‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 41 sur 174 · Le mercredi fut appelé pour cela Youm-cd-Diouane · texte numérisé non relu

Le mercredi fut appelé pour cela Youm-cd-Diouane

178 HISTOIRE DE l'aFHIQCE

engager ù faire comme eux ; mais ceux-ci refusèrent péremptoirement et proclamèrent, le vendredi suivant, leur gouverneur, autre fils d'El-Mansour, nommé Abd-Allah Abou-Farès, qui prit le titre d'El-Oualhck-b'Illah. Ainsi l'empire était déjà divisé en deux tronçons. De plus, Zidane craignait l'influence d'Kl-Mamoun que son père avait épargné et qui pouvait sortir de sa prison d un instant à l'autre. Pour s'assurer de lui, ou, plus probablement, afin de le tuer, il voulut le faire amener de Meknès par le pacha Djouder : mais celui-ci le conduisit à Maroc, et le livra à Abou- Farès qui le remit en prison.

Cependant les deux frères se préparaient, de part et d'autre, à entrer en lutte, et bientôt Zidane s'avança à la tète de ses troupes, sur la route de Maroc. De son côté, Abou-Farès envoya, à sa rencontre, îles troupes disponibles sous le commandement de son fils Abd-el-Malek, assisté du pacha Djouder. Ses partisans, craignant l'habileté et le courage de son adversaire, lui conseillèrent alors de mettre en liberté El-Mamoun et de l'envoyer à l'armée, comptant, avec raison, sur l'influence qu'il aurait sur les troupes de Zidane, dont il était aimé. Cet avis était bon, mais il y avait un réel danger à placer à la tête de forces imposantes un homme tel qu'EI Mamoun, et son frère ne se décida à briser ses fers qu'après lui avoir fait solennellement jurer qu'il lui demeurerait fidèle et ne chercherait pas à s'approprier le pouvoir.

El-Mamoun partit avec six cents cavaliers d'origine diverse, vétérans de l'expédition du Soudan, et rejoignit l'armée à l'Oumer-Rebïa. Il fut accueilli avec enthousiasme et bientôt on en vint aux mains à Mouata, près de l'Oum-er-Rebïa. La bataille se termina par la défaite de Zidane, dont les soldats passèrent, en grande partie, sons les étendards de son frère. Abou-Farès avait recommandé à ses adhérents d'arrêter El-Mamoun, aussitôt après la victoire, si le succès se prononçait en sa faveur : mais personne n'osa le faire et les partisans fidèles du prince de Maroc se bornèrent à le laisser seul.

Rentré précipitamment à Fès et prévenu que le cheikh El-Mamoun arrivait sur ses traces, Zidane voulut organiser la résistance et appeler aux armes les gens de la ville, mais il se heurta à un refus formel et bientôt la population se prononça pour son compétiteur. 11 ne restait à Zidane qu'à abandonner la place. Il réunit sa famille, ses objets précieux et, entouré de ses partisans, prit la route de Tlemcen, harcelé par ses adversaires, ce qui ne l'empêcha pas d'atteindre sans encombre Oudjda, où il séjourna; après quoi il partit pour Sidjilinassa.

Pendant ce temps, le cheikh El-Mamoun faisait son entrée à

Fès, accueilli par les acclamations enthousiastes de la population, dont la joie fut de courte durée (commencement 1601 *).

El-Mamoun-Ciieiku défait ses frères Zidane et Abou-Farks, et reste sevl maître de i/ai toritr. — Une fois en possession de Fès, le cheikh El-Mamoun, sans tenir compte de ses serments, se fit reconnaître comme sultan et renvoya à Maroc ceux de ses soldats qui voulaient rester fidèles à son frère ; puis il commença à exercer des représailles sanglantes contre les légistes et autres personnages qui l'avaient abandonné lors de sa chute ; mais il lui fallait de l'argent et, comme les confiscations dont il avait frappé ses adversaires ne lui suffiraient pas, il réunit les principaux commerçants et les contraignit à lui faire des avances considérables.

