PRÉPONDÉRANCE DE (/EMPIRE DES CHER IFS SAADIENS
dépouillé do toute autorité effective et ne conserva que quelques honneurs souvent contestés !.
Les pachas triennaux a Alger. Anarchie dans cette ville. — A Alger, le pacha Châbane avait remplacé, en 1592, Kheder, contre lequel de nombreuses plaintes avaient été adressées au sultan. Mami-Arnaute fut délégué, avec quelques Bouloukbachis, pour lui présenter les doléances du diwan. Mais on commençait à trouver en Orient que les janissaires d'Afrique étaient bien difficiles à gouverner. Aussi leur montra-t-on une intention fermement arrêtée de ne plus se prêter à leurs caprices.
Châbane administra avec une certaine douceur et s'appliqua, comme ses devanciers, à l'extension de la course. Mais le pays eut à traverser une de ces crises que nous retrouvons périodiquement et qui se caractérisent par les mots : famine et peste. Ces malheurs étaient promptement oubliés, lorsque Mourad-Heïs, Mami-Arnaute et autres corsaires, renégats de tous les pays, rentraient au port traînant à leur suite de riches prises. Le Saint-Siège, Florence, le vice-roi des deux Siciles, les chevaliers de Malte luttaient avec courage contre ces écumeurs de mer et leur faisaient quelquefois payer cher des succès médiocres, ou expier, à leur tour, par une dure captivité, les exploits passés ; mais l'Espagne semblait plongée dans la léthargie, depuis ses échecs sur les côtes de la Manche ; et la France demeurait neutre lorsqu'elle ne prêtait pas son aide aux pirates.
On attribue à Châbane l'établissement d'un poste turc sur les ruines d'Auzia, à Sour-el-R'ozlane, ce qui semble indiquer que les communications avec Constantine, par la Kabilie, étaient toujours interrompues. De Sour, les colonnes passaient, soit par l'Ouad- Okheris, soit par le Hodna, pour se rendre dans la province de l'Est.
En 1595, Châbane, ayant achevé sa période triennale, rentra en Orient laissant le commandement à un intérimaire du nom de Moustafa que nous retrouverons avant peu. Ce fut Kheder-pacha qui vint reprendre la direction des affaires, et il est inutile de dire qu'il en profita pour se venger de ses ennemis. Dans ce but, on affirme qu il poussa les Koulour'Iis à de sanglantes attaques contre les Yoldachs et les Hn's dont ils avaient tant â se plaindre. Les citadins paraissent avoir assisté impassibles à ces querelles ; quant aux Kabiles, ils fournirent leur appui aux Koulour'Iis. De tels
1. El-Kairouani, p. 340 et suiv. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 35 el 36.
HISTOIRE DU l'aFRIQUE
procédés de gouvernement ne pouvaient être tolérés. Kheder fut rappelé après avoir exercé le pouvoir un an à peine et l'action de l'ambassadeur français semble avoir contribué grandement à sa destitution. Au mois de septembre l.VJG, Moustafa-Pacha vint, à son tour, le remplacer ; mais il ne put, au milieu du déchaînement des passions, rétablir le calme. L'anarchie continua donc à braver toute autorité et les choses en vinrent à ce point que les gens de la Grande-Kabilie descendirent en armes de leurs montagnes et. après avoir pillé les campagnes, poussèrent l'audace jusqu'à attaquer Alger qu'ils tinrent bloquée durant onze jours1.
Etat de l'Afrique septentrionale a la fin nu xvie siècle. — Les Turcs, délivrés des attaques des grandes puissances chrétiennes en Afrique, n'avaient pas encore su tirer parti de cette période de paix pour modifier leur première organisation intérieure et remédier aux inconvénients qu'elle portait en elle. A Alger, comme à Tunis, comme à Tripoli, on était arrivé promptement à l'anarchie et, si les nations chrétiennes s'étaient bien rendu compte de la situation, il est plus (pic probable qu'elles eussent renouvelé leurs entreprises contre les Barbaresques, d'autant plus que la puissance ottomane allait en s'alîaiblissant . Mourad III était mort, en 150"), et avait été remplacé par son tils Mohammed III, sous le règne duquel la plupart des conquêtes turques en Hongrie et en Autriche devaient être perdues. Mais l'audace des corsaires masquait la faiblesse de l'Odjak de Berbérie.
