ENTENTE POUR EMPÊCHER LA PIRATERIE
bombardement de la ville avait été complet ; personne ne pensait à résister encore et, bientôt, le capitaine du port, accompagné du consul de Suède, vint annoncer à l'amiral que toutes les conditions étaient acceptées. Le 30 août, une salve de 21 coups de canon annonça à la flotte que le traité était signé. En voici les traits principaux, tels que lord Exmouth les transmit au prince régent:
1° Abolition complète et perpétuelle de l'esclavage chrétien.
2° Remise, à l'amiral anglais, avant le lendemain midi, de tous les esclaves chrétiens, à quelque nationalité qu'ils appartinssent.
3" Remboursement, dans le même délai, de toutes les sommes reçues par le bey pour la rançon des esclaves, depuis le commencement de l'année.
4° Réparation de toutes les pertes éprouvées par le consul anglais.
5° Excuses publiques par le dey, devant ses ministres et ses officiers, selon la formule dictée par l'amiral anglais.
Toutes ces conditions furent strictement exécutées et, le 31, douze cents esclaves, de toute nationalité, furent livrés à lord Exmouth. En ajoutant ce chiffre à celui des esclaves libérés par lui dans son premier voyage, tant à Alger qu'à Tunis et à Tripoli, on constate que plus de 3,000 malheureux recouvrèrent ainsi la liberté.
Tels furent les résultats généraux obtenus par cet acte de vigueur. Lord Exmouth mérita, à cette occasion, la reconnaissance de l'humanité. La flotte alliée se conduisit admirablement, dans cette chaude affaire, et montra autant de discipline que de courage et d'abnégation. Le nom de Van-Capellen et de ses braves marins doit demeurer associé à ce beau fait d'armes. Si les nations européennes avaient su, plus tôt, combiner leurs efforts pour des actions aussi fermement conçues et exécutées, les prouesses des corsaires n'auraient pu, si longtemps, se perpétrer ! .
CONSÉQUENCES DE LA CROISIERE DE LORD ExMOtTH. CRUAUTES DE TciIAKER-HBY DANS LA PROVINCE DE CoNSTANTINE. KaRA-Bar'lI EST MIS A MORT ET REMPLACÉ PAR H ASSAN COMME BEY d'OrAN. Bien
que l'interdiction de la course n'eût pas été exigée, par lord
1. Sir R. L. Playfair, Episodes des relations, etc. (Revue afric, n° 138, p. 466 et suiv., 139, p. 22 et suiv., 140, p. 147 et suiv). — Chabaud-Arnault, Attaque des batteries algériennes (Revue afric, nn 111, p. 194 et suiv.). — De Grammout, flist. d'Alger, p. 376 et suiv.
HISTOIRE DE LAFRIQUB
Kxmouth, on peut dire que sa croisière de 1816, par la mise en liberté des captifs à Tripoli, à Tunis et a Alger, plus encore que par la rude leçon donnée à cette ville, porta un coup mortel a la puissance des Turcs d'Afrique. L'esclavage, conséquence de la course, entrait, en cflel, dans les conditions mêmes d'exigence de ces gouvernements. Apres l'affaiblissement des Yoldachs, dont 1 indiscipline avait détruit la forte organisation, frapper aussi durement les reïs et le gouvernement était mettre l'Odjak dans l'impossibilité de vivre. Certes, il allait essayer de se relever de ce coup, mais la blessure était mortelle.
On le sentit a Alger, et comme cela arrive trop souvent, on s'en prit à Omar: il devait porter la peine des fautes de ses prédécesseurs, lui qui avait toujours refusé de prendre le pouvoir et s'était vu en quelque sorte contraint de l'accepter. Il parvint cependant à apaiser une première révolte et s'appliqua de son mieux à réparer les déyâts du bombardement. La Porte, sentant aussi combien l'existence de sa colonie d'Afrique était menacée, envoya, en cadeau, au dey, une frégate, deux corvettes, de l'artillerie, des munitions et des canonniers. Vers la lin de celte année 1810, la révolte des Flissa fut enfin terminée ; leur chef, El-Hadj-Mohammed-ben-Zàmoun, conclut la paix avec les Turcs, qui avaient conduit en Kabilie une nouvelle colonne, et cette paix devait être plus durable que les précédentes. Les Flissa s'obligèrent à servir un tribut de 500 boudjous.
