EN 1Ô
Examen des causes do la réussite des Turcs et de l'échec des Espagnols en Afrique. — Organisation et hiérarchie de la milice (ou des Yoldaehs). — I«es pachaliks d'Afrique. — Service de la milice. — Forces auxiliaires. — Algérie: le Pacha, les Kra.;a, le Hiwan, les Reis. — Administration des villes: llakem, Cheikh-el-Hlad , .Moiifli, Cadi, Cheikh-el-lslam : Beit-el- Maldji. — Ressources financières du pachalik d'Aller. — Beylik de l'Ouest ou d'Oran. — Beylik de Titeri ou du Sud. — Beylik «le Constantine ou de l'Est. — Commandements relevant du pachalik d'Aller. — La marine du pachalik d'Altrer; la course et le partage des prises maritimes. Puchalik de Tunis. - Pachalik de Tripoli. — Relations commerciales des puissances chrétiennes et particulièrement de la France avec les Turcs de Berhérie; privilèges accordés.— L'esclavage en Berhérie; voies et moyens du rachat des captifs.
Examen des causes de la réussite des Tunes et de l'échec des Espagnols en Afrique. — Après soixante années de luttes incessantes pour obtenir la suprématie dans l'Afrique du Nord, les Turcs sont restés définitivement maîtres du terrain que les Espagnols leur abandonnent, ne conservant de toutes leurs conquêtes que la précaire occupation d'Oran. Philippe II, absorbé par d'autres guerres, craignant de favoriser les vues ambitieuses de son frère Don Juan, renonce à la politique traditionnelle de ses ancêtres, essaie de se rapprocher de son ennemi héréditaire, le grand-seigneur (khakan), et ne veut plus entendre parler de cette Afrique où il n'a trouvé que déboires. A coté de lui, le Portugal, sans chef, sur le point de passer sous l'autorité de princes étrangers, terrifié outre mesure par le désastre de l'Ouad-el-Mekhazcn, est près de renoncer à ses possessions du Maroc et va se les laisser successivement enlever par les Cherifs.
Ainsi, l'islam triomphe encore du christianisme et. cependant, ce ne sont pas les populations du pays qui ont repoussé l'étranger : au contraire, les représentants de leurs vieilles dynasties : hafsides, zeyanites et merinides, l'ont appelé bien des fois pour les aider à chasser le Turc et remonter sur le trône, même en se soumettant à l'humiliante condition de roi tributaire. L'Osminli, on peut le
dire, n'a pas été appuyé sérieusement par la population indigène ; les Kabiles lui ont au contraire opposé une vive résistance et, s'il a obtenu, par-ci par-là, le concours des cavaliers arabes ou des tribus berbères arabisées, c'est l'appât du pillage ou l'entraînement religieux qui lui a amené ces adhérents, la veille au service des princes berbères et passant, après un échec, dans le camp opposé, même s'il porte la bannière espagnole. En réalité, l'anarchie, qui depuis près de deux siècles avait détruit en Berbérie toute force gouvernementale, l'extinction de la nationalité indigène par l'effet lent de l'immigration hilalienne, avaient préparé l'asservissement de l'Afrique septentrionale à l'étranger. Les rois catholiques avaient brillamment commencé cette conquête; mais leurs successeurs, absorbés par d'autres soins, laissèrent échapper le moment delà compléter et l'initiative hardie des Barberousse appela sur ce théâtre le Turc, dont les succès vertigineux et la puissance ébranlaient la chrétienté et menaçaient la vieille Europe. Les Ottomans trouvèrent d'abord en Berbérie ce qui leur manquait : des marins et des navires pour opposer aux flottes combinées des chrétiens, et Kheïr-ed-Dine leur permit de lutter contre Doria. Mais ils avaient obtenu d'autres appuis manifestes ou dissimulés, et ce n'est pas sans regret que nous prononçons ici le nom de notre pays. François I*r, l'allié de Soliman, Henri II, Charles IX, favorisèrent incontestablement la réussite des Turcs. La haine contre Charles V, le danger que sa puissance faisait courir à notre patrie, justifiaient à leurs yeux cette alliance, mais l'historien impartial jugera peut-être l'excuse insuffisante.
