez lui l'une des photographies de la pièce secrète; une femme la lui a volée et l'a remise à Kslerhazv.

Ainsi, Henry, après Hillot, aulhenti(fue le roman de la dame voilée. Le hasard, qui l'a fait entrer «< brnscjuement » chez Picquart, lui a permis d'assister à la genèst^ de la félonie.

A l'appui de ces dires (à supf)oser «piils en aient be-

soin), Henry invoquera le témoignage de Oribelin, qui, lui aussi, a surpris l^icquartet Leblois, elles rapports contemporains de Guénée à qui le colonel s'est ouvert de ses conciliabules avec Tavocat. Et Pellieux tient de Leblois lui-même qu'il est l'ami intime de Picquart, son confident, le dépositaire des lettres de Oonse, — pourquoi pas d'autres documents, plus graves encore? — qu'il allait le voir au ministère, qu'il a reçu de lui des dossiers à examiner.

Second chef d'accusation :

(.'est le peiit bien qui aurait mis Picquart sur lâ piste d'Esterhazy. Henry expose qu(* c'est lui, toujours, qui a reçu les cornets de la femme Bastian, trié les papiers et collé « tout ce qui était en français «, passant à Laulh M ce qui était en allemand », (De la consigne de Picquart qui a ordonné que les cornets lui soient remis intacts, il ne dit rien.) Or, « dans aucun des paquets qui lui furent remis, il n'a remarqué aucun des fragments qui composent la carte-télégramme ». Il l'a connue par Lauth ((ui, d'ailleurs, avait négligé ([uelque temps de lui en parler. II lui exprima alors son élonnement (peutêtre aussi à Picquart), vu «< (juil regarde toujours mor- C(*au par morceau •>. (le qui rend l'aventure plus suspecte (Micore, c'est toute une série* d'incid(»nls dont Lauth et (jribelin déposeront : IMccpiart a gardé, pendant plus d'un mois, avant iW les remelire à Lauth, les fragments du peiil filt'u : sur les photograidnes cjuil en* a lait tirer par [juith et .lunck, il a chenrhé à faire (lisj)araître les traces (les déchirures, afin de fainMToirr à lioisdelîre qu'il l'avait inlerceplé î\ la poste; il s'esl vanlé «. (ju'il ferait marcher les chefs réralcilranls »; il avait W projet (dont il s'est ouvert à Laulh' dt* faire ap|)oscr un timbre sur la carte reconstituée et si^st renseigné auprès de (îribelin sur la façon d'y procéder; enfin, il a voulu faire décla-

l'enquête de PELLIEl X 81

rer mensongèrement par Lauth que la pièce est de récriture de Schwarzkoppen, alors que récriture du peiit bleu est entièrement inconnue au bureau. Le document, au surplus, n'a aucun caractère de vraisemblance. Enfin, Picquarl, depuis longtemps, guollait Esterhazy; il a fait saisir sa correspondance ; dès Tannée d'avant, il avait commencé un dossier contre lui, témoin l'article nécrologique du marquis de Netlancourt (antidaté par Henry).

Henry accuse-t-il formellement Picquart d'avoir fabriqué la carte-télégramme et de l'avoir introduite luimême dans le cornet, après Tavoir déchirée pour faire croire qu'elle venait de l'ambassade? Il n'en a garde; l'accusation franche sera portée par Esterhazy qui peut le faire à bon droit, étant renseigné par la dame voilée, par la maîtresse de Picquart (i). Mais le récit d'Henry tend à faire naître, dans le cerveau de Pellieux, la pensée accusatrice qu'il hésite, en bon camarade, à formuler. L'une des beautés de la diffamation chez Henrv, c'est le crescendo. Il a lu Beaumarchais ou il Ta deviné. 11 va toujours du simple au composé, de l'insinuation qui rase le sol à la calomnie qui éclatera comme la tempête.

El, encore une fois, la fourberie qu'il attribue à Picquart, c'est celle qu'il a commise lui-même quand il a déchiré le bordereau que Briicker lui avait remis intact.

U ne dénonça pas h Pellieux le grattage de l'adresse du peiil bleu, réservant sans doute, pour l'avenir, cette autre preuve matérielle de la'\'ilenie de Picquart; mais il imputa formellement à Souffrain, agent du Syndical,

.'ly Esterhazy, dans son dernier interrogatoire (2 décembre i8(j7), demanda une enquôte sur Torigine et l'authenticité du pelil bleu.

êS HISTOIRE DE l'aFFAIRB DREYFUS

la dépêche où Speranza avertit Picquart que « tout est découvert ». Pour l'autre dépêche, celle qui prévient Picquart qu'on a la, preuve qu'il a fabriqué le peiit bleu, il n'avait encore aucune indication, sauf que la signature <c Blanche » élait le prénom de la comtesse de Comminges.

Cependant, il a <( toujours considéré Picquart comme un honnête homme, mais c'est un sceptique, un névrosé, qui pose pour le décadent; il est adonné à l'occultisme et fait tourner les tables dans des milieux in terlopes(i)». Henry est convaincu que son ancien chef, à travers celte intrigue, « a agi par impulsion, agent inconscient, (il ne dit pas : payé) de gens qui ont intérêt à le pousser ». Si Henry n'avait pas été en congé quand Picquart a demandé à Gribelin le dossier de 1894, « il ne lui aurait pas permis d'en prendre connaissance, comme c'était 9a consigne, autrement qu'en présence du souschef d'État-Major ».

Enfin, ce que ni Gonse ni Henry n'osent dire euxmêmes, par prudence, sinon par pudeur, les journaux l'impriment. Déjà Esterhazy a attribué à Picquart des origines juives. Drumont, pour lier plus étroitement Pic(iuart au Syndicat, raconte maintenant que c'est moi qui l'ai fait nommer au service des renseignements (2), pour préparer la revision, tout comme j'avais précé demment, pour préparer la trahison, imposé Dreyfus à Miribel (3).

Pendant quehjues jours, comme sur un mot d'ordre,

(i)Pcllieux intciTOf?cra Piaiuart sur ces bille vosc^es (Cas8., I, 2o3, Piciiuarl).

[^'ïi Libre Parole du 17 novembre. — Lauth racontait ouvertement que j'avais pvùié de TargcnL h (TallilTct, ce qui élait faux, à condition que le général imposAt ù Zurlinden la nomination de Picquart.

(3) Voir t. ^ï", 229.

l'kNQLÊTE de PKLLIEUX 83

toute celte presse, acharnée contre Ficquart, en oublie Dreyfus. L'enquête n'est pas contre Esterhazy, mais contre lui. Il est avéré déjà qu'il a commis des fautes graves contre la discipline. Gonse redoute de voir publier sa correspondance avec Picquart; Henry en fait parler par ses journaux, prend les devants, procédé infaillible. L'État-Major ne craint pas ces lettres, puisqu'il en révèle lui-môme l'existence'; et, d'avance, on les dé précie (i). Picquarl va être arrêté. En tous cas, il arrivera à Paris « accompagné » ; « on sait ce que cela veut dire (2) ».

Et tous ces Alsaciens fidèles sont des « Prussiens », Picquart comme Mathieu, « officier dans l'armée allemande », a affirmé Georges Herry, député de Paris; comme Leblois, le fils du vieux pasteur de Strasbourg qui, chargé d'ans, vient de se coucher pour ne plus se relever ; comme Lalance qui a osé dire publiquement son ancienne conviction ; ou comme Scheurer, « industriel allemand ». On vend, dans les rues, un placard illustré : Esterhazy, «victime des juifs », en bel uniforme, la cravache à la main, entre ces deux Prussiens, Dreyfus et Scheurer.

L'Alsace ressentit cruellement cette nouvelle blessure.

Ainsi Pellîeux fut convaincu par Gonse, d'ordre de Boisdeffre, que Dreyfus était (!oupablo, et par Henry qu'Esterhazy était la victime des machinations de Picquart, complice des juifs. Sans la félonie de Picquarl, ce scandale n'eût pas éclaboussé l'armée.

(i; /iV/a/rdu 27 novembre 1897, Pairie du 28, Maiin du3o, Liltre Parole f etc.

{2) Echo des 21. 25, 26; Jour du 23 ; Éclair du 2G, etc.

Pellicux, tout résolu qu'il était, eût voulu se couvrir d'une autorité juridique. Peut-être eut-il un scrupule sur le comique du prétexte qu'on lui suggérait pour refuser l'expertise : le respect de la chose jugée, le bordereau déjù attribué à Dreyfus. Il demanda à consulter un magistrat sur la façon de conduire son enquête; Henry lui indiqua Bertulus.

C'était un homme jeune encore, d'intelligence alerte, précautionné, mais capable d'audace, qui n'hésitait pas h revenir (|uand il avait été trompé, un peu apprêté, avec de l'esprit naturel, adroit sans i)latitude, inquiétant d'abord et n'inspirant confiance qu'à l'user, très moderne d'allure, se plaisant dans le monde et y plaisant. On lui réservait, depuis (pielques années,les affaires d'espionnage. 11 était entré ainsi en relations avec le bureau des renseignements, avec Sandhorr et surtout avec Henry. (Juand Picquart prit le service, Bertulus voulut le connaître. Henry lui fit un portrait peu engageant de son nouveau chef, personnage plein de luimême, prétentieux, tatillon, grand coupeur de cheveux en quatre, faiseur d'embarras, dont il n'aurait que de l'ennui (i). Mieux valait conlinucr a n'avoir affaire qu'il lui, Henry, avec qui il était accoutumé de travailler, à la bonne fran(|ueHc.

Bertulus, qui dcl(»stait respèco de gens que lui avait décrite HtMiry, en resta \h.

Cependant,(iuandilrc(;ut l'invitation dcPcllieuxàcol-

(i) Cass., I, ■-»/2(>, Horlulus.

l'enquête de PELLIEUX 85

laborer avec lui, il demanda d'abord des instruclions au garde des Sceaux. Darlan lui dit de n'en rien faire ; seulement, de se mettre à la disposition de Pellieux pour l'éclairer sur des questions de procédure (i),

Pellieux passa outre.

Esterhazy continuait à être renseigné exactement, par Du Paty et par Henry. Il connut, au jour le jour (2), les dépositions des témoins accusateurs. Pellieux le pria de moins fréquenter les journaux, ou moins ostensiblement. Il s'y engagea (3), mais ne tint pas parole.

Boisdeffre (par Gonse) interdit à Du Paty de se rencontrer désormais avec Esterhazy (4) ; — donc, il n'ignorait pas leurs entrevues antérieures. — Du Paty ne doit plus communiquer qu'avec les intermédiaires.

Esterhazy se servait maintenant de Christian qui, dès qu'il avait appris l'accusation portée contre son cousin, était accouru à Paris (5).

Il y trouva M*"® Esterhazy dans les larmes. La pauvre femme avait reconnu l'écriture de son mari dans le bordereau. Sa vieille amie, la veuve du général Grenier, lui dit un jour : « Vous êtes, vous et M""** Dreyfus, les deux femmes les plus malheureuses qui soient au monde. — Ah ! sanglota l'infortunée, je suis bien plus à plaindre qu'elle ! ^>

Esterhazy expliqua à Christian qu'il était la victime

(1) Cass.f I, 219, Hcrlulus.

{2:. Dép. à Londres, i®"^ mars if)<x>.

(3) Procès Zola, I, 335, Pellieux.

f\) Cass., I, 449i ï)u Paty: «< J'eu-^ plui^ioiirs ontrovucs aver Eslerhazy, jusqu'au jour où jo reçus défense du général de BoisdefTrc de le voir, vers le lO novembre. >» iDe même, Cass. Il, 193; Inslr. Taoernier, Ojuin, 25 juillet i8ç>c).)

|5i Mémoire de f'.hrislian au procureur de la Hépnhiique, r>r>. — Cass. y I, r)85, Eslerha/.v.

(l'un abominable complot des juifs, « tous des bandits ». — Dès octobre, il Tavait avisé, en termes vagues, qu'il était menacé de gros ennuis, c< inexplicables ou, plutôt, trop explicables (i) ». — Mais les généraux sont résolus à le défendre ; il n'a qu'à suivje leurs instructions. Seulement, pour que sa victoire soit plus éclatante, ils veulent paraître étrangers à sa défense. 11 a compté sur Christian comme intermédiaire.

Le brave gargon répliqua : « Disposez de moi, de ma personne, de ma vie (2). » Selon Estcrhazy, il aurait ajouté : « Disposez de ma fortune ; puisez au tas ; Targent n'est rien. » Christian croyait toujours ses fonds chez Rothschild; il eût voulu les ravoir. Laisser de l'argent chez des juifs, môme pour une bonne affaire, cela n'était plus digne. Esterhazy allégua qu'il était filé ; en ce moment, il ne saurait aller chez Rothschild, même pour reprendre son argent ; ce sera pour plus tard, après la bataille ; il crachera alors son mépris à la face du banquier.

Le comte Nicolas-Maurice, au nom des Esterhazy d'Autriche, avait publiquement protesté n'avoir rien de commun avec le Walsin, accusé de trahison ; la branche française des Esterhazy est éteinte ; ni la branche française, ni la branche hongroise n'ont « jamais reconnu les Walsin comme comtes Esterhazy (3) ». Ce désaveu fut très sensible à l'impudent comédien qui, dans ses lettres à Félix Faurc et ses discours aux journalistes, avait tant joué de son cousinage avec l'illustre famille.

(1) Lettre du i*' octobre 1897: « Autre grande atîaire. (Vest cela qui est plus grave et plus ennuyeux que tout. J'en suis l)ien contrarié. »

(2) Mémoire, 71.

(3) Fremdenblall du a'i novembre 1897. — Une autre protesta, lion du comte Paul Eslerha/.y. conseiller de l'nmbassade d'Au- I riche i Paris, parut (l.*in> lo 7\'mpA dn •>/».

