CHAPITRE V
Le général Berthezène.— Effet de la réduction de l’armée d’Afrique. — La guerre sainte. — Situation critique du bey de Médeali. — Arrivée des volontaires Parisiens en Afrique. — Fâcheuses préventions contre eux.— Seconde expédition de Médeah.— Désastres au retour.— Nouveau soulèvement des tribus.— Nouveau plan d’administration : ses résultats. — Le général Berthezène est rappelé.— Le duc de Rovigo est nommé au commandement supérieur de l’armée d’Afrique : sages mesures administratives. — L’intendant civil, baron Pichon. — Soulèvement des tribus de la plaine. — Le capitaine Youssouf à Bone. — Le général Boyer à Oran. — Abd-el-Kadder : sa naissance : son éducation : son élévation au pouvoir. — Le duc de Rovigo est remplacé, par intérim, par le général Avizard.— Création du bureau arabe.
Comme homme de guerre, le général Berthezène pouvait avoir d’éminentes qualités ; mais s’il eût été à sa place à la tête d’une armée, il ne l’était réellement pas à la tête d’une colonie naissante. Comme il faut créer sans cesse là où tout est à créer, un administrateur a besoin d’une foule de connaissances et surtout des connaissances locales ; il lui ftiut une grande activité d’esprit, et principalement un tact, une rapidité de coup-d’œil et des talents d’observation qui manquaient totalement au général Berthezène. Aussi, dès son début, se laissa-t-il prendre au piège grossier de l’adulation et de la bonhomie de quelques intrigants indigènes. Minutieux et susceptible à l’excès, il voulait savoir tout ce qui se disait sur son compte : une sorte de police inquisitoriale favorisait ce penchant et, par des rapports vnais ou faux, aigrissait sgn irasci-
bilité naturelle pour des puérilités (fui n’aittaient souvent mérité que du mépris. Son goût exclusif pour la profession militaire, le portait à se montrer peu juste envers les autres professions ; les commerçants surtout étaient peu en faveur auprès de lui et il les désignait ordinairement sous une dénomination peu flatteuse. De pareilles idées étaient fort étranges dans lin chef de colonie, qui doit savoir au moins que si un soldat y est utile, un commerçant ne F y est pas moins : l’un assure la conquête, mais l’autre la fructilise, et c’est quelque chose. Le général Berthezène, en un mot, était un général fort capable, fort intègre, ayant peut-être toutes les qualités nécessaires pour régir une colonie établie, mais aucune de celles qu’il faut pour en établir une. Il résulta de là une série de fautes d’autant plus prévues, du reste, du ministère français, que le général Berthezène n’avait dû sa nomination qu’à ses qualités négatives. Le général Clausel avait fait trop, on voujait quelqu’un qui fît moins.
Lorsque le général Berthezène arriva en Afrique ( 20 février 1831), la situation était fort compliquée ; les cabinets de l’Europe n’avaient accepté le gouvernements de juillet que de fort mauvaise grâce. L’Angleterre l’avait reconnu sans trop de difficultés; mais quelques gouvernements du nord avaient longtemps marchandé leur reconnaissance officielle. La révolution belge qui s’était opérée presque immédiatement, les révolutions polonaise, italienne et espagnole qui étaient imminentes, avaient compliqué pour le gouvernement français une situation qui n’était ni la paix, ni la guerre, mais plus près de la guerre que de la paix. Dans une intention louable de patriotisme et par une abnégation plus louable encore, le général Clausel, alors général en chef de l’armée d’Afrique, n’avait pas voulu priver la mère-patrie d’un surcroît de forces qui, dans cette critique conjoncture, pouvaient lui être d’une grande utilité. Ses arrangements avec le bey de Tunis relativement aux beylicks de Constantine et d’Oran, devant en outre borner l’occupation française à la province d’Alger et à quelques ports de la côte, il avait cru pouvoir mettre à la disposition du ministre de la guerre; douze régi-
ments sur dix-huit de ceux qui formaient l’expédition d’Afrique. Cette offre avait été acceptée avec reconnaissance, et à latin de janvier 1831, l’effectif de l’armée expéditionnaire, s’était trouvé réduit à neuf mille hommes environ.
Mais les arrangements du général Clausel avec le bey de Tunis, n’ayant pas été ratifiés, et le nouveau projet que la vanité puérile du ministre Sébastiani crut devoir substituer, ayant été refusé par le bey, les provinces de Constantine et d’Oran restèrent, l’une dans un état d’hostilité ouverte, l’autre dans un état de révolte permanente.
La réduction du corps expéditionnaire permettait peu de remédier à un état de choses si fâcheux. Aussi empirait-il chaque jour. En effet, déjà Moustapha-ben-Omar, le bey que le général Clausel avait installé à Médéah, réduit à ses seules forces par suite du rappel de la garnison française, était attaqué à la fois par des tribus kabyles et par le fils de l’ancien bey, Bou-Mezrag, qui s’était mis à la tête d’une troupe de Turcs et de Koulouglis : le nombre des assaillants augmentait chaque jour et, chaque jour, Bou-Mezrag voyait diminuer le nombre de ses partisans. D’autre part, l’insurrection avait gagné jusqu’au massif d’Alger ; l’occupation française se bornait à quelques lieues autour de la ville et paraissait devoir bientôt se rétrécir d’autant plus que les marabouts prêchaient le Djehad (la guerre sainte) dans toutes les tribus du Sahel.
La guerre sainte fut déclarée par le Coran, obligatoire pour tout musulman. Il y a l’appel restreint et l’appel général. Dans le premier cas, ceux qui ne se sont pas rendus à l’appel de l’iman, sont dégagés de l’obligation si un nombre suffisant de fidèles a répondu. Dans le second cas, il n’y a d’exception que pour les femmes, les enfants, les esclaves et les infirmes. L’esclave cependant peut combattre avec l’autorisation de son maître, et la femme avec celle de son mari. Tels sont du reste les instincts guerroyants de ces races que nul ne manque à l’appel ou ne se fait attendre. C’est ordinairement les jours de marché, lorsque les membres des diverses tribus sont réunis pour se pourvoir de produits ou échanger les leurs, que se prêche le djehcid , exaltant à la fois un double
sentiment religieux et humain. Le sentiment religieux, c’est la promesse du paradis avec toutes ses joies matérielles, de belles houris toujours jeunes, des désirs sans cesse renaissants, des voluptés ineffables pour ceux qui combattront pour la foi et mourront en combattant. Le sentiment humain c’est l’ardeur du butin dont le Djehad règle les parts dévolues à chacun de ceux qui ont concouru à l’entreprise. Ce dernier point du reste est commun à toutes les prescriptions du Coran qui réglemente non seulement la vie religieuse mais encore tous les actes de la vie civile.
A la voix des marabouts et des imans, l’ardeur belliqueuse des Arabes s’était réveillée. Cette politique singulière d’un vainqueur qui semblait jusqu’alors n’avoir gagné des victoires que pour en abandonner ou en laisser perdre les fruits, leur inspirait pour les Français une sorte de mépris qui, combinée avec la rage de leur défaite et leur horreur pour toute domination, avaient exalté leur fanatisme jusqu’à les pousser sur le front même de nos lignes où les plus fanatisés venaient isolément se faire tuer en criant : « Mort! mort aux Français ! » Ce cri retentissait dans tout le sahel.
Pour faire face à ces difficultés déjà grandes et à toutes les éventualités qui pouvaient en résulter, le général Berthezène avait demandé au ministère des renforts qui arrivèrent dans les premiers jours de juin. Ils se composaient des bataillons de dépôt et de près de trois mille volontaires parisiens.
Ce corps de volontaires était composé d’éléments fort divers: beaucoup d’entre eux avaient coopéré aux journées de juillet. Il y avait parmi eux des jeunes gens instruits appartenant à des familles aisées qui, dans le premier mouvement d’exaltation patriotique ou par les suites d’une folie de jeunesse, s’étaient faits soldats : les autres étaient quelques artistes sans ouvrage, de braves ouvriers sans travail, et enfin l’écume de la population de Paris et des autres Tilles. Ce corps, formé d’éléments si hétérogènes, s’était organisé de lui-même sous la dénomination de compagnies de la Charte , après les journées de juillet. Il avait d’abord demandé à aller au secours des Belges, des constitution nete d’Espagne, des Grecs de Morée,
partout où, pendant cette année de fermentation européenne, résonna le mot de liberté. Ce cosmopolitisme belliqueux contrariait fort la politique pacifique du gouvernement qui se croyait encore obligé à quelques égards envers ceux qui l’avaient fait ce qu’il était. Ce n’était cependant pas sans peine qu’il parvenait à contenir leur impatience, et, dès qu’il en trouva l’occasion, il se hâta de se débarrasser d’eux en les envoyant guerroyer en Algérie. Ces volontaires firent de très bons soldats mais très indisciplinés. L’armée les vit sans peine. Il n’en fut pas de même du général Rerthezène. Après les avoir incorporé# dans les zouaves, il les réunit ensuite en deux bataillons d’infanterie et deux compagnies de travailleurs et, en dernier lieu, ces bataillons, dits auxiliaires, formèrent le 67e régiment de ligne.
