‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 25 sur 174 · I.)b8-iù · texte numérisé non relu

I.)b8-iù

Expédition infructueuse du beylarbeg Hassan contre le Maroc. — Attaque de Mostaganem par les Espagnols; dé>astre de l'année. — Luttes du beylarbeg Hassan contre les Reni-Abbè:»; mort d'Abd-el-Aziz ; son frère Amokrane lui succède. — Le cherif Moulai Ahd-Allah, après avoir fait périr «es parents, propose une alliance à Philippe II. — Expédition du duc de Médina-Cèli contre Tripoli : il est défait par Piali-Pacha; désastre de l'expédition. — Le beylarbeg Hassan prépare une expédition contre le Mag'reb; il est déposé par lesYoldach; puis revient, pour la troisième fois, à Alger. — Expédition du beylarbeg Hassan contre Oran.-- Héroïcjue défense de Mers-el-Kebir par Martin de Cordova. — Arrivée de la flotte chrétienne ; le Reylarheg lève le siège. — Siège «le Malte par les Turcs; le beylarbeg Hassan est nommé capitan-pacha. — Gouvernement du pacha Mohammed, (Ils de Salah-Reïs. Révolte de Constanline ; le pacha y rétablit son autorité. — Euldj-Ali, beylarbeg d'Alger. Il marche contre le hafside Ahmed cl s'empare de Tunis. — Révolte des Maures d'Espagne. Ils sont vaincus et dispersés.

Expédition infhictleuse dl nnvi .\nnKG Hassan contre le Maroc — Dans le mois de février 1558, le beylarbeg Hassan, espérant profiter de l'effet produit par l'assassinat du cherif, se mit en marche vers l'ouest, à la tête d'une armée imposante et, en même temps, envoya sa flotte à U'assaça, pour l'y recevoir en cas d'échec. Le nouveau cherif, Moulai Abd-Allah, ou peut-être son frère, Moulai Abd-cl-Moumcne, sortit à sa rencontre et lui offrit la bataille, près de l'Ouad-el-Leben, dans le canton de Fès. Les Turcs paraissent y avoir été battus cl contraints de se réfugier sur une montagne. Ayant alors appris que les Espagnols d'Oran et leurs alliés se disposaient à lui couper la retraite, Hassan congédia ses auxiliaires, se replia en bon ordre sur le littoral et gagna R'assaça où ses vaisseaux l'attendaient; puis il rentra à Alger et ses panégyristes passèrent sous silence ce grave échec qui consacrait la succession du nouveau cherif.

Haédo place l'expédition de Hassan en juin 1537, c'est-à-dire

aussitôt après son arrivée à Alger et avant l'assassinat du cherif. Le Nozhet-el-Hadi nous donne heureusement la date exacte de celte expédition. (Djoumada-el-Aoula, 905)'.

Attaque de Mostaganem par les Espagnols. — Désastre de l'armée. — Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que le comte d'Alcaudète n'avait pu soutenir le cherif dans sa tentative sur Tlemcen, de sorte que les Turcs étaient restés maîtres du Mechouar. Le gouverneur d'Oran se trouvait alors en Espagne, multipliant les démarches, les prières même, afin d'obtenir les renforts nécessaires pour une action décisive û exécuter de concert avec le cherif ; mais le roi Philippe II était retenu au loin et le grand conseil, comme toutes les réunions dans lesquelles la responsabilité de la décision se subdivise, n'aboutissait à rien ; fâcheux relard qui permettait au bcylarbeg de se débarrasser par l'assassinat de son plus redoutable ennemi. Ce fut après cet événement, qui renversait toutes les combinaisons du comte, qu'on lui accorda enfin 0,500 hommes, alors qu'il eût mieux valu persister dans le refus, puisqu'il était trop lard, et attendre une autre occasion.

Au commencement de l'été 1558, ces troupes d'élite s'embarquèrent à Malaga et vinrent se concentrer à Oran. Le comte se décida alors à les employer à une expédition contre Mostaganem et s'entendit à cet elîet avec le caïd Mansour, de Tlemcen, qui lui promit l'appui de nombreux contingents. Mostaganem enlevé, l'armée victorieuse pénétrerait dans la province d'Alger, et après avoir pris Miliana, qui commande la route du Magr'eb, viendrait bloquer la capitale des Turcs. Ce plan, qui aurait pu avoir de grandes chances de succès l'année précédente, avec le concours d'une puissante armée cherifienne, était bien hardi, maintenant qu'on avait laissé, à un homme aussi énergique que Hassan, le temps de préparer sa résistance.

Le '2'2 (ou le 2<>) août, l'armée espagnole, forte d'une dizaine de mille hommes, avec de l'artillerie et du matériel, quitta Oran et fut rejointe par le caïd Mansour amenant des goums. On arriva sans encombre â Arzéou ; mais on commença alors à être inquiété par les Turcs de Tlemcen et leurs partisans qui attaquaient la queue de la colonne. Enfin, le quatrième jour, après avoir traversé les marais de la Makta, l'armée atteignit Mazagran. Cette place fut enlevée, à la suite d'un brillant combat.

Sur ces entrefaites, quatre galiottes chargées de munitions et de

1. tfotket-El-Hadi, p. 50 du texte arabe, 91 et suiv. de la trad. — Haédo, /oc. et*., p. 352.

HISTOIRE DE l'aFRIQL'E

vivres, qui avaient été expédiées d'Oran, furent prises dans le golfe d'Arzéou, sous les yeux de l'armée, par les galères des reïs d'Alger. L'effet moral de ce contre-temps fut déplorable, car, non seulement l'armée commençait à souffrir de la faim, mais encore elle manquait de projectiles et on dut en fabriquer à la hâte avec les pierres du fort de Mazagran. Dans de telles conditions, un général plus hardi, ou plus jeune, aurait brusqué l'attaque en faisant comprendre à ses soldats qu'il n'y avait pas d'autre chance de salut. Les troupes, du reste, ne manquaient pas d'ardeur et, dès le lendemain, elles s'avancèrent contre Mostaganem et repoussèrent avec une telle vigueur une sortie des Turcs, que quelques Espagnols escaladèrent le mur d'enceinte et y plantèrent le drapeau de Castille. Peut-être, comme certains auteurs l'ont écrit, si cette initiative avait été soutenue, se fût-on rendu maître de la place; mais le comte fit sonner la retraite et procéder ù un siège régulier.