Enfin, il faut reconnaître que, si les Espagnols se montrèrent bien des fois, dans leurs expéditions d'Afrique, pleins de courage chevaleresque, ils furent, trop souvent, d'une maladresse et d'une impéritie impardonnables. L'échec de Charles V devant Alger en est un exemple frappant. On est étonné de l'absence de notions exactes sur le pays, du manque absolu de plan chez ces conquérants si voisins de l'Afrique, établis à Oran, à Bougie et à Tripoli, depuis le commencement du siècle, et en* rapports séculaires avec ses habitants. Comment s'expliquer enfin l'abandon dans lequel ces postes d'occupation sont laissés, malgré les plaintes, les réclamations, les supplications parfois si éloquentes de leurs commandants? Comment justifier l'impassibilité avec laquelle le vice-roi de Sicile laisse les Turcs reprendre, en dernier lieu, Tunis, presque en vue de son île, sans même chercher à les inquiéter par une banale démonstration ?
En résumé, le succès définitif des Turcs a tenu à des causes de diverse nature, concourant dans différents sens, à ce résultat,
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mais la responsabilité en retombe de tout son poids sur Philippe II, qui, même avant la bataille de Lépante, avait renoncé aux conquêtes en Afrique et, après la transgression de ses ordres, par Don Juan à Tunis, mil une sorte d'amour-propre, ou tout au moins une incroyable obstination à abandonner a elle-même sa conquête. S'il avait envoyé quelques mille hommes au secours des héroïques défenseurs de la Goulette et de Tunis, la victoire des Turcs se serait probablement changée en un irréparable désastre : et peut-être les Ottomans se seraient-ils éloignés pour toujours de l'Afrique.
Organisation et hiérarchie i>e la milice ou des Yoi.dachs1. — Ces faits constatés, il nous reste à étudier l'organisation politique du gouvernement des Turcs en lîerbérie ; il sera nécessaire d'entrer dans quelques détails sur leurs procédés d'administration, afin de se rendre compte des moyens qui ont permis aux pachas et aux beys ottomans de gouverner, pendant deux siècles et demi, la plus grande partie de l'Afrique septentrionale, sans rien coûter à la Porte et en lui fournissant, au contraire, des tributs plus ou moins importants. Certes les hommes qui ont résolu ce problème méritent plus de justice qu'ils n'en ont trouvé jusqu'à présent chez les historiens européens. Ils ont eu, en outre, le mérite de rétablir en lîerbérie le respect de l'autorité, d'arrêter les empiétements des Arabes, en un mot, de faire cesser l'anarchie. Leur machine gouvernementale et leur système d'administration ont une physionomie particulière, absolument brutale, mais sont plus perfectionnés qu'on ne le croit généralement et, dans tous les cas, bien appropriés au but.
Nous allons prendre celte organisation de son point de départ, qui est le janissaire, et la suivre dans ses développements en Berbérie ; mais nous prions de remarquer qu'à l'époque par nous atteinte, si la plupart des rouages fonctionnent, plusieurs cependant doivent être complétés ou modifiés plus tard ; cette organisation sera à peu près définitive dans le siècle suivant.
1. Les renseignements qui suivent sont pris particulièrement aux sources suivantes : Walsin Estcrhazy, Domination turque, p. 162 et suiv., 233 et suiv. — De Gratnmont, Hist. d'Alger, p. 47 et suiv., 125 et suiv., 228 et suiv. — Carette, Algérie (Univ. pittor.). p. 242 et suiv. — Vayssettos. Hist. de Constantine sous les beys (Soc. archcol. de Conslaiitiuc, 1867-68-69). — Fédermann et Aucapitaine, Organisation du Beylik de Titcri {Revue afric, n"» 52. 62 à 65). — Robiu, Organisation des Turcs dans la grande Kabylic (Revue afric, n"» 98, 99). — Rousseau. Annales Tunisiennes, p. 32 et suiv. — El-Kairouani, p. 427 et suiv. — Haédo, Itois d'Alger, /oc. cit.