La conduite de ces volontaires ne fut pas d’abord très régulière sous le rapport de la discipline. Soit que cette irrégularité fût la cause de la défaveur dont ils furent l’objet, soit, ce qui est plus probable, que leurs opinions un peu trop ardentes en fussent le seul motif, ils furent traités avec rigueur et même avec injustice. Pendant que l’armée était bien habillée, bien équipée, on les laissa plus d’une année entière couverts en quelque sorte de haillons et manquant même de souliers. Aussi s’ attacha- t-il à eux une telle déconsidération que les indigènes ne les connaissaient que sous les noms de Bédouins de France . Lorsque l’occasion se présenta cependant ils ne furent pas les derniers au feu, et les bulletins de l’armée mentionnèrent honorablement à plusieurs reprises leur courage.
Pendant ce temps, l’insurrection des indigènes s’était propagée et le bey de Médeah, pressé de plus en plus, demandait instamment du secours. Depuis l’arrivée des renforts, le général Berthezène n’avait plus de motifs pour assister impassible à la ruine d’un allié fidèle et d’une ville qui se montrait fort dévouée. Après bien des lenteurs, il organisa une seconde expédition qui partit d’Alger le 25 juin, deux brigades formées des 15e, 20e, 28e et 30e régiments de ligne, un bataillon de ÿouaves mLpaKie volontaires, deux escadrons de chasseurs
d’Afrique et quelques pièces de campagne la composaient. Le tout se montait à quatre mille cinq cents hommes dont le général Berthezène prit le commandement.
Le corps expéditionnaire arriva jusqu’à Médeah sans avoir été sérieusement inquiété. Quelques fusillades insignifiantes s’engagèrent avec les Montagnards de l’Atlas ; le fils de Bou- Mezrag tenta de faire une démonstration sur le front de la ligne française avec quelques centaines de cavaliers ; mais une charge à fond vigoureusement exécutée par les chasseurs d’Afrique dispersa l’ennemi qui ne reparut plus. Ainsi, telle était encore l’impression de la première expédition dirigée par le général Clausel contre Médeah. que le général Berthezène put traverser la première chaîne de l’Atlas sans qu’on lui en disputât les passages si faciles à défendre. Ce secours arriva à temps pour dégager Mustapha-ben-Omar : les habitants de Médeah reçurent les Français en libérateurs.
La marche seule de l’armée française avait pu suffire pour disperser les Kabyles, mais non pas les soumettre. Le général en chef les avait fait sommer de faire leur soumission sous peine de voir ravager leurs habitations, mais peu d’entre eux avaient répondu à cet appel. Le plus grand nombre s’était retiré sur le vaste plateau d’Haoura et s’y était retranché se déclarant en hostilité ouverte. Il fallut aller les attaquer.
La plateau d’Haoura ou s’étaient concentrées les tribus insoumises est l’ancien emplacement de deux tours romaines dont les vestiges subsistent encore : on ne peut y arriver, par deux de ces côtés seulement, que par une pente rapide coupée de ravins et très accidentée. A l’abri des ruines des tours romaines ou des exhaussements naturels du terrain, les Kabyles étaient comme derrière un camp retranché ne pouvant être attaqués que par front. L’artillerie était d’un faible secours et le feux de peloton fort désavantageux avec un ennemi qui, parfaitement abrité, pouvait faire un feu plongeant très meurtrier. On ne pouvait emporter la position qu’à la baïonnette. Les colonnes françaises s’élancent au pas de course à travers les ravins et les précipices, arrivent jusqu’à la base du
plateau et s’avancent résolumeut malgré line grêle de balles et de pierres. Repoussées à plusieurs reprises elles revinrent à la charge avec un nouvel acharnement, et, après quatre heures d’un combat très meurtrier, parvinrent à déloger les Kabyles du plateau et à s’y installer au milieu des cadavres des ennemis qui s’étaient vaillamment défendus. Dans cet engagement, les volontaires Parisiens firent preuve d’un grand courage et se réhabilitèrent entièrement aux yeux de l’armée.
Ce succès, quoique glorieux pour les armes françaises, n’avait de l’importance que sous le rapport de l’ascendant moral qu’il pouvait leur assurer. Il était dès-lors politique et rationnel d’en tirer tout le parti possible en réorganisant de nouveau le parti français à Médeah, en y ralliant les tribus environnantes. Malheureusement ce ne fut pas là le parti qu’adopta le général en chef. Vainqueur, il agit absolument comme s’il eût été vaincu. 11 se replia sur Alger, emmenant avec lui le bey Mustapha installé par le général Clausel et abandonnant à toute la fureur des Kabyles les habitants de Médeah qui s’étaient gravement compromis pour les Français. Les Arabes considérèrent cette retraite comme une fuite : ils agirent en conséquence. Dès le premier jour de marche, l’armée put voir toutes les hauteurs couronnées d’ennemis. Quarante tribus avaient pris les armes : le nombre des combattants s’accroissait d’heure en heure ; il atteignit bientôt le chiffre de plus de quinze mille, harcelant l’armée française, se portant sur ses flancs, sur sa tête de ligne, sur ses derrières. Du sommet de toutes les hauteurs couronnant les gorges où les Français étaient obligés de s’engager ils faisaient un feu meurtrier et continu : au détour de chaque rocher, ils se présentaient en masses compactes, évitant tout engagement général mais attaquant partiellement partout. Ce fut surtout vers l’arrière-garde qu’ils dirigèrent leurs principaux efforts : un moment ils parvinrent à l’entamer : elle se rallia cependant et fit bonne contenance. Mais l’officier qui la commandait ayant été tué, le désordre se mit dans les rangs ; les Kabyles, redoublant d’audace, firent une trouée : on se battit corps à corps : les Français se défendaient vaillamment, mais le nombre des assaillants croissant toujours,
ils se jetèrent en désordre sur le corps du centre qui se trouva tout-à-coup à découvert. L’armée expéditionnaire fut un moment compromise ; heureusement, le commandant Duvivier, par une charge habilement conduite et vigoureusement exécutée, parvint à maintenir d’abord l’ennemi et à le refouler ensuite. Les volontaires Parisiens incorporés dans les Zouaves, firent encore, en cette circonstance , preuve du plus grand courage. L’armée atteignit peu après la plaine et cessa dès ce moment d’être inquiétée ; elle avait eu, dans ses divers engagements, plus de trois cents hommes hors de combat.
Le désastre de cette seconde expédition ne tarda pas à porter ses fruits. Les Arabes comme toutes les populations à demibarbares ne voient que le côté positif des choses. Dans cette expédition de Médeah qui semblait en quelque sorte n’avoir été entreprise que pour aller chercher Mustapha-ben-Omar et défaire ce qu’on avait eu tant de peine à faire, ils virent un ennemi qui reculait devant son œuvre, et la conséquence naturelle qu’ils en tirèrent fut qu’il n’était pas assez fort pour la défendre.