On apprit alors que le bevlarbeg Hassan accourait d'Alger, avec 5 ou 6,0l!0 hommes de troupes régulières, et que des goums nombreux l'avaient rejoint en route ; les assiégés reprirent courage. Bientôt, Tannée de secours apparut. A cette vue, le comte d'Alcaudète, comprenant sa faute, ordonna, la rage dans le cœur, un nouvel et furieux assaut qui fut repoussé, grâce au concours de l'armée algérienne. Il ne restait plus qu'à partir, et cette retraite qui, si elle avait été ordonnée dès l'approche de l'armée algérienne, aurait pu s'effectuer en bon ordre, commença la nuit même, dans un désordre inexprimable, au milieu des lamentations des blessés et des malades qu'on abandonnait à la fureur de l'ennemi. Heureux ceux qui étaient morts glorieusement dans les journées précédentes ! Le comte d'Alcandète se jeta au devant des fuyards, pour les ramener au combat, et fut renversé de son cheval et foulé aux pieds par ses soldats qui le laissèrent dans les remparts de Mazagran. Son fils, don Martin, fil les plus louables efforts pour sauver l'honneur du nom castillan, mais tout demeura inutile. Les goums du caïd Mansour avaient fui ou s'étaient joints à l'ennemi, de sorte que les Espagnols, affolés, poursuivis l'épée dans les reins par les Turcs de Monstaganem, poussés vers la mer par des nuées de cavaliers, venaient 9e jeter éperdus contre le corps desTurcs deTlemcen, commandés par le renégat Kludj-Ali. et étaient égorgés. Le désastre fut complet ; à peine quelques hommes parvinrent-ils à Oran : tout le reste avait été massacré ou pris i9 septembre). Cette défaite fut le plus rude coup porté à l'occupation espagnole d'Oran : la garnison se trouva, depuis lors, constamment bloquée et aucun indigène n'osa rester fidèle. Don Martin avait été fait prisonnier; on lui remit le cadavre de son père et il obtint de l'expédier à Oran,

où il fut inhumé ; sa perte fut vivement ressentie, car il avait rendu les plus grands services et connaissait bien les hommes et les choses du pays ; malheureusement, l'Espagne était trop occupée ailleurs, et le capitaine-général d'Oran demeurait abandonné, sans forces, malgré ses demandes pressantes. Peu après, le 19 septembre, avait lieu la mort de Charles V, auquel on cacha le désastre d'Oran".

Luttes du bbylarbeg Hassan contrb les Bbm-Abbks. — Mort d'Abd-el-Aziz ; son frèbe Amokbane lui succède. — Ainsi, toutes les tentatives faites pour détruire l'empire turc de Berbérie se retournaient contre leurs auteurs. Le fils de Kheïr-ed-Dine rentra glorieusement à Alger, et, tranquille sur la frontière occidentale, s'occupa de préparer une expédition contre Abd-el- Aziz, roi de la Kalâa des Beni-Abbès, dont la puissance avait augmenté et qui menaçait ouvertement Bougie. Uni à Ben-el-Kadi de Koukou, dont il avait épousé la fille, le beylarbeg cédait aussi aux instances de ce chef, qui lui promettait le concours des guerriers de la Kabilie du Djerdjera. Un grand nombre de renégats furent enrôlés et l'armée algérienne présenta bientôt un effectif imposant. Peut-être, ainsi que le prétendent certains auteurs, les Turcs tentèrent-ils d'abord, dans la région des Beni-Abbès, quelques expéditions qui n'aboutirent qu'à des échecs. Dans tous les cas, le beylarbeg résolut de marcher en personne contre son ennemi et, au mois de septembre 1559, il quitta Alger à la tête d'un corps important de mousquetaires turcs soutenus par des contingents kabiles et arabes ; il s'avança jusque dans la plaine de la Medjana, où il construisit ou releva le fort du même nom, y plaça deux cents hommes de garnison et alla ensuite au lieu dit Zammora et y éleva un autre fort qui reçut une garde égale en nombre à celle de Medjana. Son but était, non seulement de contenir les turbulents Beni- Abbès, mais d'assurer les communications avec Constantine, dont la route était presque toujours interceptée.

Hassan rentra à Alger, laissant en outre de ces forces, un corps de 400 Turcs, appuyé par des goums arabes en observation. Mais, à peine était-il parti, qu'Abd-el-Aziz fondit sur le corps d observation et le tailla en pièces. A cette nouvelle, la garnison

1. Haédo, loc. et/., p. 354 et suit. — Général de Sandoval, Les inscriptions d'Oran (Revue a fric. , n° 89, p. 353 et suiv.). — De Graminont, d'Alger, p. 89. — Valain Esterhazy, Domination turque, p. 155 *l «uif. — Rosseuw Saiot-Hilairc, Hist. d'Espagne, t. VIII. p. 197 eUuir. — L. Fey, Hist. d'Oran, p. 98 et suiv.

HISTOIRE DE LAUIIQIE

de Bordj-Medjana évacua le fort, que le chef des Beni-Abbès vint démanteler.

Le bcylarbeg organisa aussitôt une nouvelle expédition et, soutenu par les contingents de Ben-el-Kadi, marcha contre la Ralàa des Beni-Abbès. Abd-el-Aziz y avait réuni toutes ses forces; il tenta d'opposer à ses ennemis une résistante sérieuse ; mais la tactique des Turcs et la discipline de leurs renégats triomphèrent du courage des Kabiles. Bientôt, Ben-el-Kadi fit flotter ses étentards sur le château de son rival. A cette vue, Abd-el-Aziz, enflammant le courage de ses guerriers, les ramène, par un mouvement tournant, contre les Turcs, qu'il parvient a couper et à isoler sur un mamelon couronné du cimetière de sa famille, où ils s'étaient retranchés. Il les assaille avec fureur et la victoire semblait certaine, lorsqu'il tombe percé de coups de feu. Celte mort arrêta le mouvement des Beni-Abbès, tandis que les Turcs, reprenant courage, sortaient de leurs retranchements et les forçaient a la retraite. Le cadavre d'Abd-el-Aziz resta entre les mains des Voldachs qui envoyèrent sa tête à Alger.

Les Beni-Abbès élurent alors comme chef le frère d'Abd-el-Aziz, nommé Amokranc'; et celui-ci, moins chevaleresque peut-être que son prédécesseur, sut éviter les grandes batailles contre les Turcs, mais, en les inquiétant sans cesse, les força à évacuer un pays où ils éprouvaient des pertes continuelles et manquaient de tout. Dans cette campagne, le bcylarbeg avait obtenu, comme succès, la mort de son ennemi. Mais il se trouvait que celui qui l'avait remplacé était peut-être plus dangereux et que la route de Constantine restait interceptée ; le résultat de tant d'efforts était donc négatif. Amokrane ne tarda pas à étendre son autorité vers l'est et vers le sud».