Tout en se livrant sans retenue à ses passions désordonnées, El- Mamoun se préparait à la lutte. Il ne tarda pas à faire marcher sur Maroc une armée de 3,000 hommes choisis, dont il confia le commandement à son fils Abd- Allah. Abou Farès s'avança contre son neveu et lui livra bataille au lieu dit Aguelmin ou Mers-cr- Remad ; mais il fut mis en déroute, après un combat acharné, ne put opérer sa retraite sur Maroc et se vit contraint de chercher un refuge à Mesfioua.

Entré en vainqueur à Maroc, Abd- Allah abandonna cette malheureuse ville à la fureur et à la cupidité de la soldatesque. On dit qu'il donna lui-même l'exemple du désordre et du sacrilège, en pénétrant dans le harem de son aïeul El-Mansour et en violant ses concubines. A l'exemple de son père, il scandalisa les musulmans par ses débauches, buvant ouvertement des liqueurs fermentées, n'observant pas le jeûne du Ramadan et foulant aux pieds tout ce que son origine et ses traditions lui faisaient un devoir de respecter (1er» jours de février 1007; *.

Kiif.der-Pacha a Alger. Il est mis a mort par ordre de la Porte. Mission de M. de Brèves a Tunis et a Alger. — Les conséquences du retour de Kheder-Pacha à Alger ne se firent pas attendre pour la France, car il avait voué a ce pays une haine aveugle. Il ne reconnaissait, du reste, aucune autorité, aucun droit ; c'est le type du parfait pirate. Son premier acte fut de s'emparer de six mille sequis envoyés par la Porte pour indemniser des négociants français, victimes des spoliations des corsaires, et, aux cou-

1. Nozhet-el-f/adi, p. 145 et suiv.. 188 et suiv. du texte arabe, 237 et suiv., ?07 et suiv. de la trad. — Abbé Godard, Maroc, p. 478 et suiv.

2. Nozhet-et-I/adi, p. 190 et suiv. du texte arabe, 308 et suiv. delà trad.

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rageuses réclamations de notre représentant, M. de Vias, il répondit par des brutalités et des violences ; mais cela n'était pas assez : il arma une escadre qui vint inopinément surprendre rétablissement commercial du Bastion de France, le mit au pillage et massacra ou réduisit en captivité son personnel (1004;.

Celte fois la mesure était comble. Henri IV exigea une réparation éclatante. Au mois de mai 1005, M'hammcd-Kouça vint prendre le commandement d'Alger et, en exécution des ordres à lui donnés par le Khakan. il commença par mettre à mort Kheder. On l'étrangla ; il fut enterré prés de la mosquée de Sidi Abdcr-Rahman, où son épitaphe a été retrouvée il y a quelques années. M. de Castellane, envoyé par la France, arriva sur ces entrefaites à Alger, pour obtenir la liberté des employés du Bastion et une juste réparation des dommages causés. Mais les yoldachs se mirent en rébellion contre l'autorité de leur suzerain et s'opposèrent par la force à ce qu'aucune satisfaction fût donnée.

Pendant qu'Alger était le théâtre de ces faits, M. Savary de Brèves, ambassadeur de France â Gonstantinople. arrivait â Tunis, accompagné de Kouça-Mouslafa, envoyé de la Porte, afin d'exiger, en vertu du traité signé entre le sultan et Henri IV, l'exécution d'un lirman qui prescrivait la mise en liberté de tous les Français détenus en Berbérie et le règlement des indemnités dues pour actes de piraterie. Mahomet III était mort en 1003, et avait été remplacé par son lils Ahmed I, âgé de 1 1 ans, et c'est de lui, ou de ses conseillers, que les ordres ci-dessus émanaient. Après une première station â Tripoli, où il exécuta ses instructions, M. de Brèves débarqua â la Goulette le 24 juin, et se Vendit aussitôt â Tunis.