Il est un fait dont la plupart des généraux qui ont commandé en Afrique n’ont pas tenu assez compte : c’est que le moyen le plus sûr de contenir les Arabes est de ne jamais leur laisser croire qu’on les redoute, et surtout soupçonner qu’un peuple qui se présente comme dominateur puisse se laisser intimider un seul instant par le nombre ou par la force. Les Romains qui se sont montrés plus entendus que les peuples modernes pour bien des choses et qui, sans contredit, ont déployé plus d’habileté que la France à coloniser la plage africaine, avaient à ce sujet un système invariable : c’était de ne jamais laisser impunie aucune infraction aux traités de la part des Barbares, de ne jamais revenir sur une œuvre faite et d’en poursuivre l’exécution, coûte que coûte ; les Anglais ont adopté ce système et s’en sont bien trouvés. En France, on fait tout le contraire : chaque nouvel arrivant au pouvoir apporte en tout et pour tout ses sympathies, ses exclusions, son système, fruit, non pas de l’expérience et de la réflexion, mais de la vanité et de Y égoïsme. Il se met immédiatement à
l’œuvre, défait ce qu’à fait son prédécesseur et se hâte de bâtir sur nouveaux frais, pressé qu’il est de s’admirer dans son ouvrage; son amour-propre y trouve son compte; la France y trouve le sien, si elle le peut; ce n’est là que l’intérêt secondaire. Puis comme, par suite de fréquents changements, les ministres s’y succèdent assez rapidement, tout reste en germe, et l’ensemble des améliorations administratives n’y est, en définitive, que le tonneau des Danaïdes. Aussi la vanité mesquine des hommes d’État, la vanité tracassière qui s’attache à des futilités, la vanité de petits hommes qui remplissent de hautes fonctions, c’est là ce qui a toujours tout perdu en France.
Le général Barthezène ne crut pas devoir déroger à cette loi générale, passée en quelque sorte en principe, et qui, quoique subie avec humeur par la nation, est acceptée assez généralement par la presse, plus exclusivement organe d’intérêts privés que d’intérêts publics. L’abandon de Médéah fut suivi d’une réaction complète dans les mesures administratives. Le général en chef commença par adopter un système de terreur, non pas à l’égard des Arabes, mais à l’égard des Français. Il fit afficher un ordre du jour, par lequel tout individu français ou étranger, s’entretenant dans un café ou autre lieu public des dernières affaires, devait être chassé de la colonie, et, en cas de retour à Alger, livré à un conseil de guerre. Il s’occupa ensuite activement d’une espèce de restauration musulmane, conçue au profit de quelques Maures intrigants, qui, par leurs flatteries et leurs obsessions, étaient parvenus à faire de lui un instrument passif de leur cupidité et de leur ambition.
Ils étaient puissamment secondés au-dehors par les projets insurrectionnels d’un de leurs co-religionnaires, nommé Si di- Sadi, qui, en revenant de la Mecque, avait eu à Livourne une entrevue avec l’ex-dey Hussein et avait concerté avec lui un plan de soulèvement général pour expulser les Français de l’Algérie. Dans l’état d’excitation où les désastres du corps expéditionnaire de Médéah avaient plongé les Arabes et les Kabyles, il ne fut pas difficile à Sidi-Sadi de les faire entrer dans ses vues. Plusieurs chefs principaux des tribus de l’est se liguèrent avec lui et s’occupèrent de rallier leurs conlin-
gents. De ce nombre étaient les scheicks Ben-Zamoun et Ben- Aïssa. Les contingents reçurent l’ordre de se réunir, du 17 au 20 juillet, à Sidi-Jederzin, marabout situé sur la rive droite de l’Harash. Impatient d’en venir aux mains, Ben-Zamoun attaqua, le 17, la Ferme-Modèle, mais le général Berthezène s’étant porté à sa rencontre avec une division de trois mille cinq cents hommes, l’ennemi opéra précipitamment sa retraite après une insignifiante démonstration. Ce facile succès amena, non pas la soumission des tribus, mais leur dispersion momentanée. Le plan de soulèvement de Sidi-Sadi n’eut pas d’autre suite ; seulement en rentrant à Alger, le général Berthezène crut devoir en prévenir le retour en investissant des fonctions d’aga de la plaine un marabout de Coléah qui, dès le principe de l’occupation française, s’était montré un des chefs les plus hostiles. On le nommait Sidi-Ben-Em’Barak. C’était, d’après les suggestions des Maures dont le général Berthezène subissait l’influence, que Sidi-Ben-Em’Barak avait été promu à ces hautes et importantes fonctions dont les appointements se montaient à soixante-dix mille francs par an.
Ainsi peu à peu le mode d’administration établi par le général Clausel était disloque, et le rayon d’occupation de l’armée française rétréci.
En abandonnant ainsi sans compensation tous les projets d’extension et d’amélioration de la conquête, le général Berthezène ne devait pas se montrer plus favorable aux projets de colonisation européenne. En effet, ils furent décriés d’abord et abandonnés ensuite. La plaine de la Metidja fut présentée comme insalubre et improductive, et les colons qui y avaient ou projeté ou formé des établissements agricoles durent se résigner à ne plus compter sur la protection française qui paraissait ne pas pouvoir s’étendre au-delà du massif d’Alger. Alors il ne resta plus rien de tout de ce qu’avait institué ou fondé le général Clausel.
On ne sait trop où se serait arrêtée cette ardeur d’abandon et de restriction si l’opinion publique ne s’était soulevée d’indignation contre cette administration désastreuse, à qui les succès comme les revers servaient de texte pour atigmcn*
ter la prépondérance des populations vaincues, pour diminuer celle du peuple vainqueur. La France demandait à grands cris qu’on jetât en Algérie des racines fortes et puissantes, et chaque jour on s’occupait à déraciner le peu qui yen avait été jeté. Que pouvait-elle fai;re? protester, s’indigner. Depuis l’occupation d’Alger elle ne faisait pas autre chose.
Ce qui se passait sur les autres points de l’Algérie n’était pas de nature à la calmer.
La dissolution de l’ancien établissement politique avait amené la rupture de tous les liens qui garantissaient autrefois la dépendance des tribus. Il n’avait survécu que cet esprit d’insoumission et d’indépendance dont l’exaltation avait été si fatale à quelques conquérants. Ces populations turbulentes, abandonnées à elles-mêmes, étaient dans un état d’hostilité permanente, non seulement contre les Français, mais encore entre elles. Les Maures, les Koulouglis, les Arabes, les Kabyles, partout en armes, se disputaient partout où se partageaient des gouvernements locaux. Aucune influence directe ne dominait avec sécurité nulle part, et toutes tendaient partout à dominer. Dans ce conflit anarchique, l’administration française d’Afrique jouait le singulier rôle d’assister impassible à ces tiraillements, et au partage d’une conquête assez chèrement achetée. Cette situation était intolérable ; le général Berthezène fut rappelé. « Il ne laissa en « Afrique, dit le commandant Pelissier, qu’une réputation « d’honnête homme, dans l’acception la plus vulgaire du « mot, mais d’un homme qui n’était point né pour la posi- « tion qu’il avait eu l’imprudence d’accepter. »
A cette époque fut adoptée pour l’Algérie un nouveau système d’administration : l’autorité civile fut séparée de l’autorité militaire. Un intendant civil, placé sous les ordre? immédiats du président du conseil et indépendant du généra) en chef, devait être chargé de la direction de tous les services civils, financiers et judiciaires. Rien ne motivait cette division des pouvoirs : tout, au contraire, semblait l’exclure dans un pays où, tout récemment encore, la volonté d’un
seui homme était la loi suprême, et où les attributions des diverses autorités étaient si mal définies, que la concentration des pouvoirs était une indispensable nécessité. Ce grave inconvénient n’échappa pas à la sagacité du ministère français; mais comme cette division flattait l’amour-propre du ministre de l’intérieur, Casimir Périer, alors président du conseil, et qu’en France on n’hésite jamais à sacrifier les intérêts généraux à des mesquines satisfactions d’amour-propre ou d’orgueil , on passa outre. Le lieutenant-général duc de Rovigo fut nommé au commandement en chef des troupes ; l’intendance civile fut confiée àM. le baron Pichon.
Savary, duc de Rovigo, avait dû son élévation et sa fortune à la mort d’un des plus illustres généraux de la République. Aide-de-camp du général Desaix, il se trouvait à Marengo lorsque ce dernier fut frappé à mort. Pour honorer la mémoire de son brave et valeureux ami, Bonaparte, alors premier consul, attacha son aide-de-camp à sa personne. Élevé successivement au grade de général de brigade, de général de division, Savary fut nommé ministre de la police en 1810, et conserva ce poste jusqu’à la chute de l’Empire. Proscrit sous la Restauration, le gouvernement de Juillet l’indemnisa en lui confiant le commandement de l’armée d’Afrique. C’était un homme d’exécution, d’une grande énergie morale, doué de vues administratives assez profondes, connaissant les populations musulmanes qu’il avait étudiées en Égypte sous Desaix, et qui aurait pu faire quelque bien en Algérie s’il eût été libre d’agir. Quant au baron Pichon, c’était un homme méticuleux, incapable, sans vues, sans profondeur, sans idées, apportant en Algérie toutes les plus mesquines tracasseries bureaucratiques, et n’ayant une incontestable aptitude que pour censurer ; ses qualités négatives faillirent porter un coup mortel à la domination française en Algérie.
