‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 26 sur 174 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LES TURCS ET LES CHERIFS DÉFINITIVEMENT MAITRES DE LA BERBÉRIE. - EXTINCTION DES IIAFSIDES

Euldj-Ali organise la flotte algérienne et prend part à la bataille de Lèpanle. — Euldj-Ali, nommé capi tan - pacha, est remplacé à Alger par Arab-Ahmed. — Révolte de Constantine; les Beni Abd-el-Moumène sont écrasés et l'autorité turque définitivement rétablie. — Don Juan d'Autriche s'empare de Tunis et place Moulai-Mohammed sur le trùne hafside. — Les Turcs, sous le commandement de Sinane-l'acha, viennent attaquer Tunis ; dispositions des Espagnols. — Siège et prise de la Goulelle et de Tunis par les Turcs. — Maroc : Mort du cherif Moulai Ahd-Allah ; son lils Mohammed lui succède; Abd-el-Malek, oncle de celui-ci, obtient contre lui l'appui des Turcs. — Abou-Merouane-Abd-el-Malek, soutenu par les Turcs, s'empare de Fès, puis il lutte contre son neveu Mohammed et le force à la fuite. — Bataille de l'Ouad-el-Mekhazen ( el-Keear-el-Kebir ). Mort du eherif Abd-el-Malek. Défaite et mort de Don Sébastien. — Le cherif AboulAbbas-Ahmcd-cl-Mansour souverain du Maroc. — L'Espagne renonce aux grandes luttes pour la possession de l'Afrique. Alger sous le pacha llassan- Vcneziano. —Appendice: Chronologie des souverains hafsides.

Euldj-Ali organise la flotte algérienne et prend part a la bataille de Lkpantk. — La campagne de Tunis n'avait pas empêché Euldj-Ali de donner tous ses soins à l'organisation d'une flotte, secondé fort habilement par un autre renégat, du nom de Mami-Corso, chef des réïs. A la lin de Tannée 1509, il disposait de nombreux vaisseaux, bien armés et bien commandés, à la tête desquels il se mit lui-même, et sillonna en tout sens la Méditerranée, s'emparant des navires chrétiens, enlevant des captifs sur les côtes et luttant bravement contre la marine de guerre de ses ennemis. Alger regorgea de butin et les réïs, formant une corporation (TaTffe) puissante, acquirent décidément la prépondérance sur les Yoldachs. Le beylarbeg se préparait à attaquer les Espagnols de la Goulette, lorsqu'il reçut du sultan l'ordre d'amener toutes ses forces maritimes en Orient pour repousser la croisade chrétienne.

Le 25 mai 1570, un traité, solennellement proclamé dans l'église Saint-Pierre de Home, consacra l'alliance des chrétiens d'Espagne,

HISTOIRE DE I.'.\FRIQIK

d'Italie et d'Allemagne contre le Turc. Les navires vénitiens, génois et papalins se réunirent, à Messine, à ceux d'Kspagne conduits par don Juan d'Autriche chargé du périlleux honneur de commander la flotte et de la mènera la victoire. Deux cent galères de combat et cent vaisseaux de charge, portant ensemble HO, W> hommes, constituèrent cette formidable armada, à laquelle Ali- Pacha, grand amiral turc, pouvait opposer 250 galères, montées par une centaine de mille hommes. Le beylarbeg d'Alger, Kuldj- Ali, fournissait à ce contingent d'excellents navires admirablement commandés.

Le 9 octobre, eut lieu la rencontre des deux flottes, en face de Lépante. Dans ce duel mémorable dont les conséquences furent si importantes pour l'Kurope entière, l'escadre algérienne, formant l'aile gauche, joua un rôle glorieux. Euldj-Ali ayant voulu tourner les galères génoises, commandées par (iiov, Doria, comme les l'égyptien» venaient de le faire pour les Vénitiens, amène ses adversaires à modifier la ligne de bataille pour lui résister et, aussitôt, il se précipite hardiment dans le vide produit entre les Génois et le centre. Après une lutte acharnée avec la capilane de Malte, il s'en empare. Mais nous ne reproduirons pas les détails de cette lutte homérique dans laquelle l'héroïsme fut égal de part et d'autre. La flotte d'Alger contrebalança le plus longtemps le succès et. lorsque le reste des navires turcs était détruit ou en fuite, Kuldj-Ali combattait encore: à la fin, entouré d'ennemis, il se vit forcé d'abandonner ses prises et de fuir à force de rames. I) sauva ainsi 10 galères: tout le reste de la flotte turque avait été coulé, pris ou brûlé.

Le désastre fut immense pour les Turcs: dès lors leur expansion se trouva arrêtée et ils durent se borner à conserver ce qu'ils occupaient. Le prestige de leurs grands conquérants avait disparu et Selim II n'était pas de taille à le relever. Ainsi, pour une fois qu'une partie des puissances chrétiennes unissaient leurs forces contre leursaudacieux ennemis, quel résultat couronnait ce moment d'abnégation, dans l'intérêt commun ! Combien, avec un peu d'entente, il leur eût été facile de mettre fin à l'empire des corsaires d'Afrique ! Mais le beau mouvement qui avait réuni à Lépante les rivaux de la veille ne devait pas avoir de lendemain, et la chrétienté, paralysée par ses jalousies, allait supporter encore, pendant deux siècles et demi, la situation intolérable faite à la Méditerranée et à ses rivages par les Barbarcsques. La victoire de Lépante, du reste, devait marquer, aussi bien la décadence de l'Espagne, que celle de la Turquie1.