Le CIIERIF MoiLAÏ AbD-AlLAII, APRÈS AVOIR FAIT PERIR ses parents,

propose une alliance a Philippe II. — Nous avons vu, au chapitre précédent, qu'après avoir pris le gouvernement de l'empire du

1. Ce nom, qui n'ajoute généralement à celui de Mohammed, signifie en berbère Yainr, par opposition à Atnziane, le cadet ; sur le nom Amokranc les indigènes ont formé l'adjectif relatif mokrani, devenu le nom patronymique de la famille. Il y a un curieux rapprochement à faire entre les conditions de la mort du rebelle Mokrani. en 1871. et celle du fondateur de sa maison. Abd-el-Aziz.

2. Fcraud, Les Mokranis seigneurs de la Medjana (Rec. de la Soc. archéol. do Coitstautinc, 1871-1872, p. 223 et suiv.). — De Grammoul. Hisl. d'Alger, p. 90. 91. — Ilaédo, loc. cit., p. 357 et suiv. — Mannol et Graraaye, passim.

>fa*'reb, le cherif Ahou Mohammed-Abd-Allah avait confié à ses frères le commandement des principales villes. C'est ce qui nous a amené à penser que le beylarbeg Hassan avait été repoussé, dans «a tentative sur Fès, par Moulai Abd-el-Moumène, prince hardi et habile qui commandait celte place. Le nouveau sultan, peu aimé, en raison de sa cruauté et de son peu de courage, ne larda pas à prendre ombrage de la popularité dont jouissaient ses frères et neveux ; de là à décider leur mort, il n'y avait pas loin. Ayant donc appelé trois d'entre eux, son frère qui commandait à Taroudent et ses deux neveux, gouverneurs de Derâa et de Meknès. il leur fit trancher la tête, ainsi qu'au caïd Ali-ben-Bou- Beker, à Maroc. Il manda ensuite auprès de lui son frère Moulai Abd-el-Moumène, commandant de Fès ; mais celui-ci, après avoir répondu qu'il allait se rendre à Maroc, partit, au mois de février 1559, puis, changeant de direction, gagna rapidement la frontière passa à Tlcmcen et, de là, vint à Alger demander aide et protection au beylarbeg. Bien accueilli par Hassan, auquel il donna de précieux renseignements sur le Mag'reb, il reçut, avec une des filles du pacha, le gouvernement de Tlemeen, où il alla s installer.

Ces événements décidèrent le cherif Abd-Allah à reprendre les pourparlers avec le roi d'Kspagne, afin de s'entendre pour une action commune contre les Turcs. S'il faut en croire l'historien marocain Ibn-el-Kadi, cité dans le Aoz/ief, le sultan de Maroc aurait abandonné aux chrétiens, comme gage de son bon vouloir, le port de Badis. Philippe II était alors fermement décidé à agir en Afrique ; mais il venait de donner des ordres pour une grande expédition contre Tripoli et, n'ayant pas de forces disponibles, il dut ajourner sa réponse aux propositions du cherif.'

Expédition du duc de Médina-Céli contre Tripoli. Il est défait par Piali-Paciia. Désastre de l'expédition. — Le roi d'Kspagne, cédant aux plaintes qui lui arrivaient de la Méditerranée et aux représentations des Cortès, préparait effectivement une grande expédition. Afin qu'elle eût plus de force, il avait tenu à lui donner le caractère d'une croisade pour laquelle il avait obtenu l'appui de la parole du Saint-Père. Tripoli, quartier général du célèbre corsaire bragut. avait été choisi comme but de 1 entreprise. Ainsi, on voulait d'abord débarrasser la Méditerranée centrale et dégager

1. Nozhct-el-Hadi, p. 49 du texte arabe. 89 de la trad. — Diépo de Torrè», Hist. des Cherifs, p. 412 et suiv. — Abbé Godard. Maroc, p 468 et saiv.

T. ni. 7

98 HISTOIRE DE I. AFRIQUE

les chevaliers de Malte que le corsaire musulman, maître de Gozzo, gênait considérablement, au lieu de frapper la puissance turque d'Afrique au cœur, c'est-à-dire à Alger ; et le roi d'Espagne abandonnait ainsi à eux-mêmes le Maroc, Alger et Oran, ses plus dangereux et plus proches voisins.

Juan de la Cerda, duc de Médina-Céli, vice-roi de Sicile, reçut le commandement de l'expédition et réunit sous ses ordres 54 galères do combat et 00 vaisseaux de transport. Philippe II lui avait confié 1 1. 000 hommes de bonnes troupes. De même que lors des précédentes entreprises, on perdit un temps précieux et ce ne fut qu'à la lin d'octobre 1559 que la Hotte mit à la voile ; la tempête la dispersa et les navires durent chercher un refuge à Malte et i Syracuse, où il fallut réparer ceux qui étaient endommagés. Le découragement, avec les maladies son cortège ordinaire, avaient fortement atteint l'armée lorsqu'on remit à la voile. Au mois de février 1500, la flotte abordait à Djerba et s'en emparait après une série de combats sans importance. Dragut n'avait pat* perdu son temps ; non seulement il avait admirablement fortifié Tripoli, mais encore il avait pu faire prévenir le sultan du danger qu'il courait et demander des renforts. La temporisation inexplicable du duc de Médina-Céli assura la réussite de l'audacieux corsaire. Au lieu de brusquer l'attaque de Tripoli, le commandant de l'expédition voulut, en elîet, se fortifier dans l'île pour y avoir un solide point d'appui et, quand il se décida à quitter son mouillage, la flotte turque (HO galères), ployant sous les voiles, fondit sur les navires chrétiens ; 19 galères et 14 transports qui n'avaient pas eu le temps d'appareiller furent coulés ou devinrent, en un instant, la proie de l'amiral turc, Piali-Pacha, dont l'audace et la décision venaient de sauver Tripoli. En outre, 5,000 soldats espagnols étaient prisonniers (15 mars).

Tel fut le bilan ce cette triste expédition; le général chrétien qui, dans le danger, n'avait su prendre aucune décision, se borna à rallier à Malte les débris de son expédition, afin de regagner la Sicile (mai). Cependant, à Djerba, un officier, nommé don Alvar de Sancle, avait été laissé, avec une petite garnison, pour défendre la forteresse. Pressés par un ennemi nombreux et bien approvisionné, les Espagnols, manquant de tout, se défendirent avec un véritable héroïsme; et, quand tout moyen matériel de résister eut disparu, Sande, se mettant à la tête de ses derniers soldats, se jeta sur les lignes turques, y fit une trouée et parvint à gagner le rivage ; mais, entouré par ses ennemis, couvert de blessures, il finit par être fait prisonnier après avoir vu tomber tous ses compagnons.