Le lendemain 25, il assista au diwan des yoldachs et y fit donner lecture des ordres dont il était porteur. L'Agha des janissaires était d'avis de se soumettre au firman, mais le dey Othman se leva, avec violence, et prolesta que jamais il ne supporterait pareille humiliation. La situation devenait dangereuse pour le représentant de la France, lorsque Mourad-Heïs, présent à la séance et qui, malgré ses HO ans, exerçait encore le métier de corsaire et avait une grande inlluence sur tous, prit la défense de M. de Brèves et calma l'ardeur du dey. Notre envoyé essaya alors de lier partie avec ce défenseur d'autant plus inattendu qu'il avait été l'objet de nombreuses plaintes pour ses rapts sur les Français ; mais ses exigences étaient grandes et M. de Brèves hésitait à s'y soumettre, lorsqu'on apprit que deux vaisseaux français, richement chargés, venaient d être capturés â Bizerle par les corsaires. Repoussant alors toute compromission,

l'ambassadeur ne craignit pas de menacer ; mais Othmane n'était pas homme à se laisser intimider, d'autant plus qu'il se sentait soutenu par l'opinion publique. Les rapports allèrent en s 'aigrissant et la situation de l'envoyé français devint si critique qu'il se décida à se rembarquer. Sur ces entrefaites, arriva à Tunis un message de M. de la Guiehe et des consuls de la ville de Marseille pressant M. de Brèves de conclure un traité indispensable aux intérêts du commerce.

Notre ambassadeur, faisant alors le sacrifice de sa vie, rentra fièrement à Tunis et, traversant une population hostile, étonnée de son courage, se fit jour, de gré ou de force, et se présenta aux yoldachs révoltés. Cette audace, au moment où tout semblait perdu, fut couronnée de succès, car il obtint, du diwan et d'Othman dey, un traité stipulant l'échange des prisonniers et un accord pour les opérations commerciales.

M. de Brèves quitta la Goulette le *29 août et fit voile pour Alger, où il tomba au milieu de l'anarchie dont nous avons parlé. Encouragé par son succès de Tunis, l'ambassadeur se rendit aussitôt au diwan et lui fit connaître les ordres de la Porte, prescrivant la mise en liberté des captifs français, la fixation d'indemnités et le rétablissement du Bastion. Mais ces prétentions provoquèrent une véritable révolte. Kouça-Moustafa, envoyé du sultan, fut chassé et maltraité et M. de Brèves dut regagner son navire contre lequel les yoldachs braquèrent leurs canons. Pendant ce temps, le pacha, qui ne voulait pas se prêter aux caprices de la soldatesque, était maltraité et séquestré malgré son grand âge (il était octogénaire) et ne tardait pas à rendre l'âme. Ce fut encore Mourad- Heïs qui s interposa et amena une transaction stipulant l'échange des prisonniers, mais réservant la question du rétablissement des comptoirs de La Calle et de Bône. M. de Brèves dut se contenter de cette demi-satisfaction. Moustafa prit, à Alger, lu direction des affaires avec le titre de pacha1.

La Tinïsie sors l'administration vv dey Othmane. Sks succès si n

MKR HT DANS LA PROVINCE. DESCENTE DES ToSCANS A BoNE. SoilS la

ferme autorité du dey Othmane, la Tunisie avait recouvré une certaine tranquillité. Malheureusement ce pays était, depuis IGOl, ravagé par une épidémie (pi on appela la pcsle de lu plume, ac-

1. De Grammout, I/ist. d'Alger, p. 143 et suiv. — De Youlx, La tombe de Khedeur-Pacha (Revue afric., re> 94. p. 272 et suiv.).— Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 38 et suiv. — Fcraud. Annales Tripolilaines (Revue afric, n« 159. p. 211).

