CHAPITRE IL
(MMenrations sur les deavres d'Hésiode et sur sa réputation, comparées à celles d'Homère. — Homère a eu des itiâes^ et Hésiode n'a eu que des louangeurs. — Hésiode ne connaissait pas la pratique de l'agriculture. — Hésiode n'a point inspiré Virgile.
On ne sait en vérité pourquoi les érudits et les lettrés, dans tous les temps, se sont attachés à donner des supériorités à Hésiode sur Homère; est-ce parce que le chantre d'Ascrée n^apas été compris? Est-ce parce qu ayant dit des choses merveilleuses sur les œuvres de la création, il a été considéré comme un homme de génie? Ne serait-ce pas plutôt parce qu'Homère ayant produit deux chefs-d'œuvre de poésie en l'honneur de la Grèce , le vulgaire des érudits et des poètes a mis une sorte de jouissance à déprécier ce chantre simple et sublime , et à lui opposer Hésiode, qu'ils ont voulu faire considérer à
Agricvl. dM Crr««s. 1 5
( 2-i6 ) la fuis comme un poëlc épique et gcorgîque? lis ont cru d'abord dutérer une première supériorité à nésiodo, en le disant plus âgé qu'Homère, et en faisant présumer qu'Homère avait emprunté d'Hésiode une partie de ses inspirations. Pour légitimer celte présomption, iU ont imaginé qu'Homère s'était engagé dans une lutte littéraire, scientifique et philosophique, et qu'il avait été yaincu par Hésiode. Il faut, en vérité, n'avoir jamais \uiivecaiten\ionl' Iliade ct\' Odyssée, si belles dans leur ensemble , dans les détails et dans l'ordre admirable qui y règne, soit pour l'intérêt, soit pour le but qu'Homère se propose dans l'un et l'autre poèmes. Pour démontrer l'immense supériorité d'Homère sur Hésiode, il suffit au contraire de Lire sa Théogonie, ses Ouvrages et ses Jours, dans lesquels il n'y a pas seulement absence d'ordre poétique , mais une absence continue de jugement, de bon sens, et de connaissances au vrai, des choses dclanatureet du théâtre des champs. Quanta la prétendue lutte qu'on a osé supposer, c'est, dans toute la force du mot, un mensonge, avec des amplifications. Le caractère d'Homère est trop connu : c'était un homme éminemment modeste; et, pour
une letle lutte, il faudrait lui sapposer hiefl <le l'orgueil et de l'ambition. Les divers sujets des dialogues imaginés sont si contraires aux idées et à la science acquise d'Homère , t^ue l'imposture s'en décèle à chaque ligne. Hésiode, dit-on, a lui-même déclaré qu'il avait remporté en prix un trépied d'or, proposa par la jeunesse de l'Elide à celui qui se montrerait le plus habile poète ; mais il suffit de faire observer qu'Homère n'a jamais dit un mot ni de ce concours, ni d'Hésiode; et qu'Hésiode, de son côté, en disant qu'il a remporté le prix de poésie, n'a pas dit un mot d'Homère. Au surplus, je prie le lecteur de prendre seuicmeni une légère connaissance de cette prétendue lutte pour dissiper tous ses doutes, et que les Aristarques de bonne foi et de vraie science auraient déjà dû signaler comme une supposition injurieuse au chantre des Grecs , et à tous ceux qui sont épris d'admiration pour lui.
Si on examine maintenant les œuvres avouées d'Hésiode, sa Théogonie, ses Ouvrages et ses Jours, on ne peut pas même se permettre, avec quelque pudeur, de comparer l'un des po'cmes d'Homère avec ceux d'Hésiode. Je conçois que ceux qui admirent les
Paradis perduA^ Mitlon (i), soient portes à faire honneur à Hésiode de la création de ses (lieux et déesses, et qu'ils le regardent comme le législateur de l'organisation théogonique, sur laquelle Milton a fait la hiérarchie de son Paradis; mais à tel ciel qu'on puisse faire l'application du système d'Hésiode, il n'en reste pas moins pour constant que, de la part du chantre d'Ascrée, comme de celle de Mlltun , c'est une aberration continuelle , ou l'ouvrage d'hommes en délire. Le simple échantillon de sa Théogonie que je viens de donner, suffit pour la faire bien juger et pour faire metire le poème entier à l'index de la vraie poésie, du bon sens, et même de l'orthodoxie mythologique.