Le Janissaire (Yenilcheri ou Yoldach) devait être un Levantin musulman. Il était incorporé dans un bataillon ou Ourla, sous le titre d'Ani-Yoldach (jeune soldat) et recevait une solde de 3 fr. GO par mois, payée généralement tous les quatre mois, et qui allait en augmentant chaque année jusqu'à un maximum de 130 fr. par an; il avait droit, en outre, à des vivres en nature lorsqu'il était en garnison ou en colonne.
Au bout de trois ans, il devenait Aski-Yoldach (vieux soldat) ; puis Rach-Yoldach (sorte de chef d'escouade), commandant une tente (khebha ou seffara) de 16 à 20 hommes.
Dans le bataillon, les huit plus anciens soldats devenaient Soldachi; puis ils passaient, à l'ancienneté, successivement :
Oukilhardji (sorte de sergent-major) ;
Odohachi (lieutenant) ;
Bouloukbachi (capitaine) ;
Et Agabachi (commandant).
Le plus ancien, parmi ces derniers, était KahTa (colonel) et, après un temps assez court, devenait Ag'a (général).
Mais il ne faudrait pas attacher à ces assimilations un caractère qu'elles n'ont pas. Ces grades étaient des fonctions temporaires, assurant des avantages spéciaux, sans changer la solde régulière qui était celle du vétéran. Ces fonctions avaient une durée très courte et, lorsque leyoldachlcs avait toutes remplies, il recevait le titre de Mansoulag'a, était mis à la retraite, et ne pouvait plus exercer de commandement militaire ; mais il était, de droit, membre du Diivan (conseil de gouvernement), et pouvait être nommé à des emplois civils.
Telle était cette organisation qui mettait le pouvoir entre les mains de la milice turque, tout en maintenant entre ses membres une égalité destinée à contenir les ambitions; dans le principe, les Levantins seuls étaient admis à en faire partie. Mais ces Turcs arrivaient en Berbérie comme célibataires et y épousaient des femmes du pays. Leurs enfants formèrent cette race croisée qui reçut le nom de Koulour'li; ils obtinrent d'entrer dans la milice, sans pouvoir prétendre aux commandements supérieurs ni aux emplois civilg.
Chaque groupe de yoldachs, en garnison dans un pays, formait ce qu'on appelait un Ondjak ou Odjac (fourneau) et ce nom a servi, par extension, à désigner le gouvernement lui-môme.
Les pachaliks d'Afrique. — Les possessions turques d'Afrique formèrent trois pachaliks.
Celui d' Alger, comprenant les provinces d'Alger, d'Oran et de
HISTOIRE DE I. 'AFRIQUE
Constantine. Il resta, jusqu'à la mort de Euldj-Ali (1587), sous l'autorité d'un beylarbeg (bey des beys;, ayant, en effet, sous ses ordres trois beys; ceux de ïiteri, d'Oran et de Constantine, ainsi que nous l'expliquerons tout à l'heure. Après sa mort, l'Algérie fut administrée par des pachas, envoyés d'Orient, nommés pour trois ans, et centralisant le pouvoir à Alger. Leur autorité fut peu à peu annihilée et remplacée par celle des deys, élus par la milice.
Celui de Tunis, occupe par un pacha, qui partagea ensuite le pouvoir avec le dey ou les beys. Ce pachalik devint héréditaire dans la famille des beys, à partir de 1703.
Et celui de Tripoli, étendant son autorité jusque sur le Fezzan, au sud, et la Cyrénaïque, à l'est.
Bien que se conformant aux règles générales du gouvernement turc, chaque pachalik eut, dans lu pratique, une organisation particulière, ce qui nous forcera de l'étudier à part.
Service de la milice. — Le service du yoldach se divisait en trois catégories :
Celui de nouba, ou de garnison ; Celui de mahalh, ou d'expédition; l'un et l'autre d'un an environ.
Après quoi, sauf le cas de nécessité urgente, il lui était accordé une année de khezour, ou repos.
Chaque nouba se composait d'une ou de plusieurs seffara (escouades), selon l'importance du poste à occuper. Elle était commandée par un af'a, assisté d'un ksthya, d'un bouloukbachi, d'un odobachi et d'un oukilhardji ; ces cinq officiers formaient le diwan, chargé de rendre la justice aux Turcs et aux koulour'lis de la localité et de statuer sur toutes les affaires.