L*SNQUÊTE DE PELLIEUX 87

Il chargea Christian de riposter dans la Libre Parole ; la note, très exacte, établissait leur droit, bien que d'une branche bâtarde, à porterie nom d'Esterhazy (i).

Marguerite Pays mit Christian on relation avec Du Paty. ils se virent, pour la première fois, au pont de TAlma ; le marquis lui jeta ces mots : « Ce soir, à six heures, devant le n<> 8 de l'avenue Gabriel (2). »

Une vague inquiétude se mêlait maintenant à l'ardeur de Du Paty. Gonse, enfin, lui avait fait voir le dossier de Picquart contre Esterhazy, celui d'Henry contre Picquart (3) ; le faux d*Henry le laissa sceptique (4). Il s*exprima sur Picquart avec sympathie (5), comme par quelque obscur instinct qu'ils avaient les mômes ennemis.

Du Paty et Christian se rencontrèrent presque tous les soirs (6), dans des endroits écartés, sur les berges de la Seine, par le brouillard et la pluie. Du Paty allait lire dans les vespasiennes les billets d'Esterhazy, y rédigeait ses réponses. Très nerveux, il discourait beaucoup, sur « son cousin» Cavaignac qui prendrait la défense d'Esterhazy à la tribune, sur Félix Faure « qui se tenait très bien » : « Tant que je serai Président, a-t-il dit, la revision ne se fera pas. » 11 se rassurait luimême en proclamant que la victoire était sûre. « Comme dans rÉvangile », il sera beaucoup pardonné à Marguerite Pays. « Quand tout cela sora fini, je réglerai leur compte à mes insulteurs. (Quelques jour-

(i) Libre Parole du 25 novembre 1897.

(2) Mémoire, G7.

(3) Cass.y II, 19G, Du Paly (Enq. Renouard).

(4) Cass., I, 444 î lienneSy III, 5o5, Du Paly. — Gonse en conviai à Tenquôte Renouard el à rinstruclion Tavernier.

(5) C(us., I, 2i3, Picquart.

(6; Cagg., I, 585; 11 244, Esterhazy ; II, 176, Pellieux; 194, Du Paty.

88 HISTOIRE DE l'aFFATRE DREYFUS

naux avaient mal parlé de lui ; ces articles avaient été commentés dans les cercles.) Aux uns, je donnerai des coups de bottes; aux autres, à ceux de mon monde, des coups d'épée. » Il soupçonna SoufTrain, « agent des juifs », d'avoir voulu enlever la marquise Du Paly pour faire croire qu'elle était la dame voilée (i). En tout cas, ce lui fut un prétexte pour faire sortir sa femme de ralTaire.

Tard, dans la nuit, après avoir ramené Esterhazy du logis de sa maîtresse au domicile conjugal, Christian portait encore des lettres chez Pellieux, pour que le général les eût à son réveil. D'ordinaire, des agents de la Sûreté suivaient Esterhazy jusque chez lui (2).

Il accompagna M"® Esterhazy à Dommartin pour vérifier si u les juifs » n'avaient pas glissé des papiers compromettants dans un meuble à secret.

Ses fonctions n'étaient pas une sinécure. Mais il ne se plaignait pas, d'une absolue confiance que n'effleura aucun doute, plein d'admiration j)our ces grands personnages qu'il voyait attelés, dans un commun effort pà la défense de l'innocence calomniée. II tenait pour mensongers les récits des journaux qui dépeignaient Esterhazy comme sans ressources. Ne sait-il pas qu'il n'est pas d'homme d'affaires plus consommé, et qu'il a été, pendant des années, l'heureux associé des Rothschild (3) ?

II était prêt à tout, pour cette belle cause, à se battre, à écrire des lettres anonymes, à faire des faux. Et nul confident plus discret. Il ne chercha môme pas à savoir le contenu des billets échangés chaque soir entre Du

(i/ Mémoire f yT), lo). etc. ; F'ujaro des 12 et i4 juillet 1898, récit (le Christian.

(2) Mémoire^ Cass., 1, 785, Tournois.

(3j Mémo ire j 68, 72, 94.

l'enquête de PELHEUX 89

Paty et Esterhazy. Plus tard, seulement, il en vit un qu'avait conservé Marguerite; elle en avait brûlé beaucoup ; sur celui-là, il lut, en toutes lettres, le nom de Boisdeffrc (i).

C'était une note où Du Paty avait, vers la fin, altéré son écriture de fa^on assez singulière (2). S'il est interrogé par Pellieux sur ses rapports avec Esterhazy, voici ce qu'il dira et qui sera « sensiblement vrai ». Il est intervenu auprès d'Eslerhazy « pour empêcher un acte de désespoir », « modérer une exaspération légitime »; il doit taire les moyens qu'il a employés, « pour ne pas compromettre des tiers vis-à-vis desquels il est engagé d'honneur » ; « le général de Boisdeffrc n'est pas sans savoir qu'il a eu des relations indirectes avec Esterhazy ». Du Paty ne sait rien de la dame voilée; il n'a rien communiqué de secret à Esterhazy ; il Ta engagé à rendre le document libérateur, «. faisant appel à ses sentiments patriotiques », et il y a « réussi sans difficulté ». Ce n est pas lui qui a dénoncé Picquart à Esterhazy. Tant qu' Esterhazy n'aura pas reçu « une lettre officielle de lui », le dégageant de sa parole, il n'est pas censé le connaître.

En conséquence. Du Paty priait Esterhazy de bien se pénétrer de ces indications, « car il importait qu'ils fussent bien d'accord ».

Enfin, la note « aux deux écritures » se terminait par ces bonnes nouvelles :

Tout va bien. La personne qui a été chercher les fameuses lettres de Picquart eu style convenu est précisément Fauteur du télégramme signé Blanche, lequel est de

(1) Mémoire, i(».

(2) Du Paty reconnut la lettre et convint des circonstanceB où il l^avait écrite. {Cass., I, 4^)4; II, 194O

son écriture un peu déguisée. La police a mis la main dessus. C'est une amie de Curé, On pourra prouver que le Roumain n*a rien reçu.

* Ainsi Du Paly a appris seulement à cette date (20 novembre) que la correspondante de Picquart est bien M"' de Comminges. lien est joyeux, ayant eu maille à partir avec cette famille (1). Et il s'empresse d'en aviser Esterhazy, qui, lui aussi, en sera fort aise, ayant gardé rancune à Curé pour avoir médit de lui à Picquart. Cette lettre confidentielle (qu'il recommande à son correspondant de détruire) est d'une sincérité manifeste. Toute la sottise méchante de Thomme y paraît. S'il avait fabriqué lui-même, avec Esterhazy, la fausse dépêche» il ne jouerait pas «^ son complice cette imbécile comédie.

Esterhazy dut rire dans son épaisse moustache ; il garda la « directive (2) ».

La Roumanie est une satellite de la Triple Alliance. Les attachés militaires roumains travaillaient avec leurs collègues allemand, autrichien et italien. L'un d'eux (3) était un ancien élève de TÉcole de Saint-Cyr, qui eût voulu entrer dans l'armée française, à qui GallifTet avait barré la route, puis élève de l'École supérieure de guerre à Bruxelles et capitaine d'État-Major en Roumanie. On le soupçonnait (peut-être à tort) d'avoir procuré, en 1895, le manuel de tir à Panizzardi qui le fit copier par un de ses agents ; or, c'était un agent double (Corninge) qui avait averli Picquart.

fi) A 1 enquête Renouard (9 septembre 1898), DuPaty continue à attribuer la d^^pOchc à M^'* de Comminges. [Cass, II, igS.)

(2) Cass., I, r>85. Esterhazy la versa au dossier de la Cour de cassation ; il l'avait communi(iuée précédemment au conseil d'onqiii^tc et (lit «nielle avait «MV» entre les mains «l'un rédacteur de la Lihre Parole, Hoi^andré : celui-ci la reconnut. (C«k«., Il, iST).)

(3) Le prince Ghika.

l'enoiête de PELLIEUX 91

Du Paty eût préféré ne pas déposer à Tenquêle ; Es- Icrhazy pria Pellieux de Tenlendre, « le plus tôt possible, dans rintérôt de sa défense (i) ».

Enfin, Esterhazy fit choix d'un avocat. Un député radical^ Bazille, eût voulu plaider ce procès retentissant; il brouillonna, bourdonna autour de lui. Mais Vervoort conseilla à son ami de s'adresser plutôt à Maurice Tézenas, dont il avait été le client.

Tézenas était alors Tun des plus réputés parmi les jeunes avocats d'assises, souple, aimable, sceptique dès l'enfance (il est mon camarade de collège), qui avait érigé le scepticisme en sagesse, orateur facile, avec du trait, la parole tantôt caressante, tantôt vigoureuse, et, sous un joli laisser-aller, un grand soin de parvenir et une non moins grande habileté à débrouiller les causes les plus compliquées; avec cela, crédule et, séducteur lui-même, facilement séduit.

Esterhazy lui demanda, par téléphone, de se charger de sa défense et l'avertit que, pauvre, il ne lui donnerait pas d'honoraires. Tézenas répondit qu'il serait heureux de plaider gratuitement pour un officier accusé h tort.

Et, tout de suite, il fut convaincu, tant Esterhazy, qui s'appliqua à lui plaire, sut Tinléresser. Tout ce que le fourbe lui conta, il le tint pour vrai; les secrétaires de Tézenas (qui seront plus tard d'ardents révisionnistes) ne furent pas moins suggestionnés que leur patron. Esterhazy causait pendant de longues heures avec Tézenas des sujets les plus variés, encyclopédie rivante, sachant tout et parlant de tout avec beaucoup d'agrément et d'imprévu.

Pourtant, l'irrégularité des procédures suivies con-

(I) Lettre d'Estcrhazy a Pellieux, du 24 novembre (Pièce i4).

trc Dreyfus inquiétait l'a vocal. Des confrères jaloux le disaient sans scrupule ; il avait celui de la légalité.

Esterhazy vit ce doute et, par Henry, avertit Gonse de faire le nécessaire. Gonse, docile à son ordinaire, et d'accord avec Billot, envoya aussitôt Du Paty chez Tézenas (i) ; il lui recommanda toutefois d'être prudent et de mettre des conserves bleues, en route, pour n'être pas reconnu («).

Du Paty fit un beau discours à Tézenas : il protesta que, dans une pareille affaire, le défenseur doit tabler sur une complète certitude ; qu'il a été, lui, Tun des instructeurs du procès de Dreyfus ; que la culpabilité de Dreyfus est certaine, cent fois démontrée ; que la vie d'Esterhazy est sans doute irrégulière, mais indemne de crime, et que c'est un galant homme.

11 renouvela sa visite et ses propos. Esterhazy avait confié à Tézenas que la dame voilée n'était autre que la marquise Du Paty elle-même. Tézenas n'en dit rien à Du Paty. L'affaire s'annonçait 1res belle.

Henry, infatigable, travaillait toujours à la rendre meilleure.

Bien qu'il eût accumulé déjà une montagne de men-

(i) Du Paty so tlil «• ahrtoluiiicnt couvert par les ordres qu'il re<;ul de Gonsc à rvl clTct »». [Cass., 1, 4^>'i : 3i>., '200: Inslr. Taverniery O juiti.) Gonse dit tantôt que ce fut Billot (pii provoqua la démarche, voulant «» savoir ce «[ue faisait Esterhazy >., tantôt que ce fut Du Paty, informé des doutes de Tézenas par l'un do ses secrétaires. [Casa., II, 198; HcnneSy lî, lOi, 171 )

(a) Cass , Il.,32, 3oo, Du Paty.

l'enquête de PELLIEUX 93

songes sur Picquart, il le redoutait encore. Une partie du public semblait incrédule aux monotones diffamalions des journaux. Rien qu'un acte éclatant de la juslice militaire pouvait le mettre, officiellement, en posture de suspect.

Le jour même où Pellieux commença sa seconde enquête (i), Esterhazy, coup sur coup, lui adressa deux lettres. Il a revu, le soir précédent, sa mystérieuse protectrice. Elle lui a révélé que Picquart, au sixième étage de la maison oîi il habite, détient, « dans une armoire de forme spéciale, des papiers et des documents dont la saisie prouvera que c'est le dernier des gueux ». « Si le ministère, lui a-t-elle dit, avait montré de l'énergie, il y a longtemps que cette saisie serait faite. » En conséquence, Esterhazy réclame une perquisition immédiate chez Picquart (2). Pellieux reçut, en même temps, une lettre anonyme ; Tun des scribes d'Henry le menaçait de dénoncer à la presse la mollesse de son attitude (3).

Esterhazy invoquait, à Tappui de sa requête, un article du Code de justice militaire qui s'applique seulement aux accusés (4). Mais la description de la petite chambre où se trouvaient des papiers était exacte. Picquart, un jour, y avait envoyé Gribelin.

(1) Cass.^ II, 97 {Enq. Pellieux), interrogatoire (IKslcrhazy du •j»4 novembre; je suis son récit que confirme Pellieux: h Reconnaissez-vous ces deux lettres ? — Oui. — Je les verse au dossier. >•

{•?.) Au procès Zola (I, 2^|5), Pellieux dit : <« Celte peniuisition m'avnit*été demandée. » Il ne dit pas par qui.

(3t Christian, Mémoire^ 97.

l'i» I/article 85 du Code de justice militaire -modifié par la loi du 18 mai 1875) qui permet aux commandants de place, etc., « de faire tous les actes nécessaires à l'efletde constater les crimes et les délits et d'en livrer les auteurs aux tribunaux cbargés de les punir ».

