‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 82 sur 174 · I.UTTBS BNTRB L ALGERIE ET LA TUNISIB · texte numérisé non relu

I.UTTBS BNTRB L ALGERIE ET LA TUNISIB

repousser les assaillants. Mais Philippe V, auquel il en avait été référé, refusa péremptoirement la coopération de la France

MoUBAD-BbY ENVAHIT LA PROVINCE PB CONSTANTINE ET ASSIÈGE CETTB

ville, — A la lin de l'année KiU8, le vieux dey d'Aller était mort. La peste sévissait avec violence dans la ville. Hassan- Chaouch, qui fut élu dey, s'appliqua à conserver les bons rapports avec la France, tout en donnant des soins assidus à la course. Sur ces entrefaites, les relations entre l'Algérie et la Tunisie, qui étaient fort tendues, depuis l'avènement de Mourad, aboutirent à une rupture, dont le prétexte fut fourni, selon El-Hadj-Hammouda, par le refus d'accepter les cadeaux que le bey de Tunis avait, selon l'usage, envoyés au dey d'Alger. Mourad répondit à celte insulte par une déclaration de guerre.

Dans le mois d'avril 1700, après avoir obtenu l'assentiment du diwan, Mourad-Bey prépara une grande expédition et entra en relations avec le sultan de Maroc, qui lui promit d'envahir la province d'Oran pendant qu'il s'avancerait lui-môme par l'est. Le bey de Tripoli, Khalil, devait aussi lui envoyer une armée ; enfin les Henanecha, auxquels il était allié par sa mère, s'engageaient à lui fournir tous leurs cavaliers. Ces dispositions étant prises, Mourad se mit en marche dans le cours de l'été, suivi d'une armée nombreuse, avec 25 canons, et bientôt la frontière occidentale fut franchie.

Ali-Koudja, bey de Constantine, parait n'avoir rien tenté pour s'opposer aux envahisseurs. Il les laissa s'approcher de sa capitale, puis, sortant avec ses meilleurs soldats, leur livra bataille au lieu dit El-Melaab *. Mais il fut complètement battu après avoir vu tomber la plupart de ses guerriers. Cinq cents paires d'oreilles de janissaires furent envoyées à Tunis par le vainqueur, qui avait fait massacrer tous ses prisonniers. Un deuxième combat fut encore plus funeste aux assiégés et il est probable que, si Mourad avait su profiter de la stupeur causée par ces deux défaites pour entrer à Constantine, il n'aurait pas éprouvé de résistance. Se croyant

1. Et-Tordjeman, p. 25 du texte arabe, 46 et 47 de la trad. — Bcrbrugger, Siège de Mellila par les Marocains (Revue afric., n° 53, p. 366 et suiv. — Elie de la Primaudaic, Villes maritimes du Maroc, n°* 92, 93, pacsim. — Marmol, Afrique, passim. — Général de Sandoval, Inscriptions d'Oran et de Mers-el-Kèbir (loc. cit.). p. 62, 63. — Cheikh Bou-Ras (Irad. Arnaud). Revue afric, n° 149, p. 375 et suiv. — Abbé Godard. Maroc, p. 518 et suiv.

2. Sans doute dans la plaine appelée le Bardo, sur la rive gauche de l'Ouad-Remel ou peut-être à l'hippodrome actuel.

HISTOIRE DE I. AFRIQUE

maître de la ville, il préféra donner quelque repos à ses troupes qui avaient beaucoup souffert. Pendant ce temps, les assiégés, confiants dans la force de leur position, reprirent courage et lorsque le bey les somma de lui ouvrir les portes, ils refusèrent. Mourad voulut composer, mais ses offres d'arrangement, avec promesse de pardon absolu, n'eurent pas plus de succès, et il se vit dans la nécessité d'entamer un siège en règle. L'arrivée du renfort tripolitain, amené par Khalil-Bey en personne, lui permit de s'emparer d'une forteresse située en dehors de la ville, sur le Koudiat-Ati, sans doute, cl dont tous les défenseurs furent passés au fil de l'épée 1 .