Les Nouba ou garnisons étaient renouvelées tous les ans ou tous les six mois ; quant aux expéditions, il y en avait généralement deux par an, celle d'été et celle d'automne. Elles avaient pour but principal la rentrée des impôts. Les autres expéditions, s appliquant à des cas particuliers, n'avaient rien de lixe, ni comme composition, ni comme époque.
A chaque garnison était adjoint un groupe de bombardiers et canonniers.
L'effectif des Yoldachs dans la Berbérie a toujours été faible. Il a rarement atteint une vingtaine de mille hommes et se trouvait exactement, en 1830, de 1978 soldats pour toute l'Algérie, répartis en 80 seffara.
Forces auxiliaires. — Ce n'est pas, on le comprend, avec un
ORGANISATION POUTIQ1ÎF DFS TCHCS (1578)
effectif de troupes aussi faible que les Turcs pouvaient maintenir dans l'obéissance toute la contrée. Aussi songèrent-ils. dès le principe, à tirer parti des forces indigènes. Nous avons vu Salah- Reîs et ses successeurs former des corps de fantassins réguliers au moyen des Habiles Zouaoua ; nous en avons trouvé encore, en 1838, et ils nous ont donné les premiers éléments de nos Zouaves. A Tunis, ainsi qu'on la dit ci-devant, des Spahis avaient été formés sous le nom de Zcmasnïa.
Mais, ce qui fut spécial aux Turcs et leur donna une force réelle, toujours disponible, ce fut l'organisation de colonies militaires, établies dans les domaines de l'Ktat ou les régions conquises et dont les colons, en échange des terres et des exemptions d'impôt qu'on leur concéda, furent tenus d'entretenir un cheval et de fournir, en tout temps, le service militaire et les corvées do guerre.
Ces auxiliaires reçurent les noms d'.l/m/, lorsqu'ils étaient nègres, et, dans les autres cas, de Douaïrs, pluriel de DaTra (cavalier) et de Zemoul, gens de Zcmala 'ou de campement). Nous parlerons d'eux en détail. Ainsi se constitueront de nouvelles tribus guerrières formées des éléments les plus disparates, sans aucun lien avec les populations locales et qui devinrent, pour les Turcs, des auxiliaires précieux et formèrent des avant-postes servant â protéger leurs établissements. On les désigna sous le titre de tribus Makhezen (ou de l'Klat) et leurs cavaliers sous celui de Mekhaznis ; elle ne payaient pour tout impôt qu'une faible redevance dite : droit de l'éperon Hak-ech-Chehir).
Les Ottomans imposèrent en outre aux populations de toute race l'obligation de fournir, en sus des tributs réguliers, des contingents sous le nom de Goum et des moyens de transport et des vivres sous forme de réquisition. Des caïds, nommés par les pachas et les beys, furent placés à la tête de ces groupes qu'ils eurent la latitude d'administrer selon leur bon plaisir, la seule restriction imposée consistant dans le droit de révocation, suivi de mise à mort et de confiscation des biens, conservé par les Turcs.
Enfin, certains grands chefs, comme Bon-el-Kadi ou Ben-Amokrane en Kabilie, les Ben-Dje!lab à Touggourt, et tant d'autres véritables petits sultans, devinrent les tributaires du gouvernement turc.
Tels furent à grands traits les moyens employés en Berbérie par les représentants de la Porte pour administrer et maintenir dans l'obéissance les populations de l'Afrique. Ajoutons que les Turcs ne négligèrent pas une influence qui leur fut fort utile, celle des marabouts dont nous avons parlé dans le premier chapitre, leur accordant sans cesse concessions et avantages de toutes sortes, de
façon â les opposer aux chefs indigènes et à être renseignés par eux sur tous leurs actes.
Examinons maintenant les conditions particulières de chaque pachalik.
Algérie. — Le i>acha, les kraça, le diwan, les beïs. — I, 'Algérie, comprenant les Beylik de Titeri, de Constantine et d'Oran et les caïdats indépendants, de lilida, du Sebaou, du pays nègre et de La Calle, avait son administration centralisée à Alger, entre les mains du Beylarbeg ou du pacha et, plus tard, du dey.