Les Turcs élevèrent en cet endroit, avec les cadavres chrétiens, un ossuaire qui n'a disparu qu'en 1846'.

Le betlarbeg Hassan prépare une expédition contre le Mao'reb. Il est déposé par les Yoldachs, puis revient, pour la troisième rois, a Alger. — Cependant, à Alger, le beylarbeg, résolu à venger l'humiliation que le cherif lui avait fait éprouver, et se rendant compte du danger de son alliance avec les Espagnols, préparait activement une grande expédition. A cet effet, il avait conclu la paix avec Amokrane, chef des Beni-Abbès, en le reconnaissant comme roi tributaire : puis, ne voulant pas emmener ses renégats espagnols, dans la crainte que les janissaires ne s'emparassent du pouvoir en son absence, il s'appliqua à former un corps de Kabiles zouaoua. Mais ces mesures, en humiliant les Yoldachs et en déjouant leurs projets, portèrent leur irritation à son comble et bientôt ils conspirèrent contre le maître qui prétendait échapper à leurs caprices. Dans le mois de juin 1561, les conjurés pénétrèrent par surprise, de nuit, dans le palais et s'emparèrent du beylarbeg et de ses plus dévoués partisans. Ils n'osèrent cependant attenter à ses jours et se contentèrent de l'embarquer et de l'envoyer en Orient avec une députation d'otîïciers, chargés de l'accuser, devant le grand-seigneur, de viser à l'indépendance et de se plaindre des humiliations que ce Koulour'li* imposait aux vrais Turcs.

Hassan, agha des janissaires, qui avait été l'âme du complot, resta maître du pouvoir à Alger. Mais trois mois ne s'étaient pas écoulés qu'une flotte entrait dans le port et débarquait le capidji Ahmed-Pacha , chargé de tout faire rentrer dans l'ordre. Les officiers compromis furent arrêtés et expédiés en Orient où ils eurent la tête tranchée. Au mois de mai de l'année suivante (1562), Ahmed-Pacha mourut subitement et l'on attribua son décès au poison, ce qui n'a rien d'impossible.

A cette nouvelle, Soliman se décida à renvoyer à Alger Hassan, fils de Kheïr-ed-Dine, qui n'avait pas eu de peine à se disculper des accusations portées contre lui. Dans le mois d'août, le beylarbeg vint, pour la troisième fois, prendre la direction des affaires à Alger. 18 galères avaient été mises à son service pour le cas où

1. Annales Tunisiennes (Rousseau), p. 25. 26. — El-Kaïrouani, p. 288, 289. — Rosseuw Saint-Hilaire, Hist. d'Espagne, t. VIII, p. 367 et tuiv. — De Grammont, Hist. d'Alger, p. 91, 92. — Marmol, lib. VI, cap. zli.

2. Koulour'li (ou Coulougii). enfant de Turc et de femme africaine.

HISTOIRE DE LAFHIQl'E

il aurait rencontré de la résistance; mais il n'en fut rien : les habitants de la ville et les reïs lui firent un accueil enthousiaste, car les uns et les autres étaient excédés de l'arrogance des Yoldachs. A peine débarqué, Hassan reprit, avec activité, la préparation d'une grande expédition vers l'ouest, maïs cette fois son objectif était Oran.

Quelque temps auparavant, le cherif Moulai Abd-el-Moumène avait été assassiné, à Tlemcen, par un agent de son neveu, gouverneur de Fès, pour le sultan. L'assassin, après avoir gagné sa confiance en se présentant, selon l'usage, comme un mécontent, l'avait tué d'un coup de feu en pleine mosquée et avait pu, ensuite, gagner le Maroc1.

Expédition du bbvi.ahbeg Hassan contre Oran. — Le roi d'Espagne, au courant de ces dispositions, ne demeurait pas inactif; comme il craignait une révolte des Morisqucs, secrètement travaillés par des agents turcs, il ordonna leur désarmement absolu. En même temps il réunissait à Malaga un corps de 4, (MM) hommes d'élite et des vaisseaux dont il donna le commandement à J. de Mendoza. Cette Hotte, ayant mis à la voile le 1H octobre 1502, essuya une horrible tempête qui la jela dans la baie de la Herrandura ; *J*2 galères y firent naufrage et la plus grande partie des soldats, y compris le général, trouvèrent la mort dans les flots. Ainsi, la ville d'Orun demeurait abandonnée à ses propres forces et ce fut seulement l'année suivante que huit petites galères, trompant, à la faveur du brouillard, les croiseurs turcs, purent apporter aux Espagnols quelques secours en hommes et en munitions. Mais, à Oran, les fortifications avaient été mises en état par des ingénieurs spéciaux et, ce qui valait mieux, la ville était défendue par deux hommes de co ur, fils de l'ancien gouverneur : don Martin de Cordova', qui commandait Mers-el-Kebir, et don Alonzo, comte d'Alcaudèle, à Oran.

Au commencement de février 1563, le beylarbeg Hassan, après avoir expédié son matériel et son artillerie sur une nombreuse Hotte, commandée par le reïs Cochupari , se mit en route vers l'ouest, à la tête de l'armée expéditionnaire, laissant Alger sous l'autorité de son khalifa Ali-Chetli. Les forces du beylarbeg

1. De Grammout. Hist. d'Alger, p. 94, 95. — Haédo. Mois d'Alger, loc. cit., p. 360 et suiv. — Diego de Torrës, Hist. des Chérifs, p. 419 et suiv.

2. Le même qui avait été fait prisonnier au désastre de Moslaganem et avait été racheté quelque temps auparavant.

se composaient de 15,000 mousquetaires (Turcs et renégats), un millier de spahis et environ 10,<H>0 montagnards Zouaoua et Beni-Abbès. Le caïd turc de Constantine y figurait avec un contingent et toutes les tribus alliées avaient envoyé leurs goums ou rejoignirent la colonne en roule.

Parvenu à Mostaganem, le Beylarbeg y retrouva sa flotte, fit loger ses approvisionnements à Arzéou et envoya les vaisseaux bloquer Mers-el-Kebir et Oran. Le commandant de Tlemcen, arrivé avec quelques forces, fut laissé à la Makta pour protéger Mostaganem et Arzéou, Fn quelques jours, toutes les tribus soumises aux Espagnols avaient fait le vide et envoyé leurs cavaliers aux Turcs. Trois d'entre elles seulement restèrent fidèles (avril 1503;.