Dans la province de Constantine, le féroce Tchaker-bcy qui, par sa rigueur et ses violences à Bône, avait fourni la raison déterminante du bombardement d'Alger, continuait à se livrera ses caprices, en faisant tuer les personnages principaux de son bevlik. Ammar-ben-el-llamlaoui, caïd El-l)jaberi de l'Ouest, Mohammed- Sassi, bach-Kaleb, Ahmed-el-Luchi, Cadi-lIanaO, Mouslafa-ben- Achour, caïd du Ferdjioua, périrent successivement, sous les yeux du bey, et ces exécutions furent suivies de la spoliation des biens des victimes. Le système des razias était pratiqué parallèlement par lui et la province tremblait sous sa tyrannie. Cependant, vers la lin de 1810, ayant conduit une expédition contre les Bou- Rennane et Ben-Gucndouz, branches des Mokrani, rivales des Oulad-el-IIadj, qui jouissaient alors de la faveur du maître, il fut défait par eux dans un rude combat, chez les Oulad-Màdi, et subit l'humiliation de laisser entre leurs mains tous ses bagages. Peu après, il essuyait un nouveau désastre chez les Oulad-Sidi- Obeïd, des Nemamccha, dont il avait enlevé les troupeaux. Assailli par une tourmente de neige, il faillit périr, avec son armée, et dut s'estimer heureux de rentrer sain et sauf à Conslantine. Enfin, au
ÉVÉNEMENTS d' ALGERIE (1817) 499
mois de février 1817, il fut encore défait par les Oulad-Derradj, qu'il avait voulu razier et se vit obligé d'accepter les conditions que ces indigènes lui imposèrent et dont la première était l'évacuation immédiate de leur pavs. Décidément la fortune abandonnait Tchakcr ; pour conjurer le mauvais sort, ce bey s'appliqua à faire des fondations pieuses, à distribuer des aumônes et à immoler, sur le Koudiat, des bœufs, dont la chair était distribuée aux pauvres et aux marabouts.
Dans cette même année 1817, Ali-Kara-Bar'li, bey de l'Ouest, qui administrait bien la province d'Oran et y avait rétabli la paix, fut invité par le dey à se rendre à Alger, pour verser le denouche. Parvenu au pontd'Kl-Kanlara du Chclif, il rencontra des chaouchs venus d'Alger pour lui « rendre honneur ». Après avoir reçu d'eux la missive dont ils étaient porteurs, le bey tendit le cou, sans une parole, et les chaouchs l'étranglèrent. Hassan, gendre de Bouk'abous, le remplaça
Assassinat du dey Omar. Il est remplacé par Ali-Khoudja. Destitution et mort de Tciiaker, hev i>e Constantine. — Cependant à Alger, la peste avait reparu, et les ennemis du dey allaient répétant que le malheur était attaché à lui. Le 8 octobre 1817, une bande d'assassins envahit le palais, se saisit d'Omar, qui ne fit aucune résistance, et l'étrangla. Son successeur, un certain Ali- Khoudja, instigateur du meurtre comme il l'avait été de celui du dey, en 1808, résolut, en prenant le pouvoir, de se soustraire aux caprices des Yoldachs. A cet effet, il quitta le palais de la Djenina, pour s'installer, avec tous les services, à la Kasba. Il s'entoura d'une garde de 2,000 Kabiles (Zouaoua), annonça aux Turcs son intention bien arrêtée de les soumettre à une obéissance absolue, fit exécuter ceux qui avaient pris part à la dernière révolte, permit aux autres de rentrer en Orient, chercha à gagner la confiance des Koulour'lis en les excitant contre les Turcs, fit fermer les tavernes où se débitaient des liqueurs fermentées et, enfin, chassa des casernes les femmes non mariées.
Ces mesures provoquèrent une nouvelle révolution que le dey réprima vigoureusement. Les Yoldachs prirent la route de l'Est, et ayant rencontré la colonne de Constantine, revinrent avec elle et se présentèrent en ennemis sous les murs d'Alger, le "29 novembre. Ils apprirent alors que la ville était défendue par six
1. Vayssettes, Hist. des Beys, p. 529 et 9uiv. — Féraud, Les Mokrani, p. 289 et suiv. — Grammont, Hist. d'Alger, p. 379 et suit. — L. Fcy, Hist. d'Oran.