Le pacha avait comme auxiliaires les membres du gouvernement local, formant autour de lui une sorte de conseil des ministres et désignés sous le nom de Kraça (de Kourci, trône). C'étaient :
1° VOukiUel-JIardj, sorte de ministre de la marine, chargé, en outre de l'approvisionnement, de la comptabilité du matériel et des munitions.
2° Le Khaznadji, ou Khaznadar, trésorier en chef, ministre des finances.
3° Le Khodjel-el-Kheïl, directeur des haras et administrateur du Domaine de l'Etat (makhezen).
i° L'Ag'a, ou Bach-Ag'a, chef des troupes régulières et des tribus makhezen.
5° Enfin, dans certains cas, le BeU-el-Mahlji, dont nous parlerons plus loin.
Au-dessous de ces Kraça, citons encore :
Le Khalifa, ou lieutenant du pacha, son bras droit.
Le Bach-Kàteh, secrétaire en chef.
Le Bach-Seïar, courrier de cabinet.
Les Drogmans, turcs et arabes.
Les Chaouch-el- Kourci, chargés de transmettre les ordres du pacha, souvent de les exécuter de leurs mains et de protéger le maître.
Et, enfin, une foule d'autres agents plus infimes, formant la maison militaire et civile du pacha.
A côté de ces fonctionnaires, entièrement à la dévotion et au choix du pacha, on créa un pouvoir destiné à lui faire contrepoids et qui, trop souvent, escamota l'autorité à son profit, mais sans jamais pouvoir la garder. C'était le diwan, formé d'anciens militaires, presque tous mansoulag'as. Cette composition laisse présumer que le Diwan fut porté à s'occuper particulièrement des intérêts de la milice et à s'opposer sans cesse aux tentatives d'émancipation des pachas. Ainsi ce conseil qui, dans le principe, avait surtout pour mission de veiller au maintien de la suprématie
de la Porte, ne cessa-t-il d'empiéter sur les prérogatives du pacha et de lutter contre lui. Le diwan se réunissait trois fois par semaine et recevait les plaintes et les réclamations du public par l'intermédiaire d'un interprète turc, parlant l'arabe, car il rendait d'abord la justice et s'occupait ensuite de questions administratives et militaires et de politique internationale.
Mais, à Alger, il existait une autre force, celle des Reïs, formant une corporation {Taïffe} avec laquelle tout le monde dut compter, même les Yoldaehs, car leur industrie si fructueuse, la course, les rendit populaires chez les citadins et leur donna la richesse avec la puissance. Aussi luttèrent-ils souvent contre les deux autres pouvoirs, et les miliciens turcs, qui les écrasaient sous leur fierté et les avaient exclus de toute ingestion dans le gouvernement, finirent-ils par solliciter d'eux la faveur de participer à la course et aux prises. Les reïs formaient une corporation appelée la Taïffe des ReU.
Qu'on juge de l'étonnement d'un pacha arrivé d'Orient et tombant au milieu de cette complication, sans même connaître la langue du pays! On verra à quelles anomalies cette confusion de pouvoirs se heurtant, ^'annihilant les uns les autres, conduisit, et quelles erreurs d'appréciation elle provoqua chez les puissances chrétiennes.
Administration des villes : Hakem, Ciieikh-el-Blad, Moufti, Cadi, Cheikii-el- Islam, Beït-ei.-Maldji. — L'administration de la ville d'Alger était confiée, comme dans toutes les cités importantes, à un Cheikh-el-Blad, sorte de maire, agent du Makhezen, et prenant souvent part au diwan. Ce fonctionnaire avait des attributions très étendues pour la police, la séeurité et la gestion des intérêts locaux. Il était secondé par un conseil de ville et un grand nombre d'employés nommés par lui. Dans certaines localités, il portait le nom de Hakem.