Cette domination avait perdu sous l’administration du général Berthezène tout le prestige qui s’était, dès le début, attaché à elle. Après la première expédition de Médéah comme à la suite de la prise d’Alger, le nom français était craint et respecté. Ou pouvait aller sans crainte à plusieurs lieues dans
3iB
les terres. Dans la ville comme dans la campaghe les naturels ne manquaient jamais de céder le pas aux vainqueurs et de leur adresser la bienvenue. Mais à la suite d’une série d’incroyables inconséquences, de vues sans unité, d’administration et d’administrateurs sans fixité, de mesures empreintes de faiblesse et de pusillanimité , les indigènes s’aperçurent que les terribles vainqueurs de Statouëli et du Teniah de Mouzaïa , n’étaient à redouter que sur un champ de bataille. Dès qu’ils eurent appris à ne plus les craindre sur un point, il les méprisèrent sur tous.
Les choses en étaient là , lorsque le duc de Rovigo prit le commandement de l’armée d’Afrique. Ses premières mesures furent sages et bien conçues. A l’imitation des Romains qui, en Afrique principalement, n’avaient procédé à l’occupation totale du territoire, qu’en élevant des fortins échelonnés aux limites du territoire occupé , il fit construire une ligne de blockhaux et de camps retranchés depuis la pointe Pescade jusqu’à l’embouchure de l’Harash en passant par le Boudjareah, Dely-ïbrahim, Cadour, Oued-el-Kerma et la Ferme- Modèle. Dans cet espace de six lieues carrées environ , il dissémina la majeure partie de ses troupes : il fit relier ces postes entre-eux et avec Alger par des routes stratégiques qui devinrent le jalon de ce réseau de chemins qui sillonnent aujourd’hui le Sahel et le Fash. La sécurité la plus parfaite régna alors dans tout le Massif. Dans cet espace si bien coupé et si bien gardé, beaucoup de propriétés appartenant au domaine public étaient restées abandonnées sans culture. Il les fit cultiver par des émigrants alsaciens, pauvres malheureux que des spéculateurs avaient attirés à Alger, et que F incurie du général Berthezène , avait laissé sans ressource et sans travail à la charge de la ville. Le duc de Rovigo prit encore d’autres mesures de détail utiles au bien-être de la colonie ; mais il eut en tout et pour tout à lutter contre l’intendant civil Pichon qui, plus occupé de la maison Bacri dont il avait fait son hôtel, que des intérêts de la colonie confiée à ses soins, croyait créer une colonisation en censurant ou en entravant toutes les mesures prises par le duc de Rovigo,
Nous ne citerons qu’un fait : car le cœur saigne quand on voit les intérêts d’un grand peuple confiés à de tels hommes.
Aucun système de casernement régulier n’avait encore été établi en Afrique. Pour toute fourniture, les soldats n’avaient que des sacs de campement remplis de paille hachée : la plupart même en manquaient. Un tel état de choses réclamait impérieusement une amélioration; et dans un pays qui produit des laines en abondance , le duc de Rovigo voulut au moins que chaque soldat eût son matelas. Il frappa extraordinairement la population indigène d’une taxe de quatre mille quintaux métriques de laine.
Les Maures et les Juifs qui, sous le Dey, auraient payé en silence , jetèrent les haut cris à un acte de vigueur dont la molle administration du général Berthezène les avait déshabitués. N’ignorant pas que T intendant Pichon était toujours prêt à battre en brèche les actes du général en chef , ils lui adressèrent leurs réclamations. L’intendant civil les accueillit avec transport, manda près de lui les principaux d’entre les Maures, leur dit que le général en chef avait outre-passé ses pouvoirs en cette circonstance et les autorisa à ne pas payer la taxe.
Le duc de Rovigo avait sans contredit dépassé ses pouvoirs en frappant une contribution extraordinaire. Le motif même, quoique louable en ce qu’il était un acte d’humanité envers les soldats français et une tardive réparation de l’imprévoyance du ministère ne l’excuse pas. Mais quelle chose peut excuser l’intendant civil d’avoir discrédité l’autorité française en mettant à nu le peu d’unité qui existait entre les deux pouvoirs ? Devant une population toujours disposée à trouver des torts au pouvoir dominateur , il devait approuver en apparence l’acte du général en chef, quitte ensuite à concéder comme un acte de bonté de gouvernement un palliatif de la mesure ou une restitution de la taxe si on le jugeait convenable.
Telle eût été, dans une pareille circonstance , la ligne de conduite d’un homme doué du bon sens le plus vulgaire : telle ne fut pas celle de l’intendant Pichon. Il en refera au
ministère qui, aussi inconséquent que lui, cassa l’ordonnance du duc de Rovigo. Ainsi un peuple habitué à l’idée que le dernier des janissaires turcs ne pouvait avoir tort même lorsqu’il l’avait réellement, eut-il la satisfaction de voir l’homme qui était pour lui ce qu’était jadis le Dey , avouer ses torts par la restitution de ce qu’il avait reçu. Le chef suprême de la colonie donna l’exemple que n’avait jamais donné le dernier des soldats turcs. Cet acte, juste peut-être au point de vue administratif, et dont ceux qui le provoquèrent ne comprirent pas toute la portée , fut considéré par les indigènes comme un acte de bassesse tel que, dès ce moment, l’autorité française tomba dans un état de discrédit, dont on a pu à peine la relever depuis. Le gouvernement oublia dans cette circonstance ce qu’il s’était jusque là peu donné la peine d’apprendre : c’est que pour maintenir dans le devoir une population comme celle de l’Algérie , il faut toujours avoir raison.
L’intendant civil Pichon fut enfin rappelé ; mais le mal que sa censure méticuleuse et tracassière avait fait à cette colonie naissante ne put être réparé sitôt.
Le duc de Rovigo eut aussi un reproche à se faire, reproche grave qui, dans une autre sphère, souleva, parmi les populations de l’Algérie, des indignations légitimes.
Au dessus de la Maison Carrée habitait la tribu des Ouled- Ouffia. Cette tribu avait, à diverses époques, assassiné plusieurs Français bourgeois ou militaires avec des circonstances atroces comme elles se présentaient fréquemment dans ces genres d’assassinats. Dans les premiers jours d’avril 1832, le scheick Farhat-ben-Said chef de quelques grandes tribus du Sahara, avait envoyé des députés au général en chef de l’armée française pour lui offrir sa coopération contre le bey de Constantine. Le duc de Rovigo les reçut avec égard et leur distribua quelques présents. A leur retour d’Alger , ces envoyés, en traversant la tribu des Ouled-Ouffia, furent assaillis, pillés et quelques-uns même tués. Ce nouveau crime, ajouté aux nombreux griefs dont les Ouled-Ouffîa s’étaient déjà rendu coupables, méritait un châtiment d’autant plus
exemplaire qu’il devait servir de précédent pour prouver comment les Français sauraient faire respecter leurs allies. Une expédition fut organisée et une razzia des plus terribles fut exercée contre les Ouled-Ouffia.
C’était là une nécessité malheureuse , mais en quelque sorte indispensable. Si les Français avaient laissé piller et assassiner, à quatre lieues du siège de leur domination et sans en tirer vengeance, les envoyés des tribus du désert , qui venaient leur offrir leur coopération , c’était se déclarer à la fois faibles et impuissants : or , parmi ces tribus , la faiblesse est crime.
Cet acte de vigueur eut malheureusement lieu trop tard pour prévenir les funestes effets de la faiblesse systématique, dont le prédécesseur du duc de Rovigo avait fait la base de son administration. On se rappelle que le général Berthezène avait créé Agha de la plaine, le marabout Sidi-Em’Barak aux appointements de soixante-douze mille francs par an. Ce marabout , avait d’abord un peu rétabli l’ordre et contenu quelques tribus toujours en armes, qui ne cessaient d’inquiéter les lignes françaises; mais il s’était peu à peu relâché de sa surveillance et paraissait vouloir faire cause commune avec ce même Sidi-Saadi, investigateur des troubles de 1831, et agent de l’ex-Dey Hussein. La guerre sainte fut prêchée de nouveau dans le Sahel , les patrouilles françaises furent isolement attaquées, massacrées ; Blidah , Coleah , Milianah devinrent le centre de l’insurrection qui eut, cette fois, un caractère alarmant de généralité.
