CHAPITRE X
Alger sous les pachas Hassan-Bou-Richa el Slimane-Vènitien. Révoltes kabiles. — Révolte d'EI-Mamoun à Fès contre son père Kl-Hnnsour; il est vaincu et mis en prison. — Mort du sultan El-Mansour. Luttes entre ses fils. El-Mamoun s'empare de Fès. — EI-Mamoun-Cheikh défait ses frères Zidane et Abou-Farès et reste seul maître de l'autorité. — Kheder, pacha ■l'Alger pour la troisième fois. — Il est mis à mort par ordre de la Porte. Mission de M. De Brèves à Tunis et à Alger. — La Tunisie sous l'administration du dey Olhmane; ses succès sur mer et dans la province; descente des Toscans a R6ne. — Campagne infructueuse de Moustafa-I'acha contre les Espagnols d'Oran. — Expulsion des derniers Maures d'Espagne. — Guerres entre les fils du eherif El-Mansour. Anarchie générale au Maroc. El-Mamoun reste maître de Fès et Zidane de Maroc.
Alger sous les pachas Hassan-Bou-Richa et Slimane- Vénitien. Révoltb kabile. — Le pacha Dali-Hassan-Bou-Richa avait remplacé Moustafa à Alger en 1599. Avant toute chose, il devait faire droit aux demandes de la France, appuyées par M. de Vias, consul royal, représentant Henri IV dans cette ville, et chargé d'instructions très précises. Notre nation avait obtenu en Orient une prépondérance garantie par les capitulations et l'ambassadeur français parlait haut à Constantinople ; malheureusement les reïs barbaresques ne tenaient pas grand compte des menaces de la Porte et se plaignaient sans cesse de ce qu'ils appelaient les fraudes faites sous notre pavillon. Dali-Hassan ne put rien obtenir de la TaïlTe ; bien au contraire, les Reïs enlevèrent de nouveaux trafiquants du midi de la France et, comme M. de Vias insistait avec énergie pour obtenir réparation, il fut maltraité et finalement jeté en prison. Le pays, du reste, continuait à être livré à lui-même et les Kabiles venaient faire des incursions jusqu'aux portes d'Alger.
Sur la demande de notre ambassadeur à Constantinople, Dali-
Hassan fut remplacé par le renégat vénitien Slimane. Ce dernier, ayant, peu après son arrivée, entrepris une expédition contre les kabiles, fut entièrement battu et contraint de rentrer au plus vite derrière ses remparts ( 1 COI > ; . L'année suivante, il s'avança dans le but de prendre sa revanche jusqu'à Djamâ-es-Saharidj ; mais ce fut pour éprouver un nouveau désastre.
Vers le même temps, c'est-à-dire en l'année 1601, l'Espagne s'appropriant le projet d'un aventurier français nommé Houx, voulut surprendre Alger et chargea de l'expédition l'amiral Doria: 70 navires portant 10,000 hommes de débarquement lui furent confiés à cet effet, mais, au lieu de profiler, ainsi que le promoteur comptait le faire, des calmes du cœur de l'été, il ne mit à la voile qu'à la fin d'août et rencontra des vents contraires qui l'empêchèrent de s'approcher rapidement de la côte et par suite de débarquer, car les musulmans avaient eu le temps de se mettre en défense. En outre de l'action du temps, les jalousies et le manque d'union des chefs des divers éléments constitutifs de l'expédition furent pour beaucoup dans son échec.
En ÎOO'J, une nouvelle tentative fut faite à l'instigation d'un religieux, le F. Mathieu, qui avait été longtemps détenu à Koukou dans la grande Kabilie où il s'était créé des relations. Ce fut vers le port de Zeffoun qu il mena l'expédition composée de quatre galères, sous le commandement du vice-roi de Majorque. Là, s'élant fait mettre à terre, il espérait retrouver ses amis et notamment Abd-Allah, neveu du roi de Koukou ; mais, trahi par ceux dont il avait reçu les promesses, il se vit bientôt entouré de gens hostiles et fut massacré, sans que ses compagnons, restés sur les galères, osassent lui porter secours. Abd-Allah se rendit aiors à Alger et présenta au pacha Slimane la tête du I\ Mathieu et celles de quelques chrétiens tués avec lui. à l'effet de réclamer une récompense. Mais le Turc ne lui donna rien, sous le prétexte qu'il aurait fallu lui remettre non les tètes, mais les prisonniers vivants. Le pacha Kheder vint ensuite, pour la troisième fois, prendre le commandement d'Alger (mai IGOi)1.