HISTOIRE DE l'aFBIQL'K
mille Koulour'lis bien armés, en outre des Kabiles et des Turcs partisans du dey, et voulurent parlementer ; mais Yahïa-ag'a, qui commandait les troupes, ne se prêta à aucune transaction, el bientôt les forts ouvrirent le feu, tandis que l'ag'a effectuait une sortie furieuse contre les rebelles. En quelques instants l,200Yoldachs et 150 chefs furent couchés sur le carreau : les autres prirent la fuite ou furent faits prisonniers. On procéda ensuite aux exécutions par la torture et le pal : enfin, le 2 décembre, Ali- Khoudja accorda l'aman aux survivants, dont la plupart demandèrent et obtinrent de rentrer en Orient. Trois jours de réjouissances célébrèrent le succès du dey.
La situation de l'intérieur, et surtout de la province de l'Est, avait été une des premières préoccupations d'Ali-Khoudja ; il fallait, à tout prix, se débarrasser de Tchaker, l'étrange protégé de son prédécesseur ; mais la difficulté était de le remplacer. Sur ces entrefaites, arriva à Alger un certain Kara-Moustafa, caïd de Mecila, lequel, après avoir peint au dey la situation faite à la province de l'Kst, par Tchaker, raconta que celui-ci, dont l'esprit était en proie à l'inquiétude, avait voulu le faire arrêter à Constantine, parce que le bruit de sa nomination comme bey avait couru, mais qu'il avait échappé à ses sicaires, s'était lancé dans les montagnes de la Kabilie et avait pu atteindre Djidjeli, où il s'était embarqué. Par une inspiration toute spontanée, le dey lui proposa le bevlik de l'Kst, lui demandant s'il se sentait de force à le srôrer et, sur sa réponse affirmative, il lui remit le caftan d'investiture et des lettres pour les principaux du pays, en lui enjoignant de partir sans retard.
Cependant, à Constantine, Tchaker-bey, qui avait écrit à tous les membres du diwan d'Alger et multiplié les démarches et les cadeaux, commençait à reprendre confiance, lorsque la nouvelle de la nomination de Kara-Moustafa lui parvint. Après quelque hésitation, il se décida à résister, s'enferma â Dar-el-Bey, avec les soldats de la garnison d'hiver, vivant avec eux en camarade et envoya son fils, Mahmoud, qu'il avait nommé caïd des Ilarakta, avec son goum, tendre une embuscade au bey, à Bir-el-Bcguirale près de Mila. Mais Kara-Moustafa, arrivé au Ferdjioua, en passant par la Kabilie, avait adressé un appel à toutes les tribus, dont les goums étaient accourus autour de lui, et il s'avançait avec un appareil si formidable que Mahmoud, loin de songer à l'attaquer, s'empressa de fuir et de rejoindre son père à I)ar-el-Bey.
Lorsque Kara-Moustafa se trouva en vue de Constantine, les soldats abandonnèrent Tchaker et allèrent se réfugier à la Kasba, tandis que toute la population se portail au devant du nouveau
EVENEMENTS 1)'aLGÉRIE ET DE TINISIE ( l H 1 7 )
bey, pour l'acclamer et le soutenir. Tchaker, près duquel un seul serviteur était resté, implora alors la bienveillance de M'hammedben-el-Feggoun, cheikh-el-Islam, dont la maison jouissait du droit d'asile, et obtint la faveur de s'y rendre ; mais son hôte s'empressa d'avertir Kara-Moustafa qui vint prendre possession de Dar-el- Bey, tandis que Tchaker était livré à ses gardes. Dans la soirée, on l'étrangla, et ce fut une mort bien douce pour un homme qui avait tant fait souffrir ses semblables (janvier 1818).