La justice proprement dite et le soin de faire respecter les prescriptions de la religion étaient confiés aux cadis et aux mouftis des deux rites (Maleki et Hanali i. et leur réunion formait le Medjelès, chargé de la revision des sentences des cadis. Quelquefois, on tenait un lit de justice présidé par le pacha ou, dans les beylik, par les beys avec l'assistance des légistes et hauts fonctionnaires. Dans certaines villes, le cheikh-el- Islam était au-dessus des moufti, comme chef de la religion.
Le Beït-el'Maldji administrait la caisse du Beït-el-Mal et était chargé, comme tel, de recouvrer les revenus des biens hobousés \
I- Le hobous, ou ouakof, e*t une constitution immobilière, ou même
HISTOIRE DE ^AFRIQUE
d'entretenir ces biens, de fournir aux dépenses des établissements religieux, de venir en aide aux pauvres et particulièrement aux pèlerins, de faire enterrer les indigents, de représenter les droits des absents et de recueillir les successions en déshérence.
Ressources financières du iwciialik d'Alger. — Voici quelles étaient les ressources diverses du gouvernement turc algérien.
1° Lachour (ou dîme) prélevé sur les produits du sol et légalement dû au prince, selon les règles mêmes du Koran. Sa conversion se faisait presque toujours en argent, et donnait prise à l'arbitraire des agents locaux. On peut y ajouter le Zekat, dans le principe aumône religieuse prescrite par le Koran, et que les Turcs ont transformé en impôt sur les troupeaux et bêtes de somme.
2a Le Ifokor ou fermage des terres du Makhezen, servi par des tenanciers les occupant, à raison d'un prix fixe par charrue (Zouidja ou Djabda), plus des corvées et fournitures diverses en nature.
3° I.a Gharama ou Lezma, impôt de capitation frappant les nomades, les gens des oasis (ou leurs palmiers), et certaines régions de la Kabilie, où 1 unité agricole n'est pas la charrue.
Dans les beyliks. ces impôts étaient recouvrés par les soins des beys qui les centralisaient entre leurs mains et envoyaient ou apportaient, deux fois par an, au printemps et à l'automne, la redevance à eux imposée, sous le nom de Denouche, dont nous donnerons la composition pour chacun d'eux. Les caïds de Blida, des nègres, du Sebaou et de La Calle servaient aussi, mais ces deux derniers assez irrégulièrement, des tributs de diverse nature.
A ces revenus, qu'on peut appeler ordinaires, il faut ajouter les ressources extraordinaires qui étaient peut-être les plus importantes et que nous classons comme suit :
1° La part du Pachalik sur le produit de la course, en général du cinquième, et dont nous parlerons dans un paragraphe spécial.
2° Les tributs imposés aux nations européennes, en paix avec la Régence, pour qu'elles fussent à l'abri des attaques des Corsaires.
mobilière, faite généralement au proGt d'un établissement religieux, mais qui n'a son effet que lorsque toutes les substitutions prévues par le fondateur sont épuisées. C'est, proprement, le moyen de soustraire ses biens aux partages entre les héritiers et de les maintenir intacts dans la famille, par la descendance masculine.
3° Les AouaTd ou cadeaux à la charge des mêmes nations, â l'occasion de l'avènement d'un pacha, du renouvellement d'un traité ou d'autres circonstances moins rares, telles que les fêtes religieuses musulmanes, une victoire du sultan, la naissance d'un fils, etc.
4° Le produit des ventes de captifs et d'épaves.
5° Les redevances imposées aux concessionnaires de privilèges et les droits et taxes perçus, dans les ports, sur les navires et les marchandises importées et exportées.
6° Les droits d'investiture, amendes, confiscations revenant au Makhezen.
Keylik de i/Oukst ou d'Oran. — Lorsqu'il quitta la province d'Oran, en 1503, le bevlarbeg Hassan, fils de Kheïr-ed-Dine, laissa le commandement de la répion de l'Ouest au bey Bou-Khcdidja, auquel il confia 80 tentes de Yoldachs (environ 1,600 hommes), en lui assignant, comme résidence, la petite ville de Mnzouna, au nord du Chelif dans les montagnes du Dahra, où il était certain que les Espagnols ne viendraient pas le chercher. De là, le bey était prêt â porter secours à Mostaganem et à la Kalâa des Beni- Hached, d'où il donnait la main à la nouba de Tlemcen.