Révolte i>'El-Mamoin a Eks. Il est vaincu et mis en prison. — Revenons au Maroc, où un grave dissentiment s'accentuait, de jour en jour, entre le sultan El-Mansour et son fils le cheikh El-
1. De Grammont. llist. d'Alger, p. 141 et suiv — Le P. Daii, Hist. de Barbarie, p. 114, 116. — De Graramoul, Relation de J. Concslaggio (Revue afric, n° 154, p. 290 et suiv.).
DOMINATION TUHQUE (1602) 175
Mamoun, héritier présomptif. Ce jeune homme qui, plus jeune, semblait doué de brillantes qualités, se laissait, à mesure qu'il prenait de lage, dominer par ses passions. De plus, il s'entourait particulièrement d'Arabes, contrairement aux instructions de son père, et les comblait de ses faveurs. Le Nozha contient la reproduction in-extenso des lettres fort prolixes qu'EI-Mansour lui adresse à ce sujet, dans le but de l'amener à changer son genre de vie et ses procédés d'administration. Mais la situation ne lit qu'empirer et El-Mamoun, ne tenant aucun compte des observations qui lui étaient faites, se livra aux caprices sanguinaires provoqués par les mignons dont il était entouré.
En vain ses conseillers et ses officiers essayèrent de l'arrêter sur cette pente : un toile général s'éleva contre lui et il fallut qu'EI-Mansour se décidât â agir, puisque ses réprimandes et ses menaces n'avaient d'autre résultat que d'augmenter le mal. Le sultan se disposa alors à se transporter à Fès pour mettre un terme à de tels scandales : mais El-Mamoun, ayant appris son dessein, réunit ses soldats, leur distribua des gratitications et des vêtements et se prépara à se rendre à Tlemcen avec ses partisans, afin de ramener avec lui les Turcs. C'était ce que son père redoutait le plus ; aussi El-Mansour s'empressa-t-il de renoncer ostensiblement à son projet ; essayant de la douceur, il écrivit a son iils en lui offrant le pardon, à la condition qu'il allât occuper le gouvernement de Sidjilmassa et du Derâa qu'il lui conférait, avec la disposition du produit des impôts de ces deux provinces. Le cheikh El-Mamoun sembla d'abord accepter ces offres, qui ne manquaient pas d'avantages et, un jour, il sortit de Fès et prit la route du Sud ; mais, soit que ce fut une feinte, soit qu'il eût réellement changé d'avis, il tourna bientôt bride et rentra dans la ville.
Ces faits se passèrent, sans doute, dans le cours de l'année 100 1 et la première moitié de 1002. La situation devenait fort embarrassante pour El-Mansour ; il voulut tenter encore une fois de la persuasion et dépêcha à son fils une dépulalion de notables et de légistes de Maroc, qui s'efforcèrent, par le raisonnement ou la menace, de le ramener â la raison et à l'obéissance. El-Mamoun changea alors d'attitude et, comme il affectait de n'avoir de plus grand désir que de vivre en paix avec son père, les ambassadeurs crurent avoir réussi et rentrèrent, pleins de joie et d'espoir, à Maroc. Mais l'illusion fut de courte durée : le sultan n'en fut pas dupe et il se prépara â une action décisive : son fils, Zidane, qui commandait à Tedla, reçut de lui l'ordre de faire garder la route de Takbalet par cent cavaliers ; l'affranchi Messaoud fut placé dans les mêmes
HISTOIRE DE I.'aFRIQUE
conditions, à cheval sur celle de Salé et, vers la fin de l'année 1602, El-Mansour, laissant Maroc sous le commandement de son autre fils Abou-Farès, sortit de cette ville à la tête de 12,000 cavaliers et marcha rapidement sur Fès.
Le sultan était déjà campé à Daroudj, près de Meknès, que son fils ignorait encore sa sortie de Maroc. Cependant, surpris d'être sans nouvelles, El-Mamoun envoya des éclaireurs en reconnaissance et ceux-ci découvrirent l'armée et vinrent, en toute hâte, prévenir leur maître : convaincu de l'inutilité de toute résistance, le rebelle monta aussitôt à cheval et se réfugia à Fcchtala, dans la chapelle ( Zaouïa ) du saint Abou - Ech - Chita, auprès du fleuve Ouerg'a; ses compagnons de débauche et quelques adhérents dévoués l'accompagnèrent ou le rejoignirent et organisèrent la défense.
