‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 62 sur 174 · LES PUISSANCES CHRETIENNES ET LES CORSAIRES · texte numérisé non relu

LES PUISSANCES CHRETIENNES ET LES CORSAIRES

conféra, à son fils Mohammed, le titre de bey de l'Est. Farhate reprit alors la route de Constantine. Ayant rencontre à Hamza (Bordj-Bouira) son fils Mohammed, venu à sa rencontre, il lui remit solennellement le caftan d'investiture et rentra avec lui au chef-lieu. Malgré ce désistement officiel, Farhate continua à diriger les affaires à Constantine, secondé par son fils, dont il avait assuré l'avenir. Ainsi, ces fonctions qui, dans l'origine, devaient être essentiellement temporaires, tendaient à devenir l'apanage de familles et a former de véritables dynasties de beys1.

Abandon des établissements par le directeur Picquet. Avanies faites au consul Barreau a Alger. — En 1654, une terrible peste ravagea tout le nord de l'Afrique et fut portée par les reïs jusqu'en Orient. Le pouvoir avait été exercé dans les dernières années, à Alger, par un pacha du nom de Mohammed, remplacé par Ahmed, puis successivement, en 1655, par Ibrahim et par le même Ahmed. L'anarchie était complète dans cette ville et le malheureux consul lazariste Barreau en supportait les conséquences. 11 ne sortait de prison que pour entrer au bagne, ou être soumis à la bastonnade la plus inhumaine, et on avait pris l'habitude, en présence de sa facilité â se plier à toutes les exigences, de le rendre responsable des dettes et des faillites de ses compatriotes. Tout l'argent de la congrégation y passait, en outre de la fortune personnelle du consul, et cela ne faisait nullement l'affaire de ses commettants. Saint Vincent de Paul s'épuisait en démarches et les consuls de Marseille n'étaient pas contents.

Sur ces entrefaites, le sieur Picquet, qui avait continué de diriger les établissements de La Calle, ayant appris que l'ambassadeur de France avait été maltraité à Constantinople et qu'Ibrahim arrivait de nouveau, à Alger, comme pacha avec des instructions très malveillantes pour les Français, se figura qu'il allait être l'objet de violences et se décida à abandonner le Bastion. Avant chargé sur des barques tout ce qu'il put emporter, en outre de 50 musulmans, emmenés de force, afin de s'indemniser de ses pertes, par leur vente, il mit le feu aux constructions, abandonna le blé et les canons, et fit voile pour Livourne, où il arriva le 25 octobre 1658. La nouvelle de cet événement produisit à Alger une émotion considérable et les conséquences en retombèrent sur notre malheureux consul. En même temps, une émeute éclatait à Marseille, car on avait acquis la certitude que les fonds, mis à la

1. Vayssettes, Ilist. des beys de Constantine (Hcc. de la Soc. archéol. de 1868, p. 255 et suiv.). — Salah-el-Antri, pas».

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disposition de Barreau pour le rachat des captifs, avaient été versés par lui aux Turcs, sans profit. La foule se porta au siège de la congrégation et voulut l'envahir. Cependant, Saint Vincent de Paul faisait en France l'impossible pour obtenir la restitution des captifs et la mise en liberté de Barreau, qu'il fallait à tout prix remplacer. M. Rominhac vint à Alger, comme envoyé de Louis XIV, afin d'arranger les affaires et pour annoncer que le souverain avait remplacé Picquet par le sieur L. Campon, comme directeur des établissements; il y fut assez bien accueilli, mais une révolution, importante par ses conséquences, ayant éclaté à ce moment, empêcha que toute suite pût être donnée à ces propositions.

