‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 146 sur 174 · CONQUÊTE D ALGER PAR LA FRANCE · texte numérisé non relu

CONQUÊTE D ALGER PAR LA FRANCE

autres, qu'il ne traiterait que dans la ville et, dès le lendemain matin, Housseïn-dey signait la capitulation qui consacrait la chute de l'odjak et livrait à la France le rempart de la puissance turque en Afrique

Le 5 juillet 1X30 marque le point de départ d'une ère nouvelle pour l'histoire de l'Afrique septentrionale. C'est à la France qu'est échu le rôle glorieux de mettre fin à une situation intolérable opprobre de l'humanité civilisée. Personne ne peut revendiquer avec elle cette gloire, car seule elle accepta les charges de l'entreprise. Amenée à occuper ce pays, elle a compris que son succès et l'avantage immense qui en est résulté pour elle lui ont créé de grands devoirs, et ces devoirs ont été aussi noblement acceptés que les périls et les sacrifices qu'ils comportaient. « Nulle conquête n'a été plus justifiée, nulle n'a été plus humaine », a dit un éminent écrivain étranger1. Et maintenant, il reste à notre patrie à couronner son œuvre, en faisant pour les pirates sahariens ce qu'elle a fait pour ceux de la Méditerranée, et en ouvrant à la civilisation le centre de l'Afrique, par la route la plus directe et la plus sûre, dont l'Algérie lui a donné la clé.

Coup d'oeil rétrospectif. — Lorsque, au commencement du xvic siècle, la fondation de l'empire des Barberoussc vint arrêter l'essor des conquêtes espagnoles dans l'Afrique septentrionale, en même temps que l'avènement des Cherifs saadiens mettait un terme à la colonisation portugaise au Maroc, la Bcrbérie était parvenue au dernier degré d'affaiblissement national et politique qu'un peuple peut atteindre. La lutte de l'élément et de l'esprit arabes contre la race et les traditions berbères avait, après huit siècles, produit cette situation. Certes, l'islamisme fut un progrès pour la masse de la nation berbère. Ce sont en effet des hommes profondément imbus de l'esprit de cette religion, les Ben-Tachcfinc et les Abd-el-Moumène, qui ont élevé leur race à son apogée, après lui avoir donné une unité qu'elle n'avait pas connue et qu'elle ne sut pas conserver. Malheureusement, la religion musulmane laisse chez ses adeptes peu de place à d'autres

1. De Gromraont, Hisl. d'Alger p. 400 et suit. — Carette, Algérie, p. 262 el suiv. — PeJlissier de Rcynaud, Annales algériennes, t. I. — Federmanu et Aucapitaine. Notice sur le beyliA de Titeri (Revue afric., n° 52, p. 301 et suiv ). — Yaysseltcs, Ilist. des beys (loc. cit.).

2. M. P. de Tcliiltatchef, dans sou bel ouvrage, Espagne, Algérie, Tunisie.

HISTOIRE DE l'aFBIQUB

sentiments, et ne fonde pas l'esprit national, sans lequel une nation ne peut vivre. En outre de reflet de son exclusivisme propre, la lutte incessante, de près de huit siècles, que l'islamisme dut soutenir, en Espagne, contre le christianisme, avec le seul appui de la Berbérie, empêcha les souverains de ce pays de suivre la marche générale du progrès et d'y lier son sort. Enfin, la transformation opérée dans l'élément ethnique berbère par le mélange intime des Arabes hilaliens, le fractionnement, l'émiettcmcnt des vieilles tribus, l'arabisation, partout où il y avait contact, particulièrement dans les plaines, enlevèrent à la race autochtone toute individualité, toute faculté de commandement.

Les dynasties berbères qui régnaient sur l'Afrique septentrionale depuis près de trois siècles, avaient été amenées, de même que leurs prédécesseurs, les Almoravides et les Almohâdes, à renier, à écarter, sinon à détruire, les familles dont elles étaient sorties et qui s'étaient rendues insupportables par leurs prétentions et leurs exigences. Ces dynasties étaient caduques et se survivaient, dépourvues de valeur personnelle et n'ayant plus de racines dans le pays.

