LUTTES DES TURCS, DES CHERIES ET DES ESPAGNOLS (1")Ô
d'Oran devaient l'aider dans cette entreprise ; mais il attendit en vain leurs contingents, soit que le comte d'Alcaudète fût alors en Europe pour solliciter l'envoi de troupes, soit que la faiblesse de la garnison ne permit pas de dégarnir ses remparts. Les assiégeants s'emparèrent de la ville, mais ne purent se rendre maîtres du Mechouar où les Turcs, au nombre de 100, se retranchèrent, sous le commandement du caïd Saffah. L'armée eherifienne se retira, laissant à Tlcmcen le caïd Mansour avec quelques troupes sous le canon des Turcs du Mechouar.
Cependant Hassan, fils de Kheïr-ed-I)ine, en apprenant, a son arrivée à Alger, ces nouvelles, se décida à se débarrasser de son dangereux voisin de l'Ouest par l'assassinat, puisqu'il ne pouvait l'attaquer en face. Le Khakan, effrayé de la puissance du cherif et de certaines rodomontades qui étaient venues jusqu'à lui1, irrité de son alliance avec les Espagnols, avait donné au pacha l'ordre de lui envoyer sa tête. Hassan trouva alors un de ses oflieiers, homme résolu, nommé Salah-Kahïa. qui se chargea d'aller en plein Maroc tuer le cherif. Ayant choisi, à cet effet, un groupe de cavaliers déterminés, il arriva avec eux à l es et se présenta à Moulaï Abd-Allah comme déserteur des étendards du beylarbeg. Le fils du cherif, sachant que son père avait une haute estime pour un groupe de Turcs passés à son service, lors de la précédente expédition, leur fit bon accueil et les lui envoya à Maroc où ils furent incorporés dans celte garde. Au mois de septembre, Mohamniedel-Mehdi, malgré son grand âge, organisa une expédition contre les Berbères rebelles du Deren et y emmena ses Turcs. L'n jour qu'il stationnait dans une localité appelée Aglagucl, il s'amusa à faire évoluer devant lui ses cavaliers turcs et ceux-ci en profitèrent pour s'approcher de sa tente ; puis le kahïa Salah, étant descendu de cheval, s'approcha comme pour le saluer ; en se baissant, il porta la main à son cimeterre; à cette vue. un affranchi cria au cherif de fuir, mais celui-ci. s'embarrassant dans une corde, roula à terre, et les conjurés se jetèrent sur lui et lui coupèrent la tête ; après avoir tué le fidèle serviteur et enlevé de la tente les objets de valeur, ils remontèrent à cheval et prirent la roule du cap d'Aguer où ils espéraient trouver des vaisseaux qui les auraient ramenés a Alger. Ils atteignirent le littoral sans encombre, mais n'y trouvèrent aucun navire et, changeant de direction, se portèrent sur Taroudent que la garnison eherifienne leur abandonna.
1- Le cherif aurait manifesté l'intention d'aller s'emparer de la Mckkc «t de chasser le « sultan des poissons, » — ainsi appelait-il, le puissant chef de» Turcs, — du trône du Khalifal.
L'assassinat du souverain avait jeté le plus grand trouble dans l'armée. La nouvelle en étant parvenue à Maroc, le prince Abd-el- Moumène laissa celte ville sous le commandement du caïd Aliben-Bou-13eker et rejoignit le camp. Il envoya d'abord à Maroc, le corps mutilé de son père, puis se mit à la poursuite des Turcs. A l'approche des cherifiens, le kahïa Saluh et ses compagnons sortirent de Taroudent et prirent la route de Sidjilmassa, mais ils furent atteints par Abd-el-Moumène et, malgré une résistance acharnée, périrent en combattant. D'après une tradition rapportée par le Nozhet-el-IIadi, quelques Turcs, porteurs de la tête du cherif, seraient parvenus à s'échapper et a gagner Alger ; de là, le lugubre trophée aurait été envoyé en Orient et cette tête serait restée accrochée à une muraille de Constantinople, jusqu'à ce qu'elle tombât en poussière.
Après avoir ainsi vengé sou père, Abd-el-Moumène rentra à Maroc, où il trouva son frère Abou-Mohainmed-Abd-AUah, arrivé de Fès ol ayant pris en main l'aulorité. Il apprit alors, qu'après son départ de Maroc, le caïd Ali avait fait mettre à mort le vieux cherif Abou-l'Abbas-el-Aaradj et sept de ses enfants ou neveux, qui étaient détenus avec lui dans cette ville.