Sidi-Em’Barak qui, en sa qualité d’agha de la plaine , était en quelque sorte responsable de sa tranquillité , en prit nonseulement aucune mesure pour prévenir ce soulèvement, mais encore mandé auprès du général en chef, il refusa de s’y rendre et se réfugia dans les montagnes. Les insurgés purent s’avancer sans obstacle jusqu’à Bouffarick. Une telle provocation rendait toute hésitation impolitique. Le duc de Rovigo envoya deux colonnes sous les ordres des généraux Faudoas et Brossard qui dispersèrent l’ennemi sans peine. Les villes qui avaient favorisé l’insurrection, furent frappées d’une t. i. 21
contributien extraordinaire : quelques unes furent saccagées et pillées, et les tribus apprirent encore une fois à ne pas braver impunément l’autorité française.
, Jusque là, tous les accidents de cette courte campagne s’étaient bornés à des droits de représailles parfaitement légitimes ; mais par malheur , deux kaïds , Meçaoud et El-Arbi, avaient été désignés au duc de Rovigo, comme principaux instigateurs de cette insurrection ; il les attira à Alger sous la promesse du pardon et la foi d’un sauf-conduit , et les fit exécuter. Ce fut une grande faute , un de ces délits moraux qui font courir aux armes des populations entières. Les peuples d’Europe, habitués à se jouer de la parole et des serments, ont peine à comprendre tant de susceptibilité ; mais c’est là un de ces degrés de civilisation auquel les Arabes ne sont pas encore parvenus. Pour eux, les noms de ces deux kaïds sont ceux de deux martyrs populaires : et les noms de ces sortes de martyrs ne se prononcent jamais en Algérie plus encore qu’ailleurs, sans réveiller des sentiments souvent funestes et toujours irritants.
Les autres points de l’Algérie occupés par les troupes françaises, étaient dans une situation aussi peu favorable encore que celle de la province d’Alger. A Bone, qu’occupait depuis plusieurs mois un détachement de zouaves, commandé par des officiers Français, les habitants en général avaient accepté cette occupation sans peine. Le souvenir de leurs anciennes relations avec les Français, avait puissamment contribué à ce favorable accueil. Mais un ancien beyde Gonstantine, nommé Ibrahim qui habitait Bone, s’était ligué en secret avec quelques Maures pour expulser les Français. Désespérant d’y parvenir par la force, ils usèrent de corruption. Les zouaves étaient casernés dans la Casbah : les officiers allaient prendre leurs repas en ville : ils gagnèrent les soldats , et un jour que les officiers étaient absents, ils s’ emparèrent de la citadelle. Ibrahim ne resta pas paisible possesseur de sa conquête. Un lieutenant d’Ahmet, bey de Constantine, vint l’y serrer de près et les habitants eurent alors à se défendre contre Ibrahim et contre le lieutenant d’Ahmet. Ils demandèrent instamment du secours
au commandant d’Alger, qui, en attendante saison favorable, envoya un faible détachement plutôt pour encourager les habitants à la résistance, que pour les délivrer des ennemis qui les menaçaient.
Les quelques troupes envoyées au secours de Bone, étaient commandées par le capitaine d’artillerie d’Armendy et par le capitaine de chasseurs algériens Youssouf, dont la carrière militaire devait avoir plus tard une part glorieuse dans la guerre d’Afrique. Sa conduite à Bone mérite d’être rapportée avec quelque détail.
Mamelouck avant 1830 au service du bey de Tunis, Youssouf s’était vu obligé de quitter la Régence à la suite d’une intrigue amoureuse avec une des femmes du palais. Lorsque l’armée française débarqua à Sidi-Ferruch, Youssouf vint offrir ses services au général Bourmont qui l’employa. Sa bravoure et son courage ne tardèrent pas à le faire distinguer et le général Clausel le nomma officier dans les chasseurs d’Afrique. Il se consacra dès lors tout entier au service de la France. Envoyé, comme on l’a vu, à Bone avec un faible détachement, il ne put prévenir la prise de la ville qui fut pillée et dévastée par le bey de Constantine le 5 mars. Ibrahim cependant était parvenu à se maintenir dans la citadelle qu’il évacua furtivement le 26 au soir. Le capitaine d’Armendy et Youssouf formèrent le courageux projet de s’y introduire avant que les assiégeants fussent instruits de l’évacuation. En effet, le 27 au matin, le pavillon français y fut arboré. Furieux à cette vue, Ben-Aïssa, lieutenant du bey de Constantine, voulut les attaquer, mais il fut repoussé avec perte. Il eut recours alors à la corruption : il parvint à gagner quelques zouaves de la garnison qui formèrent le complot de tuer leurs deux officiers. D’Armendy et Youssouf furent prévenus de cette conjuration ; mais serrés de près par Ben-Aïssa, ils étaient à la merci des traîtres qui méditaient leur mort. Le sang-froid et le courage de Youssouf les sauva. Ayant fait rassembler les principaux meneurs, il fait abaisser le pont-levis et annonce une sortie contre les troupes de Ben-Aïssa. Il les conduit ainsi jusqu'au-delà des glacis et fait faire halte. Se retournant
Tl 4 ALGÉRIE.
alors vers eux : « Vous avez résolu, dit-il, de tuer vos officiers « et de livrer la Casbah à l’ennemi ! vous êtes des traîtres et « des lâches ! »
A cette foudroyante apostrophe, les conjurés restent stupéfaits : Youssouf reprend en s’adressant aux deux principaux conjurés : « — Quoi ! Jaccoub ! quoi ! Mouna, vous restez « impassibles ! voici le moment propice de mettre une partie « de votre projet à exécution : frappez, je vous attends. Vous c< ne donnez pas le signal de l’attaque, alors moi je com- « mence. »
Et de deux coups de pistolets, il leur fracassa le crâne. — « Maintenant, s’écria-t-il en se tournant vers les autres, à « l’ennemi! »
Et les entraînant à sa suite, il rentra quelques heures après dans la Casbah, après avoir fait essuyer à Ben-Aïssa de cruelles pertes.
Sur ces entrefaites, trois mille hommes commandés par le général Monck-d’Uzer arrivèrent de Toulon au secours de Bone; mais la ville était déjà toute dévastée, et à l’approche du corps français, Ben-Aïssa acheva de la détruire et se retira» Pendant que les Français s’occupaient de déblayer la ville pour tâcher de s’y installer, Ibrahim, le même qui s’était déjà emparé de la Casbah, crut pouvoir renouveler son attaque et se porta sur Bone avec deux mille hommes environ; mais rudement refoulé à l’intérieur par le général d’Uzer, il fut assailli et pillé par les indigènes, disposés, selon leur usage, à toujours se ranger du côté du plus fort.
Cet état d’anarchie qui, encourageant des ambitions et des espérances, mettait à Bone divers intérêts en présence, était encore plus tranché à Oran. Là, par suite des arrangements pris en 1831, entre le général Clausel et le bey de Tunis, les troupes tunisiennes avaient occupé Oran, mais ces arrangements n’ayant pas été ratifiés, deux bataillons, sous les ordres du général Faudoas, avaient occupé cette place après l’évacuation des troupes tunisiennes : le gouvernenement en avait été confié au Marocain Bilemri. Après quelques alternatives de calme et d’agitation, le commandement des troupes et delà province
était échue au général Boyer, ancien aide-de-camp du général Kellerman , ayant suivi Bonaparte en Egypte et en Syrie en qualité d’adjudant-général et, après avoir fait sous lui toutes les campagnes de Prusse et d’Allemagne, promu au grade de général de division en 1810.
En arrivant à Oran, le général Boyer trouva les principales villes de la province, Mostaganem, Tlemcen, Mascara occupées par les débris des milices turques et koülouglies et vivement attaquées parles tribus arabes des environs qui tendaient à reconstituer leur nationalité. Les Arabes ne tardèrent pas à s’emparer de Mascara, qui devint alors leur centre d’action. Les autres villes étaient menacées du même sort, lorsque les Turcs et les Koulouglis ayant consenti à se mettre à la solde de la France, reçurent quelques secours de munitions, de vivres et d’argent. Il y eut un instant de répit ; quelques tribus arabes se prêtèrent même à des négociations, mais la rigueur systématique et souvent peu réfléchie du général Boyer acheva de les aliéner complètement. La mort des deux kaïds exécutés à Alger, au mépris de la foi jurée, accrut l’irritation, et l’empereur de Maroc, qui n’avait pas abandonné ses projets sur lebeylickd’Oran, jugea le moment propice pour favoriser la restauration d’une monarchie arabe avec l’intention secrète de l’absorber plus tard.
