‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 63 sur 174 · LES PUISSANCES CHRÉTIENNES ET LES CORSAIRES (16C · texte numérisé non relu

LES PUISSANCES CHRÉTIENNES ET LES CORSAIRES (16C

obtenu toute* les satisfactions demandées. L'intérieur de la Tripolitaine continuait à être en proie à des révoltes constantes.

Hammouda-Bey obtint de la Porte {en 1059) l'honneur de remplacer son titre de bey par celui de pacha : ce fut, à Tunis, l'occasion de brillantes fêtes, car il y était très populaire ; néanmoins ses relations avec les deys ne furent pas troublées, ce qui indique de sa part une réelle modération et l'absence de toute ambition. Du reste, n'était-il pas le véritable souverain, sans avoir la responsabilité du pouvoir! Toute l'administration intérieure du pays se trouvait entre ses mains, le dey se bornant, pour ainsi dire, à la direction des affaires extérieures. Hammouda faisait des tournées régulières dans les tribus, mais il ne parcourait plus ce pays en guerrier, car il l avait si bien pacifié qu'il y voyageait en carrosse, accompagné d'un cadi pour l'éclairer sur les questions purement judiciaires. En rapports réguliers avec les notabilités de l'Orient, il recevait des cadeaux de Turquie, d'Egypte, de Syrie et même de l'Irak, et en expédiait partout.

Cependant le pacha, depuis si longtemps sur la brèche, jugea, en 1603, que le moment était venu pour lui de se retirer de la scène politique. Il partagea les fonctions et les honneurs dont il était revêtu entre ses trois fils : l'aîné, Mourad-Bey, reçut le commandement suprême de l'armée: Abou-Abd-Allah-Mohammcd- Bey, le second, eut le sandjak ou gouvernement de Kaïrouan, avec Souça et Monastir : enfin, au troisième, Hassan-Bey, échut le gouvernement de l'Ifrikiya, proprement dite (le sud). Hammouda se consacra alors aux travaux qu'il avait entrepris, c est-à-dire à l'achèvement de la mosquée située à côté de la Zaouïa du cheikh Ben-Arous et à l'embellissement du palais du Bardo

Lbs Anglais prennent possession de Tanger a eux cédé par lb Portugal. — La veuve de Jean IV de Portugal, régente du royaume pour son fils Alphonse VI, lasse des luttes qu'elle soutenait contre l'Espagne, et cédant aux conseils de Mazarin, contracta avec Charles II, qui venait de remonter sur le trône d'Angleterre, une alliance scellée par le don de Catherine de Bragance, sa fille, en mariage, avec une dot de 500,000 livres sterling (12,500,000 francs) et la cession de Tanger, en Afrique et de Bombay, dans l'Inde. La liberté commerciale, avec droit de résidence, était en

1. El-Kairouaoi, p. 136 et suiv., 395 et suiv. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 50 et suiv. et textes des traités avec l'Angleterre et la Hollande, p. 430 et 517. — Féraud, Annales Tripolitaines (/oc. cit.). p 212.

IIISTOIRK DE L AFRIQUE

outre assurée à tous les sujets anglais. Telles furent les bases du contrat signé en 16C1. Aussitôt, l'amiral, comte de Sandwich, fut envoyé, avec une escadre, pour ramener l'infante, après avoir obtenu satisfaction des corsaires de la Méditerranée et pris possession de Tanger.

Nous avons vu le noble lord devant Alger en 1661, cherchant en vain à obtenir, par de bons procédés ou l'intimidation, les satisfactions cherchées. Après avoir laissé sir Lawson en croisière dans ces parages, il fit voile pour Tanger. On comprendra sans peine que l'abandon d'une colonie qui avait coûté au Portugal, aussi cher que Tanger, ne devait pas être très populaire chez les Portugais. Or, on connaissait le patriotisme du gouverneur de cette place et on s'empressa à Lisbonne de le remplacer par un homme beaucoup moins scrupuleux sur l'honneur national. Mais une fois arrivé en Afrique, soit que l'influence du milieu eût agi sur lui, soit pour toute autre cause, le nouveau gouverneur sembla autant que son prédécesseur, peu disposé à se soumettre aux conventions de la diplomatie. L'amiral anglais était donc fort embarrassé, non moins que le cabinet de Lisbonne, lorsque le gouverneur de Tanger se laissa attirer, avec la majeure partie de la garnison, par les indigènes sous le commandement d'un Andalou, appelé le caïd R'aïlane, dans une embuscade où il périt ainsi que toute son escorte.