Hadj-Moustafa, dev d'Alger, marche contre Molrad-Bey, i.e défait près de sétif bt le force a evacuer i.a province. exces de Mourad en Tunisie. — Lorsque ces nouvelles parvinrent à Alger et qu'on apprit la mort des 500 janissaires, il se produisit une émeute parmi les Yoldachs, qui se portèrent en foule au diwan. Quant au dey, il s'était barricadé dans son palais, et ne réclamait qu'une chose, son remplacement, refusant de prendre aucune des mesures commandées par les circonstances. Il fallut bien accepter sa démission. Un certain Hadj-Moustafa, homme énergique, ayant été élu, commença par expédier à Tripoli son prédécesseur. Puis il s'empressa de réunir toutes les forces disponibles pour marcher vers l'est*.

Sur ces entrefaites, arriva à Alger, Ben-Zekri, fonctionnaire du beylik de Constantine, qui, s'il faut en croire la tradition, avait été descendu par des corde9 du haut des rochers de cette ville ainsi que sa jument suspendue dans un filet ; il fit le trajet très rapidement et peignit aux Algériens la situation critique où se trouvaient ses concitoyens. Grâce à son éloquence, il hâta le départ des troupes, qui s'avancèrent vers l'est, en doublant les étapes.

Mais Mourad, à cette nouvelle, leva le siège de Constantine et se porta par les plaines, à la rencontre de ses ennemis. Les deux troupes furent en présence à Djouama-cl-l£ulma, à une journée à l'est de Sétif. Afin de contrebalancer l'avantage du nombre qui

1. Hadj-Hamraouda bea Abd-el-Aziz (traduction par Cherbooneau, Journal Asiatique, juillet 1851, p. 36 et suiv.). — Vayssettes. Histoire des beys de Constantine (loc. cit., p. 274 et suiv.). — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 81 et suiv.— Féraud, Les Ilarars (Hcvue afric., u» 105, p. 20G et suiv.). — Correspondance des consuls d'Alger (de Grammoot), Revue afric, n° 185, p. 3i5 et suiv.).

2. D'après la Correspondance des consuls d'Alger, ces faits se seraient passés daus le mois d'avril, ce qui n'a rien d'impossible.

LUTTES ENTRE I.'aLGERIE ET LA TUNISIE (1701)

était aux Tunisiens, le dey d'Alger fit attaquer leur camp à l'improviste, de nuit, probablement ; la surprise réussit à merveille : les assaillants massacrèrent un grand nombre de leurs ennemis et bientôt l'armée tunisienne fut en déroute (3 octobre 1700). Le dey fit massacrer ses prisonniers arabes et berbères ; quant aux captifs turcs, il se contenta de les obliger à traîner ou porter les canons jusqu'à Constantine, après quoi il les mit en liberté. Parvenu dans cette ville, le dey Iladj-Moustafa remplaça le bey Ali-Khoudja, qui avait été tué précédemment, par un certain Ahmed, fils de l'ancien bey Farhate, dont le pays avait conservé un excellent souvenir. Puis il rentra à Alger.

Ce ne fut qu'au Kef que Mourad-Bey parvint à rallier ses soldats en débandade. Il croyait les Turcs d'Alger à ses trousses et faisait fortifier les places de l'ouest : Teboursok, Tastour et autres, lorsqu'il apprit que le dey s'était arrêté à Constantine et se disposait à rentrer dans sa capitale. Tranquillisé sur ses derrières, il reprit la route de Tunis et envoya vers le sud Khalil, bey de Tripoli, avec mission de s'emparer de Kaïrouan et de châtier ses habitants, pour nous ne savons quel méfait. Le bey s'acquitta consciencieusement de sa mission en mettant la ville à feu et à sang ; bientôt, Mourad lui-même arriva à la rescousse et fît tomber ce qui restait debout des maisons et des remparts de la ville sainte d'Okba. « Il ne respecta que les mosquées et les Zaoula », dit notre auteur. Cela fait, Khalil rentra à Tripoli. De retour à Tunis, Mourad y apprit que les Algériens s'étaient adressés à la Porte pour se plaindre de son agression et il s'empressa d'envoyer en Orient une députation, ayant à sa tète l ag'a des spahis, Ibrahim-Cherif. Les deux parties exposèrent leurs griefs devant Moustafa II, qui leur imposa une transaction amiable sous forme de traité. Mais Mourad-Bey refusa péremptoirement de se soumettre à cette décision et se hâta de préparer une nouvelle expédition pour l'été 1 .