HISTOIRE DE L AFRI^CE

compactée, comme à l'habitude par la di-ette. Le dey - appliqua au développement de la course et les 111314»* tunisien- luttèrent plu- d'une foi- avec avantage contre 1.'- chevaliers de Malte, leurs audacieux et îrréconeiliabh-s v.»i-in-. I>an- le moi- d août 1«h».">. pendant que M. de Brèves était encore à la Coulette, cinq galères de Malte se perdirent sur 1 ile de Zimbre, non loin du cap lion. Les chevaliers retirèrent tout ce qu'ils purent de leurs vai--eau\ et se retranchèrent dans I il<\ ou il- ne tardèrent pas à être a--aillis par un grand nombre de Tunisien-. Ils repoussèrent d'abord leurs agre--eur- apré- leur avoir infligé de- pertes sérieuses. Mais leur résistance ne pouvait se prolonger et ils semblaient voués à une perte certaine, lorsqu'un navire de commerce, forcé de chercher un abri auprès de lile. entra en communication avec eux et parvint à les sauver presque tous. Il était temps, car les musulmans ne tardèrent pas en revenir en forces et à s'emparer des chrétiens qui restaient encore et de tout le matériel abandonné.

Mais, tandis que les Tunisiens obtenaient ce mince succès, dix galères, dont trois de Malte et sept de Sicile, abordaient inopinément à Hammamet, dans le golfe de ce nom. et s'emparaient delà ville. Peu après, les habitants, qui l'avaient évacuée, revenaient avec l'appui de nombreux Arabes, et, étant parvenus a surprendre les chrétiens, les forçaient a se rembarquer, non sans en avoir massacré un grand nombre. Cet état permanent d hostilités n'avait pas peu contribué à rendre dillieile la tache de M. de Brèves, d'autant plus que de nombreux Français se trouvaient parmi les chevaliers de Malte.

Selon Ll-Kaïrouani. Olhmanc aurait effectué plusieurs expéditions dans l'intérieur et se serait avancé, dans le Sahara, jusqu'au pays de Sedada ? dont il aurait fait la conquête. Les Chabbïa paraissent avoir été chassés par lui de la Tunisie. Ce pays connut enfin quelques années de paix et de tranquillité. Lu 1008, il lit assassiner son bey, Mohammed, qui. parait-il, conspirait contre lui. 11 s'était rendu célèbre par ses succès sur mer, mais le dey était fort jaloux de toutes les supériorités.

Vers celte époque i 11107'). le grand-duc de Toscane lança contre Dône une expédition conliée aux chevaliers de Saint-F.tienne, sous le commandement du connétable Piccolomini. Cette attaque avait, paraît-il, été préparée contre Alger, ou les Toscans devaient venir incendier les galères des reïs dans le port. I n juif livournais, en rapport d'à liai res avec ceux-ci, les aurait mis sur leurs gardes et. la surprise n'ayant pu avoir lieu, on se serait tourné d'un autre côté. Neuf galères et cinq transports ayant abordé dans le havre, débarquèrent 2,000 hommes de troupes, à la tète desquels le con-

nétable s'empara de la ville. Mais les Turcs curent le temps de se retrancher dans la Kasba et d'appeler à leur secours le bey de Constantine. Bientôt, Mohammed-ben-Farhate, bey de fKst, accourut à la tête de ses forces : les chrétiens l'attendaient de pied ferme et lui militèrent une défaite dans laquelle il trouva la mort, après avoir vu tomber la plupart de ses soldats. Les Toscans se rembarquèrent alors, en toute sécurité, emportant un butin considérable

Campagne infri cti euse de Mocstafa-Pacha contre les Espagnols d'Oran. — Moustafa pacha, qui avait pris la direction des affaires à Alger après le décès de M'hammed, reçut un appel pressant des indigènes de la province d'Oran toujours en guerre contre les chrétiens. Le gouverneur espagnol, 1). .1. Hamirès de (lu/man, homme de guerre actif et énergique, ne cessait de faire des ra/.ias dans lesquelles il enleva à ses adversaires une quantité considérable de bestiaux et de butin et -1,900 prisonniers en dix-sept expéditions. C'était dans l'espoir de tirer une éclatante vengeance de ces humiliations que les tribus indigènes s'étaient décidées à requérir le secours des Turcs. Moustafa marcha aussitôt vers l'ouest à la tête de ses forces disponibles, mais Don (ïu/man, appuyé parles contingents des Arabes fidèles et particulièrement des Beni-Amer, sortit à sa rencontre avec -1*0 fantassins réguliers, 1:20 cavaliers et quatre pièces de canon et le mit en déroute a deux lieues de la ville, après lui avoir tué une partie de son effectif. Quant aux Kspagnols, ils rentrèrent à Oran sans avoir éprouvé de pertes sérieuses (fin avril ÎOOO). I). Hamirès de Guzman, qui sut donner un certain éclat à son commandement, avait fondé, en l»j0.">, à Oran une école militaire pour les officiers ; il mourut prématurément, en 1008, et fut enterré dans cette ville.