Ses Ouvrages et ses Jours ont à la vérité des rapports avec la poésie géorgique didactique, puisque le [lo'ète y donne des préceptes
, (i) Car il y en a deux; c'esl-à-dire, fcPa/iii/wconçruj,
' dans lequel plusieurs lettre trouvent plus d'art et de sa-
gesse dans l'ordonnance du plan, qui, du moins, a un but, ce qui est le complément d'un vrai poëme. Faisons observer à nos jeunes littérateurs, qui jurent encore sur la foi des Lainotte et Delille, que Milton lui-incme donnait la' pre'Krence à son Paradis conquis.
( "9 ) *^i ne sont pas sans doute marqués au coin »i« l'espérience de son temps: mais encore indiquent-ils ]es intentions au po'éte. La nolice que je viens d'en offrir dt'cèle manifeslement un honjme qui a touIu faire un poëmc géorgique, mais qui , faute de connaissances et de pratique, a jeté sans mesure ses idées et ses préceptes à travers des sujets bizarrçs et absolument étrangers à un poëiiie didactique.
On répèle avec complaisance son précepte, qu'il faut être nu pour semer, pour labourer et pour moissonner; mais lui-même a dit qu'à l'aurore il fallait imposer le joug aux bœufs ; et qu'alors , dans la saison du labour, la température est très-froide. Est-ce un précepte raisonnable de prescrire que le bœuf du labour ail neuf ans ? qu'un laboureur doive être âgé de quarante ans?Connais&ait-il les bêles h cornes, celui qui les fait s'enfuir en grinçant des dénis? ftjais ce qui manifeste !e plus qu'Hésiode n'était pas un vrai poêle géorgique, on du moins qu'il ignorait absolument l'agriculluie, c'est (juil ne parle ni de l'éducation des troupeaux, ni de celle des coursiers, qui attiraient pourtant alors l'attention d€ toute la Grèce, et dont Homère a
( =:io -,
laissé «les descriptions si justes et si brii- Jantes. Dans Homère, on trouve des notions sur toutes les parties de l'agriculture, de I'lconomie rurale et des mœurs des champs, et cependant il s'agit d'un poëme épique; dans Hésiode, au contraire, on ne troure que quelques mots sur l'agriculture, et une série continue de maximes étranges ou étrangères h son sujet.
Je ne veux pas dire cependant que ses compositions soient sans prix; car je pense comme notre aimable philosophe Dupont (de Nemours), soutenant à Tlnstitut national , auquel on proposait de mettre au pilon tous les livres de prières des catholiques, qu'il n'y a pas de mauvais livres. Je suis donc loin de condamner tout Hésiode; car il y a des pensées d'une haute sagesse, des digressions agréahles ou d'un sens profond, et qu'en définitive, s'il n'a pas hien connu l'agriculture, ce qu'il ditdu moins de la charrue, dulahour, delà moisson, de la vigne et de la vendange, sert à fixer l'histoire sur les premiers essor» de.s Grecs dans l'art de cultiver. Ses Jours heureux et malheureux , qi»oique absurdes au fond, contiennent néanmoins un fait pré' cietix sur la castration, de laquelle
un liiiL preelle Homère I
( a3i 1 n'a rien (lit. Celle Ju mulet m'a paru plus exrraordinairc i en ce qu'elle suppose qu'il allait paître aux champs; en ce que l'opéralioii est plus difficile pour la sûreté de la vie de l'animal ; en ce que le mulet, enfin, pour être fort et pour vivre long-temps, a besoin de conserver l'organe qu'on lui enlève.