Dès le lendemain (i) — le jour môme où Picquarl s'embarqua à Tunis, — le commissaire de police Aymard et Henry, en civil, assistés d'un serrurier et de trois inspecteurs de la Sûreté, se présentèrent, à sept heures du malin, à Timmeuble désigné par Esterliazy {2). Lecom-^ missaire s'y introduisit avec sa bande, sous un prétexte que lui avait soufflé Henry (3). 11 allégua qu'il venait rechercher, au nom de l'administration des Contributions indirectes, s'il n'y avait pas dans la maison une fabrique d'allumettes de contrebande, ou, tout au moins, un dépôt de cette marchandise prohibée. Fabrique ou dépôt devant être dans les chambres du sixième, Henry et les policiers montèrent aussitôt et procédèrent à une perquisition sommaire, au nom de la Régie, chez un employé de la Banque de France, puis chez une modiste qui était encore au lit et chez deux autres femmes ; ces pauvres gens réclamèrent à peine, efl'rayés par l'écharpe du commissaire et la rudesse de son allure, et parce que, dans notre démocratie aux habitudes césariennes, le domicile privé n'est tenu pour sacré par personne, pas même par les victimes de ces attentats. Cette comédie jouée, on arriva à la mansarde fermée. Le commissaire fit alors chercher le gérant de la maison, exhiba un mandat de Tautorité militaire, et fît quérir un serrurier. On trouva, dans la mansarde, une cantine pleine de papiers ; Aymard y fouilla o avec une évidente satisfaction (4) » et la fit emporter, ainsi que plusieurs

(i) 23 novembre i8<)7. — Pellicux convient (Procès Zola, I, 335) (ju'il ne consulta aucun ma*?iHlrat avantde faire procéder à cette perquisition. Aprèa, il en parla à Bertulus. 11 si^^na son ordonnance le 22, le jour même où il reçut les lettres « urgentes et confidentielles » d'Esterhazv.

i'2) Hue Yvon-Villarceau, n" 3.

(3j '« Ce stratagème a été indiqué par le service des renseignements. » {Matin du 20 novembre 1897.)

(^i) Matin du 25.

l'enquête de PELLIEUX 95

malles et valises, mais sans en examiner le contenu. On força ensuite la porte de Picquart , au quatrième étage. C'était un logis très modeste, d'un loyer de 700 francs (1), une chambre à coucher, la salle à manger servant de cabinet de travail, une petite cuisine. L'or du Syndicat, Picquart, évidemment, ne Ta pas dépensé pour son habitation. La perquisition dura deux heures. Toutes les armoires furent ouvertes, ainsi que tous les meubles ettiroirs,'et tous les papiers saisis, paquetés, emportés. Le commissaire questionna le gérant sur le genre de vie du colonel (2).

Henry, en s*en allant, dit à haute voix, pour être entendu : « Ce que nous avons trouvé ne fait que confirmer ce que nous savions déjà (3). »

Les papiers furent dépouillés, des travaux particuliers, la correspondance du jeune officier avec sa mère; on n'y découvrit pas une seule lettre, une seule note suspecte; Pellieux, avant la fin de la semaine, restituera le tout à Picquart (4). Donc, encore une fois, Esterhazy a menti. Mais Teffet a été produit sur la galerie. Si la justice militaire n'a pas attendu quelques heures pour

(i) Malin et Intranaigeani du 25 novembre 1897.

(a) Tou^ les journaux signalèrent que le commissaire était accompagné d'un personnage important : « Un officier supérieur appartenant au service des renseignements » {Matin); « un délégué du ministère de la Guerre, portant la rosette d'officier de la Légion d'honneur >» {Jour) ; « un représentant de Fautorité militaire» ( Temps), etc. Lu Petit Journal du 27 le nomma : Henry; et la Pairie du 27 parut avec ce litre en manchette : « Les recherches du colonel Henry. » La présence d'Henry aux perquisitions chez Picquart fut confirmée, le même jour, par le Figaro. Henry démentit tardivement) dans la Patrie du 4 décembre.

(3 Jour, Intransigeant du 26 novembre. La Patrie du 27 reproduit le même propos: « Cet officier, le colonel Henry... »

(4) Note officielle du 29: u Les papiers saisis au domicile du lieutenant-colonel Picquart lui ont toua été restitués par le général de Pellieux. »> De même, Pellieux (Procès? Zola, 1,2.45).

perquisitionner en présence de l'intéressé, comme le veut la loi (i), si une telle hAte a été nécessaire, il faut que Picquart soit cent fois coupable (ce n'est plus un témoin, mais un accusé), et Drumont encore a eu raison ! Au surplus, demain, dès son arrivée, Picquart sera mis au secret, gardé à vue (2).

Quel contraste avec Eslerhazy, laissé libre, chez qui nulle saisie n'a été pratiquée (3) ! ^

En Angleterre, une telle violation de la loi eût soulevé l'opinion ; magistrats, policiers, officiers, on les eût traînés, comme des malfaiteurs, devant les tribunaux (4). A Paris, quelques journaux à peine protestèrent (5) ; le Journal des Déhats refusa un article de George Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales, qui dénonçait l'illégalité. Le vice, peut-être le plus profond, de la Révolution et de la société qui en est issue, c'est le dédain des droits personnels, le mépris

(1) Article 39 du (Iode d'instruction criminelle: « Les opéralions prescrites par les articles précédents seront faites en présence du prévenu, s'il a été arrêté, et s'il ne veut ou ne peut y assister, en présence d'un fondé de pouvoirs {\\\\\ pourra nommer. >» — Aucun article du code de justice militaire n'autorise les officiers de police militaire à j)i"océder ainsi (ju'il est dit à rarti<-le S8: « Le juge d'instruction poiuTa pareillement se transporter dans les autres lieux où il présumerait qu'on a caché les objets rlont il est j)arlé dans l'article précédent. »»

(•». Libre Parole^ JouPf etc., du -?.() novembre i8<)7.

('.\ Procès Zola, [, '.>^8, Pellieux : u II était absolument inutile de faire ])cnpiisilionner chez le commandant Ksterhazy ; cela avait été fait pendant huit mois... Je n'ai pas fait perquisitionner chez Ksterhazy parce que j'étais officier de police judiciaire et ((iH' je ne l'ai pas jugé nécessaire. »

i\] All>ert Decrais, député de la (iironde, ancien ambassadeur à Londres, me rencontra, dans les couloirs de la Chandïrc, comme il venait d'apprendn^ l'incident : h (les journalistes, me dit-il, sont na'ifs : ils i>rennent j)Our des agents de police de vulgaires cambrioleurs. — Allez donc, lui répondis-je, répéter cela à Méline ou à Billot ".

l")] Temps, Figaro. Siècle, lidilicai, Aurore des itGet 27 novembre.

l'enquête de PELLIEUX 97

de rindividu. Billot ayant décliné, dans une note officielle, toute responsabilité de Tincident, les tribunes des deux Chambres restèrent muettes. Il ne s'agissait pourtant pas d'un pauvre hère quelconque, mais d'un colonel. On aurait su que la perquisition chez Picquart avait été réclamée, ordonnée par Esterhazy, on ne se serait incliné que plus bas. Les locataires, chez qui la police s'était introduite sous un prétexte mensonger, furent sollicités de déposer une plainte (i) ; ils s'y refusèrent, s'estimant heureux d'en être quittes pour la peur. Le sabre, ne sentant nulle résistance, enfonça plus avant.

Pellieux, celte expérience faite, poussa vivement son enquête.

11 commença par entendre à nouveau Mathieu Dreyfus, qui s'étonna de le trouver sec et tranchant, Esterhazy et Scheurer (2). Comme Scheurer entrait chez Pellieux, Esterhazy sortait ; le général parla durement à l'espion ; puis, s'adressant à Scheurer : « C'est lui. »

La première fois qu'Esterhazy avait raconté son roman à Pellieux, il lui avait indiqué les lieux de ses rendezvous avec la dame voilée : à l'Esplanade des Invalides, derrière la palissade du pont Alexandre III, au parc Montsouris, à l'endroit même où il s'était rencontré avec

(1) Je fis faire une démarche, à cet clTet, chez Tune de ces locataires ; elle supplia qu*on la laissât tranquille. t» 23 et 24 novembre 1897.

Du Paly et Gribelin (i ). Depuis, il lavait revue à Montmartre, en face de la vieille église, à côté du Sacré- Cœur. L'inconnue était brune, de trente à trente-cinq ans, les allures distinguées, peut-être du monde diplomatique, très emmitoufflée, parlant avec une grande volubilité. Elle l'avait convoqué, par de petits billets, à chacune de ces entrevues.

Cette fois-ci, à Tenquète judiciaire, plus sérieuse, Pellicux lui réclama des preuves matérielles de cette aventure, les lettres de la dame voilée. Le lendemain, Estcrhazy les versa au dossier (2).

Il les avait fait écrire, en caractères d'imprimerie, par Christian, toujours heureux de rendre service (3). La fille Pays envoya sa concierge à Montmartre pour préciser le nom de la rue (Saint-Éleuthère), près de la vieille église, où la dame avait donné Tun de ses rendezvous (4)- Christian se servit d'une encre difl'érente de celle dont Esterhazy faisait usage pour écrire à Pellieux. Le plus ancien des billets fut froissé et sali, pour qu'il parût plus authentique.

Christian n'en continua pas moins, avec une absolue sincérité, à croire Esterhazy innocent. Il n y avait d'in-

(i) Caas., II, 9/1, 107, 108, 100, 2*4, Esterhazy.

•,>) Sauf le prciiiior. II avait eu le tort de préciser que c'était un petit 6/eM; la carte-télégramme (où l'adresse est écrite au verso de la missive) aurait dû jiorter le timbre de la poste avec la date. 11 dit, en conséquence, qu'il ne lavait pas conservée et il en donna une raison que Pellieux trouva très i)lausil)le : u Parce (|ue, expliqua-t-il, la carte était écrite en caractères d'imprimerie, et (lu'on aurait pu me dire que je me l'étais envoyée à moimême. — Continuez, reprit Pellieux II, <j4}. " La même objection valait pour les autres billets, mais elle ne vint i)as à l'idée de Pellieux qui les rerut sans mot dire.

(o) (Uiss., II, '2.hy :>5i J'^mj. fJertuliis], Christian. — Il dit « qu'il avait encore chez lui du pai)ier semblable ».

',1 Ca.ss., II, 277, Bertulus. — Déposition de la concierge, femme Clioinet .

l'enquête de PELLIEUX 99

vraisemblable pour Pellieux que l'hypothèse de Scheurer, rinnocence de Dreyfus (i).

Eslerhazy n'avait pu aller à un dernier rendez-vous de son amie, il y a trois jours, « parce qu'il était entouré d'une bande de gredins qui le suivaient botte à botte, ne lo lâchaient pas d'une semelle ». Cela, aussi, parut très plausible.

Tout ce qu'Henry a raconté de Picquart à Pellieux, la dame voilée Ta révélé à Esterhazy. En effet, Picquart lui avait fait ses confidences sur l'oreiller. La confirmation était décisive.

Une seule fois, à la demande de Billot, Picquart avait envoyé un agent dans l'appartement d'Esterhazy absent : Tagenty avait ramasséseulement une carte de Drumont que Boisdelîre avait fait photographier. Esterhazy accusa Picquart d'avoir fait « cambrioler » son appartement, ouvrir par effraction les meubles et les armoires, tout fouiller, tout retourner (2).

Telle a été, hier, la perquisition chez Pic([uart, provoquée par Esterhazy. Ici encore, Esterhazy transpose, ne change qu'un nom. Et Pellieux sourit : il n'a donc fait à Picquart que ce que-Pic([uart a fait à Esterhazy. C'est la loi juive du talion. Pourtant, l'imprudente presse du Syndicat crie au scandale !

Dans un deuxième interrogatoire (3), Pellieux donna lecture à Esterhazy de la déposition de Mathieu (^) ; il

1} Au procès Zola I, 247), Pellieux refusa « d'exprimer uno opinion >> sur l'affaire de la dame voilée.

{'2) Pellieux accepta, san^ contrôle, ce récit d'Kstorliazy, le répéta au procès Zola, ajouta que Picquart avait avoué I. li^j;. Picquart rectifia vivement (I, 3<)i, 333). Pellieux convint (juil avait parlé d'après Esterhazy I, 333).

{3} 25 novembre 1897. :Cass.; II, cj8 à 102).

■'i) Cas8,j II, 99 : « Pour vousj éclairer sur la nature piécise de celte accusation, je vais vous faire connaître, point par point, les raisons qu'il allègue. »>

l'invita ensuite à y répondre. Ce lui fut un jeu. 11 lui montra ensuite le document libérateur, qu*Esterhazy avait affecté ne pas bien connaître (i), et, aussi, mais hors séance, la lettre qu'il avait reçue de Bernheim (2). Celui-ci déclarait n'avoir pas prêté le manuel d'artillerie à Esterhazy, mais seulement le règlement (non confi* dentiel) sur le service des bouches à feu et une réglette de correspondance.

Esterhazy s'empara de cette version, meilleure, pour sa défense, que son propre récit à Billot et à Millet : « J'ai eu entre les mains, comme je l'ai dit au ministre, un manuel de tir dont je ne me rappelle plus le titre exaQt. » Et, feignant d'ignorer que Bernheim avait, depuis quatre jours, répondu à Pellieux : « Bernheim pourra dire de quel ouvrage il s'agit, à quelle date il me l'a envoyé. » Si c'est un autre document que le manuel cité par le bordereau, l'accusation tombe d'elle-même. Si c'est le manuel, l'accusation tombe aussi, car Esterhazy affirme n'avoir pas rencontré Bernheim avant le mois d'août 1894, et Mathieu lui-même place le bordereau en mai (3).

Bernheim, quand il déposa le lendemain, eût voulu s'en référer simplement à sa lettre. Pellieux dit que cela ne se pouvait pas. Le lieutenant obéit, redit, plus sommairement, ce qu'il avait écrit (4). Pellieux le congédia alors, sans lui poser de questions, mais se garda de consigner au procès-verbal que Bernheim avait fait, précédemment, une déclaration écrite. Ainsi Esterhazy ne parle pas d'après Bernheim ; c'est le juif Bernheim qui confirme Esterhazy.