Révolte conthe le pacha Iuraiiim. Les Yoldaciis reprennent le pouvoir. Abaissement de la Taïkfe. Kiialil-Ag'a. — En 1659, le pacha Ibrahim reçut d'Orient l'avis qu'il était remplacé par un certain Ali. Aussitôt, il envoya à Constantinople 200,000 piastres qui furent distribuées aux principaux fonctionnaires, dans le but d'obtenir son maintien à Alger. Mais notre paeha était particulièrement avare et ne se décidait à des sacrifices pécuniaires qu'à la condition de rentrer le plus tôt possible dans ses avances. Or, il ne trouva rien de mieux, à cet eiïet, que de prélever la dîme sur les indemnités envoyées par la Porte aux reïs comme salaire de leur concours, et, pour justifier cette prétention, fit valoir que la guerre nuisait à la course et lui enlevait une source importante de revenus. Mais les reïs ne goûtèrent pas ce raisonnement et se mirent en état de révolte contre son autorité ; ils se portèrent au palais, maltraitèrent le pacha et enfin le jetèrent en prison. Seulement ils ne profitèrent pas de la révolution qu'ils avaient faite et, ainsi que cela arrive quelquefois, ce furent leurs adversaires qui en eurent tout le bénéfice. La milice avait vu en effet son autorité contrebalancée, annihilée même, par les reïs soutenus par les pachas. Aussi les Yoldachs jugèrent-ils le moment venu de prendre leur revanche et de rétablir les règles démocratiques de leur institution, à peu près tombées en désuétude.

Le Bouloukbachi Khalil, s'étant mis à la tête du mouvement, fit décider par le diwan que le pacha n'aurait plus à se mêler de la direction des affaires ; que, par déférence pour le Khakan, on ne le repousserait pas et qu'on lui laisserait même quelques honneurs et de petits profits ; mais que le diwan, seule source de l'autorité, serait présidé par l'Ag'a, ou chef de l'armée, dont la fonction ne pouvait durer plus de deux mois. Cette décision consacrait l'abaissement de la Taiffe et l'éloignement complet des reïs de toute participation aux affaires.

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Khalil, nommé Ag'a, prit en réalité la direction du gouvernement et commença par donner satisfaction aux plaintes du commerce en faisant voter une réduction des droits de douane. Le consul français jugea la situation sauvée et s'empressa d'en faire part à la chambre de Marseille. Mais le gouvernement, toujours disposé à ne pas tenir compte des renseignements locaux, estima qu'accepter cette transaction serait en quelque sorte ratifier une rébellion flagrante contre une puissance alliée et refusa de traiter avec Khalil. Kn même temps, le chevalier de Yalbelle continuait à courir sus aux reïs ; ce qui amena de nouveaux troubles à Alger et détruisit toute l'autorité morale de Khalil, qu'une notion plus exacte des hommes et des choses du pays, ainsi que des vrais intérêts de la France, aurait dû faire soutenir par nos gouvernants (1660)».

Alger sous le golvernbment du diwan et des Ag'as. Croisières des Français, des Anglais, des Hollandais et des Italiens contre les reïs. Ceux-ci résistent et font surir des pertes considérables. — A la suite des nouvelles et sensibles pertes que les chevaliers de Malte firent éprouver aux Algériens, en enlevant leurs navires sur les côtes de France et d'Kspagne, le consul Barreau avait encore été molesté ; mais les reïs ne s'en étaient pas tenus là ; exploitant le mécontentement des Voldachs contre Khalil qui conservait le pouvoir, bien que ses deux mois de commandement fussent depuis longtemps expirés, il les entraînèrent à la révolte et, tous ensemble, firent irruption dans le palais et massacrèrent Khalil ; puis ils le remplacèrent par Ramdane-Ag'a. Un pacha, du nom d'Ismaïl, était arrivé, quelque temps auparavant, pour recueillir, comme représentant de la Porte, le triste héritage de ses devanciers.

Saint Vincent de Paul, mort en 1600, avait été remplacé par M. Alméras, dont un des premiers actes fut d'envoyer à Alger le frère Dubourdieu, désigné déjà par son prédécesseur pour relever Barreau. Il arriva à Alger dans le mois d'août 1061, juste au moment où l'ag'a Hamdane était assassiné à son tour. La question du règlement des prises et l'exagération de ses prétentions paraissent avoir été la cause de sa mort. Son cadavre, mis en pièces, servit de jouet à la populace et vingt-huit de ses partisans subi-

1. De Grammotit. Relations avec la France. Lettres du consul Barreau (Hevue afric, p. 166, n° 281 et suiv.). — Le môme, Hist. d'Alger, p. 207 et suiv. — Gazette de France, 1659-60. — Watblcd, Pachas. Pachas-deys (Revue afric, n» 102, p. 439 et suiv.).