Au mois d'août 1061, le comte de Sandwich prit possession de ce poste, dégarni de troupes. Il y arbora le drapeau britannique et y laissa comme gouverneur le comte de Peterboroug, avec un effectif important en cavalerie et infanterie arrivé d'Angleterre. Quant aux débris de la garnison portugaise, ils faillirent être écharpés par le peuple, à leur arrivée à Lisbonne. La situation des Anglais à Tanger fut tout aussi précaire que celle de leurs prédécesseurs. Cependant, le roi d'Angleterre, en accordant à cette ville les avantages d'un port franc, y attira bientôt le commerce. En 1602, le comte de Teviot remplaça Peterboroug à Tanger ; mais s'étant laissé entraîner au dehors par les indigènes dans l'espoir d'enlever des troupeaux de bœufs, il fut tué (mai 1601). On le remplaça par lord Bellasis, qui entreprit d'importants travaux dans le port. Quatre années plus tard, le Portugal cédait, par le traité de 1668, Geuta à l'Espagne et le corrégidor de Gibraltar venait officiellement en prendre possession 1 .

i. Berbrugger, Occupation anglaise de Tanger (Revue afr., no 29, p. 337 et suiv.). — E. de la Primaudaie, Villes maritimes du Maroc (Revue afric, n«> 93, p. 209; 94, p. 315 et suiv.). — R. L. Playfair, loc. cit., p. 402. — Abbé Godard, Maroc, p. 490 et suiv.

extinction de la dynastie saadienne (1659) '257

Moulai Aiimed-bl-Abbas est assassine par les Chebanate. Extinction de la dvnastie saadiennb. — Il est temps de revenir au Maroc et d'y suivre les dernières phases de la révolution depuis longtemps commencée.

Nous avons dit précédemment que le nouveau sultan de Maroc, Moulaï Ahmed-el-Abbas, qui devait être le dernier représentant de la dynastie des cherifs saadiens, avait eu à lutter, en prenant le pouvoir, contre ses oncles maternels, les chefs des Chebanate. S 'étant transporté au milieu d'eux dans l'espoir de les ramener à l'obéissance, il fut tué par surprise (1059). Les Chebanate élurent alors comme chef un des leurs, nommé Abd-el-Kcrim (ou Kerroum) ben-Abou-Beker et s'empressèrent de prendre possession de Maroc.

Avec Moulaï Ahmed-el-Abbas s'éteignit la dynastie des cherifs saadiens, qui avait régné environ MO ans, si l'on peut appeler régner les premières et les dernières années de celte période. Autant les fondateurs avaient montré d'énergie, d'esprit de conduite et d'aptitude au commandement, autant leurs successeurs furent dégradés et dénués d'esprit politique. L'ivrognerie et la débauche causèrent la perte de ces petits-fils de marabouts arabes que la rectitude de leur conduite et leur dévouement absolu à la religion avaient portés au pouvoir comme une protestation contre les dérèglements des Merinides. Il semblerait que toute la force de la famille avait été absorbée par une personnalité comme El- Mansour, et que ses descendants ne possédaient plus en euxmêmes que des qualités négatives, en faisant des monstres, sans l'énergie nécessaire pour se maintenir par la tyrannie, ou de pâles débauchés jouets des passions les plus dégradantes. On ne peut s'empêcher de rapprocher ces types arabes dégénérés, de ces belles familles berbères qui ont fondé de si durables et de si vigoureuses dynasties, et la comparaison n'est pas à leur avantage.

MOHT DE MoL'LAÏ-ClIERIF A SlDJILMASSA. Son FILS RaCIIID SB

rékugib a Delà. Anarchie dans le Mag'reb. — Cette même année 1659 voyait aussi la mort de Moulaï-Cherif, à Sidjilmassa (juin). Depuis sa captivité dans le Sous, il s'était tenu au deuxième plan ; néanmoins sa mort causa dans le pays une grande émotion. Un de ses fils, nommé Er-Rachid, connaissant les intentions de son frère Moulaï-M'hammed à son égard, s'empressa de fuir. 11 alla d'abord à Tcdra, puis à Demnate, localités peu éloignées de Tafilala ; là, s'élant convaincu qu'il ne pouvait compter sur l'appui des populations, il se rendit à la Zaouïa de Delà, et passa un certain temps chez les ennemis de son frère.

Un Maure andalou de Salé, nommé R'aïlane, avait dans ces dernières années acquis un certain renom en luttant contre les chrétiens. Nous l'avons vu, notamment, commander la troupe qui avait surpris et tué le gouverneur anglais de Tanger. Sur ces entrefuites Ahmed, (ils du marabout de Delà, étant mort à Fès, R aîlanc vint faire une razzia sur les Gheraga, à l est de celte ville, et leur enleva tout ce qu'ils possédaient (1559-0 »), L'année suivante, Mohammed-el-Hatlj, voulant venger cette insulte, envahit la province du IVarb, à la tête de nombreux contingents berbères, chassant devant lui R'aïlane et ses adhérents, qui se réfugièrent dans le Fahs et purent se retrancher auprès de la koubba du cheikh Abou- Selham. Mohammcd-el-IIadj rentra alors a Fès, puis à Delà (100*2). Un certain lùl-Dreïdi, soutenu par les Drcïd, ses contribules, profita alors de son éloignement pour s'emparer de la ville de Fés. L'année suivante, Abd-Allr.h, lils de Mohammed-el-IIadj, accourut de Delà avec des forces imposantes et entreprit sans succès le siège du Vieux-Fès.