(1 Cass., II, 232, Christian, d'après un récit d'Esterhazy.

(2) Lettre du 21 novembre en réponse à la lettre de Pellieux du 19. (Vgir p. 58.)

(3) Cass., II, 99, Esterhazy.

I^i) Enq, Pellieux, 2G novembre 1897, Bernheim.

l'eNQUÊTÇ ÔE-PELLIEUX 101

La fausse date qui, en 1894, avait été attribuée au bordereau, servit puissamment Esterii?izy:. D'Aboville; qui, le premier, avait nommé Dreyfus, s'était arrêté à une objection : « Est-il allé aux manœuvres-? >^) Le colonel Fabre s*était souvenu alors que Dreyfus, e^juin, avait pris part à un voyage d'État-Major (1). Dès lors, pour ne pas rester sans traître, on avait décidé que la «-Jejbipi&. missive » avait été écrite au printemps, bien qu'elle iAù 'j parvenue seulement en automne; et nul, pas plus Picquart que Du Paty, ne s'était demandé ce que le bordereau était devenu dans ce long intervalle. Pourtant, bien que tout l'argument de d'Ormescheville impliquât celte date (2), il ne l'avait pas précisée (3). On réservait ainsi l'avenir. Mais ce fut la date officielle, celle qui fut toujours donnée au bureau des renseignements (4).

Pellieux sait, lui aussi, que le bordereau, qui a été saisi en septembre, n'est pas d'avril (5) ; mais il laisse croire à Mathieu que la lettre a été prise au printemps, donc écrite vers la même époque, et il aide Esterhazy à exploiter l'équivoque.

Le manuel, dit Esterhazy, ou tout autre document

(i) Voir t. I",6o.

(2I «« Il nous parait impossible que Dreyfus n'ait pas eu connaissance des modifications apportées au fonctionnement des troupes de couverture au mois d'avril dernier... Il doit s'agir de la suppression des pontonniers et des modiflcations qui en résultent. Il est inadmissible qu'un ofiîcior ait pu se désint(>resscrdessuites d'une pareille transformation, au point de l'ignorer encore quelques semaines avant qu'elle ne devienne officielle. >» La loi fut votée le 21 mai et promulguée lcv>9Juin iSy'i. — Voir t. I»*", 290, 323, 402, 409, etc.

(3) Cass.j I, 76, Roget : « Parce qu'il n'y avait aucun intérêt à le faire. » — Au contraire. — Plus loin : «« On a toujours dit au service que le bordereau était du mois d'août. » (77.)

(4) Procès Zota, II, 112, ii3, Picquarl.

(5) Ibid.f H, 112, Pellieux, Gonse.

102 HISTOIRE Dn» L .-UTî-AIRE DREYFUS

d'artillorie, je Tai eu. SHulemenl on août ; comment Taurais-j€ promis en, ma/^i.ft Schwarzkoppen ? Les troupes de couverture ? Je' n'ai eu quelques détails sur la mobilisalion du 7/|*.^e/Jiçne qu'en septembre. A moins qu'un officier d'État- Major ne m'ait renseigne'', car, sur ce sujet, on ne peut \iyçvir dindication intéressante qu'à l'Étal-Major. De niifme, pour les nouvelles formations de l'artillerie. Jîôur.fc frein de 120, il n'en a pas été question aux écoles .' Vlfcù de 1894, et l'on n'a même pas tiré cette pièce à Châ- • Môns. Mais eussé-je été documentésur le i2odu5 au9 août, . * comment aurais-je pu divulguer, en avril, ce que j'ai appris quatre mois plus tard (1) ?

Ainsi, Esterhazy ne s'abaisse pas à dire à Pellieuxque les questions, traitées au bordereau, dépassent sa compétence, et que, seul, Dreyfus a pu en être instruit. Sa fierté lui est revenue. Que la presse répande cet argumt*nt saugrenu et que des députés l'acceptent (2), c'est tout bénéfice. Mais, soldat répondant à un soldai, il se borne à affirmer (ju'il n'a pu avoir ces renseignements qu'à la fin de l'été, — donc, après la date assignée par Mathieu lui-même au bordereau.

Cet acte d'accusation de d'Orniescheville, qui, adroitement, par des identifications tendancieuses, fait naître dans l'esprit des juges el, par contre-coup, dans tout le corps d'oniciers, l'impression, puis la conviction, que le bordereau est d'avril 0!i de mai et non de septembre, a donc préparé l'alibi d'Esterhazy.

Mais cet alibi lui-même, si Pellieux avait eu quelque curiosité, uoùi pas sauvé Esterhazy. En effet, dès le printemps de 189^, eu mars, sept mois avant d'écrire le bordereau, Eslerhazv avait fait offrir à Jules Roche des renseignements précis sur la mobilisation :

1 (Àtss., II, {\{) à 101.

v'2) Par cxcinpio, CaiiiUie Pclletan. Voir i>. 73.)

l'enquête de PELLIEUX 103

J'ai des documents, écrivait-il à Grenier, qui établissent que le ministre s'est f...u de la Commission deTarniée etidisautque les effectifs, dans rEsl,répondaientà ceux des Allemands ; ce sont des situations de prises d'armes des troupes du 6® corps... Quant aux effectifs des autres corps, c'est funambulesque... Si Hoche veut une situation de prise d'armes et d'effectif, je les lui enverrai pour l'édifier sur la bonne foi des renseignements qu'on lui donne. Ces gens du Gouvernement, je parle des ministres et des généraux, ont assassiné l'armée française ; ils mentent tous comme un fourrier pris en faute. Ce sont des criminels et, malheureusement, ils resteront impunis... Ce qui est terrible, chez nous, c'est la faiblesse de notre infanterie, faiblesse mécanique et faiblesse morale... La mobilisation russe est absolument défectueuse, presque impossible même, dans certains cas, sur le papier. Et je n'ai eu en mains que des documents officiels, en admettant que ces canailles slaves ne nous roulent pas (i) !

Quand Jules Roche eutpris connaissance de ces pièces, qu'en Gt Esterhazy ? Volontiers, il tirait d'un sac deux moutures.

Vers la fia de l'interrogatoire, Esterhazy, passant de la défensive à Toffensive, dénonça que des faux nombreux avaient été fabriqués contre lui : par Gesti, w l'un des agents les plus actifs dans les bas-fonds du Syndical », au service de Mathieu ; — c'était Henry qui avait envoyé cet aventurier aux Dreyfus (2) ; — cl par Picquarl, qui avait cherché, en vain, à faire timbrer à la poste « une carte-télégramme censément adressée à Taccusé et rédigée en style conventionnel ; il y est question d'une soi-disant maison de commerce désignée par une initiale (3) ».

(i) Lettre du?. mars 189^ [Rennes^ III, 556).

(-2; Voir t. II, 1 83.

(3} Cass., II, 10a, Enq. Pellieux^ 25 novembre 1897.

L'accusateur, ayanl ainsi parlé, céda tranquillement la place à Taccusé.

Dès le lendemain, Picquart, arrivé du matin, déposa devant Pellieux.

A Tunis, la veille de son départ, des camarades, le fils du général de La Roque, lui avaient donné spontanément des renseignements sur Esterhazy. A bord du bateau qui l'amena, il ne causa avec personne. A Marseille, il écarta les journalistes qui le guettaient. Un officier, envoyé à sa rencontre, l'accompagna à Paris (i).

Laissé par Leblois dans Tignorance de Tentreprise que l'avocat avait combinée avec Scheurer (2), et sans autres informations que celles des journaux, puisqu'Henry, depuis deux semaines, interceptait son courrier (3), il cherchait à reconstituer les événements ([ui le mettaient en cause et comprenait seulement qu'Esterhazyet ses prolecteurs étaient partis en guerre contre lui. Vraiment, Leblois, avant d'agir, eût pu le

il) Procès Zola, l, 295, 3io, Picqnart.

(2: Inslr. Fabre, 181, Leblois : <« J'ai agi conformément à l'int('M*tH du colonel Picquart ; mais je ne puis pas dire que j'ai agi conformément à ses désirs. II aurait [>u se disj)enser, s'il l'avait voulu, dédire, devant la Cour d'assises, qu'il approuvait compIMement ce (jue j'avais fait; il lui aurait sufll de dire qu'il ne me désapprouvait pas. Je ne lui ai fait part du résultat de mes démarches qu'en décembre 18(^7. » — Picquart : « J'ai donné un mandat à Leblois et il l'a rempli comme il la entendu. » i/nslr. Fabre, 1 ) - Ouand le frère de Leblois était venu à Tunis, le général Leclerc avait demandé à Picquart sa parole d'honneur de ne pas voir cet oflicier.

{3; Procès Zola, h 2(j2, Pic(iuart.

l'enquête de PELLIEUX 105

consulter ! Maintenant, il ne pouvait ni couvrir Leblois sans se frapper lui-même ni le désavouer sans honte; et il soulTrait de tout ce bruit fait autour de son nom, de tant de mensonges et de calomnies déjà répandus sur lui.

A la gare, au débotté, il trouva son ami, le lieutenant colonel Mercier-Milon, dont BoisdcITre, adroitement, avait fait choix comme ambassadeur. Mercicr-Milon lui demanda d'abord n sa parole de ne voir qui que ce soit, pour quoi que ce soit, avant de paraître devant le général ". parole qui fut scrupuleusement tenue. 11 lui fit sentir ensuite qu'on n'était pas mal disposé à son égard au ministère ; notamment, le général Delanne avait (lil : " Tout cela est bien malheureux pour l'Étal-Major, mais nous ne demandons qu'une choie, c'est que Picquart revienne parmi nous (i). »

Picquart, lui aussi, n'a pas d'autre désir ; mais il ne rentrera pas au prix d'un mensonge.

Il vit très bien que BoisdefTre et Billot lui proposaient un marché.

Henry avait mis à ses trousses une nuée d'agents qui, désormais, le suivront partout, et il continuait ù l'aire saisir sa correspondance (2).

D'abord, PellieuK, d'une correction affectée et malveillante, laissa l'icquart déposer de ce qu'il savait d'Es- Icrhazy. Picquart lui raconla sa longue enquête et ce «ju'il venaitd'apprendre à Tunis : qu'Esterhazy, quand il avait fait partie du corps expéditionnaire, avait éveillé «]éj& des soupçons ; <{ue Sclivvarzkoppen avait dit au commandant Sainte-Chapelle : k Vous ne pouvez pas vous

|i| Proeè* Zola, I, iga ; Cats., I. aw, Picqunrl. (3. Picquarl s'en plni^^it à Pcllicuv, cl III inscrire t-n jiliiititu 3o novembre 1897;. Il crut J'aborJ '|iic Pellieux éliiit étr;in),'cr à celle surveillance, mais Tut vile Uétronii>é {Cas$., l, au3i.

douter de ce qui m'est arrivé ; ah ! Tépouvantable histoire ! c'est à en avoir les cheveux blancs ! » Pellieux lui présenta le petit bleu; Picquart observa : « Je crois le reconnaître; pourtant, il me semble que l'écriture était plus homogène ( 1 )» . (A cause du grattage d'Henry.) Pellieux, sèchement, dit que la pièce n'était pas authentique et lui demanda pourquoi il avait fait disparaître des photographies de la carte-télégramme les traces de déchirure. Mais il ne lui dit rien de toutes les autres accusations qu'Henry et Laulh avaient portées contre lui (2). Picquart, pourtant, se sentait enveloppé d'un immense filet. Pellieux lui disait tantôt :« Vous êtes un témoin, vous n'êtes pas accusé », et tantôt : « Vous avez commis une faute très grave ; je suis obligé d'en référer au gouverneur; vous avez, d'ailleurs, demandé vous-même une enquête (3). » La séance fut lourde (4). 11 l'autorisa à voir les membres de sa famille et quelques amis militaires ; mais il lui fit promettre de ne pas voir d'autres personnes et, notamment, Leblois (5).

L'avocat lui ayant fait parvenir une lettre, Picquart la brûla sans la lire.

A la seconde séance, il voulut parler du bordereau ; vivement, Pellieux s'y opposa, alléguant que le bordereau avait été attribué par un jugement à Dreyfus et qu'il faut respecter la chose jugée (6). 11 lui montra le document libérateur: la pièce Canaille de D... (7), lui demanda, très sévèrement, s'il connaissait une femme du nom

(1) Enq. Pellieux, iïO novcinhrc 1S97.

(2: Cass.A, 2o3 ; Hennés, I, '170, Picqii.'U'l.

(3j Procès Zola, I, 3^,o. rellicux : Oiss., I, i)o3, Picquarl.

{/i) Procès Zola, 1, i><)?., IMcquart.

(5) Cass., I, i)o3. Pic<iu.'irl.

((); féroces Zola, I, î>73, PoI lieux.

{7} //>/(/., 3 17, Picriuart.

l'enquête de PELLIEUX 107

de Speranza et lui présenta la lettre signée de ce nom, qu'Henr}' avait « interceptée » en 1896. Picquarl rattacha aussitôt cette lettre aux dépêches qu'il avait reçues en Tunisie; c'était une machination évidente d'Esterhazy et de ses amis. 11 donna, en souriant, le sens du vocabulaire bizarre, mais inollensif, de Ducasse. Enfin, Pellieux l'interrogea sur les prétendues perquisitions chez Esterhazy, sur Leblois, sur sa vie privée et sur ses fréquentations, sur une femme qui habitait dans la même maison que lui, et sur ses « pratiques d'occultisme (1) ». 11 lui dit aussi — le tenant d*Esterhazy qui le savait de la dame voilée (2) — que les deux télégrammes émanaient de Souffrain, « à la solde d'isaïe Levaillant et l'un des fervents défenseurs de Dreyfus ».