Comme le lecteur est à portée maintenant de juger des œuvres d'Homère et d'Hésiode, je désire lui soumettre quelques réflexions sur la direction qu'ont donnée à l'opinion les Aristarques anciens et modernes, et presque tous les lettrés de chaque âge, sur le mérite transcendant d'Hésiode, et même sur sa supériorité à l'égard d'Homère. N'est-il pas bizarre qu'Homère ail eu des zo'iles en Grèce, à Rome et à Paris, tandis qu'Hésiode a obtenu des éloges successifs et une vénération en quelque sorte universelle,'*
Pourrait-on aifirrrier qu'il n'en sera pas ainsi de Delille à l'égard de Virgile, par suite de l'engouement général pour le traducteur des Géorgiçues iaûnes , qui n'est au fond (]u'uii habile versificateur P
Ceux qui jugent, sur la foi d'un maitrcy du mérite des ouvrages littéraires, et ce nombre est immense, s'autorisent des suffrages
de Pline, d'Horace, de Virgile, de Cicéron, pour proclamer He'siode le plus grand et le plus ancien des poètes; mais de la part des uns et des autres, c'est moins un jugement porté sur les œuvres d Hésiode qu'une mention d'honneur pour son genre de poésie. Il était bien sans doute de la part de Virgile d'honorer de son hommage le premier chantre géorgique ; mais ce qui prouve sans réplique que Virgile ne le jugeait pas sur ses Ouvrages et ses Jours, c'est qu'il a fait luimême des Géorgtfjues qui n'ont rien de commun avec celles d'Hésiode. Horace, il est vrai , a parlé avec gloire du chantre d'Ascrée, parce que lui-même aimait la vie des champs , et qu'il mettait du prixà signaler un pot'te qui avait consacré sa muse à chanter ragricullure. On sait d'ailleurs qu'Homère n'amusait pas toujours le chantre de Tibur, dont le genre et le sautillement étaient si loin de la manière large et grandiose du chantre des Grecs. Quoi qu'il en soit, il n'en a pas fallu davantage pour perpétuer, dans la tradition des lettrés, un hommage unanime en l'honneur d'Hésiode. Cet hommage a e» une influence très-fâcheuse; car on a regardé le poëme des Ouvrages et des Jours comme un
( 233 ) modèle à suivre. On admire Virgile dans ses Géorgi(jues par sa science, par l'ordre et les détails qu'il a suivis, comme on l'admire par la richesse de sa poésie ; mais voyez les Saisons de Thompson et de Saint- Lambert, les œuvres de Rosset et de Roucher, voyez X Homme des champs et les premiers Jardins de Delille , la Maison des champs de Campenon, et le Printemps dun proscrit de Mlchaud , toutes leurs composilions sont au ton de celles d'Hésiode, c'est-à-dire remplies de horsd'ceuvres, relativement au titre et au sujet; tous ont en horreur les détails qui se trouvent dans Homère et dans Virgile; les traducteurs mêmes se sont fait une tâche ou une règle de goût de les absorber, ou de les enjoliver à leur manière, en dénaturant à la fois les choses et les êtres.
J'avaisbesoin de faire ces réflexions, qui me sont suggérées par la diffe'rence immense que je trouve entre Homère et Hésiode ; j'en avais besoin surtout pour faire sentir à tout jeune lecteur, ami des lettres, et non prévenu par la tradition des écoles actuelles, qu'avant de se prononcer pour les auteurs anciens, il doit avant tout lire leurs œuvres, et les apprécier d'après les principes qu'avouent la
( ^3.'l ) u^iLurc, le goût, et surtout le lion sens : j'ai voulu encore le faire tenir en garde contre tant de réputations usurpées, et qui n'ont d'autres fondemens que de basses soltïcitations, des éloges ou des flatteries de circonstance ; j'ai voulu enfin, s'il se rencontre un jour quelque jeune poëlc, élevé aux champs, doué du génie de l'observation, cl: qui rapporte moins les hautes applications du génie poétique à la connaissance des hommes , dans les grandes cités et dans les cours, qu'à celle des choses et des êtres qui constituent le domaine de la nature, qu'il n'ait point, comme les poêles en crédit, horreur ou mépris pour des détails qui font la vie des poèmes d'Homère et de Virgile, les deux princes de la poësie.
J'ai donc cru nécessaire, pour l'honneur et pour l'avancement de la poésie en France, de faire cette digression anticipée ; jefoffre, au surplus, comme dans les édifices imparfaits on laisse des pierres d'attente pour des constructions ultérieures.
Je poursuis donc maintenant le cours de l'histoire sur l'agriculture des Grecs.
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