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Sage ». Nous passons une longue tirade pour arriver à à ce qui nous intéresse plus directement : « Je lui parlai enfin, dit Lucas, du célèbre Flamel, et lui dis que malgré la Pierre philosophale il étoit mort dans toutes les formes. A ce propos il se mit à rire de ma simplicité et comme j'avois déjà commencé presque à le croire sur tout le reste, j'étois fort étonné de le voir douter de ce que je venois d'avancer. S'étant bientôt apperceu de ma surprise, il me demanda de nouveau, sur le même ton, si j'étois assez bon pour croire que Flamel fut en effet mort ? et sur ce que je tardois à répondre : non, non, reprit-il, vous vous trompez, Flamel et sa femme ne savent pas encore ce que c'est que la mort. Il n'y a pas trois ans que je les ai laissés l'un et l'autre aux Indes, et c'est un de mes plus fidèles amis. Il alloit même me marquer le tems où ils avoient fait connoissance, mais il se retint, en me disant qu'il alloit m'apprendre son histoire que sans doute on ne savoit pas dans mon pays. Nos sages, continua-t-il, quoique rares dans le monde, se rencontrent également dans toutes les Sectes et -elles ont en cela peu de supériorité les unes sur les autres. Du temps de Flamel en France, il y en avoit un de la religion juive, qui pendant les premiers tems de sa vie s'étoit attaché à ne point perdre de
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vue les descendants de ses frères. Et sachant que la plupart s'étoient réfugiés en France, le désir de les voir, l'obligea à nous quitter pour en faire le voyage. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais son envie extrême le fit partir, avec promesse cependant de nous rejoindre le plutôt qu'il seroit possible. Arrivé à Paris, il trouva que les descendans de son père y étoient morts chez les juifs en grande estime. Il vit entr'autres un rabin de sa race qui paroissoit vouloir devenir savant, c'est-à-dire, qui cherchoit la véritable philosophie et travailloit au grand œuvre. Notre ami ne dédaignant point de se faire connaître à ses petits neveux, lia avec lui une amitié étroite et lui donna beaucoup d'éclaircissement. Mais comme la matière est longue à faire, il se contenta de mettre par écrit toute la Science de l'œuvre, et pour lui prouver qu'il ne lui avoit point écrit de faussetés, il fit en sa présence une projection de trente ocques (une ocque pèse trois livres) de métal, qu'il convertit en or le plus pur. Sur quoi le rabin, plein d'admiration pour notre frère, fit tous ses efforts pour le retenir auprès de lui. Ce fut en vain ; il ne voulut pas nous manquer de parole. Enfin le Juif, ne pouvant rien obtenir, changea tout-à-coup son amitié en une haine mortelle ; et l'avarice lui fit prendre le dessein d'éteindre
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une des lumières de l'univers. Mais voulant dissimuler, il pria ce Sage de vouloir bien rester encore quelques jours chez lui ; et pendant ce temps là, par une trahison aussi noire qu'inouïe, il le tua et lui prit tous ses papiers. Mais les actions atroces ne peuvent rester longtemps impunies : le juif découvert et arrêté, tant pour ce crime que pour d'autres dont on le convainquit, fut brûlé tout vif ; la persécution des Juifs commença peu de temps après et vous savez qu'ils furent chassés du Royaume. Flamel plus raisonnable que la pluspart des autres parisiens, n'avoit pas fait difficulté de s'allier avec quelques autres Juifs, il passoitmême chez eux pour une personne d'une honnêteté et d'une probité reconnue. Cela fut cause qu'un marchand juif prit le dessein de lui confier ses registres et tous ses papiers, persuadé qu'il n'en use- ^ roit point mal et qu'il voudroit bien les sauver de l'incendie commun. Parmi ces papiers se trouvoient ceux du rabbin qui avait été brûlé et les livres de notre sage. Le marchand, sans doute occupé de son commerce, n'y avoit pas encore fait attention ; mais Flamel qui les examina de plus près y remarquant des figures de fournaux, d'alambics et d'autres vases semblables, et jugeant avec raison que ce pouvoit être le secret du grand Œuvre, crut devoir pas s'en tenir là. Comme ces livres étaient