Les deux Barberousse parurent alors ; ils avaient, l'un et l'autre, des qualités remarquables; mais le moment, il faut le reconnaître, était singulièrement propice. Alger, dont les Zeyaniles n'avaient pas su tirer parti, ne voulant pas abandonner Tlemcen. berceau de leur famille, toujours menacée par leurs voisins de l'ouest: Alger, désignée naturellement pour devenir la capitale du centre du pays, et qui, alors, se trouvait abandonnée à un obscur cheikh arabe, n'était vraiment pas difficile à prendre, surtout pour un corsaire qu'aucun scrupule n'arrêtait. Lorsque Aroudj en fut maître, les Espagnols comprirent l'étendue de la faute qu ils avaient faite en n'occupant pas ce point et, durant des siècles, ils s'épuisèrent en efforts inutiles pour la réparer. L'ne fois établi? a Alger, les Barberousse se trouvèrent en mesure d'arrêter le développement de la conquête de la Berbérie par l'Espagne.

Chose digne de remarque, ils furent puissamment favorisés par l'extension énorme prise, sur ces entrefaites, par cet empire. En outre de ses conquêtes dans le nouveau monde, l'Espagne, en effet, eut alors à combattre dans le* Pays-Bas, les Flandres, la Lorraine, l'Autriche, l'Italie, les îles de la Méditerranée, sur les frontières de France sans parler d'une autre lutte, celle contre la Réforme. Il était naturel que l'Afrique fi t sacrifiée ou que les efforts tentés pour la conserver restassent isolés, alors qu'un système d'action logique et ininterrompue eût été indispensable. La rivalité séculaire de la France et de l'Espagne, son alliance avec la Porte, l'appui, direct ou indirect, qu'elle fournit aux Turc*

COLT D'OEIL HKTBOSPlîCTIF

de Berbérie, contribuèrent aussi à l'affermissement de leur puissance, qu'il lui était réservé de détruire trois siècles plus tard.

Les Barberousse s'appliquèrent naturellement à développer la course, devenue, depuis près de deux siècles, l'industrie principale de toutes les cites maritimes de la Berbérie. Ces petites républiques furent tout d'abord leurs plus fermes soutiens. Puis, lorsque Kheir-ed-Dine, après la mort de son frère et la défection de ses alliés, eut fait à la Porte cadeau de ses conquêtes, le sultan se rendit parfaitement compte des avantages qu'il pouvait en obtenir et, tout d'abord, il fit du second Barberousse son grand amiral et tira de l'Afrique une grande partie de sa marine et de ses marins. Comblé d'honneurs, Kheir-ed-Dine vit s'évanouir son rêve, car il avait certainement espéré devenir maître indépendant de la Berbérie. Ce pays, qui en aurait peut-être profité dans le sens de la civilisation et du progrès, resta ainsi sous le joug des Beylarbcgs, soldats de fortune, renégats de toute origine, doués d'une grande énergie, et dont quelques-uns, les Salah- Rcïs, les Hassan-Ag'a, les Euldj-Ali, ne manquaient pas de génie et d'ambition, ni même, comme ce dernier, de vues personnelles sur l'Afrique.

Lorsque l'Espagne eut définitivement renoncé à la conquête de la Berbérie, la Porte supprima le beylarbeg, et se borna à envoyer en Afrique des pachas, auxquels elle enleva tout moyen de se rendre indépendants, par la courte durée de leur commandement. Ces étrangers, ignorant tout dans leurs pachaiiks et dépourvus de puissance effective, s'y trouvent en lutte contre deux forces, devant, en principe, être à leur service, mais qui, en réalité, détiennent le pouvoir: les Yoldachs et les Reïs. Aussi, sont-ils bientôt réduits au rôle de personnages muets, de gouverneurs en effigie. C'est alors que les Yodalchs organisent l'odjak, démocratie militaire, où le commandement appartient successivement à tous et n'a qu'une durée très restreinte et une puissance atténuée par l'ingérence de chacun, au moyen du diwan. La jalousie, la crainte des empiétements, l'espoir de contenir la force en la pondérant, sont les bases de cette organisation, à la tête de laquelle on place, comme un souverain, régnant sans gouverner, le plus vieux et le plus nul des compagnons, avec le titre de dey. Telle fut, à grands traits, la première organisation de la république des janissaires en Afrique.