MOULAÏ-ISMAÏL ENVAHIT LA PROVINCE d'OrAN. Il EST COMPLETEMENT

battu au Djedioua par le dey Hadj-Moustafa. — En exécution du traité conclu par Mourad-Bey avec Moulaï-Ismaïl, celui-ci

1. Hadj-Hammouda ben Abd el-Aziz (trad. Cherbounean), Journal Asiatique, juillet 1851, p. 43 el suiv. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 82 et suiv. — De Grammont, Hist. d'Alger, p. 270. — Le même, Correspondance des consuls d'Alger (Revue afric, n° 184, p. 295 et •uiv.) — Féraud, Les Uarars, loc. cit., p. 208 et suiv.— Marcel, Tunis (loc. cit., p. 187).

HISTOIRE DE L AFHIQL'E

envahit la province d'Oran au printemps de l'année 1701. Mais le dey El-Hadj Moustafa, prévenu des préparatifs de cette attaque, n'avait rien négligé, dés son retour de Tunis, pour se mettre en mesure d'y résister. Il quitta Alger dans le courant du mois d'avril, « partant, dit le consul français Durand, avec une magnificence digne d'un grand roi >», et marcha contre l'ennemi, à la tête de forces régulières, et suivi de nuées de cavaliers arabes fournis parles tribus de la province d'Alger. Après avoir parcouru en maître la province d'Oran, Ismatl avait déjà atteint la rive gauche du Chelif. Ce fut sur un des affluents de cette rivière, la Djedioua, au lieu dit Hadj-Bou K'azi, que les deux armées se trouvèrent en présence.

Les forces de l'armée marocaine étaient considérables, car les auteurs les évaluent à 50.OIH) hommes, chiffre évidemment exagéré ; néanmoins les Turcs attaquèrent leurs ennemis avec courage le 28 avril. L'action, commencée à midi par une attaque de la cavalerie algérienne, se termina, à quatre heures du soir, par la défaite des Marocains. Leur sultan, blessé, dit-on, faillit tomber entre les mains des Turcs. Il rentra au Maroc avec les débris de son armée et tout autre que lui aurait renoncé pour toujours aux expéditions dans la province d Oran. Quant à Hadj -Moustafa, il arriva glorieusement à Alger, rapportant un riche butin, avec 3,000 têtes de soldats, et cinquante de chefs marocains. De grandes fêtes furent données dans la capitale, à cette occasion, et quelquesuns des chevaux enlevés au sultan du Maroc furent envoyés en présent à Louis XIV. Il est probable que le dey, avant de quitter la province de l'ouest, en confia le commandement au bey Moustafa-Bou-Chlar'em 1 ; cet homme, actif et énergique, quitta définitivement vers cette époque Mazouna, et s'établit à Maskara, où il était mieux placé pour proléger la province et surveiller Oran. Enfin, une sorte d'alliance, approuvée par la cour d'Espagne, fut conclue entre le dey d'Alger ou le bey de l'Ouest, et le capitaine général d'Oran, dans le but évident de résister aux attaques du sultan marocain ; le bey de Maskara s'obligeait, par ce traité, à fournir à Oran tous les approvisionnements qu'il était en mesure de procurer. En 1701, sans doute avant l'expédition de Moulaï- Ismaïl, le gouverneur de celte ville, marquis de Santa-Cruz, avait été tué chez les Ilachem, dans une expédition qui s'était terminée, ainsi que cela arrivait trop souvent, par un véritable désastre*.

1. Le surnom « Bou Chlar'era » (ou Chelnghem) veut dire « l'homme aux grandes moustaches »; les Espagnols l'ont reproduit sous la forme