HISTOIRE PR L'AFRIQUE

rent le même sort. Il fut remplacé par un renégat, d'origine portugaise, qui se faisait appeler Châbane-Ag'a. Peu après, les Yoldachs retiraient de prison Ibrahim, l'ancien pacha : à peine libre, celui-ci chercha à se débarrasser de Châbane par l'assassinat, mais son adversaire le prévint en le faisant maronner entre quatre murs.

Ainsi, en quelques mois, trois ag'as s'étaient succédé au pouvoir et d'eux d'entre eux avaient péri de mort violente. Cela montre ce que pouvait être alors la vie sociale et politique à Alger. Pendant ce temps, les corsaires faisaient rage, car le nouvel ag'a avait déchiré les traités antérieurs et décidé qu'on n'en signerait plus avec les Français ; mais ils avaient à lutter conlre de rudes adversaires dont les incessantes croisières rendaient le métier de plus en plus périlleux.

Le duc de Mercœur, le marquis de Créqui, le commandeur Paul, pour la France, ne cessaient de parcourir la mer et de fouiller les anses de la côte africaine, capturant les corsaires qu'ils rencontraient. Le chevalier de Valbellc et le comte de Yerûe, à l'exemple des barbaresques, venaient audacieusement enlever des musulmans sur leurs propres terres (1060-61). Décidé à agir plus efficacement encore, le gouvernement français envoyait secrètement le chevalier de Clerville pour reconnaître l'endroit le plus favorable à un débarquement et à une occupation, et. le 22 juin 1002, cet officier adressait à Colbert un rapport où il indique la baie de Stora, comme remplissant les meilleures conditions.

Dans le printemps de cette année 1002, le duc de Beaufort, enleva aux corsaires barbaresques une vingtaine de navires. L'année suivante, le hardi et habile commandeur Paul prit aux reïs un nombre égal de vaisseaux, et fut sur le point de s'emparer de Collo ; s'étant ensuite joint au duc de Beaufort, il essaya avec lui de surprendre et de brûler la flotte des reïs dans le port d'Alger; mais le coup manqua par la trahison d'un pilote qui faillit mettre à la côte une partie des navires français et causa un retard permettant aux corsaires de se tenir sur leurs gardes.

L'Angleterre avait cherché î compléter les résultats obtenus par l'amiral Blake. Fn 1659 le comte de Winchelsea, spécialement envoyé, avait conclu avec les Algériens un nouveau traité. Cependant, en 1001, l'amiral Edw. Montague, comte de Sandwich, venu pour prendre possession de Tanger, comme nous le dirons plus loin, s'avança jusqu'à Alger et Tunis, dans le but d'effectuer le rachat des captifs anglais et de régler la question des prises. Mais, au lieu d'un pacha, représentant plus ou moins le gouvernement local, il n'y trouva qu'un diwan insaisissable, composé de personnalités vulgaires et brouillonnes entre lesquelles toute res-

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ponsabilité s'émiettait. Il essaya alors de l'intimidation, en lançant quelques boulets qui lui furent rendus avec usure et dut se retirer en chargeant son vice-amiral, sir Lawson, de continuer la croisière (juillet 1061). Le duc de Tursi et Grimani agissaient aussi avec vigueur pour les gouvernements italiens.

Kn 1GG2, Ruytcr vint, avec la flotte hollandaise, donner la chasse aux corsaires. Centurionne, commandant les navires de Gênes, s'était joint à l'escadre de Lawson et cette flotte combinée porta la terreur sur tous les points où elle se montra. Dans les premiers jours d'avril, elle canonna Bougie et, après avoir enlevé plusieurs navires aux reïs, poussa les autres devant elle de façon à les faire tomber dans les mains de Ruyler que l'on savait à Alger. 11 y était effectivement, mais venait, avec une véritable inopportunité, de conclure une trêve de huit mois, sans avantage sérieux, en profilant de la panique causée chez les Algériens par une violente tempête qui avait englouti plusieurs de leurs navires dans le port même, tandis qu'un tremblement de terre renversait une partie du môle. L'amiral anglais eut donc le dépit de voir passer successivement les fugitifs sous les canons de la flotte hollandaise qui sembla protéger leur rentrée. Sir Lawson se décida alors à conclure également, avec Alger, une paix sans honneur ni avantage (23 avril 1662).