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hébreux, il s'en fit traduire le premier feuillet ; et cela seul l'ayant confirmé dans sa pensée, pour user de prudence et n'être pas découvert, voici la façon dont il s'y prit. Il se rendit en Espagne, et comme il s'y trouvait des juifs presque partout dans chaque endroit où il passait, il en prioit quelqu'un de lui traduire une page de son livre, et après l'avoir traduit tout entier par ce moyen il reprit le chemin de Paris. En revenant en France, il s'étoit fait un ami fidèle qu'il y menoit avec lui, pour travailler à l'œuvre, et à qui il avoit dessein de découvrir son dessein dans la suite, mais une maladie le lui enleva. Ainsi Flamel de retour chez lui, résolut de travailler avec sa femme, ils réussirent, et s'étant acquis des richesses immenses, ils firent bâtir plusieurs édifices publics et enrichirent nombre de personnes. La renommée est souvent une chose fort incommode, mais un sage sait par sa prudence se tirer de tous les embarras. Flamel vit bien qu'on finirait par l'arrêter, dès qu'il seroit soupçonné d'avoir la pierre philosophale, et il avait peu d'apparence qu'on fût encore longtemps sans lui attribuer cette science, après l'éclat qu'avoient produit ses largesses. Ainsi en véritable philosophe, qui se soucie très peu de vivre dans l'esprit du genre humain, il trouva le moyen de fuir la persécution en faisant publier sa mort et celle de sa femme.
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Par ses conseils, elle feignit une maladie qui eut son cours, et lorsqu'on l'a dit morte, elle étoit dans la Suisse où elle avoit eu l'ordre de l'attendre. On enterra en sa place un morceau de bois et des habits, et pour ne point manquer au cérémonial ce fut dans l'une des églises qu'elle avoit fait bâtir. Ensuite il eut recours au même stratagème, et comme tout se fait pour de l'argent, on sent qu'il n'eut point de peine à gagner les médecins et les gens d'église. Il laissa un testament dans lequel il recommanda qu'on l'enterrât avec sa femme et qu'on élevât une pyramide sur leur sépulture ; et pendant qne ce vrai sage était en chemin pour aller rejoindre sa femme un second morceau de bois fut enterré en sa place. Depuis ce temps, l'un et l'autre ont mené une vie très philosophique, tantôt dans un pays, tantôt dans l'autre. Telle est la véritable histoire de Nicolas Flamel et non pas ce que vous en croyez, ni ce que l'on en pense sottement à Paris où très peu de gens ont connaissance de la vraie sagesse. » Telle est cette fameuse histoire rapportée par Lucas, beaucoup d'auteurs en parlent et peu la donnent, c'est pourquoi nous l'avions copiée presque entièrement à titre de curiosité. Cette narration merveilleuse qui contredit l'histoire en plusieurs points, doit être rangée à côté de la légende fantastique que nous donne
^'abbé de Villars. Il est cependant peu probable que Paul Lucas l'ait inventée de toutes pièces ; à la suite de son premier voyage en Orient, il avait raconté tant de merveilles qu'on l'avait accusé de posséder une somme extraordinaire de naïve crédulité, d'où indignation de Paul Lucas; or ce récit se trouve dans la relation de son second voyage, il ne l'y eut pas inséré s'il n'avait été certain de trouver des croyants, l'histoire n'en est pas moins bizarre. Lucas en esquisse la critique : « Cette histoire, dit-il, est on ne sauroit plus singulière et me surprit d'autant plus, qu'elle m'étoit faite par un turc que je croyois n'avoir jamais mis le pied en France, et je passe même plusieurs autres choses encore moins croyables, qu'il me raconte du ton le plus affirmatif. » Le derviche était-il lui-même de bonne foi ou bien a-t-il voulu se moquer de Lucas > et dans ce dernier cas pourquoi ? et comment connaissait-il quelques traits de l'histoire de Flamel ? Le récit de Lucas souleva bien des railleries, mais d'autre part il trouva des fanatiques ; la pierre philosophale dissoute dans du vin blanc ne constitue-t-elle pas un puissant elixir de vie, une véritable panacée universelle, quoi d'étonnant alors que Flamel et Pernelle aient vécu plusieurs siècles! Cette association des sept philosophes dont parle le derviche, qu'est-ce sinon un collège de