Pellieux poursuivit cet interrogatoire avec une dureté et une brutalité croissantes. Paternel et familier avec Esterhazy, obséquieux avec Scheurer, il traitait Picquart en coupable (3). Il eût été plus franc de le faire interroger par Esterhazy et par Henry.

Les journaux racontèrent que Picquarl n'avait apporté h Pellieux aucune preuve de la trahison imputée à Esterhazy ; il s'était borné à prétendre qu'Esterhazy touchait de l'argent à la fois du ministère et des Allemands et des Italiens, qu'il avait ainsi trompé tout le monde et qu'il avait un complice à rÉtat-Major(4). Déj<'i,

[i) Procès ZolOf l, 293 ;Ca.ss., I,2o3; Inslr. Fabre, 108, Pic(|uart. ,2) Cas*.., II, 225, Eslerbazy.

<3) Procès Zola, I, 293, Picquart.

(4' Matin du 26 novembre 1897.

Rochefort avait attribué à Mathieu Drevfus Tidée d'atténuer son accusation et de soutenir qu'Esterhazy n'était qu'un escroc, attaché au contre-espionnage, et qui avait écrit le bordereau par ordre (i). C'est la thèse qu'Esterhazy adoptera plus tard. Drumont le fit questionner par un de ses rédacteurs ; Esterhazy répliqua que u c'était idiot (2) »,

H n'en était pas encore réduit à ces défaites. Du Paty lui faisait dire par Christian qu'il ne passerait môme pas en conseil de guerre. Il- combina avec Henry un nouveau stratagème qui, avec un peu de chance, permettrait à Pellicux de clore immédiatement son enquête et de nous faire écraser, Scheurer et moi, sous les huées.

Il s'agissait de prendre « les faussaires à leur propre piège »), — c'est-à-dire de fabriquer un faux de plus.

Lemercier-Picard était alors le faussaire favori d'Henry ; il fut chargé de l'opération. Il était beau parleur, l'extérieur d'un sous-officier retraité (il portait le ruban de la médaille militaire), la physionomie énergique, avec un œil qui louchait (3) .

Il se présenta, d'abord, dans les bureaux du journal Le Radical, dont Ranc était le collaborateur, et dans ceux du Figaro, où il fut reçu par de Rodays. Il raconta qu'il était au service du bureau des renseignements et qu'il avait été chargé, le i5 décembre 1898, de filer deux oniciers dont les allures étaient suspectes. Ils fréquentaient le secrétaire d'une ambassade étrangère qui répondait au nom d'Olto. L'un d'euxétait Esterhazy, l'autre un officier du nom de Milon-Mercier. Quelques jours après, le 2^ décembre, il les avait suivis à Bruxelles où Milon-Mercier avait disparu, pendant qu'Esterhazy, avec

(1; /nlransifjennf du 19 novembre 1897.

(2 Libre Parole du 20.

(3; Éclio de Paris et Figaro du 6 mars i8y8, etc.

l'enquête de PELLIEL'X 109

une (lame, élail descendu, sous le nom de Thérouanno. au Grand Hôtel.

Celle date du 24 décembre iS^S avail été donnée par Eslerhazy ; il était alors malade à Rouen, forcé de garder le lit, visité tous les jours par le major et des camarades qui en auraient témoigné (1).

Le lendemain , l'agent s'était introduit dans la chambre d'Esterhazy pendant une absence et y avail dérobé, dans une sacoche de sa compagne, une lettre cbiffrée. (C'était un cliilTre analogue à celui donl Henry avait fait usage pour la première lettre à l'encre sympathique qui avail été adressée à Dreyfus, t» l'Ile-du- Diablc.) Il lut ce qui suit :

17 Décembre iRit3.

Madame, votre exigence dépasse toute limitf. Vous ne tenez aucun compte des sominps versées, l>cau<.-onp plus considérables que celles qui vous avaient été iiromises. Et cei>en<)ant vousn'avcz pas livi-ée («V) la totalité iIps do- L'umcnts contenus dans voiro hordcroati. Faites-nii)i tctiir la pièce en question cl satisraction vous sera donru'-f.

Veuillez dire à Walsin que je serais (fie) Ji^udi soir cliez Stemberg. A vous.

Otto.

L'agent avail aussitôt porté celte pièce à Saiidherr cl n'avait plus entendu parler de rien. Au mois de janvier suivant, ilavaitétéenvoyéà Coblence, en missionsecréte, sous le nom de Lemercier — il disait s'appeler Picard (2). — Mais, dénoncé sans doute par Esterliuxy, il

(1 Rûoil dEsterh-i/y dans le Mutin <la a3 iii.ti 1N..H1 — Ksterhnzf dil lue l'alTaire fui mmbince nvoc lui ]j;ir Henry i-l I)u l'aly: et de l'aaaontiment de Gonse.

a [1 KY-tait présenté au Radical el au Figaro, sous le nom de Picard. Ou-ind je fus amené, comun' on If verra, h raconter l'incident, je craignis iju'cn déf'ii.'tiont le fnuibc soii'' te nom

avail été arrêté et, après sept mois de prévention, condamné à trois ans de forteresse. A sa sortie, il a vainement demandé à TÉtat-Major de le reprendre. Ni le ministre de la Guerre, ni le Président de la République, à qui il s est adressé, n'ont voulu lui venir en aide. Un de ses amis, agent de la Sûreté, vient de l'avertir qu'on cherche à le « mettre à Tabri » et l'engage à prendre la fuite. Il préfère se venger, démasquer les coquins, et demande à me voir ou à voir Scheurer.

Un rédacteur du Figaro (i), ayant recueilli ce récit, vint me trouver. Le mot de bordereau^ dans une lettre du 17 décembre 1893, dénonçait à lui seul la fourberie. Il n'avait pris ce sens particulier que depuis le procès de Drevfu^. Je refusai de voir l'individu avant de m'ôlre renseigné (2). Le lendemain, Lemercier-Picard me fit tenir, toujours par le môme canal, la pièce signée Ollo, insistant, plus vivement encore, pour être reçu. J'examinai la lettre et j'y découvris deux fautes d'orthographe (3) qu'un secrétaire d'ambassade n'aurait jamais commises. J'appris de Mathieu Dreyfus qu'il avait drjà éconduit l'individu (4) et de Leblois que Mcrcior-Milon élait le meilleur ami de Picquart (5). Ainsi,

(le ricani, il ne se produisît une confusion dans certains esprits. Je l'appelai, eu conséquence, de ses deux noms unis : Lemercier- Ficard. (ictle appellation lui est restée. Klle avait ses inconvénients. KUe perniil, en effet, à Ho^et et aux autres de dire (jue riCtat-Major n'avait jamais eu un agent' de ce nom à son service.

(I) Kinile Berr. Î.emercier-Picard Ht le même récit au colonel Sevei", député du Nord.

!•> *.><» novembre i8<)7.

3) Livré*» i)Our livré, serais pour serai. V} Il lui avait dit daller raconter son histoire ù Pellieux.

;r> Je m'étais également informé à Hruxelles : je sus, deux jour< plus tard, qu'aucun voyatreur du nom de Thérouanne n'était <lesrendu, le 24 décembre i8<>3, au Grand Hôtel. La chambre

l'enquête de PELLIELX 111

la pièce était un faux, le prétendu agent un émissaire des protecteurs d'Eslerhazy.

Je décidai de garder la lettre chiffrée pour en accabler, au bon moment, les faussaires.

Lemercier-Picard me l'ayant fait réclamer, je répondis par un refus ; je refusai également un rendez-vous qu'il me fit proposer, la nuit, dans une maison mystérieuse de la plaine Monceau.

Le plan des fourbes était ingénieux : ils imaginaient que, sans examen, j'aurais porté aussitôt la pièce u Otto » à Pellieux. La fausseté en eût été vite établie; Esterhazy eût prouvé qu'il était à Rouen le jour où Lemercier-Picard l'avait suivi à Bruxelles ; Pellieux eût conclu que tous les autres documents versés à l'enquête étaient également des faux .

C'est ce dont convient Esterhazy : « Une fois en possession de la pièce, Scheurer et Reinach l'auraient triom • phalement produite; et il aurait été aisé de les convaincre de supercherie (i). »

Les agents d'Henrj' ne me virent pas prendre le chemin de rhôtel de la place Vendôme où Pellieux siégeait (2). Cependant, le général préparait son ordonnance de non-lieu.

n" 1(30, dé.^ignéc par Lemercier, avait ùlù occupée, ce «oirlà. par un voyafïreur qui venait de Paris par le train de minuit et demi, et qui donna le nom de M... de L...

(i; Matin du 23 mai iSc/j.

(•2'- D'autres tentatives du m(>me genre furent faites auprès de Mathieu Dreyfus. Un agent, se disant le colonel Léon, essaya de lui faire accepter un dossier. Des inconnus olTrirenl à une femme à son service des papiers qu'elle refusa dacceptcr. Il reçut, et je reçus également la visite d'un individu «jui proposa de faire évader Drevfus. On m'envova la lettre, trouvée dans une gare, d'un complice d'Ksterhazy.

On n'a pas oublié Tavenlure de celle dame Carlier, veuve du colonel de Boulancy, qui avait élé Tamied'Eslerhazyelavail rompu aveclui, Elleélait en difficulté avec sa fille qui avait pour conseil Ta vocatJullemier, homme de beaucoup d'esprit, qui cherchait à arranger le litige. Elle lui rendit visite vers cette époque pour le remercier de ses bons offices, et, renlretien étant tombé sur Esterhazy, elle dit qu'il était le dernier des misérables, qu'elle avait de lui des lettres atroces et que quiconque les lirait, aussitôt serait édifié sur le bandit. Le lendemain, elle les apporta à Jullemier, toute ravie de l'occasion, et le pria de les montrer à ses amis. On en a déjà lu les principaux passages (i).

Voilà donc ces lettres en circulation. Jullemier s*en va à la chasse avec des camarades à qui il les fait voir. On compare avec des fac-similés du bordereau. C'est la môme écriture. Et tous de souhaiter que l'auteur de ces furieuses inveclives et du bordereau n'échappe pas au chûtiment qu'il a mérité.

Le jour d'après, un des chasseurs fit avertir Scheurer (lerincidcnt; aussitôt, il se rendit chez Jullemier qui ne fit nul embarras de lui communiquer les lettres. Scheurer engagea Tavocal à les porter à Pellieux : « Il est circonvenu, il s'apprôte à innocenter Esterhazy, à laisser à jamais Dreyfus dans son bagne. » Après quelque discussion , Jullemier donna les lettres à Scheurer pour qu'il les montrôl lui-même à Pellieux,

(I) Voir t. H, 34,35, 30, 37.

l'enquête de PELLIEUX 113

mais avec rengagement de les lui rapporter ensuite. Il les rendra à M""® de Boulancy, chez qui le général n'aura plus qu'à les faire prendre, si elle consent, puisqu'elle veut se venger, à ce que sa vengeance serve une bonne cause.

Quand Scheurer, le lendemain, lut à Pellieux les lettres, le général, d'abord, essaya de rire (i). Puis, sous la parole sévère de Scheurer, il comprit qu'il fallait s'exécuter. Il consulta Bertulus qui l'engagea à faire procéder à une « saisie régulière (2) ». Il s'y résigna. Cependant, le commissaire qu'il envoya chez M"* de Boulancy commença par lui dire qu'elle était libre de brûler ses papiers (3). Elle les livra.

Le singulier eût été que cette affaire, où il y eut beaucoup d'allées et venues, fût restée secrète. Sans qu'on sache comment, Esterhazy fut averti que ses lettres, dont M"' de Boulancy l'avait déjà menacé, étaient aux mains de ses ennemis, qu'elles allaient être publiées (4). Il crut à un réveil brusque du vieux bon sens français et se sentit perdu. Henry, ni Boisdeffre , ni personne, ne pourra plus le sauver quand seront connus ses blasphèmes contre l'armée et contre la France. Tézenas, vers la mâme époque, s'inquiéta, avertit son son client : on avait à faire à forte partie; malgré la bienveillance de Pellieux, il fallait prévoir le pire. Eslerhazv eut alors le frisson de l'île du Diable, et

(i) Mémoires de Scheurer.

(2] Procès Zola, II, 87, Pellieux.

(3j Aymard nia l'incident (Temps du 2 décembre 1897).

(4) H le dit lui-même à un rédacteur de la Pairie^ qui, le jour où parurent les lettres, se rendit chez lui à la première heure : • J'étais au courant des manœuvres des amis de Dreyfus ; je sais même persuadé qu'elles vont continuer de se produire. Ces documents sont faux. » [Patrie, antidatée, du 29 novembre.) — A Tézenas, il dit, au contraire, qu'il avait été surpris parla publication des lettres.

lU HISTOIRE DE L* AFFAIRE DREYFUS

résolut de fuir. CTélail la veille du jour où Scheurcr se rendit chez Pellieux. Il n'y avait plus de temps à perdre. Dès que les lettres auront été livrées, il sera arrêté.

Incapable, en tout temps, de dominer ses nerfs, épuisé^ depuis des mois, par les affres sans cesse renaissantes de la peur, il se trahit lui-môme par Texcès de son agitation. Il parla d'un voyage à Bruxelles, pour avoir des documents. Les agents, qui le suivaient, avertirent le préfet de police.

La fuite d'Esterhazy eût été désastreuse pour le gouvernement : pourquoi Tavoir laissé en liberté ? La fuite d'un accusé quel qu'il soit, c'est Taveu ; ici, elle se complique de désertion; et, de l'autre côté de la frontière, Esterhazy, impunément, dira ce qu'il voudra. Mieux vaut l'arrêter. Ainsi, le gouvernement prouvera son impartialité. Il aura le temps de retourner ses batteries, pendant qu' Esterhazy réfléchira en prison.