Dégoûté de toute entreprise du côté d'Oran, Moustafa-I'acha se tourna alors vers la Kabilie et parvint à se faire concéder le droit de placer une garnison turque à Djamâ -Saharidj, afin de commander la route de l'Kst. Certaines traditions indiquent (pie ce pacha aurait succombé à la peste qui s'était propagée et causait de grands ravages dans le pays, mais sa disparition avait une autre cause, car nous le retrouverons plus tard. I n certain Hedouane parait avoir exercé l'autorité à Alger de 160/ à 1610.

t. Rousseau, Annales Tunisicnnrs, p. 40 et suiv. — El-Knïrounni, p. 342 et suiv. — Féraud, Les flarars (Revue afric. n° 104, p. 144, 145. — Yayssettes, Hist. des beys de Constantine (Rec. de la Soc. arcbëol. de 1867, p. 329 et suiv.).

HISTOIRE DE i/AFRIQUE

C'est encore en cette année 1607, que l'agent de la compagnie anglaise appelée Turhey-Compnny, en résidence à Alger, obtint ou acheta l'autorisation d'établir des comptoirs à Stora et à Collo, en concurrence avec les négociants provençaux et languedociens qui avaient ce privilège. Il en résulta de nouvelles réclamations de la part du représentant de la France, mais sans plus de succès que précédemment

Exrui.sioN des derniers Maures d'Espagnk. — Nous avons suivi de loin les phases de la campagne poursuivie, depuis plus d'un siècle, par l'Espagne contre la population maure établie dans cette conlrée, qu'elle avait embellie et enrichie par son travail. En vain les Maures avaient émigré en grand nombre «après la chute des des royaumes de Valence et de Grenade, lorsqu'au mépris traités on leur avait imposé le baptême : en vain les persécutions les avaient portés à des révoltes désespérées, suivies de massacres et de nouvelles déportations ; en vain ces malheureux avaient été brutalement arrachés de leurs foyers et poussés comme des troupeaux vers les plateaux du centre, où ils s'étaient trouvés noyés au milieu de populations chrétiennes de mœurs dilTérenles de celles du Midi et exposés à une surveillance, à une inquisition

de tous les instants Les Morisques — comme on les appelait

— se relevaient toujours et, grâce à leur patience, à leur goût du travail, à leur industrie, ne tardaient pas à redevenir nombreux et puissants.

Le fanatisme religieux qui, en s'accentuant de part et d'autre, dans un sens différent, avait séparé, divisé les deux éléments de population un instant rapprochés, finit par créer entre eux une incompatibilité absolue. Dans ces conditions, le plus faible devait disparaître et, comme la haine religieuse n'était pas suffisante, puisque ces malheureux parias s'étaient inclinés devant les exigences de leurs maîtres, les Espagnols, qui avaient si mal profilé de leurs travaux et de leur industrie, leur reprochèrent de ruiner le pays; ils produisaient à meilleur marché, ils fournissaient une maind'œuvre moins chère que celle des nationaux et, étant économes, ne concourant ni au service de l'année, ni à celui des couvents, « ils ncci/hinuienl la fortune puhlir/tie ».

Victimes de ces passions aveugles, les Maures se sentirent définitivement perdus et nous les avons vus entrer en relations avec les Turcs d'Alger et solliciter, plus d'une fois, leur appui. Au com-

1. Général de Sanduva). /.es inscriptions d'Oran {Revue afric, n° 91, p. 439 et suiv.). — De Grarumout, Ilist. d'Alger, p. 147.