Un soupir de soulagement avait accueilli la disparition de Tchaker, mais quelle ne fut pas la stupeur générale lorsqu'on s'aperçut que son successeur ne valait guère mieux. Entièrement livré aux passions les plus honteuses, entouré de gens vicieux, de juifs et de juives de la dernière immoralité, il scandalisa tout le monde. Bientôt, Si Mohammed-ben-Malek, beau-frère du dey, arriva, en compagnie du Bach-Ag'a, pour faire une enquête sur la question du trésor public trouvé absolument vide. Mahmoud, lilsdc Tchaker, ayant été arrêté, fut soumis à une bastonnade prolongée à la suite de laquelle il livra 12 jarres pleines de numéraire et fit ensuite retrouver un sac d'or et d'argent, caché dans un ravin. Pendant ce tçmps, le bey, enfermé dans son harem, ne s'occupait de rien ; mais on ne tarda pas à apprendre que le dey, mécontent des rapports qui lui avaient été adressés, venait de révoquer Kara- Moustafa et de le remplacer par un Mamlouk, d'origine italienne, nommé Ahmed. L'indigne bey fut arrêté dans les combles du palais où il s'était caché et on l'exécuta sur-le-champ. Il avait régné un mois.
Ahmed-Bcy-el-Mamlouk vint ensuite prendre possession de son gouvernement ' février). Un mois après, les envoyés d'Alger regagnèrent cette ville, apportant les fonds retrouvés par eux et emmenant 17 jeunes filles juives enlevées à la communauté de Conslantine pour la punir de son ingérence dans les affaires du dernier bey. Klles furent offertes au dey et obtinrent leur liberté de son successeur '.
Suppression de l'esclavage en Tunisie. Paix entke cette régence et l'Algérie. — Kncouragées par le succès de lord Exmouth, les puissances européennes envoyèrent leurs flottes dans la Méditerranée pour obtenir des avantages de même nature. A Tunis, le chevalier de Pinto vint, en novembre 1*16, conclure
1. Vayssetles, J/ist. des lieys, p. 539 et suiv. — De Graminont, J/ist. d'Alger, p. 382 et suit. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 327 —
lii;rl>mgg<-r, Epoques militait ' s de la (irnmh -Kabilte, p. 130.
HISTOIRE DR L* AFRIQUE
un traité de paix et d'alliance, pour la nation portugaise. Au mois d'avril 1817, l'amiral hollandais Van-Capcllen se présenta à la Goulette et, après l'échange de politesses sanctionnant les bons rapports antérieurs, leva l'ancre en mai et fut remplacé par une escadre espagnole ; puis ce fut une frégate anglaise venant intimer aux corsaires tunisiens défense de croiser dans l'Atlantique. Cotte action combinée, concourant à la suppression de la course, consacrait l'abaissement des gouvernements turcs de l'Afrique septentrionale.
Frappé de cette entente des puissances chrétiennes, Mahmoudbey voulut se rapprocher de l'Odjak d'Alger, jugeant, avec raison, qu'il était inopportun de diviser les forces musulmanes. Mais, au moment où une transaction semblait sur le point d'aboutir, Omar fut assassiné et remplacé par Ali-Khoudja-dey. Désireux de rétablir les bonnes relations avec Tunis, le nouveau dey envoya dans cette ville un chargé d'affaires qui, dans les dispositions d'esprit où se trouvait Mahmoud, réussit facilement à conclure avec lui un traité de paix plaçant les deux régences sur le pied d'égalité, et stipulant que le bey de Constantine ne pourrait plus agir do son autorité privée et ne serait jamais considéré que comme un agent du dey (octobre-novembre 1817). La situation économique do Tunis fut profondément troublée par la suppression de l'esclavage1.
Mort du dey Ali-Khoudja. Il est remplacé par Housse!*. Situation de l'Odjak d'Alger. — Cependant, à Alger, Ali- Khoudja n'avait pas tardé à tomber dans les écarts auxquels les deys semblaient prédestinés après quelques mois d'exercice du pouvoir. Kn proie aux craintes les plus diverses, tantôt il taxait le blé à un prix déterminé, défendant, sous peine de mort, aux gens d'en acheter à un prix inférieur, et cela afin de prévenir la disette ; tantôt prescrivant des mesures diamétralement opposées. 11 est resté célèbre par l'arrêté qu'il prit, ordonnant de jeter à la mer toutes les filles publiques. Ce fut à grand'peine qu'on le détourna d'en exiger l'exécution et qu'on le décida à transformer celte sentence en un exil à Cherchel. Knfin, dans les premiers jours de mars 1818, il fut frappé de la peste et ne tarda pas à expirer après avoir désigné pour son successeur le Khodjet-el-Kheïl, Ilousscïn, qui n'accepta le pouvoir qu'avec répugnance.