2. Gazette de France, 1701, p. 240. — Général de Sandoral, Inscrip-

Mol'rad-Bby marche contre les Algériens. Il est assassiné par Iuraium-ciierif qui s'empare de l'autorité. — Loin de calmer l'ardeur de Mourad-Bey, le nouveau succès du dey d'Alger ne fit qu'irriter son ressentiment. A la fin d'avril de l'année 1702, il partit, avec l'armée, comme s'il allait faire la campagne ordinaire de printemps, puis donna subitement l'ordre de marcher vers l'ouest ; mais ses soldats ne tenaient nullement à voir se reproduire l'échec de 1700 : Ibrahim-Cherif, ag'a des spahis, exploita avec habileté ces dispositions en faisant ressortir aux janissaires qu'il ne leur convenait pas de se mettre ainsi en rébellion contre les ordres précis du Khakan. Bientôt, une conspiration, dans laquelle la mort du bey fut décidée, s'ourdit sous ses yeux mêmes et lag'a Ibrahim s'en fit l'exécuteur : parvenu à l'Ouad-Zcrga, il s'approcha de Mourad, qui voyageait dans une litière avec un de ses favoris nommé Hammouda-Korbetak et déchargea sur eux son tromblon chargé de plusieurs balles. Ce dernier seul fut tué du coup ; quant à Mourad-Bey, il sauta à terre et riposta à Ibrahim par un coup de feu qui l'atteignit à la cuisse ; mais les conjurés étaient accourus ; ils entourèrent le bey qui tomba percé de coups et auquel ils coupèrent la tête (13 mai). Pour assurer la réussite de son entreprise, Ibrahim lança des cavaliers à la poursuite des deux cousins du bey, Housseïn et Mourad, fils de Mohammed, qui l'accompagnaient, et lorsqu'on les lui ramena, il les fit décapiter ; enfin, à Tunis, se trouvaient encore deux descendants du grand Hammouda, dont l'un âgé seulement de quatre ans: il ordonna leur supplice et l'on exposa les cinq tètes sur l'esplanade de la Kasba, afin qu'il fût bien établi que cette dynastie était éteinte.

Ibrahim fut alors désigné, d une voix unanime, comme bey ; il fit d'abord remplacer le dey par une de ses créatures nommé Kara- Moustafa. Cette fonction avait absolument perdu toute force et tout prestige depuis l'élévation des derniers beys ; cependant Ibrahim jugea ensuite plus prudent de la supprimer tout à fait et de se faire attribuer le titre de dey par la Porte, qui ne pouvait refuser cette satisfaction à un si fidèle serviteur ; elle lui conféra en effet le titre de pacha en outre du précédent, de sorte qu'il réunit en sa personne les trois pouvoirs établis dans l'origine pour se faire contre-poids (oct. nov.).

La haine du nouveau bey-pacha-dey pour tous les parents et

tiont d'Or an (loc. cit.), p. 64. — De Graramout, Ilist. d'Alger, p. 270. — Le môme. Correspondance des consuls d'Alger (Revue afric, u° 186, p. 439 et suiv.).

HISTOIRE DB LAFRlQt'E

alliés de Mourad porta, alors, le cheikh des Henanecha â rompre toute relation avec lui et à se rattacher au bevlik de Constantine. Kalâal-Senane devint définitivement le centre d'action des Harars et un foyer d'intrigues contre les Tunisiens. A titre de représailles, Ibrahim lit tuer Ali-Souli, affranchi de Mourad-Bey. qui était l'âme de cette résistance. Un émissaire dévoué le poignarda dans son lit. Les Harars se préparèrent à tirer vengeance d'Ibrahim en attendant leur heure'.

Rl'I'TI'RE ENTRE TRIPOLI, Al.OER ET TUNIS. SlÈGE DB TrIPOLI PAR

Ibrahim-Bey. Ht ptl're entre cem i-ci et Moustafa, dev d'Algeb. — La nouvelle de ces événements produisit à Alger une certaine agitalion et l'ancien bey de Tunis, Ahmed-ben-Tchaker, voulut en profiter pour tenter de recouvrer sa charge ; à cet effet, il se mit à la tète des mécontents et provoqua une émeute qui coûta la vie au pacha Kara-Ali. Mais Moustafa n'était pas homme à faire le moindre sacrifice à l'ancien favori de Châbane : la révolte fut sévèrement réprimée et Ahmed faillit périr sous le bâton.

Peu de temps après, une rupture éclata entre Tripoli et Alger pour les raisons suivantes : des présents envoyés par le pacha d'Kgypte, à Moustafa, dev d'Alger, et notamment des chevaux de prix, avaient été saisis au passage par le bey Khelil, qui se les était appropriés. Puis, il avait répondu aux réclamations du destinataire, par un refus injurieux. Vers le même temps, un corsaire tunisien ramenant une prise de grande valeur avait été également arrêté, à son passage à Tripoli, par le bey qui avait confisqué tout le chargement (17«»1). L'irritation causée par celte spoliation, contraire au code des pirates entre eux, avait été grande à Tunis ; le dey d'Alger, en ayant eu connaissance, proposa â Ibrahim de s'allier à lui pour en tirer vengeance. Consulté sur cette offre, le diwan de Tunis vota la guerre, et les nouveaux alliés se préparèrent à entreprendre la campagne au printemps suivant.