DÉCADENCE DE LA DVNASTIK SAADIENNE (1609) 185

mencement du xvn* siècle, la situation avait atteint sa phase la plus critique : le bannissement définitif était réclamé avec insistance, depuis dix ans, par une école ayant à sa tête Ribera, archevêque de Valence ; les Morisques, de leur côté, préparaient un soulèvement général ; mais il leur fallait un appui et ils pensèrent naturellement à l'ennemi séculaire de l'Espagne, à la France, après avoir en vain essayé d'amener le cherif de Maroc à entreprendre une nouvelle invasion. Entrés en relations avec Henri IV, par l'intermédiaire du duc de Caumont-La-Force, ils avaient offert, en 160*2, de fournir un contingent de 100,000 hommes; plusieurs envoyés vinrent conférer avec eux à ce sujet. Pendant les années 1603 et 100 i. des Maures, ou leurs délégués, se rendirent en France et toutes les conditions de l'entente furent réglées en détail. Pendant que la flotte algérienne tiendrait la mer pour empêcher l'arrivée des secours d'Italie ou des îles, l'armée expéditionnaire débarquerait à Dénia où 80,000 Morisques viendraient la rejoindre et recevraient des armes ; après quoi on se rendrait facilement maître du royaume de Grenade. Des sommes importantes devaient, au préalable, être versées par les Maures au château de Pau.

La révolte d'Espagne, appuyée par la France, entrait dans le vaste plan appelé le « Grand Dessein » d'Henri IV et l'on sait que le poignard de Ravaillac vint le détruire. Mais de tels projets ne pouvaient être préparés de si longue main dans un pays comme l'Espagne et demeurer secrets. Mis au courant, le roi Philippe III se décida à ordonner le bannissement et signa, le 22 septembre 1600, l edit d'expulsion des Maures du royaume de Valence. Trois jours leur étaient donnés pour se mettre en route vers les ports d'embarquement qui leur étaient désignés. La brièveté de ce délai, la rigueur avec laquelle l'édit fut mis à exécution frappèrent les bannis de stupeur et leur enlevèrent jusqu'à l'idée de la résistance. Spoliés, maltraités, décimés, ils furent poussés vers la côte et entassés sur des navires. Ceux d'entre eux qui échappèrent aux souffrances de toute sorte, aux meurtres, aux naufrages, furent déposés, ou plutôt jetés sans discernement, sur divers points de la côte de Bcrbérie, où ils tombèrent plus d'une fois victimes de la rapacité des indigènes.

Cependant, ceux qui abordèrent en Tunisie furent bien accueillis par le dey Othmane qui leur lit distribuer les premiers secours et les établit dans les campagnes environnantes. C'est à ces proscrits que l'on doit, en grande partie, les plantations d'oliviers de cette région. D'autres furent reçus à Bône, dans les mêmes conditions. Enfin, tout le littoral en profita plus ou moins. Quelques Morisques

HISTOIRB DE L AFRIQUE

cherchèrent un refuge en France ; ils y trouvèrent une protection médiocrement généreuse. Cependant on leur facilita les moyens de passer en Afrique.

Le 2 décembre suivant les Maures d'Andalousie et de Murcie furent, à leur tour, frappés de Tordre d'expulsion ; puis le '27 avril 1610, ceux d'Aragon et enfin ceux de Catalogne eurent le même sort ; cette fois l'Espagne était bien débarrassée des Morisques et son appauvrissement ne pourrait plus leur être impute'.