1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 325 et suiv. — Marcel, Tunis, loc. cit., p. 203.
SITl'ATÎON DK l.onJAK h'ai.ofr M 81 8;
C'est que la situation, telle que l'acceptait le nouveau dey, n'était nullement satisfaisante. I.c poste de Bordj-Bou-R'eni, dans la Kahilie méridionale, venait d être attaqué par les Kabiles, Beni- Sedka et fïuechtoula, et la garnison turque, manquant d'eau, avait du capituler ; protégés par des marabouts, les Turcs curent la vie sauve, mais le fort fut démantelé ( 181 K). Dans le sud, Braham- Kocentini. nouveau bey de Titeri, luttait contre les Oulad-Naïl, toujours révoltés. Enfin la province d'Oran était le théâtre de tentatives d'insurrection de la part des marabouts; mais le bey contenait énergiquement cette région. Bou-Dria dans le pays des Zedama, Iladj-Mohammed, à Tlemcen, et Abd-Allah-ben-Haoua, fauteurs de troubles, furent successivement vaincus et misa mort; mais le plus dangereux de tous, en raison de son influence dans la province, était le marabout des Hachem de B'eris, près de Mascara, Sid El-IIadj-Mohi-cd-Dine. Arrêté par les soldats du bey et conduit à Oran, il allait être mis à mort, comme les précédents, lorsque la femme de Hassan, lille de Bou-Kabous, intercéda avec tant d'ardeur pour lui, qu'elle arracha sa grâce. Il fut interné à Oran et n'obtint sa liberté qu'au bout d'un an. Un des fils de ce marabout, nommé El-lIadj-Abd-cl-Kader, devait s'illustrer en défendant son pays contre les Français.
Dans le Sahara de la province d'Alger, un noyau de fermentation et de résistance à l'autorité turque s'était reformé, à Aïn-Mâdi. Si Ahmed-Tidjani, fond;ileur de la confrérie des Tidjania, ayant abandonné depuis quelque temps si superbe habitation de Fès, était revenu dans les steppes sahariennes, afin de juger par luimême de la situation de son ordre ; après avoir réchauffé le zèle de ses partisans, il rentra à Fès, ety mourut, le 10 septembre 1811. B laissait deux fils, Mohammed-el-Kebir et Mohammed-es-Sr'oïr, fanatisés par leur éducation et se croyant appelés à une haute destinée. Aussi ne tardèrent-ils pas à renoncer à l'existence douce et fastueuse qu'ils menaient au Maroc, pour entreprendre la vie militante de l'apôtre. Ils secouèrent la poussière de leurs sandales à la porte des palais où ils avaient élé élevés, gagnèrent Aïn-Mâdi et, profilant de l'affaiblissement de l'autorité turque, étendirent partout leurs relations, nouèrent des alliances et annoncèrent la chute du gouvernement de l'Odjak, dont les agents impies avaient osé attaquer la ville sainte de leur père et le chasser de son pays.
Dans la province de Constantine, le bey Ahmed-el-Mnmlouk venait à peine de prendre le pouvoir. Il avait débuté, comme ses prédécesseurs, par des exécutions et se préparait à entreprendre une campagne contre les Beni-Amcur. Or, les grandes tribus et les chefs important* domni* «ni <l*s signes non équivoques d'agi-
HISTOIRE DE l'aFBIQUB
talion ; de plus le dey tenait à avoir, dans cette région éloignée, un homme dont il fût sûr et, en attendant qu'il l'eût trouvé, il décida la destitution et l'éloignemcnt des Ben-Zekri, Ben-Nàmoun et autres fonctionnaires, dont le bey s'était entouré. Dans le mois d'août, Ahmcd-el-Mamlouk fut interné à Mazouna et remplacé par M'hammed-bey-el-Mili. C était un Turc, grossier et brutal, qui ne se distingua de ses prédécesseurs que par l'invention d'un instrument pour couper les têtes, sorte de hachette en forme de houe. Le surnom de Hou-ChcttnbYa lui en est resté dans le peuple.