Philippe II s'était, pour les causes que nous avons indiquées, absolument détourné de l'Afrique : il songea même à évacuer Oran, pour ne conserver que Mers-el-Kebir ; mais le Grand-Conseil d« Castille s'y opposa et le prince Vespasicn Colonna vint, en 1.V75, à Oran, avec le titre de gouverneur-général et la mission de remettre cette place en état de défense ; du reste, la situation des Espagnols y était toujours aussi précaire. Constamment bloqués ils se vengeaient de cette humiliation en pratiquant le déplorable système de la r'azia. Depuis longtemps le roi d'Espagne était en proie à la maladie et ne sortait plus de son palais où il vivait muré comme un souverain oriental. Enlin le 13 septembre 159H, il rendit l'âme après un long règne de quarante-deux ans, dans lequel il avait laissé perdre tous les résultats obtenus en Afrique
1. Ilaédo, /iois d'Alger, loc. cit., p. 113 et suiv. — De Grammout, llist. d'Alger, p. 139 et suiv. — Berbrug^er, Epoques militaires de la grande Kabylie, p. 104. — Robin. Organisation des Turcs dans la grande Kabylie (Kevue afric.. n° 98, p. 13i).
PRÉPONDÉRANCE DE I. EMPIRE DES CHERIFS SAADIENS (1596) 171
par ces prédécesseurs. Ruinée par ses guerres, atteinte dans son commerce, son industrie et son agriculture par l'expulsion des Juifs et des Maures, l'Espagne était dans une décadence complète. Son successeur, le triste petit-fils de Charles V, Philippe III, n'avait rien de ce qui eût été nécessaire pour lui rendre sa grandeur.
I£n Berbérie, à la fin de ce siècle, la prépondérance appartient sans conteste au Maroc. La conquête du Soudan a porté à son apogée la gloire de la dynastie saadienne ; son renom s'est étendu au loin et cependant une famille rivale, à laquelle ses successeurs devront céder la place si brillamment occupée, ne va pas tarder à entrer en scène. Kl-Mansour, jugeant qu'il n'avait plus rien à craindre, a mis en liberté Ahmed- ben-Baba, le savant de Tenboktou, en 1.V.H5. Amené en présence du sultan, qui se tenait selon son habitude sur une estrade, caché aux yeux de tous par un rideau, le savant nègre, loin de se confondre en remerciements et en protestations, interpella fièrement le maître, en l'invitant à faire disparaître ce vélum. Il lui rappela à ce sujet un verset du Coran où il est dit que « Dieu seul parle aux mortels par révélation ou derrière un voile' ». Or, il n'avait sans doute pas la prétention de s'assimiler à Dieu.
L'argument était irrésistible et le tyran dut s'exécuter: « Pourquoi, lui dit alors le savant nègre, avez-vous laissé piller ma maison et ma bibliothèque par vos soldats? Pourquoi m'a-t-on chargé de chaînes et conduit ici avec tant de brutalité que, dans une chute que j'ai faite, je me suis brisé la jambe ? Pourquoi enfin m'avezvous détenu pendant quatre années? » Ainsi le prisonnier devenait l'accusateur et nous avons tenu à rapporter ses Hères paroles. Hl- Mansour se justifia comme il put en s appuyant sur les nécessités politiques et sur l'opposition faite par Ben-Baba et son école contre la conquête du Soudan. Kt, comme le savant nègre, serrant toujours son sujet, lui demandait pourquoi il n'avait pas cherché à conquérir Tlemcen, les régions du Mag'rcb central et de l'Ifrikiya, beaucoup plus proches, le sultan répondit que, d'après une tradition, le prophète aurait dit : « Laisse/, les Turcs tranquilles, tant qu'ils vous laisseront tranquilles ». Mais Ahmed-Baba lui présenta à cet égard des objections prises dans le même ordre d'idées et qu'il serait trop long de reproduire ici.
A sa sortie du palais, il fut entouré par tous les hommes instruits de Maroc, le suppliant de les initier à ses connaissances et on le conduisit, en cortège, a la mosquée des cherifs, où il se décida, après quelque résistance, à commencer ses cours. Sa re-