Héroïque défense de Mers-el-Kebir par Martin de Cordova. — Le 15 avril, Hassan quitta son campement d' Arzéou et marcha sur Oran ; après s'être emparé de la tour des Sainls, il contourna la ville, escalada les hauteurs et se porta sur Mers-el-Kebir. L'n petit fort, sous le vocable de San - Miguel , au point culminant, fut enlevé par les Turcs, malgré la résistance énergique de sa garnison qui fut entièrement massacrée. Mais les musulmans y avaient perdu beaucoup de monde et leur confiance avait reçu un premier ébranlement (4 mai''. Retardés par le mauvais temps, les navires turcs arrivèrent enfin et débarquèrent du matériel. Disons, non sans regret, que trois caravelles françaises, chargées d'artillerie, s'y trouvaient. Aussitôt l'attaque de Mers-el-Kebir commença avec une violence extrême; les assiégeants y concentrant toutes leurs forces, la forteresse ne tarda pas à présenter l'aspect d'un monceau de ruines. Mais l'héroïque officier qui la commandait, soutenu par 450 soldats, non moins braves, ne se laissait ébranler par rien et résistait à cinq assauts, du 4 au 0 mai. Cette ténacité semblait à tous de la folie. A une dernière sommation du beylarbeg, représentant à don Martin l'inutilité de la résistance, celui-ci répondit fièrement : « Si le pacha juge la brèche tellement praticable, que ne tenle-l-il l'assaut? » (9 mai). Les remparts de la face ouest étaient rasés. Hassan, plein de fureur, lança 12,000 hommes à l'assaut et les appuya de ses meilleurs guerriers. Pendant quatre heures on combattit avec un archarnement extrême et les musulmans parvinrent à s'emparer du bastion des Génois et à y planter leur drapeau ; mais ils n'v restèrent pas et furent bientôt chassés de leur conquête. Le beylarbeg ne pouvait en croire ses yeux.

Cependant une lutte aussi inégale devait avoir un terme : la petite garnison de Mers-el-Kebir était décimée et commençait

malgré tout, à se laisser aller au découragement, lorsqu'elle reçut d'Oran un message apporté par un hardi nageur : le marquis annonçait à son frère l'arrivée prochaine de la flotte qu'on réunissait à Malaga. C'était le salut, et dès lors les assiégés reprirent confiance. Depuis le grand assaut, les Turcs canonnaient la forteresse sans interruption et, lorsqu'ils avaient constaté de nouveaux dégâts, ils se lançaient encore à l'escalade ; quatre fois, du 11 mai au 5 juin, ils furent repoussés. Quelques renforts avaient pu, il est vrai, être introduits dans la place. Enfin, le beylarbeg, ayant appris l'arrivée imminente de la flotte chrétienne, voulut, â tout prix, s'emparer de Mers-el-Kebir et se mit lui-même à la tête d'une colonne d'assaut. On dit, qu'après avoir en vain cherché û enflammer le courage de ses gens, en leur représentant combien il était honteux d'être ainsi tenu en échec par une poignée d'hommes derrière des ruines, il jeta son propre turban dans le rempart en criant : « Je mourrai pour votre déshonneur ! » et que ses soldats durent employer la force pour l'empêcher d'aller le chercher au milieu de la mitraille. Ce jour encore, il fallut se résigner à la retraite, malgré de nouveaux efforts dans lesquels le caïd de Conslantine trouva le trépas.

Arrivée de la flotte chrétienne. Le oevlarheg lève le siègk. — Le 7 juin, la flotte chrétienne, commandée par don F. de Mendoza, parut dans la rade. Son chef, se croyant plus près de terre qu'il ne l'était réellement, fit targuer les voiles, dans l'espoir de demeurer inaperçu plus longtemps, mais il fut pris par le vent de terre, ce qui l'obligea à courir des bordées. L'amiral Cochupari en profila pour appareiller et faire prendre la fuite à la plupart de ses navires en serrant la terre. Il parvint ainsi à en sauver une grande partie après un engagement assez sérieux. La flotte espagnole ne put s'emparer que de cinq galiotles turques et quatre barques françaises dont les équipages furent traités comme Maures blancs.

Abandonné par sa flotte, le beylarbeg n'avait plus qu'une chose à faire : lever le siège et se mettre en retraite. Il s'y décida, la mort dans l'âme, et reprit, fort triste, le chemin qu'il avait parcouru plein de confiance quelques mois auparavant.

L'héroïque défense de Mers-el-Kebir avait sauvé l'occupation espagnole d'Oran. Ce succès, qui relevait l'honneur castillan de bien des défaillances, fut vivement applaudi en Espagne. Le comte d'Alcaudète reçut le titre de viee-roi de Navarre. Quant à Don Martin, il fut fait commandeur et devait recueillir, avant peu, la succession de son frère. Lope de Vega illustra le souvenir de ce glorieux fait

LUTTES DE LA CHRETIENTE CONTRE LES TURCS ( 15t>5) 103

d'armes par une pièce intitulée « Le siège d'Oran », malheureusement perdue. Sans retard, le roi ordonna la réparation des ouvrages défensifs de Mers-el-Kebir et d'Oran, et cette ville recouvra bientôt son ancienne prospérité.

Après son succès devant Oran, la flotte espagnole alla attaquer le Penon de Vêlez dont elle s'empara assez facilement ; puis, continuant sa route, elle pénétra dans la rivière de Tétouane, qui servait de refuge aux pirates mag'rcbiens, et coula, à son embouchure, des navires chargés de pierres, destinés à intercepter le passage. Ainsi l'Espagne, après tant d échecs, obtenait enfin quelques succès en Berbérie 1 .

Siège db Malte par les Turcs. Le beylarbeg Hassan est nommé capitan-paciia. — L'échec de l'armée turque fut douloureusement ressenti en Orient, et le vieux Soliman décida qu'il fallait débarrasser la Berbérie des chrétiens. On devait commencer par les chevaliers de Malle, contre l'avis de Dragut et du pacha Euldj-Ali, qui voulaient, au contraire, procéder de l'ouest à 1 est. Les pachas d'Alger et de Tripoli reçurent l'ordre de coopérer à l'expédition dont le commandement fut donné à Moustafa-Piali pacha. ISO galères, 15,000 hommes et 63 pièces de siège furent confiés à l'amiral et, au printemps de l'année 1505, la puissante flotte mit à la voile. Le 1H mai, elle arrivait à Malte, et Piali ne tardait pas à y être rejoint par Dragut, amenant les forces du pachalik tripolitain et par le beylarbeg Hassan, avec les meilleurs toldats d'Alger.