Ainsi, au moment où Ilousscïn, qui devait être le dernier dey d'Alger, acceptait le pouvoir, la situation s'offrait menaçante sur tous les points, à l'intérieur ; de plus, les puissances chrétiennes semblaient bien décidées à empêcher la course et l'esclavage. Dés les premiers jours de son règne, le dey faillit tomber, deux fois de suite, sous le poignard des assassins. Il se cantonna, alors, àlakasba et, de même que son prédécesseur, s'entoura particulièrement d'une garde de Kabiles (Zouaoua). Puis, il appela auprès de lui Yahïa-ag'a, alors caïd des Beni-Djâad, et lui confia la charge importante d'Ag'.i des Arabes, dans laquelle cet officier devait lui rendre les plus signalés services '.
Luttes de Hoisseïn-dey poi r rétablir l'autorité. Evénements
DE LA KaBILIE ET DE LA PROVINCE DE CoNSTANTINE. HûUSSeïn-dev
prit énergiquement le parti de lutter contre tous dans l'espoir de rétablir l'intégrité de la puissance de l'Odjak. Son premier acte fut de charger Yahïa-ag'a de combattre le marabout Tedjini, en allant attaquer Aïn-Màdi. Pour effectuer cette expédition lointaine, l'ag'a fit appel aux cavaliers des tribus makhezen, voisine- de la Kabilie ; mais ces Zemoul, particulièrement les Amraoua, prétendirent qu'ils ne devaient le service militaire que dans la région. Très peu d'entre eux répondirent à son appel et servirent mollement, tandis qu'une grande fermentation se répandait dans la Kabilie du sud-ouest. Nous manquons de renseignements précis sur l'expédition de Yahïa-ag'a dans le Sud, qui eut lieu dans l'hiver 1H18-19, et à laquelle le bey d'Oran paraît avoir coopéré, mais il est certain que le résultat fut à peu près nul.
1. De Grammont, Jfist d'Algrr, p. 382 et suit. — Arnaud, Hist. àt Tfttjarù (Revue afric, n» 30, p. 472 et suiv.). — Hobio, Note sur Yahïa ag'a (Revue afric, u° 103, p. 62 et suiv.). — Fetlermann et Aucnpitaiiie, Beylik de Titcri (Revue afric., u° 280, p. 297 et suiv.). — WalKÏn Eslerhazy, Domination Turque, p. 216 et suiv. — Vaysscttcs, llist, des Heys. p. 551 et suiv.
ÉVÉNEMENTS d'aI.GKRIE (1819)
Pendant ce temps, la révolte éclatait chez les Amraoua et s'étendait aux Beni-Ouaguennoun. Un certain M'hammed-ou-Kassi, des Zemoul-Cheraga, était à la tête d'une partie des rebelles, qui, du reste, luttaient entre eux. A peine de retour du Sud, Yahïa-ag'a se porta à Bordj-Sebaou, surprit le village de Tamda, et vint camper à Zaouïa sur la rive droite du Sebaou, en face du village de Makouda des Beni-Ouaguennoun, qu'il attaqua ensuite. Le succès parut d'abord couronner les efforts des Turcs; mais un retour offensif des Kabiles les chassa des positions conquises et les repoussa dans la plaine, après leur avoir infligé des pertes sérieuses. L'ag'a, n'ayant pas un effectif assez nombreux, se décida à rentrer à Alger. Peu après, M'hammed ou-Kasi offrit sa soumission par l'intermédiaire de Ben-Zâmoun et de Bcn-Kanoun. Tous les Zemoul rentrèrent dans le devoir et payèrent une amende. Les Beni-Ouaguennoun se soumirent également et livrèrent des otages (1819).