Billot convint qu'il ne fallait pas laisser échapper Esterhazv ; Barthou lui demanda de le saisir officiellement de l'incident. Cette conversation entre les deux minisires et le préfet de police eut lieu pendant une soirée à l'Elysée (i). Billot rentra précipitamment au ministère de la Guerre, écrivit lui-môme à Barthou, pour qu'il télégraphiai aux commissaires spéciaux le'signalement d'Esterhazy avec l'ordre formel de l'arrêter, s'il essayait de passer la frontière. La dépêche fut envoyée dans la nuit (2).

Celle même nuit, Esterhazy, accompagné de plusieurs amis et d'un rédarleurde la Libre Parole. Gaston Mérv, courut en fiacre à travers Paris, comme un fou. Il

fi) 25 novembre 1897.

[-1. 2O novembre, deux heures du matin, à tous les commissaires de la frontière, à ceux des ports.

LENQUÊTE DE PELUEUX 115

essayait de dépister les agents à ses trousses; très tard, après minuit, il se colleta avec l'un d'eux, qu'un de ses compagnons mena au poste. Les autres agents perdirent sa trace (i); mais il était trois heures du matin ; il ajourna son départ.

Billot, le lendemain, se confessa à Boisdeffre; Henry, évidemment, expliqua à Esterhazy que la fuite, loin de le sauver, le perdrait sans rémission, puisque, arrêtée la frontière, il ne quitterait plus la prison que pour le bagne. .

Les lettres à M^^de Boulancy, publiées par le Figaro, (la lettre « du Uhlan » en faa-similé, en regard du bordereau), causèrent, chez quelques milliers de Français et dans le reste du monde, une vive émotion. QweA drame extraordinaire, avançant à coups de IhéAlre, où nmprévu devient la règle ! Le petit groupe des partisans delà Revision crut la bataille gagnée. Qui, jamais, a parlé de Tarmée avec plus de haine, de la France avec plus de mépris ? Et ce mépris, cette haine, on les sent sincères. Le misérable ne joue pas les Coriolan. II assisterait avec joie à une nouvelle invasion; il la guiderait; il brûlerait et massacrerait comme il le dit. CVst l'ûme d'un traître — et c'est l'écriture du bordereau !

Ces prévisions furent très vite démenties. Vous auriez publié, il y a un mois, une seule de ces lettres : la cause eût été entendue aussitôt. A chacun des millions d'hommes qui l'aurait lue, dans le calme et la réflexion,

(i) Récit «lu Jour (aS novembre itS97i, confirnu^ por le ropport de la police (dossier de la Cour de cassation).

serait apparue, à la minute, la simple, si simple vérité. Maisces hommes, qui revivront un jour, sontévanouis. Ils se sont absorbés dans un immense animal collectif qui, du reste, est ivre. Vous lui montreriez Esterhazy livrant, Tun après l'autre, contre auUnt de sacs d'écus, tous les secrets de la défense nationale à Schwarzkoppen : il ne le verrait pas. On, mieux*encore, il jurerait que c'est Dreyfus, qui a pris l'apparence d'Esterhazy, lui a volé ses traits comme son écriture.

Henry a deux manières principales de parer les coups : fabri(|uer des faux et accuser ses ennemis d'en forger. La manœuvre fut promptement réglée. Esterhazy va crier : « Au faux ! » Henry, par Boisdeffre, forcera Billot à lui faire écho.

Le même soir, dans une note officielle où il n y a de lui que la solennité. Billot annonça que Tenquête, « qui approchait de son terme », allait continuer « pour vérifier Tauthcnticité des lettres » attribuées à Esterhazy.

Voilà, et par le Gouvernement, ouverte la fissure par où pénétrera d'abord le doute.

Le faux, c'est la question préalable. Les experts prononceront. Cependant, le seul soupçon d'une forgeric arrêtera l'indignation, le dégoût.

Lauleur de la note a tenu à préciser que « Pellieux consacre tous ses soins» à celte vérification; (elle est donc difficile?) « Dès que ce travail sera terminé, il prendra ou provoquera, en la plus complète indépendance et l'impartialité la plus absolue, toutes les mesures que pourra comporter la situation. » C'est l'ordinaireoffice des juges; mais ils ne l'annoncent pas. Aqui s'adresse l'averlissement ? Aux faussaires présumés ou bien à Esterhazy ? 11 eût été trop dangereux de le couvrir toul de suite. On eût risqué de heurter l'opinion de front; mieux vaut l'intoxiquer d'un nouveau poison, l'endormir.

L'ENCfÊTE DE PELLIEUX 117

Entre la dépêche de Barlhou, du 2G novembre, & la requête de Billot, et cette note du 28, que s'est-il passé ? Le jour même où éclatent les lettres à M°" de Boulancy, devant quels nouveaux chantages Billot a-t-tl capitulé, une fois de plus 7

Henry, d'autres encore, portèrent à la presse le mot d'ordre : Si ces abominables lettres sont authentiques, Estcrhazy est certainement un bandit, peut-être un traître; « il n'est pas un crime dont il ne soit capable »; « il,nc saurait figurer une minute de plus dans l'armée »; *< on peut tout atiribuer à l'homme qui aurait écrit ces lignes elTrayantes »; mais, d'abord, il faut savoir, il est juste de savoir si ce ne sont pas des faux (i).

De toutes parts, depuis de longs Jours, chacun parlait de fausses pièces, de décalques, de procédt^s pour imiter les écritures. Certains de ces procédés sont à la portée du premier venu. Vous pholographieic une page banale, quelconque, d'écriture; sur l'épreuve vous découpez chaque lettre; vous faites ainsi un alphabet; avec les lettres de cet alphabet, les ajustant et les collant l'une à côté de l'aulrc, vous composez telle jihrase qu'il vous plaît ; vous photographiez ;i nouveau ; et vous obtenez ainsi en fac-similé, dans l'écriture authentique de l'homme que vous voulez perdre, une page qu'il n'a jamais écrite (2).

Il manque, sur le fac-similé, la couleur de l'encre, les liaisons entre les lettres, le mouvement graphique. El il n'y a pas de texte original. Mais qu'im|)orte 1

Estcrhazy exposa lui-même ce procédé que les juifs (si riches, si forts) avalent su perfectionner. Déjà, le bor-

.'1) Pclil Journal, Soir. Aulorilé, Presse, Écho de Paris. e|i:. [i) Le proc^di^ avait ét^ iinlitiiii', la veille. ^7 novembre, dans le journal fa Science Française, \>ar Enùlc Gautier.

118 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DBEYFUS

dereau (de Dreyfus) a été décalqué sur son écriture. Celte fois, le Syndicat, « pour 17.000 francs (1) », a acheté de vieilles lettres adressées, en toute confiance, il y a près de vingt ans, à une amie. « Un travail savant de laboratoire » en a fait les faux qui viennent d*élre publiés ; « sans doute sortira-t-on d'autres pièces pour le perdre (2) » ! Quand il a connu cette nouvelle infamie, le pauvre homme a été pris, d*abord, « d'un tremblement convulsif (3) » ; puis, la colère l'emportant sur la souffrance, il avait résolu de se ruer sur ses ennemis, de les bâlonner à mort. Mais son avocat, et le général de Pellicux, à qui il a porté tout de suite sa véhémente protestation, l'en ont détourné. C'est à sa propre demande que l'enquête continue (4). « Prochainement, le général luimême va démontrer que ces lettres sont des faux (5) I » Les journaux de la congrégation et de TÉtat-Major enregistrèrent, le plus sérieusement du monde, ces sottises (6), mais, surtout, commentèrent lanote du ministre de la Guerre. Pour plus de sûreté, d'ailleurs, ils ne^eproduisirent pas les lettres à M"*de Boulancy(7). Leurs lecteurs (des millions de Français) vont les ignorer. Ils

(0 Écho de Paris. — « Pour 20.000. » (Maijn du 29 novembre

(2) Echo de PariSy Pairie^ etc.

(3) Pairie,

\\) Jniransigeant du 3o novembre.

(5) Écho de Paris (antidaté) du i<^« décembre.

(6) Écho de Paris, Éclair, Libre Parole, Gaulois, Aulorilé^ Jour,. Pairie, Soir, Inlransigeanl, Journal, elc.

(7} Ni le Petit Journal (i.(xx).ooo d'exeniplaircp), ni lÉcho de Paris (200.000), ni V Intransigeant (200.000.) k Ces lettres sont fausses, écrivait Rocliefort, nous ne voulons pas nous rendre coupables d'un faux en les reproduisant. » 3o novembre.) Son beau-frère Vervoort, avant que la consigne eût été donnée, avait plaidé les circonstances atténuantes : « Ces lettres ont été écrites dans une heure d'exaspération, elles sont d'un aigri, d'un exalté. » [Jour.)

l'enquête de PELLIEUX 119

sauront seulement que le Syndicat des juifs a fabriqué des pièces infâmes, « maquillé » des lettres, pour perdre le brave commandant. Bientôt, les faussaires seront sous la main de la justice ; il nV aura pas de chAtiment trop sévère pour eux (i). Et Rochefort nomme le faussaire : C'est moi, u le dispensateur des millions du Syndicat, rinspirateur de Scheurer ». Je suis, au surplus, eoutamier du fait. J'ai publié, autrefois, une fausse lettre de Rochefort à Gambetta ; plus tard, j'ai « calligraphié » de faux actes de naissance^ avec un policier nommé Dietz, pour établir que Boulanger est le frère d'un assassin ; -mais j'avais été démasqué h temps (2).

Les journaux royalistes publièrent, le même jour, un manifeste du duc d'Orléans (3). Sourd aux conseils de Dufeuille, échauffé par déjeunes seigneurs qui croient rheure venue pour le. prétendant de monter à cheval, il a confié au colonel de Parseval « les révoltes de son cœur » :

L*honneur de l'armée était resté in^ioIé; qui donc plus que moi aurait à cœur de le défendre ? Puis-je oublier à quelle hauteur l'avaient placé les rois, mes ancêtres?... Par suite de quelle étrange et déplorable inertie Taton laissée exposif e à de pareilles épreuves ? Pour moi, s'il plaît à Dieu de me rendre un jour la couronne, j'ose dire que je saurai trouver dans la conscience de mon devoir et de mon droit, et dans la puissance des institutions monarchiques, la force nécessaire de protéger, comme il convient, l'honneur des soldats de la France.

Jusqu'à présent, l'honneur du seul E^terhazy avait été

(1) Libre Paroley Écho de Paris, Éclair, etc.

{^) Intransigeant (antidaté) du 3o novembre 1897.

(3) De Londres, le 26 novembre.

mis en cause. Les lettres à M"»® de Boulancy ne détrompèrent pas les royalistes, ou ils feignirent de n'y attacher aucune importance. D'ailleurs, les gens de Coblence avaient parlé du même ton.

.Si ces lettres avaient été signées de Dreyfus, qui se fût avisé de réclamer une autre preuve ? C'est Tàme de la race juive qui s*y fût révélée (de David aux Macchabées et de Jésus à Spinoza). Entendez-vous Drumont et Rochefort? Mais elles ne sont pas d'un juif. Le sens moral de ce peuple a reçu tant d'atteintes que des artistes trouvèrent piquant de vanter la beauté sauvage de ces métaphores de mauvais lieu ; ils admirèrent le « rouge soleil de bataille », évoquèrent les grands condottières. Le tort d'Esterhazy, c'est de ne pas avoir été un contemporain de Castruccio Castraccani.

Bientôt, on n'entendit plaider que les circonstances atténuantes ; toute la colère était contre la Boulancy qui avait livré ou falsifié les lettres de son ami. « On devrait avoir le droit, disait Christian, de la fouetter (i) » ; c'était l'opinion des professionnels de l'honneur. A supposer les lettres authentiques, s'en suil-il seulement qu'Esterhazy ait Tâme d'un traître? « Le traître est soucieux de cacher sa pensée, il ne la crie pas; ce sont les propos d'un aigri, d'un exalté (2). » Denys Cochin, député de Paris, qui recherchait les causes généreuses et se plaisait aux idées générales, me dit : « Qui n'a eu de tels accès de colère ? » En tous cas, de ce qu'Esler-

1) Ciiss., H, ?.'|8, Kstcrhnzy.

{'2, Jour 'lu '.>.[) novoiiîhre i8f^)7. -— De mOtiio Drumont. — Pellclan trouve ((uc « la publicnlioii des lettres (J'Kslerlia/.y est maladroite. Ouel rapport cela a-l-il avec l'intiorence «le Dreyfus? La Ileelle est trop visihle. > ;Z>^/>ec/2tf <lu T) décembre. Francis ('harmes attribue cette divulgation .^ Mathieu Dreyfus, len biàme : " 11 est des bornes (ju'une certaine dclic<ite<se morale ne permet pas de franchir. •» {Reuiie des D^ux Mondes du iT» janvier i8<)8.)

l'enquête de PELLIEUX 121

bazy serait l'auteur des lettres, il n'en résulte pas qu'il soit l'auteur du bordereau (d'une écrilui'e identique)', dès lors, affirme Alphonse Humbert, Dreyfus continue à être le traître (i).