La défense était dirigée par le commandeur P. de la Valette, qui n'avait avec lui que 700 chevaliers et 8,500 hommes de troupes ; c'était avec des forces si minimes qu'il allait tenir en échec la puissance musulmane. Le premier effort des assaillants se porta sur le fort Saint-Elme, dont ils se rendirent maîtres, non sans peine. Le glorieux Dragut fut tué dans la tranchée, dès le début des opérations, et son corps, rapporté à Tripoli, y reçut la sépulture. Le premier succès des Turcs leur avait coûté trop cher ; cependant La Valette demeurait livré à lui-même et c est à peine s'il avait reçu un renfort de 7 à 800 hommes, alors qu'il attendait une armée.

1- Général deSandoval, Inscriptions d'Oran et de Mers-el-Kébir (\oc. «t . p. 356 et suiv.). — Hacdo, loe. cit., p. 364 et suiv. — Rosscuw S»iot-Hilairc. f/ist. d'Espagne, t. VII. p. 371 et suiv. — L. Fey, hist. tOran, p. 102 et suiv. — De Grnromont. Hist. d'Alger, p. 97 et suiv. — Walsin Esterliazy, Domination turque, p. 159 et suiv. — Djouraaui, «té par Gorguos, Revue afric, t. II, p 30, 31.

HISTOIRE Dli L*AFHlyt'E

Le beylarbeg Hassan, à la tête de ses Yoldachs, pressait le fort Saint-Michel ; il donna l'assaut le 15 juillet, mais, malgré leur ardeur, les Turcs furent repousses sur toute la ligne et le siège continua avec les péripéties ordinaires. Les chrétiens, décimés, semblaient dans l'impossibilité de résister bien longtemps, mais l'énergie de La Vallelte suppléait à tout et inspirait aux plus découragés, à défaut de confiance, l'esprit d'abnégation et de sacrifice. Les Turcs, de leur côté, souffraient horriblement de la peste, enlourés par les cadavres des leurs. Knfin, le ,r> septembre, 28 galères portant 12,004» hommes de troupes, amenées par le viceroi de Sicile, parvinrent à aborder sur le rivage occidental de l'île et à débarquer cet important renfort.

L'entreprise était manquée et, sans attendre l'arrivée des chrétiens, le chef des Turcs ordonna la levée du siège et le rembarquement. Il se fit dans le plu? grand désordre. Cependant, l'armée de secours ne parut que le 8 sous les murs de la ville. Moustafa pacha, qui avait cru son effectif plus considérable et qui redoutait surtout la colère du sultan, se décida à remettre son monde à terre pour tenter encore le sort des armes. Mais il n'y trouva qu'une nouvelle défaite où il perdit 3,000 hommes, après quoi il s'éloigna sans retour. Le beylarbeg Hassan et Luldj-Ali, qui s'étaient conduits dans toute celte campagne avec la plus grande bravoure et avaient perdu la moitié de leur effectif, demandèrent en vain la permission de rester dans l'île et de continuer l'entreprise pour leur compte.

Soliman fut profondément irrité de l'échec de ses armes et promit de venir en personne se venger. Mais il mourut l'année suivante, dans le cours d'une nouvelle campagne contre la Hongrie (0 sept. I500i, à l'âge de 08 ans. après un glorieux règne de 48 années. Son fils. Selim IL lui succéda. Feu après. Piali-Pacha étant mort, le sultan se souvint des services du beylarbeg Hassan et, pour l'en récompenser, le nomma eapitan-pacha. Le beylarbeg quitta définitivement Alger, au commencement de l'année 1507, afin d aller occuper en Orient le haut emploi que son père avait illustré. 11 fut remplacé par le pacha Mohammed, fils de Salah-Reïs'.

GoUVEllNEMENT DU PACHA MotlAMMKD, HLS DE SaLAH-RÉÏS. RÉ-

1. Rosseuw Saint-IIilaire, Ilist. d'Espagne, t. VIII, p. 376 et suiv. — Féraud. Ann. trtpolilaiiirs (l«»c. cil., p. 210). — De Grammonl, Hist. d'Alger, p 99. 100. — Ll-Kairouaui. p. 288. — Haédo, Rois d'Alger (loc. cit.). p. 367 vl suiv. — N. Mallouf, Précis de ïhîst. ottomane, p. 30 cl suiv.

volte de Constantin e. — Le pacha v rétablit son autorité. — Le nouveau pacha avait trouvé Alger en proie à l'anarchie, conséquence de l'absence prolongée du beylarbeg et ravagée par le double fléau de la famine et de la peste. Il s'appliqua d'abord à rétablir la paix et la sécurité dans la ville et les environs, et essaya d'amener une entente entre les Yoldachs et les réïs, en décidant ceux-ci a leur permettre de participer à la course. Mais les causes de l'hostilité qui les divisait étaient trop profondes pour qu'un rapprochement réel fût possible.

Sur ces entrefaites, vers la lin de l'été 1507, un aventurier valencien, du nom de Juan Gascon, tenta audaeieusement de s'emparer d'Alger par surprise. S'élant introduit dans le port, par une nuit obscure, il chargea une partie de ses hommes d'incendier la flotte des réïs, qui y était entassée, au retour des courses d'été ; quant à lui, il alla surprendre et massacrer le poste de la porte de la Marine. Si ses compagnons avaient eu une résolution égale, il est possible que cette folle tentative eût été couronnée de succès. Mais ils n'osèrent ou ne surent remplir le rôle qui leur était assigné et donnèrent aux Algériens le temps de revenir de leur surprise. Gascon voulait néanmoins conserver le poste qu'il avait conquis, mais ses hommes l'entraînèrent avec eux et le forcèrent à regagner son navire. Poursuivi par les réïs, il se vit bientôt entouré et eut le malheur d'être pris et amené à Alger, où il expira dans les tourments.

Dans la province de l'Kst, l'anarchie était complète. Non seulement les tribus ne reconnaissaient, pour ainsi dire, aucune autorité, mais le chef-lieu lui-même était divisé en deux partis : celui des Hafsides, avant à sa tête la famille religieuse des Abd-el-Moumène, maître de tout le quartier de Bab-el-L)jabia, et celui des Turcs, reconnaissant comme chefs les membres d'une famille de légistes, les Ben-el-Feggoun, qui avaient déjà enlevé aux Abd-el-Moumène une partie de leurs prérogatives, notamment le titre et les avantages d'Kmir-er-Rekeb, chargé de la conduite de la caravane des pèlerins de l'Ouest '.