A Constantine, le nouveau bey, cédant à la pression de son khalifa, El-IIadj-Ahmed, petit-fils d'El-Kolli et allié, comme son aïeul, à la famille Ben-Gana, fil, vers la fin de l'année 1818, une expédition dans le Zab, contre Dcbbah-ben-Bou-Aokkaz, chef des Douaouida. Repoussé, une première fois, en attaquant l'oasis d'Ourlal, il recommença l'assaut, après avoir reçu des renforts et du canon, et resta maître de la position ; mais il payait fort cher ce succès. Des exécutions et la destruction des palmiers le consolèrent de ses pertes; puis, il rentra à Constantine avec son Cheikh- Kl-Arabin partibus, Mohammed-bel-Hadj-ben-Gana. Au printemps de l'année 1819, il se rendit à Alger, pour y verser le denouche; mais au moment du départ, il apprit sa destitution, fut arrêté et interné à Cherchel. Braham, ancien bey de Médéa, recueillit son héritage.
Pendant que le bey de l'Est était à Alger, Ben-Abd- Allah et Abd-es-Selam, chefs de la branche des Oulad-el-Hadj, des Mokrani, agissant, sans doute, d'après les conseils de M'hammed- Bey-El-Mili, convoquèrent les hommes des autres branches de leur famille à une réunion chez eux, près de Bou-Aréridj, et firent massacrer, autour du festin, les vingt-deux parents qui avaient répondu a l'appel du chef. 11 ne resta que de jeunes enfants dans les autres branches. Quant au nouveau bey, il ne s'inquiéta pas autrement de l'affaire: les assassins demeurèrent à la tête du commandement de la Medjana1.
1. Robin. Organisation des Turcs dans la Kabilie (Revue afric.,
5tXi
HISTOIRE DE L*AFRlQtK
Une escadre anglo-française vient signifier aux Bariiaresqi'es la décision du congres interdisant la course et l*ksclavage. — Les décisions prises par les nations européennes au Congrès de Vienne, et que l'Angleterre s'était chargée de faire exécuter, indiquaient qu'enfin la chrétienté était décidée à en finir avec la piraterie barbaresque. Bien que le résultat obtenu par lord Kxmouth, en 1810, fût d'une grande importance, surtout au point de vue de la libération des esclaves, il n'était pas complet, puisque la course n'avait pas été interdite. C'est pourquoi de nouvelles conférences furent tenues à Aix-la-Chapelle et aboutirent à un protocole, en date du 18 novembre 1818, où il est dit que toute atteinte portée au commerce de l'une des nations contractantes entraînerait une répression immédiate de la part des puissances c oalisées. U France et l'Angleterre furent chargées de signifier celte décision.
Le 5 septembre 1810, arriva à Alger une division navale anglofrançaise, sous les ordres des amiraux Jurien et Freemantle. Reçus par le dey, ces officiers lui notifièrent le résultat des délibérations d'Aix-la-Chapelle, se résumant en ces deux terme*: suppression de la course, abolition de l'esclavage, et l'invitèrent à y souscrire. Mais Housseïn, après une discussion oiseuse, finit par refuser de se soumettre à l'un et à l'autre, se basant, pour cela, sur la tradition et sur les prescriptions de la loi islamique. Il maintint même catégoriquement son droit de courir sus à tout navire appartenant à une nation non alliée avec lui. Les délégués y usèrent leur rhétorique et durent remettre à la voile, sans avoir obtenu aucun résultat.
A Tunis, l'amiral Van Braam était venu, dans le moi* de juillet 1819, avec une escadre hollandaise, notifier au boy la résolution des Pays-Bas de ne plus servir de redevance fixe à la Régence, tout en protestant du désir de conserver de bonnes relations. Mahmoud était à peine remis de l'émotion causée par celte démarche, que, le 21 septembre, arriva à la Goulette la division anglo-française, venant d'Alger. Il en ignorait complètement le but, lorsque, dans l'audience officielle donnée le *J7, aux envoyé? de la France et de l'Angleterre, ceux-ci lui remirent une note collective relatant en substance la décision des puissances signataires ; ils ajoutèrent qu'ils « le priaient de l'examiner avec la plus
n» 98, p. 140, 99, p. 197 et suiv). — Le même. Notes sur Yahia o/a (Revue «fric, «° 103. p. 68 el suiv.) — Féraud, Les Mokrani, p. 206 et suiv. — Le mOioe, Les lien-Djcllab (Revue afric , u° 161. p. 328 et suiv). — Vayssettes. Hist. des Reys. p. 559 et suiv.