A cette nouvelle, El-Mansour envoya le pacha Djouder et le caïd Mansour-en-Nebili soutenus par des forces imposantes, avec ordre de lui amener le rebelle et la menace des plus terribles châtiments s'ils le laissaient fuir. Mais El-Mamoun se garda bien de se livrer aux officiers de son père, et ce ne fut qu'après un combat acharné que ceux-ci parvinrent à s'en rendre maîtres. El-Mansour le fit étroitement emprisonner à Meknès, puis il entra, en grande pompe, à Fès et reprit possession de l'autorité.
11 restait à statuer sur le sort du rebelle. Sa mère, Khizrane, ayant envoyé au sultan une dépulation de cheikhs de Maroc pour lui certifier qu'il était corrigé et disposé à se soumettre, El-Mansour dit à ces personnages d'aller a Meknès, afin d'interroger le prisonnier et de juger par eux-mêmes de son état; mais ils ne tardèrent pas à revenir absolument découragés, l'ayant trouvé dans les dispositions d'esprit les plus déplorables, sans avoir pu obtenir de lui qu'il s'inquiétât d'autre chose que du sort de ses mignons. El-Mansour demanda alors aux légistes une consultation sur ce cas et tous conclurent qu'il ne restait qu'à le faire mourir, puisqu'il n'y avait aucun espoir de le ramener à de meilleurs sentiments ; mais le sultan ne put s'y résoudre. Comment, leur dit-il, aurais-je la dureté d'ordonner le supplice de mon fils?
Peu après, laissant, à Fès, Zidane comme K liai i fa, il reprit la route de Maroc. La peste ravageait cette ville et nous trouvons dans le No/ha des lettres bien curieuses adressées par le sultan à son fils Abou-Farès et dans lesquelles il lui donne des instructions minutieuses à cette occasion, l'invitant à se rendre à Salé pour fuir le fléau, lui prescrivant l'emploi journalier de thériaques et autres remèdes ; indiquant les précautions â prendre, pensant à tous, grands et petits ; s'occupant en détail de ses affaires,
comme un bon propriétaire, et allant jusqu'à recommander de soigner de telle ou telle façon une jument baie '
Mort du sultan Ei.-Mansour. Luttes entre ses fils. El-Mamoun s'empare de Fès. — Tandis qu'El-Mansour s'occupait, avec cette sollicitude inquiète, du sort des siens, il ressentit les premières atteintes de la terrible maladie, le mercredi 3 octobre 1603. Gomme il se trouvait à peu de distance de Fès, il se lit rapporter dans cette ville, où il expira le lundi suivant (8 ocl.). On l'enterra le même jour à Fès supérieur, et, plus tard, son corps fut transporté à Maroc et placé dans le cimetière des cherifs. Ainsi disparut, après un règne de années, le plus grand prince de la dynastie des cherifs saadicns. Grâce à son habileté, favorisée par les circonstances, il porta à son apogée l'empire des cherifs du Mag'reb, sut se débarrasser des Turcs et contrebalancer, dans l'ouest de l'Afrique, l'autorité politique et religieuse du khakan des Ottoman-. 11 possédait, à un haut degré, le génie de l'organisation, ayant profilé de son séjour en Orient pour retenir les innovations susceptibles d'être appliquées dans le Mag'reb, soit à l'armée, qu'il sut rendre redoutable, soit aux usages de la cour. La conquête du Soudan lui mit dans les mains des ressources pécuniaires qu'il employa non seulement à l'embellissement de sa capitale, mais encore au développement des industries locales et à la construction d'ouvrages de défense sur le littoral et sur les frontières.
Un grand nombre d'usages, ainsi que le cérémonial de cour introduits par El-Mansour, étaient calqués sur ceux de l'Orient. Cependant, il exerçait son autorité d'une façon assez paternelle et en réminiscence des premiers khalifes, tenait, tous les mercredis*, un lit de justice, où chacun était admis à présenter ses réclamations. Comme tous les souverains dépensiers, il exigea de lourds impots et fut très sévère pour leur perception. Sans être sanguinaire, il n'hésitait pas à rendre des sentences de mort, lorsqu'il le jugeait indispensable.
La révolte de l'héritier présomptif, suivie de si près par la mort du sultan, compliquait d'une manière fâcheuse la transmission du pouvoir. Aussitôt après la cérémonie des funérailles, les notables et les légistes de Fès se réunirent pour délibérer sur le choix du successeur et élurent son fils Zidane auquel ils prêtèrent serment. Puis ils envoyèrent une députation aux gens de Maroc pour les
1. Xozhet-el-ltadi, p. 177 et suiv. du texte arabe, 288 et suiv. de la trad.