A cette époque un jeune marabout de la tribu des Hakem- Cheraga, prêchant la guerre sainte, avait réuni sous sa bannière d’assez nombreuses tribus du territoire de Mascara et des bords du Chélif. L’empereur de Maroc crut voir dans ce jeune Arabe un instrument utile à ses projets, se mit en relations avec lui et lui promit des secours d’armes et de munitions. Ce marabout c’était Abd-el-Kader. Comme la longue lutte qu’il soutint contre les armées françaises forme une des parties principales de cette histoire, quelques détails au sujet de son origine, de sa famiile, de sa vie privée, seront lus avec intérêt (1).
(1) La majeur partie des détails biographiques qui suivent sont empruntés à la Biographie d,’ Aàd-el-Kcidder , par À. Dehay.
m ALGÉRIE,
La famille d’Abd-eî-Kader fort ancienne au pays des Hakem-Cheraga fait remonter sa filiation aux kalifesFathimites, et de ceux-ci à la ligne du prophète par sa fille Fathmé. Cette généalogie est fort contestée par les chefs Arabes qui, la plupart, ont toujours dédaigné d’obéir à celui qu’ils appelaient un pâtre fils de pâtre . Son père se nommait Sidi-Mohi-ed- Din-Hadji. L’épithète de ïïadji ( pèlerin ) ne fut ajoutée à son nom qu’à son retour d’un premier voyage qu’il fit à la Mecque. Des quatre épouses qu’il avait, il eut cinq fils et une fille.
Abd-el-Kader naquit en 1806, dans la Kethnah (réunion de tentes fixes), à dix milles environ à l’ouest de Mascara, sur la rive gauche de l’Oued-el-Hamman , au pied des Gibel-eh Scerfah. Sa mère Zora, troisième épouse de Mohi-ed-Din, est une des rares femmes lettrées de l’Arabie.
Selon les bruits vulgaires, de nombreux prodiges marquèrent la naissance d’Àbd-el-Kader, et sa mère Zora, à la vue d’une auréole de flamme azurée qui entoura pendant quelques instants sa tête, s’écria : — « Voilà l’enfant que les devins « ont annoncé! Hakem-Cheraga , voilà celui que vous at- <i tendiez. »
La famille d’Abd-eî-Kader propagea cette croyance en toute occasion, et présenta le nouveau-né comme l’enfant envoyé par le prophète pour reconstituer la nationalité arabe. Mohhied-Bin, ambitieux et rusé, l’accrédita parmi les tribus, et comme il jouissait, ainsi que son père Mustapha-ben-Moktas, d’une grande réputation de sainteté, il eut peu de peine à la faire accepter. Depuis longtemps il nourrissait en secret l’espoir de secouer le joug des Turcs et de se faire déclarer kebir (grand) parmi les tribus de l’Ouest. Ï1 avait désigné son fils Abd-el-Kader comme continuateur de son œuvre s’il ne pouvait l’accomplir lui-même ; aussi ne négligea-t-il rien pour en faire une homme versé dans toutes les sciences physiques et morales que peut comporter l’éducation arabe. Ï1 fut puissamment secondé dans cette œuvre par son frère Achmet- Bilhar, le plus savant marabout de l’Ouest. Abd-el-Kader profita de ces leçons ; à douze ans, il savait le Coran par cœur et le commentait sp. savamment, que des marabouts venaient
de loin pour l’écouter. Il fut alors envoyé à Oran chez un Maure Fin et adroit, Sidi-Achmet-ben-Kodja, pour compléter son éducation politique. Il y resta jusqu’à l’âge de quatorze ans, recherchant la société des hommes mûrs plutôt que celle des jeunes gens, et frappant tout le monde par son esprit posé et enclin à la méditation.
Peu d’années après, Hassan, qui commandait dans le beylick d’Oran , eut quelques soupçons des projets ambitieux de Mohhi-ed-Din. Il le fit surveiller, lorsque le vieux marabout, prévenu à temps, jugea prudent d’échapper à l’orage qui le menaçait. Il fit publiquement annoncer qu’un vœu religieux l’obligeait à faire un second voyage à la Mecque, amenant avec lui son troisième fils et son neveu. Il s’y prépara en effet. Mais le jour de son départ une foule de cavaliers de tribus diverses s’étant présentés pour l’escorter jusqu’au port où il devait s’embarquer, Hassan-Bey lui enjoignit de renvoyer son escorte et de venir à Oran se disculper des griefs accumulés contre lui. Ses parents, ses amis voulurent le dissuader de se rendre aux ordres du bey, défiant, soupçonneux et qui, depuis longtemps cherchait l’occasion de se défaire de lui. Mais Mohhied-Din résista à toutes ces sollicitations et se rendit devant ]e bey, accompagné seulement d’Abdœl-Kader qui, quoique jeune encore, plaida la cause de son père. Après avoir établi l’innocence et la pureté de ses intentions : « Bey Hassan, « dit-il, par Allah et Mahomet, je t’adjure de me rendre mon « père ! Au nom des quatre plus puissantes tribus de l’Ouest, « je te somme de remettre en liberté le marabout Mohhi-ed- « Din, chef des Hakem-Cheraga, dont tu as reconnu l’inno- « cence. »
Soit que le bey cédât à un sentiment de justice, soit qu’il craignît d’irriter les tribus de l’ouest par un acte de rigueur, il renvoya Mohhi-ed-din libre, à la seule condition d’évacuer lo pays. Le marabout partit pour la Mecque avec son fils, son neveu et quelques scheicks, qui profitèrent de cette occasion pour faire le saint pèlerinage en compagnie d’un homme qui avait déjà assez de considération pour éveiller les défiances du bey.
La petite troupe se rendit ainsi à Alexandrie, où elle séjourna quelque temps en attendant le départ de la caravane,! Le séjour d’Abd-el-Kader dans cette capitale, activa le développement des idées d’orgueil et d’ambition que sa famille avait fait germer dans sa tête. Les changements opérés par Mehemet-Àli, soit dans l’administration, soit dans l’armée, le frappèrent moins par leur importance que par leur coïncidence avec le but personnel qu’il se proposait ; Mehemet-Ali lui parut un modèle à imiter dans cette grande organisation des populations arabes du Maghreb, qui commençait alors à être le rêve de cette ambition naissante. Son père, à qui il déroulait ses brillants projets, embrasait encore sa tête par tout ce qui pouvait caresser son ardente imagination.
Le pèlerinage de la Mecque terminé , Mohhi-ed-din , son fils et son neveu se séparèrent de leurs compagnons, et prirent la route de Bagdad pour aller visiter le tombeau d’un de leurs aïeux ; illustre marabout dont les chroniques arabes rapportent l’histoire, et qui vivait au douzième siècle, sous le nom de Mulëi Abd-el-Kader.
Ce marabout est regardé comme un des plus célèbres des temps anciens; l’austérité de ses jeûnes, les tortures corporelles qu’il s’infligea, en ont fait un de ces saints privilégiés dont les légendes populaires ont transmis à la postérité le nom et les actes. Mulëi Abd-el-Kader vécut jusqu’à cent ans; les dernières cinquante années de sa vie il les passa au sommet d’une haute montagne, ayant resté pendant tout ce laps de temps debout, sur la pointe d’un seul pied, sans prendre d’autre nourriture que l’eau du ciel ou la rosée qui humectaient ses lèvres, et une olive qui, chaque année, le dernier jour du Rhamadan, un étourneau laissait, en volant, tomber dans sa bouche.
Le soir du dernier jour de la cinquantième année , ce même étourneau vint s’abattre sous le pied fatigué du pieux marabout, et reprenant immédiatement son vol, fendit l’air avec son fardeau etl’enlevaauxcieux, où dix mille témoins de cette ascension le perdirent de vue. Depuis lors cette montagne est couverte de marabouts (chapelles) d’une blan-
chétif éblouissante, et où les fidèles viennent prier des contrées les plus lointaines.