GUERRES ENTRE LES Fll.S DU CHERIE El-M.\NSOIR. ANARCHIE GÉNÉ- RALE. El-MaMOUN RESTE MAITRE DE F ES ET ZlliANE DE M.\ROC. — Rc-

venons au Magreb, où nous avons laissé Abd-Allah, fils d'EI- Mamoun, maître de Maroc, se livrant aux plus odieux excès (fév. 1607). Les habitants de cette ville, las delà tyrannie de leurs vainqueurs, appelèrent alors Zidane qui, de Sidjilmassa, où il avait imposé son autorité, avait parcouru en maître le Dénia et était entré dans le Sous. « Venez, même seul, — lui écrivirent-ils, — nous vous recevrons ». Se rendant a cet appel, Zidane s'approcha de la ville, à la faveur de la nuit, et des citoyens en armes le rejoignirent. Le général d' Abd-Allah, nommé Aaras, fut mis à mort par eux et l'usurpateur se vil bientôt assiégé par la population abritée derrière les murs des jardins. On combattit avec acharnement et il fut fait un véritable carnage des troupes de Fès. Après avoir perdu presque tous ses adhérents, Abd-Allah se décida à la fuite et alla rejoindre son père à Fès, où il parvint à peu près seul.

Le cheikh El-Mamoun fut consterné de ce revers. Il voulait, aussitôt, en tirer vengeance par l'envoi d'une nouvelle armée, mais l'argent manquait et on ne pouvait en demander encore aux commerçants, car il ne leur avait pas encore rendu les précédents emprunts. 11 s'empara des richesses et des biens de ses généraux, et après avoir partagé ces valeurs entre ses créanciers et ses partisans, il parvint encore a enllamnier l'ardeur des troupes. El, comme les gens de Fès brûlaient du désir de venger les leurs, massacrés à Maroc, Abd-Allah put se mettre en route à la tête d'un ellectif puissant.

Zidane fit marcher contre lui le pacha Moustafa avec des forces considérables, recrutées à Maroc et dans les environs. La bataille eut lieu a l'Ouad-Tefelfet, sur la roule de Salé, et se termina par la défaite de Moustafa, qui y perdit environ 9,000 hommes. Aus-

1. Hosseuw Saint-Hilaire, Ifist. d'Espagne, t. X, p. 470 et suiv. — De Gramraont, Hist. d'Alger, p. 14t. — El-Kairuuani, p. 344, 345.

sitôt. Abd-Allah marche sur Maroc ; mais les gens de cette ville, au nombre de .'M, 001) environ, se portent à sa rencontre, lui offrent le combat a Ras-el-Aïn et sont encore mis en déroute. Zidane évacue Maroc et cherche un refuse dans les montagnes les plus abruptes, tandis qu'Abd-Allah entre en vainqueur dans la capitale et la traite plus durement encore que la fois précédente.

Vn groupe important des gens de Maroc, réfugié dans le Djcbel-Djelz. ou Guilez), reconnut alors comme sultan un petittiU du cheikh Kl-Mehdi, nommé Moulaï-Mohammed, fils d'Ad-el- Moumen, homme juste et estimé. Abd-Allah ayant marché contre eux, fut défait à son tour, et se vit, encore une fois, contraint d évacuer Maroc, où Moulaï-Mohammed entra en maître (20 février lOOHj.

Mais la population versatile de cette ville ne tarda pas à rappeler Zidane. Moulaï-Mohammed, ayant voulu le repousser, fut mis en déroute et dans l'obligation de lui abandonner la capitale. On apprit alors que le cheikh Kl-Mamoun, après avoir rallié les fuyards de l'armée de son fils, avait formé un nouveau corps expéditionnaire qui s'avançait vers Maroc, sous le commandement d'Abd- Allah avril ;. Zidane marcha contre lui et, après diverses opérations, le mit en déroute, sur l'ouad Uou-Rcgreg. Zidane pardonna aux troupes de Fès, et les prit à son service. Puis il lança contre cette ville le pacha Moustafa ; après avoir reçu la soumission de Fès, ce général chercha à s'emparer du cheikh, de son fils Abd-Allah, d'Abou-Farès et de son fils Abd-cl-Malek, qui s'étaient réfugiés à Kl-kçar-el-Kebir.

