‹ Histoire de l'alchimie, XIVme siècleChapitre 49 sur 50 · PERN ET · texte numérisé non relu

PERN ET

du sentiment affectueux qu'il avoit pour elle. M. l'abbé V... ne trouve pas les mêmes dispositions dans le sien, donc Flamel n'est par l'auteur du manuscrit ! Peut-on se refuser à la solidité de ces preuves? et ne faudroit-il pas être de bien mauvoise humeur pour vouloir enlever à notre historien critique la douce satisfaction de pouvoir se flater qu'il a poussé jusqu'à la démonstration tout ce qu'il a avancé sur le compte de Flamel ?

Je ne démentirai pas M. l'abbé V*** quand il dit que j'assûre avoir vu le Manuscrit, qu'il est de l'écriture du temps et je ne veux pas lui chercher chicane sur ses deux façons de s'exprimer : cela peut être. Tout me prouve qu'il n'y a pas entendu malice. S'il se connoit aux écritures de ce temps là, pourquoi n'a-t-il pas fait la moindre démarche pour s'éclaircir du fait ? Il lui eut été •si aisé de s'en convaincre ! Mais il avoit apparemment ses raisons. L'idée flateuse d'un livre qu'on se propose de mettre au jour est un attrait bien puissant. Un tel éclaircissement l'auroit fait renoncer à son travail, et M. l'abbé V*** vouloit étaler aux yeux du public cette fine logique, ces raisonnemens conséquens dont nous venons de présenter une esquisse.

Le Manuscrit est écrit de la propre main de Flamel^ comme le même manuscrit le porte. Cela peut être

L'ETIRE DE DOM PERNETY

encore, ajoute M. l'abbé V***, vous serez surpris, Monsieur, de la vivacité de son imagination, de la subtilité de son génie, de la solidité de ses raisons dans la tournure de sa critique. « Un écrivain copioit alors des livres., dit-il, c'étoit sa profession, il pouvoit y mettre son nom pour se faire connoître. M. l'abbé V*** pour s'épargner un si pitoyable raisonnement n'avoit qu'à faire la plus petite attention à l'extrait du Manuscrit que vous avez inséré dans vos Feuilles, le lecteur pourra en juger, le voici.

« Je, Nicolas Flamel, écrivain de Paris, cette présente année MCCCCXIIII, du règne de notre Prince bénin Charles VI, lequel Dieu veuille bénir, et après la mort de ma fidèle compagne Perenelle, i me pren fantasie et liesse, en me recordant d'icelle, écrire en grâce de toy, chier nepveu, toute la maistrise du secret de la poudre de projection ou teincture philosophale, que Dieu a pris vouloir de départir à son moult chétif serviteur, et que ay répéré et comme repéreras, en ouvrant comme te diray.... Adonc ay escrit cedit livre de ma propre main, et que avois destiné à l'Eglise Saint-Jacques, estant de la ditte Paroisse. Mais après que j'eu recouvré le livre du Juif Abraham, ne me prit plus vouloir de le vendre pour art^ent, et j'ai icelui gardé moult avec cure, pour en luy

LETTRE DE DOM PERNETY

escrire le secret d'Alchemie en lettres et caractères fantasiés, dont te baille la clef, et n'oublie mie d'avoir de moy souvenance quand seroy dans le sudaire ; et remémores adonc que t'ay faict tels documens, c'est-à-sçavoir afin que te fasse grand maistre en Aichemie... En avant dédire un mot sur la pratique d'ouvrer, j'ai vouloir de te conduire par théorique à connoistre ce qu'est à sçavoir, science muante corps métalliques en perfection d'or et d'argent, produisant santé aux corps humains, et muant viles pierres et cailloux en fines, sincères et précieuses, etc. »

A la fin du Manuscrit on lit ceci « Adonc as le trésor de toute la félicité mondaine que moy, pauvre ruril de Pontoise, ay faict et maistrisé par trois reprinses à Paris en ma maison rue des Escrivains, tout proche de la Chapelle Saint- Jacques la Boucherie et que moi, Nicolas Flamel, te baille pour l'amour qu'ay toi en l'honneur de Dieu... Avises donc chier nepveu, de faire comme ay fait ; c'est-à-scavoir de souslager les pauvres nos frères en Dieu, à décorer le Temple de nostre rédempteur, faire issir des prisons mains captifs détenus pour argent et par le bon et loyal usage qu'en feras, te conduiras au chemin de gloire et de salut éternel, que je Nicolas Flamel, te souhaite au nom du Père éternel, Fils Rédemp-

LETTRE DE DOM PERNETY

tear et Sainct-Esprit illuminateur, saincte, sacrée et adorable Trinité et Unité. Amen. » Je laisse au lecteur à juger si M. l'abbé V*** a eu raison de ne regarder Flamel que comme copiste de ce manuscrit dans lequel il parle toujours comme auteur.