Au retour de ce second pèlerinage, Mohlii-ed-din et Àbdel-Kader répandirent dans leur tribu toutes les circonstances merveilleuses que la tradition avait pu leur apprendre au sujet du célèbre Mulëi. |Mohhi-ed-din fit plus encore, il raconta ce qui suit : « Un jour, dit-il, pendant qu’agenouillé dans l’un des marabouts élevés à la mémoire de mon aïeul, j’étais absorbé dans la prière, Mulëi-Abd-el-Kader m’apparut, debout, sur un rayon lumineux, et me dit d’une voix douce et suave en me présentant une pomme :
— «Prends cette pomme, mon fils, elle a été cueillie dans le jardin d’Allah : tu la donneras au sultan du Gharb (ouest).
— « Ami du prophète, le Gharb ne connaît de sultan que celui qui commande à Stamboul, et nous sommes ses esclaves.
Muleï reprit :
— « Notre famille est sainte, mon fils, avant peu elle sera plus puissante que celle des rois d’ Orient : avant peu ton fils Abd-el-Kader sera nommé sultan par les populations arabes; alors finira sur le Gharb le règne des tyrans, alors la nationalité arabe surgira, brillante de gloire et de splendeur, comme aux premiers temps de l’hégire.
— « Seigneur et saint, ta divine parole me transporte ; je
m’incline devant elle. Mais malheur à moi et à ma famille, si jamais les autorités turques apprenaient ce que tu viens de me prédire. %
— « L’arbre exposé à la tempête peut tomber abattu par elle ; mais à son tronc vigoureux sont de jeunes tiges qui poussent et grandissent. Mohhi-ed-Din, toi, tu dois mourir... Mais donne à Abd-el-Kader, ton fils, la pomme que j’ai mise en tes mains, et il sera désormais invulnérable : Il est sur la terre du Gharb pour exécuter les volontés du Dieu puissant, et les fureurs des hommes prévaudront contre lui. Ya, retourne dans le Gharb et rapporte à tes frères les paroles que tu as entendues.
« A ces mots, Mulëi disparut : il m’avait laissé cette pomme divine qui devait rendre mon fils invulnérable et le remplir de
la volonté du Dieu tout-puissant. Il était alors au pâturage : à son retour delà plaine, les chameaux le suivaient, inclinant dans leur marche leurtête altière, comme pourluirendre hommage. Je lui donnai la pomme ; il la mangea. Le fruit divin avait à peine touché ses lèvres, qu’un saint enthousiasme illu* lumina ses traits ; sur sa tête brilla une aigrette de feu qui se convertit peu à peu en auréole, comme celle qui avait marqué l’instant de sa naissance. Dès ce moment, je compris la volonté tlu Très-Haut, et moi, le père, je m’inclinai devant mon fils, lui rendant hommage avant tous et demandant à être désormais son serviteur. »
Tel fut le récit par lequel Mohhi-ed-Din augmenta la vénération dont sa famille jouissait déjà et étendit son influence sur un grand nombre de tribus. Superstitieux et crédules, les Arabes ajoutèrent foi à cette fable , et Abd-el-Kader fut, pour la plupart d’entre eux, l’homme prédestiné à restaurer la nationalité arabe.
Le nom du futur sultan du Gharb fut bientôt sur toutes les lèvres. Les Arabes arrivaient en foule au kethna des Hakem pour connaître l’envoyé du prophète. Ce lieu devint bientôt le but d’une espèce de pèlerinage, où chacun, venant rendre hommage à l’élu du Seigneur, déposait en offrande des armes, des chevaux, du bétail, de l’argent, des grains, et s’en retournait, heureux d’avoir pu toucher le bout du burnous du privilégié d’Allah. La fortune du marabout s’augmentait, et avec elle son influence.
Mohhi-ed-Din et Abd-el-Kader, pour ne pas éveiller les soupçons des Turcs, semblaient plutôt subir ces hommages que les encourager. Ils étaient toujours en prières ou en méditations, étrangers en apparence aux choses extérieures. Sur ces entrefaites eut lieu la prise d’Alger par les Français. Les Turcs d’Oran s’étant révoltés contre leur bey Hassan qui demanda un asile aux Arabes et s’adressa au chef des Hakem, un conseil de famille fut réuni pour délibérer sur ce sujet. Mohhi-ed-Din et son frère Achmet-Bilhar opinèrent pour accorder asile à Hassan, mais Abd-el-Kader combattit cette opinion en ccs termes : — « Le bey Hassan ne peut être reçu
« au kethna des Hakem pour un motif grave et sans réplique. « L’asile que nous avons jusqu’à présent accordé aux pros- « crits a été respecté ; mais Hassan s’est rendu odieux aux « Arabes par ses exactions, par les maux dont il les a acca- « blés, et cet asile serait impuissant à le soustraire à leur « colère. Ses ennemis, et ils sont nombreux, attroupés au- <f tour de nos tentes par le désir de la vengeance, nous deman- (( deraient sa tête; accéder à cette demande, serait de la « honte ; la refuser, serait s’exposer à voir violer l’asile et « méconnaître notre autorité. Père, si la victoire excuse ceux « qui violent un asile, ceux qui ne meurent point en s’oppo- « sant à cette violation sont entachés d’opprobre et d’infamie « jusque dans leur postérité. »
Cet avis prévalut : le bey Hassan se rendit aux Français.
L’anarchie qui suivit la conquête française ouvrit largement la voie aux vues ambitieuses de Mohhi-ed-Din et d’Abd-el- Kader. Ils se mêlèrent alors au mouvement extérieur d’une manière en quelque sorte purement passive, mais qui devait les mettre forcément en relief. Quand partout ailleurs les notions d’ordre et de justice étaient méconnues et oubliées, leur kethna fut l’asile où elles se conservèrent intactes, et tous ceux dont l’état anarchique froissait les convictions ou les intérêts s’y rallièrent comme à un foyer dont les rayonnements pouvaient exercer autour de lui une salutaire influence. Ce fut dans ce moment que l’intervention de l’empereur du Maroc étendit le cercle de l’action immédiate de Mohhi-ed-Din et d’Abd-el-Kader.
Les tribus arabes manquaient d’unité, et pour résister aux armes françaises , l’union était une indispensable nécessité. Une assemblée solennelle futindiquée dans la plaine d’Eghris. Les chefs des tribus voisines de Mascara, les Hakem, les Garabas, les Beni-Amers, les Borghias, etc., s’y rendirent. Chaque gourbie dressa séparément ses tentes dans la plaine. Les chefs se réunirent près d’un puits d’Ersebia. Ils s’assirent en rond à l’ombre d’un palmier séculaire, sur des nattes étendues sur le sol. La délibération s’ouvrit sous la présidence de Sidi-el- Ârach, le plus vieux et le plus saint des marabouts de l’ouest.
Après un débat court mais animé, la majorité tomba d’accord pour proclamer ch ef suprême Mohhi-ed-Din ou Abd-el-Kader son fils. L’un et l’autre refusèrent, alléguant pour excuse que Sidi-el-Arach était plus digne qu’eux par sa sainteté et sa noblesse d’un si grand honneur. Ce jour-là on ne décida rien.
Le lendemain , le conseil se réunit de nouveau. Sidi-el- Arach prit la parole : sa voix était émue: son regard animé : sa pose solennelle : — « Frères, dit-il, malheur à l’homme qui, par orgueil, ou par ambition, hésiterait à dire la vérité, malheur à l’homme qui , pour l’éclat d’un commandement suprême, sacrifierait les biens et le sort des familles de ses frères ! Sidi-el-Arach ne sera jamais cet homme. Écoutezmoi. Pénétré de l’importance du choix que nous allons faire, hier, àfissue du conseil, je me mis à prier, demandant à Allah et au Prophète de m’éclairer dans un moment aussi critique : je passai la nuit en prières. L’aube naissait à peine que du milieu d’un nuage que la brise chassait des gorges de l’ouest, j’ai vu apparaître Mulëi-Àbd-el-Kader. Pendant que partout régnait encore une obscurité crépusculaire, ce nuage était brillant et lumineux : la pose de Mulëi était la même que celle qu’il avait gardé cinquante ans sur la montagne de Ghebouah : Mulëi s’est arrêté devant moi : — « Sidi- « Hadjï-el-Arach, m’a-t-il dit, le bonheur des Arabes dépend « de l’accomplissement des paroles que tu vas entendre : « qu’elles se gravent dans ta mémoire comme sur la pierre ou. « l’airain : car celui qui oublie les paroles d’Allah et du Pro- « phète est oublié par eux. Dans la situation critique où sont « les peuples du Gharb, il faut, pour les commander, un « homme qui réunisse la sainteté à l’intelligence et la valeur « à la sainteté. Je n’en connais qu’un seul qui réunisse ces « qualités à un degré assez éminent pour être digne d’être « obéi de tous : c’est Abd-el-Kader, troisième fils de Mohhi- « ed-Din. Le Prophète s’intéresse à la cause des enfants du c( Gharb et t’ordonne, par ma voix, de répéter demain en plein <r< conseil ce que tu viens d’entendre. »
A peine le vieux marabout eut-il achevé de parler, que Mohhi-ed-Din raconta une vision pareille. Entraînés par la
parole solennelle de ces deux vieillards , tous les chefs se levèrent, s’inclinèrent aux pieds d’Ab-el-Kader et le proclamèrent Emir-el-Moumenin (prince des Croyants). Le même jour il lui fut porté le burnous violet , insigne de la haute dignité dont il venait d’être revêtu. C’était le 28 septembre '1832. Le lendemain , la ville de Mascara qui , depuis l’expulsion des Turcs, s’était gouvernée républicainement, se donna à lui.