Elle se trouva terminée dans les premières années du xvnc siècle et ce fut à partir de ce moment que les Yoldachs s'occupèrent sérieusement de l'intérieur. II? l'avaient, jusque-là, parcouru en vainqueurs, s étaient alliés â des roitelets indigènes, avaient op-

HISTOIRE DE LAFHIQIE

posé ces chefs les uns aux autres, mais n'avaient pas occupé sérieusement le pays. Ce fut, pour eux, l'œuvre du xvn* siècle. Ils trouvèrent, dans l'intérieur, de nouvelles et puissantes tribus, la plupart d'origine berbère, mais complètement arabisées, et, au milieu d'elles, des familles croisées, de sang berbère et arabe, où l'autorité s'était transmise depuis de longues années et qui avaient formé une véritable féodalité. Ils exigèrent l'obéissance des unes et des autres, brisèrent ce qui prétendit résister et posèrent comme règle que quiconque, parmi ces feudataires. levait trop la tête, devait être supprimé, sans tenir le moindre compte des services rendus.

Une autre influence avait pris dans l'intérieur une extension considérable. C était celle des marabouts, répandus partout, et formant des centres religieux, au milieu des populations les plus diverses et les plus reculées. Leur action, complétée par celle des confréries de Khouan, acheva, à partir du xvf siècle, de détruire tout lien national, en le remplaçant par le lien religieux. Et cela est si vrai, qu'il est beaucoup plus logique maintenant de désigner les indigènes du pays par le terme de: « musulmans d'Afrique », que sous le nom d'Arabes, de Berbères ou de Berbèresarabisés. Or, les Turcs se servirent, avec beaucoup d'adresse, de l'influence des marabouts en les favorisant de toutes les manières, non par sentiment religieux, mais par esprit politique.

Ce fut encore dans cette période que les Yoldachs organisèrent les Zemala et les tribus makhezen, au moyen d'éléments ramassés partout et qu'ils établirent dans les terrains domaniaux, sur les principales routes et aux gîtes d'étapes, assurant ainsi leurs communications. Quant aux régions éloignées ou d'accès difficile, ils ne s'en préoccupèrent pas, se réservant d'y exécuter des expéditions lorsqu'ils seraient en mesure de le faire.

Ainsi l'administration du pays se réduisait au strict nécessaire, tirait parti de toutes les ressources et ne demandait rien au gouvernement du sultan. Dans les villes du littoral, la course, élevée à l'état d'institution régalienne, compléta par ses produits l'alimentation du trésor.

Les lacunes, les vices d'un semblable régime, sans parler de l'immoralité absolue qui lui sert de base, frappent les yeux de tous. Comment expliquer alors qu'un tel gouvernement ait pu durer jusqu'en 1830? C'est dans l'absence d'entente entre les puissances européennes, dans les luttes et les jalousies les divisant, qu'il faut chercher l'explication de cette anomalie. Les haines, les ambitions personnelles des nations chrétiennes assurèrent la durée de ce monstrueux Odjak, non moins ridicule qu'odieux.

COUP IMJKIL R KTH OSPECTI F

Cependant, il faut ajouter, à cette raison principale, un autre motif qui eut bien son poids : la méconnaissance absolue des conditions réelles du pays.

La constitution fondamentale de la république des Yoldachs ne tarda pas, dans la pratique, à subir des modifications profondes. A Tunis, d'abord, les beys, ayant le commandement des troupes, annihilèrent absolument l'autorité des deys, de même que ceux-ci l'avaient fait ù 1 égard des pachas, et, en 1705, Hosseïn-ben-Ali renversa ce qui restait de l'organisation primitive et fonda la dynastie des beys encore à la tête de la Tunisie. Ainsi, ce pays acquit un gouvernement quasi-régulier, ayant un lendemain assuré, et y trouva son profit ; d'autre part, les puissances européennes pouvaient enfin traiter avec une puissance dont l'éducation se forma dans les rapports internationaux, s'attachant à éviter les ruptures qui amenèrent les diverses attaques d'Alger par les chrétiens, avec leurs conséquences naturelles : pertes considérables pour le commerce et trouble fâcheux dans les relations. Quant aux Yoldachs, leur indiscipline les fit écarter peu à peu ; on diminua leur nombre et, à la suite d'une dernière révolte, ils finirent par être détruits ou exilés.