Mais, bientôt, on raconta à Alger que le bey de Tripoli s'était rapproché secrètement de celui de Tunis et on en conclut qu'ils voulaient faire tomber les Algériens dans un piège. Moustafa-Dey exploita habilement ces préventions plus ou moins justifiées ; il fit en outre ressortir qu'Ibrahim s'était engagé, lors de leur accord, à fournir des grains manquant en Algérie ; mais qu'il en avait envoyé pour la forme, préférant les vendre «aux infidèles». Par

1. Hadj-Hiimmouda (/oc. cit., p. 48 et suiv.). — Féraud, f.ts J/arart (loc. cit.). p. 210. — Rousseau. Annales Tunisiennes, p. 83 et suiv. — Marcel, Tunis (loc. cit., p. 187).

Ll'TTES ENTRE L 'ALGERIE ET LA TUNISIE (1705) 325

ces moyens, il obtint la déclaration de guerre contre Tunis, but qu'il poursuivait depuis longtemps, dans l'espoir de retirer de la campagne des profits aussi considérables que précédemment.

Sans se laisser intimider, Ibrahim supposa qu'il aurait le temps d'en finir avec le bey de Tripoli avant l'arrivée des Algériens, ce qui semble prouver qu'il n'y avait eu entre eux aucun arrangement. Le 25 octobre 170 i, il se mit en route à la tête de ses forces, rencontra Khalil-Bey le 10 décembre, le mit en déroute et le contraignit à chercher un refuge derrière les murailles de Tripoli. Bientôt Ibrahim vint mettre le siège devant cette ville et les citadins, se servant de l'intermédiaire de l'ag'a des spahis, Hosseïnben-Ali, demandèrent la paix, offrant de payer contribution, ce qu'Ismaïl refusa avec hauteur et dans des termes blessants pour l'intermédiaire. L'irritation qui en résulta, de part et d'autre, fut grande et l'on reprit la lutte avec acharnement. Mais, malgré leur courage, les assiégés ne pouvaient empêcher les progrès de leurs ennemis ; la peste se déclara alors avec violence, dans l'armée tunisienne, et changea la confiance en démoralisation, si bien que force fut au bey de lever le siège et de commencer la retraite dans des conditions désastreuses (11 janvier 1705).

Rentré à Tunis en février, Ibrahim trouva sa capitale en proie aux ravages du fléau ; il mourait, dit-on, sept cents personnes par jour et cette épidémie dépeupla la ville. Mais le bey devait s'occuper d'autres soins en prévision de l'attaque des Algériens, dont l'armée était en route. Dans ce but, il renforça le poste de Kef, y mit de nombreux approvisionnements de toute nature et y plaça une garnison de 700 hommes, sous le commandement de son frère Mohammed (avril)

Moustafa-Dbv envahit la Tunisie, bat et fait prisonnier Ibraiiim- Bev et vient mettre le siège devant Tunis ; u. est repoussé par Hossein-ben-Ali lb nouveau bey. — Le dey Mouslafa s'avançait effectivement avec un effectif nombreux de troupes régulières, soutenu par les contingents de la province de Constantine parmi lesquels les Menanecha étaient au premier rang, pleins du désir de se venger du bey de Tunis. Celui-ci marcha contre l'ennemi et, parvenu à la frontière, prit position avec ses troupes régulières appuyées par une nombreuse cavalerie arabe. Mais, lorsque l'ennemi fut en présence, les Oulad-Saïd, les Dréïd, et, en un mot, presque tous ses goums, passèrent du côté des Algériens, entrai-

1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 86 cl suiv. — Féraud, Annales Tripolitaines (loc. cit.), p. 218. — De Grarumont, llist. d'Alger, p. 271.

nant une partie des troupes régulières avec Mohammed-ben- Moustafa, secrétaire particulier du bey. Le 7 juillet, Hadj- Moustafa-Dey dressa son camp sur les bords de l'Ouad-et-Tine près du Kef, et envoya des parlementaires à Ibrahim pour lui faire connaître à quelles conditions il lui accorderait la paix.