Le premier soin d’Abd-el-Kader , après son élection , fut de prêcher la guerre sainte. Autour de sa tente stationnait toujours, aux heures de la prière, une foule de guerriers, nonseulement de la tribu de Hakem, mais encore d’autres tribus. Abd-el-Kader sortait alors et prenant pour texte des versets du Koran, prêchait la guerre et la haine des infidèles.
Abd-el-Kader est loin d’avoir, comme on l’a souvent représenté en France, cette allure bravache et militante d’un guerrier à la pose académique. C’est au contraire un homme à la taille petite, mais bien prise, marchant avec lenteur , les yeux baissés, le dos un peu voûté, avec l’attitude du recueillement et delà méditation, tenant à la main un chapelet à gros grains selon l’usage des pieux musulmans. Sa physionomie est douce et sereine, son sourire mélancolique et même triste. Sa parole est brève, son élocution facile, le timbre de sa voix grave. Son costume ne diffère de celui des scheichs Arabes que par la couleur du burnous qui est violet. Sa barbe épaisse et noire descend jusqu’à mi-poitrine. A la racine du nez il a une petite marque de tatouage, signe commun à tous les membres de la tribu de Hakem-Cheraga. Sous cette allure calme, modeste, recueillie, méditative, se cache une valeureuse intrépidité, une fierté orgueilleuse, une infatigable activité , une intelligence supérieure, en un mot, une de ces âmes fortement trempées, dont la mission semble être d’assurer le triomphe d’un principe ou de mourir à la peine.
Tel est Abd-el-Kader : tel est l’homme qui, pendant de longues années, a tenu en échec les forces de la France. La crédulité des Arabes le mit en évidence. Son opiniâtre et audacieux génie l’y maintint : il devint grand et redoutable lorsque les généraux français le désignant comme le chef de la
nationalité arabe, donnèrent un but et un centre à des idées qui n’avaient eu jusqu’alors ni l’un ni l’autre.
L’élection de la plaine des Eghris ne tarda pas à être suivie d’une prise d’armes. Abd-el-Kader ayant réuni une troupe assez nombreuse, se porta sur Oran qu’il attaqua. Heureusement le général Boyer qui y commandait venait d’être renforcé d’un régiment de cavalerie commandé par le colonel de l’Etang. Il fut prévenu de l’attaque des Arabes et se tint prêt à les recevoir. L’agression fut vive et sanglante. Les Arabes arrivèrent jusque sous les murs d’Oran massés sans ordre suivant leur coutume. Abd-el-Kader était à leur tête : Mohhi-ed-Din son père était à côté de lui , exaltant par ses prédications le fanatisme de ces hommes dont le courage victorieux pouvait cimenter d’une manière durable le pouvoir naissant de son fils. Ils se battirent avec acharnement, mais leur fureur venait se briser contre l’impassibilité , le sang-froid des Français , qui par des feux de mousqueterie bien nourris ou des décharges de mitraille bien dirigées, portaient l’effroi et la mort dans les rangs ennemis. Un- moment cependant les Arabes parvinrent à se loger jusque dans les fossés des retranchements, faisant d’incroyables efforts pour tenter d’escalader l’escarpe. Heureusement deux pièces de 6 purent être dirigées sur ce point où prenant les Arabes d’enfilade et d’écharpe , rendirent là tout succès impossible. Le désordre se mit parmi eux : une charge de cavalerie faite à propos acheva de les mettre en déroute.
Pendant cette attaque Abd-el-Kader toujours combattant au premier rang avait fait preuve d’un grand courage : un de ses frères Sidi-Ali avait reçu la mort à ses côtés. Mais cet échec suivi de razzias promptes et nombreuses que des colonnes expéditionnaires françaises firent sur les tribus voisines, avait jeté le découragement parmi les Arabes et porté un rude coup à l’autorité naissante de l’émir, que beaucoup de chefs de tribus traitaient d’usurpateur. Cette autorité frappée ainsi, dès son début, de défaveur se serait probablement de plus en plus affaiblie ou peut-être même éteinte, si, comme on le verra plus tard, les Français, par une série de fausses
mesures, n’avaient plus que tout contribué à lamettreen relief;
Pendant ce temps, le duc de Rovigo débarrassé à Alger de l’intendant civil Pichon, continuait à faire preuve de bonnes intentions et d’activité. Ce dernier avait été remplacé par M. Genty de Bussy, mais cette fois sous l’autorité immédiate du général en chef. Cet administrateur seconda activement le duc de Rovigo, soit pour la création des deux villages agricoles Kouba et Dely~Ibrahim, soit pour d’autres ébauches de colonisation ou de construction qui devaient faire disparaître par degrés les traces de dévastation qui avaient suivi la conquête. On peut lui reprocher seulement d’avoir apporté en Algérie cette routine bureaucratique qui consiste à réglementer à tout propos et à vouloir trop hâtivement administrer tous les peuples à la française. C’est là, on l’a déjà vu, une des manies les plus fatales des gouvernements de France. Nous aurons, avant la fin de cette histoire , à revenir sur ce que nous appelerons volontiers une infirmité administrative, qui , en Algérie plus qu’ailleurs , a déjà porté des fruits si amers, sans autre compensation que de mettre à la disposition des ministres des places et des emplois. Au point de vue personnel d’un ministère, ce motif a malheureusement une certaine importance; mais il est douteux que la France qui paie et qui n’attache qu’un intérêt très secondaire à ces combinaisons de personnes, soit de cet avis.
A la fin de février 1833, le duc de Rovigo, attaqué d’une maladie cruelle , demanda et obtint un congé. Rentré en France, il y mourut peu de temps après son arrivée. Le général Avizard le plus ancien de ses maréchaux-de-camp avait été appelé par intérim au commandement supérieur de l’armée d’Afrique. Son pouvoir seulement de quelques jours fut signalé par l’institution d’un bureau arabe , création importante qui, donnant aux relations des Français avec les indigènes plus d’extension et de régularité, fonda un service spécial et fut une innovation heureuse d’une utilité incontestable , mais qui, se trouvant totalement en dehors des ignares routines bureaucratiques , fut à peine comprise et moins encore appréciée.
L’administration du duc de Rovigo n’avait pas été sans fruit. Il avait eu d’abord à lutter contre les conséquences des fautes de son prédécesseur. Pour rétablir l’ordre autour du Fash (banlieue d’Alger) et maintenir la prépondérance du nom français, il eut à déployer de grandes rigueurs dont l’apropos est, avec les populations arabes, une garantie toujours certaine du succès. L’établissement des Français en Afrique n’était encore ni bien affermi, ni bien étendu ; mais les indigènes commençaient à reconnaître l’inutilité de leurs efforts pour faire abandonner la conquête : de là, à l’acceptation du fait accompli, il n’y avait qu’un pas. Mais pour cela il fallait un gouvernement qui voulût fermement , sincèrement, proclamer la prise de possession de sa conquête , qui par une déclaration expresse, explicite, voulût favoriser le développement d’une colonisation quelconque ; et quand nous disons quelconque, c’est à dessein : car il eut beaucoup mieux valu adopter le plus mauvais des systèmes et le suivre avec persévérance que de n’en adopter aucun comme on a fait pendant si longtemps. La confiance seule peut appeler la confiance, et malheureusement, depuis la conquête de l’Algérie en France, le gouvernement a plus que personne douté de la possibilité de la conserver. Tous les embarras, toutes les difficultés, tous les obstacles qui se sont alors accumulés devant de si pusillanimes tendances, n’ont pas eu d’autre cause.