A Alger, il en alla tout autrement. En dépit des révoltes, des meurtres, des difficultés de toute sorte, le dey fut maintenu ; mais il prit insensiblement la direction de l'exécutif. Un fait très curieux se produisit alors : tandis que les deys avaient une existence précaire, une autorité contestée, les beys restaient de longues années à la tête de leurs provinces et pouvaient y faire de bonne administration. Ce fut ainsi que Salah-bey à Constantine et Mohammed-el-Kebir à Oran, dans la seconde moitié du siècle dernier, obtinrent des résultats remarquables.

Mais ces succès, qui faisaient d'autant mieux ressortir l'infériorité des deys, provoquèrent la jalousie de ces soldats vulgaires et ignorants. De plus, la continuité du pouvoir entre les mains du même n'était-elle pas en contradiction avec les principes de brutale égalité du gouvernement des Yoldachs ? Aussi, à partir de la fin du siècle dernier, s'attachèrent-ils à ne pas laisser trop longtemps en place leurs beys. Mieux ceux-ci administraient, et plus on jugeait, à Alger, qu'il était urgent de les supprimer. Le lacet de soie avait raison des beys intelligents aussi bien que des autres et la spoliation suivait l'exécution. C'était, pour l'odjak d'Alger, double avantage. Lorsqu'on voit le sort fatal qui attend invariablement ces malheureux beys, après deux ou trois ans d'exercice, souvent moins, on se demande comment il se trouvait encore des candidats pour ces postes.

H1ST01RB DE L'AFRIQUE

Ainsi, les progrès réels obtenus par les beys amenèrent une réaction et, à partir du commencement du xix< siècle, un véritable retour à la barbarie. Il n'est pas surprenant qu'une telle absence de principes de gouvernement ail produit, dans l'esprit des dey?, ce trouble et cet aveuglement qui ont enfin soulevé contre eux toute l'Europe et causé leur perte. Du jour où la course et l'esclavage furent effectivement supprimés, la puissance des Turcs d'Afrique fut frappée à mort, ce qui prouve qu'elle ne tirait pas sa force du pays, mais de la faiblesse des nations chrétiennes. De même qu'à Tunis, les Yoldachs avaient été une telle source de révoltes et de difficultés, que, tout naturellement, leur nombre et leur puissance n'avaient cessé d'être réduits, limités, au profit des Zouaoua et des Koulour'li.

Nous avons dit plus haut combien avait été grande l'ignorance des nations européennes au sujet de l'Afrique. On s'en rendit bien compte, le 5 juillet 1830, lorsqu'après la capitulation du dey, à la suite de la prise d'un fort, on s'aperçut que le gouvernement de l'odjak n'existait plus. Ces étrangers n'avaient su, dans le cours de trois siècles, se faire aucune racine dans le pays et cela s'explique, étant donné leur système d'administration. Le gouvernement des deys n'existait plus et la France s'appliqua pendant longtemps à chercher, ce qu'il n'y avait pas derrière lui : une nationalité avec des représentants oflieiels ; elle ne trouva que des musulmans de toute race et de toute couleur, et nos généraux de la province d'Oran n'eurent pas de cesse qu'ils ne fussent arrivés à former de toutes pièces un « roi des Arabes ». Mais, ni la bonne volonté de nos gouverneurs, ni le génie d'Abd-el-Kader ne purent faire revivre ce qui était mort, et la popularité de l'émir ne dépassa guère la province d'Oran.