Tel fut l'embrvon du bevlik de l'Ouest. De Mazouna, les Turcs étendirent leur autorité jusqu'à Miliana et ensuite, dans toute la province d'Oran. La grande tribu des Beni-Amer resta, à peu près seule, fidèle aux Espagnols.
Plus tard, les beys de l'Ouest choisirent comme séjour Maskara d'où ils menaçaient plus directement Oran, et enfin cette ville, après en avoir chassé deux fois les Espagnols. De même que leurs collègues, ils s'appuyaient sur des tribus Makhezen qu'ils formèrent de divers éléments et qui reçurent les noms de Douaïrs, Méfiais et Zemala, ainsi que sur des colonies, nègres dans l'origine, appelées pour cela Abid. Ces dernières prirent une grande extension et reçurent dans leur sein des indigènes blancs, tout en conservant le nom d'Abid-Zemala, divisés en Cheraya (de l'Est) et li'araba de l'Ouest.
Les autres tribus furent placées sous le commandement de caïds et d'ag'a, relevant du bey, et ainsi se formèrent, dans la province de l'Ouest, des familles féodales soumises à l'autorité turque, mais comme des feudataires maîtres chez, eux à la condition de payer le tribut et de coopérer, avec leurs goums, aux colonnes et expéditions. Les Hachem de H'eris ancêtres d'El-Hadj-Abd-el-kader bon Mahi-ed-Dine, Sidi-L'Aribi de la Mina, ben Ismaël et ben Kaddour. les 0. Sidi Cheikh du sud, nous ont transmis le type de ces feudataires.
HISTOIRE DE l'aPRIQI'ë
La fonction la plus importante du bey, celle qui réclamait tous ses soins, consistait à assurer la remise du Denouche au pacha. A cet effet, deux colonnes, celle du printemps et celle de l'automne, parcouraient, chaque année, les tribus pour hâter les recouvrements ; « puis, aux mêmes époques, le bey envoyait a Alger, par son Khalifat, 100,000 réaux boudjou ' au pacha, plus une certaine quantité d'esclaves mâles et femelles, de haïks, de bernous blancs et noirs, de peau rouge dite filali, des chevaux de (jada hommage) ; des chevaux et des mulets de bât, etc.. etc. Le bey devait se rendre en personne à Alger tous les trois ans pour porter le denouche, consistant en 40,000 réaux boudjou, indépendamment de la lezma ordinaire apportée par le Khalifa, une quantité considérable d'esclaves, de haïks, etc., et une sïrat de quarante chevaux de premier choix, etc. *. »
Les fonds du tribut (Denouche) étaient versés au pacha par les Seïar, courriers du bey. Ils comprenaient, en outre de ce qui précède, les redevances particulières payées par les fermiers de privilèges, les indemnités que les villes étaient tenues de verser pour le pacha, entre les mains de la Nouba, à chaque changement de garnison et les produits de vingt autres sources du même genre.
Mais le bey n'avait pas seulement à satisfaire le pacha ; sur toute sa route les mains se tendaient : chefs de poste, caïds, marabouts, simples yoldachs, tous devaient être gratifiés. Cela n'était rien encore. L'Ag'a, le Rhaznadji et le Khodjcl-el-kheil venaient le recevoir à l'entrée de la ville et le conduisaient à la demeure qui lui était assignée comme séjour. Aussitôt, les visites commençaient et il fallait contenter tout le monde, proportionnellement à son rang, depuis les Kraca jusqu'au dernier chaouch ; la liste était interminable et malheur au bey qui trompait l'attente de ces avidités.
Les communications entre Alger et l'Ouest étaient assurées par les tribus Makhe/en. établies sur la route et aux gites d'étapes ■Konah, qui étaient au nombre de sept entre (Iran et Miliana. Il en était de même sur la route de Ma/ouna à Mostaganem et de cette ville â Maskara et â Tlemcen.
Des chouafx espions ou vigies , établis dans les endroits propices, tenaient les postes turcs au courant des nouvelles pouvant les intéresser.
Bbvlik de Titerî, or Dr Sri». — Ce commandement fut établi