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Rose-Croix, cette mystérieuse société hermétique. Cohausen dans son « Hermippus redivivus » joignit le récit de Lucas m extenso aux différentes preuves qu'il donne de l'existence de la médecine universelle ou elixir de longue vie. Ce qu'il y a de plus curieux dans cette légende de la longévité philosophale de Flamel c'est que l'abbé Villain lui-même, rapporte, à titre de légende c'est vrai, le fait suivant : « Flamel il y a un nombre '^d'années fut rendre visite à M. Desalleurs, alors ambassadeur de France à la Porte. Et ce qui doit plus intéresser puisque le fait est presque présent, l'année dernière 1761 Flamel, Pernelle et un fils qu'ils ont eu dans les Indes, ont paru à Paris à l'Opéra. Un seigneur, instruit du jour où ces hommes merveilleux devaient se montrer, fut au spectacle, accompagné d'un peintre qui devait dessiner les trois prodiges». Cette légende s'est perpétuée en plein xix« siècle. Au mois de mai 1819 un inconnu louait une boutique à Paris, rue de Cléry, numéro 22. Bientôt des affiches apprirent au public que Nicolas Flamel était encore vivant, dans des expériences quotidiennes l'adepte multipliait les lingots d'or; bientôt il allait ouvrir un cours de philosophie hermétique; pour avoir le droit d'y assister il suffisait de prendre une simple inscription de 300,000 francs. Aucun disciple n'ayant répondu à l'appel, l'adepte
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disparut de la circulation et depuis oncques n'a-t-on entendu parler de lui. Avec ce dernier épisode finit réellement la légende personnelle de Flamel, il nous reste à dire quelques mots de ses descendants et de ses fondations.
Flamel avait un frère (peut-être un cousin) nommé . Jean Flamel, et qui était libraire écrivain du duc de Bourgogne, c'est Flamel le jeune dont parle Guillebert de Metz, il mourut avant son aîné. Flamel n'avait pas denfants, ses uniques descendants étaient ses neveux, les trois fils d'Isabelle Perrier, la sœur de Pernelle. Il en avait distingué un parmi eux, nous ne savons au juste lequel, et avait écrit à son intention un traité hermétique. Borel dit que c'était Nicolas ou Colin Perrier. A la mort de Flamel, ce Perrier, sachant que son oncle soufflait s'empara de ses papiers et de quelques matras renfermant de la poudre de projection. Il en usa discrètement ou même n'osa jamais s'en servir, car on n'entendit jamais parler de lui. Papiers et poudre passèrent à ses descendants jusqu'à un nommé Du Parrin, médecin à Coulommiers, lequel à son lit de môrt en fit ca deau à son neveu ou filleul Dubois. Celui-ci ne fut pas si prudent que ses aïeux ; possédant une certaine provision de pierre philosophale, il n'aspira qu'à étonner ses con-
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temporains. Par ses prouesses, il attira l'attention de la Cour Royale, et dut travailler devantle roi LouisXIII. Le biographe de J. B. Morin nous a conservé incidemment la suite de cette histoire: « L'autre personne avec laquelle il (Morin) a souvent pris plaisir de s'entretenir est M. de Chavigny, qui avoit esté présent à l'espreuve que du Bois fit de sa poudre de projection, à la veiie et soubs la main du Roy, et qui fut chargé de cet or nouvellement fabriqué pour en faire faire l'examen par l'essayeur de la monnoye, qui après la dernière espreuve, le déclara plus fin que celui dont on se sert ordinairement, et ce qui le surprit, quoy qu'il soit aisé d'en donner la raison, fut qu'il le trouva plus pesant après l'opération qu'il ne l'estoit auparavant. Or, comme cette histoire, l'une des plus curieuses sans doute de celles qui ont entretenu le siècle présent, a eu des faces bien différentes, j'ay creu qu'il ne seroit pas tout à faict hors de propos de luy donner icy son véritable jour et de dire à l'honneur de la chymie et pur amour de la vérité qu'il n'y eut aucune fourbe à l'espreuve que du Bois fit de sa poudre ; le Creuset fut pris sans aff"ectation chez un marchand, M. de Chavigny ramassa dans les bandoùillères des gardes des balles de plomb qui furent fondues et sa Majesté mit elle-même la poudre