Dans le Mag'reb extrême, les choses s'étaient passées différemment. Ce pays, demeuré, bien plus que le reste de l'Afrique, à l'abri de l'influence des Hilaliens, comme mélange de races, avait été envahi par des marabouts venus, en général, de la région de Saguiet-el-Hamra au delà du Grand-Atlas. Le littoral nord de l'Atlantique s'était laissé en partie arabiser par les tribus transportées par El-Mansour, qui s'y rencontrèrent avec d'autres étrangers, les Zenètes, venus à une époque antérieure, et appelés de nos jours, comme leurs frères de l'Aourès, Chaouîa. Partout, l'élément berbère dominait, fier, indépendant par tradition, maître du pays. Les conquêtes des Portugais et des Espagnols au Maroc, encouragées par la faiblesse des derniers Merinides, blessèrent à un tel point les sentiments religieux des Cherifs marabouts que, se mettant à la tête des populations fanatisées par eux, ils arrêtèrent,

coup d'ceil rétrospectif

au nom de la religion, les progrès de l'infidèle ; bientôt, par une conséquence logique, ils montèrent sur le trône déshonoré par les derniers descendants de l'Abd-el-Hak. Les cherifs Saadiens, puis leurs successeurs les Hassani, luttèrent sans cesse jusqu'à ce qu'ils eurent à peu près chassé du Maroc Espagnols, Portugais et Anglais.

Mais, si le sol sacré de l'Islam était purgé de la présence de l'infidèle, le pays se trouvait en proie à l'anarchie la plus profonde, la plus difficile à réduire, tant l'impatience de tout joug, l'impossibilité de l'obéissance, étaient passées dans le sang des Magrebins. Cependant, Moulaï-Ismaïl essaya d'extirper du cœur de son peuple ces racines de révolte ; il s'y appliqua avec son énergie sauvage, pendant près de cinquante ans, et fit de véritables hécatombes des représentants de la plus pure race berbère. Mais, il ne tarda pas à se convaincre que cela était inutile et voulut essayer de la dompter par un autre moyen : en la fractionnant, en la sillonnant de routes et en plaçant, à chaque étape, une forteresse occupée par une colonie de nègres affranchis, obéissant à des chefs de même origine, préparés à leur rôle par une éducation spéciale. On ne peut s'empêcher d'admirer la puissance et même la justesse de cette conception, dont il dut croire la réussite assurée. Malheureusement, il avait compté en négligeant deux facteurs : l'impuissance de la race nègre à se diriger, lorsqu'elle est livrée à elle-même — nous disons la race dans son ensemble, sachant que les exceptions ne prouvent rien — et l'incapacité, la mollesse des successeurs du sultan. Entre les mains de Moulaïlsmnïl, cette organisation aurait peut-être été perfectionnée et mise en état de rendre les services qu'on en attendait. Mais, lui mort, sa création subit le sort de bien des choses humaines, qui ne valent que gérées par ceux qui les ont créées. Bien plus, l'indiscipline des Abid devint une nouvelle cause de déchirement et d'anarchie. Quant aux fils des Cherifs, ces marabouts arrivés au pouvoir sous le manteau du puritanisme, ils sont de tristes débauchés, adonnés à tous les vices que le Koran réprouve. Beaucoup d'entre eux n'ont même plus le courage physique et ils ne peuvent supporter la vue du sang que s'il est versé par la main du bourreau.

Le long et sage règne de Moulaï-Mohammed, venant après trente années de désordres sans nom, fut réparateur; mais il fallut néanmoins renoncer au concours des Abid et, par conséquent, ne plus prétendre exercer une action sérieuse sur un grand nombre de populations du Maroc, non plus que sur les conquêtes de l'extrême Sud, qui avaient donné un si grand lustre au règne d'El- Mansour.

HISTOIRE DE l'aFRIQLE

Tel est actuellement lctat du Maroc. Ce vaste empire n'a aucune cohésion ; les prétendants sont prêts à surgir de tous les côtés et les luttes intimes peuvent recommencer à toute heure 11 est arrivé à ce point qu'il se trouve dans l'impossibilité de vivre selon les nécessités du temps. Et cependant, toute nation européenne qui voudrait en entreprendre la conquête se heurterait à de bien grandes difficultés en raison du caractère indépendant des populations et de l'âprelé des montagnes qui couvrent ce pays comme d'un réseau. Combien de déchirements intérieurs seront-ils encore nécessaires pour que la civilisation puisse y pénétrer et transformer cette riche et belle contrée, réservée indubitablement à un grand avenir ?

Examinons dans une rapide revue la situation de chaque contrée au point de vue politique et ethnographique en 1830.

Page 1