Mais le bey de Tunis était incapable d'une faiblesse ; jugeant les conditions exigées humiliantes pour son honneur, il se décida résolument à la lutte, disposa son ordre de bataille et donna le signal du combat. D'un mamelon, d'où il en suivait les péripéties de l'engagement, il envoya à Hosseïn-ben-Ali, ag'a des spahis, l'ordre de se rapprocher de lui ; mais cet ofïîcier, qui, paraît-il, conservait du ressentiment à l'égard de son maître depuis l'affaire de Tripoli, refusa d'obéir ; il fallut appeler d'autres troupes et les Algériens, profitant avec habileté de la confusion qui en résulta, ou croyant que l'ennemi se mettait en retraite, chargèrent avec furie, enfoncèrent les Tunisiens et entourèrent Ibrahim ; malgré son courage et après avoir eu trois chevaux tués sous lui, le bey fut fait prisonnier (11 juillet). Le lendemain, le Kef tombait aux mains des Algériens qui s'emparaient du frère du bey et de tous les approvisionnements entassés dans ce poste (li juillet).

Cependant Hosseïn-ben-Ali avait rallié les fuyards et, après avoir été proclamé bey par les troupes, gagnait Tunis où il se faisait reconnaître par la population et le diwan ; il se prépara aussitôt à la résistance contre les Algériens, fit réparer les fortifications et les garnit d'artillerie. En même temps, il opérait le recensement de tous les habitants valides et leur interdisait de sortir. Cependant, Kl-Hadj-Moustafa, qui était resté au Kef, envoya à Tunis des députés pour proposer la paix à des conditions honorables (10 août). Le bey réunit alors le diwan et, après délibération, on répondit au dey d'Alger qu'il ne devait pas s'avancer davantage et qu'il ne lui restait qu'à retourner chez lui, puisque son but, le renversement d'Ibrahim, était atteint : « Nous nous sommes donnés, de notre plein gré, à de nouveaux chefs, et nous venons de renouveler devant eux, au sein de cette assemblée, le serment de leur obéir. » Ainsi se terminait la communication.

Après un échange de propositions, tout espoir d'arrangement ayant disparu, Moustafa-E)ey fit avancer son armée qui était nombreuse et que renforçaient les goums des tribus arabes dont le chiffre est porté à 40,000 cavaliers par les auteurs. Ils ravagèrent tout sur leur passage, et, le 28 août, prirent position à Ben- Mendjous, en face de Tunis. Aussitôt, les hostilités commencèrent et ce ne fut pas sans étonnement que le dey, qui se croyait sûr du succès, vit toutes ses tentatives repoussées ; il dirigea avec plus de

soin les opérations du siège, y employa ses meilleures troupes, mais n'obtint d'autre résultat que d'éprouver des pertes plus sensibles. Les Yoldachs murmuraient hautement et le dey, jugeant la situation compromise, essaya de reprendre les pourparlers en réduisant considérablement ses exigences ; or, Hosseïn-Bey se sentait maître de la situation et les Tunisiens étaient très irrités en raison des pillages et des excès commis par les Algériens, du Kef à Tunis. Il repoussa dédaigneusement les offres d'arrangement, ce qui porta à son comble la fureur du dey. Il avait juré de ne plus laisser pierre sur pierre à Tunis, lorsqu'on lui apprit que les goums de plusieurs tribus tunisiennes, n'ayant plus rien à piller, et voyant la fortune sur le point d'abandonner Mouslafa, avaient décampé subrepticement.

L'entreprise était décidément manquée ; le dey voulut au moins essayer d'en sortir intact, et le soir du 9 octobre, par une nuit noire, il leva le camp sans bruit, abandonnant la plus grande partie de son butin et n'emportant que ses bagages et les objets les plus précieux. Le lendemain on s'aperçut que l'immense rassemblement, après s'être fondu peu à peu, avait entièrement disparu ; mais Hosseïn-Bey lança sa cavalerie aux trousses des soldats d'Alger, et les Tunisiens s'emparèrent, d'abord, d'un convoi de vivres et de munitions envoyé par le gouverneur de Bône. Les Arabes accoururent alors de toutes parts, et ne furent pas les moins acharnés à la poursuite de ceux qu'ils accompagnaient, peu de mois auparavant, comme auxiliaires.