Le parti des vieux Constantinois venait de se révolter : ce qui restait de la garnison turque avait été chassé et les soutiens de leurs adversaires massacrés ou molestés. Abd-el-Kerim-ben-el- Feggoun, venu à Alger avec le mufti, pour exposer leurs doléances au pacha Mohammed, le décida à intervenir.

Dans le courant de l'hiver 1507-1 508. le représentant du sultan

1 Consulter ù ce sujet notre travail « Élévation de la famille Elteggoun. »

marcha sur Constantine où il entra en maître, les habitants n'ayant pas osé se défendre. Il punit de mort quiconque avait pris part à la sédition et réduisit en esclavage ceux qui s'étaient simplement compromis. S'il faut en croire Marmol qui, du reste, attribue celte expédition au successeur du pacha Mohammed, la ville aurait même été livrée au pillage. Après avoir frappé sur les habitants une contribution de (H),000 doblas (de six réaux et demij, il reprit la route d'Alger, laissant dans l'Est, comme gouverneur, Ramdane-bey, dit Tchoulak 1 .

EULDJ-Al.l, UEYLARBEG I)'Al.(iER. Il MAitCHE CONTRE LE HAFSIDB

Ahmed et s'empare de Tunis. — A peine de retour de son expédition de Constantine, Mohammed-Pacha apprit qu'il était remplacé par Euldj-Ali et, au mois de mars 1568, le nouveau beylarbeg vint prendre possession de son poste. C'était un renégat, comme son surnom (Euldj) l'indique, originaire de l'Italie méridionale, pris fort jeune par les musulmans et qui avait ramé longtemps dans les chiourmes, refusant obstinément d'abandonner sa religion ; il avait reçu pendant cette partie de son existence le surnom d'KI-Fartas (le teigneux ou le chauve) ; désespérant d'obtenir sa liberté, il avait fini par abjurer le christianisme, comme tant d'autres à cette époque, et pris le nom d'Ali. Son énergie et son intelligence lui avaient bientôt fait obtenir le commandement d'un navire et il était devenu un des meilleurs lieutenants de Hassan, fils de Kheïr-ed-l)ine, et de Dragut. Au siège de Malle, il se distingua, comme nous l'avons dit, et obtint la succession de Dragut à Tripoli.

Le nouveau beylarbeg arrivait avec l'intention bien arrêtée de porter à l'Espagne de grands coups, tant en Afrique que chez elle. Aussi, son premier soin fut-il de i-éuuir une armée importante qu'il destinait a agir contre Oran, pendant qu'une révolte générale des Maures de Grenade, préparée de longue main, éclaterait et retiendrait chez eux les Espagnols. 11 fit même partir pour Ma/ouna et Mostaganem une partie de son effectif et envoya des navires du côté d'Alméria, afin de coopérer au mouvement insurrectionnel ; mais la conjuration ayant été découverte en Espagne, le mouvement fut ajourné, et il fallut renoncer à celte entreprise.

Euldj-Ali se tourna alors vers la Tunisie où régnait, sans au-

1. Vaysseites. Hist. de Constantine sous la domination turque (Soc. archéol.. 1867. p. 321 et suiv.).— De Grammont, Hist. d'Alger, p. 191 et suiv. — Haédu, Ilois d'Alger (lue. cit., p. 371 et suiv.).

cune gloire, le hafside Hameïda, appelé aussi Ahmed-Soultan, son ennemi personnel, en état d'hostilité ouverte avec les Espagnols de la Goulette et en guerre contre ses sujets, particulièrement les 0. Saïd et les Chabbïa. Ces derniers avaient vu Dragut, leur ancien protecteur, se tourner contre eux et mettre à mort Mohammed-Taïeb, fils de leur cheikh Sidi-Arfa. Abd-es-Samed, devenu chef de la famille, émigra alors chez les Dréïd de la province de Constantine, avec lesquels il était allié, et, grâce à leur appui, soumit à son autorité les tribus de la frontière (O.-Saïd, Hemamma, 0. Rezeg, 0. Manâ) ; puis il forma une ligue dans laquelle entrèrent les Henanecha, Nemamecha et Harakta, c'est-àdire toutes les populations de l'Est de la province de Constantine. Il put alors exercer, de nouveau, son autorité en Tunisie et dominer dans les plaines de Kaï rouan.

La croisade que les puissances chrétiennes préparaient contre le Turc était connue de tous ; le beylarbeg savait qu'il était appelé à jouer un grand rôle dans le duel maritime dont la Méditerranée allait être le théâtre et il jugeait nécessaire que Tunis fût en sa possession. En octobre 1569, il se mit en marche vers l est, à la téte de 5,000 mousquetaires réguliers, et s'adjoignit en chemin les contingents des Kabiles, les goums des Amraoua et ceux des Garfa et autres tribus de la province de Constantine. A l'annonce de son approche, Ahmed-Soultan était sorti de Tunis, mais il n'avait avec lui que ses spahis, appelés Zemasnïa, au nombre de 3,000, plus 1,600 Arabes nomades. La rencontre eut lieu près de Badja et l'armée turque triompha sans difficulté des Tunisiens qui furent poussés, l'épée dans les reins, jusqu'à la Medjerda. Cette rivière, étant débordée, arrêta un instant l'armée d'Euldj-Ali ; cependant il parvint à la franchir et, s'étant mis sur les traces du prince hafside, lui infligea une nouvelle défaite prèsdeSidi Ali-el-IIa ttab. Ahmed rentra alors à Tunis ; mais, jugeant toute résistance inutile, il réunit sa famille et les valeurs qu'il put emporter et partit dans la direction de R'adès. De là il put traverser le lac dans un endroit où la profondeur de l'eau était moindre et se réfugier chez les Espagnols du fort de Chekli. Après l'avoir reconnu, ceux-ci lui ouvrirent la porte et le recueillirent.

Euldj-Ali ne tarda pas à paraître ; il entra à Tunis sans coup férir, accueillit la soumission des Zemasnia et s'appliqua activement à rétablir la paix. Après un séjour de quatre mois dans sa nouvelle conquête, il reprit la route d'Alger, laissant Tunis sous le commandement de son caïd, Ramdanc, avec un millier de Turcs, autant de Zouaoua et les forces de son prédécesseur lin 1569). Quant à Ahmed, il passa en Espagne et s'efforça de justifier auprès

HISTOIRE DK LAFH1QUE

de Philippe II, sa conduite antérieure, le suppliant de lui fournir le moyen de remonter sur le trône 1.