Peu après, Moulai Abou-Mohamnicd-Abd-Allah était officiellement reconnu à Maroc comme successeur de son père. Il nomma son frère, Abd-el-Moumène, gouverneur de Fès et partagea les autres commandements entre ses frères et neveux. Abd-Allah était alors un homme de tO ans, de taille moyenne, aux grands yeux noirs, à la figure ronde, au teint foncé, avec des traits vulgaires. Il prit le surnom d'Kl-R'aleb-b'Illah (le vainqueur par l'appui de Dieu) et ce que nous savons de son peu de courage donne un caractère particulier à ce surnom. Nous allons voir se manifester de plus tristes effets de sa mauvaise nature (1537)
Awréci vtion »u caractère de Moiiammed-ei.-Mbhdi, fondateur de l'empire des ctiEitit's svADiKNS. — Le rôle de Mohammed-el- Mehdi, dans la fondation de l'empire des cherifs saadiens du Mag'reb se substituant à celui des Merinides, a été trop important pour que nous ne lui consacrions pas un paragraphe spécial. Nous avons dit les premiers succès des deux frères, combattant pour la foi contre les chrétiens, dans la voie tracée par leur père. La supériorité de Mohainmed-el-Mehdi sur son frère aîné, Abou-l'Abbas,
t. Nozhet-El-Hadi, p. 36 et suiv. du texte arabe, 67 et suiv. de la trad. — Diego de Torrùs, Hisl. des Chérifs, p. 394 et suiv.— Abbé Godard, Maroc, p. 467 et suiv.
LUTTES DES TL'RCS, DES CilERIFS ET DES ESPAGNOLS (1557) 87
était manifeste et ne tarda pas à le pousser à prendre le pouvoir; les maladresses de son frère lui en fournirent l'occasion, mais il y a lieu d'être surpris de sa longanimité pour lui ; car, selon les usages du temps, il ne manquait pas de prétextes pour le mettre à mort. Il fit, il est vrai, périr ses fils aînés, mais les circonstances étaient critiques, alors qu'il venait à peine de triompher d'eux â Tafilala, et qu'il avait en face de lui un adversaire aussi redoutable qu'Abou-Hassoun, avec lequel ils étaient alliés.
La souplesse d'esprit de Mohammed-el-Mehdi égalait son courage et sa ténacité. S'il n'était tombé victime d'un guet-apens réalisé dans les mêmes conditions que celui dans lequel il avait fait périr Abou-IIassoun, il est certain, qu'allié aux Espagnols, il aurait causé de terribles embarras à l'empire turc d'Alger. Ce fut, en outre, un administrateur; et, comme il lui fallait de l'argent, il s'appliqua à refondre et à réorganiser le système des impôts que l'impuissance des derniers Merinides avait laissé tomber en désuétude, supprima les exemptions et contraignit chacun au payement. Il se rappela que le cadastre avait été établi par Abd-el-Moumène sur les terres du Mag'rcb, et frappa d'un impôt foncier les parties productives.
La plupart des contribuables payaient en nature, mais suivant des tarifs anciens qu'il revisa, leur laissant le choix de solder en espèces. Il put, ainsi, faire exécuter des travaux d'utilité publique tels que le port d'Agadir, sur l'Océan, et l'emliguemeiit de l'Oum- Er-Rebïa. Ce fut à lui qu'on dut également l'extension de la fabrication du sucre dans le Sous, ce qui devint, pour l'empire, une source productive de revenus.
La suppression des faveurs acçprdées aux marabouts lui aliéna un grand nombre d'entre eux qui regrettaient le temps des Merinides. Mais il sut les surveiller et tenir en bride. Torrès, qui le connaissait bien, nous le peint au physique de la manière suivante : « Il était de moyenne taille, fort en ses membres, le visage rond, les yeux grands et joyeux ; il était blanc, avec deux dents d'en haut fort grandes1, la barbe longue et grise, faite en rond, portait les cheveux frisés ... Il laissait six enfants : trois fils et trois filles. C'était un homme instruit et, malgré son origine, assez porté à se rapprocher des chrétiens. Il avait absolument abandonné les coutumes bédouines pour prendre les usages raffinés de ses prédécesseurs merinides'.
1- Ou tait que les Arabes considèrent le développement des deux incisives supérieures médianes comme un caractère de la noblesse de f»ce (chorf).
2- Diego de Torrès, Hisl. des Chérifs, p. 399, 400. — Nozhet-El-
88 HISTOIRE DE l'aFKIVLE
Extinction des dynasties merinide et zeyanite. — Les événements relatés dans ce chapitre font connaître la disparition définitive des dynasties merinide et abd-el-ouadite qui régnaient depuis trois siècles sur les deux Mag'reb, mais avaient depuis longtemps perdu toute force et toute indépendance.
Abou-Hassoun, le dernier des Merinides, lutta courageusement et, au lieu de la mort du guerrier qu'il était en droit d'attendre, succomba sous les coups d'un traître ; sa figure ne manque pas d'intérêt, sinon do grandeur, et sa fin couronne honorablement les derniers jours de sa dynastie. Mous avons dit que ses fils périrent misérablement en cherchant à aborder en Espagne. Désormais cette dynastie n'a plus de représentants connus.
Quant au descendant du rude Yar'moracene , il ne sut pas tomber avec honneur. Humble serviteur des Espagnols, ce prince, que nous trouvons désigné sous le nom de Moulaï-Ilassen, et qui, du reste, n 'était peut-être qu'un des prétendants qui se sont arraché si honteusement le pouvoir pendant les derniers jours de leur dynastie, vint, avec sa famille, chercher un refuge auprès des chrétiens d'Oran 'vers 1554 i. Il y mourut de la peste, trois ans plus tard ; son fils, baptisé sous le nom de Carlos, ayant le puissant Charles Y pour parrain, passa en Espagne et s'éteignit obscurément dans une province de Castille1.