Mais le cheikh, prévenu à temps, parvint à s'embarquer à El- Araïch, avec sa mère et ses raids, tandis que Abd-Allah et Abou- Farès gagnaient Slah-beni-Ouarthcne. Zidane vint les y relancer et prendre position à Arouararte, où il fut rejoint par les derniers adhérents de ses adversaires, ce qui força Abd-Allah et Abou Farès a fuir encore. Sur ces entrefaites, Zidane, ayant appris qu'une révolte avait éclaté à Maroc, s'empressa d'y rentrer. Aussitôt, Abd-Allah et Abou-Farès se portèrent sur Fes. Moustafa sortit pour les repousser, mais ayant été, dans le combat, renversé de son cheval, il fut pris et tué et l'armée mise en déroule, après un grand carnage. Abd-Allah, accompagné de son oncle Abou-Farès, rentra alors en possession de Fès ("il août lt>09j. Malgré ce regain de succès, Abd-Allah avait perdu toute confiance et bientôt les Cheraga, qui avaient contribué grandement à la victoire, résolurent de le mettre à mort et d'élire son oncle Abou- Farès. Mais le fils du cheikh les prévint en faisant étrangler Abou- Farès sous ses yeux (septembre).

HISTOIRE DE l'aFRIQITB

Pendant ce temps le cheikh, que nous avons vu s'embarquer à El-Araïch, avait fait voile vers l'Espagne. S'étant présenté à Philippe III, il lui demanda des secours et de l'argent pour reconquérir le Mag'rcb, où il régnerait comme vassal, lui offrant de laisser en otage sa famille. Mais le roi exigea, avant tout, la remise d'El-Araïch et le cherif s'empressa d'y accéder (fin 1609). Débarqué à Badis, il y reçut une députation des légistes de Fès, venus pour lui annoncer les succès de son (ils. Ceux-ci furent très étonnés de trouver leur sultan sous la protection des chrétiens, qui saluèrent la nouvelle par des salves d'allégresse. Le cheikh voulut alors procéder à la remise d'El-Araïch ; mais il rencontra une vive opposition aussi bien de la part de l'armée que de la population et ce ne fut qu'après un combat sanglant qu'il put exécuter sa promesse. La population musulmane ayant été chassée de la ville, le caïd El-Djarni la livra au comte de Saint-Germain, délégué du roi d'Espagne (décembre 1610).

La lâcheté du fils d'El-Mansour, sa trahison au profit des mécréants, eurent un effet considérable et révoltèrent coutre lui tous les bons musulmans. Le cherif Ahmed-Edris-el-Hassani parcourut le pays, en appelant les fidèles à la guerre sainte, afin de reprendre El-Araïche. Mais le cheikh envoya contre ces fanatiques un de ses généraux qui les força à renoncer à leur projet. Il écrivit ensuite aux savants de Fès pour se disculper en leur exposant que les chrétiens le retenaient prisonnier et qu'il n'avait obtenu sa liberté qu'au prix de l'abandon d'El-Araïch. Il les invita, même, à reconnaître par une feloua (consultation légale;, qu'il avait, en cette circonstance, agi selon les règles de la loi. Mais les principaux docteurs prirent la fuite ou se cachèrent afin de ne pas approuver une semblable infamie, et il ne se trouva que de misérables faméliques pour y mettre leur signature.

Ainsi l'empire des cherifs, porté à un si haut degré de puissance par El-Mansour, dont le règne vient à peine de finir, est en pleine décomposition. C'est comme protestation contre les complaisances des derniers Merinides à l'égard des chrétiens qu'il a été fondé et, déjà, le petit-fils de celui dont la sainte indignation a armé le bras, fait pis encore et a moins d'excuse que le dernier descendant d'Abd-el-IIak. C'était pousser trop loin le mépris de la conscience musulmane et il aurait été inouï qu'on pût à ce point impunément violer ses propres principes, ses traditions, sa raison d'être

t. Nozhet-el-lladi, p. 194 cl suiv. du texte arabe, 314 et suiv. de la trad. — Elie de la Primaudaie, Villes maritimes du Maroc (Revue afric, n° 96. p. 464). — Abbé Godard, Maroc, p. 479.

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