L'ancien rédacteur du Père Duchéne colportait le mot d'ordre de l'État-Major. A la même heure, Pellieiix dit à Scheurer qu'Elsterhazy contestait seulement la lettre " du Uhlan " ; le général va donc la faire expDrtisep(9), mais il n'attendra pas le résultat de l'examen pour n conclure contre tout ordre d'informer » : « On ne m'a pas apporté de preuves... On m'a bien remis des pièces écrites par Esterhazy, le fac-similé du bordereau. Mais on ne fait pas de comparaison sur une photographie. » Scheurer : « Lo bordereau original est au ministère, vous n'avez qu'à l'y réclamer, » Pellieux : » Non, car, en le demandant, j'aurais l'air de mettre en doute Tau* torilé de la chose jugée (3). »

Scheurer s'indigne ; « Alors, la Revision serait à Jamais impossible; vousallez conclureà un non-lieu sans avoir procédé à une expertise du bordereau, et c'est toute laffaire 1 » Pellieux se lève : ■■ X'èles-vous pas. Monsieur le Président, l'anii, l'intime ami du minisire de la (luerre ? — Nous sommes de vieux amis. — lit il ne vous a pas donné la preuve certaine de la culpabilitéde Dreyfus? — Je lalui ai demandée en vain. — yu'cn concluez-vous ? — Vous l'at-on donnée, à vous,' général ? - Pellieux hésite ; Scheurer : » Si je vous pose cette question, c'est que je vous trouve, depuis quelque temps,

(i . ■ (les di-claraltoni^ J'IIumljcrl, dit l'ZiVAo i/f Paris, roiicmi- Irt-rcnl l'iipprobalton de tous -.

•j|Notc oRlcielIcdu ay novembre 18(17: ■ Bion (|iii' li's li'llros piibliOefl hier n'aienl pas lie rapport initiii'diut nvrc l'iiiriire tiicyfiis. II' géoéral de Pellieux n déiidé île Its s-oiiniclu-c ii luxiiortise. - —Prorc» Zola, II, 8S, l'ellioiix.

'3j ag QovcDibre. — Pro<^éii Zuh. I, ^73, IVIIieux.

complètement changé. — Ouï, on me Ta donnée (i). » Mais il ne dit pas ce qu'était cette preuve : le faux d'Henrv.

Il avait entendu, la veille, Lauth et Henry, dans leurs accusations contre Picquart(2); il entendit, les jours suivants, Gribelin, Picquart (pour la troisième fois), Gonse^ et M"® de Boulancy qu'il confronta avec Esterhazy (3). L'archiviste confirma les dires d'Henry et de Lauth. — Gonse expliqua à sa façon ses lettres à Picquart et confirma, à son tour, Lauth, Gribelin et Henry. — Picquart déclara qu'en le faisant espionner par des policiers et atlaquer dans les journaux, on cherchait à l'intimider, mais que ce serait en vain. Il répondit, avec beaucoup de netteté et non sans quelque hauteur, aux questions de Pellieux (4) au sujet de M"® de Comminges à qui Guénée, ou quelque autre policier, prêtait ce propos : « Surtout que Picquart n'avoue jamais I » Pellieux le laissa dans l'ignorance des charges accumulées contre lui par Henry et Lauth ; il lui dit seulement que des officiers du bureau l'avaient surpris communiquant à Leblois le dossier secret de Dreyfus. Picquart se fit alors autoriser à demander à Tavocat à quelles dates> en 189G, il avait quitté Paris et y était rentré. Pellieux y consentit et sut ainsi que Leblois avait été absent du 5 août au 7 novembre, ce qui détruisait toute l'accusation d'Henry. — Enfin, Esterhazy, quand il fut confronté avec M'"* de Boulancy, Tinvecliva et la supplia tour à tour. Il était allé plusieurs fois chez elle (5), pour la conjurer de ne pas livrer d'autres correspondances

(i) Mémoires de SciiEUREn.

(2) 28 novembre 1897.

(3) 3o novembre.

(4) Cass., I, 2o3, Picquart.

(5 Procès Zola, I, 5io, M™' de Boulancy.

l'enquête de PELLIEUX 123

qu'elle avait de lui, non moins détestables (i). Il avait menacé et prié tour à tour sa « Gabrielle » d'autrefois sans obtenir d'être reçu (a). Elle craignait des actes de violence. Il essaye, maintenant, de lui arracher un mensonge; que ces lettres lui ont été volées, que la lettre « du Uhlan » est « maquillée (3). » (Il convenait, on l'a vu, de toutes les autres : « Les Allemands mettront

tous ces gens-là à leur vraie place Voilà la belle

armée de France !... etc. ») Pellieux, lui ayant déféré le serment, il jura à nouveau, en rejetant l'aflreuse lettre sur la table, qu'elle n'était pas de lui. La pauvre femme, bien qu'épouvantée et désolée de s'être frappée elle-même en frappant Estertiazy, se refusa pourtant à mentir : « Hélas ! oui, toutes les lettres sont bien de lui ! » Elle dit seulement qu'elle n'en avait pas autorisé la publication. Pellieux, lui aussi, la malmena, lui reprochant durement d'avoir, veuve d'un officier, cherché à porter atteinte à l'honneur de l'armée ; elle a commis un acte indélicat et manqué de patriotisme (4). Au dehors, la presse l'insultait, « gueuse vendue aux juifs pour quelques deniers », lui prêtait des galanteries et de honteuses aventures. Ainsi, la malheureuse était punie autant pour avoir aimé Esterhazy que pour l'avoir trahi. Elle était pitoyable et nul ne la plaignait, même ceux qui avaient tiré profit de sa vengeance. Seule, la conscience délicate de Scheurer s'inquiéta d'avoir poussé une femme

(i) Lettres ^ M"« de Boulancy communiquées, comme pièces (Je comparaifH>n, aux experts ('.ouard, Belhomme et Varinard : pièces A, F, H, J, K.

(a) Procès Zola, I, 5io, M"*» de Boulancy.

(3) Récit de M»« de Boulancy dans le Temps du 23 décembre iSfjj,

;4 Pairie du i«' décembre. —Clemenceau, dans V Aurore du 2, ajoute ce détail que « Saussicr, dans une autre chambre, disait militairement son fait à la suivante de M"'* de Boulancy ».

124 HISTOraE DE l'affaire DREYFUS

dans un tel bourbier. Elle y pataugea alors qu'elle eût pu faire figure en revendiquant très haut d*avoir voulu aider à démasquer un bandit.

Scheurer, de son dernier entrelien avec Pellieux, avait emporté la certitude que l'enquête était une comédie. Quoi I depuis quinze jours, le monde entier croit que des experts, discrètement désignés, sont occupés à examiner le bordereau, à le comparer aux écritures d'Esterhazy et de Dreyfus î Et nulle expertise n'a été ordonnée, et sous quel prétexte ! Il n'y a d'expertise que pour la lettre «du Uhlan », mais le fait que cette seule pièce va être examinée, c'est la confirmation du doute favorable à Esterhazy.

11 parut impossible à Scheurer de garder pour lui l'imprudent aveu de Pellieux. Il en informa ses amis. Au Sénat, dans les couloirs, il se répandit en propos très vifs contre Billot, En même temps, le scandaleux déni de justice fut dénoncé par Clemenceau et par le Figaro^ dans plusieurs articles, les uns d'Emmanuel Arène, les autres que je rédigeai en collaboration avec Leblois.

Depuis trois ans qu'il n'avait pas clé réélu à la Chambre, Clemenceau faisait son apprentissage du journalisme. 11 tAlonna assez longtemps, cherchant sa forme, volontiers déclamateur, lui qui avait porte à la tribune la parole la plus nerveuse et la plus cinglante qu'on eût encore entendue. Maintenant, au service de cette grande cause, l'écrivain va égaler l'orateur, précis, hautain, logicien impitoyable, d'une ironie (jui déchire et (jui mord, serrant chaque question à l'étrangler, et, parfois, d'un mou-

l'enquête de

vemenl brusque, s'échappant, comme une (lèche, vers les sommets. II s'élait fait, au cours d'une longue carrière, beaucoup d'ennemis, méseslimé par les uns, haï pai- les autres, craint de presque tous. Convaincu de la scélératesse d'Esterhazy, il ne l'était pas encore de l'innocence de Dreyfus, parce qu'il ne pouvait imaginerquc le ministère de la Guerre, sous la République, eût violé les garanties de la loi pour faire condamner un soldat indemne de toute Faute. Peut-être lej'uif n'a-t-il commis qu*i>ne imprudence; il l'expie trop durement ; pourtant, il n'est pas possible qu'il soit sans reproche. Mais le certain, c'est qu'un jugement illégal doit être cassé et que ce grand trouble peut cesser seulement par la pleine lumière.

Les articles de Clemenceau, ceux du Figaro concluaient à la même interrogation : « Qui protège le commandant Ëslerha/.y ? La loi s'arrête, impuissante, devant cet aspirant Prussien déguisé en orfîcier français. Pourquoi (i)?... Qui donc tremble devant Kstcrhazy? Quel pouvoir occulte, ([uelles raisons inavouables s'opposent à l'action de la justice ? Qui lui barre le chemin ? S'il le faut, nous le dirons (2). »

Cassagnac. pour retenir sa clientèle, invectivait, en termes poissards, les défenseurs de Dreyfus ; mais, en même temps (3), il publia l'atlcatation de Démange qu'une seule pièce, le bordereau . avait été communiqué à la défense : <i S'il existe donc une autre pièce qui a élé produite, contre toutes les règles de la plus vulgaire justice, au mépris de toutes les lois humaines, il y a lieu à reviser le procès. »

C'était l'avis tle Clemenceau comme le mien, que la

(i) Aurore <lu 3o novomlire cl du a décembre i&jy. Ça) Fiyarù des 1" Cl a décembre.

(3; 3 dûcemLrc.

quesiioQ de légalité dominait celle de culpabilité. En fait, ©lie la résolvait.

A travers les obscurités et le fracas delà bataille, une impression se dégageait : la justice militaire ignore la loi, le droit. Quand le ministre de la Guerre n'est pas luimême Tauteur responsable de Tillégalité, il laisse faire.

Le Sénat se considérait comme le gardien de la légalité. Il Tavait défendue en toutes circonstances et, récemment encore, quand un ministère radical parut vouloir mettre la main sur la justice et « professa tout haut ce que TEmpire faisait tout bas, k savoir qu'un garde des€ceaux peut diriger les instructions criminelles (i) ». Il crut nécessaire, ayant frappé Bourgeois, d'avertir Mélinc.

Cependant, il n*osa pas attaquer de front, tant le courage môme était alors môle de faiblesse ; il saisit un prétexte, très loin de l'affaire Dreyfus, une irrégularité commise dans Tadministration de la justice civile; et, voulant atteindre Billot, il renversa Darlan, le seul ministre qui inclinât à la revision (2).

Scheurer et ses amis votèrent contre Darlan, dont ils ignoraient la bonne volonté ; elle était bien connue de Méline. Il s'empressa de faire accepter la démission du garde des Sceaux, et, comme il se méfiait, prit lui-môme l'intérim de la Justice. Le bruit courut d'un remaniement du ministère; il venait de subir son premier échec, après dix-huit mois de bonne fortune. Barthou, très

(r C'est ce qiio Waldeck -Rousseau avait rappelé en ces termes à Ueinis, daw^ son discours du a'i octobre i8t»7.

;2' 3o novembre i8<j7. — II saisissait de deux magistrats qui, permutant entre eux. dans le ressort de Montpellier, avaient tUé autorisés à priHer serment par télétrramme. L'interpellateur (Josepli Fabre) expliquait la ju-écipitation et Tétrangelé de la procédure par le désir de mettre l'un des deux magistrats déplacés en mesure d'être candidat dans son ancien ressort, aux élections générales de iHtjH.

l'enquête de PELLIEUX 127

avisé, conseilla à Mélinedc « débarquer » Turrel, Rambaud, le ministre de la marine, d'embarquer sur la galère rappareillée Ribol et quelques radicaux. Méline, à la réflexion, se contenta de remplacer Darlan par un sénateur obscur, Milliard (i).

Tout indirect qu'il était, on comprit l'avertissement. Billot invita Pellieux « à faire saisir » le bordereau au ministère de la Guerre. Pourtant, Pellieux ne le fit pas expertiser (2) ; il allégua que, sur cinq experts inscrits au Tribunal de la Seine, trois avaient été mêlés à TalTaire Dreyfus; que les deux autres refusaient, ne voulant pas procéder à une opération qui, par elle-même, infirmait la chose jugée ; qu'il était pressé, au surplus, de finir son enquête (3). Use contenta de montrer le bordereau à Esierhazy et l'invita à dire «s'il reconnaissait l'identité du fac-similé et de l'original; » Esterhazy la reconnut (4).

Avec quelque audace qu'il eût argué de faux les lettres d'Esterhazy et quelque crédulité qu'eût rencontrée cette imposture, l'État-Major n'était pas sans inquiétude.

Boisdeffre se sentit visé, blessé par les attaques des journaux, bien qu'il n'eût pas été personnellement dési-

(1) a décembre 1S97.

J2} Procès Zola y I, 2G8, 278, Pellieux.

(3} Cûs»., I, i3, Billot : « Je priai le Goaverncur de faire une nouvelle enquête avec expertises. Il m'en transmit les résultats. » De même à Hennés (I, 173;. Or, Pellieux dit luimême que l'expertise fut seulement ordonnée par Havary.

(4) Ca««., II, io3, JS'/i^. Pellieux, \^^ décembre, 3" procès-verbal dlnterrogaloire : « Je vous présente la lettre missive, nommée bordereau dans Taccusation de Mathieu Dreyfus contre vous, en original et, à côté, un fac-similé de cette lettre missive. Reconnaissez-vous l'identité du fac-similé et de l'oriumnl ? — Je reconnais que Toriginal et le fac-similé sont sembinbles. » Signé : Pellieux, Ducassk, Esterhazy.— Au procès Zola 1, o/jô), Pellieux commença par dire : « Rien ne ressemble moins au bordereau original que les fac-similés des journaux. Ces facsimilés ressemblent à des faux. » De môme Rôget {Cass., I, 78).

gné. Très circonspect, nullement dénué de clairvoyance, il savait la précarité de son édifice de mensonges, à la merci d'un incident imprévu. Il eût voulu être loin quand l'écroulement fatal se produira. Il revint à sa vieille ambition, l'ambassade de Russie. Mais il se heurta à un refus formel d'Hanotaux.