REVOLTE CONTRE MoUSTAFA-DeY. Sa MORT A GoLLO. Il EST RBM- PI.ACK PAR HaSSÉÏN-KiIOUDJA. IloSSRÏN-BBY RESTE SEUL MAITRE DR

Tunis et fonde une dynastie héréditaire. — La retraite des Algériens se changea bientôt en une lamentable déroute ; cependant, un retour offensif, dans lequel les poursuivants furent surpris en désordre, ce qui permit d'en faire un grand carnage, sauva les débris de l'armée. Enfin Moustafa atteignit Alger, mais la nouvelle de son échec l'y avait précédé en produisant une révolution, à la suite de laquelle sa déchéance avait été proclamée : on l'avait remplacé par un certain llasscin-Khoudja. Force lui fut de revenir sur ses pas; il parvint, au prix de mille dangers, à atteindre Collo ; mais il se vit arrêté par les janissaires composant la garnison de ce poste et fut mis à mort après avoir subi mille outrages. Pendant ce temps, sa femme et sa fille, à Alger, étaient soumises à la torture par Ilasscïn-Koudja, afin d'obtenir d'elles l'indication de l'endroit où l'ancien dey avait caché son argent. Ce moyen barbare lui procura des fonds pour apaiser les soldats rebelles ;

HISTOIRE DB i/AFBÎQUB

puis il mit en liberté Ibrahim, ancien bey de Tunis, en lui faisant souscrire l'engagement de payer une forte rançon, et comme garantie, il retint sa famille à Alger.

Mais, à Tunis, le pouvoir se trouvait enfin entre les mains d'un homme énergique et capable qui sut éteindre tous les germes de sédition. Il avait d'abord fait conférer le litre de dey à un certain Mohammed-Khoudja, dont il croyait être sûr ; il se trompait, car celui-ci, ayant goûté l'ivresse du pouvoir, prétendit rétablir toutes les prérogatives des deys et trouva pour l'appuyer un parti nombreux parmi les Yoldachs. Se rendant un compte exact du danger, Hosseïn-Bey sortit de Tunis et rallia autour de lui ses partisans ; puis il lit prononcer la déchéance du dey, et son remplacement par un certain Kara-Moustafa, et se disposa à marcher sur la capitale (décembre 1705).

Cependant, les Tunisiens, séparant encore une fois leur cause de celle des Yoldachs, restaient fidèles au bey ; ce que voyant, Mohammed-Koudja appela auprès de lui, comme bey, Ibrahim, qui venait d'être mis en liberté à Alger. Mais bientôt, Hosseïn- Bey paraissait devant Tunis et la population se levait tout entière pour lui. Mohammed-Khoudja, ayant été saisi, fut décapité (2 janvier 1700). Sur ces entrefaites, Ibrahim arriva par mer et. croyant encore le pays sous les ordres de celui qui l'avait appelé, descendit sans méfiance à Porto- Farina. Aussitôt, il était arrêté, mis à mort et enterré à R'ar-el-Melah.

Ainsi Hosseïn-Bey demeurait définitivement vainqueur. Or, ce n'était rien moins qu'une révolution qui venait de s'accomplir en Tunisie et non une simple substitution de personnes, car le pouvoir des deys avait pris fin de même que celui des pachas et Hosseïn devait être le fondateur de la dynastie héréditaire qui a gouverné le pays jusqu'à nos jours. Deux ans plus tard, la Porte ratifiait cette usurpation qu'elle n'avait pu empêcher en reconnaissant Hosseïn comme vice-roi de l'Ifrikya. Certes, les yoldachs allaient perdre à ce changement ; mais la Tunisie devait s'en trouver beaucoup mieux. Un captif français, du nom de Reynaud, qui avait voué au bey un dévouement sans réserve, lui rendit les plus signalés services pour la direction des affaires, et les relations entre la France et la Tunisie s'en ressentirent avantageusement1.

1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 92 et suiv. — De Grammont, flist. d'Alger, p. 272. — Hadj-Hatnmouda. passira. — Féraud. Les Harars (loc. cit., p. 211). — Vayssettes, Hist. des beys de Conslantine (loc. cit., p. 2"4 et suiv.). — De Grammont. Correspondance des consuls d'Alger (Revue afric, ir»1 184, 185, 186. passim). — Marcel. Tunis (ioc. cit., p. 187).

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