Le cherif Moulaï-M'hammcd, de son côté, s'était préparé à reprendre la campagne. Kn 1003, il quitta Sidjilmassa, marcha sur Fès, vint s'établir chez les Ilayaïna, au nord de cette ville, et fil manger et dévaster leurs cultures. Les gens de Fès avant alors envoyé une députalion à Delà, afin de requérir l'assistance des marabouts, l'un d'eux, Mohammed-ben-Ali, accourut avec le contingent des Ilayaïna ; mais il ne put atteindre le cherif, qui alla camper à Azrou, faubourg de Fès. Les oulama et principaux citoyens vinrent alors lui présenter leurs hommages et le reconnaître comme souverain. Cependant Moulaï-M'hammcd continua de séjourner à Arzou et, aux premiers beaux jours de l'année 1004, reprit la route de Tafilala. Fd-Dreïdi reparut ensuite à Fès et y resta maître de l'autorité. Il entreprit une série d'expéditions contre Meknès et sut intéresser à ses razias les gens de Fès.

Le Maure R'aïlane marcha, vers cette époque, sur EI-Kçar et s'en empara de vive force. Resté maître de cette région, il ne cessa de lutter contre les chrétiens, et c'est à lui qu'il faut attribuer les surprises dont les Portugais et ensuite les Anglais de Tanger furent si souvent victimes.

Moui.aï-Rachid se fait proclamer sultan a Oudjda. Son frère

MoULAÏ-M'llAMMED EST DLFAIT ET TL'É PAR LUI. Il S*EMPARE ENSUITE DE

Tafilala. — De son côté, le cherif Er-Rachid quitta la zaouïa de Delà, et se rendit à Arzou, puis à Fès et à Taza. Après avoir en vain essayé de s'y créer des partisans, il se transporta chez les Arabes de la plaine des Angad et sut intéresser à sa cause les

Mâakil et leurs alliés, les Beni-Iznacen. S'étantfait reconnaître par eux comme sultan, il entra en maître à Oudjda, ville qui était sous leur dépendance. Ce fut sans doute vers cette époque, car l'indécision des chroniques permet de placer le fait plus tôt ou plus lard, que Moulaî-Rachid s'empara de la kasba dite de Ben-Mechaal et répartit entre ses adhérents le butin qu'il y trouva.

Aussitôt que ces nouvelles furent parvenues à Tafilala, Moulaï- M'hammed réunit ses adhérent^ arabes et berbères, et marcha contre son frère. Le vendredi 3 août 1661 les deux adversaires furent en présence dans la plaine des Angad et la bataille s'engagea. Mais une des premières balles atteignit Moulaï-M'hammed à la gorge et le tua. Aussitôt, ses partisans se dispersèrent, poursuivis dans tous les sens par les adhérents de Moulaï-Rachid qui en firent un grand carnage. Ce dernier restait ainsi maître du pouvoir ; il manifesta une profonde douleur de la mort de son frère et, ayant fait rechercher son corps, l'enterra avec honneur à Dar-ben- Mechaal. Son succès lui acquit un grand nombre de partisans, qui renouvelèrent, à Oudjda, la cérémonie d'investiture et la prestation du serment de fidélité.

Cependant, à Fès, ces nouvelles avaient produit une grande agitation. La ville obéissait alors à trois cheikhs principaux, « chaque quartier avait son chef et sur chaque éminence chantait un coq différent », dit le Nozha. Un certain Ben-Salah était maître du quartier des Andalous et de ses dépendances ; Ben-Sreïr, cheikh des La m ta et de leurs alliés, commandait leur quartier ; enfin la ville-neuve obéissait à Ed-Drcïdi. Tous ces groupes étaient hostiles les uns aux autres ; cependant le danger commun les rapprocha. Les Hayaïna et les gens du Houz se réunirent à eux et tous jurèrent de repousser Er-Rachid par les armes ; puis ils s'occupèrent d'acheter des chevaux et imposèrent à chaque maison l'obligation d'avoir (ou de fournir) un fusil.

Averti de ces préparatifs, Er-Rachid préféra d'abord réduire Sidjilmassa, où son neveu Mohammed, fils de Moulaï-M'hammed, s'était emparé du pouvoir. 11 l'y assiégea pendant neuf mois, finit par s'emparer de l'oasis et s'appliqua ensuite à la restaurer et mettre en état de défense (1665) '.

1. Et-Tordjetnan, p 10 et suiv. de la traduction, 6 et suiv. du texte ar. — Noihet-El-Hadi, p. 284 et suiv., 302 et suiv. du texte ar.. p. 479 et suiv.. 499 et suiv. de la traduction. — Abbé Godard, Maroc, p. 487 et suir.

HISTOIRE DU L AFRIQUE

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