Quant à la glose de M. l'abbé V*** sur le présent que Flamel fait de ce Manuscrit à son neveu, elle ne mérite pas d'être relevée. Il lui présente, dit notre historien, un ouvrage scellé dont il garde la clef, etc. Cette fausseté se manifeste par l'extrait ci-dessus. Et si ce traité est allégorique, il est dans le goût de tous les autres composés sur cette science, sage précaution de la part de leurs auteurs, pour voiler aux yeux du public et des avares surtout un secret dont la publicité troubleroit l'harmonie de la société. Flamel avoit levé ce voile de dessus les yeux de son neveu, puisqu'il dit dans le même manuscrit : fais et opère comme tu m'as vu faire.

J'abandonne le reste de'Vouvrage de M. l'abbé V*** à la personne qui se propose de le relever méthodiquement et qui a eu la patience de le lire en entier.

J'ai rhonneur d'être, etc.

DoM Pernety.

LETTRE DE l'aBBÉ VILLAIN

Lettre à M"* sur celle que Pernety, R. Bénédictin de la congrégation de S. Maur, a fait insérer dans une des feuilles de M. Fréron de cette année 1^62, contre Vhistoire critique de N. Flamel et de Femelle sa femme.

Cette lettre de l'abbé Villain, écrite en réponse à la précédente, est très rare ; M. Stanislas de Guaïta, qui en possède un exemplaire a bien voulu nous la communiquer pour en faire l'analyse. Nous ne l'avons pas donnée en entier, parce qu'elle est longue et ennuyeuse au possible, nous nous contenterons d'en examiner les passages saillants.

"Villain trouve d'abord que le ton de la lettre de Pernety n'est pas convenable pour un disciple de saint Benoît. Il prétend ensuite, à tort, que l'extrait du psautier

LETTRE DE l'aBBÉ VIL LA IN

chimique donné dans la lettre de Pernety est différent de celui donné dans la lettre critique à propos de l'Essai sur saint Jacques la Boucherie,

Villain insinue que le psautier chimique n'existe pas, bien que Pernety l'aie tenu à sa disposition pour le consulter. Et à ce propos il s'efforce de conclure que Pernety a tort parce qu'il le prend de haut. Voici cet axiome de Villain « Il fait trop de bruit pour un homme assuré du fait. Quand on a pour soi la vérité on se défend modestement... » C'est superbe !

Et même en supposant que le Psautier existe, il affirme a priori que C2 traité doit être de la main d'un faussaire. Des preuves, il n'en donne pas, naturellement. Il doute fort que Flamel n'ait fait l'œuvre que trois fois, il émet des pensées de cette force. « D'un autre côté cet écrivain auroit-il réussi dans l'opération chymique, par laquelle des personnes sensées et très au fait prétendent qu'on pourroit parvenir à faire de Vor> Eh ! loin de s'enrichir, l'or que Flamel aurait retiré de cette opération, lui eut été a charge, il lui serait revenu à un prix excessif. » C'est drôle et pas français.

Le bon Villain est navré des pointes que Flamel a lancées contre lui, il se sent ridicule, il l'avoue naïvement : « Mais pour parler sérieusement et abréger.»

LETTRE j)E L'abbé villain

rien de plus déplacé que cette piquante ironie, et avec de telles armes quand il en prendra le goût au révérend Père, il pourra rendre la risée du public, tel écrivain qu'il voudra. »

Après quelques pages de verbiage creux, l'abbé Villain nous glisse dans le tuyau de l'oreille que l'Hermétisme est peut-être bien une science diabolique et qu'en tout cas le démon s'en sert pour perdre les hommes. Attrape, pauvre Pernety! Le procédé est assez jésuitique et nul doute que si l'abbé Villain avait pu, il aurait envoyé Pernety au bûcher. S'ensuit une histoire renouvelée du père Kircher, dans laquelle un jeune homme a été trompé par un diable déguisé en philosophe hermétique.

Ceci est plus grave, est-ce que Pernety ne serait pas un diable déguisé Sur ce, le bon Villain fait de l'esprit, s'il avait un ami de l'ordre de Saint-Benoît qui s'occupât d'alchimie, voici la recette qu'il lui donnerait pour se guérir de ce travers : « Recipe, une petite dose bien infusée des épines dans lesquelles s'est roulé le Saint- Patriarche ». Quand le bon abbé se mêle de faire de l'esprit il est terrible en vérité.

Puis il fait en peu de mots l'histoire hermétique de Flamel telle que la désirait Pernety, puis il refait cette

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histoire en regardant Flamel comme simple bourgeois- Le reste ne vaut pas la peine d'être lu, ce sont de petites et mesquines raisons et ce serait vraiment n'avoir aucune pitié du lecteur que de les reprendre une à une pour les combattre.

La lettre de Villain est datée du 27 août 1762.

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