Henry, au ministère, continuait à porter beau; mais, le soir, chez lui, quand il rentrait, il tombait de fatigue, assommé, épuisé par ces perpétuelles alarmes, par tant d'intrigues périlleuses dont il était le grand moteur (i). Eslerhazy, surtout, prenait le pire pour le certain. En quinze jours, il avait glissé du piédestal où il s'était juché. Il restait encore innocent, mais c'était tout. Publiquement, il a été convaincu de mensonges : il n'est pas allé à Londres y chercher, comme il Tavait dit, le document libérateur; les Esterhazy d'Autriche Tont renié. Là-dessus, les terribles lettres. Ses défenseurs les plus ardents n'osent plus le célébrer comme un soldat d'autrefois, brutal, violent, débauché, mais passionné du métier et fidèle au drapeau.

Sa femme voulait rompre avec lui. La marquise de Neltancourt l'y poussait. Le scandale de la liaison d' Eslerhazy avec la fille Pays, publiquement affichée ; le scandale, plus grand encore, de l'atroce correspondance qu'elle savait authentique, car ces propos, son mari, depuis des années, les tenait chaque jour ; la certitude de la calaslrophe finale, c'étaient des motifs suffisants do divorce. Il eut avec elle et avec sa mère, en présence de Christian, des scènes épouvantables (•2). Il lui repré-

(i) Récit d'un ami d'IIcnry à Cordicr.

(2) CmusTiAN, Mémoire, 69, 70. — Lettre d'Esterhazy à la veuve du g<^néral Grenier : «< Vous me parlez de l'austère devoir : où est-il, l'austère devoir, avec une femme comme la mienne ? Savez-vous qu'elle voulait demander le divorce au cours môme de celte horrible histoire ? ><

l"enqlète ni; peli.kux 1^9

spnla que la ruplure, en ce moment, l'achèverait. Il invoquait se^ petites filles. Elle se laissa tou<:her, mais consentit seulement à dilTérer sa demande. Elle fut, dtl-il. (l'une dureté « qui révolta jusqu'aux domestiques ■■. Sans doute, elle lui parla avec colère, comme elle fii avait le droit, ne lui laissa pas ignorer qu'elle n'éliilt pas sa dupe, et lui reprocha sa vie brisée, leur nom sali.

Il eût voulu qu'elle intervint publiquement en sa faveur, après la divulgation des lettres fi la Boulancv. Elle avilit l'horreur du mensonge. Cependant, une protestation, signée d'elle, parut, à son insu, dans les journaux: •■ Devant le malheur qui accable eu ce munu-nt l'honimc dont je porte le nom cl ilont l'honneur surlira inlail de cette épouvaulahle épreuve, je pardiuini: et oublie tout. ■> Quelques semaines plus tard, Eslerhazy écrivit : « Vous n'avez pas douté un instant, je pense, que la fameuse lettre n'était pas d'elle, mais bien de M' Tézenas. .1

Quelqu'un Henry ? Du Lac '!} imagina alors de rétablir, par un double coup de théâtre, la parti(r idmpruniise. Le public, en plein drame, en plein roiniiii, ni—t phis remué que par l'inattendu. De lopéralion, que le moine ou le soldat a savamment combinée, Eslcrlia/y sortira reverni (d'un vernis (|ui tiendra jusqu'à l'ar-quitlement I, et IloisdelTre, auréolé d'une nouvelle gloire, définitivement consacré.

Pellicux, ainsi qu'il l'avait dit à Scbeurer, réiligcail son rapport tendant au refus li'informer contre I>Iithazy et très sévère contre l*icquarl. Henry exposa à Esterhazy iiu'une telle décision ne lui donnait aucune

sécurité pour l'avenir. Qu'il demande, au contraire, à passer devant un conseil de guerre, il rétablit du coup^ sa réputation compromise ^ pour l'acquittement, Henry, au nom de lk)isdcffre, le garantit.

Tézenas, déjà, avait donné le même avis à Estei4iazy ; il jugeait (c'était l'évidence) que la situation de son client était fort diminuée par les fâcheuses lettres, authentiques ou non, et il ajoutait : « Innocent, qu'avezvous à craindre du conseil de guerre? » Eaterhazy n'eût pas osé détromper Tézenas ; il rechignait pourtant, embarrassé.

Billot, Boisdeffre, trouvaient un autre avantage plus important à cett« combinaison. Esterhazy a crié partout qu'il poursuivra ses difTamatenrs en cour d'assises. Le simple refus d'informer provoquera de telles clameurs qu'Ksterhazy se trouvera acculé à mettre sa menace à exécution. C'^st le procès Dreyfus qui recommencera devant le jury. Or, c'est ce que a l'État-Major veut éviter à tout prix (i) »>. Il faut donc qu'Esterhazy

(i) C'e:=»t en ces lornios que YRcho de r Armée, du 4 décembre, expliquera l'ordre d'informer rendu par Saussier: u La haute armée veut en Unir une bonne fois et régler celte alTaire, de manière ;i n'y plus revenir. Le refus d'informer aurait laissé le commandant Esterhaiv dans une position fâcheuse. On l'aurait sommé de faire un procès à Mathieu Dreyfus, de traduire son dilTamateur en cour d'assises et, alors, devant le jury on aurait refait le procès Dreyfus, ce ((ue Von veut éviter à tout prix. En revanche, la comparution devant un conseil de fi:uerre, où i'acquiltement de M. Esterhazy est certain, ne peut offrir que des avantages : i- forcer la meute Dreyfus à cesser ses hurlements; •2" prévenir toute critique au sujet de la régularité de l'enquête ; 3** éviter un procès devant les juges civils ; 4" faire confirmer la condamnation de Dreyfus par le nouveau jugement qui acquittera Esterha/v. Telles sont, crovons-nous, les considérations qui ont été examinées en haut lieu.» — On peut rapprocher de cette note le passage suivant du compte rendu sténographiijue du procès de Rennes : « Esterhazy, dépose Trarieux, a été acquitté, il n'a pas été jugé. {Protestations au banc des témoins militaires.) •»

L ENQUÊTE DE PELLIEUX 131

repousse noblement le refus d'informer et s'engage à repousser de môme, après la prochaine inslruction, le non-lieu qui lui sera pareillement offert. Rien que l'acquiUement solennel par un conseil de guerre peut le dispenser de déférer Mathieu et Scheurer au jury. El son acquittement irrévocable, avec la force de la chose jugée, c'est la confirmation du crime de Dreyfus. L'affaire est finie.

Esterhazy se laissa convaincre, accepta le marché (i). Ce service qu'il rend à l'État-Major mel, plus que jamais, les généraux à sa discrétion. Il les tient déjà par sa menace coutumière de prendre la fuite, d'avouer son crime, de dénoncer les crimes qu'ils ont commis eux-mêmes pour le couvrir. Celle nouvelle comj)licité, une telle dérision de la justice, les lient à jamais.

Pellieux et Esterhazv étaient au mieux; ils se rencon- Iraient fréquemment en dehors du cabinet du général ; Esterhazy, le soir, allait l'attendre dans les maisons où «Itnait son juge. Pellieux entra dans la comédie ; tout en faisant publier qu'il concluait à un refus d'informer, il pressait Tézenas de décider son client à réclamer sa comparution devant un conseil de guerre (2). 11 corrigea ensuite lui-môme le brouillon de la lettre qu'Eslerhazy allait lui adresser, et qui avait été rédigée par l'avocat (3). Et, comme il importait que cette

1) Caêê., I, 586, Eslcrhazy : « J'îii naturoUonient obéi. » (•;•) « Pariî*, le 2 décembre 1897, le cominandnnt Esterhazy A M. le général de Pellieux : Moa Général. M« Tézenas, se rendant enfin à vos avis, m'a rédigé la lettre suivante. Il se propose de la communiquer ce soir à V Agence Havas, et j'ai tenu A vous en demander l'autorisation. Je ne vous la porte pas nioi-n)énie parce que vous m'avez interdit de me présenter chez vous .»» {Scellés Berlulas.)

,3 Catts.j •*, 586, II. 2^7; Dép. à Londres, i*»- mars. Eslerhazr. — Le brouillon, corrigé de la main de Pellieux, fut saisi par Berlulus chez Esterhazy (Cass., II. 235, cote I, scellé \). Esterhazy

résolution fui convenablement annoncée dans les jour^ naux « amis », il dicta à Christian une noie, d'un style non moins noble, que le jeune homme porta à Drumont et à Rochefort.

La lettre convenue entre Pellieux el Esterhazy ne manquait ni d'éloquence militaire, ni d'émolion :

Mon Général,

Innocent, la torture que je subis depuis quinze jours est surhumaine.

Je crois que vous avez en mains toutes les preuves de rinfâme complot ourdi ])0ur me perdre; mais il faut que ces preuves soient produites dans un débat judiciaire aussi large que possible, et que la lumière complète soit faite.

Ni un refus d'informor, ni une ordonnance de non-lieu ne sauraient maintenant m'assurer la réparation qui m'est duo. Officier, accusé publiqnomont de haute trahison, j'ai droit au conseil de guerre, qui est la forme la plus élevée de la justice militaire; seul, un arnH émané de lui aura le pouvoir de flétrir, on nfaccpiittant devant Topinion, h laquelle ils ont osé s'adresser, h's ])lus lAches dos calouiniateurs.

J'attends <]c voiro haute équité mon renvoi devant le conseil de iruerre de Pai-is.

Les journaux « amis ». on chœur, vajitèrenl celle belle attitude. Hochofort icdoutait (jue son ami ne tombût aux pièges des juifs. Celte pantalonnade fit beaucoup de dup(»s. Des journaux graves félicitèrent Este rhazv.

avait écrit: « Innorcnl, vous le savez, la torliire.... \'oiis avez en mains loiiles les preuves de ririfàine complot... » Pellieux supprime : •< Vous le savez... » et «'orriijre : «• .le crois que vous... •• Christiau dit quil porta lui-même à Pellieux le projet de lettre. [C<tss., II, *2,'n. el Mémoire. </».

L EXQCÈTE DE PELLIEIX 133

Peliieux, pour donner plus de relief à ta clievaleric (J'Esterliazv. ne s'y arrêta pas el remit son rapport à Saussicr. !I avait précéilemmenl rei^u la visite de Mcpoier qui lui attesta que Dreyfus était coupable (i )■ Les commandants des corps darmiV ^'tsiiciil alors réunis à Paris, pour la commission de classement ; ils (iront une démarche aujtrès de Félix Faure. lui montrèrent larméc indignée de voir soupçonner ses chefs cl, déjà, frémissante. Mercier se répandit en affirmations, le prit de très haut avec Billot.

Cette parodie de la justice mettait Saussier h l'aise; car il allait satisfaire h la fois fan fond}les prolecteurs d'Esterhazy el (en apparence) les défenseurs de Dreyfus. Sur l'invitation de Billot et d'accord avec Boisdeffre, il refusa de ratifier les conclusions de Pellieux(2) el signa UD onire d'informer (f décembre 1897).

La préparation du triomphe de Boisdcflre fui plus laborieuse.

Les partisans de la Revision contrôlaient leurs informations avec beaucoup de soin et s'absleuaiont de toute nouvelle hasardée. 11 leur arriva de se tromper et dôtre

ii; Écho de Pari» du f, dùcumbrc t%7.

(u) Bitlol (lit • qu'il invilQ lui-mOiiic l^ausRier à ilonner l'ordre d'inrormer ». (Ciwii.. [, i3; lienneu, I. i-;',.] MOline, au conlrairc. dit à la CtinmlirR que ■» Sausi'ier nvail liccidé librement '. '4 décemlirc 1*17.,' Do nifme. k i3 ili'ccnibrit igoo: • J'afTlrme, sans crainte d'ôtre di'niriili, i|iii> k- jour où le proci» EiilerliaEy a été ouvert, le niinialre de In Guerre n'est intervenu en rien dans ce procÈs, ni de prts ni de loin. »

injustes et violents. Ils n'accréditèrent, sciemment, aucun mensonge. La cause qu'ils servaient leur en faisait un devoir et une nécessité.

Aucune désignation n'avait suivi la question : « Qui protège Esterhazy? « Personne n'avait la preuve que ce fût Boisdeffre. Pour Henry, à peine le connaissait-on de nom; il semblait un comparse. On commençait à peine à soupçonner Du Paly d'avoir joué le rôle de la dame voilée.

Cette prudente réserve élait irritante. Comme au coup d'archet d'un mystérieux chef d'orchestre, les journaux de l'ÉUU-Major racontèrent qu'une démarche avait été faite auprès de Méline pour obtenir le renvoi du grand défenseur de l'armée; puis que Brugèrc convoitait de lui succéder (i). C'était pure invention. Le journal de Millevoye se prélendit alors informé (2 décembre) des plans du Syndicat : « On n'a pas encore nommé publiquement le général de Boisdeffre, mais ce n'est qu'une (jueslion d'heures... Les amis de Dreyfus tiennent en réserve un brûlot qui sera probablement lancé demain (2). »

Bien ne vint. Dans l'impossibilité de trouver une calomnie où accrocher une protestation, on se résigna à créer soi-même le mensonge. Le lendemain, la Pairie annonça que la pière secrète du Syndicat était une dépêche de BoisdelTre à Ksterhazy, a répo(|ue où celui-ci s'était réfugié à Londres : « N'hésitez pas à revenir à Paris, je vous couvrirai quand même. » Le Soir, de Bruxelles, tient la nouvelle d'un'<« Français de passage à (ienève » ; " il no s'était pas trouvé un seul journal français qui voulût se prêter à cette besogne [}\) ».

(0 Pairie, Joar, D'ph^h'', IJhre Parole. Inlranaujeanl du ic d(^- (•('ml)re iHcjj.

">.- Pairie 'anti<lîit<M»i du 3.

(H Pairie (antidatée; i\n .'|.

Page 1