1. Rosseuw Saint-Hilaire llist d' fis pagne, t. IX. p. 295 et auiv. —

LES TIRCS ET LES CHEKIFS MAITRES DE LA IIERUKRIE (1572) 113

EULDJ-Au EST NOMMÉ CaPITAN-PaCHA ET REMPLACE A Al.GER PAR

Aeab-Ahmed. — La mort du Capitan-Pacha, à Lépante, porta naturellement le sultan à jeter les yeux, pour le remplacer, sur celui qui s'était si bravement conduit dans cette bataille et avait su conserver à son maître le noyau d'une flotte. Comblé de faveurs, surnommé « Yèpèede l'empire », Euldj-Ali reçut en outre l'héritage du grand-amiral, avec ordre de s'occuper de la reconstitution d'une flotte de guerre, tout en conservant le titre et les prérogatives de beylarbeg d'Afrique. Aidé de ses fidèles réïs, il se mit activement à la besogne et fit envoyer, pour le représentera Alger, un de ses khalifa, Arab-Ahmed. C'était un mulâtre, originaire d'Alexandrie, qui sut, par son énergie, calmer les factions. Il travailla en outre à améliorer les fortifications de la ville, car il était averti que l'Espagne préparait une nouvelle expédition contre l'Afrique.

Ce fut alors que les citadins d'Alger, irrités de la subordination humiliante dans laquelle les tenaient les Turcs, n'échappant à la tyrannie des Yoldachs que pour tomber sous celle des réïs, écrivirent au roi de France, Charles IX, alin de lui demander un roi, espérant, par ce sacrifice, échapper à leurs oppresseurs ; cela prouve combien les Français avaient augmenté leurs relations avec Alger dans ces dernières années et quelle influence ils y possédaient ; on connaissait du reste leur alliance avec le sultan, et enfin ils étaient les ennemis de l'Espagnol abhorré. Malheureusement Charles IX était très peu au courant de la situation réelle du pays et, tout en paraissant disposé à envoyer son frère, le duc d Anjou, à Alger, il crut devoir entamer, à ce sujet, une négociation avec le suzerain Selim IL Qu'on juge de la stupeur de notre ambassadeur à Conslantinople lorsqu'il se vit chargé d'ouvrir des pourparlers à ce sujet avec le sultan ! C'était le meilleur moyen d'enterrer celte proposition, peu sérieuse peut-être, mais ne pouvant avoir quelque chance de réussite qu'en la traitant directement. Notre commerce y gagna que les instructions les plus sévères furent adressées d'Orient au pacha d'Alger pour que le pavillon français fût respecté (1572)'.

• Révolte de Constaxtine. — Les Bbni-Abd-el-Moumenb sont

ÉCRASÉS ET L'AUTORITÉ TURQUE RETABLIR DÉFINITIVEMENT. Vers cette

époque (1572), une nouvelle révolte éclata à Constanline contre

De Grammonl. Hist. d'Alger, p. 107. 108. — Hacdo, Rois d'Alger (Revue afric, n° 144. p. 401 el suit.).

1. Hacdo, /oc. cit.. p. 419 et suiv. — De Gramraont, Hist. d'Alger, p. 112 el suiv.

l'autorité turque. La garnison de cette ville avait sans doute été fortement réduite, depuis le départ du caïd Hamdane pour Tunis et les factions avaient relevé la tête. On avait même vu les Arabes, probablement les Oulad-Saoula, qui y dominaient autrefois, venir faire des excursions jusqu'aux portes de Constantine, enlever des citadins importants et exiger de fortes rançons de leurs familles. Les Beni-Abd-el-Moumene, soutenus par les habitants de la basse ville, étaient à la tète de ce mouvement, tandis que le parti turc obéissait à Abd-el-Kerim-ben-el-Feggoun qui avait su obtenir l'adhésion de lu majorité des membres de la Djemaa (conseili. Les rebelles, ayant triomphé, exercèrent d'implacables vengeances et ternirent leur succès par des cruautés inutiles.

Des renforts furent probablement expédiés d'Alger par le khalifa, et bientôt les Turcs rentrèrent en possession de Constantine. « Les maisons des particuliers, dit M. Vayssettes, furent livrées au pillage, les enfants furent impitoyablement massacrés, et les habitants vaincus durent plier sous le joug de l'étranger' ». D'après une tradition recueillie sur place par Cherbonneau, « le chef de la famille des Abd-el-Moumene ayant été attiré au camp des Turcs, fut mis à mort en dépit de son caractère religieux ; on dit même que son cadavre aurait été écorché et que sa peau, bourrée de paille, aurait été envoyée â Alger en manière de trophée*. »

Dès lors, le rôle politique de cette famille fut terminé et la domination des Oulad-Saoula prit tin. Le titre de cheikh-el-Islam se trouva définitivement dévolu aux Ben-el-Feggoun, avec celui d'Emir-er-Kekeb. Les Arabes Daouaouida se virent l'objet des faveurs de l'autorité, mais sans jamais obtenir la puissance de leurs prédécesseurs les Oulad-Saoula. Ils dominèrent sur les régions s'étendanl au sud-ouest, tandis que les Dréïd et les Harars, vassaux des Chabbïa, étaient maîtres à l'est et au sud-est. La révolte qui précède fut le dernier acte de la résistance de la population indigène de Constantine contre l'autorité turque.

Don Juan d'Autriche s'empare de Tunis et place Moulaï- Moiiammkd sur le TRONE HAFsiDE. — Nous avons dit que l'Espagne préparait une nouvelle expédition contre une des possessions turques de l'Afrique. Don Juan, le glorieux vainqueur de Lépante, reçut le commandement de ces forces qui se concentrèrent, dans

1. Hist. de Constantine sous les beys (Rec. de la Soc. archéol. de Constautine, 186", p. 310 et suivantes.).

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