De tels traités ne pouvaient offrir aucune garantie. Aussi, en 1663, la Hollande cnvoya-l-elle dans la Méditerranée une nouvelle escadre, sous le commandement du brave et hardi Cornil Tromp. Sir Lawson y revenait en même temps et les Algériens ne tardèrent pas à en pâtir ; pour s'en venger, la populace se porta en foule au consulat anglais, en arracha le consul et, après lui avoir fait supporter mille avanies, le traîna dans la campagne et l'attela à la charrue, comme une bête de somme, en attendant que son gouvernement eût versé un million d'écus d'or, réclamé comme indemnité par les Algériens.

On croit véritablement rêver, en voyant une poignée de corsaires, sans gouvernement proprement dit, sans organisation régulière, sans puissance réelle, braver ainsi des puissances comme la Hollande, l'Angleterre, la France, l'Espagne, les royaumes italiens, toutes intéressées à faire cesser un tel état de choses et agissant simultanément, mais sans aucune entente, dans ce but. A ce déploiement de forces, à ces croisières incessantes, les relis opposent un redoublement d'audace et, pour mieux résister, ne voyagent plus qu'en escadres, prêtes, au besoin, à soutenir un combat en ligne. Certes, les corsaires font tout pour éviter de se mesureravec un Blake, un Ruyter, un Tromp, un commandeur Paul et, quand

ils sont forcés d'accepter la bataille, ils savent ce qui leur en coûte ; mais ils n'ont pas toujours affaire à des ennemis aussi redoutables et aussi habiles. Dans le seul automne de 1661, l'escadre algérienne, forte de trente vaisseaux, s'emparait de douze navires anglais, d'autant de français et d'italiens et de neuf hollandais. L'Italie se plaignait d'une perte de deux millions de livres et de 500 hommes, enlevés par les seuls Algériens, dans une campagne. Marseille estimait ses pertes à plus de 14,000 écus. La sécurité avait disparu, le commerce était frappé au cœur.

Pendant ce temps, Alger était livré à la pire des tyrannies, celle de la populace. En 'octobre 1662, les esclaves chrétiens, d'accord avec les Kabiles, organisèrent tout un plan de rébellion ; un dominicain devait leur ouvrir les portes de la Kasba ; malheureusement il fut dénoncé, torturé, pour qu'il dénonçât ses complices et enfin enterré vif dans un bloc de pisé. La conspiration avorta ainsi et les esclaves en éprouvèrent une aggravation fâcheuse dans leur situation. Pour comble de maux, la peste ravageait encore le pays et se propagea jusqu'à Toulon où elle fit de nombreuses victimes1.

Tranquillité de la Tunisie. Ses traités avec l'Angleterre bt la Hollande. Hammouda-Pacha partage son commandement entre ses fils. — Tunis offrait alors un contraste frappant avec Alger. Certes, les ports de la Tunisie abritaient plus d'un corsaire ; mais la capitale avait un gouvernement avec lequel on pouvait traiter et qui était en mesure de donner les réparations légitimes. Quant aux deys, ils s'y succédèrent en voyant leur autorité éclipsée par celle de Hammouda-Bey. En 1660, le dey Hadj-Moustafa-Laz, qui avait remplacé, depuis plusieurs années, Hadj-Mohammed, envoya un de ses principaux officiers, nommé Sidi-Ramdane, au roi Louis XIV pour protester de son amitié et de son désir de maintenir de bonnes relations. Le 5 octobre 1662, la Tunisie signait avec l'Angleterre un traité de paix et de navigation. Le 30 septembre suivant, Ruyter s'arrangeait avec le dey dans des conditions analogues pour les Pays-Bas. Néanmoins, le gouvernement tunisien s'attachait à se montrer, en toute circonstance, le vassal dévoué et respectueux du sultan.

Ruyter et le commandeur Paul s'étaient successivement présentés devant Tripoli et, sous la menace d'un bombardement, avaient

1. De Grammoot, Relations de la France (loc. cit., p. 291 et suiv.). — Relation de la captivité d'Aranda (Paris, 1657). — Gazette de France, 1661-62-63. — R. L. Playfair, Relations de la Grande Bretagne (Revue afric., n» 132, p. 402).

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