Révolte des Maures d'Espagne. Ils sont vaincus et dispersés. — Nous avons dit. dans le volume précédent, qu'après la conquête du royaume de (irenade, les Maures restés en Espagne, qui avaient d'abord obtenu l'autorisation de conserver leur culte et leurs mœurs, s'étaient vus mis en demeure d'accepter le christianisme ou d'émigrer. Beaucoup d'entre eu\ émisèrent alors en Berbéric. Mais un grand nombre n'avait pu se décider à abandonner patrie et fortune et s'était soumis à une conversion pour la forme. Le fanastisme espagnol, surexcité sous le règne de Philippe II, ne devait pas supporter la tiédeur de ces pseudo-chrétiens. Déjà, en 1.V20, des mesures restrictives prescrites par Charles Y et appliquées au royaume de Yalence avaient provoqué une insurrection des Maures de celte contrée, suivie d'une nouvelle émigration en Afrique ou dans la province de Grenade, dont les Morisques avaient acheté, à prix d'or, la liberté de conserver leur costume et une partie de leurs usages.

Mais en 1")00. sur les instances des Cortès, les libertés des Grenadins furent considérablement réduites et bientôt un décret royal leur retira, ainsi que nous l avons vu, le droit de porter des armes ; enfin, en 15l>t>. à la suite d'une enquête présidée par le Grand-Inquisiteur, on défendit aux Maures de parler l'arabe, en public ou chez eux, de porter leur costume, de fréquenter les èluves et de continuer la pratique d'autres usages traditionnels. On leur ordonna encore «l'apporter tous leurs ouvrages arabes pour qu'on les brûlât ; mais cela ne suffisait pas, on leur prescrivit de renoncer a celte vie intérieure qui soustrait la famille â la curiosité publi«[ue, et ils durent tenir leurs portes grandes ouvertes pour que chacun pût les surveiller, principalement à l'occasion des fêtes, telles «pie mariages, baptêmes, etc. hes punitions très dures pour les moindres infractions sanclionnèrent ces lois.

Cette fois, les Maures se convainquirent «|ue l'Espagne les rejetait et «ju il ne leur restait plus qu'a émigrer ou à mourir. La colère de ces opprimés Ht explosion et se traduisit par une insurrection générale partie des Alpujarras. En teinturier, du nom de Rcn-Fredj, était à sa tête et nous avons vu que les Turcs d'Alger

1. El-Kairouuni. |>. 2<J0 et suiv. — Rousseau, Afin, tunisiennes, 26, 27. — De Giamrnoiit, Ilist. d'Alger, p 103 et suiv. — Haédo. Rois d'Alger (Revue afric, u ' 1 44. p 406 et suiv.). — Féraud. Les ffarars, (Revue afrie. u" 104, p. 142 et suiv )

Ll'TTES DE LA CHRETIENTE CONTRE LES TLUCS (15(39) HK)

devaient y prendre une part active, au printemps de 1">G8 ; la révolte fut retardée jusqu'au commencement de janvier 15till. En quelques jours, tout le pays se trouva sous 1rs armes. Les insurgés proclamèrent, comme roi, un prétendu descendant des Omévades, nommé Mohammed, dans une cérémonie d'investiture, rappelant les rites de la belle époque des khalifes espagnols. Puis, ils procédèrent au massacre de toutes les populations chrétiennes, isolées au milieu d'eux et se livrèrent aux plus odieuses cruautés.

Le comte de Tendilla, qui commandait la province, s'appliqua, avec autant d'habileté que de modération, à rétablir la paix et il y serait certainement arrivé, malgré le peu de moyens matériels dont il disposait ; mais cela ne faisait pas l'affaire des fanatiques : il fallait du sang, des expiations terribles, implacables, et d'autres chefs furent chargés d'opérer contre les rebelles. Ce fut alors une guerre de destruction, dans laquelle on massacra tout ce qui tomba sous la main, sans distinction d'âge ni de sexe ; on détruisit même les villes, les monuments, les travaux, et, comme la révolte s'était étendue dans le sud-ouest on changea en solitudes ces fertiles contrées, autrefois si prospères, au fur et à mesure qu'on les conquérait. Le roitelet [ Kl-Keyezuelo;, comme les Espagnols appelaient Mohammed, ayant été livré, s étrangla de ses propres mains ; mais un certain Ibn-Abbou, homme d'une énergie invincible, avait ramassé cette triste couronne et continuait à tenir la campagne dans les régions les plus abruptes des Alpujarras. Don Juan d'Autriche vint, au mois d'avril, prendre la direction de la campagne ; cependant ce ne fut que vers la fin de l'année qu'on lui laissa le champ libre. Cédant à la fougue de son tempérament, le fils de Charles Y entraîna ses soldats à travers les neiges et les précipices, chassant les rebelles de tous leurs repaires et réduisant Ibn-Abbou à la dernière extrémité.

On pouvait considérer la révolte comme vaincue, bien que le roi maure eut encore, autour de lui, 4<K> ou ">t>0 hommes. Il ne tarda, pas du reste, à être pris et tué. Mais le dernier acte du drame restait a jouer : un décret ordonna l'expulsion des Morisques du rovaume de Grenade et la conliscation de tous leurs biens. L'on vit alors les derniers débris de celte mal- heureuse population, réunis en troupeaux, poussés vers les hauts plateaux de la nouvelle Castille, de 1 Estramadure et de la Galice, où on les répartit au milieu des paysans demi-sauvages de ces régions, en les chargeant de les initiera la pratique de leurs arts et de leur industrie agricole.

Ce fut comme la revanche de cette brillante conquête du viie siècle qui avait livré à la brutalité des premiers musulmans, Berbères et Arabes, la population ronianisée et civilisée de l'Ks-

HISTOIRE DE l'aFBIQUB

pagne. Là encore, les descendants expièrent cruellement les fautes de leurs ancêtres. Cette fois, la race maure d'Espagne a définitivement quitté son berceau : son individualité, comme nation, a disparu, mais c'est à peine si une occupation de douze siècles a amené un mélange superficiel des deux éléments ethniques, tant la barrière morale que forment les mœurs, et particulièrement la religion, a de force pour diviser des hommes, que tout tendrait à rapprocher. Malgré les persécutions, la vitalité de cette race n'est pas éteinte ; elle va s'affirmer encore dans les provinces reculées où on a espéré la noyer. Il faudra à l'Espagne de nouvelles luttes pour en triompher et elle n'y parviendra qu'en la rejetant de son sein

1. Rosseuw Saint-Hilaire, Hist. d'Espagne, t. VIII, p. 419 et buït., t. IX, p. 268 et suiv. — D. H. de Mendora, Hist. de la rébellion des Maures de Grenade, pass. — Marmol. Rébellion et châtiment des Morisques, passim.

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